‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 32 sur 66 · T. F. S RITES · texte numérisé non relu

T. F. S RITES

On peut s’étonner aujourd’hui de la nouveauté rétrospective de ces idées; mais il fallait certainement qu’un tel livre parût pendant le cours de l’ancienne révolution. Du reste, on doit peut-être savoir gréa Quintus Aucler d’avoir, dans une époque où le matérialisme dominait les idées, ramené les esprits au sentiment religieux , et aussi à ces pratiques spéciales du culte qu’il croyait nécessaires à combattre les mauvais instincts ou à assouplir l’ignorante grossièreté de certaines natures.

Les jeunes, les vigiles, l’abstinence de certains aliments, les mœurs de la famille et les actes générateurs soumis à des prescriptions pour lesquelles le paganisme n’a pas été moins prévoyant que la Bible, ce n’était certes pas de quoi plaire aux sceptiques et aux athées de l’époque, et il y avait quelque courage à proposer la restauration de ces pratiques.

Quant au choix même de la religion païenne , il était donné par la situation; les fêtes civiques, les cérémonies privées, le culte des déesses, allégorique, il est vrai, comme dans les derniers temps de Rome, ne se refusaient nullement à l’assimilation du dogme mystique, qui n’était après tout qu’une renaissance de la doctrine épurée des néo-platoniciens. Il s’agissait simplement de ressouder le xvm* siècle au v® et de rappeler aux bons Parisiens le fanatisme de leurs pères pour cet empereur Julien, qu’ils accompagnèrent jusqu’au centre de l’Asie. « Tu m’as vaincu, Nazaréen! » s’était écrié Julien, frappé de la flèche du Parthe. Et Paris aurait proclamé de nouveau, dans le palais restauré de Julien et dans le Panthéon qui l’avoisine, le retour cyclique des destinées qui rendaient la victoire au divin empereur. — Les vers sibyllins avaient prédit mille fois ces évolutions rénovatrices, depuis le Redeunt Saturnia rcgna

QUINTÜS AUCLER 265

jusqu’au dernier oracle de Delphes, qui, constatant le règne millénaire de Iacchus-Iésus, annonçait aux siècles postérieurs le retour vainqueur d’Apollon.

La réforme toute romaine du calendrier, de la numération, des idées politiques, des costumes, tout cela voulait-il dire autre chose? et l’aspiration nouvelle aux dieux, après les mille ans d’interruption de leur culte, n’avait-elle pas commencé à se montrer au xv' siècle, avant même que, sous le nom de renaissance, l’art, la science et la philosophie se fussent renouvelés au souffle inspirateur des exilés de Byzance ? Le palladium mystique , qui avait jusque-là protégé la ville de Constantin, allait se rompre, et déjà la semence nouvelle faisait sortir de terre les génies emprisonnés du vieux monde. Les Médicis, accueillant les philosophes accusés de platonisme par l’inquisition de Rome, ne firent-ils pas de Florence une nouvelle Alexandrie?

Le mouvement s’étendait déjà à l’Europe , semait en Allemagne les germes du panthéisme à travers les transitions de la Réforme ; l’Angleterre, à son tour, se détachait du pape ; et dans la France , où l’hérésie triomphe moins que l’indifférence et l’impiété , voilà toute une école de savants, d’artistes et de poètes qui , aux yeux, comme à l’esprit, ravivent sous toutes les formes la splendeur des olympiens. — C’est par un caprice joyeux, peut-être, que les poètes de la Pléiade sacrifient un bouc à Bacchüs ; mais ne vont-ils pas transmettre leur âme et leur pensée intime aux épicuriens du grand siècle, aux spinosistes et aux gassendistes, qui auront aussi leurs poètes, jusqu’à ce qu’on voie apparaître, au-dessus de ces couches fécondées par l’esprit ancien, \' Encyclopédie tout armée, achevant en moins d’un siècle la démolition du moyen âge politique et religieux?

Et même dans l’éducation, comme dans les livres offerts à ces générations nouvelles, la mythologie ne tenait-elle pas plus de place que l’Evangile ? Quintus Aucler ne fait donc, dans sa pensée, que Compléter et régulariser un mouvement irrésistible.

LES ILLUMINES

Voilà seulement comment on peut s’expliquer une pensée qui semble aujourd'hui toucher à la folie, et qu’on ne peut saisir tout entière que dans les minutieuses déductions d’un livre qui impose le respect par l’honnêteté des intentions et par la sincérité des croyances ; c’est comme un dernier traité des apologies platoniciennes de Porphyre ou de Plotin égaré à travers les siècles, et qui, à l’époque où il a reparu, ne put rencontrer un dernier père de l'Eglise pour lui répondre, du sein des ruines abandonnées de l'édifice chrétien.

Il ne faut pas croire, du reste, que la doctrine de Quintus Aucler fût la manifestation isolée d’un esprit exalté qui cherl chait sa foi à travers les ténèbres. Ceux qu’on appelait alors les théosophes n’étaient pas éloignés d’une semblable formule. — Les martinistes, les philalètes, les illuminés et beaucoup d’afliliés aux sociétés maçonniques professaient une philosophie analogdé, dont les définitions et les pratiques ne variaient que j par les noms. On peut donc considérer le néo-pagamsme d’ Aucler comme une des expressions de l'idée panthéiste, qui se développait d’autre part, grâce aux progrès des sciences naturelles. — Les vieux croyants de l’alchimie, de l’astrologie et des autres sciences occultes du moyen âge avaient laisse dans les sociétés d’alors de nombreux adeptes raffermis dans leurs croyances par les étonnantes nouveautés que Mesmer, Lavater, Saint-Germain, Cagliostro venaient d’annoncer au monde avec plus ou moins de sincérité. — Paracelse , Cardau , Bacon , Agrippa, ces vieux maîtres des sciences cabalistiques et spagyriques, étaient encore étudiés avec ferveur.

Si l’on avait cru aux influences des planètes, — signalées encore par les noms et par les attributs des dieux antiques, même pendant le règne du christianisme, — il était naturel qu’à défaut de religion positive, on retournât à leur culte. Aussi Aucler consacre-t-il bien des pages à la description du pouvoir matériel des astres. 11 ne craint pas moins le furieux Mars que le froid Saturne. Mercure l’inquiète parfois. Vénus n’a pas une très-bonne iuduence sur le globe, depuis que ses autels sont

Page 1