EXPLICATIONS NÉCESSAIRES
Il faut maintenant expliquer ce qu’était devenu Richard pendant cette longue émeute. 11 avait rejoint Love et lui avait confié ses projets. 11 voulait, dans la nuit qui devait suivre ce terrible jour, quitter Londres et emmener sa mère. Le boucher était chargé de lui apprendre la nécessité de ce départ, tandis que lui, Richard, en commanderait tous les préparatifs. A la nuit close, mistriss Barkstead devait monter en voiture avec Love et sortir de Londres par la porte de Windsor. Pendant ce temps, Richard irait à Great-House, enlèverait sa cousine , rejoindrait sa mère, • et tous trois passeraient en France ou en Hollande, ainsi que Love, s’il consentait à les accompagner.
Ils s’étaient donc séparés aussitôt que Richard eut jeté parmi la populace la tète de Charles I er , et donné le branle à ce vaste mouvement populaire. Richard avait employé presquç tout son temps à assurer ses moyens de fuite, en voiture, chevaux, argent et mille objets de détail, pour se soustraire à une poursuite, si quelque hasard faisait découvrir son crime trop rapidement.
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Lflve se rendit en toute hâte chez mistriss Barkstead ; mais, en SOTÎrant, il la trouva dans un abattement si prodigieux qu’il en fut épouvanté; et, comme il supposait qu’Andlay pouvait être encore dans la maison de Downing, il courut le chercher et l’envoya ch e? elle. Après ce premier soin, il tâcha de retrouver Richard dans les lieux où il pouvait avoir affaire; et, par un hasard fatal, U ne l’atteignit nulle part. Enfin, au milieu de ses courses, il rencontra, encore loin de la maison de Richard, la foule qui poussait des cris de mort contre lui, et qui courait furieuse vers sa demeure. Love devina à peu près que leur secret avait été trahi, et se hâta d’arriver chez mistriss Barkstead avant la multitude. U y rencontra Andlay qui lui apprit que la malade était dans un état désespéré et à qui il raconta tout ce qui s’était pafesé. Le danger était imminent ; le docteur ne consulta [joint si Richard était coupable ou non, et si la vengeance populaire était juste, il considéra que des forcenés allaient se précipiter dans cette maison, et sans doute massacrer une femme à qui peut-être il restait peu d'heures à vivre, mais que peut-être il pouvait sauver. 11 prit un parti décisif; et sentant qu’il ne pouvait, ni par ruse, ni par force, prévenir le malheur qui accourait contre cette maison et la défendre contre la multitude, il résolut de l’éloigner par la terreur. Il traça donc sur la porte cette terrible croix rouge , et l’on a vu quel en fut l’effet sur le peuple. Renferme avec Love dans la maison, ils l’entendirent passer et gronder comme un ouragan; mistriss Barkstead, que le docteur avait fait mettre dans son lit , demanda à plusieurs fois ce que signifiait cette affluence immense; elle s’inquiéta de son fils ; mais Love la rassura du mieux qu’il put, promettant qu’il rentrerait dès que la nuit serait close; et enfin, lorsque tout danger extérieur fut cessé , il dit , sans cependant avouer la vérité tout entière, le projet de fuite de Richard et comment il devait l’exécuter.
Andlay secoua la tète à plusieurs reprises pendant ce récit, et sembla douter que ce projet put encore s’accomplir. 11 s’approcha de Love et lui dit tout bas :
— Cette croix n’est point un mensonge. Tom, regardez cette femme qui fut une si pure créature, elle sera bientôt anéantie et détruite par l’horrible maladie qui s’apprête à dévorer Londres.
— Je ne vois pas pourtant en elle, répondit Love, ces symptômes eflrayants et rapides qui accompagnent ce mal, à ce qu’on
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«n’a dit. 11 n’est donc pas vrai que ce terrible fléau frappe et tue comme la foudre?
