‹ Œuvres completès de H. de BalzacChapitre 9 sur 14 · V.\)l) II. UVHB* WÈ»ES DB IJi VIB D£ PROTINGE · texte numérisé non relu

V.\)l) II. UVHB* WÈ»ES DB IJi VIB D£ PROTINGE

périorité nouvelle, et ce qu'elle avalerait dans le partage général de» pr^uits de la Presse. Finut, q/ai tixmvait en Lucien une m»e à exploiter; Lousteau, qui croyait avoir des droits sur lui, furent les seuls que le poète vit souriant Lousteau, qui avait déîà pris les allures d*un rédacteur en chef, frappa viveOMUt au|c carreaux du cabinet de Dauriat.

"^ Dans un moment* mon ami» lui réfiondit le libraire en levant k tête au-dessus 'des rideaux vests et en le reconnaissant

Le moment dura une heure, après laquelle Luden et son ami en* irèrent dans le sanctuaire.

•— < £b I bien, avez-vous pensé à TafErfre de notre ami? dit le nouveau rédacteur en ckef.

-^ Certes, dit Dauriat en se penchant suttanesquement dans son fauteuil. J'ai parcouru le recueil, je Tai fait lire, à un homme de goût, à un bon juge, car je n*ai pas la prélentiim de m'y connaître. M<M, mon ami, j'achète la gloire toute faite comme cet An§^s achetait l'amour. Vous ^es aussi f^nd poète que vous êtes joli garçon, mon petit, dit Dauriat Foi< d'honnête homme, je ik dtis pas de libraire, remarquez? vos sonnets sont magnifiques, on n'y lient pas le travail, ce qm est rare quandon a Tinspiraficin «t de la verve. SnfiB, vous savez. rifliier, une des qualités de la nouvelle école. Vos Marguerites sont un beau livre, mais ce n'est pas une affaire, et je nepeux m'occupa que de vastes jenlrqirises. Par conscience, je ne veux pas prendre vos sonnets, il me seradt impossible de les pousser, U n'y a pas assez ài gagner pour faire les dépenses d'an succès. D'ailleurs vous ne contimierazqns la poésie, votre livre est un livre isolé. Vous êtes jeune, jeune homme I vous m'qtportez Fêternel recueil des premiem vers que€ont au sortir du collège tons les gais de lettres, auqud ih tionnentttout d'âboid^ efréont ils se me» quent (Aus tard. Lousteau, votre ami, doit avoir on poème caché dans ses villes chaussettes. N'as-*tu pas un poème, Lousteau? dit Danrlat en jetimt sur ÉtianK un fin regard de compère.

-— £h! comment pourrais-^ éonire en prose? dit Lousteau.

*- £h! bien, vous le voyez, il ne m*en a jamais parié; ma» notre ami connaît la librairie et les affaires, reprit Daadat. Poor iQoi, la question, dit-il en câlinant Lucien, n'est pas de savoir a vous êtes un grand poète; vous avez beaucoup, mais beaucoup de mérite; si je commençais la librairie, je commettrais la faute de vous éditer. Mais d'abord, aujourd'hui, mes commanditaires et

aLusioNs pwBum : on uslasi^ uasâUR vb pbov. a paris. 291

mes bailleurs de loods me couperaient les vivres; il su^t que j'y aie perdu viQgt mille fi*aocs raaaôe dernière poor qu'ils ne veuillenl eoteudre à aucmie poésie, et ils sanit mes raaUre& Néanmoins la question n*est pas là. J'admets cpie vous soyez un grand poète» se»» rez-vous fécond? Pondre:&-voiis régniièremeot des sonnets? De» vieodrez-voQsdà vofais^es? JSerez-vousune afiaire?£hl bien, ppo,. vous «serez un délicieux prosateur; vous avez trop d'i^prit pour le gâter par des cbevilles, vous avez à gagner trente mille francs par an dans les journaux, et vous ne* les troqnarez pas contre trois mille bancs que vous donneront très-diffidlement vos jhémisticbes, vos 9trophes et autres ûcharades !

— Tous savez, Dauriat, que monâenr est du journal» dit Lousteau»

— Oui, répondit Dauriat, j'ai lu son arlicle ; et, dans son intérêt bien entendu, je lui refuse les Marguerites I Om, monsieur, je vous aurai donné plus d'argent dans six mois d'ici pour les articles que j'irai vons demander que pour votre poésie invendable l

— jEt la gloire ? s'écria Luden.

Dauriat et Lousteau se mirent à rire.

— Dam! dit Lousteau» ça conserve des illusions.

— La gloire, répondit Dauriat, c'est dix ans de pa^istance eit une alternative de cent mille francs de perte ou de gain pour le libraire. Si vous trouvez des fous qui impriment vos poésies, dans nn an d'ici vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le résultat de leur opération.

— Vous avez là le manuscrit? dit Lucien froidemwt

— Le voici, mon ami, répondit Dauriat dont les façons avec Lucien s'étaient déjà singulièrement édulcorées.

