T VU U R N
Ainsi, quand on arriva à Tyburn, il ne restait plus rien dans le peuple de ce sentiment d’attention universelle, mais calme, qui avait accueilli l’apparition du cercueil de Cromwell. Sans dessein de rien empêcher ni de rien entreprendre, il avait déjà abandonné ce vaste souvenir qui l’occupait d’abord tout entier, et commençait à reporter ses regards sur l’exécution en elle-même. Lorsqu’un vase est placé sur le feu , et qu’une chaleur encore faible commence à le presser, bien longtemps avant que l’eau bouillonne à grands flots , il s'élève du fond du vase des milliers de petites bulles qui éclatent à la surface et lancent dans l’air, en parcelles imperceptibles, la faible goutte d’eau qui les enveloppe ; de même, le peuple, légèrement échauffé par la singulière nouvelle de ce qui s’était passé à Pawltry, laissait échapper en exclamations rapides les symptômes d’une agitation naissante.
Le shérif ne put se méprendre sur ces dispositions, et prcvj\ que le moindre accident le pousserait aux plus extrêmes entreprises, d’autant plus qu’il était facile de deviner qu’il se mdait une crainte superstitieuse à l’indignation politique. Le magistrat jugea donc convenable de presser autant que possible l’exécution dont il était chargé.
La potence, telle que nous l’avons décrite le jour du supplice de Barkstead, était dressée au milieu de la place. Des dragons du roi la protégeaient, comme alors, contre l’approche des curieux, et, près des bières de Bradshaw et d’Irctun , déjà arrivés , se tenait un bourreau masqué.
Déjà le murmure léger, qui courait sur la surface de la multitude, avait pris un caractère plus sérieux; entre les cris épars qui la dominaient de temps en temps, on reconnaissait déjà des voix irritées, on pouvait entendre des imprécations. Le shérif se hâta de traverser la foule et d'arriver au pied de la potence. Une fois derrière le rempart de soldats qui l’entouraient, il espéra prévenir toute tentative d’enlèvement du corps de Cromwell , seule entreprise qui lui parût véritablement à craindre.
Toutefois, contre son attente, tout demeura tranquille, la curiosité remplaça un moment l’agitation qu’avait produite l’événement dé Pawltry. Mais celte curiosîté, ce calme-, si l’on avait pu en sonder la disposition, étaient bien plus terribles que toutes les agitations qui s'étaient manifestées jusque-là. Dans cette attention que le peuple apportait aux apprêts du supplice, il y avait pour lui enquête et espoir d’éclaircissement de ce qui s’était passé. Dans sa superstitieuse horreur, il ne doutait pas que, si le ciel improuvait l’horrible mesure ordonnée par le parlement, il ne manifestât sa volonté par quelque surnaturelle circonstance. Le plus grand nombre, déjà irrité, espérait une confirmation de ce qu’il appelait un premier avertissement. La discussion , qui avait un moment surgi parmi la foule, ne s’était arrêtée que dans un sentiment d’examen. Cependant, si quelqu'un eût pu planer un moment sur cette multitude innombrable, il lui eût été impossible de saisir, à aucun endroit précis, l’expression de ce sentiment qui la dominait tout entière ; car voici à peu près les propos qui jaillissaient çà et là :
— Peut-être ce n’est fias vrai !
— Attendons une nouvelle preuve.
— Et alors malheur aux infâmes ! '
— Vous voilà bien, vous, toujours exalté! Avez-vous vu le cadavre consentir ?
— Je vous dis qu’il a dit : Oui ! d’une voix qui s’est entendue à un mille.
— Oh ! l’imbécile ! voilà deux heures que nous sommes ici, et nous n’avons rien entendu, et il n’y a pas un mille d’ici à Pawltry.
— Je crois bieu que vous n’avez rien entendu ; vous parlez toujours comme un canard qui barbote.
— D’ailleurs, il y a un quart d’heure, j’ai bien certainement entendu un son extraordinaire, si bien que je l’ai dit à monsieur que voilà.
— C’est vrai ! ce garçon m’a dit : N’avez-vous pas entendu quelque chose? et je lui ai répondu : Non, rien du tout!
— C’est clair ! mais il y a des gens qui font les savants et qui ne
croient à rien
— Qu’est-ce que c’est?... quel tumulte!...
— Ne poussez donc pas ! voulez-vous rester à votre place? Pan!
— Ouf! Ohé! ohé!
— En voilà un qui n’en verra que la moitié.
— Tiens! il cherche son œil I
— Ohé! est -il bleu ou noir votre œil? C’est Peters qui lui a donné ce coup de poing.
— Ouiche! Peters. Il en mangerait quatre comme Peters ; c’est Frcmy, le calfat, qui a de!» poings comme des boulets de douze. .
— Place! place! place!
— Qu’est-ce qu’il a, celui-là?
— Place! je vais à la potence!
— A-t-il l’air enflammé! qu’est-ce qu’il a donc, le serrurier?
— Hé ! Jacques Smith, te voilà tout renversé !
— Ah! c’est toi, Fremy; j’arrive de Pawltry.
— Tu étais à Pawltry?
— Il était à Pawltry ?
— Vous étiez à Pawltry? Taisez-vous donc, vous autres! Eh bien! l'avez-vous vu?
— Oui ! je l’ai vu à dix pas !
— Oh ! et il a consenti ? Silence là-bas !
— En propres termes : Williams s’est approché , il lui a lait sa salutation, et le Protecteur a baissé la tète en répondant : Avec plaisir !
— Ah ! par exemple, ce n’est pas possible !
— Quel conte !
— Comment! quel conte! je vous dis qu’il a répondu: Avec plaisir !
— Il nous prend pour des oisons 1
— Je te prends pour ce que tu es, pour une canaille de papiste! et je te dis qu’il a répondu : Avec plaisir I
— C’est vrai ! c'est un papiste ! A bas !
