‹ Œuvres complètes de Frédéric Soulié Les deux cadavresChapitre 30 sur 33 · AA · texte numérisé non relu

AA

LES DEUX CADAVRES. ffi

reau, être détesté, sorte de monstre social qui ne tenait à aucune des espèces qu’a créées la société, qu'à lui , proscrit moral du monde qu'il habitait, rien ne pouvait convenir des armes qui avaient sauvé le shérif. Ni sa résignation, ni son calme, ni son éloquent appel à des sentiments de noble paternité, ne pouvaient le protéger. Car s’il eût tenté l’une de ces influences sur ceux qui l’entouraient, la foule lui eût ri au nez à coup sur, et ce rire eût été la mort. Aussi il se garda bieq d’essayer ni dignité, ni résistance, ni appel à la pitié; seulement, quand la foule se retourna contre lui , comme elle avait fait contre le shérif, elle l’entendit poussant à tue-tétc le cri unanime de la foule : — Vite le shérif! vive à jamais le shérif!

Quel était le but de iaek en s’associant à cet élan de la multitude! Son but était de se mettre de moitié dans ses sentiments, afin de discuter sa vie avec elle d’égal à égal. En effet, on fut obligé de l’interrompre dans ses cris. Une voix lui dit d’abord î

— A ton tour, Jack Ketet.

Il parut ne pas la comprendre, et continua à crier avec plus d'enthousiasme encore : — Vive à jamais le shérif !

— Je te dis qu’on va te passer par tes propres outils, lui dit un autre ; entends-tu, Jack?...

Mais Jack continuait toujours à hurler de plus fort en plus fortî

— Vive le shérif ! vive notre digne shérif ! Enfin ce qu’il désirait arriva : un homme, impatienté de ses exclamations san3 fin, le prit à la gorge et lui dit :

— As-tu bientôt fini ? qu’as-tu donc à crier si hant : Vive le shérif?

— C’est, répondit Ketet, qui semblait tout à fait avoir oublié que. la colère de la foule s’adressât à lui personnellement, c’est que c’eût été une horreur d’arracher un poil de la moustache de ce digne magistrat ; tandis que s’il y a quelque chose de mal dans cette affaire, on ne saurait en accuser que cet infâme coquin de Sawton, ce gardien de Westminster, qui aura joué, en ceci, quelque tour de son métier.

Le calcul de Ketet se trouva juste , pour le moment du moins, car on entra en conversation avec lui. On lui demanda d’expliquer ses paroles : il raconta l’exhumation , inventa des circonstances qui accusaient Sawton , et, ne sachant rien au fond de la vérité, mais supposant, assez vraisemblablement, que le gardien devait être complice de la substitution qui avait eu lieu , il détourna, à

tout hasard, sur un autre le premier flot de la fureur populaire, tout prêt à la servir même, si son salut en devait dépendre.

Ce nouvel appât ne fut pas plutôt présenté à la colère de la multitude, qu’elle y mordit à toutes dents. En moins de rien, Sawton lui parut être le seul coupable. Ce fut lui qui était la cause de tout ce qui arrivait ; et cette nouvelle disposition gagnant la masse de proche en proche , et le nom de la nouvelle victime circulant à l’instant de bouche en bouche , on se précipita avec, de grands cris du côté de Westminster.

A partir de ce moment, la marche de la foule perdit ce caractère furieux et forcené qu’elle avait conservé jusqu’à ce moment. Pour arriver à massacrer un sergent de la chambre des communes et à mener au gibet un de ses premiers magistrats , la multitude avait dû s’armer d’une sorte de haute férocité à l’unisson de l’état de ceux qu’elle victimait; mais, tuer un bourreau et un gardien des tombeaux, deux misérables que, si bas qu’elle s’estimât, elle se croyait en droit de mépriser, c’était punition de supérieur à inférieur ; c’était pour elle un jeu , un amusement, et non plus une vengeance. Aussi, dès qu’il ne s’agit plus que de Sa.wton et de Ketet, la foule se mit en train de quolibets, de jeux de mots, de légères plaisanteries ; elle s’avança vers Westminster, près duquel logeait le misérable gardien, chantant et riant, arrangeant quelque scène drôle à voir, quelque tour plaisant à jouer. 11 n'y avait en ce moment ni colère ni fureur dans la populace ; il n’y avait plus, de sa part, révolte contre une autorité qu’elle avait coutume de respecter ; ce nouveau meurtre où elle marchait était pure tyrannie, c’était divertissement de roi qu’elle entendait se donner. Elle y employait la vie d’un homme, à la vérité; mais on ne saurait dire que ce fût trop cher pour agir en souverain.