— Toute maladie se nourrit de vie, répliqua Andlay. Que la peste tombe sur un corps plein de sève et de sang, et dans peu d’heures ce sang et cette sève, surexcités par le mal, seront des causes rapides de mort. Il en est de même des puissantes émotions, elles prêtent leur vigueur au mal, comme les forces physiques, et ce «jour en sera un fatal exemple. Cette frénésie populaire jettera plus de victimes à la peste dans un jour que n'eût fait la misère en deux mois. Mais cette faible femme, qui s’éteignait corps et esprit depuis bien longtemps, est incapable d’engendrer une de ces terribles crises qui détruisent un corps en peu d’heures. Tout doit être pauvre et maigre en elle, le principe de la mort comme celui de la vie. Cependant cette nuit ne se passera pas sans quelle ait cessé de souffrir; que Richard ne compte donc pas l’emmener, et que s’il doit à sa sûreté de fuir l’Angleterre, il vienne ici recevoir un adieu et une bénédiction.
Love voulut ressortir. 11 comptait aller se poster sur la route de Windsor, bien assuré de voir passer Richard; mais il ne put ouvrir la porte qui donnait sur la rue. Déjà la mesure barbare qui défendait de laisser sortir des maisons pestiférées aucune personne de celles qui s’y trouvaient renfermées, commençait à être mise à exécution, et des voisins prudents avaient muré cette porte. Love en fut horriblement surpris. Jusqu’à ce moment , la crainte du fléau n’avait pu l’atteindre parmi les occupations extraordinaires auxquelles il s’était livré. D’ailleurs, depuis le peu de jours qu’on en parlait sérieusement , il n’avait eu occasion d’en voir aucun accident; et, après tout. Love n’était pas un homme à s’épouvanter aisément. Cependant, lorsqu'il remonta près d’ Andlay, il ne put lui annoncer cette nouvelle d’une voix calme et résolue.
Andlay en fut vivement contrarié. Toutefois,’ il espéra sortir promptement de cette cruelle prison, grâce à sa qualité de médecin. Il ouvrit donc une fenêtre et voulut appeler quelques passants; mais il ne s’en trouvait aucun dans la rue , signalée déjà à la crainte publique. Si, de temps à autre, quelqu’un qui n’était pas averti venait à passer, il répondait d’abord à la voix qu’il entendait, mais, dès qu’il portait les yeux sur la porte, il s’enfuyait malgré les cris, les prières et les menaces du docteur.
— Attendons la nuit, dit Love; une fois arrivée, je passerai par cette fenêtre et j’irai chez le lord maire ou l’un de ses alderraans.
lui dire que vous êtes ici et que Londres a besoin de vos soins. Cela ne sera pas long, il demeure à deux pas d’ici, et, avec un ordre et deux constables, on aura bien vite fait connaître votre qualité, et vous pourrez sortir.
— Mais comment, répliqua Andlay, descendre par cette fenêtre? Dès que les voisins verront une tentative d’évasion, ils te tireront quelque coup d’arquebuse, et voilà tout.
— Oh ! que non, répliqua Love, je ne suis pas si hiai§ que de leur montrer que nous avons dessein de nous échapper. Nous allons laisser cette fenêtre ouverte, et, pendant une heure ou deux, il faut qu’on n’y voie personne. Dans deux heures la nuit sera bien close, et ce temps aura suffi à fatiguer un peu l’attention de ceux qui veillent. Alors, au lieu d’attacher une corde et de me laisser glisser doucement pour qu’on ait le temps de bien m’ajuster et de m’abattre comme un pigeon de tir, je prends mon élan du milieu de ia chambre, je saute par-dessus l’appui de la croisée et tombe dans la rue, où je me mets à courir, comme vous savez que je cours, docteur. Ils seront bien adroits s’ils m’attrapent au vol.
— C’est bien! reprit Andlay; il nous reste encore un moyen qui, probablement, se présentera d’ici à demain. Si mistriss Barkstead mourait, il faudrait emporter le corps, et, en nous offrant pour ce service, on nous laissera passer.
— Toucher ce corps! dit Love. Non, de par tous les saints! j’aime mieux sauter par la fenêtre, au risque d’attraper une balle !