— Allons! allons! ne voyez-vous pas que c’est un vieil imbécile ?
— Il a donc répondu : Avec plaisir! et après?
— Après! est-ce que tu n’en as pas assez? voulais-tu qu’il dansât une sarabande?
— S’il ne l’a pas dansée là-bas, il va la danser ici !
— C’est ce que nous verrons I il faut d’abord...
— Silence donc !... voilà Jack Ketet qui vérifie les nœuds coulants.
— Tiens ! il y a un bourreau masqué, comme pour Charles I er !
— Ça n’empêche pas que c’est une abomination de déterrer des chrétiens !
— Des chrétiens ou des chiens, qu’est-ce que ça fait? c’est toujours une horieur !
— D'autant qu’il y a assez d’infection dans l’air pour tuer le pauvre peuple, sans y ajouter de pareilles corruptions.
— Est-ce qu’il y a des morts dans votre quartier, la bonne?
— Cinq ce matin ! et des hommes superbes 1
— Ho! la sorcière! des hommes superbes! Est-ce que ça te regarde?
— Ça me regarde si je veux : et je dis que c’est une infamie de faire pendre de vieilles charognes pour empester l’air.
— Pourquoi y viens-tu, charogne toi-même?
Oh ! elle pue !.. . elle a la peste ! !
— Elle est violette !
— Voulez-vous vous taire? canaille!
— Elle se tord le bec et tourne l’œil!
— Allons! silence, petits drôles! laissez cette bonne femme! ne plaisantez pas, ça peut donner la maladie.
— Bah ! tu en es sùr?
— Je les ai vus! Deux hommes sont sortis, ce matin, de Westminster avant le jour.
— U y a quelque mystère épouvantable dans tout ça.
— Et nous l’éclaircirons!
— Qu’est ce qui est le gardien des caveaux de Westminster?
— C’est Savvton !
— Ah!oui, une vieille canaille 1
— Gare à lui si tout ne va pas droit'.
— Est-ce que c'est sa faute à ce pauvre homme? C’est plutôt celle du shérif qui n’a pas voulu assister à l’exhumation des autres !
— Eh bien ! que tout ne se passe pas en règle et nous verrons ! Shérif et gardien y passeront.
— Silence! vu que l’on va procéder à l'exécution.
— Chut... là-bas! Itegardez !...
Ainsi mille propos roulaient dans le peuple. Ils manifestaient un mécontentement indécis et sans direction à la vérité, mais qui n’attendait qu'un souffle du hasard pour se déterminer violemment dans un sens ou dans un autre ; et puisqu'il est des moments où l'on ne saurait mieux comparer la foule qu’à un homme, il faut dire qu’elle était tourmentée d’une sorte de crise nerveuse, qu’elle était possédée de cette impatience qui, importunée par le moindre objet, s’enflamme peu à peu dans une rapide succession de petites contrariétés, et finit par éclater au moindre accident un peu considérable, souvent même contre 1 opinion que l’on devrait croire la sienne.
Cependant les apprêts étaient finis au pied de la potence. Le shérif précipitait ses ordres, empressé qu’il était de rentrer au port avant que l’orage éclatât; car, en habile pilote, il sentait la mer gonfler et entendait gronder l’air.
Richard était avec Love aussi près de la potence que possible; il suivait chaque mouvement du bourreau, comme si sa vie y eût été attachée. Il vit dresser, sur la charrette qui avait amené le cadavre, un tréteau de près de six pieds de hauteur. Sur ce tréteau fut posé le cercueil, afin que le corps fût élevé aux yeux du peuple et put être aperçu de tous côtés. Bientôt le bourreau masqué monta sur les ridelles de la voiture et se mit en devoir de passer au cou du cadavre le nœud coulant qui devait le tenir suspendu. Ainsi .lack Ketel remplissait sa promesse; mais la gaucherie de celui qui opérait à sa place, le temps qu’il mit à cet arrangement, qui ne demandait que quelques secondes, excitèrent de sourds murmures dans le peuple, et le shérif ne put s’empêcher de crier qu’on se hâtât.
Cette circonstance ne fut pas inutile au succès de Richard, car le cercueil était ouvert devant l’homme masqué qui nouait la
LES BEUX CADAVRES
eorde, et cet homme, quel qu’il fût, voyait la face du cadavre qu’il allait supplicier; mais, suit que la haine, qui l’avait poussé à cet acte extravagant, cgaràt ses regards et ses souvenus; soit que le trouble d’une action si inouïe ne lui laissât aucun pouvoir d'attention et de clairvoyance; soit que, poussé par les ordres du shérif, il perdit toute présence d'esprit, ou peutêtre encore, aveuglé par la persuasion où il était qu’il attachait à la potence le cadavre de Cromwell ; il acheva ce qu'il avait à faire, et fit signe au bourreau «pie tout était prêt sans qu’il fût arrivé à personne le soupçon (|ue ce n’était pas le Protecteur qui allait être arraché à son cercueil et ignominieusement pendu.
II nous a fallu entrer dans tous les détails de cette exhumation ; il nous a fallu suivre la marche du cercueil pas à pas; il nous a fallu raconter chaque circonstance physique qui abusa les regards de tant d'intéressés, chaque sentiment moral qui les fascina; il nous a fallu nombrer tous ces petits incidents qui détournèrent l’attention des uns et commandèrent la précipitation des autres , pour montrer comment arriva cette terrible substitution, qu’il semble qu’un rien dût faire reconnaître à chaque instant.