Pendant qu’elle courait vers la demeure de Sawton, le malheureux sc berçait dé mille douces çspérances. D’abord il avait calculé le temps minute à minute. 11 avait fait une large part pour le trajet de Westminster à Tyburn, une autre part aussi, plus que suffisante , pour la durée de l’exécution : il avait prévu les accidents, les retards, et, somme toute, cependant, tout devait être fini, à son compte, trajet, exécution, supplice, et il pouvait savourer en paix la possession de ses cinquante guinées. Il s’était donc assis gravement tout seul, devant une table, en face d’une large bouteille d’eau-de-vie. Il en avait d’abord goûté les premières gorgées timidement et l’oreille au guet ; mais, le temps passant

Digilized by Googfe

sans rien qui annonçât un malheur, et l'eau-de-vie aidant, il se rassura tout à fait et but plus à l'aise qu’il n’avait fait encore. Doucement , et par une succession rapide de petites réflexions et de petits coups d’alcool , il se mit dans un état de satisfaction rieuse et bavarde qui n’était pas sans charme. Il tira de son coffre la bourse aux cinquante guinées, la répandit sur la table et joua, à lui tout seul, avec ces adorables pièces d’or. Il les considérait et les étudiait sur leurs deux faces et sur leur cordon ; il leur parlait, et leur donnait un nom : celle-ci s’appelait mon beau pourpoint fourré ;■ celle-là n’était rien moins que ma garniture de buffet en étain luisant j cette autre pourrait bien s’appeler chemise de toile de Flandre; et cette belle, toute neuve, suffirait à défrayer un dîner, à la taverne du Roi Henri, avec quelque joyeuse commère du quartier. Et, tout en devisant avec sa fortune, le bonhomme buvait coup ‘sur coup, pas beaucoup à la fois, mais souvent, mais toujours, et par ce procédé régulier, il arriva à une contemplation béate et immobile de son or, qu’il avait réuni dans une seule masse. L’œil demi-fermé, la tète penchée sur sa poitrine, la bouche entr’ouverte, la langue épaisse, la lèvre pendante, la parole obtuse, ravi, extasié, heureux enfin, il en était là de sa solitaire jouissance, lorsque des coups violents ébranlèrent sa porte et que des cris plus violents l’appelèrent dans la rue.

Dans l’état où il était, ce fut d’abord à peine s’il fit attention à ce bruit importun; il pensa que c’étaient quelques curieux qui voulaient visiter le monument voisin, et, riant en lui-mème, il dit, comme si on pouvait l’entendre :

— Frappez ! frappez ! vous êtes bien sots de penser que je vais me déranger pour quelques méchants demi-schellings qu’on me donnera peut-être. > -

Mais déjà la porte était enfoncée, car la multitude, qui devait supposer que Sawton avait entendu son approche et qu’il refusait d’ouvrir, se hâta d’en finir avec lui. A l’aspect d’une demi-douzaine de forcenés, qui entrèrent à la fois dans la chambre où il se trouvait, il se jeta sur son or, pour le dérober à leurs regards ; mais il n’était plus temps, et cette précaution qu’il avait voulu prendre comme d’instinct, car il était dans un état complet d’ivresse, parut une accusation et un aveu sans réplique à ceux qui s’étaient faits ses juges. En moins de rien, la table fut renversée, l’or éparpillé disparut, et Sawton, jeté hors de sa maison, roula de main en main, et arriva presque en face de Jack Ketet.