— Oh ! dit Andlay, si toi, qui ne manques d’aucun courage, tu en es déjà à ce point, malheur à Londres ! la peste y fera une belle moisson !
Ils rentrèrent- alors dans la chambre de la malade, où était Betty, et attendirent la nuit.
D’un autre côté, Richard avait tout préparé. Une voiture devait attendre sa mère et Love dans la maison de celui-ci, et Richard devait, avec un vigoureux cheval, pousser jusqu’à Great-House. Il était déjà nuit close lorsque tous ces préparatifs furent terminés, et il se rendit chez Love pour l’en avertir et prendre *les dernières mesures; il ne le trouva pas, et se résolut à l’attendre. Richard avait sans doute entendu de loin les mugissements de la foule; mais il l'avait toujours évitée, pour ne pas être retardé, et se
trouvant à une autre extrémité de Londres pendant qu’on se rendait chez lui, il ignorait complètement ce qui était arrivé.
* Cependant la nuit avançait et Love ne rentrait pas. Richard se décida à aller jusqu’à sa maison; mais, à tout hasard, il écrivit un mot à Love, il lui expliqua qu’à huit heures du soir une voiture viendrait le prendre ; qu’il supposait, puisqu’il ne le voyait pas rentrer, qu’il avait averti sa mère et que c’étaient les préparatifs du départ qui le retenaient; que, dans tous les cas, il allait s’en assurer lui-mème, mais que si, par un malheureux hasard, il ne le rencontrait pas encore, le rendez-vous tenait toujours pour l’endroit convenu.
Après ces précautions, il se dirigea vers sa demeure. Toute agitation était calmée dans la ville; cependant, il prit de longs détours et arriva à la porte de sa maison, assez tard dans la nuit; il frappa et n’obtint pas de réponse. Il frappa de nouveau et commença à croire que ses suppositions étaient fondées, et que tout le monde était parti. Il frappa une dernière fois comme pour bien s'assurer qu’on avait dû l’entendre. On ouvrit une fenêtre d’une maison voisine et quelqu’un cria :
— Holà ! qui frappe à cette maison maudite? il n’y a plus personne ! ils sont tous sortis.
Richard reconnut la voix d’un voisin, et il répondit sans trop réfléchir à ce qu’il disait :
— Merci , maître Blump ! merci !
Mais, à son tour, le voisin reconnut la voix de Richard, et comme il était instruit de tous les' événements de la journée, il s’écria aussitôt:
— Alerte ! alerte ! c’est Richard , le sacrilège , le violateur des tombeaux! Susl sus! aux fenêtres! aux fenêtres!
Et en même temps, un coup de carabine, qui lqi était adressé, envoya une balle briser l’angle de la porte où se trouvait Richard. Immédiatement, les fenêtres s’ouvrent, elles se peuplent de gens armés; mais Richard fuit si rapide, que les coups qu’on lui adresse, tirés au hasard, ne peuvent l’atteindre; il s’échappe et arrive hors de tout danger. Alors, il se consulte, il combine dans sa tête les paroles tpi’ il vient d’entendre, l’absence de tout habitant de sa maison, et il en conclut que Love a emmené sa mère, et que l’on n’a appris son crime que longtemps après. Il se résout donc à se rendre à Great-House et va à l’endroit où il devait prendre son cheval. Il le trouve tout préparé et l'attendant depuis longtemps.
Là, il apprend que la voiture a été envoyée chez Love. Cependant, il n'ose se fier à tant d’indices certains, il doute encore de la réussite de ses plans, et, calculant que la nuit n’est pas encore trèsavancée, il retourne au galop jusque chez le boucher.
