LE BOIS
Pendant que nous suivions un à un les mouvements extérieurs de Richard et de ses compagnons, nous n’avons pu donner une exacte relation de ce qui se passait en eux, et cependant il est probable que l’action qu’ils venaient de commettre les avait diversement troublés. Ce dut être surtout lorsque toute la difficulté matérielle de cette action se trouva épuisée, que chacun d’eux put réfléchir à ce qu’il venait de faire, et la course silencieuse et rapide qui les ramenait à Londres était propre à cette méditation. Pour les deux frères, le résultat des pensées qui galopaient dans leur cerveau plus vite que les énormes chiens qui les traînaient, ce résultat n’était autre que le calcul de ce qu’ils espéraient trouver dans le cercueil. D’abord, c’étaient des pièces d’argent qui, partagées par moitié entre eux et leurs acolytes, devaient leur fournir de quoi acheter dans la Cité une maison modeste où ils se retireraient, ayant chaque jour trois bons repas à faire avec de l’ale à discrétion etquelquefois une bouteille de vin de France. Ensuite,
ils réfléchirent au soin qu’on avait mis à ensevelir ce trésor dans une église, à l’importance des personnages qui, ayant pu obtenir une sépulture dans l’abbaye de Windsor, s’en étaient servis à un pareil usage, aux risques qu’il avait fallu courir pour mener à bonne fin cette supercherie. Or, toutes ces raisons pouvaient faire croire assez vraisemblablement qu'un pareil trésor devait être bien supérieur à quelques misérables sacs d’argent, qu’on aurait enfouis dans quelque parc ou tout au plus au pied d’une croix dans un cimetière. Donc, Drake et son frère Bob pensèrent que certainement ce ne pouvait être que de l’or qui était enfermé dans la bière qu’ils emportaient, et, en conséquence de cette supposition, fisse voyaient déjà possesseurs, comme de riches bourgeois, non-seulement d’une honorable maison dans la ville de Londres, mais encore de quelque ferme riche et vaste dans le beau comté de Middlesex ou autre. Une fois en route dans ce pays de chimères, ils avancèrent rapidement; le trésor, qui, d’argent qu’il était d’abord, s’était transformé en or pur, subit une nouvelle métamorphose ; car fi pouvait arriver que ce fussent les pierreries de quelque illustre famille proscrite sous Cromwell qu’on avait ainsi ensevelies, et alors lafortune à partager devenait incalculable, et ce n’étaient plus ni ferme ni maison de bourgeois qui convenaient à l’ambition de Bob et de Drake : c’étaient des palais et des châteaux avec d’immenses domaines qui se bâtissaient dans leur imagination, et bientôt, grâce à Sa puissance «réatrice, ils sc promenèrent dans leur parc et chassèrent le renard dans leurs forêts. Mais l’ambition est une boisson d’une ivresse si facile et si rapide qu’elle égare jusqu’aux plus folles prétentions, et quelquefois jusqu’aux plus coupables, ceux qui y goûtent même par la pensée. Il arriva donc que l’ambition des deux frères, comme un cheval qui a pris le mors aux dents, courut au delà de tout ce qu’il était permis au délire le plus extravagant d’inventer. Après avoir épuisé toutes les suppositions pour porter aussi loin tjue possible la richesse présumable qu’ils avaient acquise ; altérés en euxmêmes, comme des buveurs que brûle le vin, par tout ce dont ils avaient abreuvé leur soif imaginaire, haletants d’un besoin insensé et furieux de fortune, ils se .demandèrent pourquoi ils partageraient cet or, ces pierreries, ces diamants, ces châteaux, ces domaines, ces palais, qu’ils venaient de conquérir, et avec cette question la pensée d'une trahison entra dans l’esprit des deux violateurs de tombeaux.
Dans ces deux êtres unis par le sang, par l'intérêt, par le métier, les habitudes et les dangers, il y avait ce qu’on peut appeler un parallélisme d’âme et de pensée qui les faisait marcher de concert dans toutes les occasions de la vie et qui les fit tous deux arriver, à peu près au même instant, à la même question et au même doute. Ils se tournèrent donc l’un vers l’autre et leurs regards pénétrèrent aisément dans leurs desseins mutuels. Ils commencèrent alors une conversation à voix basse et concertèrent un projet dont ils arrêtèrent l’exécution dès que la route leur en offrirait une occasion favorable.
Pendant ce temps, la pensée de Richard sortait de même de sa voie accoutumée ; mais ce n-’était ni par de vains calculs ni par la discussion intérieure de ce qui lui restait à faire. Un sentiment de joie inouï l’exaltait ; comme un captif qui, délivré de la prison, dévore l’espace de la course et du regard, il donnait carrière à son âme à qui il ouvrait, comme un champ libre, la vengeance dans laquelle il allait enfin s’ébattre avec plaisir, se ruer avec délices. Son cheval filait à côté du traîneau sépulcral, et Richard attachait sur ce bois insensible qui gardait un insensible dépôt, ces regards doux et complaisants dont une mère protège le berceau de son enfant, souriant comme elle à ce qui était sa joie et son avenir. Quant à Lyve, ce qui restait de difficile à surmonter pour accomplir la vengeance désirée, suffisait à occuper ses réflexions. Chacun en , était donc au plus haut point de ses méditations, c’est-à-dire que la détermination des deux frères n’avait plus de scrupules ; que le délire de Richard, excité par la course ardente qu’il faisait, avait quelque chose de furieux, et que l’embarras de mener cette aventure à bonne fin semblait inextricable à Love, lorsqu’ils arrivèrent en vue de Great-House.
Cette habitation, comme nous l’avons dit, était à quelque distance de la route, et cette distance était remplie par un bois qui s’étendait assez loin à droite et à gauche et qui en dépendait immédiatement. Un mur défendait l’entrée du bois et l’approche de ' la maison du côté des champs, mais ce n’était qu’un fossé assez . large qui le séparait de la route. A peine le chariot et les cavaliers approchèrent-ils de l’endroit où les arbres joignaient le chemin que, sans qu’aucun signe apparent semblât les y exciter, les chiens montrèrent quelques marques d’insubordination, et, qu’à vingt pas de là le chariot roula dans le fossé. Quel était le projet de Drake et de Bob, à qui tout retard pouvait être aussi fatal
qu’à leurs compagnons? Ce ne fut qu’àprès quelques réponses grondeuses des deux frères que Richard commença à soupçonner leurs desseins, et que Love les devina complètement.
— Malédiction ! dit Richard, en descendant de cheval, ceci va vous faire perdre une heure.
— Que dites-vous? une heure! répondit Drake, qui s'ctait lestement dégagé, ainsi que Bob, de son espèce de selle, notre opération est manquée pour cette nuit, le chariot doit être brisé, et il n’y a plus rien à faire.
— Plus rien à faire ! dit Richard, avec une colère qui fit siffler ses paroles entre ses dents violemment serrées. Plus rien à faire ! vous êtes fous pu traîtres ! plus rien à faire !
— Ni fous ni traîtres, répondit Bob, qui semblait examiner la voiture avec attention, et qui en avait déjà dételé les chiens; il faut ôter ce cercueil de là dedans, le cacher quelque part, et nous . reviendrons le prendre la nuit prochaine.
— La nuit prochaine? répliqua Richard; la nuit prochaine, je ne donnerais pas un penny de ce cercueil et de tout ce qu’il renferme.
— 11 faut pourtant y renoncer pour cette nuit, ajouta Drake.