Ét même à ce suprême moment de l'exécution, lorsque ce noble masqué attachait la corde, supposez à la place de cet homme bouleversé, furieux, tremblant, voyant mal à travers son masque, le bourreau calme, accoutumé, l’œil nu, et peut être, étonné de cette barbe entière que ne portait point Cromwell, de ces cheveux fournis que Cromwell avait perdus, et peut-être il s'arrêtait. Mais un hasard inouï combina la haine des uns et des autres, les sentiments de tous et les précautions ordonnées à concourir au succès de cette profanation.
Aiusi, c’en était fait, les tréteaux avaient été renversés, la voiture s’était éloignée , et le cadavre , balancé en l’air, flottait aux yeux du peuple.
A cet aspect, un long murmure éclata bruyant et satisfait. Chacun fut déchargé de son anxiété. Le shérif crut n'avoir plus aucun accident à redouter, comprenant que les autres cadavres importaient à peine à la curiosité publique. Le peuple fut affranchi «le ce mouvement de colère superstitieuse qui lui avait inspiré le bruit de l’accident de Pawltry, et il ne douta pas que cette exécution ne fût juste , puisque rien ne l’avait prévenue et ne semblait la troubler. Tous les regards étaient tendus sur le cadavre.
Deux hommes, cependant, tous deux parvenus au comble de la
joie, ne regardant plus au gibet, mais se cherchant et s’appelant de l’œil , devaient donner à cette journée une effroyable conclusion. En effet, qu’importait à Richard que sa vengeance s’accomplit, si lui seul devait en être confident? Certes, il pouvait bien éveiller les soupçons de ses voisins et même il n'avait qu’à les guider dans leur étonnement : car les plus rapprochés se demandaient déjà si jamais on eût pu se figurer lé cadavre de Cromwell tel qu’on le voyait en ce moment. Mais ce n’était pas là le premier but de Richard; avant de répandre la nouvelle de sa vengeance dans le peuple, il fallait qu’il en frappât quelqu'un à part et d’une façon terrible. Il cherchait donc de l'œil , et ne pouvait découvrir Ralph Salnsby. 11 frémissait déjà de rage de ne le point trouver, car il l’avait demandé aux dragons de son régiment ; il l’avait demandé à Love, qui avait parcouru la foule : il l’avait appelé à haute voix. J1 désespérait enfin de le découvrir , lorsque ses regards, avec tous ceux du peuple, furent appelés de nouveeu sur la potence.
Une longue échelle était placée et appuyée à l’extrémité du bras que le gibet tendait vers le peuple. Un homme s’élance sur l’échelle, monte jusqu’au sommet, saisit la corde, s’y attache des mains et se glisse jusqu’au cadavre. Cet homme était le bourreau masqué, et la foule contempla cette action avec un stupide étonnement. '
Arrivé jusqu’au cadavre , le prétendu bourreau, chez qui la haine avait, à coup sûr, étouffé tout sentiment d’embarras et de prudence, le noble bourreau enfin frappe du pied sur la tète de ce corps insensible, en poussant un cri de joie sauvage. Mais, sou3 les coups du farouche exécuteur, les fils qui retenaient ensemble ce tronc et cette tète , jadis séparés , déchirent les chairs pourries, se détachent tout à fait et laissent tomber, d’un côté, le corps qui s’abat sur le pavé avec un bruit flasque et mou, tandis que la tète, un moment retenue dans le nœud coulant qui serrait le cou, semble s’agiter, se tordre, et finit aussi par se détacher et disparaître. Le bourreau lui-même, à qui manque ce point d’appui, mal soutenu par ses mains, glisse et tombe en même temps.
A cet aspect, à cette disparition du cadavre et de l’exécuteur, qui, dans le cercle que faisaient les dragons autour de la potence, semblaient s'abîmer dans un gouffre, un cri épouvantable surgit de la foule, un mouvement universel s’opère autour du rempart
de soldats. Leur masse plie et fléchit; et quelques hommes, lancés per une force terrible , séparent les chevaux et pénètrent dans l’enceinte réservée. En ce moment, shérif, bourreau, sergent de la chambre des communes, officiers de dragons, se jettent vers l’homme masqué qui a amené cet événement; les épées l’entourent, les menaces éclatent sur lui. Cependant, étourdi de sa chute, il se relève avec efTort, assourdi des cris, les mains incertaines, trébuchant comme un homme ivre. A peine debout, une main lui arrache son masque, et chacun recule épouvanté en prononçant son nom : — Sir Ralph Salnsby ! disent vingt voix; — Sir Ralph Salnsby! répètent cent voix; — Sir Ralph Salnsby! disent et lépètent bientôt des milliers de voix courroucées. Mais, tandis que son nom court allumer dans la foule, avec la rapidité de la foudre, d’horribles réflexions, d’épouvantables projets, le misérable, blessé par sa chute, essuie son front d’où le sang coule; chancelant, il tâche à s’assurer sur ses pieds ; effaré, il tend ses bras au hasard comme pour trouver un appui ; l’œil hagard et terne, il cherche de tous côtés un visage connu ou ami, mais sa vue se voile de nouveau, et son sang coule dans ses yeux; il les essuie encore, les presse un moment de ses mains , et les tient fermés comine pour rassembler une seconde fois ses idées; enfin il se rassure et regarde. Il regarde, et à deux pouces de son visage, il voit se balancer une figure hideuse; il recule, la tète le suit; il s’écrie, il se tait, il reste béant ; la tète s’agite et pend toujours à la hauteur de son visage, et une voix poignante, terrible, acérée, lui crie alors :
— Reconnais-tu cette tète? bourreau de Charles 1 er !...
Ralph, à ce mot, reste immobile, anéanti, scellé, pour ainsi
dire, à la terre; et, tandis que tous ceux qui l’entourent, épouvantés de cet affreux aspect, ne savent s’ils doivent s’approcher ou s’enfuir, Richard reprend avec une voix qui retentit jusqu’aux extrémités de Tyburn :
— Charles II a condamné son père au gibet, et voici sa tète qu'il livre au peuple anglais une seconde fois, comme gage de son amour pour lui !
