PANORAMA DRAMATIQUE
Première représentation de l'Alcade dans l'embarras , tmftroglio en trois actes. — Début de mademoiselle Florine.
— Mademoiselle Coralie. — Bouffé.
« On entre, on sort , on parle , on se promène, on cherche n quelque chose et l'on ne trouve rien , tout est en rumeur. L'al- « cade a perdu sa fille et retrouve son bonnet; mais le bonnet ne 9 lui va pas , ce doit être le bonnet d'un voleur. Où est le vo« 9 leur? Ou entre, on sort, on parle, on se promène, on cher* 9 che de plus belle. L'alcade finit par trouver un homme sans 9 sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui est satisfaisant pour 9 le magistrat, et non pour le public. Le calme renaît, l'alcade 9 veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied dans un grand 9 fauteuil d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade. L'Espagne » est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de grandes 3 manches, où se voient autour du cou des alcades, des fraises qui m sur les théâtres de Paris sont la moitié de leur place et de leur 9 gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard »- poussif, est Bouflé, Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur » qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les plus vieux vieillards.
• Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve, dans cette » ¥oix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un corps de 9 Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraie^ ou a pour
• que sa vieUlesse ne se communique comme une maladie conta- » gieuse. £t quel admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet,
• quelle bêtise importante \ quelle dignité stupide! quelle hésitation
250 JL LIVAB » SCÈNES DE LA VIB DE PHOVIRCE.
• judiciaire ! Gomme cet bomoie sait tnen qœ toot peut devenir al- » tematÎTement faux et vrai ! Gomme il est digne d*être le munsîge ù d'un roi constîttttioBBel ! A diaenK des dema«ies de TalcMlt; ,
• riaconnu l'interroge ; Bouffé répond» en sorte^que questioimé par » la réponse, Talcade écbircit tout par set demandes. Cette scène
• émineiament comique oè respire un paifum de Molière a mis la » salle en joie. Tout le monde estd*accord;DUHf je sois korsd'état de » vous dire ce qui est clair et ce qui est obscur : la fille de Fakade » était Ëi, représentée par «ne véritaUe AndalouBe^iKie Espagnole, » aux yeux espagnol» au teint espagnol,, à la latlle espa^oote, à la dé> » marche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec soi poignard » dans sa jarretière, son amour air cœur, sa croix au bout d'un ro- » ban sur la gorge. A la fin de Tacte, quelqu'un m'a demandé corn- » ment allait la pièce, je lui ai dit : £Ue a des bas> rouges à cohis » verts, un piedgi-and comme ça, dans des souliers rerais, et la plus » belle jambe de l'Andalousie ! Ah ! cette fiHe d'akade, «lie iiit ve- » nir l'amour à la bouche, elle vous donne des désirs horribles, on s a esvie de samter dessss la scène et de lui offrir sa chaumière et » son cœur, ou trente mifte livres de rente et sa plume. Cette An- » datouse est la plus b^ actrice de Pari& GoraKe , puîsqn'H Ssnit » l'appeler par son SFom, est capable d'être comtesse ou grisette, oa » ne sait sous queie forme elle pknrait davantage. Elle sera ce » qu'elle voudra être , elle est née pour tout faire, n'est-ce pas ce » qu'il y a de mieux à ^re d'une actrice au boulevard?
« Au second acte est arrivée une Espagnole de Pans, avec sa fi- » gure de camée et ses yeux assassins. J'ai demaaidé à mon tour B d'eu elle venait, on m'a répondu qu'elle sortait delà couMsse et se » nommait mademoiselle Florine; mais, ma M, je n'en ai rien pu » croire, tent elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans » son ammir. Cette rivde de k fiHe de l'Alcade est la fenofme d'un » seigneur taillé dans le manteau d'Almaviva, oà il y a de l'étoile » pcmr cent grands seigneurs du boulevard. Si Florine n'avait c » bas rouges à coins verts, ni souliers vernis , eHe avait une mao • » tiHe, un voile dont elle se servait admirsèlement, la grande dame » qu'elle est! Elle a frit voir à mervdlle que la tigresse peut deve-
• nir chatte. J'ai compris qu'il y avait là quelque drame de jalon- » sie, aux mots piquants que ces deux Espagnoles se sont dits: Pois, » qufflsd tout allait s'arranger, la bêtise de l'alcade a tout rebrouîK. » Tout ce monde de flambeaux, de rldies, de vdets , de Figaros,
ILLUSIONS PERDUES : UN GRARD HOMME DE PAOV. A PARIS. 25î
D de seigneurs, d'alcadcs, de filles et de femmes, s'est remis à cher- » cher, aller, venjr, tourner. L'intrigue s'est alors renouée et je^a^ » laissée se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'bet» » reuse Coralie, m'ont entortillé de nouveau dans les plis de leur » basquine , de leur mantille , et m'ont fourré leurs petits pied^ V dans l'ceil.
• J'ai pu gagner le troisième acte sans avoir fbit de malheur, san^k. avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni scan^. » dalisé la salle, et je crois dès lors à la puissance de la morale pu- » Mique et religieuse dont on s'occupe à la Chambre des Députés. J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux fem^ mes sans en être aimé , ou qui en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les alcades ou que les alcades n'aiment pas ; mais qui» à coup sûr, est un brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-même ou Dieu, comme pis-aller, car il se fait moine. Si vous voulez ea savoir davantage, allez au Panorama-Dramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu'il faut y aller une première fois pour se^ faire à ces triomphants bas rouges à coins verts , à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux qui filtrent le soleil, à ces finesses de femme parisienne déguisée en Andalouse, et d'Andalouse dé* guisée en Parisienne ; puis une seconde fois pour jouir dé la pièce qui fait mourir de rire sous forme de vieillard, pleurer sous forme de seigneur amoureux. La pièce a réussi sous les deux espèces. L'auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur un de no& grands poètes, a visé le succès avec une fille amoureuse dans chaque main ; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en émoL Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit que Fauteur. Néanmoins quand les deux rivales s'en allaient, ou trou* vait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement l'excellence de la pièce. L'auteur a été nommé au milieu d'applaudissements qui ont^onné des inquiétudes à l'architecte de la salle ; mais l'auteur, habitué à ces mouvements du Yésuve avink qui bout sous le lustre , ne tremblait pas : c'est M. Du Brud. Quant aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de S6ville qui a trouvé grâce devant les pères du concile autrefois , er que la censure a permis, malgré la lasciveté des poses. Ce boléro suffit à attirer tous les vieillards qui ne savent que faire de leur reste d'amour, et j'ai la charité de les avertir de tenir le verre de^ leur lorgnette très-lin^>ide. •
252 IL LIVKE, SCÈNES DE LA ViE DE PAOVIKGB.
Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans le journalisme par la révélation d'une manière neuve et originale, Lousteau écrivait un article , dit de mœurs , intitulé Yex-beau, el qui commençait ainsi :
a Le beau de l'Empire est toujours un homme long et mince» » bien conservé, qui porte un corset et qui a la croix de la Légion- » d'Honneur. Il s'appelle quelque chose comme Potelet; et, pour » se mettre bien en cour aujourd'hui , le baron de l'Empire s'est » gratifié d'un du : il est du Potelet, quitte à redevenir Potelet en » cas de révolution. Homme à deux fins d'ailleurs comme son nom, » il fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glop rieux, l'utile et l'agréable porte- queue d'une sœur de cet homme » que la pudeur m'empêche de nommer. Si du Potelet renie son » service auprès de l'Altesse impériale, il chante encore les roman- » ces de sa bienfaitrice intime... »
L'article était un tJssu de peraonnalités comme on les faisait à cette époque. 11 s'y trouvait entre madame de Bargeton, à qui le baron Châtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallèle bouffon qui plaisait sans qu'on eût besoin de connaître les deux personnes desquelles on se moquait Châtelet était comparé à un héron. Les amours de ce héron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles, eut, comme on sait, un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain , et fut une des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la Presse. Une heure après. Blonde! , Lousteau, Lucien revinrent au salon où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes, les trois négociants, le directeur du théâtre , Finot et les trois auteurs. Un apprenti, coifTé de* son bonnet de papier, était déjà venu chercher la copie pour le journal.
— Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien , dit-iL
— Tiens, voilà dix francs, et qu'ils attendent, répondit Finot.
— Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soulographie, ^x adieu le journal
— Le bon sens de cet enfant m'épouvante, dit Finot
Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir i ce gamin que les trois auteurs entrèrent Blondet lut un article excessivement spirituel contre les romantiques. L'article de Lousteau fit rire« Le duc de Rhétoré recommanda , pour ne pas trop indi^
))oser le fauboui^ Saint-Gerraaio, d'y glisser un éloge indirect pour «nadame d*Espard.
— Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot à Lucien* Quand Lucien, qui tremblait de peur, eu^fini, le salon retentis*
fut d'applaudissements, les actrices embrassaient le néophyte, les trois négociants le serraient à Tétouffer, Du Bruel lui prenait la main et avait une larme h l'œil , enfin , le directeur l'invitait à dîner.
— Il n'y a plus d'enifants, dit Blondet Gomme monsieur de Chateaubriand a déjà fait le mot ^enfant sublime pour Victor Hugo, je suis obligé de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d'esprit , de cœur et de style.
— Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant Etienne et loi jetant le fin regard de l'exploitateur.
— Quels mots avez-vous faits ? dit Lousteau à Blondet et il Du Bruel.
— Voilà ceux de Du Bruel ,^ dit Nathan.
*/ En voyant combien monsieur le vicomte d'A
occupe le public, monsieur le vicomte Démosthène a dit hier : — Ils vont peut-être me laisser tranquille.
** Une dame dit à un Ultra qui blâmait le discours de monsieur Pasquier comme continuant le système de Decazes : — Oui, mais il a des mollets bien monarchiques,
— Si ça commence ainsi , je ne vous en demande pas davantage ; tout va bien^ dit Finot. Cours leur porter cela , dit-il à l'apprenti. Le journal est un peu plaqué, mais c'est notre meilleur numéro , dit-il en se tournant vers le groupe des écrivains qui déjà regardaient Lucien avec une sorte de sournoiserie.
— Il a de l'esprit, ce gars-là, dit Blondet
— Son article est bien, dit Claude Vignou.
— A table ! cria Matifat.
Le duc donna le bras à Florine , Coralie prit celui de Lucien, et a danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre le ministre allemand.
— Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le baron Châtelet , qui est , dit-on , nommé préfet de la Charente et makre des requêtes.
— Madame de Bai^eton a mis Lucien à la porte comme un àroie , dit Lousteau.
-^ Un si beau jeune homme ! fit le mioîstra.
25/i II. LIVBS, SCÉHBS DB LA VIE DE PROVIHCB. '
Le souper, servi dans une argenterie neuve , dans une pcMrcdaine de Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnifioenoe cossue. €hevet avait fait le souper, ks vins avaient été choisis par le plus ftmenx négociant dn«qnai Saint-Bernard, ami de Gamusot , de Matifat et de Gardot Luden, qui vit pour la première fois le luxe parisien fonctionaant , marchait ainsi de surprise en surprise , et cachait son étonnement en homme d'esprit, de cœur et de style qu'il était, selon le mot de Blondet
En traversant le salon , Goralie avait dit à l'oreille de Florine : ^— Fais-moi si bien griser Gamusot qu'il soit obligé de rester en- ^kMrmi chez toi.
— Tu as donc fait ton journaliste? répondit Florine.
— Non, ma chère, je l'aime I répliqua Goralie en faisant un admirable petit mouvement d'épaules.
Ges paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien , apportées par le cinquième péché capital. Goralie était admirablement bien habillée, et sa toilette mettait savamment en relief ses beautés spéciales; car toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa robe, comme celle de Florine, avait le mérite d*étre d'une délicieuse étoffe inédite nommée moitëseline de soie, dont la primeur appartenait pour quelques jours à Gamusot , l'une des providences parisiennes des fabriques de Lyon, en sa qualité de chef du Gocond'Or. Ainsi l'amour et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, rehaussaient les séductions de l'heureuse Goralie. Un [Saisir attendu, et qui ne nous échappera pas, exerce des séductions immenses sur les jeunes gens. Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout l'attrait des mauvais lieux, peut-être est-elle le seoret des longues fidélités? L'amour pur, sincère, le premier amour enfin , joint ï l'une de ces rages fantasques qui piquent ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la grande beauté de Lucien , donnèent l'esprit du cœur à Goralie.
— Je t'aimerais laid et malade I dit-elle à l'oreille de Lucien en H* mettant à table.
Quel mot pour un poète ! Gamusot disparut et Lucien ne le vit ^•plns en voyant Goralie. Était-ce un homme tout jouissance et tout sensation , ennuyé de la monotonie de la province , attiré par lés abîmes de Paris, lassé de misère, harcelé par sa continence forcée, latigué de sa vie monacale rue de Gluny, de ses travaux sans résultat^ qui pouvait se retirer de ce festin briHant? Lucien avait un
ILLUSIO^i^ PERDUES : UN GRAND IIOMMB DE PROV. A PARIS. 255
pîfd dans le lit de Goralie, et Tantre dans la glu du Journal, au-de-' vant duquel il avait tant couru sans pouvoir le joindre. Après tant de factions montées en vain me du Sentier, il trouvait le Journal attablé, buvant frais, joyeux, bon garçon. Il venait d*être vengé de toutes ses douleurs par un article qui devait le lendemain même percer deux cœurs où il avait voulu mais en vain verser la rage et la douleur dont on l'avait abreuvé. £a regardant Lousteau, il se disait : — Voilà un ami ! sans se douter que déjà Lousteau le craignait comme un dangereux rival. Lucien avait eu le tort de montrer tout son esprit : un article tenie Teût admirablement servi Blondet contre-balança Tenvie qui dévorait Lousteau en disant à Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand il était de cette force-là. Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau qui résolut de rester Tami de Lucien et de s'entendre avec Finot pour exploiter un nouYeau-venu si dangereux en le maintenant dans le besoin. Ce fut un parti pris rapidement et compris dans toute son étendue entre ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille à oreille.
— Il a du talent
— Il sera exigeant
— Oh!
— Bon!
— Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes français « dit le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en regardant Blondet qu'il avait vb chez la comtesse de Montcornet. Il y a un mot de Blucher que vous êtes chargés de réaliser,
— Quel mot? dit Nathan.