— Cette nuit! reprit Richard, dont la fureur augmentait par degrés, pour le titre de duc et pair et la possession du plus beau comté de l’Angleterre, je ne renoncerais pas à cette bière cette nuit; non, sur mon salut éternel, je n’y renoncerais pas!
— C’est donc un singulier trésor que celui-ci, dit Bob, en détachant le couvercle du fourgon, qui, tout à fait couché sur le côté, laissa rouler le cercueil par terre ; cependant, il me semble d’un poids à ne pas s’évaporer en une nuit, surtout si nous lui mettons quelques pieds de terre par-dessus.
— Or çà ! reprit Richard avec plus de sang-froid qu’il n’en avait eu jusqu’à ce moment; or çà, drôles, quel est notre marché?
— Cent guinées, ou le partage du trésor, dit Bob.
— A quelles conditions? continua Richard.
— A condition que nous le tirerions de terre et que nous le porterions jqsque daus la maison de Love, avant que trois heures de la nuit fussent sonnées.
— Tenez donc votre promesse 1
— C’est impossible! dit Drake.
— » Impossible ! dit Love ; les drôles y mettent de la mauvaise volonté, voyez plutôt.
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Pendant que Richard disputait avec les deux frcres. Love était descendu dans le fossé qui était complètement sec. 11 avait à son tour examiné le chariot ; puis, le soulevant dans ses fortes et larges mains, des qu’il fut dégagé du poids énorme du cercueil, il le rétablit sur ses roues.
— Voyez, continua-t-il, il a résisté ’à cette secousse, il n’y a qu’à remettre cette boîte à roues sur la route, à y replacer le cercueil et à repartir.
— Et comment, dit Drake avec humeur, après être remonté sur la route à côté de son frère, voulez-vous ôter cette masse pesante de la terre où elle s’est enfoncée?
— Comme vous avez fait pour la retirer d’une fosse étroite, où vous ne pouviez agir que deux, tandis que, dans cet endroit, nous pouvons y employer nos forces tous les quatre.
— Ici, Fox f ici, Mab I dit Drake, sans répondre à Love, en appelant scs éhiens qui s’éloignaient sur la route et en les faisant coucher à ses pieds.
— Ces drôles, dit tout bas le boucher à Richard qui était près de lui, trament quelque trahison; il serait peut-être prudent de leur briser les os.
Richard, qui commençait à partager ses craintes, lui répondit de même, mais il lui fit observer que l’essentiel était de faire arriver le cercueil à Londres et qu’il fallait plutôt transiger que recourir à la violence. En conséquence, pendant que les frères semblaient se consulter tout bas, il leur adressa la parole.
— Eh ! mes maîtres, leur dit-il, voulez-vous ou non remplir vos engagements ? N’oubliez pas que si vous vous y refusez, nous portons de bonnes épées et d’excellentes dagues qui peuvent vous y forcer.
— N’oubliez pas non plus, reprit Drake, que nous avons de bons pistolets, qui touchent de plus loin que vos longues'épées : et que voici des auxiliaires, ajouta-t-il en montrant ses chiens, qui sont las de charogne et qui ne demanderaient pas mieux que de goûter de la chair fraîche. Ici, Fox! ici, dit-il, en remarquant que les animaux ne se tenaient pas tranquilles, comme à l’ordinaire.
Cette affreuse menace n’efTraya ni Love ni Richard, mais elle leur mit à découvert la mauvaise volonté de leurs complices, et, sans beaucoup chercher d'où pouvait venir cette disposition hostile, il fut facile à Love de deviner que c’était l’appât du trésor qui
les tentait et qui leur inspirait cette résolution; il crut donc prévenir toute dispute en leur apprenant qu’ils bâtissaient leur espérance sur un fonds creux.
— Vous me prenez pour un oison, dit-il alors, et vous me traitez comme tel, de vouloir me persuader que vous ne pouvez enlever ce cercueil et de croire me faire peuf de vos roquets. Sachez que maître Love a une demi-douzaine de ces gaillards-là au service de sa boucherie, dont chacun ne ferait qu’une bouchée de vos quatre joujoux, et que lorsqu’ils s'avisent de grogner trop haut et que je leur ai donné, sur le bout du nez, une sorte de chiquenaude qui m’est particulière, il ne leur arrive plus jamais de montrer les dents N’oubliez pas non plus que vous êtes restés • une heure dans une fosse humide, et que la poudre a besoin d’ôtre sèche pour prendre. Ainsi, ne faites pas les rodomonts, car vous n’y gagneriez rien; et je dis que vous n’y gagneriez rien quand bien même vous deviendriez seuls maîtres de ce coffre mortuaire, attendu que vous n’y trouveriez qu’un cadavre pourri, qui n’a pas à coup sûr dans sa poche les cent guinées que mon camarade vous a promises.
Les deux frères répondirent à cette espèce de harangue par un rire d’incrédulité, sourd comme leurs gestes et leurs paroles. Drakc tira un de ses pistolets de sa ceinture. Love et Richard dégainèrent ; mais Bob, posant soudainement la main sur le bras de son frère, l’arrêta au moment où il allait diriger son arme contre le boucher. Il lui dit quelques paroles inintelligibles, et ajouta, de façon à être entendu de Love et de Richard :
— On vient, malédiction ! on avance, nous sommes perdus !
11 se fit un silence profond ; Love et Richard n’entendirent rien : mais ils avaient acquis une connaissance si incontestable de l’intelligence de Bob, en de pareilles rencontres, qu’ils ne doutèrent pas de la vérité de ce qu’il disait. Au même instant, les deux frères se glissèrent comme des couleuvres du haut de la route où ils étaient remontés, jusque dans le fossé où se trouvaient nos deux héros.
— Alerte ! mes maîtres, leur dit Bob au même instant, il y va de la potence pour nous tous, entrons tout ce bagage dans ce bois, ou c’en est fait, non-seulement du trésor, mais encore des cent guinées, du cadavre pourri et de nos carcasses.
Le danger commun étouffa tout dissentiment, et, en moins de rien, le cercueil, à l’aide des cordes et des efforts réunis de tous
les intéressés, fut enlevé du fossé et caché dans le bois ainsi que le chariot. Richard aidait Love à le pousser plus avant dans l’intérieur, pendant que Drake et Bob étaient allés, disaient-ils, cacher les chevaux qu’on avait laissés sur la route, lorsqu’ils se sentirent violemment tirer par les pieds. Ils furent renversés du coup , et ils n’étaient pas revenus de leur étourdissement, que chacuii des deux frères leur avait tourné plusieurs fois une corde autour du corps. Cette corde, passant par-dessus leurs bras, les rendait incapables de tout mouvement. C’est Bob qui, pendant qu’ils étaient occupés à pousser le chariot, leur avait lentement glissé un nœud coulant dans les jambes, et c’est par ce moyen qu’il les avait si facilement renversés.
Ils étaient dans le bois, à douze ou quinze pieds du fossé, étendus sous les broussailles qui les cachaient sans cependant les empêcher de voir sur la route. Quoiqu’on n’entendit rien, malgré ce qu’avait dit Bob, Richard n’en persista pas moins à penser qu’ils avaient réellement été arrêtés par l’arrivée de quelqu’un.
— On vient, misérables! dit-il; on vient, et vous recevrez le prix de votre infâme trahison.
— Qu’on vienne ! dit Bob, et il arrivera l’une des deux suppositions suivantes : ou il nous plaira de vous laisser crier, et alors, comme nous serons tous arrêtés, il faudra bien que nous disions la simple vérité, c'est-à-dire que vous nous avez séduits par dés promesses d’or pour nous faire commettre un crime qu’on punit de mort. D’après cette révélation, vous serez les, instigateurs et nous les exécuteurs ; vous aurez persévéré, et nous aurons reculé devant cet attentat! Et vous savez que la loi dit : Mort aux violateurs des iorabeaux ; et plus bas : Les révélateurs seront récompensés.