U frappe, on lui répond, et on lui dit que la voiture est venue, que Love est arrivé un moment après , accompagné de quelques personnes, que sa lettre lui a été remise et qu’il e6t immédiatement reparti ; et, ajoute le valet, il m’a ordonné tout bas de vous dire de vous éloigner sans délai. Richard ne doute plus que tout ne se soit passé comme il l’espérait ; et, supposant qu’il s’est laissé devancer, il se remet en route avec rapidité. 11 comprend qpe Love et lui se sont croisés et qu’ils ont quitté chacun leur retraite en même temps, et que pendant que lui. Richard, frappait à sa maison abandonnée. Love était avec mistriss Barkstcad à Cburch'Hill , où il avait trouvé la voiture, et qu’il en était parti depuis longtemps. Dans cette croyance, il se dirige vers la route de Windsor et s’élance au galop à la poursuite de sa mère et de Love, Cependant, il court, il gagne du terrain, il marche du train qu’aucune voiture ne pourrait supporter. 11 ne peut comprendre qu’elle soit si avancée, ni qu’elle ait pu aller si vite, surtout avec une femme malade et faible. Toutefois, il reprend courage, s’obstine à vouloir l'atteindre et arrive au rendez-vous. La voiture n’y était pas. 11 demeure stupéfait, il s’arrête et se reprend à calculer toutes ses précautions et tout ce qui doit lui faire croire que rien n’a mis obstacle à ses projets. En effet, personne dans sa maison; Love parti avec la voiture après avoir lu sa lettre; rien ne semble moins douteux.
Il réfléchit alors que, peut-être. Love aura pris, pour sortir de Londres, des rues désertes, de longs détours; qu’il aura fait conduire la voiture très-lentem entendant qu’elle était encore dans la ville, afin de n'éveiller aucune attention, et que c’est durant ce temps qup lui, Richard, dont le cheval courait à toute course par les rues lès plus directes, aura devancé la voiture. 11 applique l’avertissement qui lui a été donné de partir sans délai, à la découverte de son prime. Il sê dit et se redit ce calcul, cette supposition; il s’en persuade aisément, et rassuré enfin en lui-mème, il reprend sa route vers Great-House, s’abandonnant à des rêves de bonheur, se voyant déjà le possesseur de Charlotte , passant en Hollande et y trouvant entre sa mère et sa jeune épouse le repos et la félicité,
11 faut dire maintenant comment des événements bien opposés
A ceux que Richard créait complaisamment à l’appui de ses|projets et de ses désirs, avaient concouru à l’abuser si étrangement.
Lorsque Love eut fait part de sa résolution au docteur, ils se retirèrent dans la chambre de la malade. Andlay ne crut pas devoir cacher à mistriss Barkstead qu’elle devait perdre tout espoir de revoir son fils, et Love lui raconta alors tous les projets qu'il avait formés. L'àme résignée de cette mère en reçut une atteinte pénible, à la vérité, mais elle en surmonta la douleur et voulut du moins occuper ses derniers moments de la pensée de son fils. jElle pria le docteur d’écriie les adieux et les conseils qu’elle voulait adresser à Richard, et Andlay regarda comme un devoir d’obéir à ce vœu. Love se chargea de lui porter cette lettre, en quelque endroit qu’il fût, et elle trouva dans cet entretien avec son fils absent, et dans la certitude qu’il en aurait connaissance, une consolation à l’isolement de sa mort.
Ce précieux écrit était terminé, et Love se préparait à exécuter sa fuite par la fenêtre , lorsque la porte retentit sous les coups violents qui l’ébranlaient. Quoique la nuit tombât déjà, Betty regarda et vit des soldats qui entouraient la maison. Malgré la croix rouge qui devait les arrêter , ils obéirent à la voix qui les commandait, et eurent bientôt arraché les lignes de maçonnerie dont on avait scellé le tour de la porte. Andlay, qui reconnut la voix du chef, jugea qu’il valait mieux ouvrir que de laisser briser la porte, et Betty ouvrit.
Aussitôt, Ralph Salnsby se présente ; il s’élance dans la maison et gagne la chambre de mistriss Barkstead , il voit le docteur qui, l’arrêtant à la porte, lui dit des qu’il parait :
— Que cherchez-vous ici. monsieur?
— Je cherche, répond Ralph, un homme que la justice humaine doit punir du plus épouvantable sacrilège.