— Quand Blucher arriva sur les hauteurs -de Montmartre avec Saacken, en 181 /i, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal pour vous, Saacken , qui était un brutal , dit : Nous allons donc brûler Paris ! — Gardez- vous en bien j la France ne mourra que de ça ! répondit Blucher en montrant ce grand chancre qo*jls voyaient étendu à leurs pieds , ardent et fumeux , dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de ce qu'il n'y a pas de journaux clans mon pays, reprit le ministre après une pause. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce petit bonhomme coiffé de f^apier, qui, à dix ans, possède la raison d'un vieux diplomate. Aussi , ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des Ii(ms et des pai^thèrcs qui nie font l'honneur de velouter leurs patte;;».
— Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver à
PEurope que votre excellence a vomi un serpent ce soir, qn'eile a manqué l'inoculer à mademoiselle Tullia , la plus jolie de nos danseuses, et là-dessus faire des commentaires sur Eve, la Bible , le premier et le dernier péché. Mais rassurez-vous , vous êtes notre hôie.
— Ce serait drôle, dit Finot
— Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tons >es serpents trouvés dans le cœur et dans le corps humain pour arriver au corps diplomatique, dit Lousteau.
— Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises à Teau- de-vie, dit Vernou.
— Tous finiriez par le croire vous-même , dit Yignon au diplomate.
— Le serpent est assez ami de la danseuse, dit Du Bruel.
— Dites d'un premier sujet , reprit Tullia.
— Messieurs, ne réveillez pas vos griffes qui dorment , s'écria le duc de Rhéloré.
— L'influence et le pouvoir du journal n*est qu'à son aurore, dit Finot, le journalisme est dans l'enfance, il grandira. Tout, dans dix ans d'ici, sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout
— Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant FinoL
— C'est un mol , dit Claude Vignon.
— Elle fera des rois, dit Lousteau.
— Et défera les monarchies, dit le diplomate.
— Aussi , dit Blondet , si la Presse n'existait point , faudrait-il ne pas l'inventer ; uiûis la voilà , nous en vivons.
— Vous en mourrez , dit le diplomate. Ne voyez-vous pas que la supériosilé des masses, en supposant que vous les éclairiez , rendra la grandeur de l'individu plus diOicile ; qu'en semant le raisonnement au cœur des basses classes , vous récolterez la révolte , et 'iue vous en serez les premières victimes. Que casse- t-on à Pari» «|uaud il y a une émeute ?
— Les réverbères, dit Nathan; mais nous sommes trop modestes pour avoir des craintes, nous ne serons que fêlés.
— Vous êtes un peuple trop spirituel pour permettre à un gou- V'?rjaement de se développer, dit le ministre. Sans cela vous recominenceriez avec vos plumes la conquête de l'Europe que votre épée n'a pas su garder.
ILLrSIOXS PERDUES .' VN GRAND HOMUE DE PROV. A PARIS. 251
— Les journaux sont un mal» dit Claude V^non. On pouvait otîliscr ce mal, mais le gouvernement veut le combattre. Une lutte s'ensuivra. Qui succombera? voilà la question.
— Le gouvernement, dit Bbndet, je me tue à le crier. En France, Tesprit est plus fort que tout, et les journaux ont de pins que Tcsprit de tous les hommes spirituels, l'hypocrisie de Tartufe.
— Blondet! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin : il y a des abonnés ici.
— Tu es propriétaire d'un de ces entrepôts de venin, tu dois avoir peur; mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique j'en vive!
— Blondet a raison , dit Claude Vignon. Le Journal au lien d'être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis; de moyen, il s'est fait commerce; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où Ton vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un journal des bossus, il prouverait soir et malin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n'est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins; ils tueront les idées, les systèmes, les bommes, et fleuriront par cela môme. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit eoupable. Je serai moi Vignon, vous serez toi Lousteau, toi Blondet» toi Finot, des Aristide, des Platon, des Caton, des hommes de Plutarque ; nous serons tous innocents, nous pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention : Les crimes coUec- Hfs n'engagent personne. Le journal peut se permettre la conâuiie la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement.
— Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit Du Bniel, il en prépare.
— - Bah! que peut la loi contre l'esprit français, dit Nathan, le plus subtil de tous les dissolvants.
— - Les idées ne peuvent être neutralisées que par des idées, rc* prit Yignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls étouffer le génie français dont la langue se prête admirablement à l'allusion, à It double entente. Plus la loi sera répressive, plus l'esprit éclatera» cou. UL'M. T. viii. 17
258 II* LIVBE, SCÈHBft DB LA VIE DE PROVnCB.
comme la vapear dans une macbiae à soupape. Ainsi, le roi fait du bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tool fait, et réciproquement. Si le journal invente une inUme calomnie, on la lui a dite. A l'individu qui se plaint, il sera quitte pour demander pardon de la liberté grande. S'il est traîné devant les tribu* laux, il se plaint qu'on ne soit pas venu lui demander une rectifia Dation; mais demandez-la-lui? il la refuse en riant, il traite son crime de bagatelle. En6n il bafoue sa victime quand elle triomphe. S'il est puni, s'il a trop d'amende à payer, il vous signalera le pbd* gnant comme un ennemi des libertés, du pays et des lumières. It dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment it est le plus honnête homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles! ses agresseurs, des monstres ! et il peut en un temps donné faire croire ce qu'il veut à des gens qui le lisent tous les jour& Puis rien de ce qui lai déplaît ne sera patriotiqqe, et jamais il n'aura tort. Il se servira de la religion contre la religion , de la charte contre le roi; il bafouera h magistrature quand la magistra» ture le froissera; il la louera quand elle aura servi les passions populaires. Four gagner des abonnés, il inventera les fables les plus émouvantes, il fera la parade comme Bobèche. Le journal servirait son père tout cru à la croque au sel de ses plaisanteries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser son public. Ce sera l'acteur mettant les cendres de son fils dans l'urne pour pleurer véritablement, la maîtresse sacrifiant tout à son ami.
^- C'est enfin le peuple in-folio, s*écria Blondet en interrompant Yjgnon.
— Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Yignon, il bannira de son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Noos verrons les journaux, dirigés d'abord par des hommes d'honneor» tomber plus tard sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des épiciers qui auront de l'argent pour arheter des plumes. Noos voyons déjà ces choses*làl JVlais dans dis ans le premier gamin sorti du collège se croira un grand homme» il montera sur la colonne d'un journal pour souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais que, sous un gouvernement élevé par elles* les feuilles de l'Opposition battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles qui se tait
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aujourd'hui contre celui du roi) ce même gouvernemoot au m»^ ment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de concessions aux journalistes, jilus les journaux seront exigeants. Les journalistes panrenus seront remplacés, par des journalistes aiïamés er. pauvres. La plaie est incurahie,, elle sera.de plus en plus malfgie^ de plus en plus insolente ; et plus le mal sera grand, plus il senst toléré, jusqu'au jour où la confusion se mettra dans les jpurnaicc: par leur abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tanE que nous sommes, que les journaux iront plus loin que les rois eut ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spéculations^ et en calculs, qu'ils dévoreront nos intelligences à.veudie tous les^ matins leur trois-six cérébral ; mais nous y écrirons tous, commc*^ ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu'ils jr mourront. Voilà là -bas, à côté de Coralie, un jeune homme.^ comment se nomme-t-il? Lucien ! il est beau, il est poète, et» cc^ qui vaut mieux pour lui, homme d'esprit; eh! bien, il entrai» dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée appelés jour-naux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera son cerveau^ il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés anonymes qoi^ dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les pillages, les^. incendies, les revirements de bord dans la guerre des condoiîierL. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque b&am génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le lai»^ seront mourir de faim s'il a soif, et de soif s'il a faim.
