‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 22 sur 33 · LES DEUX G A OUVRES · texte numérisé non relu

LES DEUX G A OUVRES

vos pas, prenez vos mesures, car nous n'avons pas le temps de dépaver cette église d’un bout à l’autre.

— Menez-moi à la porte principale, dit Richard, et je vous conduirai droit au trésor que je veux enlever.

Drake le plaça à l’entrée qui fait lace au chœur, et Richard marcha devant lui à pas lents et mesurés. Il les compta jusqu’à vingt-un, puis, se tournant subitement à gauche, de manière à décrire un angle droit avec la ligne qu’il venait de quitter, il compta douze nouveaux pas et s’arrêta en disant :

— C’est ici qu’il faut creuser ! »

— C’est bien! dit Drake, maintenant laissez-nous faire, et n’essayez de nous aider qu’autant que nous vous le demanderons.

Bob et Love approchèrent de l’endroit où Richard se tenait immobile. >

— Retirez-vous, dit Drake, j’ai marqué la pierre, faites silence surtout, voilà l’essentiel. Mais voulez-vous absolument que toute trace de ce que nous allons faire disparaisse? prenez garde! cela nous obligera à avoir de la lumière, et c’est là le plus grand danger.

— Il le faut absolument! répondit Richard.

— Allons donc ! repartit Drake.

En un instant. Bob eut allumé une petite chandelle ; il la promena rapidement sur toute la surface de la pierre et l’examina cependant attentivement , puis il en suivit le contour , remarqua quelques endroits où le ciment débordait les fentes, et d’autres où il semblait manquer. Après cette inspection qui avait été minutieuse, mais qui semblait légère à Richard, il éteignit sa lumière, et, aidé de son frère, il se mit à l’ouvrage.

Les yeux.de Richard et de Love s’accoutumant peu à peu à l’obscurité, il leur fut possible de suivre les mouvements des travailleurs. D’abord, ils les virent verser avec soin, tout autour de la pierre qu’ils voulaient enlever, une liqueur, qu’à l’odeur ils reconnurent pour être du vinaigre. Ils glissèrent ensuite une lame d’acier mince et flexible entre le jouit des pierres, et, faisant aller et venir cette lame avec une rare rapidité, comme ils eussent fait d’une scie, arrosant de temps en temps l’interstice des pierres, iis commencèrent à séparer la dalle qu’ils voulaient enlever de toutes celles qui l’entouraient. Pendant près de trois quarts d’heure que dura ce travail , Drake et Bob , assis par terre, n’échangèrent pas un mot, et Richard, ainsi que Love, demeura immobile.

Cette opération Unie, ils introduisirent le bout aminci d’un le-

LES DEUX CAÜAVKES.

vlcr entre deux .dalles et commencèrent à soulever celle qu'ils avaient détachée. Drake, qui tenait le levier,- 11e faisait que des mouvements très-lents et semblait à peine remuer la pierre ; niais à chacun de ses efforts , Bob glissait un petit coin de bois dans l'intervalle qui s’agrandissait, de façon que si le levier fût venu k manquer, elle ne pût rentrer dans son cadre. Par ce moyen , ils l'eurent bientôt détachée complètement, et ils purent placer en dessous un petit rouleau qui ht soutint en l’air.

Vendant la durée de son immobilité physique, la pensée de Richard avait eu le temps de se livrer à toute son activité. Love lui • même, bien que son imagination n’aidàt guère aux impressions qu’il recevait des objets extérieurs, s'était abandonné à de longues réflexions. Ce fut donc, d'abord, avec une curiosité intéressée qu’ils examinèrent le travail continu et silencieux de Bob et de Drake; bientôt après, tandis que sans relâche, usant et coupant le ciment de ces pierres sépulcrales, ces deux hommes indifférents semblaient oublier qu’ils eussent des témoins, Richard, en les considérant , se sentit étonné comme s’il les voyait pour la première fois. Cette continuité de mouvements réguliers, cette persévérance silencieuse, mal dessinée au regard par la clarté incertaine de la nuit, prirent enfin un 'caractère si singulier, que Richard imagina que deux dénions venant déterrer un damné pour l’emporter aux enfers, n’auraient pas d’autre aspect : peu à peu, cette supposition qui n’était arrivée à son esprit que comme l’application que fait un poète ou un peintre de l’observation d’une action réelle à un fiait imaginaire, cette supposition couvée, pour ainsi dire, dans sa tète par le silence et les ténèbres, finit par éclore et grandir comme une réalité, et Richard lut presque atteint de la certitude qu’il assistait à une opération surnaturelle. Mais cette conviction, loin de se tourner en crainte dans son âme, s’y exalta si chaudement, qu’il se sentit heureux de cette possibilité et qu’un sourire d’orgueil agita ses lèvres. Love, au contraire, en appliquant sa réflexion aux mêmes objets, y trouva d’autres sentiments : la réalité resta pour lui où elle était, c’est-à-dire dans des hommes qui commettaient un sacrilège et dans le cercueil qui renfermait un roi. Mais ce sacrilège était puni de mort et de damnation, et cc roi qu’on exhumait, lui Love, lui avait craché au visage : voilà à quoi il pensait et ce qui lui troublait l’âme, lorsque Drake lui dit :

— Allons! aidez-nous à mettre la pierre de côté !