— Chiens! voleurs! mangeurs de charogne! murmura Love : vous serez pendus a\vc nous, je l’espère, et je vais appeler, fûtce le diable qui dût me répondre.
— Paix ! ajouta Bob, car une seconde chose peut arriver encore : c’est qu’il nous déplaise de vous entendre crier, et alors nous mettrons à profit votre recommandation, nous n’oublierons pas que vous avez d’excellentes dagues, et vous pensez bien que nous avons trop d’habitude du corps humain pour ne pas savoir juste entre quelles côtes il faut les laisser passer pour que le patient n’ait pas à se plaindre de l’opération.
Richard sentit que sa position était désespérée. La nuit se pas-
Digiti;
sait, emportant avec elle l’espoir de sa vengeance, le reste de sa vie. Il tenta un dernier effort.
— Écoute ! Drake, dit-il rapidement, sur mon honneur, sur mon âme, sur celle de mon père, mort pour la sainte cause anglaise, il n’y a qu’un misérables cadavre dans cette bière. Vérifiez-le sur l’heure si vous le voulez! Hé bien ! je vous ai promis cent guinées pour le porter à Londres, vous en aurez deux cents! oui, deux cents I mais il faut repartir.
— J’en mettrai cent de plus, ajouta Love.
Les deux frères furent surpris de cette proposition ; mais Drake poussa le cercueil du pied et répondit :
— Cette bière pèse plus de trois cents guinées; vous voulez nous tromper.
— Fous! dit Richard, ce poids est celui d’un cercueil de plomb! voyez plutôt!
Cette explication, si naturelle, frappa les deux frères de stupeur : — Un cercueil de plomb ! reprirent-ils à voix basse. — Hé bien! soit, voyons!
Aussitôt ils prirent dans leur chariot quelques instruments qui leur étaient propres, et se mirent en devoir de détacher le dessus du cercueil. Pendant ce temps. Love et Richard, roulés dans leurs cordes, restaient étendus sur le dos, à côté de la bière que défaisait Drake. Ce travail, ainsi que tout ce qui concernait leur métier, ne prit que peu de temps aux deux frères, et dès. qu’ils eurent fini, ils plongèrent les mains avec une féroce avidité dans le cercueil ouvert.
— C’est un cadavre ! dit Bob.
Ils passèrent leurs mains le long de la paroi de plomb d’un bout à l’autre.
— Et il n’y a que le cadavre, ajouta Drake.
Ils prirent le linceul, le déchirèrent et parcoururent le corps avec la meme avidité.
. — Le cadavre est nu! dit Drake.
— Point de bague aux mains! ajouta Bob.
— Ni collier au cou ! reprit Drake.
— Rien au cou? s’écria Richard d’une voix creuse, en se re-
levant sur son séant par un effort convulsif, et en plongeant son regard où étaient les mains des complices : n’a-t-il rien au cou ? , •
— Au cou? répondit Drake, en y repassant la main : oui! —
Oui ! vraiment! — Une cicatrice ! elle est bien longue : elle coupe tout le gosier. — C’estrà-dire elle tourne autour ! c’est...
-7- C’est lui ! dit Richard à haute voix, avec un cri de joie qu’il ne put contenir.
— Vous ôtes fou! dit Bob; voulez-vous nous faire pendre? 11 y a de quoi éveiller le -shérif de Londres, fùt-il à dix milles d’ici.
— Hé bien ! dit Love, qui jusque-là avait gardé le silence, les trois cents guinées vous vont-elles?
Drake, dont la main n’avait pas quitté le cadavre et qui semblait vouloir en reconnaître les traits au toucher, répondit lentement, comme en méditant ses paroles et en se parlant à lui-même :
— Un cadavre enfermé dans un cercueil de plomb ! un cadavre embaumé, entouré d’un linceul de velours, un cadavre avec la marque du bourreau, venant de Windsor et payé trois cents guinées par Richard Barkstcad, fds du régicide, et par Love qui cracha à la face du roi martyr ! Ce cadavre est celui de Charles 1 er , roi de la Grande-Bretagne ! !
Après ces paroles, qu’il avait prononcées une à une mesurément, et pendant que chacune des idées correspondantes se créait dans son esprit, il se tourna vers Love, et ajouta avec un rire amer :
— Trois cents guinées, mes bons maîtres ! ce cadavre rapportera mieux que cela à ceux qui l’ont découvert. D’abord il y aura deux cordes et deux potences pour vous, mes seigneurs, et au moins deux mille guinées pour chacun de ceux qui l’auront rendu à son fils, Charles II! Allons ! Bob, à l’œuvre, il faut repartir.
C’en était fait encore une fois des espérances de Richard : nonseulement il perdait en cette occasion l’espoir de sa vengeance, il était en outre menacé du supplice, et rien ne semblait pouvoir l’y arracher. Le désespoir était entré dans le cœur de Love qui n’avait plus ni pensée ni projet, et Richard se dressait vainement à l’encontre de ce malheur : il ne prévoyait ni ne décidait rien, lorsque le hasard, qui sert si souvent les combinaisons des faiseurs de romans, et qui, bien plus souvent, régit la destinée hu maine, vint le secourir pour un moment. A vrai dire, le hasard, en cette circonstance, n’entra dans les faits qui se passèrent que pour la forme seulement : car le fond était le résultat d’un calc ul et d’une prévoyance bien fondés en raison. Voici quelle fut cette intervention.
Aux paroles que Drake venait de prononcer et que nous avons
rapportées plus haut , Bob ne répondit rien , car, l’oreille collée à terre, il écoutait attentivement.
— Ce criard-là, dit-il à voix basse , nous a trahis ! Cette fois-ci ce n’est plus une ruse, oq vient ! on vient véritablement du côté du château !
— Qu’importe î dit Drake.
. *• — 11 importe, repartit Bob, qu’on ne nous surprenne pas avant
que nous ayons fait notre déclaration, parce que, une fois arrêtés, on tiendra compte de nos aveux, comme on remercie un chiçn muselé de ce qu’il ne mord pas.
— Hé bien, dit Drake, laissons passer les importuns.
Les deux compagnons et leurs chiens se couchèrent dans les broussailles, et bientôt après l’on entendit les pas des chevaux.
Ils suivaient l’allée qui venait de Great-House, et une fois arrivés au grand chemin, ils le remontèrent jusqu’au coin du bois où , étaient nos gens. Comme les nouveaux arrivants approchaient de * cet endroit, les deux chevaux qu’on avait oubliés sur la route s’enfuirent épouvantés du côté de Windsor. Les paroles suivantes, que Ralph Salnsby prononça distinctement, quoique à voix basse, en entendant le galop des chevaux, prouvent que ce qui arrivait n’était pas un effet du hasard.
— Je suis sûr que ce sont eux qui fuient ; mon domestique les a vus monter à cheval. Je me doutais que, d’une façon ou d’autre, Richard apprendrait le départ de Charlotte, et' je l’ai fait guetter. C’est lui et son digne acolyte, le boucher, qui nous ont dépassés t ce soir sur la route; j’avais cru les reconnaître, et mon espion qui les suivait de près a confirmé mon soupçon. Cette nuit, Richard tentera, à coup sur, de voir Charlotte ; mais, quoique je regrette de ne pas faire moi-même bonne justice de ce misérable, je serai content si la besogne est bien faite. Allons ! cachez-vous près du fossé, tout à fait sur le bord, et au premier coup de sifflet, de quelque part qu’il vienne, feu i d’abord de vos arquebuses, et puis que la dague finisse le reste. Au premier coup de sifflet i entendez-vous ? c’est le signal dont il est convenu avec Charlotte.