Lucien prit le rouleau sans regarder l'état .dans lequel était la fii elle, tant Dauriat avait l'air d'avoir lu les Marguerites. Il sortit avec Lousteau sans paraître ni consterné ni mécontent Dauriat accompagna les deux amis dans la boutique en parlant de son journal et de celui de Lousteau. Lucien jouait négligemment avec le mannscrit des Marguerites.

— Tu crois que Dauriat a lo ou fait lire tes sonnets? lui dit Etienne à l'oreille.

— Oui, dit Lucien, -^ Regarde les scellés.

Lucien aperçât l'encre et la ficelle dans un état de conjonction parfaite.

292 n. LlVBE^ SCftlIES DE LA VIE DE PBOVIIICE.

— Qael sonnet avez-Tous le plus particulièrement remarqoé? dit Lucien au libraire en pâlissant de colère et de rage.

— Ils sont tous remarquables, mon ami, répondit Dauriat, mais celui sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée fine et trè^-déliçate. Là, j*ai deviné le succès que votre prose doit obtenir. Aussi TOUS aî-je recommandé sur-le-champ à Finot Faites-nous des irticles, nous les payerons bien. Yoyez-vous, penser à la ^oire, ;*est fort beau, mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui oe présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.

Le poète sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas éclater, il était furieux. — £hl bien, enfant ^ dit Lousteau qui le suivit, sois donc calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des moyens. Veux-tu prendre ta revanche? ' '

A tout prix, dit le poète.

— Yoid un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner, et dont la seconde édition paraît demain; relis cet ouvrage et fais un article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan dont le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Une des manies de ces petits esprits est d'imagmer que, sous le soleil, il n'y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article dans le grand journal auquel il travaille.

— Mais que peut-on dire contre ce livre? Il est beau, s'écrn Lucien.

— Ha! cà, mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousi teau. Le livre, fût-il un chef-d'œuvre, doit devenir sous ta plume i Jae stupide niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine.

I — Mais comment?

^ — Tu changeras les beautés en défauts.

— Je suis incapable d'opérer une pareille métamorphose.

— Mon cher, voici la manière de procéder en semUable occuf- Tence. Attention, mon petit I Tu commenceras par trouver l'œuvre belle, et tu peux t'amuser à écrire alors ce que tu en penses. I^ public se dira : Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial Dès lors le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir à blâmer le système dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature française. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle pas l'intelligence du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de siècle en siècle, les écrivains français maintenaient r£urope dans la voie de

rahalyse , de rexamen philosophique , par la puissance da style Ht par la forme originale qa*il8 donnaient anx idées. Ici , tu places » ponr le bourgeois, un éloge de Voltaire, de Rousseau, de Didehxt» de Montesquieu , de Buffon. Tu expliqueras combien en France hi langue est impitoyable, tu proÙTeras qu'elle est un vernis étendusiir la pensée. Tu lâcheras des axiomes, conime : Un grand écrivain es France est toujours un grand homme , il est tenu par la langue à ton« jours penser ; il n*en est pas ainsi dans les autrespays, etc. Tu démolitreras ta proposition en comparant Rabener, un moralisa satirique aUeinand, à La Bruyèiie. Il n'y a rien qui pose un critiquer comme de parler d'un auteur étranger inconnu. Kant est le piédestal de 6011sin. Une lois sur ce terrain , tu lances un mot qui résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du dernier siècle, eu appelant leur littérature une littérature idéée. Armé de ce mot, tu jettes tous les morts illustres à la tête des auteurs vivants. Tu expiir qneras alors que de nos jours il se produit une nouvelle littérature où Ton abuse du dialogué (la plus facile des formes littéraires), et des descriptions qui dispensent de penser. Tu opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, deLesage, si substantiels, si incisiiSi, au roman moderne où tout se traduit par des images, et que Wal* ter Scott a beaucoup trop dramatisé. Dans un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. Le roman à la Waker Scott est un genre et non un système, diras-tu. Tu foudroieras ce genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées an laminoir, genre accessible à tous les esprits, grare où chacun peut devenir auteur à bon marché, genre que tu nommeras enfin la littérature imagée. Ta feras tomber cette argumentation sur Nathan, en démontrant (^'il est un imitateur et n'a que l'apparence du tal^t Lé grand style . serré du dixihuitième siècle manque à son livre, tu prouveras que l'auteur y a substitué les événements aux sentiments. Le mouvement n'est pas la vie ,.le tableau n'est pas l'idée ! Lâche de ces sentenceslà, le public tes répète. Malgré le mérite de cette œuvre, elle te pa-' raît alors fatale et dangereuse , elle ouvre les portes du Temple de la Gloire à la foule , et tu feras apercevoir dans le lointain une ar« mée de petits auteurs empressés d'imiter cette forme. Ici tu pour* ras te livrer dès-lors à de tonnantes lamentations sur la décadence du goût, et tu glisseras l'éloge de MM. Etienne, Jouy, Tissot, Gosse, Duval , Jay, Benjamin Constant , Aignan , Baour-Lormian , Ville* main , les coryphées du parti libéral napoléonien , sous la protection