A ces mots, de son bras vigoureux , il la lance par-dessus le rempart de dragons, et la tète de Stuart, que Cromwell avait protégée contre les fureurs populaires, va rouler dans la fange, sous les pieus de la populace.
tous cotés, vous entendez mille voix épouvantés s’écrier : Malheur ! malheur! les faubourgs descendent! C’est le mot et l'inflexion des pâtres et des laboureurs des plaines, au pied des Pyrénées et des Alpes, lorsqu’aux premiers rayons de mai, et sous ces pluies tièdes et abondantes, les neiges se détachent et les avalanches se déracinent pour effacer tout ce qui se dresse sur leur passage.
Ainsi à flots tuiuubueux et rapides, se précipitent à travers la ville, les bandes furieuses de nos faubourgs, bruyantes, parsemées de femmes hideuses et d’enfants déguenillés, brisant les réverbères, brandissant des piques, s'étourdissant de leurs propres cris. Qu’un homfhe se trouve à leur rencontre ; qu’une voix , qu’un mot, qu’un geste le désigne comme un ennemi des vo- * lontés du peuple, et soudain les menaces elles invectives l’assaillent; on le saisit, on le pousse, on le culbute, on lui brise les dents, les enfants le mordent, les femmes le déchireut, et quelquefois un homme de cœur Je tue d’un seul coup ; puis on lui coupe la tcte et on le promène en triomphe, et il se trouve des poètes populaires qui improvisent la Carmagnole ou le ça ira. Nos pères ont vu ces terribles journées.
Il en est enfin qui, dans les villes du midi de la France, ont vu «ourir sons leurs yeux et entendu hurler à leurs oreilles les danses ardentes et les chants frénétiques de la farandole. Et c’est assurément un effroyable spectable que celui de sa naissance, de son accroissement et de son délire.
- Quand est parti, du milieu d’une douzaine d’ouvriers irrités, le cri qui sert de signal à la farandole, ils se mettent en marche, se tenant les uns les autres, comme pour une ronde et chantant quelques-unes de ces chansons de proscription qui servent de ralliement aux partis. D'abord la farandole, lente quoique tumultueuse, mesurée quoique bruyante, parcourt posément les bas quartiers de la ville; là, elle se recrute de misérables et de fainéants qui s’y joignent, s’y attachent et allongent sa chaîne ; peu à peu elle devient assez nombreuse pour être menaçante ; elle appelle alors les passants, les invite à se mêler dans ses rangs, les insulte s’ils s’y refusent, et quelquefois les y force ; bientôt, toujours marchant et s’accroissant, les mains liées aux mains, hâtant ses chants et sa marche, elle emporte tous ceux qui se trouvent devant elle, enlève à leurs portes les paisibles habitants que la curiosité y a amenés, s’élance de rues en rues, les envahit, se replie et enlace la cité dans ses mille détours ; puis toujours
extrêmes du bassin, cette tète fit un vide en tombant : un cercle vivant l’entoura, et la multitude ondoya tout autour, refoulée par ce vide qui se créait à son centre.
On regarda cette tète, on la reconnut, et un cri de réprobation universelle s'éleva contre ceux dont les arrêts de profanation avaient eu cet épouvantable résultat. Jusque là la haine politique avait aveuglé les uns sur l’atroce stupidité des arrêts du parlement, et l’état de proscription où se trouvait le parti vaincu, habitué à tous les outrages, lui avait fait à peine envisager ce sacrilège comme une insulte de plus; mais en voyant la tète de Charles I er dans la boue, il sembla que l’acte du parlement jaillit tout à coup à l’esprit dans toute son horreur, et des cris de vengeance se firent? soudainement entendre; républicains et royalistes, puritains et catholiques les poussèrent unanimement, les uns en haine de ce qui avait été ordonné, les autres en exécration de ce qui était arrivé.
Il eût été juste sans doute de remonter aux auteurs de l’arrêt, et c’est d’abord ce que voulut la multitude; mais le parlement était dissous, le roi et sa cour absents; la fureur populaire descendit donc rapidement les degrés de la hiérarchie du pouvoir et s’arrêta au premier, où elle trouva un homme qui pût lui répondre des actes qui venaient de s’accomplir. Après le roi absent, après le parlement, après les ministres absents, venait le shérif. Le shérif était là sur la place, présent, chargé de l’exécution de l’arrêt, res- ( onsable de cette exécution; après lui venait le sergent de la chambre des communes; après le sergent venait le bourreau : tous deux étaient responsables de cette horrible substitution, tous deux présents; après eux tous venait le gardien des tombeaux, le misérable Sawton . En moins de rien, par un accord unanime, le choix des victimes fut fait, leur punition résolue.
Aussitôt, pendant que, d'une part. Ralph, anéanti, éperdu, insensé, cherchait à rassembler quelques souvenirs, sans pouvoir rien comprendre de sa propre situation, et que, de l’autre, Richard, ivre de triomphes, s’échappait du pied de la potence, grâce à la stupeur générale; aussitôt, disons-nous, un effort simultané delà multitude la pousee à la fois de tous les côtés vers la potence. De toutes les bouches de cette place, elle se rue à un ceutre commun, rompt sur toutes ses faces la ligne des cavaliers qui entoure le gibet, et, lancée de toutes parts vers le même point, se rencontre, se heurte, tourbillonne, roule sur elle-même; et, comme
uné trombe qui rase la terre, qui emporte, brise et ruine tout te qui sé trouve dans son orbite, la foule fait disparaître dü sol, sans en laisser de vestiges, charrettes, cercueils et potences, arrachés, dispersés, engloutis.