Tous deux, Tout et Richard, s’empressèrent, le premier, pour se défaire de ses réflexions; le second, pour pousser les siennes jusqu’à une coopération personnelle à l’œuvre infernale à laquelle il croyait assister. L’ardeur qu'ils mirent à exécuter ce qu’avait dit Drake leur prêta tant de force, que les deux frères échangèrent , à travers l’ombre, un signe de surprise et de désappointement.

La pierre était donc levée , et la grande question de savoir si Richard avait bien désigné l’endroit allait se résoudre. Cette observation, faite par Drake, ramena Richard à la vérité de ce qui arrivait. Aussitôt, avec l’ardeur qu’inspire un premier obstacle heureusement vaincu, ils déblayèrent l’espace que recouvrait la dalle énorme qu’ils avaient enlevée, de la chaux, du ciment et des pierres qui la soutenaient. Ils creusèrent ainsi un pied et trouvèrent la terre. Arrivés à cette profondeur, ils tâtèrent et ne rencontrèrent rien. Love, presque découragé, laissa échapper un soupir de mécontentement. Richard, aidé des deux frères, continua à enlever lu terre avec persévérance; ils creusèrent encore un pied, et, en appuyant fortement leurs bêches aiguës sur le sol, ils ne sentirent aucune résistance. Richard fut déconcerté. Drake ' murmura avec humeur :

— On n’enterre jamais si profondément dans les églises !

— Sondons! dit.Bob; il est inutile de perdre notre temps, s’il n’v a rien.

il tira aussitôt de sa ceinture une baguette de for de deux pieds et demi de long à peu près, qu’il enfonça tantôt à un endroit, tantôt à l’autre de la fosse qu’ils creusaient : la baguette entra sans trouver d’obstacle d’aucune façon.-

— Vous vous êtes trompés, dit Drake, tant pis pour vous ; n’oubliez pas notre marché; cent guinées si nous ne trouvons rien , la moitié du trésor si nous le découvrons.

— Essayez donc ! dit Richard, et sondez plus profondément.

Drake prit la baguette des mains de son frère, en vissa une seconde au bout de la première et sonda de nouveau la terre. Cette fois, il fut plus heureux. 11 n’avait pas enfoncé sa sonde de trois pieds, qu’il éprouva une forte résistance.

— Je crois que nous y sommes, dit Drake, d’un ton joyeux.

Cependant, au lieu de retirer son instrument sur-le-champ, il le fit tourner à la place où il avait cessé de pénétrer dans le sol, puis il ie ramena lentement à lui. Dès qu’il fut sorti de terre, Bol* s’eu empara, en mit l’extrémit- dans sa bouche, puis, après un

court examen, il le rejeta avec un air de mécontentement, en disant :

— C’est un morceau de brique que tu as rencontré, il n’y a rien là! allons-nous-en.

Love ne savait que penser. Drake se levait pour partir, Richard insista de nouveau, et, prenant lui-mème le fer des mains de Bob, il le plongea de toute sa longueur, qui était d’à peu près cinq pieds, dans la terre. 11 le fit avec tant de colère et de force que le fer ploya sous sa main, en rencontrant un corps dur qui l’arrêta.

— C’est encore quelque pierre! dit Bob.

— Non ! non ! répondit Drake qui avait saisi la baguette dans les mains de Richard , c’est du bois ; la pointe de la sonde y est entrée, car elle est difficile à retirer.

Drake ramena la sonde une seconde fois, et Bob en goûta encore l’extrémité.

— C’est du bois, dit-il, et du bois d’excellente qualité! A l’œuvre ! à l’œuvre!

