LETTRE DOUZIÈME
Nouveaux détails inédits. — Manuscrit du eélestin Goussencourt. — Dernières a veut ii rcs d’Angélique. — Mort de La Corhinière. — Lettres.
Le manuscrit que les Archives nationales conservent écrit de la main d’Angélique s’arrête là.
Mais nous trouvons, annexées au même dossier, les observations suivantes, écrites par son cousin , le moine eélestin Goussencourt. Elles n’ont point la même grâce que le récit d’Angélique de Longueval , mais elles ont aussi la marque d’une honnête naïveté.
ANGELIQUE
Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt :
« La nécessité les contraignit d’être taverniers : où les soldats français allaient boire et manger, avec un tel respect, qu’ils ne voulaient point être servis d’elle. Elle cousait des collets de toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela descendait à toute heure à la cave, et lui, se donnait à boire avec ses hôtes, de telle façon qu’il devint tout couperosé.
» Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit une grande révérence, et elle à lui ; ce qui fut aperçu de son mari jaloux. Il l’appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi-morte couchée par terre, à laquelle il avait donné des coups de pied aux côtes qui lui avaient ôté la parole, et dit, pour s’excuser, qu’il lui avait défendu de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l’eût enfilée de son épée. »
Il devint étique par ses débauches. A cette époque, elle écrivit à sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu’elle lui pardonnait et lui conseillait de revenir et qu’elle ne l’oublierait pas dans son testament.
' Ce testament était gardé à l’église de la Neuville-en-Hez, et contient un legs de huit mille livres.
Pendant l’absence d’Angélique de Longueval, il y eut une demoiselle en Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle. Elle eut même la hardiesse de se présenter à madame de Haraucourt, mère d’Angélique, laquelle dit qu’elle n’étail pas sa fille. Elle racontait tant de choses, que plusieurs 1 des parents finirent par la prendre pour ce qu’elle se donnait...
Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. Mais La Corbinière n’en voulait pas entendre parler, craignant d’être pris et exécuté s’il rentrait en France. Il n’y faisait pas bon pour lui non plus ; car la faute d’Angélique fut cause que M. d’Haraucourt chassa des faubourgs de Clermont-sur-Oise sa mère
LES FAUX SATJLNIERS
et ses frères, « qui vivaient de leur boutique, étant charcutiers. »
Madame d’Haraucourt, enfin, étant morte*en décembre 1636, à la Neuville-en-Hez, où elle repose (M. d’Haraucourt était mort en 1 632) , leur fille fit tant près de son mari, qu’il consentit à revenir en France.
Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux ; — ils restent là douze jours ; — s’embarquent à Livourne, arrivent à Avignon , où ils sont toujours malades. — La Corbinière y meurt, le 5 août 1642; il repose à Sainte-Madeleine; il meurt avec des repentances très-grandes de l’avoir si mal traitée, et lui dit :
— Pour votre consolation et ôter votre tristesse, souvenezvous comme je vous ai traitée.
« Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité, qu’elle m’a dit, par écrit et de bouche, qu’elle fût morte de faim n’eût été les célestins qui l’ont aidée.
* Elle arriva à Paris le dimanche 19 octobre, par le coche, et manda à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N’y estant pas, son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver avec ladite Boulogne et sa bellemcre, la mère de La Corbinière, servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu’elle a été contrainte de faire depuis qu’elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils.
» La première chose qu’elle fit, elle vint se jeter à mes pieds, les mains jointes, me demandant pardon, ce qui fit pleurer les femmes. Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas (ce qui la fit soupirer et respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m’avait pas offensé. Et, la prenant par la main, lui dis-je : Levez-vous ; et la fis asseoir près de moi, où elle me répéta ce qu’elle m’avait souvent écrit : qu’ après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi. »
Quatre ans après, elle était retirée à Nivillers, et très-mallieureuse, n’ayant chemise au dos, comme il paraît parla lettre ci-contre.
ANGELIQUE
Lettre qu'elle écrit au célestin son cousin , quatre ans après son retour de Nivillers.
« Le 2 janvier 1646.
» Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi le célestin),
» Je vous supplie, très-humblement, de n’attribuer mon silence à manque du ressentiment que j’aurai toute ma vie de vos bontés, mais bien de honte de n’avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous protestant que la mauvaise fortune me persécute au point de n’avoir de chemise au dos. Ces misères m’ont empêché jusqu’ici de vous écrire et à madame Boulogne , car il me semble que vous deviez recevoir autant de satisfaction de moi comme vous en avez été travaillés tous deux. Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l’honneur, mon cher papa, de me mander de vos nouvelles.
Votre très-humble servante. A. de Longueval.
[A M. de Goussencourt , aux Célestins , à Paris.)
On ne sait rien de plus. — Voici une réflexion générale du célestin Goussencourt sur l’histoire de cet amour, dans lequel l’imagination simple du moine, ne pouvant admettre, du reste, l’amour de sa cousine pour un petit charcutier, rapportait tout à la magie ; — voici sa méditation :
« La nuit du premier dimanche de carême 1632 fut leur départ; — retour en 1642, en carême. — Leurs affections commencèrent trois ans avant leur fuite. — Pour se faire aimer, il lui donna des coiffures qu’il avait fait faire à Clermont, et où il y avait des mouches cantharides, qui ne firent qu’échauffer la fille, mais non aimer ; puis il lui donna d’un coing cuit, et, depuis, elle fut grandement affectionnée. »
Rien ne prouve que le frère Goussencourt ait donné une chemise à sa cousine. Angélique n’était pas en odeur de sainteté dans sa famille, et cela parait en ce fait qu’elle n’a pas
même été nommée dans la généalogie de sa famille, qui énonce les noms de Jacques-Annibal de Longueval, gouverneur de Clermont-en-Beauvoisis, et de. Suzanne d’Arquenvillers, dame de Saint-Rimbaud. Ils ont laissé deux Annibal, dont le dernier, qui a le prénom d’Alexandre, est le même enfant qui ne voulait pas que sa sœur volât papa et maman, puis encore deux autres garçons. — On ne parle pas de la lille.
Croyez pourtant que je ne m’acharnerais pas ainsi sur les différents héros de cette famille, dont les diverses branches — de Longueval, d’Haraucourt et de Bucquoy, — donnent la torture à mon imagination, si je ne me trouyais au milieu des sources historiques et si je ne m’appliquais à l’analyse historique, depuis qu’il nous est défendu de faire des romans.
Tout peuple est curieux de remonter, par la pensée, à ses origines et à ses souvenirs; c’est ce qui a fait le succès de Walter Scott en Angleterre, et, en France, celui d’Augustin Thierry, de Monteil et de quelques autres. L’histoire de France a été cruellement défigurée depuis plus de deux siècles, grâce à l’influence de ce principe de monarchie absolue qu’ont tenté d’établir les descendants du Béarnais. Il fallait, pour les écrivains, se soumettre à cette convention, ou s’en aller écrire hors de France. Les écrivains ont fini par rester,, et les rois absolus sont partis.
L’Académie a couronné dernièrement l’auteur qui avait eu l’idée de peindre « une province sous Louis XIV... » Mon ambition est moins vaste. Je n’aurais voulu peindre qu’une des familles provinciales qui forment dans l’unité historique d’une nation une individualité collective curieuse à étudier, comme jetant des reflets de clarté sur les autres.
Malheureusement, si je m’éloignais un instant de la ligne correcte de ITiistoire, je retomberais dans le roman historique, et les gens sévères considéreraient tout ce que je viens d’écrire comme imité d’une de ces longues préfaces où l’auteur de IVaverley fait dialoguer ensemble le capitaine C.lutterbuck et le révérend Jedédiath Clcisbolham.
ANGÉLIQUE
Je comprends ce système, si favorable aux préparations d’un récit... Aussi, je ne voyage jamais dans ces contrées sans me faire accompagner d’un ami, que j’appellerai, de son petit nom, Sylvain.
C’est un nom très-commun dans cette province, le féminin est le gracieux nom de Sylvie, illustré par un bouquet du bois de Chantilly, dans lequel allait rêver si souvent le poète Théophile de Viau.
