‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 28 sur 66 · I. ES ILLUMINES · texte numérisé non relu

I. ES ILLUMINES

le Verbe, les semences de tous les autres, ces personnes se trouvent différentes du premier anneau de la chaîne : ainsi on ne leur attribue pas l’ètre qui est l’apanage incommunicable de l’Etre qui existe par lui-mème. Ainsi, dans les hymnes attribuées à Orphée, qui contiennent toute cette doctrine, après Prothirée et Primigène, on trouve Saturne et Rhéa, ensuite Jupiter et Junon, Janus et la Terre, ainsi de suite jusqu’au dernier anneau de la chaîne des êtres spirituels, qui est l’Homme dont la femme est tirée de sa substance.

« Ces hymnes, » dit Pausanias, « sont les plus religieuses v et les plus saintes de toutes : on s’en servait dans les mystè- » res ; elles sont encore plus que cela, et vous y trouverez » toute la doctrine que je veux ici vous montrer. Jupiter est » aussi pris quelquefois, comme vous l’avez vu, pour le père » des dieux et des hommes, parce qu’alors il est le sacré » quaternaire par qui tout existe et qui meut toute la nature. » Ainsi soit dit des dieux intellectuels et invisibles. »

• Vous avez des idées bien grossières : vous pensez que ces globes lumineux qui gardent toujours leurs places dans un fluide qui ne peut les soutenir, qui, dans des oppositions et divers aspects, ont des marches toujours régulières, ont été placés sur vos tètes pour amuser vos yeux et les calculs de vos astronomes ! Il n’y a dans la nature que des corps morts ou vivants; tout ce qui est mort n’est pas vivant, tout ce qui est vivant n’est pas mort. Il y a un ferment universel qui est l’esprit qui joint l’âme au monde : son action est continuelle, il change tout; c’est le grand Protée ; il dissout tous les êtres morts, et il les prépare en les dissolvant à être le lieu où de nouveaux êtres, d’une manière que vous ne pouvez pas même maintenant soupçonner, viennent du grand abîme de la nuit sc corporifier. Si vous savez interpréter l’hymne à la Nuit, d’Orphée, vous aurez un des premiers points de la doctrine, vous saurez comment tout se forme, vous pourrez voir vos yeux sans miroir, et ébranler les cornes du taureau. Ce ferment n’agit pas sur les corps vivants, parce que Y animas qui

QUINTUS AUCLER

les informe, les maintient, est plus fort que le ferment qui tend à les dissoudre, étant d’une nature supérieure. Si le ferment pouvait quelque chose sur les êtres, il les disposerait à recevoir de nouveaux animus, qui, de l’abime de la nuit, viendraient s’y corporitier; ainsi il les dissoudrait. II faut donc qu’ils aient quelque chose en eux qui repousse les atteintes du ferment, et qui soit supérieur à cet esprit ; il faut donc qu’ils * aient en eux chacun un animus qui les informe, qui maintient leur forme et qui repousse l’action du ferment; ainsi ils vivent donc. Si la terre n’était pas animée, le ferment aussi la dissoudrait, et la disposerait à recevoir de nouveau^: êtres qui rongeraient les récoltes, tourmenteraient les espèces primitives, leur nuiraient, les détruiraient, et elles ne seraient plus alors une simple altération; mais ne ressembleraient plus aux idées archétypes.

» Le propre du cadavre est de tomber : c’est là l’étymologie primitive de ce mot ; le propre de l’être vivant est de se dresser et de se soutenir, parce qu’il a le principe de son mouvement et de sa vie en lui. C’est ainsi que je soutiens mon bras, que je dresse ma tète : si les astres n’étaient que des cadavres, ils tomberaient, c’est-à-dire qu’ils se rassembleraient dans un même lieu selon les lois de la pesanteur.

» Voyons maintenant s’ils sont intelligents. 11 n’y a dans l’univers que deux sortes d’êtres : ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes, et ceux qui sont inhérents à un autre être : de cette dernière espèce sont les plantes, les arbres, les minéraux, qui suivent le sort du sol auquel ils sont attachés; ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes, sont les animaux, les hommes, les dieux ; ils ont un moi particulier qu’ils doivent conserver : pour en mettre en oeuvre les moyens, les choisir, les conserver, il leur faut une ratiocination; ainsi, les astres ont' donc cette ratiocination. Les bêtes sont à elles-mêmes leur propre règle, parce qu’elles ne sont dirigées que par l’instinct; l’homme peut négliger sa règle, parce qu’il a sa 'conduite et qu’il peut choisir ses actions; les astres suivent toujours leur

LUS ILLUMINES

règle par l’excellence de leur intelligence, parce que les êtres purs ne peuvent en dévier : il n'y a rien en eux d’hétérogène qui puisse faire varier leurs actions; ils sont toujours tout ce qu’ils sont, hors qu’ayant leurs pensées a eux, ils peuvent en concevoir de mauvaises; ce qui n’arrive pas, parce qu’ils sont dans l’unité, parce qu’ils lisent dans runiversalité des êtres, parce qu’ils voient dans le Verbe tout ce qui est beau et tout ce qui est bon; que, si quelques-uns d’entre eux ont pu se détériorer dans un temps que nous ne pouvons guère concevoir, ils ne le peuvent plus maintenant, par l’habitude où ils sont du beau et du bon, par l'identité qu’ils ont en quelque sorte avec lui : ainsi, la régularité des marches des astres parmi leurs oppositions, les differents aspects attestent l’excellence de leur intelligence; qu’ils sont dans l'unité; qu’ils voient le beau et le bon ; qu’ils sont initiés aux causefc du destin qu’ils font; enfin, qu’ils sont des dieux.

» C’est ce qu’exprime en deux mots Orphée dans l’indigitation à Ouranos : Culire terrestris (o ciel céleste et terrestre) ! et, dans son indigitation aux astres : Coelica terrestris gens! et c’est ainsi que l’hymne à tous les dieux commence ainsi : Mnje Joi’i , tellus... (grand Jupiter, et toi, terre)! En effet, que voyez-vous? vous voyez au ciel les plus grands objets de la nature, et, comme dit encore fort bien Proclus, nous avons aussi un soleil et une lune terrestres, mais selon la qualité terrestre; nous avons au ciel toutes les plantes, toutes les pierres, tous les animaux, mais selon la nature céleste, et ayant une vie intellectuelle.

» Sans doute que les dieux ont appris- ce dogme aux hommes; mais je dis que, quand ils ne le leur auraient pas appris, ces derniers auraient pu le concevoir d’eux-mêmes. Voyant • que la lune recevait sa lumière du soleil, ils purent concevoir comment tous les êtres avaient été produits, et, voyant que ces deux principaux moyens de production n’étaient pas seuls au ciel, qu’il y avait une multitude d'autres êtres qui leur étaient semblables, ils purent concevoir qu’ils étaient aussi des

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