CORRESPONDANCE. CIX
Qu'en pensez-vous ?
Je suis en ce moment en grande correspon-dance avec Mme Brainne, qui prend les eaux de Plombières. Elle m'envoie des encouragements, des exhortations à la patience et à la gaieté. Mal-heureusement, je n'en profite guère. Je ne com-prends plus qu'un mot de la langue française, parce qu'il exprime le changement, la transfor-mation éternelle des meilleures choses et la dés-illusion avec énergie
L'amour des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que les événe-ments ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.
Je vous serre les mains et je vous embrasse, mon cher maître.
Donnez-moi des nouvelles de Bouvard et Pécuchet.
Paris, ce 21 août 1878.
Je ne vous écrivais point, mon cher maître, parce que je suis complètement démoli morale-ment. Depuis trois semaines j'essaye de travailler tous les soirs sans avoir pu écrire une page propre. Rien, rien. Alors je descends peu à peu dans des noirs de tristesse et de découragement dont j'au- CX CORRESPONDANCE.
rai bien du mal à sortir. Mon ministère me détruit peu à peu. Après mes sept heures de travaux ad-ministratifs, je ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui m'accablent l'esprit. J'ai même essayé d'écrire quelques chroniques pour le Gaulois afin de me procurer quelques sous. Je n'ai pas pu. Je ne trouve pas une ligne et j'ai envie de pleurer sur mon papier. Ajoutez à cela que tout va mal autour de moi. Ma mère, qui est retournée à Etretat depuis deux mois en-viron, ne va nullement mieux. Son coeur surtout la fait beaucoup souffrir, et elle a eu des syn-copes fort inquiétantes. Elle est tellement affai-blie qu'elle ne m'écrit même plus, et c'est à peine si, tous les quinze jours, je reçois un mot qu'elle dicte à son jardinier.
Elle compte toujours sur la visite de M. et Mme Commanville au commencement d'octobre et elle espère aussi que vous voudrez bien venir passer quelques jours près d'elle; cela la dis-trairait et lui ferait beaucoup de bien. J'attends pour demander mes quinze jours de congé que vous m'ayez répondu si vous pourrez, ainsi que Mme Commanville, être libre à cette époque.
Notre amie Mme Brainne ne s'amuse guère à Plombières. Elle m'écrit de temps en temps et je lui envoie beaucoup d'histoires qui ne sont pas toujours très convenables, mais qui, du moins, peuvent l'égayer.