Un Oui, colonel ! répondit à cette instruction qui, on le voit, était suffisamment basée sur un calcul de prévoyance de la part de Ralph Salnsby. Mais la partie de cette aventure, qui appartient tout à fait au hasard, où pour mieux dire au bonheur de certains hommes, c’est que cette instruction fut prononcée en français et comprise, par conséquent, de Richard seul. Nous pourrions don-
lier comme explication de ce que nous nommons hasard , que le séjour de Charles 11 sur le continent, et l’appui qu'il avait cherché dans toutes les cours d’Europe, avaient attaché des gens de tous pays et particuliérement des Français à son service. Mais notre lait a une meilleure excuse que celle-là, c’est qu’il est exact, et la raison ni la vraisemblance n’ont rien à dire contre la vérité.
Après les paroles de Ralph, il se fit un mouvement de silence, comme si les personnes qui étaient sur la route écoutaient de même si rien ne venait. Mais Ralph ajouta tout à coup :
— Allons ! vous autres, l’oreille et l’œil au guet. Voici minuit, il faut que je retourne à Londres.
Ces mots furent encore dits en français, et les chevaux partirent au galop. Ce bruit couvrit pour les deux frères celui que firent plusieurs hommes en se glissant de droite à gauche dans le fossé. Bien que les sens de Richard fussent moins exercés que les leurs, il devina aisément ce qui arrivait au frôlement des broussailles, parce qu'il était averti de ce qui allait se passer ; tandis que les deux frères, qui n’écoutaient que les chevaux, ne s’aperçurent de rien.
— C’est le cri de ce jeune amateur de chair royale qui aura éveillé l’attention des gens de la maison, dit Bob. Dépêchons, l’heure marche, et il ne faut pas penser à emporter le cercueil ; nous envelopperons soigneusement le corps dans les manteaux de ces braves camarades, et le chariot sera bientôt en route.
— Mais les camarades ? reprit Drake.
— En serrant un peu les nœuds de ces cordes, et en les assujettissant à un arbre pour qu’ils ne puissent se traîner l’un vers l’autre , et les ronger avec leurs dents , ils pourront attendre la visite des gens de justice que nous leur enverrons demain. Allons ! Mab, allo.ns! Fox, au traîneau.
Le froid et le désespoir engourdissaient Love ; et Richard, toujours calme quand le danger semblait désespéré, attendait en silence. ,
— Hé bien ! dit Bob, les chiens n’avancent pas ; on dirait qu’ils sentent quelqu’un.
— Rien ! dit Drake ; l’odeur d’aromates que répand ce corps leur a gâté l’odorat : pousse-les !
— Impossible 1 dit Bob, ils grognent et restent couchés.
' — Ils sont dépistés ! viens jusqu’au fossé, ils nous suivront cl
reconnaîtront qu’ils se trompent ; là, d’ailleurs, ils seront hors de l’odeur de ce cadavre !
Bob et Drake marchèrent donc vers le fossé, appelant' leurs chiens à voix basse, mais sans y mettre de précaution ; les animaux , dont l’instinct était si sûr, les suivirent humblement et à regret, et ils arrivèrent près du fossé. A ce moment, trois coups de sifflet, poussés par Richard, et aigus à déchirer l’air une lieue à la ronde, retentirent dans le bois, et cinq ou six coups de feu y répondirent aussitôt. Love et Richard entendirent une balle mal dirigée passer au-dessus d’eux ; un moment après , la chute de deux corps, qui tombèrent dans le fossé avec de sourds gémissements, retentit lourdement à leurs oreilles.
— Ils sont touchés tous deux ! dit une voix.
— Oui ! certes , répondit un autre ; mais as-tu entendu quel singulier sifflet? on eût dit qu'il partait du milieu du bois.
' — Nous y verrons, reprit le premier qui avait parlé ; mais ils ne sont pas finis, car je crois qu’ils gémissent encore. Allons, la dague au poing !
A ces mots une demi-douzaine d’hommes coururent vers le lieu où les deux frères gisaient par terre. Mais les chiens fidèles, dont ces deux misérables avaient négligé les avertissements, comme il semble que cela doive arriver pour leurs vrais amis, à tous ceux qui s’égarent au delà de ce que peut raisonnablement espérer leur fortune, les chiens fidèles, qui léchaient les blessures de leurs maîtres, se tournèrent contre leurs meurtriers, et une lutte acharnée s’engagea dans le fossé.
Quelque terrible courage que montrassent ces braves animaux, ils ne pouvaient rien contre des hommes armés et dont le corps était défendu contre leurs morsures par des justaucorps de buffle, des cuirasses ou des cottes de mailles. Ils furent bientôt massacrés, et, l’un des hommes qui avaient parlé d’abord, s’écria assez haut et en riant :
— Ah ! les gardes du corps du boucher étaient braves et fidèles. Camarades, j’en souhaite à Sa Majesté d’aussi dévoués ! Allons, rentrons, et laissons là toutes ces charognes, il sera temps demain de les enlever.
A ces mots, ils retournèrent du côté de la maison ; mais au lieu de regagner l’allée qui montait à Great-House, ils passèrent à travers le bois assez près de Love et de Richard pour les effrayer. Toutefois les soldats se croyaient si certains d’avoir achevé leur
besogne qu’ils marchaient rapidement et furent bientôt loin de nos deux captifs.
— Que faire maintenant ? dit Love toujours couché par terre et lié jusqu’au menton.
— Le voici, dit Richard, obéissant à l’ardeur de sa pensée (car ayant conçu, dès le départ de Ralph , un plan de délivrance , le succès du commencement semblait lui garantir celui de la fin sans nouvel obstacle) ; écoute, il faut tâcher de rattraper les chevaux ; nous arrangerons le cadavre, comme ont dit ces traîtres ; nous l’envelopperons de nos manteaux ; nous le lierons avec ces cordes qui nous tiennent, comme faisaient les Egyptiens de leurs momies, ou comme on ficelle à la Haye un saucisson fumé, et nous le placerons sur l’arçon de notre selle chacun notre tour ! Courage ! Oh ! Love, nous serons vengés.
— C’est très-bien, répondit le boucher ; mais pour tout cela il faudrait avoir au moins une jambe libre pour courir après les chevaux, ne fût-ce qu’à cloche-pied, et une main déliée pour enlever le cadavre, et nous n’en sommes pas là.
— Hé bien ! dit Richard, ils nous ont fourni tous les moyens de salut : je vais me traîner jusqu’à toi, tu as de bonnes dents et le goût de corde ne t’épouvante pas.
— 11 le faut bien, dit Love, quoiqu’il me semble qu’elle sente le cadavre d’une lieue. Allons ! venez.
Souple comme une couleuvre, Richard se glissa jusqu’à Love^ et, s’étendant sur la poitrine, il présenta aux dents du boucher la partie de son cou où la corde était assujettie. Love, par un effort vigoureux, se mit dans la même position, et, posant sa tète sur celle de Richard, il commença à mordre la corde de toutes scs dents. On eût volontiers dit de l’ombre de Roger et d’Ugoîin couchés dans la forêt des arbres de fer, si ce n’eussent été les deux corps séparés de nos héros. Cependant, les efforts de Love avançaient peu, lorsque son travail fut troublé par un nouvel incident. Un bruit de pas se fit entendre : celui d’une robe de soie frôlant les arbres, et criant comme fait cette étoffe, l’accompagnait. Love et Richard levèrent leurs regards du côté du bruit, et virent une fenlme vêtue de blanc qui, poussant des sanglots inarticulés, s'approchait du côté où ils étaient. Ils demeurèrent muets de surprise : mais à l’instant où Love perdait courage, Richard reconnut Charlotte.