!{9& n. LivBB, sGÈSBa db la vie bb pbovunhl

desquels se tromre le joarnal de Yemoo. Tu BKmtre» cette ^ rieuse phalange résistaot à riDvaskm des> raviantiqaes, tenant pour l'idée et le style contre Tiinage et le ba?ardage , condiraaot Fécole TQltairieane et s'qpposant à l'école anglaise et aDemande, de même que les Ax-sept oiatears de la Gaacbe comhattent pour la nation contre les Ultras de la Droite. Protégé par ces noms révérés de Tiinmense majorité des Français qoi sera toqoors pour l'Opposition 4e la Gancbe , ta peux écraser Nathan dont Tonvrage , qamqne renfermant des béantes sopérienres, donne en France droit de bourgeoisie à une littérature sans idées. Dès-lors , fl ne s*agit plus de Nathan ni de son livre , comprends-tu? mais de la gloire de la France. Le devoir des plumes honnêtes el courageuses est de s'opposer vivement à ces importations étrangères. Là , tu flattes l'abonné. Selon toi , la France est une fine commère , il n'est pas fiidle de la surprendre. Si le libraire a, par des raiscms dans lesquelles tu ne veux pas entrer, escamoté un succès , le vrai public a bientôt fait justice des erreurs causées par les cinq cents niais qui composent son avant-garde. Tu diras qu'après avoir eu le bonheur de vendre une édition de ce livre , le libraire est bien audacieux d'en faire une seconde , et tu regretteras qu'un si habile éditeur consaisse si peu les instincts du pays. Yoiià tes masses. Saupoudre-md d'espn^it ces raisonnements, relève-les par un petit filet de vinaigre , et Dauriat est frit dans h poêle aux articles. Mais n'oublie pas de lennitier en ayant l!air de (daindre dans Nathan l'erreur d'un homme à qui , s'il quitte cette voie* la littérature contemporaine devra de fcdks œuvres.

Lucien fut stupéfait en entendant parler Lousteau : à la parole do lonmaliste, il lui tombait des écailles des yeux , il découvrait des iérités littéraires qu'il n'avait même pas soupçonnées.

— Mais ce que tu me dis , s'écria-t-il , est plein de raison et de jvstesse.

— Sans cela, pourrais-tu battre en brèche le livre de Nathan? it I/)ustean. Voilà, mon petit, une première forme d'article qu'on

cmj^ie pour démolir un ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y a bien d'antres formules ! ton éducation se fera. Quand tu sms «faligé de parier absdument d'un homme que tu n'aimeras pas, ^pielquefois les propriétaires , les rédacteurs en chef d'un journal <ttt la main forcée, tu déploieras les négations de ce que nous apfdotts l'article de ionds. On met en tête de l'article , le titre du li-

ILLUSIONS PBRDU6» : Uff «fUiVD EOlttlfi DE PfiOV. A PARIS. 295

Ti^dont on veut que vous tous oecnpiez; oq commeoce par des coDsidérationa générales dans lesquelles on peut parler des Greea et des Romains, puis oa dit à la fin : Ces conudérations noua rameaent au livre de monsieur un tel, ipii sera la matière d'un second article. Et le second article ne parait jamais* On étonffe ainsi le livre entre deux promesses. Ici, tu ne fais pas ua article c(mtre Nathan , mais contre Dauriat; il faut un coup de pie« Sur un bel ouifrage, le pic n*entame rien, et il entre dans un mauvais livre ju$- ^'au cœur : au premier cas, il ne blesae que le libraire ; et dans le second, il rend service au public Ces formes de critique litté- «aire a'em(doieat également dans la critique politique.

La cruelle leçon d'Etienne ouvrait des cases dans L'imagination de Lucien qui comprit admirablement ce métier.

— Allons au journal, dit Lousteau, nous y trouverons nos amis» et noua conviendrons d'une charge à fond de train contre Nathan, et ça les fera rire, tu verras.

Arrivés rue Saint-Fiacre, ils montèrent ensemble à la mansarde ou se faisait le journal, et Lucien fut aussi surpris que ravi de voir l'espèce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de démolir le livre de Nathan. Hector Merlin prit un carré de papier , et il écrivit ces lignes qu'il alla porter à son journal.

On (mnonce une seconde édiùon du livre de monsieur Nathan. Nous comptions garder le silence sur cet ouvrage, mais cette apparence du sut:cès nous oblige à publier un article, moins sur f œuvre que sur là tendance de la jeune littérature.

En t^e des plaisanteries pour le mumérodu lendemain, Lousteau mit cette phrase.

»% le libraire Dauriat publie une seconde édition du livre de monsieur Nathan ? Il ne connaît donc pas le proverbe du Palais : Non bis in ideh. Honneur au courage fnalfieureuxl

Les pardes d'JÈtienne avaient été comme on flambeau pour Lu* cien, à qui le désir de se venger de Dauriat tintUeu de conscience et d'inspiration. Trois jours après, pendant lesquels il ne sortit pas de la chambre de Coralie où il travaillait au coin du feu, servi par Bérénice , et caressé dans ses moments de lassitude par l'attentive et silencieuse Coralie» Lucien mit au net un article critique, d'envi-

296 IL LIVBB , SCÈNBS DE LA VIB DE PBOVIIIGE.

ron trois colonnes, où il s'était élevé à ane hanteor surprenante. A courut au journal, il était neuf heures du soir, il y trouva les rédacteurs et leur lut son travail. Il fut écouté sérieusement. Félicien ne dit pas un mot, il prit le manuscrit et dégringola les escaliers

— Que lui prend-il 7 s*écria Lucien.