Digilized by Googl

Ce fut encore , à cette heure , un horrible spectacle que cet homme privé de souvenir et de' raison , jeté çà et là comme une balle avec laquelle jouent les enfants, et excitant la gaieté de toute cette populace. Mais ce jeu n’était que le prélude du divertissement qu’elle avait imaginé chemin faisant.

Quoique toute sa colère se fût tournée vers Sawton, et que ce fût lui seul dont elle sembla vouloir faire, en ce moment, sa victime, elle ne voulait pas, cependant, perdre tout à fait l’usage qu’elle avait espéré tirer de Ketet, et, pour tout concilier, elle avait résolu de se faire régaler d’un plaisir qui n’était réservé qu’aux plus grands de la cour et à quelques hauts magistrats. Elle entendit que Sawton fût soumis à la torture pour avouer le crime dont il était sans doute coupable, et ordonna à Ketet de la lui infliger, sans rien épargner et en ayant soin surtout de choisir les supplices les plus curieux, dans le càs où le patient ne pourrait suffire à foutes les éprèuves.

Que dire maintenant de cette marche qui eut lieu depuis la demeure de Sawton jusqu’à celle de Jack Ketet? Faut-il peindre cette meute d’hommes aboyant autour d’un homme ivre, l’agaçant, le fuyant, riant de ses chutes, l’invitant à la joie et lui annonçant qu’ils marchaient à une fête, se repaissant de ses accès de rire stupides à cette nouvelle, et répondant à ses questions 6ur cette fête : — Tu y seras! — Tu y seras! Atroce et ignoble plaisanterie qu’on applaudit dans l’Iphigénie de Racine, où Agamemnon la dit à son enfant douce et bien -aimée.

Ainsi courant, ainsi dansant et chantant, ils arrivèrent à la maison de Ketet. Dans un instant, elle fut envahie par la foule, et Sawton fut transporté dans la grande chambre, où se trouvaient les instruments.de torture. Mais c’était pour trop peu de spectateurs que ce spectacle eût été donné, si cela ne se fût passé dans cette chambre fermée, et ceux de la rue eussent été jaloux. Une idée soudaine, lumineuse, jaillit à l’esprit de quelques-uns, et, immédiatement partagée, reçoit une merveilleuse exécution. Aussitôt, le travail commence ; des centaines d’hommes, avec un ordre et une intelligence parfaite, défont le toit de la maison. D’abord les tuiles en briques qui la couvraient disparaissent sous des milliers de mains ; les lattes qui les supportaient, immédiatement arrachées, mettent à nu la charpente ; la charpente, à son tour, est enlevée ; le plafond inférieur qu’elle soutenait est aussi détruit, et la salle du supplice se trouve ainsi parfaitement dé-

couverte. Sans doute, c’ctait déjà beaucoup pour ceux qui, de gré ou de force , introduits dans les maisons voisines et montés sur les toits, plongeaient dans la chambre qui tenait tout le premier étage de la maison de Ketet, mais ceux qui étaient dans la rue réclamaient toujours, et l’on dut céder à leurs droits.

En conséquence, on se mit en devoir de défaire les murs latéraux qui s’élevaient autour du lieu du spectacle; et, eu moins de temps peut-être que nous n’en mettons à l’écrire, la maison se trouva démolie jusqu’au niveau du plancher du premier étage; de façon que, dans ce moment, elle ressemblait à un vaste échafaud élevé au milieu d’un amphithéâtre. Isolée, comme nous l’avons dit, de tous les bâtiments qui l’entouraient; elle semblait admirablement disposée pour le divertissement que la foule voulait se donner. Toutes les maisons environnantes se hérissèrent de tètes et de curieux. Les toits étaient chargés d’hommes et d’enfants retenus les uns aux autres par une sorte d’enchantement ; les fenêtres étaient garnies, jusqu’au sommet, de tètes échelonnées les unes sur les autres ; chaque lucarne avait ses yeux ardents qui brillaient dans une étroite embrasure ; chaque aspérité où pouvait se poser un pied soutenait un homme, et à chaque trou où une main pouvait se glisser, un enfant était suspendu.