— Merci, dit Finot
— Mais, mon Dieu , dit Claude Yignon, je savais cela, jje siw dans le bagne, et l'arrivée d'un nouveau forçat me fait plaisiiv Blondet et moi, nous sommes plus forts que messieurs tels et teb^ qui spéculent sur nos talents, et nous serons néanmoins toujours exploités par eux. Nous avons du cœur sous notre intelligence, il noo» manque les féroces qualités de l'exploitant Nous sommes paresseux, contemplateurs, méditatifs, jugeurs : on boira notre cervelir: et l'on nous accusera d'inconduiie!
— J*ai cru que vous seriez plus drôles, s'écria Florlne.
— Florine a raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies pn^ bUqoes à ces charlatans d'hommes d'État Comme dit Charlet : Cra>^ cher sur U vendange? jamais!
— Savez-vous de quoi Vignon me fait l'effet? dit Lousteau em montrant Lucien, d'une de ces grosses femmes de la rue du Péli-
can, qui dirait à un collégien : Mon petit, ta es trop jeune poa Tenir ici
Cette saillie fit rire, mais elle plut à Coralie. Les négociants bu- Taient et mangeaient en écoutant
-> Quelle nation que celle où il se rencontre tant de bien et font de mal! dit le ministre an duc de Rhétoré. Messieurs, vous êtes dci prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner.
Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne ^iianquait à Lucien sur la pente du précipice où il devait tomber. B*Arthez avait mis le poète dans la noble voie du travail en réveilbàl le sentiment sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau ^i-même avait essayé de Téloigner par une pensée égoïste, en lui dépeignant le journalisme et la littérature sous leur vrai jour. Lusien n'avait pas voulu croire à tant de corruptions cachées ; mais il entendait enfin des journalistes criant de leur mal, il les voyait à Fœuvre, éventrant leur nourrice pour prédire l'avenir. 11 avait pendant cette soirée vu les choses comme elles sont. Au lieu d'être saisi d'horreur à l'aspect du cœur même de cette corruption parisienne si bien qualifiée par Blucher, il jouissait avec ivresse de cette société spirituelle. Ces hommes extraordinaires sous Fannure damasquinée de leurs vices et le casque brillant de leur froide analyse, il les trouvait supérieurs aux hommes graves et sérieux du Cénacle. Puis il savourait les premières délices de la richesse, il était sous le charme du luxe, sous l'empire de la bonne chère; ses instincts capricieux se réveillaient, il buvait pour la première fois des vins d'élite, il faisait connaissance avec les mets exquis de la haute cuisine; il voyait un ministre, un duc et sa dansen^e, mêlés aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir ; il sentit une horrible démangeaison de dominer ce monde de ix)is, il se trouvait la force de les vaincre. Enfin, cette Coralie qu'il venait de rendre heureuse par quelques phrases, il l'avait examinée à la lueur lies bougies du festin, à travers la fumée des plats et le brouillard de l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle! Cette fille était d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de Paris. Le Cénacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber sous une tentation si complète. La vanité particulière aux auteurs venait d'être caressée chez Lucien par des connaisseurs, il avait été loué par ses futurs rivaux. Le succès de son article et la conquête de Cofalie étaient doux triomphes à tourner une tête moins jeune que la
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sienne. Pendant cette discussion, tout le monde avait remarquable* meut bien mangé, supérieurement bu. Lousteau, le voisin de Cimusot, lui versa deux ou trois fois du kirsch dans soip vin, sansque personne y fit atlention, et il stimula son amour-propre pour Ten* gager à boire. Cette manœuvre fut si bien menée, que le négociaot ne s'en aperçut pas, il se croyait dans son genre aussi malicieux que les journalistes. Les plaisanteries acerbes commencèrent au moment - où les friandises du dessert et les vins circulèrent. Le diplomate, en homme de beaucoup d'esprit, fit un signe au duc et à la danseuse dès qu'il entendit ronfler les bêtises qui annoncèrent cfaes ces hommes d'esprit les scènes grotesques par lesqm "as fioisr sent les orgies, et tous trois ils disparurent Dès que Camusot eut perdu la tête, Coralie et Lucien qui, durant tout le souper, se «comportèrent en amoureux de quinze ans, s'enfuirent par les e»* caliers et se jetèrent dans un fiacre. Comme Camusot était sous h table, Matifat crut qu'il avait disparu de compagnie avec l'actrice; il laissa ses hôtes fumant, buvant, riant, disputant, et suivit Floriae quand elle alla se coucher. Le jour surprit les combattante^ ou plutôt Blondet, buveur intrépide, le seul qui pût parler et qiâ proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux doigts de rose.
Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisienues ; il jouissait bien encore de sa raison quand il descendit les escaliers, mais le grand air détermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme de chambre furent obligées de monter le poète au premier étage de la belle maison où logeait l'actrice, rue de Vendôme. Dans l'escalier, Lucien faillit se trouver mal, et fut ignoblement malade.
— Vite, Bérénice, s'écria Coralie, du thé. Fais Ai thé !
— Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jainab tant bu.
— Pauvre enfatU ! c'est innocent comme un agneau, dit Bérénice, Bérénice était une grosse Normande aussi laide que Coralie était
beUe.
Enfin Lucien fut mis à son insu dans le lit de Coralie. Aidée par Bérénice, l'actrice avait déshabillé avec le soin et l'amour dSane mère pour un petit enfant son poète qui disait toujours : — C'est rien ! c'est l'air. Merci, maman.
— Comme il dit bien maman! s'écria Coralie en le baisant dam les cheveux.
— Quel plaisir d'aimer un pareil ange» mademoiselle, et où 1'»-
982 n. Livras, scfÈnes db ia% vtE de nioviiiCB.
ic'rous i^ché? Je ne croyais pas qu'il pât exister un homme aussi jéiî q«e TOUS êtes belle, dit Bérénice.
XsGÎen'TOiikit dormir, il ne savait où il 'était et ne voyait rien, Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de thé, puis elle le laissa dorinant.
— La portière ni personne ne nous a vus, dit GoraUe. ^— Non, je vous attendais.
— Victoire ne sait rien.
*- Plus souvent, dit Bérénice.
Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous les yeux de '^Goralie qui l'avait regardé dormant! Il comprit cela, le poète. L*aciriee était encore dans sa belle robe abominablement tachée et de lamelle elle allait faire une relique. Lucien reconnut les dévouements, les délicatesses de Tamour vrai qui voulait sa récompense : il regarda Coralie. Goralie fut déshabillée en un moment, et se coula comme une couleuvre auprès de Lucien. Â cinq heures, le poète dormait liercé par des voluptés divines, il avait entrevu la chambre de Tactrîce, une ravissante création du luxe, toute blanche et rose, on «nonde de merveilles et de coquettes recherches qui surpassait ce ^e Lucien avaitadmiré déjà chez Florine. Goralie était debout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept heures au tbéâ- »tre. Elle avait encore contemplé son poète endormi dans le plaisir, «lie s'était enivrée sans pouvoir se repaître de ce noble amour, qui réunissait les sens au cœur, et le cœur aux sens pour les exalter ensemble. Cette divinisation qui permet d'être deux ici-bas pour sentir, un seul dans le ciel pour aimer, était son absolution. Â qui d^ailleurs la beauté surhumaine de Lucien n'aurait-elle pas servi d*excuse? Agenouillée à ce lit, heureuse de Tamour en lui-même, Tactrîce se sentait sanctifiée. Ges délices furent troublées par Bécénice«
— Voici le Gamusot, il vous sait ici, cria-t-elle.
li»."/ien se di^essa, pensant avec une générosité innée à ne pas nuire à Goralie. Bérénice leva un rideau. Lucien entra dans un délicieux cabinet de toilette, où Bérénice et sa maîtresse apportèrent avec une prestesse inouïe les vêtements de Lucien. Quand le 'négociant apparut, les bottes du poète frappèrent les regards de Coralie; Bérénice les avait mises devant 'le feu pour les chauffer 4i^ès les avoir cirées en secret. La servante et la maîtresse avaient ^«nblié ces bottes accusatrices. Bérénice^ partit après avoir échangé
ILLCSIOHft PBBDUBS : <JH ÇAAXD U0UmE DB PaOV^ A PABIS. 26S
«m regard d*inqaîétude avec sa maltresse. Goralie se plongea dans sa cansense» et dit à Camiisot de s*asseoir dans une gondole en face d'dle. Le brave homme, qui adorait Goraiie, re^rdait les bottes «t n'osait lever les yeux sur sa maîtresse.
— Doîs-je prendre la mouche pour cette paire de bottes et quitter Coralie? La quitter! ce serait se fâcher pour peu de chose. Il y a des bottes partout Celles-ci seraient mieux placées dans l'étalage d'un bottier, ou sur les boulevards à se promener aux jambes d'an homme. Cependant» ici, sans jambes » elles disent bien des choses contraires à la fidélité. J'ai cinquante ans, il est vrai : je dois être aveugle comme l'amour.
Ce lâche monologue était sans excuse. La paire de bottes n'était pas de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et que jusqu'à un certain point un homme distrait pourrait ne pas voir ; c'était, comme la mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes entières, très-élégantes, et à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient les yeux de l'honnête marchand de soiérîe, et, disons-le, elles lui crevaient le cœur.
— Qu'avez-vous? lui dit Coralia
— Rien, dit-iL
— Sonnez, dit Coralie en souriant de la lâcheté de Camusot.* Bérénice, dit-elle à la Normande dès qu'elle arriva, ayez-moi donc des crochets pour que je mette encore ces damnées bottes. Vous n'oublierez pas de les apporter ce soir dans ma loge.
— Comment 7... vos bottes?... dit Camusot qui respira plus à l'aise.
— £h ! que croyez-vous donc ? demanda-t-elie d'un air hautain. Grosse bête, n'allez-vous pas croire... Oh ! il le croirait !. dit-elle à Bérénice. J'ai un rôle d'homme dans la pièce de Chose, et je ne me suis jamais mise en homme. Le bottier du théâtre m'a apporté ces bottes-là pour essayer à marcher, en attendant la pah-e de laquelle il m'a pris mesure; il me les a mises, mais j'ai tant souffert que je les ai ôtées, et je dois cependant les remettre,
— Ne les remettez pas si elles vous gênent, dit Camusot que les bottes avaient tant gêné.
— Mademoiselle, dit Bérénice, ferait mieux, au lieu de se mar- ^riscTi comme tout à l'heure ; elle en pleurait, monsieur I et si
26A IL Livra, SCÈNES M LA VIE DE PKOVINCB.
)*étais homme, jamais une femme que j'aimerais ne plecftcrait ! die ferait mieux de les porter en maroquin bien mince. Mais Tadministration est si ladre ! Monsieur, vous devriez aller lui en commander... ••
— Oui, oui, dit le négociant. Vous vous levez, dit-il h Coralîe.
— A l'instant, je ne suis rentrée qu'à six heures, après vous avoir cherché partout, vous m'avez fait garder mon fiacre pendant sept heures. Voilà de vos soins! m'oublier pour dos bouteilles. J'ai dû me soigner, moi qui vais jouer maintenani tous les soirs, tant que V Alcade fera de l'aident, Je n'ai pas envie de mentir à l'article de ce jeune homme !
— Il est beau, cet enfant-là, dit Gamusot.
— Vous trouvez? je n'aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une femme ; et puis ça ne sait pas aimer commue vous autres, vieilles bétes du commerce. Vous vous ennuyez tant !
«—Monsieur, dine-t-il avec madame, demanda Bérénice.
— Non, j'ai la bouche empâtée.
— Vous avez été joliment paf, hier. Ah ! papa Gamusot, d'abord, moi je n'aime pas les hommes qui boivent...
— Tu feras un cadeau à ce jeune homme, dit le négociant.
— Ah ! oui, j'aime mieux les payer ainsi, que de faire ce que fait Florine. Allons, mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en, ou donnez-moi ma voiture pour que je file au théâtre.
— Vous l'aurez demain pour dîner avec votre directeur, aa Rocher de Gancale ; il ne donnera pas la pièce nouvelle dimanche.
— Venez, je vais dîner, dit Goralie en emmenant Gamusot. Une heure après, Lucien fut délivré par Bérénice, la compagne
d'enfance de Goralie, une créature aussi fine, aussi déliée d'espiît qu'elle était corpulente.
— Restez ici, Goralie reviendra seule, elle veut même congédier Camusot s'il vous ennuie, dit Bérénice à Lucien ; maûi, cher enfant ^e son cœur, vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle me l'a dit, elle est décidée à tout planter là, à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre mansarde. Oh ! les jaloux, les envieux ne lui ont-ils pas expliqué que vous n'aviez ni sou, ni maille, que vous viviez au quartier latin. Je vous suivrais, voyez- vous, je vous ferais votre ménage. Maisje viens de consoler la pauvre enfant Pas vrai, monsieur, que vous avez trop d'esprit pour donner dans de pareilles bêilscs? Ahl vous verrez bien que l'autre gros n'a rien que le cadavre et que
ILLUSIONS PEUDUES : UN GKAND HOMME DE PAOV. A PARIS 265
TOUS ê(es le chéri, le bicn-aimé, la diviaité à laquelle on abandoaiie Fâme, Si tous saviez comme ma Coralie est gentille quand je Im* fais répéter ses rôles! un amour d*enfant, quoi! Elle méritait bien que Dieu lui envoyât un de ses anges, elle avait le dégoût de la vie. Elle a été si malheureuse avec sa mère, qui la battait, qui l'a vendue! Oui, monsieur, une mère, sa propre enfant! Si j'avais une fille, je la servirais comme ma petite Coralie, de qui je me suis fait un enfant. Voilà le premier bon temps que je lui ai vu, la première fois qu'elle a été bien applaudie. Il paraît que, vu ce que vous avez écrit, on a monté une fameuse claque pour la seconde représentation. Pendant que vous dormiez, Braulard est venu travailler avec elle.
— Qui! Braulard? demanda Lucien qui crut avoir entendu déjà ce nom.