— Il porte Um article à l'imprimerie I dit Hector Merlin , c'est mi chefnd'œuvre où il n'y a ni un mot à retrancher, ni une Hgae à ajouter.

— Il ne faut que te montrer le chemin ! dit Lousteau.

^- Je voudrais voir k miue que fera Nathan demain en lisant cela , dit un autre rédacteur sur la figure duquel éclatait une douce satisfaction.

— Il faut être votre ami, dit Hector Merlin.

— C'est donc bien 7 demanda vivement Lucien.

— Blondet et Yignon s'en trouveront mal , dit Lousteau.

— Yoici, reprit Lucien, un petit article que j'ai broché pour vous, et qui peut, en cas de succès, fournir une série de compositions semblables.

— Lisez-nous cela, dit Lousteau.

Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la fortune de ce petit journal, et où en deux colonnes il peignait un des menus détails de la vie parisienne , une figure » un type, un événement normal, ou quelques singularités. Cet échantillon, intitalé: Les passants de PariSf était écrit dans cette manière neuve et originale où la prisée résultait du choc des mots , où le diquetis des adverbes et des adjectif réveillait l'attention. Cet article était aussi différent de l'article grave et profond sur Nathan , que les Lettres Persanes diffèrent de l'Esprit des Lois.

— Tu es né journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain, fats-en tant que tu voudras.

— Ah çà , dit Meriin, Dauriat est furieux des deux obus que nous avons lancés dans son magasin. Je viens de chez lui; il fulminait des imprécations , il s'emportait contre Finot qui lui disait t'avoir vendu son journal. Moi , je l'ai pris à part, et je lui ai coulé ces mots dans l'oreille : Les Marguerites vous coûteront cher ! D vous arrive un homme détalait, et vous l'envoyez promener quand nous l'accueillons à bras ouverts.

— Dauriat sera foudroyé par l'artide que nous venons d'entendre , dit Lousteau à Lucien. Tu vois , mon enfant , ce qu'est le jour-

ILLUSIONS PERDinBS : UM GRAKD HOMUE DE PROV. A PARIS. 297

nal? Mais ta Tengeance marche ! Le baron Cbâtelet est vena demander ce matin ton adresse, il y a eu ce matin nn articlr sanglant contre lui, Tex-beau a une tête faible, il est au désespoir. Tu n'as pas lu le journal? l'article est drôle. Vois? Convoi du Héron pleuré par la Seiche, Madame dé Bargeton est décidé* ment appelée Vos de Seiche dans le monde et Ghâtelet n'est plus nommé que le baron Héron.

Lucien prit le journal et ne put s'empêcher de rire en lisant ce petit chef-d'œuTre de plaisanterie dû à Yemou.

— Ils vont capituler, dit Hector Merlin.

Lucien participa joyeusement à quelques-uns des bons mots et des traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant, en racontant les aventures de la journée, les ridicules des camarades ou quelques nouveaux détails sur leur caractère. Cette conversation éminemment moqueuse, spirituelle, méchante mit Lucien au courant des mœurs et du personnel de la littérature.

— Pendant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais aller faire un tour avec toi, te présenter à tous les contrôles et à toutes les coulisses des théâtres où tu as tes entrées; puis nous irons retrouver Florine et Goralie au Panorama-Dramatique où nous folichonnerons avec elles dans leurs loges.

Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, il allèrent de théâtre en théâtre, où Lucien fut intronisé comme rédacteur, complimenté par les directeurs, lorgné par les actrices qui tous avaient su l'importance qu'un seul article de lui venait de donner à Goralie et à Florine, engagées, l'une au Gymnase à douze miUe francs par an, et l'autre à huit mille francs au Panorama. Ge fut autant de petites ovations qui grandirent Lucien à ses propres yeux, et lui donnèrent la mesure de sa puissance. A onze heures, les deux amis arrivèrent au Panorama-Dramatique où Lucien eut un air dégagé qui fit merveille. Nathan y était, Nathan tendit la main à Lucien qui la prit et la serra.

— Ah çà, mes maîtres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau, ▼DUS voulez donc m'enterrer?

— Attends donc à demain, mon cher, tu verras comment Lucien t'a empoigné ! Parole d'honneur, tu seras content Quand la critique est aussi sérieuse que celle-là, un livre y gagne»

Lucien était rouge de honte.

— Est-ce dur? demanda Nathan.

^98 II. LIVBS, SQÈKfiS DE LA m DE PBOVOICB.

— Cest grave, dit Lousteaa

— - Il n*y aura doue pa» de mal? reprit Nathan, fleotor Merlin disait au foyer du Vaudeville que j'étais échiné.