C’est un garçon — je veux dire un homme, car il ne faut pas trop nous rajeunir ! — qui a toujours mené une vie assez sauvage, comme son nom. 11 vit dè je ne sais quoi dans des maisons qu’il se bâtit lui-même, à la manière des cyclopes, avec ces grès de la contrée qui apparaissent à fleur de sol entre les pins et les bruyères. L’été, sa maison de grès lui semble trop chaude, et il se construit des huttes eu feuillage au milieu des bois. Un petit revenu qu’il a de quelques morceaux de terre lui procure une certaine considération près des gardes, auxquels il paye quelquefois à boire. On l’a souvent suspecté de braconnage ; mais le fait n’a jamais pu être démontré. C’est donc un homme que l’on peut voir. Du reste, s’il n’a pas de profession bien définie, il a des idées sur tout comme plusieurs gens de ce pays, où l’on a, dit-on, inventé jadis les tournebroches. — Lui, s’est essayé plusieurs fois à composer des montres ou des boussoles. Ce qui le gène dans la montre , c’est la chaîne qui ne peut se prolonger assez... Ce qui le gêne dans la boussole, c’est que cela fait seulement reconnaître que l’aimant polaire du globe attire forcément les aiguilles; mais que, sur le reste, sur la cause et les moyens de s’en selvir, les documents sont imparfaits.
J’ai dit à Sylvain :
— Allons-nous à Chantilly?
Il m’a répondu :
— Non... Tu as dit toi-même hier qu’il fallait aller à Ermenonville pour gagner de là Soissons, visiter ensuit^ les
ruines du château de Longueval en Soissonnais, sur la limite de Champagne.
— Oui, répondis-je, hier au soir, je m’étais monté la tète à propos de cette belle Angélique de Longueval, et je voulais voir le château d’où elle a été enlevée par La Corbinière, en habits d’homme, sur un cheval.
— Es-tu sûr, du moins, que ce soit là le Longueval véritable, car il y a des Longueval et des Longueville partout... de même que des Bucquoy...
— Je n’en suis pas convaincu quant à ces derniers ; mais lis seulement ce passage du manuscrit d’Angélique :
* Le jour étant venu duquel il me devait quérir la nuit, je dis à un palefrenier qui avait nom Breton :
» — Je voudrais bien que tu nie prélasses un cheval pour envoyer à Soissons cette nuit quérir pour me faire un corps de cotte ; te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève... »
— 11 semblerait alors prouvé, me dit Sylvain, que le château de Longueval était situé aux environs de Soissons ; donc, ce ne serait pas le moment de revenir vers Chantilly* Ce changement de direction a déjà risqué de te faire arrêter une fois, parce que des gens qui changent d’idée tout à coup paraissent toujours des gens suspects...
En effet, un gendarme était venu à mon hôtel au dernier voyage que j’ai fait à Senlis, — je vous ai mandé ce détail, — et, apprenant que, sans passe-port, j’avais dit d’abord que j’irais du côté d’Ermenonville, et qu’ensuite j’avais pris ma place aux voitures de Chantilly, il menaça l’hôtesse d’une amende de vingt-cinq francs... Mais que tout cela soit oublié.
Cette aventure bien naturelle, puisque j’étais alors sans papiers, ne m’avait été gravée profondément dans l’esprit que parce que je me souvenais d’une exigence pareille qui a eu un résultat plus' grave pour une personne que je connais :
C’était un simple archéologue, qui, passant à L***, et at-
ANGÉLIQUE
tendant la voiture de Senlis pour revenir à Paris s’était arrêté à contempler une église du xm e siècle, dont le peu d’apparence est compensé par l’antiquité curieuse du monument.
Uu gendarme — ceci se passait, il y a plusieurs mois — le suivait des yeux dans ses observations, et remarquait surtout qu’il prenait des notes sur un calepin. Pendant une demiheure, il hésita à manifester ses soupçons; mais enfin, ne trouvant pas naturel qu’on restât une demi-heure à regarder une église, il se décida à lui frapper sur l’épaule et à lui demander ses papiers.
— Des papiers à L***? à trois lieues de Paris? dit l’archéo- . logue avec douceur.
— Vous n’en avez pas?... Suivez-moi chez le maire.
Ce n’était pas le maire de Meaux, — qui passe pour un homme lettré ; — le maire de L*** dit à l’archéologue :
— Que faisiez-vous devant cette église ?
— J’en constatais l’antiquité.
— Et vous preniez des notes ?
— Les voici.
— Je n’ai pas besoin de regarder vos notes ; ce ne sont pas là des papiers, et, puisque vous n’en avez pas d’autres, ces messieurs vont vous conduire devant le substitut de P***.