Un moment, on vit les cavaliers, emportés çà et là avec leur monture, dans ce furieux tourbillon, dominer et flotter encore audessus de la multitude, comme après le vaisseau sombré, quelques agrès qui se dressent encore sur les eaux ; mais en peu d’instants tous disparurent : les uns après les autres, ils semblèrent s’abîmer dans ces flots vivants; et la foule se refermant sur eux, comme l’Océan lorsqu’il a absorbé toutes ses victimes, ne présenta plus qu’une surface unie sur laquelle rien ne surgissait.
Ce premier élan satisfait, on chercha, on appela les coupables, et en moins de rien le shérif, 31. Gifford et Ketetse trouvèrent au Centre de la populace, dans un espace vide qu'elle laissait autour d’eux. Cette masse d’hommes si nombreuse, si violente, si exaltée. Se gàrda bien cependant de les frapper sur-le-champ, de les massacrer du premier coup : elle se sentait si sûre de sa proie, si ftâltreSSe de Sa vengeance, qu’elle cnit devoir y procéder lenteihèht, qu’elle s’arrangea pour la savourer à l’aise. Pour pénétrer jusque dans toute la profondeur du sentiment qui la détourna d’un de èes meurtres irréfléchis qui en finissent tout de suite avec les viétimes, il faut chercher, dans une action plus commune, l’analogue de cette disposition.
Dans un joui* d’heureux hasard, lorsqu’il tombe dans les mains d’un glouton à qui sa laim apaisée ne permet plus que d’ètre gourmand, quelques-unes de ces helles proies qui font le désir des meilleurs tables, au lieu de les dévorer indistinctement sur-lechamp, et apprêtées au hasard, le glouton les considère, las distingue, les apprécie : il songe à réveiller son appétit par une préparation exquise et variée; il balance longtemps, cousulte avec lui-même, et enfin, lorsqu’il a fait ütt choix, se met en devoir de se régaler de ces mets précieux, lentement, avec délices et en habité connaisseur,
Sans doute, c’est horrible à penser, et plus horrible à dire, mais il y eut quelque chose de ce calcul dans les premiers méhagetnents du peuple pour les trois victimes qu’il entourait. Suffisamment rassasié de vulgaires massacres par le meurtre de tous ces dragons lin à un disparus, il en était arrivé à fies belles proies, à êès morceaux délicats et de choix; èt véritabteraent un shérif.
ûn sergent des communes , un bourreau , c'est régal de peuple qui méritait de ne pas être gaspillé.
D’abord ce ne fut qu’un cri d’extermination qui retentit à l’entour des trois malheureux, et la mort leur fut jurée avec d’épouvantables serments. Puis, soudainement, les interrogations les assaillirent de toutes parts ; on les accusa , on les jugea , «n les condamna, et bientôt on parla de supplices. Des milliers de voix proposaient une mort , des milliers de voix la rejetaient ou l'accueillaient; c'était une délibération où chaque vote était le cri de dix mille hommes. Cependant rien ne se décidait ; les uns voulaient le gibet, d’autres la Tamise, quelques-uns parlaient de tortures. Qu'il se fut trouvé , en ce moment , une seule victime à immoler, et peut-être la dissension, se jetant entre ces masses exaspérées, les eût tournées les unes contre les autres, et assouvi leur fureur sur elles-mêmes; mais elles avaient en leur possession de quoi satisfaire tous les goûts, et les supplices pouvaient aisément se distribuer. Cette pensée de quelques-uns fut bientôt la pensée de tous, et le cri : A la Tamise le sergent! le premier poussé, décida le premier acte de la vengeance populaire.
Si ce jour était destiné à faire voir les violences des masses dans leur plu3 grand excès, il devait montrer aussi comment elles se laissaient exciter, dominer ou détourner par le caractère d’un seul. Ainsi le sergent, ainsi le shérif, ainsi Ketet, tous trois voués à la mort et se trouvant face à face de la multitude, eurent chacun un sort différent, parce qu’ils lui opposèrent un front différent; et, quelque immense, quelque puissante que fût cette volonté de cent mille hommes, elle se modifia dans le combat qu’elle eut à soutenir contre chacune de ses victimes.
La première désignée était le malheureux sergent. Tant que les menaces avaient été collectives, tant qu’on avait oulragé ensemble les trois prisonniers, il avait gardé quelque espoir, ou peut-être il avait participé malgré lui au calme silencieux du shérif et à la morne indifférence de Jack Katet. Mais une lois que le cri : A I a Tamise, le sergent i l’eût séparé de ses deux compagnons, etqu’ 1 se trouva isolé dans sa condamnation, une horrible épouvante le saisit; il jeta autour de lui un regard fou et désespéré, il demanda à tous ces visages béants et avides qui l’entouraient un regard ami, un conseil, un secours; des hurlements de mort lui répondirent, des sourires de sang l’accueillirent; il «e sentit glacé et môapable de mouvement. Marche ! marche! lui sriait-on de tou-
tes parts. Le misérable ne pouvait pas marcher; malheur à lui de n’avoir pas pu marcher. On l’y contraignit, on l’y aida: mais quelle contrainte ! quel secours! L'un lui lança dans les reins le bout d’un bâton, l’autre le saisit par les cheveux et le lança en avant. 11 marcha quelque temps sous cette brutale impulsion; ces quelques pas qu’il fit furent exempts d’outrages : car, que voulait le peuple? qu’il marchât, et il obéissait.