C’est ici le moment de poser quelques principes à l’encontre des opinions, communes et depuis longtemps établies ; c’est ici le cas de dire, à propos d’une scène de nuit et d’amour entre une enfant de quatorze ans et un jeune homme dont la vingtième année était à peine écaillée , que c’est une absurde méconnaissance du cœur humain que fa règle de législation, qui punit la préméditation comme plus coupable dans le crime que l’instantanéité; Sans doute, la société qui se protège et qui se venge, lorsqu’elle poursuit un attentat contre sa vie, tient compte d'autre chose que du fait en lui-même , puisqu’elle ne le punit pas de la môme peine selon la circonstance qui l’a précédé. Ainsi le meurtre parti d’une main furieuse et irréfléchie trouve plus de grâce que l’assassinat conçu par une âme patiente , et exécuté par un bras ferme et constant; Or, du moment que le résultat est le même et le salaire * différent, ce n’est donc plus à l'action que le législateur s’est adressé par le châtiment, comme cela devrait être, c’est à l’homme, c’est à l’individu. Une fois arrivée à ce poirft, la loi, sous le nom de circonstances, a fait entrer la nature et la constitution du coupable dans la rigueur ou l’indulgence de ses arrêts. Elle a beau parler, dans sa rédaction menteuse , de circonstances atténuantes ou autres, c’est l’homme , c’est son humeur, sa constitution, son caractère, qui se trouvent au fond de la question. En effet, si, sur cent hommes qui reçoivent un soufflet, il n’y en a qu’un qui tue immédiatement l’agresseur, la loi dira vainement que le soufflet atténue le crime , la raison répondra que c’est la violence de la passion qui l’a fait commettre. Qu'on s’enquière soigneusement des crimes commis sans préméditation, et l’on reconnaîtra qu’ils arrivent presque toujours à la suite de querelles qui, avec les mêmes injures, les mêmes agressions, souvent de plus terribles, et enfin, dans ce que la loi appelle les mêmes circonstances, ont laissé d’autres hommes calmes et innocents. Ainsi donc, la loi fait entrer dans les raisons de sa justice, non plus les faits matériels qui n’ont pas agi sur certains individus, mais la nature de l’homme dans qui ces faits ont produit le crime.
Cette considération, la loi y obéit bien plus évidemment dans la recherche de la préméditation, puisqu’à cet égard toute sa sollicitude tend à découvrir les circonstances qui attestent une ré- - solution prise, et par conséquent une nature lente et persévérante. La loi s’est donc faite anatomiste, physiologiste, médecin ; elle a compté pour quelque chose l’ardeur du sang, l’àGreté des humeurs, l’irritabilité des nerfs, le tempérament enfin, dans les degrés de sa pénalité. Alors la loi a fait un choix entre les hommes à passions impétueuses et soudaines, et les hommes à désirs recueillis, à impressions profondes et à actions méditées. Ce choix a été en faveur des premiers, qu’elle a protégés contre l’infàme supplice dans le plus extrême des crimes et qu’elle a sauvés de la mort dans le cas de meurtre. Le choix de la loi est-il juste ? — Non.
A une époque où aucun des grands principes qui régissent le monde n'échappe à la discussion', où les esprits sont accoutumés à frapper du bélier de la parole toutes les vaines théories qui ont soutenu, pendant des siècles, une organisation sociale absurde, il doit être moins étonnant de voir donner un démenti si formel à la loi et à la consécration que le temps semble lui avoir acquise.
Mais ce que nous avons avancé reste vrai, c’est que la loi a admis la constitution physique de l'homme dans la mesure de ses arrêts. De là à y faire entrer sa constitution sociale, il n’y avait pas loin. Car il n’y a pas" plus de, raison pour pardonner à un homme de tuer, parce qu’il est né sanguin, que parce qu’il est né marquis. Le marquis n’est pas plus coupable de sa naissance que le sanguin, et si l’éducation et la loi ne viennent pas réprimer l’orgueil de sa gentillàtrerie, il sera tout aussi excusable de céder aux transports qu’il lui inspire, que le sanguü, d’obéir aux fougues de sa nature. D’ailleurs, n.’en a-t-il pas été ainsi ? la loi n’at-elle pas trouvé, pendant des siècles, de fort bonnes raisons pour démontrer qu’un coupable né gentilhomme ne pouvait pas être traité comme un autre, comme elle en donne aujourd’hui pour prouver qu’un homme colère est moins criminel qu’un homme patient ? Les révolutions politiques ont fait justice de la première de ces sottises, les sciences sociales devraient bien se charger d’effacer l’autre. . .
Quoi qu’il en soit, pour nous, la question n’est pas là, elle demeure tout entière dans cette opinion que nous avons émise contre la loi, c’est qu’elle a été injuste lorsque, tenant compte, dans sa
pénalité, du tempérament des coupables, elle a préféré, pour les protéger, les caractères irréfléchis et violents aux caractères calmes et persévérants. Non-seulement la loi, en cette occasion, a été injuste, mais encore elle a été ignorante et petite. Car, divisant la société en deux catégories, elle devait non plus s’occuper de tel ou tel individu, niais des classes entières qu’elle créait, en les soumettant à une législation différente : eh bien ! elle a été injuste, car l’homme patient est le seul qui ait le germe des forces et des vertus qui rendent les sociétés puissantes et durables ; tandis que l’homme emporté, dont la pensée n'a qu’une heure d’avenir, est un brouillon qui en double sans cesse la marche ; la loi a été ignorante en ce qu’elle n’a pas compris qu'on peut laisser la vie à un homme dont les actions dépendent de sa volonté, parce que cette volonté peut changer de voie par la réflexion, tandis qu’il y a danger à pardonner à celui dont le sang l’enivre comme une boisson spiritueuse, et qui, à chaque colère, bien ou mal excusable, peut être atteint d’une attaque d’homicide ; elle a été encore ignorante en ce qu’elle n’a pas compris que, mettant l’action de côté pour remonter à la cause, elle a protégé la colère et l’irréflexion, qui sont des vices, pour punir la patience et la fermeté, qui sont des vertus; la loi a été surtout petite, en ce qu’elle a tué sans rémission, et comme avec peur, l’homme fort et constant qui avait marché dans une fausse voie, au lieu de le combattre et de lui faire rebrousser chemin, tandis qu’elle donnait l’avenir, pour réfléchir et se corriger, à celui à qui la nature défend les réflexions, et ne permet qu’une inutile résolution de vertu, puisqu’il porte dans ses veines le poison qui l’a déjà égaré.
Disons-le donc, la loi a été en tous points hors de la justice et du bon sens, et avançons que celui-là vaut mieux qui peut concevoir, méditer et préparer une vengeance pendant de longues années, que l’étourdi qui, sous le fond de sa colère, frappe sans voir et sans savoir. Celui-là est un homme d’une précieuse nature, à qui une pensée peut rester longtemps au cœur, y mourir, s’y éteindre et s’y accomplir comme elle a été résolue ; et celui-ci est une méprisable création, qui fait au hasard tout ce qu'il fait, sans savoir ce qu’il fait, sous l’inspiration qui ne lui laisse ni concevoir, ni méditer, ni diriger son action. Et si cela est vrai, gardez à la nature supérieure sa supériorité, même quand elle arrive au crime, et puisque la loi avait un choix à faire entre ces hommes, elle aurait dû au moins conserver les mieux constitués.