— Le chef des claqueurs, qui, de concert avec elle, est convenu des endroits du rôle où elle serait soignée. Quoiqu'elle se dise sou amie, Floriue pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre tout pour elle. Tout le boulevard est en rumeur à cause de votre article. Quel lit arrangé pour les amours d'une fée et d'un prince?... dit- elle en mettant sur le lit un couvre-pied en dentelle.
£lle alluma les bougies. Aux lumières, Lucien étourdi se crut en effet dans un conte du Cabinet des fées. Les plus riches étoffes du Cocon-d'Or avaient été choisies par Camusot pour servir aux tentures et aux draperies des fenêtres. Le poète marchait sur un tapis royal Les meubles en palissandre sculpté arrêtaient dans les tailles du bois des frissons de lumière qui y papillotaient. La cheminée en marbre blanc resplendissait des plus coûteuses bagateJles. La descente du lit était en cygne bordé de martre. Des pantoufles en velours noir, doublées de soie pourpre, y parlaient des plaisirs qu) attendaient le poète des Marguerites. Une délicieuse lampe pendait du plafond teadu de soie. Partout des jardinières merveilleuses montraient des fleurs dioisies, de jolies bruyères blanches, des camélias sans parfum. Partout vivaient les images de l'innocence.. U était impossible d'imaginer là une actrice et les mœurs du théâtre. Bérénice remarqua l'ébahissemeut de Lucien.
— Est-ce gentil? lui dit-elle d*une voix câline. Ne serez-vou.s pas mieux là pour aimer que dans un grenier? Empêchez son coup de tête, reprit-elle en amenant devant Lucien un magnifique guéridon chargé de mets dérobés au diner de sa maîtresse, afm
266 n LurRB. scêiibs dk la vie de proviroe.
^ne h caisinière ne pût soupçonner la présence d'un amant Lucien dtna trè»-bien , ser?! par Bérénice dans une argenterie iscniptée, dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce luxe agissait sur son âme comme une fille des mes agît avec ses chairs fines et ses bas blancs bien tirés sur nn lycéen.
— Est-il heureux, ce Camusot I s'écria-t-iL
— Heurrax? reprit Bérénice. Ahl il donnerait bien sa fortune |H>nr être à Yotre place, et pour troquer ses vieux cheveux gris contre TOtre jeune chevdure blonde.
Elle engagea Lucien, à qui elle donna le plus délicieux vin que Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais, à se recoucher en attendant Coralie, à faire un petit somme provisoire, et Lucien avait ^n effet envie de se coucher dans ce lit qu'il admirait. Bérénice, qui avait lu ce désir dans les yeux du poète, en était heureuse pour isa maîtresse. A dix heures et demie, Lucien s'éveilla sous un regard trempé d'amour. Coralie était \k dans la plus voluptueuse toilette de nuit Lucien avait dormi, Lucien n'était plus ivre que d'amour. Bérénice se retira demandant : — A quelle heure demain?
— Onze heures, tu nous apporteras notre déjeuner au lit. Je n*y :serai pour personne avant deux heures.
A deux heures le lendemain, l'actnce et son amant étaient hat)illés et en présence, comme si le poète fût venu faire une visite à sa protégée. Coralie avait baigné, peigné, coiffé, habillé Lucien; elle lui avait envoyé chercher douze belles chemises, douze cravates, douze mouchoirs chez Colliau, une douzaine de gants dans «ne boîte de cèdre. Quand elle entendit le bruit d'une voiture à sa porte, elle se précipita vers la fenêtre avec Lucien. Tous deux virent Camnsot descendant d'un coupé magniGque.
— Je ne croyais pas, dit-elle, qu'on pût haïr tant un homme et le luxe...
— Je suis trop pauvre pour consentir à ce que vous vous ruiniez, dit Lucien en passant ainsi sous les Fourches-Caudines.
— Pauvre petit chat, dit -elle en pressant Lucien sur son cœur, tu m'aimes donc bien? — J'ai engagé monsieur, dit-elle en montrant Lucien à Camusot, à venir me voir ce matin, en pensant que nous irions nous promener aux Champs-Elysées pour essayer la voiture.
— Allez-y seuls, dit tristement Camusot, je ne d!ne pas arec vous, c'est la fête de ma femme, je l'avais oublié.
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAim HOMME OE PRÔV. A PABIS. 267
— Psmvre Masot! comme tu t^ennùieras, dit-elle en sautant au cou du maraband.
Elle était ivre de bonheur en pensant qu*elle ëtrenneralt seule avec Lucien ce beau coupé, qu*elle irait seule aiFec lui au Bois; et, dans son accès de joie, elle eut l'air d'aimer Camusot, à qui elle fit mille caresses.
— Je Toudrais pouvoir tous donner une voiture tous les jours, dit le pauvre homme.
— Allons, monsieur, il est deux heures, dit l'actrice à Lucien qu'elle vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable.
Goralle dégringola les escaliers en entraînant Lucien qui entendit le négociant se traînant comme un phoque après eux, sans pouvoir les rgoîndre. Le poète éprouva la plus enivrante des jouissances i Coralie, que le bonheur rendait sublime, of&it à tous les yeux ravis une toilette pleine de goût et d'élégance. Le Paris des Champs* Élysées admira ces deux amants. Dans une allée du bois de Boulogne, leur coupé rencontra la calèche de mesdames d'£spard et deBargeton qui regardèrent Lucien d'un afr étonné, mais auxquelles il lança le coup d'œîl méprisant du poète qui pressent sa gloire et va user de son pouvoir. Le moment où il put échanger par un coup d'œil avec ces deux femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu'elles lui avaient mises au cœur pour le ronger, fut on des plus doux de sa vie et décida peut-être de sa destinée. Lucien fut repris par les Furies de l'orgueil : il voulut reparaître dans le monde, y prendre une éclatante revanche, et toutes les petitesses sociales, naguère foulées aux pieds du travailleur, de l'ami du Cé« nade, rentrèrent dans son âme. Il comprit alors toute la portée de l'attaque faite pour lui par Lousteau : Lousteau venait de servir ses passions ; tandis que le Cénacle, ce Mentor collectif, avait l'air de les mater au profit des vertus ennuyeuses et de travaux que Lucien commençait à trouver inutiles. Travailler! n'est-ce pas la mort pour es âmes avides de jouissances? Aussi avec quelle facilité les écri« ains ne glissent-ils pas dans le far niente, dans la bonne chère et lus délices de la vie luxueuse des actrices et des femmes faciles 1 Lucien sentit une irrésistible envie de continuer la vie de ces deux folles journées.
Le dîner au Rocher de Cancale fut exquis. Lucien trouva les convives de Florine, moins le ministre , moins le duc et la danseuse, moins Camusot, remplacés par deux acteurs célèbres et par Hector
Alerliû accompagné de sa maitrcssc, une délicieuse femme qui se faisait appeler madame du Val-Noble, la plus belle et la plus élégante des femmes qui composaient alors à Paris le monde exceptionnel, de ces femmes qu*aujourd*hui l'on a décemment nommées des Loretins. Lucien, qui vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis, apprit le succès de son article. £n se voyant fêté, envié, k poète trouva son aplomb : son esprit scintilla, il fut le Lucien de Rubcmpré qui pendant plusieurs mois brilla dans la littérature et dans le monde artiste. Finot, cet homme d*une incontestable adresse à deviner le talent, dont il devait faire une grande consommation et qui le flairait comme un ogre sent la chair fraîche, cajola Lucien en essayant de Tembaucher dans Tescouade de journalistes qu'il commandait, et Lucien mordit à ses flatteries. Coralie observa le manège de ce consommateur d'esprit, et voulut mettre Lucien en garde contre luL
— Ne t'engage pas, mon petit, dit-elle à son poète, attends, ils veulent t'exploiter, nous causerons de cela ce soir.