On balaya le plancher de quelques gravois qui l’encombraient; et, chacun disparaissant par l’étroit escalier qui descendait au rezde-chaussée, la chambre se trouva libre en peu d'instants. Quatre personnes seulement y étaient demeurées : c’étaient Jack Ketet, Simon son fils, Baby et Sawton. On eût dit le théâtre et les acteurs d’une comédie, à l’heure où va commencer le spectacle.

Est-ce encore une peinture à faire que la description de la torture infligée à un homme? Assez de livres, les uns graves et scientifiques, les autres nés de l’imaginatipn, n’ont-ils pas suffisamment présenté aux yeux de toutes les espèces de lecteurs cette hideuse image? et faut-il que nous aussi, à tant de tableaux féroces que la vérité a jetés sous notre plume, nous ajoutions ce dernier tableau ! C’est horreur sur horreur, sans doute, mais c’est nécessité, car nulle occasion au monde n’a peut-être été si favorable pour montrer jusqu’où les égarements du peuple peuvent aller, lorsqu’il subit l’influence d’un gouvernement sans humanité ni pudeur, lorsqu’il ne reçoit, de ceux qui devraient lui enseigner le respect des lois et la modération, que l’exemple des caprices absolus et de la vengeance à tout prix. **

Et en outre de cette leçon de morale et de politique, nous peintre, nous poëte, nous qui avons représenté dans notre tète cette scène si gigantesque, si fantasque , si imprévue , pourrons-nous résister à l’envie de la reproduire tout entière comme elle nous apparaît? Car, rayez-vous, ce n’est pas ici une torture ordinaire dans un étroit cachot ; ce n’est pas un accusé qui tremble entre un juge et un bourreau, à la lueur d'une lampe qui rougit à peine les ténèbres; c’est au grand jour, sous des milliers de regards, un condamné qui ne sait ce dont il s’agit, que l’ivresse protège contre la peur, qui rit au tortionnaire qui s’approche , et joue avec les tenailles dont il est armé.

Cependant nous ne suivrons pas chaque mouvement du bourreau; nous ne répéterons pas chaque mouvement de la victime. D’abord elle voulut échapper, non par un sentiment de terreur, non par prévoyance de ce qui allait lui arriver , mais parce qu’il lui paraissait joyeux de courir ainsi et de se faire poursuivre. Ketet, qui se sentait sous la main d’une populace prête à le déchirer; Ketet, qui voyait sa femme et son fils dans un angle de cette chambre, destinés à périr aussi s’il n’obéissait pas, eut bientôt atteint Sawton. La foule, qui riait de leur course, devint attentive lorsque le bourreau eut assis le patient dans une chaise.

A peine y fut-il placé, que Ketet prit une de ses jambes, la plaça entre deux petites planches qu'il serra avec des cordesf d‘un bout à l’autre. Sawton, qui n’y comprenait rien, se laissait faire et riait de cette opération. Ketet fit de même pour l’autre jambe et la plaça, comme l’autre, entre deux planches. Sawton se réjouissait et riait aux éclats en frappant ses jambes l’une contre l’autre : la foule riait aussi.

A cet instant, Ketet lie les deux jambes ensemble par une corde fortement attachée , d’une part , à la hauteur du genou, et, de l’autre, à la cheville. Sawton , se sentant ainsi arrêté, commence à s’impatienter et veut se lever : Jack Ketet le maintient sur sa chaise, et le misérable gardien, sous l’influence de l’ivresse qui pousse l’homme aux frénésies ainsi qu’aux faiblesses les plus extrêmes, Sawton se prend à pleurer comme un enfant, avec les inflexions et les paroles d’un enfant. La foule en fut ravie : elle en rit à plaisir, et comme Sawton pleura plus fort et avec des cris lamentables et grotesques, elle en rit à perdre haleine. Elle en eût ri encore longtemps, si un cri perçant, terrible, affreux, ne l’eût tout à coup interrompue.

