‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 31 sur 66 · QUINTUS A D CLE R · texte numérisé non relu

QUINTUS A D CLE R

» Avril est consacré à Vénus, mais c’est encore la Mère des dieux qui préside aux fêtes célébrées la veille des Nones. On promène la pompe de son cortège au milieu des danses formées par les curètes et les corybantes, accompagnés des flûtes, des * cymbales et des tambours. — C’est le jour des calendes que l’on sacrifie à Vénus, que l’on invoque sous le nom de Vcrticordia, afin qu’elle détourne nos esprits des amours illégitimes: « Belle Uranie, écartez de nos cœurs les désirs terrestres » qui brûlent et consument sans vivifier ! » Le mois se termine par les fêles à Cérès et par les floralies qui couronneront ce doux mois de floréal.

» Les calendes en mai sont dédiées aux lares. C’est alors que les femmes célébreront dans les maisons les fêtes de la bonne Déesse, dont tous les mâles sont exclus, même les animaux ; on en couvre même les portraits. Tout homme doit sortir alors de sa maison, même le grand pontife. Le lendemain, les lares sont honorés dans les ‘carrefours; on leur offre des têtes de pavots, ainsi qu’à leur mère Ainanie. A leurs fêtes succèdent les lemurales, qui durent trois nuits. On invoque les ombres heureuses, et l’on jette aux autres des feves, — dont la fleur exprime les portes de l’enfer, — en répétant neuf fois : « Par ces fèves, je rachète mon âme. » Les âmes aiment le nombre neuf, qui est celui de la génération, parce qu elles espèrent toujours rentrer dans le inonde *.

» Ensuite viennent les argées et les agonales Ce mois est consacré au Corybante , génie de la terre.

» Puis vient le mois dédié à Mercure. On fait des sacrifices à Mars et à la déesse Carnéa, qui préside aux parties vitales du corps. On mange des fèves et du lard. Le 3 des ides, arrivent les matralics, ou fêtes deLeucotboé, déesse de la mer, — mystères spéciaux aux femmes, qui les célèbrent en secret. Le

I . Le nombre 9 est particulièrement générateur et mystique; multipliez-le par lui-même , vous trouvez toujours : 9 — <8, par exemple : (t et 8 : 9), — 3 fois 9 : 27 (2 et 7 : 9); 4 fois 9 : 36 (3 et 6 : 9) ; 6 fois 9 : 45 ; ainsi <le suite. Le nombre 9 est le nombre de la matière.

cinq, les vestalies, jour de purilication. On dîne en famille et l’on envoie une partie des mets au temple de Vesta.

» Le mois de Jupiter vient ensuite. Le jour des nones, les femmes sacrifient à Junon sous des figuiers sauvages, dans une intention de fécondité.

» Le mois de Cérès amène des sacrifices à Hercule et à Diane. Pour ces derniers, les dames sortent en habits blancs avec des flambeaux allumés, et font des processions dans les bois.

» Le septième mois est dédié à Vulcain. C’est aux ides de ce mois que le premier consul doit planter un clou sacré dans le temple de Minerve.

» Les autres mois présentent moins de fêtes obligées. On fait des sacrifices à Mars furieux; on lui sacrifie un cheval, puis on couronne de fleurs les puits et les fontaines. Ensuite vient le mois de Diane victorieuse des géants. Aux ides, on célèbre le lectislerne , jour* où Jupiter invite à sa table les dieux et les héros... (Qui de nous, s’écrie ici Quintus Aucler, sera digne de s’y asseoir?)

» Le dixième mois appartient à Vesta; il contient les fêtes de faunes, les agonales, puis les saturnales, qui durent sept jours. Le jour des sigillaires, les amis s’envoient des cierges allumés.

* Le onzième mois, dédié à Janus, voit se fêter les carmentales , fêtes où l’on prie pour la santé des enfants, et qui ne peuvent être célébrées que par les femmes chastes. (De quel front, s’écrie Quintus Aucler, les adultères et les débauchées oseraient-elles, ce jour- là, se présenter aux temples des dieux et prier pour des enfants illégitimes!)

» Le dernier mois, qui correspond en partie à février, est dédié à Neptune. Le 15 des calendes, on fêle les lupercales, dédiées à Pan. C’est alors que des jeunes gens se répandent dans la ville et frappent les femmes avec des lanières tirées de la peau des victimes, afin de leur donner de la fécondité. Les terminales finissent l’année. On visite les bornes des champs,

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et les voisins prennent Hermès à témoin de leur bonne intelligence. »

On voit que, dans l’année païenne, dont Quintus Aucler proposait le rétablissement, les jours de fête ne manquaient pas, A ces fériés obligées, il venait encore s’en joindre d’autres, dites conceptives , et dont les points devaient varier selon que les saisons étaient plus ou moins hâtives. Telles étaient les ambarvales, les amburbiales, le grand lustre , qui ne revient que tous les cinq ans, fête de purification générale, où l’on se prépare à la célébration des dionysiaques, — les fériés sémentives, les paganales, la naissance d’Iacchus, la délivrance des couches de Minerve, ainsi que les fêtes du solstice et de l’équinoxe.