Mais' Gilford n’était pas un de ces hommes doués de résolution, qui prennent un parti, même celui de mourir, et qui le suivent droit et sans tergiversation. D’un autre côté, il était incapable de calculer qu’on ne résiste pas à des milliers d’hommes en luttant corps à corps avec eux ; que le seul combat possible avec le peuple est celui de la puissance morale, et que si, en certaines occasions, il est arrivé que cette force d’un seul ait vaincu celle du plus plus grand nombre, c’est qu’elle a eu grand soin de ne pas laisser entamer le combat des forces physiques. Malheureusement pour M. Gifford, ce combat avait commencé, et le désespoir qui le prit le réengagea plus terrible. En effet, il avait à peine marché cent pas, allant devant lui comme un homme privé de raison, et probablement sans se rendre compte du but où il tendait, lorsque tout à coup il sembla que cette pensée revint comme un éclaira son esprit, car il s’arrêta, et, se tordant les bras avec des cris, s’arrachant la barbe et les cheveux, il s’écria :
— Non ! je ne veux pas! je n’irai pas ! Massacrez-moi plutôt, je ne ferai pas un pas de plus !
Oh ! quelle terrible réponse excita dans la populace ce mouvement de désespoir ! Un rire de mépris étonné éclata dans la foule. Comprenez un enfant de trois ans qui trépigne avec rage, en disant à un homme de six pieds : — Je ne veux pas ! je ne marcherai pas! L’homme en sourit, et pousse l’enfant du doigt. Ainsi était le sergent en face de la multitude lorsqu’il refusait d’avancer, et la foule sourit aussi, et la foule le poussa du doigt. Miséricorde! mais qu’on me pardonne cette image, le sourire de la foule fut un hideux heurlement d’hyène ; le doigt de la foule fut l’action de vingt hommes qui se ruèrent sur le sergent qui, des pieds et des mains, le poussant, le tirant, le déchirant, le firent avancer encore quelques pas. Sous ce nouveau coup, la pensée du malheureux s’effaça de nouveau, et, sanglant, meurtri, blessé, il marche devant lui, déjà pris de vertige, déjà frappé de ce bourdonnement qui bruit dans le cerveau plus haut que les cris les plus perçants
et les paroles les plus distinctes. Dans cet état, un moyen de salut se serait offert, qu’il ne l’eût pas compris, peut-être même ne l’eùt-il pas désiré.
On approchait cependant de la Tamise. Le sergent marchait dans un vide qu’on laissait soigneusement autour de lui, pour jouir à l’aise de son visage pâle sous le sang, de ses regards hébétés, de sa marche incertaine et de ses trébuchemcnts. Le shérif et Ketet suivaient à quelque distance, gardés pour plus tard, surveillés avec soin. Tout à coup, soit dernier espoir, soit salut, soit folie, soit hâte d’en finir, le sergent se prend à courir de toutes ses forces. Oh! le misérable! que fait- il? Ni si lentement, ni si vite, malheureux ! car la populace veut comme elle l’entend ce qu’elle veut. Et brisé, frappé, pour s’ètrc arrêté une minute avant, un bâton, lancé contre lui, atteint maintenant l’insensé, parce qu'il veut courir. Gifford s’arrête, il chancelle, il tombe : il avait une jambe cassée.
La douleur était atroce, le patient poussait des cris aigus ; il faut pourtant qu’il se relève et qu’il marche, ainsi le veut la populace. On le lui commande, il refuse ; on le fijappe, il essaye et retombe : on rit; on le frappe encore, il essaye et retombe encore : on rit plus fort. Un portefaix invente alors un supplice et un jeu de mots, et la tourbe rit aux éclats :
— Il faut, crie-t-il, le traîner en triomphe!
Et soudainement, il saisit la victime par sa jambe brisée et la tire après lui, le visage traînant dans le ruisseau, le front se heurtant à l’angle de tous les pavés. Le supplicié résistait encore cependant : il se tordait, s’attachait des ongles et des dents à toutes les aspérités, hurlant plus fort que la foule ne pouvait rire ; mais l'impassible portefaix ne s’arrêtait point, traînant toujours sa proie. Peu à peu cependant les convulsions s'affaiblissent, le visage balaye la fange sans cris ni grincements, les bras inertes traînent à la suite du corps, les cheveux traînent après la tète; rien ne résiste ni ne gémit , ce n’est plus qu'un cadavre. Mais un enfant qui le suivait depuis longtemps s’ingénie à son tour, approche, et met le pied sur ces cheveux qui pendent dans la boue : le portefaix tire toujours, les cheveux retiennent le corps, un effort s’ensuit, et le patient jette encore un cri. Honneur à l’enfant! qui a tiré une dernière douleur d’une victime que les plus forts croyaient épuisée. On applaudit, on s’extasie, et l’on arrive enfin au pont de
Aaî
la Tamise, du haut duquel deux hommes précipitent dans le fleuve une masse informe de chairs sanglantes et boueuses.
C’en était fait du sergent. Le tour du shérif était venu. On se retourne contre lui, on le sépare de Jack Ketet, on le menace, on l’insulte: il reste impassible, l’œil levé, les bras croisés, le front haut, un sourire de mépris, sur les lèvres. Alors, la scène change. Cet homme, qui n’implore point grâce et qui ne îésiste pas, n’offre point prise aux sévices de la foule, et cependant il est destiné, comme celui qui vient dépérir, au supplice et à la mort. Mais si cette mort doit arriver sans lutte, sans déchirements, sans tortures ni férocités, la populace sera s&vrée et mal satisfaite ; il lui faut encore des membres pantelants et brisés, plus brisés et plus pantelants encore que ceux du sergent, car la soif s’est accrue par la jouissance ! Et pourtant, il est difficile de frapper un homme qui lie se défend pas, qui ne crie pas , qui n’excite à rien. Que faire alors? L'arracher à son calme, à sa résignation intrépide, l’aiguillonner, et, comme les banderillas espagnols , piquer le taureau pour qu'il entre en fureur, baisse la tète et présente ses flancs et son cou gonflés de colère et de désespoir à la lance du picador, aux flèches du chulillo et au coutelas du matador.