Toutes ces réflexions, venues au moment où Charlotte apparaît dans le bois, sont nées de ce que Richard nous semble moins coupable d’avoir fait, de sa détermination, ce qu’il fit alors, que de s’y être laissé entraîner. Mais, à vrai dire, malgré leur forme dogmatique et sentencieuse, c’eut plutôt le plaidoyer d’un avocat pour un client qu’il aime, que l’opinion réfléchie d’un jurisconsulte, sur une question abstraite.
Quoi qu’il en soit, quelque opinion qui doive résulter de ce qui advint de l’entrevue de Richard et de Charlotte, il nous faut le raconter. Car c’était bien cette jeune fille qui accourait à travers les arbres noirs, comme une ombre légère, qui épouvanta Love et fut reconnue de Richard.
Charlotte avait entendu les trois coups de sifflet, et, immédiatement après, la détonation des arquebuses; aussitôt elle était descendue effarée, remplie de crainte et de désespoir. Elle avait rencontré les soldats de Ralph, et quoiqu’elle eût évité leurs regards, des mots sinistres et des éclats de joie sanglante étaient parvenus jusqu’à son oreille. La nuit était noire, et les derniers râles d’un homme ou d’un chien la conduisirent jusqq’au bord du fossé. Charlotte portait en son âme une affection particulière et sympathique, qui devait la tuer de la mort de Richard ; pourtant, à l’aspect informe qu’elle découvrit à ses pieds, malgré l’obscurité, elle s’arrêta droite et immobile. Il y avait trop de sang, trop de meurtre étalé, c’était un entassement trop hideux de membres épars, ouverts de larges plaies, pour qu’elle échappât au dégoût de ses sens, même sous l’exaltation extrême de sa douleur.
Elle ne pensait pas à descendre dans le fossé, et, fascinée d’un spectacle qui lui paraissait plus redoutable que la mort, elle regardait; car ce n’était pas ainsi que la mort lui était apparue, ou plutôt ce n’était pas ainsi qu’elle se l’était figurée. En effet, à quoi ne rêve-t-on pas à quatorze ans? quelle est la chose au monde qu’on ne pare pas à cet âge? La mort même s’y décore d’entours nobies et gracieux. Sous l’influence aune jeune imagination on se Ja représente, au champ de bataille, éteignant un fier regard et flétrissant un doux visage ; on la voit belle sur une mer furieuse, frappant de la foudre un matelot qui lutte contre l’orage déchaîné; on la contemple, avec des pleurs, sur un lit de souffrances, où s’effeuille une existence pure et gracieuse; on l’admire même sur l’échafaud, où on l’honore du nom de martyre. Mais la mort avec des blessures béante»s, des lambeaux de chair pante-
lants, des cheveux traînés dans la boue, souillés et pendants sur un visage tors de rage; la mort, sous cet aspect , est neuve et triste à un œil de quatorze ans, comme toute vérité, h une àme si jeune, et Charlotte regardait, non plus Richard, non plus celui pour qui die aurait donné sa vie , mais la mort , la mort vraie , qu’elle n’avait pas encore bien comprise. Richard, que l’arrivée de Charlotte avait d’abord ravi d’espérance, mais qui, presque au môme instant, avait craint que sa cousine ne fût pas seule , Richard , en voyant son immobilité , se hasarda à l’appeler. Charlotte, arrachée à la cruelle contemplation qui l’absorbait tout entière, fit un mouvement convulsif. Richard dit son nom une seconde fois, et Charlotte, étendant la main dans la direction de la voix qui lui parlait, parut interroger ce son inattendu, et auquel elle ne croyait plus avoir à répondre. Richard la comprit et lui répondit doucement :
— Oui ! Charlotte, ici !
Elle couEut, légère comme une fée, et tomba à genoux à côté de Richard.
— C’est moi! dit-il, je suis lié! captif, délivre-moi.
Charlotte, sans répondre, déchira ses doigts délicats à défaire
les nœuds qui enchaînaient Richard. Active et silencieuse, elle les défit tous, jusqu'au dernier, et se remit sur les genoux; toujours sans paroles ni cris, elle prit les mains de Richard, éloigna sa tôte pour le mieux regarder ; puis, séparant ses blonds cheveux sur son front, elle lui sourit, chercha à murmurer son nom, et, lais-, sant échapper deux ou trois gémissements où l’on sentait venir les pleurs, elle tomba dans ses bras, suffoquée de joie et de larmes.
(jue d’étranges sensations s’étaient succédé depuis quelques heures dans le cœur de Richard, et combien celle qui y pénétra dans ce moment, bien différente des autres, fut vive et délicieuse ! Elle y régna un instant, unique, pure et divine, tandis qu’il séchait sous sfes baisers les yeux inondés de Charlotte. Mais cet instant fut court comme tout bonheur, et la voix sombre de Love l’éteignit tout à coup dans son cœur.
— Oubliez-vous, dit-il avec humeur, que je vou3 attends, et qu’un autre nous attend tous deux?
Ces mots, ainsi qu’un signal de combat, suscitèrent à la fois au souvenir de Richard tous ses projets et toutes ses espérances. Tant qu’ils n’avaient fait que se succéder en lui, ses espérances et
ses projets s’étaient trouvés faciles à sa volonté; mais lorsque cette parole les eut mis en présence et les eut croisés, pour ainsi dire, les uns contre les autres, comme des épées nues et ennemies, Richard tressaillit; et quoique, d’une part, Charlotte ignorante et dévouée restât abandonnée entre ses bras et que le cadavre de Charles I er fût demeuré muet, il lui sembla cependant un instant qu’ils s’étaient dressés tous deux de chaque côté de lui et qu'ils l’avaient appelé ensemble. Ce fut donc un combat, dont les acteurs étaient présents, quoiqu’ils y restassent étrangers , qui se livra dans l’àmc de Richard entre la jeune fille adorée et le père détesté, entre la douce et chaude étreinte des bras caressants de Charlotte et l’attente froide du cadavre proscrit, entre le cœur voué à l’amour et le cœur voué à la vengeance.
Une minute de doute et de silence se passa. De quel côté fut la victoire? est-ce l’amour, est-ce la vengeance qui l’emporta? Oh! le cœur de l'homme est un profond abîme , c’est un volcan terrible dont les feux une fois allumés font aliment de tout, brûlent par ce qui devrait les éteindre et s’exaspèrent jusqu a d’épouvantables explosions. Ainsi fut-il dans i’àrnç de Richard ; il ne choisit pas, mais il jeta son amour dans sa vengeance pour qu’elle fût plus affreuse et plus complète. Une fois qu’il eut mis le pied dans ■ le crime, il voulut y nager, et rêva qu’il rendrait son attentat respectable s’il le faisait immense. Richard se leva donc, prit sa dague, et coupa les liens de Love.
— Fais comme je t’ai dit, murmura-t-il d’une voix âcre au boucher attentif ; va chercher les chevaux et reviens me trouver dans ce bois ; je t’y attendrai.
Love s’éloigna, Richard et Charlotte demeurèrent seuls.