— Laissez-le dire, et attendez, s'écria Luden qui se sauva d^ns la loge de Goralie en anivant l'actrice au moment oà eUe quituit la scène dans son attrayant costume.

Le lendemain, au moment où Lucien déjeunait avec Cocalie, il entendit un cabriolet dont le bruit net 'dans sa rup-asses. solitaire annonçait une élégante voiture, et dont le cheval avait cette aMme déliée et cette manière d'arrêter qui tratiit la race pure. Dasafenêtre, Lucien aperçut en eOétle magnifique cheval aaf^ de Daiiriat, €t Dauriat qui tendait les guides à son groom avaot de descendre.

-^ C'est le libraire,. cria Lucien à sa maîtnesse. .

-^ Faites attendre, dit aussitôt Goialie à Bérénice^

Lucien sourit de l'aplomb de cette-jeune ûUe qui< s'identifiait à admirablement à s^s intérêts, et revint read>ni8ser avec une effusion vraie : elle avait eu de l'esprit La promptitude de Fimpertinent libraire, l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait à des circonstances presque entièrement, oubliées» tant le commerce de la. librairie s'est violemment transformé depuis quinze ans. Oe 1816 à 1827, époque à laquelle les cabinets, littéraires^ d-aboid établis pour la leaure des journaux, entnefkrirent de donner à lire les livres nouveaux moyennant une rétribution» et ou l'aggravation des lois fiscales, sur. la presse périodique fit créer l'ÀiuioBce, la librairie n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles insérés ou dans les feuilletons ou dans, le corps des journaux. Jus- ^'cn 1822, les journaux français paraissaient en feuilles d'une si médiocre étendue, que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petiia journaux d'aujourd'hui Pour, résister à la t}^ rannie des journalistes» Dauriat et Ladvocat» les premiers, inventèrent ces affiches par lesquelles il captèrent l'attention de Paris, en y déployant des caractères de fantaisie, des colorismes bisarres, des vignettes, etphis tard des lithographies qui firent de l'afliche un poème pour les yeux et souvent une déception peur hb boucse des amateurs. Les affiches devinrent si originales qu'un de ces maniaques appelés coUecttonneurs possède un reeieil ccnnplet des affiches parisiennes. Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres des boutiques et aux étalages des boulevards, mais plus tard étendu à la France entièi'e, fut abandonné poor TAnnonce. Néan-

ILLUSIONS PBBDmS : UN GRâN» HOHUB DB PBOV. A PARIS. 299

moins Taffiche, qui frappe encore les yeux qaaod TaniMmce et soo-» fent l^ceuYiie sont oubliées, subsistera toqours, ^rtont depms qB'on a tnNnnê le moyen; âe la peindre sur les murs*. L'annonce^ accessible à tmis moyenDant finance, et qui a coD?erti ktqpiatrième page des jounianx enmi champ aussi fertile pour le fisc que pour les spéculateuis, na^it sous les rigaemrs du timbre, de la poste et des cautionnements* Ces restrictions inventées du temps de mxmneor de VfllMe, qui aurait pu tuer alors les jbunumt en les vnlgjmsant, créèrent au contraire des espèces de privilèges en ren« dant la fondation d*un journal presque impossible. En. 1821, les journaux avaient donc droit de vie et de mort smr ks conceptions de la pensée et sur les entreprises de la librairie. Une annonce de quelques lignes insérée aux Faits-Paris se payait boniblemeat cher. Les intrigues étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction, et le soir sur le champ de bataiOe des imprimeries, à rheure où la mise en page décidait de l'admisâon ou du rejet de tel ou tel article, que les fortes maisons de librain» avaient àleur sdde un homme de lettres pour rédiger ces petits, articles où il fal*kdt faire entrer beaucoup d'idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement après l'insertion, restaient souvent pen*dant la nuit aux imprimeries pour voir mettre sous presse, soit les grands articles obtenus. Dieu sait comme! soit ces quelques lignes qni prirent depuis le nom de réclames. Aujourd'hui, les moeurs de la littérature et de la librairie ont si fort changé, que beaucoup de gens traiteraient de fables les immenses ^forts, les séductions, les lâchetés, les intrigues que la nécessité d'ôblenîr ces i^dames inspirait aux libraires, aux auteurs, aux martyrs de la gloire, à tous les forçats condamnés an succès à perpétuité. Diners, cajoleries , présents, tout était mis en usage auprès des journaUstes» L'anecdote suivante expliquera mieux que tontes les assertions l'étroite alliance de la critique et de la librairie.

Un homme de haut style et visant à devenir homme d'État, dans ces temps-là jeune, galant et rédacteurd'un grand jounral, devint le bien-aimé d'une fameuse maison de librairie; Un jour, un di* manche, à la campagne où l'opulent libraire fêtait les principaux rédacteurs des journaux , la maîtresse de la maison, alors jeune et jobe, emmena dans son parc l'illustre écrivain. Le premier commis» Aflemand froid, grave et méthodique, ne pensant qu'aux affaires, se pnHnenait un feuilletoniste sous le bras, en causant d'une

entreprise sar laquelle il le consultait ; la causerie les mène borsdn parc, ils atteignent les bois. Au fond d'un fourré, rAUemandToit quelque chose qui ressemble à sa patronne; il prend son lorgnon, foit signe au jeune rédacteur de se taire , de 8*ai aBer, et retourne lui-même avec précaution sur ses pas. — Qu'avez-Tous vu? loi demanda Técrivain. — Presque rien, répondit-iL Notre grand article passe. Demain nous aurons au moins trois colonnes aux Débats.

Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre de monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Stuarts était dans un magasin à Fétat de rt^gnoL Un seul article écrit par un jeune homme dans le Jmirnal des Débats fit vendre ce livre en une semaine. Par un temps où, pour lire un livré, il fallait Tacheter et non le louer, on débitait dix mille exemplaires de certains otivrages libéraux, vantés par toutes les feuilles de l'Opposition; mais aussi la contre-façon belge n'existait pas encore. Les attaques préparatoires des amis de Lucien et son article avaient la vertu d'arrêter la vente du livre dé Nathaih. Nathan ne souffrait que dans son ainour-propre, il n'avait rien à perdre, il était payé; mais Danriat pouvait perdre trente mille francs. £n effet le commerce de la librairie dite de nouveautés se résume dans ce théorème commercial : une rame de papier blanc vaut quinze francs, imprimée elle vaut, selon k succès, on cent sons ou cent écus. Un article pour ou contre, dans ce temps-là, décidait souvent cette question financière. Danriat, qui a¥ait cinq cents rames à vendre, accourait donc pour capituler avec Lucien. De Sultan , le libraire devenait esclave. Après avoir attendu pendant quelque temps en murmurant, en faisant le plus de brait pbssibk et parlementant avec Bérénice , il obtint de parler à Lucien. Ce fier libraire prit l'air riant des courtisans qaand ils entrent à h cour, mais mêlé de suffisance et de bonhomie.

— Ne vous dérangez pas, mes chers amours I dit-îL Sont-ils^entîls, ces deux tourtereaux! vous me faites l'effet de deux colombes! Qui dirait, mademoiselle, que cet homme, qui a l'air d'une jeune fiile, est un tigre à griffes d'acier qui vous déchire une réputation comme il doit déchirer vos peignoirs quand vous tardez à les ôten Et il se mit à rûre sans achever sa plaisanterie. Mon petit, dit-Jl en continuant et s'asseyant auprès de Lucien... Mademoiselle, je sois Dauriat, dit-il en s'ioterrompant

Le libraire jugea nécessaire de lâcher le coup de pistolet de êoù nom» en ne se trouvant pas assez bien reçu par Goralie.

— MoDsictur, avez-vous déjeuné, voulez-vous nous tenir compagnie? dit l'actrice.

— Mais oui , nous causerons mieux à table , répondit Dauriat D'ailleurs, en acceptant votre déjeuner, j*aurai le droit de vous avoir à diner avec mon ami Lucien, car nous devons maintenant être amis comme le gant et la main.

— Bérénice! des huîtres, des citrons, du beurré frais, et du vin de Champagne, dit Coralie.

— Vous êtes homme de trop d'esprit ponr ne pas savoir ce qui m'amène, dit Dauriat en regardant Lucien.

— Vous venez acheter mon recueil de sonnets? '

— Précisément, répondit Dauriat Avant tout, déposons les armes de pfUt et d'autre.

11 tira de sa poche un élégant portefeuille, prit trois billets de mille francs, les mit sur une assiette , et les offrit à Lucien d'un air courtisanesque en loi disant : — Monsieur est-il content?

— Oui, dit te poète qui se sentit inondé par une béatitude inconnue à l'aspect de cette somme inespérée.

Lucien se contint , mais il avait envie de chanter, de sauter, il croyait à la Lampe Merveilleuse, anx Enchanteurs ; il croyait enfin à son génie.

. — Atnsi^ les Marguerites sont à moi? dit le libraire. Mais vous n'attaquerez jamais aucune de mes puUications.

— Les Marguerites sont à vous, mais je ne puis engager ma plume, die est à mes amis, comme la leur est à moL

— Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes auteurs sont mes amis. Ainsi vous ne nuirez pas à mes affaûres sans que je sois averti des attaques afin que je puisse les prévenir.

— D'accord*

«- A votre gloire I dit Dauriat en haussant son verre.

— Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien. Dauriat ne se déconcerta pas.

— Mon petit, acheter les Marguerites sans les connaître est la plus belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six mois, vous serez un grand poète; vous aurez des articles , on vous craint, je n'aurai rien à faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui le même négociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas nloi qui ai changé, mais vous : la semaine dernière, vos sonnets

302 IL LIVAB , 8GÊHBS Iffi LA VIE DE PBOVnCE.

étaient pour moi oommedes feuilles de choux» ai^oard'hiii votre position en a fait des Messéniennes.

— £b ! Irien , dit Loeien que le plaisir saltaBesqœ d'avoir une belle fflaîtresse et q«e la certitude de son suooèt rendait raOtenr et adoraUeBient impertinent, si vous n*avez pas lo mes somets, vous avez lu mon article.