— Bah ! lui répondit Lucien , je me sens assez fort pour être aussi méchant et aussi un qu'ils peuvent l'être.
Finot, qui ne s'était sans doute pas brouillé pour les blancs avec Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et Lucien à Merlin. Coralie et madame du Val -Noble fraternisèrent, se comblèrent de caresses et de prévenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner.
Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes présents à ce dîner, était un petit homme sec» à lèvres pincées , couvant une ambition démesurée, d'une jalousie sans bornes, heureux de tous les maux qui se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu'il fomentait, ayant beaucoup d'esprit, peu de vouloir, mais remplaçant la volonté par l'instinct qui mène les parvenus vers les endroits éclairés par l'or et par le pouvoir. Lucien et lui se déplurent mnluellemeut. 11 n'est pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le malheur de parler à Lucien à haute voix comme Lucien pensait xw£ bas. Au dessert, les liens de la plus touchante amitié semblaieit unir ces hommes, qui tous se croyaient supérieurs l'un à l'autre Lucien, le nouveau venu, était l'objet de leurs coquetteries. Oi causait à cœur ouvert Hector Merlin seul ne riait pas. Lucien lui demanda la raison de sa raison.
— Mais je vous vois entrant dans le monde littéraire et journa-
ILLlJSIOrSS PEIIDUES : UN GRAND nOMMB DE PROV. A PARIS. 26D
liste avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers arec l*arme qui devrait ne nous servir qu*à frapper les autres. Vous vous apercevrez avant peu que vous n*obtiendrez rien par les beaui sentiments. Si vous êtes bon, faites-vous méchant. Soyez hargneux par calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie et je ne vous aurai pas fait une médiocre sonfidence. Pour être aimé, ne quittez jamais votre maîtresse sans l'avoir fait pleurer un peu ; pour faire fortune en littérature, blessez toujours tout le monde, même vos amis, faites pleurer les amourspropres : tout le monde vous caressera.
Hector Merlin fut heureux en voyant à Tair de Lucien que sa parole entrait chez le néophyte comme la lame d'un poignard dans un coeur. On joua. Lucien perdit tout son argent II fut emmené par Goralie, et les délices de l'amour lui firent oublier les terribles émotions du Jeu qui, plus tard^ devait trouver en lui une de ses victuncs. Le lendemain, en sortant de chez elle et revenant au quartier latin, il trouva dans sa bounse Targent qu'il avait perdu. Cette attention l'attrista d'abord, il voulut revenir chez l'actrice et lui rendre un don qui l'humiliait ; mais il était déjà rue de La Harpe, il continua son chemin vers l'hôtel Gluny. Tout en marchant, il s'occupa de ce soin de Goralie, il y vit une preuve de cet amour maternel que ces sortes de femmes mêlent h leurs passions. Chez elles, la passion comporte tous les sentiments. De pensée en pensée, Lucien finit par trouver une raison d'accepter en se disant : — Je l'aime, nous vivrons ensemble comme mari et femme, et je ne la quitterai jamais ! A moins d'être Diogène, qui ne comprendrait alors les sensations de Lucien en montant l'escalier boueux et puaut de son hôtel, en faisant grincer la serrure de sa porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse cheminée de sa chambre horrible de misère et de nudité ? Il trouva sur sa table le manuscrit de son roman et ce mot de Daniel d'Ârthez :
« Nos amis sont presque contents de votre œuvre, cher poète. A Vous pourrez la présenter avec plus de confiance, disent-ils, h à vos amis et à vos ennemis. Nous avons lu votre cbannant article ù sur le Panorama-Dramatique, et vous devez exciter autant d'envie ù dans la littérature que de regrets chez nous.
270 IL UVBB, SClaOS DS LA VIS DE PlIOVIflCE.
— Regret»! ^e voilril dire? s'éesia Luden «ifpm du bm de [loStease qiii régnait daas ce bîHet Était-il dooc un édnuiger pour le Cénacle? Afirès. sank dévoFé les fruits délideui qiMt M avai tendus l'Èvedes eonlisses, â teBait encore plus à restkne et à ranûti : de ses amis de la rue des Quatre-Yents. Il resta pendant fodque? instants plongé dans une inédilatiQn par laquelle il embrassait son présent dans celle cbuiilire. et son avenir dans celle de Goralie. £d proie à des bésitations aitemadveoient honorables et dépravantes» il s'assit et se mit à eiaanner Tétat dans lequel ses amis lui rendaient son eenvce.. QudétOBMnient Éit le sien ! De chapit3« en dnpitre, la plume habile et dévouée de; ces grands hommes encore ioeoniBs »ait changé ses pauvretés en richesses. Un diak)g»e pfeîn, serré, cottdSk nerveux remplaçait ses coiwersations cpi'il eon^HÛt alon ii.*êtve qjue des: baevairdages en les ccmpairant à des dlseoirs où respirait L'eai^ii du. teoiq^. Ses portrailSt. un peu mous dis dessia, avaient été vigoureusement accusés et coloeés ; tou»se rattachaient aux phénomène» eurieu de la vie humaine par dès observaidoos pb^sielogiques dues san» do^te à Bianchon», exprimées avec finesse, et quL les faisaienl vivce. S^ descriptiotts verbensea étaieiit devenues suhfllan^les et vives. Il avait donné une en&nt mal Jaite et mal vêlne, et il retrouvait un^ délicieuse filleen robe bbmche, à ceinture, à écharpe roses, une eréationr ravissante. La nuit le surprit, ks yeitt en pleurs, atterré de cette gi*andeur« sentant le prix d'ane pareiUe leçon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient .pfais sur la littérature et sur Tart que ses quatre années de travaux, de leçtures,,de comparaisons et d*éiudes. Le redressement d'en carton mai conçu, un trait magistral sur le vif en disent toujours pins ^le les- tàéories. et les observations.
-— Quels amis ! quels cawm l suis-je heureux l s'éeria-t-tt en ser saitt le manuscrit.
Entra&ié par l'emportement naturd aux natures poétiques et mobiles, il courut chez Daniel £n montant l'escalier, il se crut cependant moins digne de ces cœurs que rien ne pouvait faire dé« vier du sentier de Thonneur. Une voix lui disait que, si Daniel avait aimé Coralie, iï ne rauralt pas acceptée avec Gamusot H connaissait aussi la profonde hor)*eur du Cénacle pour Tes journalistes, et il se savait déjà quelque peu journaliste. Il trouva ses amiSi moins Meyraux, qui venait de sortir, en proie à un désespoir peint sur toutes les fiffures.
U.LUSIONS PERDUES : UN GRAOT) HOHME JDS PBOV. A PARIS. 27{
— Qa'aTez-voQs, mes amis? dit Lucien.
— Nous venons d'apprendre une horrible catastrophe : k plus grand esprit de notre époque, notre ami le plus aimé» celui qnr pendant deux ans a été notre lumière...
— Louis Lambert, dit Lucien.
— Il est dans un état de catalepsie qui ne laisse aucun espoir, dit Bianchon.