Qu’on se rappelle maintenant les réflexions qui commencent ce chapitre, et qu’on ose décider entre l’àme qui s’avança hardiment au crime que résolut Richard , et celle qui> sous l’empire d’un désir amoureux, fût arrivée à la même profanation. A coup sur, celle qui prémédita l’attentat était plus haut placée que celle qui eût pu le commettre par entrainement. En effet, que Richard eût été un.de ces hommes à impressions fugitives, pour qui la parole qui se prononce résonne seule à l’oreille, et, qu’à deux pas du cadavre de Charles I er , dont il avait résolu l'outrage, il eût négligé sa vengeance qui serait devenue son infamie, pour parler d’amour et de baisers à sa fille vierge et adorée , et que ce crime ne fût pas devenu le complément du premier, c’eût été l’oubli d’un là-
che, l’ivresse d’un brigand; mais une âme de démon, puissante et implacable, l’animait sans doute, lorsque, attirant Charlotte sur son cœur et l’enlaçant de ses bras, pendant que, renversée en arrière, les yeux levés comme vers le ciel, pliée sous son regard, ainsi qu’une fleur sous le soleil, s’abreuvant de ses paroles comme d’une rosée brûlante, il lui disait :
— Écoute, Charlotte, aucune existence humaine n’a de longues heures d’avenir, il en est même qui sont marquées à part pour s’éteindre jeunes. Ta vie et la mienne sont de celles-là, nous mourrons bientôt.
La jeune fille l’écoutait, et cette prédiction la laissait heureuse et ravie de l’écouter, car elle ne s’enquérait pas de ce dont Richard pouvait la flatter ou la menacer. 11 y avait dans les paroles qu’il avait prononcées, un mot, un sens qui absorbait toute sapuissance de sentir; c’est ce mot now»', dont Richard unissait leurs destinées. S’il avait dit : Tu vivras, tu seras puissante , tu seras heureuse, elle se fût arrachée de ses bras avec des larmes. Il avait dit : Nous mourrons, et elle s'était pressée contre lui.
— Nous mourrons, Charlotte, ajouta-t-il : car, vois-tu, ce n’est pas une existence jetée dans une voie ordinaire que la nôtre, avec des circonstances communes. Non, nos pères sont morts sur l’échafaud, le tien par lé jugement du mien, le mien pour la vengeance du tien, et tout n’est pas fini dans ce duel de bourreaux et de gibets!... N’importe, ne tremble pas! mais rappelle-toi qu’il a fallu le supplice de ton père, d’un roi, pour que ta naissance vint s’abriter sous le toit de ma famille; rappelle-toi que pour nous séparer il a fallu la mort du plus grand génie de l’Angleterre et la destruction de son œuvre : enfin, Charlotte, rappelle-toi que pour nous revoir et nous fiancer il a encore fallu à notre destinée une tète et un échafaud, la tète de ton père et l’échafaud de mon père ; et, maintenant que tu frissonnes dans mes bras, n’oublie pas que si tu m’écoutes et que si je te parle, c’est parce que la peste est venue dévorer Londres, et peut-être aussi, parce que c’est déjà à cette heure le 30 janvier, et qu’une potence est encore dressée à Tyburn.
— Richard! Richard! murmura la jeune fille d’une voix éteinte et presque perdue, tandis qu’elle haletait épouvantée, et que ces paroles sinistres pesaient sur sa poitrine plus lourdes que le plus lourd cauchemar pendant une nuit fiévreuse.
— Oui, Charlotte, continua le féroce jeune homme, nous mourrons bientôt ; car, tu le vois bien, chacun des jours qui nous a réunis a coûté de nobles existences, et sans- doute bientôt notre vie sera le dernier salaire qu’acceptera le sort pour une dernière entrevue. Eh bien! si c’est là notre destinée, veux-tu, toi, consentir à jeter à la mort notre vie toute voilée de malheur, toute noire de deuil, sans l’avoir un seul jour, une seule heure, parée d'habits de fête et inondée de joie?
— Ce que tu voudras, je le voudrai, dit la jeune fille avec un rapide enthousiasme.
— Tu veux donc être à moi ? reprit Richard en l'appuyant sur son cœur.
— A toi, répondit Charlotte, je suis à toi, de mes vœux, de mes pensées, de mes larmes, de mes sourires, de mon àme, de ma vie, de toutes mes forces! à toi, Richard, dans mes rêves, endormie; à toi, Richard, dans mes rêves du jour, quand je demeure de longues heures silencieuse et les yeux immobiles ! à toi, Richard, quand je prie; à toi, quand je souffre, à toi, quand j’espère.
— Oh! plus encore! ajouta le jeune homme, sois à moi, non plus comme amie, comme fiancée, mais comme épouse; non plus de ton cœur et de ton àme seulement, mais de ton corps, de tes caresses, de toi tout entière !
— Ce que tu voudras, je le voudrai, dit l’ignorante jeune fille ; et, nouant ses bras autour du cou de Richard, elle unit ses lèvres aux siennes et comprima, sous son sein bondissant, la poitrine haletante du jeune homme. ■
Ce baiser anéantit Richard. Ah ! il avait espéré une résistance, un combat, une victoire, et en ce cas il n’aurait pas failli à tordre les bras délicats qui l’entouraient, à meurtrir de baisers furieux cette bouche qui respirait son haleine ; il eût renversé ce faible corps, déchiré les vêtements, étouffé les cris et dévoré la victime sur le cercueil de son père! Mais, ainsi qu'il arrivait, il fut anéanti. Maintenant que Charlotte, innocenté et pure, avait cru se donner toute dans un baiser; que, pour elle, tout le bonheur et tout le remords de l’amour étaient épuisés et bravés dans un baiser, que pouvait encore demander Richard? Quoi? tout ce qu’un homme demande à une femme! Mais, après ce complet et . ignorant abandon, une autre étreinte, un autre bonheur, un autre crime, n’étaient plus que la froide et infâme flétrissure d’un dé-
l>auché. A cette entant qui palpitait sur ses lèvres, mais qui n’avait des sens qu’à l’âme, que pouvait demander Richard? que pouvaitil lui dire? que pouvait-il tenter? Quelle parole et quel geste pouvaient venir après ce baiser, qui ne descendissent cette sublime union à une sale violence, et cette possession de lame à la hideuse possession du bourreau qui déflorait la vierge qu’attendait la hache romaine !
Richard demeurait donc anéanti. Mais, poussé [>ar une soif de vengeance indicile, déterminé à ne pas abandonner une circonstance de ce qu’il avait médité comme but de sa vie, et se sentant faillir dans sa résolution, il trouva d’instinct un atroce secours. Comme la pythonisse, épuisée d’oracles et de frénésie, qui s’asseyait de nouveau sur le trépied qui lui communiquait le souffle du dieu ; comme le malade dont la force se détend, et qui touche de sa main le fil électrique qui le ranime et le galvanise; Richard de mèiqe, espérant que l’horreur d’un si épouvantable rapprochement rallumerait son délire au point de tout lui inspirer, Richard s'assit sur le cercueil de Charles I er , et assit la fille de Charles I er sur ses genoux.
A son tour, Charlotte dominait de sa tète gracieuse le visage pâle de Richard; à son tour, son regard plongeait dans l'œil • sinistre du forcené; à son tour, elle disait :
— Je suis à toi maintenant, Richard, sans retoùr, sans que nulle puissance puisse faire que cela ne soit pas. Je suis ton épouse devant Dieu; si tu savais comme je suis joyeuse ! comme je suis forte ! Oh ! je ne les crains plus maintenant. ,
En parlant ainsi, l’innocente fille, se penchant d’elle-même sur le front de Richard, y déposait un baiser qui frissonnait d’un sourire céleste. Le jeune homme, qui n’écoutait que sa propre pensée, qui ne méditait que les moyens d’accomplissement de son funeste projet , fut cependant frappé des derniers mots de Charlotte. Il lui demanda quelles étaient les personnes qu’elle ne craignait plus maintenant.