Ketet avait fait signe à Simon de lui apporter un coin, il l’avait présenté sur les bords des planches qui encaissaient les jambes de Sawton, et frappant un coup de masse sur le coin, il l’avait fait pénétrer entre les planches. La douleuf fut terrible, le cri épouvantable. Le rire se tut, le silence s’établit, et rien ne s’entendit qu’une voix qui murmurait une chanson. C’était Baby qui riait et chantait. Ce chant transporta Jack de fureur, il frappa en aveugle sur le coin, Sawton hurla, la foqle eut un frisson de terreur.

A partir de ce moment , ce fut comme un effroyable dialogue entre les coups de masse et les cris de Sawton. Admirable supplice qui courbait les os sans pouvoir les briser, soutenus qu’ils étaient par la pression des planches ! supplice heureux qui permit à la foule d’entendre de ces gémissements à déchirer la poitrine, de voir une de ces souffrances qu’aucun accident, qu’aucune infirmité ne pouvaient lui faire soupçonner, sans cependant que sa victime fût notablement endommagée !

— Interrogez-le ! interrogez-le! dirent quelques voix.

Le bourreau s’arrêta; il demanda à Sawton quels étaient scs complices. Des cris de rage et de douleur lui répondirent seulement. Jack s'apprêtait à enfoncer le coin de quelques lignes encore.

— Autre chose ! cria la foule.

Ketet obéit et se prépara à infliger un nouveau supplice au gardien. Pendant ce temps, la foule se prit à murmurer, à parler, à s'interroger. Par une singulière disposition d’esprit, devenue sérieuse à l’aspect des douleurs qu’elle avait commandées pour son divertissement, elle prit la torture de Sawton au sérieux, et résolut de faire justice puisqu’elle s’était faite juge, si elle apprenait la vérité de la bouche du supplicié. Mais le misérable souffrait sans savoir pourquoi, ni comment; il s’était senti brisé, sans comprendre ce qui le brisait, ni pourquoi en le brisait. Il n’avait pas entendu la demande qu’on lui avait adressée ; il ne pouvait donc répondre, il devait donc périr inutilement dans son supplice. Cependant, tant de douleur ne l’avait pas en vain assailli, elle avait horriblement dissipé la fumée de l'ivresse; et, s’il n'avait eu sentiment que de sa souffrance pendant que Ketet frappait à coups doublés, il n’en fut pas tout à fait ainsi lorsqu’il l’eut délié.

Une réflexion douteuse, un souvenir incohérent, s emparèrent de son esprit, et tandis que Ketet, l’étendant sur le dos, lui préparait unefcnouvelle torture, les idées qu'il avait connnis un crime

lié

et qu'il en était puni, se formèrent et s’associèrent obscurément en lui. Peut-être qu’un interrogatoire, habilement dirigé, l’eût alors éclairé tout à fait et eût obtenu un aveu ; mais il n’en devait pas être ainsi.

11 était étendu sur le dos, lié de manière à ne pouvoir ni fuir, pi remuer, la tète élevée sur un petit carré de bois, comme sur un traversin. Ketet prit un instrument qu’on ne saurait mieux comparer qu’à une de ces balances dont on se sert sur nos comptoirs, mais dans de plus grandes dimensions. Cet objet était, en pffet, construit de même; d’abord un pied de cinq à six pieds de hauteur; ensuite de ce pied, et formant l’équerre. avec lui; une petite barre de fer, et à cette barre de fer un balancier accroché. Mais là s'arrêtait la ressemblance ; car, aux deux extrémités de ce balancier, au lieu des chaines qui soutiennent les plateaux, pendait une baguette en acier, mince et tlexible, et, au bout de cette tringle, une petite boule en plomb.