— Oui ! oui ! dit Andlay, et, sans doute, quand vous exécuterez l’arrêt, vous regarderez le criminel en face pour ne pas vous tromper une seconde fois: Richard n’est point ici.
— C’est ce que nous allons voir, dit Ralph en s’avançant.
— N’entrez pas, dit le docteur en se plaçant devant lui, ne venez pas troubler de votre présence les derniers moments d'une femme dont vous avez fait tout le malheur.
—Allons! allons! docteur, dit Salnsby en le repoussant, pensezvous que jé croie à cette jonglerie de la croix sanglante que vous*ayez imprimée sur cette porte ? Le tour était bon pour la canaille.
mais vous estimez trop peu l’intelligence de Ralph Salnsby, si vous pensez' le duper avec de pareils moyens.
En disant ces mots, il s’avança jusqu’au milieu de la chambre, et l’aspect de mistriss Barkstead, qui s'était soulevée sur son Ht et qui se laissa retomber en le voyant, répondit au soupçon de Ralph mieux que n’eussent pu faire toutes les paroles du docteur. Quelques dragons étaient entrés avec leur colonel et tenaient en respect Love, le docteur et la jeune servante. Une lampe brûlait sur une table. Ralph s’en saisit, et, s’approchant du lit de la malade, il se prit à la considérer avec une attention muette. Mistriss Barkstead , amaigrie par de longues souffrances et décharnée par cette dernière crise, présentait l'aspect de la mort, bien qu’elle respirât encore. L'affaissement où elle était ne laissait à son visage le pouvoir de s’agiter d’aucune émotion. Elle s’éteignait sans secousses ni douleurs. Ralph n’en fut point satisfait; il s’arrêta devant le lit et prononça à haute voix ces paroles :
— Ainsi meurt , abandonnée de toute sa famille , veuve et délaissée par son enfant , l’épouse et la mère de nos ennemis ! Qu’à son heure suprême elle reçoive le serment que je fais de poursuivre son fils jusqu’à ce que je l’aie immolé de ma propre main.
Ces mots rappelèrent un éclair de vie dans ce corps usé et presque éteint. Mistriss Barkstead se souleva, et d’une voix faible, mais qui s’entendit dans le silence aussi haut que la voix de Ralph, elle répondit :
— Puisse le ciel rendre à ta mère le sort que tu m’as fait ! et faire retomber sur toi le serment que tu viens de prononcer!
Elle expira en disant ces paroles ; et, sous le souffle furieux des passions politiques, cette âme douce, et si longtemps passionnée à l’indulgence et au pardon, quitta la vie en prononçant une malédiction.
Elle n’était plus! Les dragons s’emparèrent de Love; Andlay emmena Betty qui n’osait demeurer, et la maison ayant été exactement visitée , sans que l’on eût retrouvé le coupable, chacun s’éloigna et on l’abandonna complètement. Ce fut quelques minutes après que Richard y vint frapper inutilement. Cependant, Ralph, qui avait été voir Juxon, à qui il avait raconté sa frénésie et son résultat, tenait à s’emparer de Richard. L’évèque lui avait fait comprendre qu’il ne pouvait y avoir pour lui de pardon à , espérer, qu'autant qu’il livrerait à la colère du roi le vrai criminel, et que de l’arrestation de Richard dépendaient non-seulement son
avenir et sa fortune, mais encore son maintien dans la position où il était. En conséquence. Ralph avait pris les mesures les plus promptes pour cette arrestation. Mais, d’une part, la fureur populaire, que les dragons ne se souciaient pas de braver après avoir appris le sort de leurs camarades; d’un autre côté, la répugnance que quelques-uns témoignèrent à suivre un chef qui s’était fait bourreau, tout cela le retarda beaucoup , et il arriva , comme on voit, assez tard dans la maison de Barkstead.
Il venait de la quitter après avoir questionné Love qui, malgré son assurance , s’était troublé lorsqu’on l’avait interrogé sur Richard, et surtout quand Ralph lui avait annoncé qu’il comptait aller le chercher dans sa maison. Love, qui ne pouvait rien empêcher par la force, se confia au hasard qui les avait protégés jusque-là, se réservant de se décider selon l’heure des circonstances.