Les familles devaient aussi avoir leurs fêtes. Chacun, à l’anniversaire de sa naissance, devait sacrifier un porc à son génie. Les pauvres pouvaient se contenter de lui offrir du vin et des fleurs. Il y avait aussi des sacrifices de bout de l’an pour les âmes des parents morts et pour les dieux mânes; puis des novembdiales, quand on se croyait menacé de quelque malheur; et des lectisternes, pendant lesquelles on se réconciliait avec ses ennemis. Les jours de jeûne devaient avoir lieu la veille des grandes solennités et pendant tout le mois qui correspond à février. Aux ides de novembre se trouvait la fête des morts. C’est le jour où les mânes se répandent sur la terre. — Ce jour-là, le monde est ouvert; les ombres viennent juger les actions des vivants et s’inquiètent de la mémoire qu’on leur a gardée.

En examinant tout ce système de restauration païenne, on ne serait pas étonné de le voir s’accorder avec les principales fêtes de l’Église, qui, dans le principe, s’accommoda sur bien des points au calendrier romain.

L’observation du jeûne et l’abstinence de certains aliments préoccupent beaucoup l’hiérophante nouveau. Il lance l’anathème contre les impies qui se nourrissent de la viande des solipèdes, des oiseaux de proie et des animaux carnassiers. —

LES ILLUMINÉS

Manger de la viande de cheval lui paraît une abomination que ne peuvent excuser les plus grandes extrémités. « Des libertins, par vaillantise, dit-il, ont mis leur gloire dans le vice jusqu'à manger de la chair de chat, et le peuple s’est relâché parfois à mettre un corbeau dans son potage... De ces excès résultent un déplorable abrutissement et les crimes les plus atroces. Ainsi, le peuple doit éviter de se nourrir de soiipèdes, d’nnguicules etdepolysulques... » Mais les hiérophantes elles véritables initiés doivent faire plus encore, afin de se rendre propres à la contemplation. Ils n’useront donc ni du pourceau qui, quoique bisulque, est entièrement privé de défenses, ni, entre les poissons, de ceux qui n’ont ni nageoires ni écailles. « Certes, il n’y a pas au inonde de spectacle plus hideux que celui d’une âme bestiale vieillie dans le corps d’un pourceau; — quant aux poissons cités plus haut, ils se trouvent privés du bouclier de Mars, et ont ce rapport avec l'homme de n’avoir ni arme ni vêtement naturels. » — Entre les plantes, il est bon de s’abstenir des fèves, qui sont consacrées aux morts.

« C’est ainsi, ajoute Quintus Aucler, que nous en avons toujours usé dans notre famille , dont l’origine remonte aux races hicrophantiques. » Il ne doute pas de la pureté de sa généalogie romaine , dont les rejetons ont traversé les siècles sans se mêler aux familles profanes, parce que les dieux , dans leurs desseins, le gardaient lui-mèine pour renouveler un culte opprimé si longtemps. Il profite de cette digression pour louer sa 'femme de sa fidélité aux observances du culte, et même son fils, qui doit un jour transmettre au monde le dépôt confié à ses ancêtres depuis l’époque où la civilisation gallo-romaine céda aux armes de Clovis.

A dater de ce moment, nous commençons à comprendre l’existence de cette famille hiérophantique, conservée à travers les siècles. « Les secrets de l’astrologie, dit Quintus Aucler, sont les mêmes que ceux de la religion; ainsi, les dieux qui président aux mois de l’année correspondent également aux signes du zodiaque. Les dieux critiques, traduits de la langue

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de nos aïeux gaulois, se trouvent être, en réalité, les mêmes que ceux du calendrier romain. La semaine en est composée : Moontag (lundi) est le jour de la Lune ; Tues-Tag (mardi) est le jour de Mars; Wcdnes~Tag , le jour de Mercure; Thèmes - Tag , le jour de Jupiter; Frey-Tag , le jour de Vénus; Saders- Tag, celui de Saturne, et Sun-Tag est le jour du Soleil. — Ceci en langage indien, particulier aux primitives tribus celtiques émigrées des hauts plateaux de l’Asie, se rend par : Tinguel , G h créai, Boudda , Viagam , Velli , Sa/d, Nnir , qui expriment les divinités correspondantes. »

C’est donc un culte vieux comme le monde que l’apostasie de Clovis est venue renverser pendant une misérable quinzaine de siècles. * Et encore, s’écrie-t-il, si les barbares avaient compris que le dieu nouveau qu’ils imposaient par l’épée n’était autre que Chris-na , le Bacchus indien, — c’est-à-dire le troisième Bacchus des Mystères 'd’Eleusis, qu’on appelait Iacchus, pour le distinguer de Dionysius et de Zagréus, ses frères ! — Mais ils n’ont pas su reconnaître dans leur dieu le favori de Cérès, le Irjaouç couronné de pampres, et, sans se préoccuper du symbole, ils en ont seulement gardé le rite consécratif du pain et du vin; ignorants tous, — les barbares comme les Pères de l’Église, — autres barbares, dont les œuvres naïves ont été refaites par des sophistes gagés! »

C’est à ce point de vue que Quintus Aucler recommande aux néo-païens une certaine tolérance pour les croyants spéciaux d’Iacchus-Iésus, plus connu en France sous le nom de Christ. Imbu des principes de Rome, il ne fermait son panthéon à aucun dieu. En effet, selon lui, ce n’est pas comme chrétienne que i’ancienne Église avait été persécutée, mais comme intolérante et profanatrice des autres cultes.

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