— Oui, mon ami, sans ceb serais-je venu si promptement? 11 est malheureusement très-beau, ce terrible article. Ah! vous-aves cm immense tatent, mon petiL Grofez-moi , profitez de la vogue, dit-il avec une bonhoone qui cachait la profonde impertinence do mot Mais avez-voinr reçu lejoumal, Tavez-^vons ta?

-^ Pas encore, dit Lucien, et cep^dant voilà la première fois que je publie un grand morceau de prose ; mais Hector l'aura fit adressa* chez moi, me Chariot

— TieM, lis, dk l>aimat en imitaM TSadma dans Haniias. Lucien prit la feuille que Goraïe loi arracha.

— A moi les prémices de viotre pkime, vons savez bien, dit-elle en riant

Damiat fut étrangement ftitteur et «ourtisan, fl cnôgaak Loden, il rinvita donc avec CoraMe à un grand cHner qu'il donnait anz journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manoscrit do Marguerites en disant à son poète de passer quand il lui plairait aux Galeries de Bois peur signer le traité qn'il tiendrait prêt Toiyours £dèle aox façons royades i^r lesquelles il essayait d'en imposer aux gens superficiels, et de passer phrtôt ponr un AMcène qne poor on libraire, il hksa les trois mille francs sans en prendre de reça, remisa la quittance offerte par Laden en faisant un geste de nondiaiaQce,'et partit eh baisant la main à Goralie.

— £h 1 bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces chiffonslà, si tu étais resté dans ton trou de la rue de Gluny à marauder dans tes bouquins de la biUiothèque Sainte-Geneviève? dit Gcmdie à Lucien qui bn avait raconté tonte son existence. Tiens, tes petits amis de la rue dès Quatre-Yents me font l'effet d'être de grandi Jobards I

Ses frères dn Génade étaient des Jobards! et Loden entendit cet arrêt en riant II ayait lu wa artide hnpriraé, il venait de goftter cette ineffable joie des anteurs, ce premier plaisk* d'amourfNTopre qui ne caresse Tesprit qu'une seule fois. Bn lisant et relisant :son «rtîde, il en sentait mlenx b portée et retendue. L'impression

ILLOSIOaiS PERDUES .* VS GRAND HOMME BR PROV. A PARIS. Z^

est aux manuscrits ce que- le théâtre est aux femmes, elle met eu ia , mière les beautés et les défauts; elle tue aussi bien qu'elle fait Tivre^ tme faute saute alors aux yeux aussi vivement que les belles pensées. Lucien enivré ne songeait plus à Nathan, Nathan était son mar-^ che-pied, il nageait dans la joie, il se voyait riche. Pour un enfant qui naguère descendait modestement les rampes de Beaulieu à^ AQgoulême, revenait à THoumeau dans le grenier de Postel où toute la famille vivait avec douze cents francs par an, la somme ap* portée par Dauriat était le Potose. Un souvenir» bien vif encore» mais que les continuelles jouissances de la vie parisienne devaient éteindre, le ramena «ur la place du Mûrier. U se rappela sa belle» sa noble sœur Eve, son David et sa pauvre mère; aussitôt il envoya Bérénice changer un billet^ et pendant ce temps il écrivit une petite lettre à sa famille ; puis il dépêcha Bérénice aux Messageries en craignant de ne pouvoir, s*il tardait, donner les cinq cents francs qu'il adressait^ sa mère. Pour lui, pour Goralie, cette restitution paraissait être une bonne action. L'actrice embrassa Lucien, elle ï% trouva le modèle des fils et des frères, elle le combla de caresses, car ces sortes de traits enchantent ces bonnes filles qui tontes ont le cœur sur la main.

— - Nous avons maintenant, lui dit-elle, un diner^tous les jouis pendant une semaine, nous allons faire un petit carnaval, tu as bien assez travaillé.

CoFalie,'eniemme qui voulait jouir de la beauté d'un bomme que toutes les femmes allaient lui envier, le ramena chez Stauh, elle ne trouvait pas Lucien assez bien habillé. De là, les deux amants allèrent au bois de Boulogne, et revinrent dîner chez madame du Val-Noble où Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupeaulx» Finot, Blondet, Yignon, le baron de Nudngen, Beaudenord, Philippe Bridau; Gonti le grand musicien, tout le monde des artistes, des âpôculateurs, des gens qui. veulent opposer de grandes émotions à de grands travaux, et qui tous accueillirent Lucien à mer-* veille. Lucien, sûr de lui, déployftS(»eEjprit comme s'il n'en faisait pas commerce, et fut proclamé homme fort, éloge alors à la mode entre ces demi-camarades.

— Oh! il faudra voir ce qu'il a dans le ventre, dit Théodore Gaillard à l'un des poètes protégés par la cour qui songeait à fonder un petit journal royaliste appelé plus tard le Réveil.