Tous quatre reprirent leur travail avec vigueur, et en moins d’un quart d’heure, ils eurent dégagé de la terre qui l’entourait, une bière de chêne parfaitement conservée. Richard, qui avait été agité de la crainte de ne rien découvrir, une fois lancé dans cette voie d’incertitude, calcula encore que dans cette abbaye, pavée de cercueils, il y avait chance d’en rencontrer partout où l’on aurait fouillé, et qu’il n’était pas certain que celui qu’ils avaient découvert fût le but de ses ardentes recherches. 11 ne fit point part de ses doutes à ses compagnons pour ne pas les décourager; mais ces doutes cessèrent bientôt lorsque Drake et Bob, qui étaient dans la fosse, voulant enlever la bière, purent à peine la soulever, tant elle était lourde. Richard se rappela que cette enveloppe de chêne recouvrait un cercueil de plomb , et il se crut certain qu’il avait trouvé enfin ce qu’il cherchait. C’était une opération fort difficile que d’enlever d’une fosse, qui avait près de sept pieds de profondeur, un cercueil d’un poids aussi considérable : aussi Drake, s’arrêtant apres le premier effort, dit à Richard :

— Puisque c’est là le trésor, nous n’avons qu’à briser 'ces planches, et nous emporterons l’or et l’argent qu’il renferme par parties et plus aisément qu'en masse.

— Ce ne sont pas là nos conventions! dit Richard, vous ave* promis d’enlever le cercueil, et, une fois hors de ces murs, si la

moitié de ce qui s’y trouve ne vous convient pas, je vous ai promis cent guinées ; les voulez-vous sur-le-champ?

— Cent guinées , répondit Bob , sont un bon dédommagement d’une nuit perdue; mais, au poids de cette bière, il est juste de penser que notre nuit vaudra mieux que cela. Nous allons encore essayer.

Ils se mirent donc à l’ouvrage, et, passant des cordes sous le cercueil, ils l’élevèrent tantôt d’un bout, tantôt de l'autre, glissant en dessous des fragments de pierres dès qu’ils l’avaient soulevé de quelques pouces et y replaçant de la terre de manière à ce qu’il ne pût retomber. Enfin, à force de travail, le cercueil fut déposé sur le bord de la fosse, et les deux frères s’occupèrent immédiatement à faire disparaître les traces de cette sacrilège soustraction. Ils rejetèrent la terre dans le trou jusqu’à sa moindre parcelle; ils replacèrent la pierre comme elle était, sinon aussi solidement , du moins assez sûrement pour que, dans une église aussi peu fréquentée’ il pût se passer bien du temps avant que rien ne se découvrit. Ils tirèrent alors d’une des boites qu’on avait confiées à Richard un ciment pareil à celui qui scellait les pierres. Après avoir allumé leur chandelle, ils en regarnirent le tour de la dalle et, comme ce ciment frais était d’une couleur plus apparente que celui des autres endroits de l’église, ils y répandirent uncpoudre d’une finesse extrême, qui était renfermée dans la seconde boite, et qui le brunit suffisamment. Bob, ensuite, alla dans le coin le plus retiré de la nef, y ramassa une assez grande quantité de poussière, puis, en la laissant glisser entre ses doigts, il la sema si adroitement sur l’endroit qu’ils avaient occupé, que l’œil le plus prévenu ne pouvait y voir la moindre différence avec le reste du pavé.

Toutes ces précautions, que Richard avaient jugées nécessaires à la réussite de son projet, étant exactement prises, ils s’occupèrent, tous ensemble, à traîner le cercueil hors de l’église. Cette fois, voulant éviter toutes les difficultés qu’ils auraient eues à reprendre leur premier chemin, à travers des corridors étroits et des escaliers tournants, ils profitèrent de ce qu’ils étaient dans l’intérieur pour ouvrir la grande porte, et Bob sortit, dès qu’elle fut entr’ouverte, pour aller chercher le chariot. Pendant ce temps, Drake, Love et Richard, fatigués des efforts qu’ils avaient faits, s’étaient assis tous trois sur le cercueil dans lequel l’un d’eux croyait trouver des trésors, et les autres le cadavre de Charles I er .

Le doute entra encore une fois dans l’esprit de Richard et il allait presque se décider à faire ouvrir le cercueil , déterminé à l’abandonner à ses complices, avec la récompense promise, s’il s’était trompé. Mais il pensa que ce cadavre devait porter une marque terrible qui pouvait le faire reconnaître à ces misérables ; et qu' alors peut-être ils refuseraient de l’emporter, ou bien qu’ils iraient le dénoncer avant que son projet ne fût accompli. 11 se décida donc à tenter l’aventure jusqu’au bout, et Bob arriva presque aussitôt avec le chariot, attelé de ses quatre chiens.

Grâce à l’adresse des deux frères et à la force prodigieuse de Love et de Richard, le cercueil fut bientôt placé dans le fourgon et l’on se mit en route. Cette fois Bob, qui conduisait le chariot, prit le grand chemin. On arriva bientôt au sentier où Drake avait été aperçu par Love et Richard, et il leur amena, en peu d’instants, leurs chevaux largement repus et rafraîchis. Dès que chacun fut prêt, Drake s’élança derrière son frère, et. Bob animant ses chiens par un sifflement aigu, ils partirent tous avec une rapidité qui leur promettait un prompt retour à Londres.

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