‹ Œuvres complètes de Gustave FlaubertChapitre 140 sur 202 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

PAUL, JEANNETTE) portant à chaque braa un gros panier.

JEANNETTE, toute surprise.

Monsieur Paul ! . . .

PAUL

Jeannette!... Gomment se fait-t-il?(BUe dépose sur utabie

deux paniers, d'un air accablé.) Que vieUS-tUr faire à Paris?

JEANNETTE, après un silence.

Mais... vendre mon lait, monsieur.

Avec ces deux paniers-là!... et chez moi! (sue baisse u tMe sans répondre.) Tu mc cachcs quclquc chosc, Jeannette. •

JEANNETTE, défondant de la main un des paniers près d'elle.

Non, monsieur, je vous jure 1...

PAUL, éclairé par le geste de Jeannette. C'est là dedans alors? Qu'y a-tril ? (U relève U toile couvrant

le panier.) Dos foulards, mcs chcmiscs, tout mon linge!

u la regarde d'une façon sévère.

JEANNETTE, vivement.

Oh ! ne vous fâchez pas ! . . . Si vous le trouvez trop mal, je recommencerai.

Silence. — Elle baisse la této.

PAUL

Ainsi c'est M^ Jeannette qui était ma blanchisseuse I... Pourquoi ne pas l'avouer?

JEANNETTE, embarrastée.

C'est que...

PAUL

Eh bien? (Môme «iieaco. — A part) Comment?... Quand Dominique m'avait dit... Voyons l'autre...

JEANNETTE, rarrêtant par le bras.

Prenez garde de les casser !

Quoi donc?

JEANNETTE

Les œufs !

PAUL, examinant rintérienr du panier.

Des fruits... une galette... jusqu'à des petits pots

de crème! Et c'était... in nnterroge du regard; elle lui répond par un signe de tète afûrmaUf) pOUr moi ! JuSqu'à préSCUt,

en efiTet, je n'ai rien payé de ces choses ! — Ah ! je devine!... l'amitié de mon domestique me réduit aux charités d'une paysanne! (srauiement.) Remporte tout cela, Jeannette ! Je n'en veux plus ! Va-t'en !

JEANNETTE, pleurant.

Si j'avais su vous fâcher, je ne l'aurais pas fait!

PAUL, à part.

Elle pleure!. . Et, dans ma vanité imbécile, je la repousse!... Combien donc y en a-t-il d'un dévoue-

ment pareil? (Haut.) Non, reste! Pardonne-moi! C'est que je suis malade quelquefois !.,. Et il y a longtemps que tu Tiens ainsi tous les jours?

JEANNETTE

Depuis un mois bientôt !

PAUL

Et tu ne t'en vantes pas, toi!... Tu faisais le bien naïvement, dans la candeur de ton âme. (n lui prend lei main») Mais comme ta poitrine bat vite! Tu as de beaux yeux, ma Jeannette! (a part.) Je ne l'avais pas seulement regardée, sot que j'étais! Et ces pauvres petites mains, sais-tu qu'enfermées dans des gants de peau fine, plus d'une belle dame les envierait !

JEANNETTE

Vous êtes bien bon, monsieur.

PAUL, l'écartant d'elle. — A part.

Il faut pourtant que je trouve quelque chose à lui donner. (La contemplant de loin.) Mais cUc cst charmantc ! . . . Il y a sous ces vêtements simples une distinction, je ne sais quoi de pur, de fin... que je n'ai jamais vu!... Et celte douceur des attitudes, ce rayonnement dans le regard! Serait-ce! Pourquoi pas?... Jeannette?

JEANNETTE

Monsieur?

PAUL

Tu dois être lasse de ta condition? N'arrive-t-il jamais dans ton esprit des pensées qui te surprennent? Ne. sens-tu pas au fond de toi-même comme une sol-

licitation vers des destinées plus hautes? une envie de t'enfuir... quelque part... bien loin?

JEANNETTE

M'enfuir!... Et où ça?... Je ne connais pas les routes.

PAUL| avec nn geste de dépit. — A part.

Ehl c'est mon langage qu'elle n'entend pasi (Haut.) Dis-moi, quand tu es toute seule, dans les champs, à quoi penses-tu?

JEANNETTE

Dame! à rien.

PAUL

Cherche un peu.

JEANNETTE

Ah! si... Je pense aux vaches!... à la noire surtout, qui me suis comme un caniche. Et puis je regarde si les avoines poussent, et combien il y aura de boisseaux de pommes aux arbres.

PAUL

Mais... la nuit... dans tes rêves?...

JEANNETTE, riant.

Mes rêves?... Ah! bien oui. Je dors trop fort!

PAUL

Quels livres as-tu donc lus jusqu'à présent?

JEANNETTE

Je ne sais pas lire!... est-ce que j'ai eu le temps d'apprendre!... ni écrire non plus. Et je le regrette, allez ! Ça me serait si utile pour tenir les comptes !

PAULy à part.

Voilà tout!... c'est le fond. Certes, il ne manque pas de gentillesse ; mais ce serait si long à cultiver» que j'y renonce. (Riant amèrement.) Moi, qui avais cru un instant...

11 leite perdu dans det réflexiona.

JEANNETTE

Qu*avez-vous donc, monsieur Paul, que vous ne dites plus rien ? Tout à l'heure, vous parliez comme une musique. Je ne comprenais pas ; mais c'est égal, ça me plaisait, ça me plaisait...

PAUL, bmtquoment.

Bien, bieni (Appelant.) Dominique!... Je te remercie. Jeannette... Plus tard, dès que je le pourrai, je reconnaîtrai tes bons offices... et quand tu te marieras. . .

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