Pendant qu’ils réfléchissaient ainsi , ils arrivèrent chez le boucher. La voiture était devant la porte, et celui qui tenait les chevaux dit à Love dès qu’il l’aperçut :
— M. Richard m'a ordonné, en partant, de vous dire qu’il vous avait écrit.
Si cette parole épouvanta le boucher sur les dangers que pouvait faire naitrè cet écrit, elle le rassura du moins sur la crainte où il était que Richard ne fût chez lui. 11 se décida donc à n’opposer aucune résistance, et laissa Ralph s'emparer du billet. Seulement, pendant que le colonel de dragons lisait le papier. Love lisait son visage. 11 ne s’y montra ni rage ni colère; donc Richard ne parlait pas de son projet d’entever Charlotte. Nulle joie féroce ne se répandit non plus sur la figure de Ralph, et Love en conclut que le lieu du rendez-vous n’y était pas dit. Aucune distraction ne détourna du papier l’attention du colonel pour la reporter sur le boucher, qui était devant lui ; sa complicité n’était donc pas dénoncée. Ainsi raisonna Love, et son calcul fut juste. Ralph garda un moment le silence , comme un homme qui cherche un parti ; pendant ce temps. Love en prit un. Ce fut celui d ecarter, le plus possible, les recherches de Ralph de la route de Richard.
Lorsque Ralph releva les yeux et regarda Love, il le vit la tè^ penchée et dans le plus grand accablement. Cependant, il ne voulut point l’interroger, persuadé qu’il ne répondrait pas. Il fit monter le voiturier et lui demanda pour quel voyage on l’avait payé.
— On m’a payé pour obéir à maître Love, répondit cet homme, et pour le conduire partout où il m’ordonnera d’aller.
— ■ Tu ne sais pas quelle route tu dois prendre ? dit Ralph.
— Je l’ignore absolument, reprit le voiturier.
Ralph mesura Love de l'œil. 11 s’étonnait que le boucher, contre lequel il n’y avait ni plainte ni soupçon, et qu'il avait illégalement contraint à rentrer chez lui, pour l’accompagner, ne fit pas valoir ses droits et ne lui commandât pas de sortir de sa maison. 11 devina la pensée de Love qui, par cette sorte de soumission, voulait donner du temps à Richard pour s’échapper, espérant qu’un hasard l’instruirait de tout. Ralph et Love se taisaient. Tout à coup le eolonel s’écria :
— Allons ! je vois qu’il faut y renoncer pour ce soir, car je suppose que vous ne me direz pas où est ce rendez-vous. Mais enfhl, si l’Angleterre est grande, les côtes en sont bien gardées. Adieu, maître Love ! — A cheval, vous autres !
Ils sortirent , et Love réfléchit que ceci ne devait être qu’une ruse, que Ralph était homme à faire parcourir toutes les routes pendant la nuit, et à mettre tout son régiment sur pied plutôt que de laisser échapper son ennemi. 11 résolut donc d’appeler les soupçons à sa poursuite. Aussi, lorsque les dragons furent partis et tout à fait éloignés, il descendit après avoir dit à l’un de ses garçons le mot que nous avons rapporté ; et, prenant mille détours, comme un homme qui veut cacher le but de sa course, il promena sa voiture par la ville. Enfin, s’apercevant qu’il était soigneusement suivi, il s’approcha peu à peu de la route de France; et, dès qu’il y fut arrivé, il fit mettre les chevaux au galop, comme un homme qui veut réparer le temps perdu. Son stratagème réussit, et, à cinq milles de Londres, il fut rejoint par Ralph, qui l’accompagna jusqu’à Greenwich, lieu qu’il avait indiqué au postillon comme but de sa course, et que celui-ci avait sur-le-champ dénoncé au colonel.
Pendant ce^ temps, Richard courait vers un point tout opposé; et il était dix heures de la nuit, à peu près, quand Ralph arriva à Greenwich avec Love, et Richard à Great-House.