Après le dîner, les deux journalistes accompagnèrent leurs mal-

ZQk IL LIVRE, SCiHES DE LA VIE DE PROVINCE.

tresses à TOpéra, où Merlin avait oDe loge, et où toute la compagnie 5e rendit Ainsi Lucien reparut triomphant là où, quelques mois auparavant, il était lourdement tombé. Il se produisit au foyer donnant le bras à Merlin et à Blondet, regardant en face les dandies qui naguère Tavaient mystifié. Il tenait Ghâtdet sojdis ses pieds ! De MaN say, Yandenesse, Manerville, les lions de cette époque, échangèrent alors quelques airs insolents avec luL Certes, il avait été question du beau, de Télégant Lucien dans la loge de madame d*£spard, où Rastignac fît une longue visite, car la marquise et madame de Bap geton lorgnèrent Goralie. Lucien excitait-il un regret dans le cœur de madame de Bai^ton? Cette pensée préoccupa le poète : en voyant la Corinne d'Angoulême, un désir de vengeance agitait son cœur comme au jour où il avait essuyé le mépris de cette femme et de sa cousine aux Champs-Elysées.

— Êtes-vous venu de votre province avec une amulette? dit Blondet à Lucien en entrant quelques jours après vers onze heures chez Lucien qui n*était pas encore levé. Sa beauté, dit-il en montrant Lucien à Coralie qu'il baisa au front» fait des ravages depuis la cave jusqu'au grenier, en haut, en bas. Je viens vous mettre en réquisition, mon cher, dit-il en serrant la main au poète, hier, aux Italiens, madame la comtesse de Montcornet a voulu que je vous présentasse chez elle. Vous ne refuserez pas une fenmie diarmante, jeune, et chez qui vous trouverez Télite du beau monde?

— IS Lucien est gentil, dit Coralie, il n*ira pas chez votre comtesse. Qu*a-t-îi besoin de traîner sa cravate dans le monde? il s'y ennuierait

— Voulez-vous le tenir en charto-privée? dit Blondet Êtes-voos jalouse des fournies comme il £iut?

•^Oui( s'écria Coralie, elles sont pires que nous.

— Comment le sais- tu, ma petite chatte? dit Blondet

— - Par leurs maris, répondit-elle. Yoûs oubliez que j'ai eu de Harsay pendant six mois.

— Croyez-vous, mon enfant, dit Blondet, que je tienne beaucoup à introduire chez madame de Montcornet un homme aussi beau que le vôtre? Si vous vous y opposez, prenons que je n'ai rien dit Mais H s'agit moins, je crois, de femme, que d'obtenir paix et miséricorde de Lucien à propos d'un pauvre diable, le plastron de son journal. Le baron Châtelet a la sottise de prendre des articles aa sérieux. La marquise d'£spard» madame de Bargeton et le salon de

la comtesse de Montcomet s'intéressent au Héron , et j'ai promis de réconcilier Lanre et Pétrarqae.

— Ah ! s'écria Lucien dont toutes les veines reçurent un sang plus frais et qui sentit l'eniTrante jouissance de la yengeance satisfaite, j'ai donc le pied sur leur ventre ! Vous me faites adorer ma plume, adorer mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la pensée. Je n'ai pas encore fait d'article sur la Seiche et le Héron. J'irai, mon petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, ouï, j'irai, mais quand ce couple aura senti le poids de cette chose si légère! Il prit la plume avec laquelle il avait écrit l'article sur Nathan et la brandit. Demain je leur lance deux petites colonnes à la tête. Après, nous verrons. Ne t'inquiète de rien, Gorali^ : il ne s'agit pas d'amour, mais de vengeance, et je la veux complète.

— Voilà un homme ! dit Blondet Si tu savais, Lucien, combien il est rare de trouver une explosion semblable dans le monde blasé de Paris, tu pourrais t'apprécier. Tu seras un fier drôle, dit-il en se servant d'une expression un peu plus énergique, tu es dans la voie qui mène au pouvoir.

— 11 arrivera, dit Goralie.

— Mais il a déjà fait bien du chemin en six semaines.

— £t quand il ne sera séparé de quelque sceptre que par l'épaisseur d'un cadavre^ il pourra se faire un marchepied du corps de Goralie.

— Vous vous aimez comme au temps de l'âge d'or, dit Blondet Je te fais mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regar* dant Lucien, il est plein de choses neuves. Te voilà passé maître.

Lousteau vint avec Hector Merlin et Vemou voir Lucien, qui fut prodigieusement flatté d'être l'objet de leurs attentions. Félicien apportait cent francs à Lucien pour le prix de son article. Le journal avait senti la nécessité de rétribuer un travail si bien fait, afin de s'attacher l'auteur. Coralie, en voyant ce Ghapitre de journalistes, avait envoyé commander un déjeuner au Gadran-Bleu, le restaurant le plus voisin ; elle les invita tous à passer dans sa belle salle à manger quand Bérénice vint lui dire que tout était prêt Au milieu du repas, quand le vin de Ghampagne eut monté toutes les têtes, la raison de la visite que faisaient à Lucien ses camarades se dévoila.

— Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan 7 Nathan est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais tour à ta première publication. N*as-tu pas l'Archer de Gbar*

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