Les plus forcenés l’espérèrent ainsi ; l'un deux fit rouler son bâton autour de la tète du shérif. Le mouvement en était si rapide qu’il devait étourdir le regard qui aurait voulu le suivre et brisé la tète qui eût tenté de l’éviter. Mais le shérif baissa les yeux et sc tint immobile. Le bàtoniste fut hué. lin autre crut éveiller un sentiment de crainte dans le cœur du magistrat, qu’il croyait absorbé dans son désespoir, et il lui cria à l’oreille :
— Tu vas être pendu! entends-tu!
— Je le sais, répliqua froidement le shérif.
11 se mêla de l’étonnement à la colère de la foule. Une lutte entre elle et un homme commençait sur un autre terrain que celui où elle venait de vaincre ; elle y tenta aussi la victoire et ne se tint pas pour forte, parce qu’elle pourrait tuer un homme, si elle ne pouvait l’effrayer. Poussé par ce sentiment, un ouvrier s’approcha encore du shérif, et, se plaçant en face de lui pour bien taire pénétrer sa menace dans le cœur de la victime, il lui dit :
— Tu vas être pendu! ici, tout de suite, à l’instant même.
— J’attends ! répondit le shérif.
L’ouvrier se tut, la foule se recula, elle devint moins bruyante. Cette réponse la réduisit à mettre froidement sa main de cent
mille hommes sur un seul homme,; elle la descendit à la taille d’un manant qui écrase, sans motif, le poussin qui picore à ses pieds; elle fui condamnée au rôle du bourreau.qui frappe un criminel enchaîné. La foule comprit cette position, elle n’en voulut pas, elle lit un effort pour en sortir, elle tâcha d’entraîner le magistrat à lui résister, à avoir peur : elle avait Itesoiu qu’il ouvrit une voie à ses violences ; en conséquence, quelques hommes, espérant que l’occasion s’en présenterait pendant un trajet à parcourir et dans un temps plus long, s’écrièrent :
— Non, pas ici ! il faut le pendre ailleurs ! Allons 1 marche, avance ! tu seras pendu ailleurs.
Les mains, les hâtons, les pieds, étaient levés pour pousser le magistrat et le faire marcher; il regarda ceux qui l’entouraient sans colère ni étonnement :
— Où faut-il aller? demanda-t-il à ceux qui l'entouraient.
Les coups restèrent suspendus. L’esprit humain, dans ses aberrations les plus désordonnées, n’abandonne pas aussi complètement qu’on pourrait le croire les règles qui le dirigent; il faut à ses plus extrêmes fureurs un prétexte, une excuse, et la résignation du shérif n’en laisse point aux violences. Aussi, il demeura encore une fuis intact au milieu de mille instruments de mort , parmi des hommes déterminés à le massacrer. Jusqu’à ce moment, ta multitude avait’iqutilement frappé aux endroits sensibles delà peur. Elle avait montré au shérif le supplice immédiat; elle le lui avait ensuite montré éloigné, et n’avait pu amener auenue altération dans ses traits ni dans sa voix. Elle se sentait battue, et véritablement elle l’était, car c’est à peine si elle désirait encore tuer le shérif. Son but était changé, car pour elle ce n’étaient plus dans un meurtre si aisé qu’il pouvait y avoir attestation de sa force et de sa puissance : c’était dans l’épouvante qu’elle voulait inspirer à sa victime. Soudain, un éclair d’imagination parcourt la masse qui enveloppe le magistrat ; une invention lui vient qui lui paraît invincible pour réduire enfin l’opiniâtre fermeté du condamné; elle en rit, elle se la communique tout ba6; puis, avec une joie sauvage, elle la hurle aux oreilles du shérif, en la commentant de toutes façons :
— Gui! tu seras pendu ! mais, devant ta maison. — Devant ta maison que nous démolirons jusqu’à sa dernière pierre.—- Devant ta maison, sur laquelle nous brûlerons tes membres. — Et devant toi nous disperserons ton w. — fions boirons ton vin. — Et uous
ferons danser devant ta potence et sur les ruines de ta maison tes deux petits enfants que tu aimes tant.
Et, après avoir vociféré toutes ces menaces, la foule s’arrêta, se croyant la plus forte, regarda le shérif avec des sourires de triomphe, interrogea de l’œil son front quelle espérait voir pâlir, et se tut pour attendre la réponse qu’il allait faire , sans doute d’une voix altérée ; et, à vrai dire, la multitude avait raison d’espérer, car elle avait véritablement atteint au cœur du shérif, et l’avait fait saigner en lm-mème. Mais il y avait dans l’àme de cet homme tant de courage et de présence d’esprit, qu'outre sa dignité il avait compris qu’il pouvait sauver sa vie. Rassemblant donc toutes ses forces contre un coup où la foule semblait avoir rémii toutes les siennes, il répondit fièrement :
— Venez donc, je vais vous enseigner le chemin le plus court!
Et il se mit à marcher, et la foule le suivit. Elle était terrassée.
A coup sûr, la cause du shérif n’était pas gagnée; mais il avait franchi les plus difficiles obstacles ; et, du point où il avait amené la foule, il pouvait au moins aborder des tentatives de salut. En effet, il l’ayait ramenée à être incertaine de la justice de sa vengeance, et lui avait; en même temps, ôté l’espérance d’un meurtre intéressant, d’un supplice dramatique; il ne lui avait laissé, tout au plus , qu’un homme à pendre , lequel avait l’air de ne pas en prendre grand souci.