Lorsque le patient était étendu sur le dos, ainsi que nous l’avons dit, on plaçait cet instrument au-dessus de sa tète, puis on le mettait en mouvement , et , grâce au balancement qui en résultait , chaque boule venhit alternativement frapper de chaque coté de la tète du supplicié. Ce n’était pas la force du coup, qu’on avait soin de ménager, qui faisait le supplice, c’était le retour constant de ce coup, qui, peu à peu, meurtrissait les chairs, ébranlait le crâne et créait au cerveau un horrible bourdonnement, percé des douleurs les plus aiguës.

Ainsi, quand cette nouvelle torture fut infligée à'Sawton.le misérable, encore étourdi de son ivresse et de son premier supplice, ne sembla pas comprendre ni sentir ce qu’on lui faisait. Mais, quand ce coup persévérant et régulier l’eut frappe quelque temps, il se reprit à crier, à hurler, à grincer les dents; enfin, il arriva à ce point que la fouler jugea qu’il ne pouvait souffrir davantage. Mille voix crièrent :

— Assez I assez ! assez !

Ketet s’arrêta, la foule était désappointée. Ce n’était point là ce qu’elle s’était imaginé. Ce supplice froid, enchaîné, sans mouvement, sans combat, n’avait rien d’attrayant ni d’amusant, s’il faut dire le mot, et elle conçut une sorte d’horreur de ce quelle avait fait. Mais comme il n’entre dans nul esprit humain, fût-ce celui d’un homme ou celui de vingt mille, de reconnaître tou de r.uite un tort, la foule s’excusa son action par l’espoir d’une révélation.

et se dit en soi qu’elle ne serait pas coupable si Sawton avouait le nom d'un complice, et si elle découvrait ainsi une juste vengeance à exercer. Elle cria donc à Ketet d'interroger Sawton. Le bourreau prit aussitôt un seau plein d’eau, et le jeta à la face du supplicié.

La nouvelle souffrance qu’avait subie Sawton, et cette eau qui vint un moment éteindre le délire qui s’allumait dans son cerveau, finirent par éclairer son souvenir, et glissèrent dans sa tète d’une façon plus lucide, quoique encore bien incertaine, la cause de son supplice. Donc quand Ketet lui demanda s’il voulait nommer ses complices, il murmura un nom. On l’entendit mal, mais on entendit qu'il parlait; il se fit un prodigieux silence, et ces mots arrivèrent à quelques oreilles.

— Une heure...,, oui cinquante guinées Richard Bark-

stead.

— Richard Barkstead ! répéta la multitude avec un accent de triomphe. Chez Barkstead! chez Barkstead! mort à Barkstead!

Et dans un moment , toute la foule se détacha des maisons où elle était suspendue, pour s’élancer vers la demeure de Barkstead ; mais, lorsque ce mouvement vint à s’opérer, ce jx qui étaient dans les nies adjacentes, et qui attendaient sans voir ce qui se passait, opposèrent quelque résistance : il en résulta un choc violent, une pression terrible, qui refoula la multitude sur la maison de Ketet. La démolition qu’on avait faite des murs supérieurs avait amassé autour de la maison une quantité de matériaui assez grqpde pour qu’elle s’élevât à la moitié de la hauteur de l’étage et en facilitât l’escalade. Ainsi, lorsque ceux du centre furent culbutés les uns sur les autres, tous ceux qui étaient autour de la maison, se sentant pressés, grimpèrent sur le plancher où étaient Jack Ketet, sa famille et l’infortuné Sawton. Le bourreau, prenant sa femme dans ses bras avec son fils, les protégea facilement contre une invasion qui n’avait rien de menaçant. Mais le misérable gardien, laissé étendu par terre, évité un moment pendant qu’il y avait assez de place pour lui et pour les autres, fut bientôt heurté dn pied, et lorsque la foule, se pressant sur la planche, fut tellement serrée que chacun avait à peine la place de ses pieds, on lui marcha sur le corps, on le foula indifféremment, et on finit par l'écraser sans rien de cette fureur qu’on avait montrée contre son prétendu crime, ni de cette pitié qu’avaient ensuite .inspirée ses terribles souffrances.