— Qui? répondit-elle, ne le sais-tu pas? Juxon, lady Salnsby et l’odieux persécuteur Ralph' ne disent-ils pas que les serments que nous avons faits, que les liens qui nous unissent sont vains,
, et que la bénédiction de ton père n’est qu’une stérile parole ! Ne m’ont-ils pas annoncé que ce ne serait pas un obstacle à mon mariage avec sir Salnsby?
— Avec sir Salnsby 1 dit Richard enserraut sa cousine dans ses
bras, et en sentant sa rage renaître implacable et furieuse à ce nom. Parle! Charlotte, parle! que disent- ils encore?
— Ils disent qu’avant un an écoulé, je serai l’épouse de Ralph Salnsby, par la volonté du roi; mais je leur dirai que je suis l’épouse de Richard Barkstead, par ma volonté à moi.
— Non, dit Richard, qui prévit que Charlotte l’entraînait sur le terrain où il retrouverait l’occasion perdue : non, tu n’es pas mon épouse devant Dieu ni devant les hommes; aucun lien, de ceux que l’homme respecte et n’ose braver, ne nous unit, surtout quand, comme Salnsby, on n’a dans le cœur ni grandeur, ni générosité, ni honneur.
A ces mots, l’enfant craintive, cachant sa tètè sur l’épaule de Richard, et croyant aborder les plus extrêmes limites de la hardiesse, répondit à Richard avec une voix doucement entrecoupée :
— Au moins. Ralph aura-t-il cet honneur de ne pas vouloir épouser la maîtresse d’un autre, et je suis la tienne, maintenant, car je me suis donnée à toi, et je le lui avouerai, vois-tu, Richard, je m’en vanterai à -ses yeux et à ceux du roi mon frère. Je leur dirai que je ne suis plus . la fiancée, mais l’épouse, mais la maîtresse de Richard Barkstead.
— Tu les tromperas, répliqua Richard d’une voix sourde.
— Je les tromperai ! dit Charlotte.
— Oui, reprit Richard; écoute, Charlotte : ton baiser c’est le
bonheur; mais, enfant, ce n’est pas là se donner. Un baiser ne fait pas une épouse, une maîtresse, une femme , et tu veux être la mienne ! ' *
— Oui ! oui ! Richard, répondit Charlotte épouvantée de l’altération de la voix de Richard; oui, je veux être à toi : mais pourquoi trembles-tu en me parlant? pourquoi ta poitrine se gonflet— elle à se briser en me parlant ainsi ?
— C’est que l’enfer est dans mon cœur, ange î et qu’en te sentant confiante et folle de sécurité entre mes bras, je me sens de la pitié dans nia colère.
Puis, frappant le cercueil avec fureur, il ajouta :
— Oh ! si seulement un sourd gémissement sortait de là ! si la foudre roulait au ciel ! si une ombre se levait! ou si tu me comprenais! alors j’oserais, vois-tu, alors! exécration! je braverais l’Éternel, la mort, la damnation ! je braverais tes cris ! tes tes prières ! mais, rien ! rien !
Charlotte que, pendant ces paroles, Richard pressait avec rage
contre lui-même, épouvantée de ce délire, voulut se dégager de ses bras. Une joie sauvage éclaira la figure de Richard.
— Ah! tu veux me fuir! tu me fuis, Charlotte ! dit l’insensé, en la retenant violemment; oh! tu commences à me comprendre! Béni soit l’enfer! tu seras maudite et flétrie avec moi!
— Richard ! Richard ! cria la jeune fille en le repoussant, oh ! tu me fais peur!
— Tu as peur, répondit-il avec son rire si cruel, à la bonne heure; tu vois bien que tu vas être à moi maintenant! croyais-tu donc que c’était félicité pure que de t’attacher à ma destinée ? Non! non! c’est honte et sacrilège, vois-tu! Viens; viens donc! toi, qui veux être mon épouse et ma maîtresse!
En disant ces mots, il approcha Charlotte de lui, et, appuyant ses lèvres brûlantes sur celles de la jeune fille, il lui donna un baiser long et dévorant, et l’entoura de ses bras avec une étreinte désespérée.
— Oh! laisse-moi ! dit Charlotte; laisse-moi! Richard ! grâce ! grâce !
— Enfin ! dit Richard, tu me résistes ! Enfin, tu te livres ! à toi ce baiser, Charlotte, fille de Charles I er !...
L enfant, par cette nature pudique qui s’épouvante instinctivement de ce qui est tlétrissure et infamie, l’enfant se débattit entre les mains de Richard; elle ne parlait plus, elle ne pleurait pas, mais ses sourds gémissements, ses cris étouffés, attestaient une lutte terrible. Ce fut son malheur, car le furieux y puisa sa persévérance et sa rage. Ils glissèrent du cercueil. La malheureuse Charlotte tomba, et, dans les efforts inouïs qu’elle tensait pour . échapper à ce qu’elle comprenait être un crime , sa tète heurta le cercueil de son père. L’angle de chêne ouvrit son front virginal ; elle poussa un cri et resta immobile et évanouie à terre à côté du cercueil. A cet aspect, ivre de son atroce combat arrivé à tout ce qu’un attentat peut offrir de plus lâche violence par l’évanouissement de Charlotte, à tout ce qu’il peut avoir de plus sacrilège par la présence du cadavbe de son père , Richard se pencha vers la jeune fille, et, la prenant morte et sans défense entre ses bras, il lui cria d’une voix où dominait un infernal mélange de sarcasme, de triomphe et d’insulte :
— Et lui aussi te livre à moi, Charlotte ! Viens donc, fille de Charles I er !
— C'est aujourd’hui le 30 janvier, dit une voix sourde, à quelques pas de Richard, et il est bientôt deux heures du matin !
C’était tove qui avait ramené les chevaux. Richard s’élança près de lui et l’arrêta un moment.
Quand il se rapprocha de l’endroit où il avait laissé Charlotte, elle était à genoux; la tête appuyée sur le cercueil, immobile, sans pleurs, déshonorée et le comprenant enfin. Richard l’appela doucement.
— C’est aujourd’hui le 30 janvier, le jour anniversaire de la mort de mon père ! dit Charlotte, avec un accent solennel. ,
Puis, elle se releva et ajouta avec un calme inexplicable :
— Nous mourrons bientôt, n’est-ce pas, Richard? tu me l’as dit ! Nous mourrons, n’est-ce pas’, quand je te reverrai, quand tu reviendras?... Maintenant, il le faut... vois-tu, je le veux. Maintenant, je n’ai plus que la mort pour me défendre, car je n’oserai plus dire que je suis ton épouse ! Richard, je ne l’oserai pas ! Dismoi donc alors quand tu reviendras, quand je te reverrai ?
— Demain, à pareille heure, dit Richard avec la même solennité.
— Demain je t’attendrai, répondit la jeune fille.
Au même instant, un mouvement se fit entendre du côté du château, et Charlotte s'élança au-devant de ceux qui accouraient : car lady Salnsby, s’étant sentie indisposée, l’avait envoyé chercher, et toute la maison s’était mise en émoi, quand on s’était aperçu qu’elle n’était pas dans son appartement. Elle rencontra bientôt les premiers valets, et, les ramenant avec elle, elle protégea ainsi l’exécution du dernier projet de Richard.