Il fut forcé de marcher jusque-là entre deux gendarmes.
Le substitut de P*** dit à l’archéologue, qui se plaignait d’un tel traitement :
— Ce que vous me dites de ce qu’a fait le maire à votre égard est tellement incroyable, que je n’en crois pas un seul mot. Il est impossible qu’un fonctionnaire municipal du département de l’Oise ait pu prendre sur lui de faire arrêter un homme qui regardait une église !
— Un chien regarde bien uu évéque ! dit le savant Parisien.
— Par conséquent, je vous considère comme encore plus suspect. On va vous conduire à Paris, puisque vous prétendez que vous y habitez, et, là, on avisera.
LES FAUX SAULFUERS
L’archéologue demanda une voiture, ayant déjà fait deux lieues à pied, ce qui est déjà désagréable à cause de l’accompagnement obligé des gendarmes; on est exposé à rencontrer des dames. Heureusement, il était arrivé dans la localité une voiture qui devait contenir et autres malfaiteurs, et qui se dirigeait sur Paris.
On y plaça l’archéologue. Cette voiture n’était pas encore construite d’après le système cellulaire, mais on avait les poucettes. Un seul voleur se trouvait déjà dans la voiture. Il était parfaitement assis sur les débris d’une botte de paille..., et dit au nouveau pendant qu’on attelait :
— Bonjour, vieux zigue!.,. Eh bien, on ne vous donne donc pas de paille?... Vous avez droit à la paille, pour vous asseoir* comme moi : il faut demander ça au conducteur!
L’archéologue ne répondit que par un rugissement, et voulut, au contraire, souffrir davantage, pour faire plus de honte au maire de L***.
A Paris, il reproduisit ses lettres et fut relâché.
Cette anecdote, complètement historique, n’indique que la sottise d’un maire de village, mais peut faire comprendre combien il est dans le caractère du fonctionnaire français d’abuser de l’autorité ; c’est ce qui amène peut-être des réactions en sens contraire.
Correspondance .
Vous m’envoyez deux lettrés concernant mes premiers articles sur l’abbé de Bucquoy. La première, d’après une biographie abrégée, établit que Bucquoy et Bucquoi ne représentent pas le même nom. A quoi je répondrai que les noms anciens n’ont pas d’orthographe. L’identité des familles ne s’établit que d’après les armoiries, et nous avons déjà donné celles de cette famille (l’écusson bandé de vair et de gueules de six pièces). Cela se retrouve dans toutes les branches, soit de Picardie, soit de l’Ile-de-France, soit de Champagne, d’où était
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l’abbé de Bucquoy. Longueval touche à la Champagne, comme on le sait déjà. — Il est inutile de prolongée cette discussion héraldique.
Je reçois de vous une seconde lettre qui vient de Belgique :
« Lecteur sympathique de M. Gérard de Nerval et désirant lui être agréable, je lui communique le document ci-joint, qui lui sera peut-être de quelque utilité pour la suite de ses humoristiques pérégrinations à la recherche de l’abbé de Bucquoy, cet insaisissable moucheron issu de l'amendement Riancey.
» Un abonné du National. »
« 156. Oliver de Wree, de vermoerde oorlogh-stuckcn van den vvoonderdadighcn velt-heer Carel de Longueval, grave van Bdsquoy, baron de Vaux. Brugge, 1625. — Ej. mengheldichten : fyghes noeper Bacchus-Cortryck. Ibid., 1625. — Ej. Venus-Ban. Ibid., 1625, in-12, oblong, vel.
« Livre rare et curieux. L’exemplaire est taché d’eau 1 . »
Je ne chercherai pas à traduire cet article de bibliographie flamande ; seulement, je remarque qu’il fait partie du prospectus d’une bibliothèque qui doit être vendue le 5 décembre et jours suivants, sous la direction de M, Uéberlé, 5, rue des Paroissiens, à Bruxelles. *
Et la lettre m’arrive le 15 !
J’aime mieux attendre la vente de Tgchener, qui, je l’espère, aura toujours lieu le 20.
I . La note imprimée est extraite d’un catalogue. Ainsi nous avons déjà cinq manières d’orthographier le nom de Bucquoy : voici la sixième : Busquoy.