Cependant le cours de la foule se rétablissait insensiblement, et les cris de : — Meure Barkstead ! chez Barkstead ! d’abord isolés, s'étaient réunis dans une acclamation de réprobation universelle. Enfin, comme une masse d’eau qui tourbillonne dans une écluse, tant que les fissures des portes ne lui laissent q l’une pénible issue, et qui se verse avec un choc effrayant quand ces por tes s’ouvrent tout à fait, la multitude, une fois que le passage fut frayé, se rua, plus furieuse que jamais, à travers leà rues qui conduisaient chez Barkstead.

Enfin, elle croit avoir atteint le vrai coupable, et pour celui-là il n’y aura rien d’assez cruel, tout sera juste, sans doute. On court, on s’élance, on approche. Les plus frénétiques atteignent l’extrémité de la rue où est située la maison. Ils appellent la foule à grands cris; ils s’élancent de nouveau et arrivent jusqu’à la maison proscrite. Aussitôt ils montent vers la porte pour la heurter, et le premier qui lève la main recule épouvanté ; d’autres arrivent , ils excitent ceux qui sont devant eux, les pressent, les culbutent, et quand ils sont à leur tour en face de la porte, ils reculent comme ceux qui les précédaient , et comme eux ils se taisent.

Cependant la foule, engagée dans cette longue rue, s’impatiente et veut approcher, car elle n’entend pas encore crier les membrures des toits; elle ne voit ni voler les tuiles, ni s’agiter des victimes Les premiers passent, et ceux qui les poussent arrivent, regardent à leur tour, reculent et passent de même. Seulement, à mesure qu’ils envisagent cette porte, un cri sourd d'effrouct d’étonnement s’échappe pendant qu’ils fuient. Ainsi la foule, toujours poussée et toujours fuyant, passe dans la rue comme un torrent. Dans toute sa longueur elle en bat les côtés, elle en heurte les bords, elle la remplit dans toute sa largeur; mais, arrivée devaôt la porte de Barkstead, à quelques pas avant et après elle se creuse, s’éloigne du mur. et fait une sorte de courbure comme l'eau d une rivière, chassée du bord par un éperon armé de poutres et chargé de pierres.

Quelle puissance surhumaine, quel bras de fer inflexible écartait donc cette masse vivante et flexible, et la faisait ployer en avant de cette porte? Quel respect, quel sentiment sacré l’écartait ainsi de ses desseins homicides? était-ce quelque objet du culte religieux? quelque vénérable signe de pouvoir? quelque ordre d’un magistrat affiché là et respecté sous le sceau des armes de

Londres ? Non, rien de tout cela n’eût retenu la foule ; rien de ce qui, ordinairement, imposait à sa turbulence, n’eût suffi à cette heure, où elle avait brisé tous les liens de l’obéissance et de l’ordre. Une résistance de cette sorte n’eût fait qu’exaspérer ses fureurs ; et, au lieu de fuir , de s’échapper et de se disséminer au bout de cette rue comme il arrivait , sans oser s’entre regarder, morne, taciturne, éperdue, elle eût fait un jouet ou une victime de plus de ce qu’on eût opposé à sa volonté souveraine. Qu’était-ce donc, et pourquoi ce flot humain, toujours poussé en avant, arrivant furieux et frénétique à cette maison, semblait- il se calmer dès qu’il en voyait la porte? Pourquoi s’écartait-il, muet et épouvanté, quand il passait devant elle? et pourquoi fuyait-il, tout haletant d'effroi, dès qu’il l’avait dépassée? Qu’y avait-il donc là de si épouvantable et de plus fort que tout un peuple ?

Ce n’était rien qu’un signe , rien qu’une image , rien qu’une croix rouge, qui voulait dire à tous ceux qui la voyaient :

— Ceci est une maison de pestiférés!

Page 1