Si, à propos de ce que nous racontons, on se demande ce qu’est devenu ce peuple que nous disions, il n’y a qu’un moment, si esclave et si enthousiaste de la loi, nous répondrons qu’il n’y a cœur si calme qui ne se laisse aller quelquefois à la colère, àme si indulgente qui n’ait ses mouvements de haine, ni esprit si juste quj n’ait ses aveuglements; et, comme il arrive presque toujours que ceux-là sont les plus extrêmes dans leurs excès, qui .ne s’y abandonnent pas souvent , de même il dut arriver que ce peuple, si amoureux de ses lois, dut les enfreindre plus que tout autre, une fois qu’il, en eut nrisé les liens. Le shérif le pensait ainsi , et ce n’était pas assurément par un appel à leurs devoirs, qu’il compta tourner en sa faveur cette foule de forcenés. Il marchait donc silencieux et résolu , et la foule l’accompagnait, chuchotant tout bas, désappointée, prête à quitter seâ résolutions à la première issue convenable qui lui serait ouverte , le suivant et ne s’avançant au supplice du shérif que parce qu’elle n’imaginait pas autre chose à faire. Lorsque le magistrat crut avoir laissé mûrir
suffisamment cette gène dans l’esprit du peuple, il s’arrêta tout à-coup, et, avec le ton dégagé et le geste libre d’un ami entre ses amis, il s’adressa à ceux qui l'entouraient et dit à haute voix :
— Y a-t-il quelqu’un ici qui connaisse maître Love, le boucher de Church-Hill ?
— Moi ! — moi ! — moi ! répondirent cent voix.
Le shérif savait bien qùfe ce nom était une autorité dans la populace. 11 savait que tout le monde connaissait Love, qui avait craché à la figure de Charles I er , traîné son cercueil dans la boue, ef cassé la tête à plus d’un braillard catholique. Parmi les cent personnes qui s'annoncèrent comme connaissant Tom Love, il ne manquait pas de figures passablement honnêtes et proprement vêtues ; mais le shérif se garda bien de s’adresser à elles ; il distingua un misérable débraillé , et dont l’exaltation s’était manifestée le long du chemin par mille affreuses imprécations, et, s’adressant à lui, il lui dit :
— Puisque vous connaissez Tom Love, vous me rendrez un
service. • •
Le tigre sourit, le shérif continua :
— Vous irez le trouver de ma part, et vous lui direz que le shérif du comté de Middlesex le prie de recevoir ses deux enfants en apprentissage et de les élever charitablement, jusqu’à ce qu’ils puissent gagner leur vie. Vous lui raconterez, pour qu’il ne fasse pas d’objection, que je suis mort, que ina maison est démolie, ma fortune dispersée, et que mes enfants sont nus et orphelins. 11 ne vous refusera pas, j’en suis sûr, parce que Love est un homme honorable et bienfaisant.
Le furieux, qui regardait d’abord le magistrat d’un air insolent, se troubla et baissa la tète ; le shérif continua, en lui prenant la main :
— Quand tout sera fini, dans une heure ou deux, faites cela, et je prierai pour vous dans le ciel, où j’espère entrer bientôt.
En ce moment, une voix- éloignée, la voix d’un homme qui n’avait pas entendu les paroles du magistrat, et qui probablement s’impatientait, cria ;
— Au gibei! au gibet, le shérif!
Ce cri n’eut point d’écho, il souleva même un murmure réprobateur; mais, malgré cela, le shérif comprit que s’il avançait d’un pas, il était perdu, et qu’à la place on il se trouvait il devait être sjiuvé ou périr; il continua donc :
LES DEUX CADÀYRES.
— Vous entendez, dit-il, il n’y a pas de temps à perdre, promettez-moi de faire ce que je vous ai demandé, ou je prierai un autre de me rendre ce service : car, vous le voyez, mon heure est venue, et je voudrais être sûr de ce que deviendront mes enfants après ma mort. Si vous avez des enfants, vous devez comprendre ma prière.
Le misérable avait des enfants ; il l’écoutait l’œil fixé, la tète baissée. La voix éloignée cria encore :
— A mort! à mort, le shérif!
— Qui parle de tuer le shérif? dit celui à qui le magistrat s’était adressé, et qui se redressa, l’œil trempé de larmes, la voix émue et la résolution dans le regard. — Le shérif ne mourra pas!
— Non ! non ! crièrent cent voix : le shérif ne mourra pas ! Malheur à qui arrachera un cheveu de sa tète. — On me passera sur le corps avant d’arriver à lui. — C’est un digne magistrat. — C'est un ennemi des tyrannies de la cour. — Il a refusé d’exhumer les autres cadavres. — Il a été forcé par la chambre des communes! — A bas la chambre des communes! à bas le parlement! — Vive le shérif! vive à jamais le shérif ! ! !
Et, dans peu d’instants, au milieu des acclamations de la foule, il rentra dans sa maison, plus contusionné et meurtri par les caresses du peuple, qu’il ne l’avait été par ses menaces furieuses, mais sauvé par son courage et sa force d’esprit.
Restait Jack Ketet. Avec celui-ci, c’était un autre sentiment que ceux que nous avons dépeints, qui anima les furieux contre lesquels il eut à se défendre. En effet, la multitude, après s’ètre ruée au meurtre de M. Gifford, et avoir succombé dans sa lutte contre le shérif, revint au bourreau, portant en elle une satisfaction facile et tout à fait à l’aise avec un homme de cette espèce. Il lui semblait qu’elle allait jouer avec cette victime comme le chat fait avec sa misérable souris, lui laissant des apparences de saint, des chances de liberté, pour rattraper au bout de sa griffe, l’immoler peu à peu, brin à brin, jusqu’à l’exténuement de toute sensation et de tout pouvoir de souffrir. Mais Ketet n’était pas un de ces hommes qui abandonnent l’espoir, tant qu’il reste un fil pour s’y rattacher, un rayon pour s’y conduire. Il avait vu le shérif se sauver, et il comprenait que ce qu’un homme avait pu faire, un autre pouvait le faire de même. Mais il était trop habile pour y employer le# mêmes moyens; il comprit qu’à lui, bour-