— Il mourra le corps insensible et la tête dans les deux» ajouta solennellement Michel Chrestien.
— 11 mourra comme il a vécu, dit d'Arthez.
— L'amour, jeté comute un feu dans le vaste empire de son cer* veau. Ta incendié, dit Léon Giraud.
— Oui, dit Joseph Bridau, Ta exalté à un point qù nous le per-^ dons de vue.
— C'est nous qui sommes à plaindre, dit Fulgence RidaL
— Il se guérira peut-être, s'écria Lucien«
— D'après ce que nous a dit Meyraux, |a cure est impossible», répondit Bianchon. Sa tête est le théâtre de phénomènes sur lesquels la médecine n'a nul pouvoir.
-^ Il existe cependant des agents, dit d'Aithez...
— Oui, dit Bianchon, il n'est que cataleptique, nous pouvons I& rendre imbécile.
— Ne pouvoir offrir au génie du mal une tête en remplacement de celle-là ! Moi, je donnerais la mienne ! s'écria Michel Chrestien.
— Et que deviendrait la fédération européenne ? dit d'Arthez.
— Ah ! c'est vrai, reprit Michel ChresUen» avant d'être à xok homme on appartient à l'Humanité.
— Je venais ici le cœur plein de remercîments pour vous tous,, dit Lucien. Vous avez changé mon billon en louis d'or.
— Des remercîments! Pour qui nous prends-tu? dit Bianchon*
— Le plaisir a été pour nous, reprit Fulgence.
— £h! bien, vous voilà journaliste? lui dit Léon Giraud. Lr bruit de votre début est arrivé jusque dans le quartier latin.
— Pas encore, répondit Lucien.
— Ah I tant mieux! dit Michel Chrestien.
— Je vous le disais bien, reprit d'Arthez. Lucien est un de ce» cœurs qui connaissent le prix d'une conscience pure. N'est-ce pasoa iriatique fortiûant que de poser le soir sa tête sur l'oreiller en pouvant se dire : — Je n'ai pas jugé les œuvres d'autrui, je n'ai causé d'afilic-^
tion à personne; mon esprit, comme un poignard, n*a fouillé l'âme d'aucun innocent; ma plaisanterie n'a immolé aucun bonheor, elle n'a même pas troublé la sottise heureuse, elle n'a pas injustement fatigué le génie ; j'ai dédaigné les faciles triomphes de l'épigramme; enfin je n'ai jamais menti à mes convictions?
— Mais, dit Lucien, on peut, je crois, être ainsi tout en travaillant à un journal. Si je n'avais décidément que ce moyen d'existerii faudrait bien y venir.
— Oh ! oh ! oh ! fit Fulgence en montant d'un ton à chaque exclamation, nous capitulons.
— Il sera journaliste, dit gravement Léon Giraud. Ah ! Lucien, si tu voulais l'être avec nous, qui allons pubhcr un journal où jamais ni la vérité ni la justice ne seront outragées, où nous répandrons les doctrines utiles h l'humanité, peut-être. ..
— Vous n'aurez pas un abonné, répliqua machiavéliquemeut Lucien en interrompant Léon.
— Ils en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent mille, répondit Michel Ghrestien.
— Il vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien.
— Non, dit d'Arthez, mais du dévouement.
— Tu sens comme une vraie boutique de parfumeur, dit Michel Ghrestien en flairant par un geste comique la tête de Lucien. On t'a vu dans une voiture supérieurement astiquée, traînée par des chevaux de dandy, avec une maîtresse de prince, Goralie.
— Eh! bien, dit Lucien, y a-t-il du mal à cela?
— Tu dis cela comme s'il y en avait, lui cria Bianchon.
— J'aurais voulu à Lucien, dit d'Arthez, une Béatrix, une noble femme qui l'aurait soutenu dans la vie...
— Mais, Daniel, est-ce que l'amour n'est pas partout semblable à lui-même? dit le poète.
— Ah ! dit le républicain, ici je suis aristocrate. Je ne pourrais pas aimer une femme qu'un acteur baise sur la joue en face du public, une femme tutoyée dans les cjulisses, qui s'abaisse devait un parterre et lui sourit, qui danse des pas en relevant ses jupes et qui se met en homme pour montrer oc que je veux être seul à voir. Ou, si j'aimais une pareille femme, elle quitterait le théâtre, et JA la purifierais par mon amour.
— Et si elle ne pouvait pas quitter le théâtre?
— Je mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux.
ILLUSIONS PBRDIJBS : UH GBAND HOUUB DE PftOV. A PARIS. 27S
peut pas arracher son amour de son ctenr comme oo arrache qm dent
Loden devint sombre et prasif. — Quand ils apprendront que je subis Gamusot, ib me mépriseront, se disait-iL
— Tiens, lui dit le sauvi^e républicain avec une affreuse bonhomie, tu pourras étrt un grand écrivain^ mais tu ne seras jamais qu'un petit farceur.
Il prit son chapeau et sortit
— Il est dur, Michel Gbrestien, -dit le poète.
— Dur et salutaire comme le davier du dentiste, dit fiianchon. Michel voit ton avenir, et peut-être en ce moment pleore-t-il sur toi dans la rue.
D'Arthez fut doux et consolant, il essaya de relever Lucien. Au bout d*une heure le poète quitta le Cénacle, maltraité par sa conscience qui lui criait : — Tu seras journaliste! comme la sorcière crie à Macbeth : Tu seras roL
Dans la rue , il r^arda les croisées du patient d'Arthez, éclairées par une faible lumière, et revint chez lui le cœur attristé, l'âme inquiète. Une sorte de pressentiment lui disait qu'il avait été serré sur le cœurdeses vrais amispourla dernière fois. En entrant dans la rue de Cluny par la place de la Sorbonne , il reconnut l'équipage de Cora- Ue. Pour venir voir son poète un moment, pour lui dire un simple bonsoir, l'actrice avait franchi l'espace du boulevard du Temple à la Sorbonne. Lucien trouva sa maîtresse tout en larmes à l'aspect de sa mansarde, elle voulait être misérable comme son amant, elle pleurait en rangeant les chemises, les gants, les cravates et les mouchoirs dans Taffreuse commode de l'hôtel. Cedésespoirétaitsivraî,si grand, il exprimait tant d'amour, que Lucien , à qui l'on avait reproché d'avoir une actrice, vit dans Goralie une sainte bien près d'endosser le cilice de la misère. Pour venir, cette adorable créature avait i>rfe le prétexte d'avertir son ami que la société Gamusot, Corali^ et Lucien rendrait à la société Matifai, Florine et Loûsteau leur éou« per, et de demander à Lucien s'il avait quelque invitation-'à Paîfcqni lui fût utile; Lucien lui répondit qu'il en causerait avoc'Loustcau. L'actrice, après quelques moments, se sauva en cachant à Lucien que Gamusot l'aitendait en bas.
Le lendemain, dès huit heures, Lucien alla chez Etienne, ne le trouva pas, et courut chez Florine^ Le journaliste et l'actrice reçurent leur ami dans la jolie chambre h coucher où ils étaient
cou. HUll. T. VIII. iS
maritatcoieBtitiUifl» et tons troiftyt.7 dfiîoiBiseiil fpkadidéiiienc.
— Mais mon petit , lui dit Lousteau quand ib furent attablés et^pie LadM lui eut |NMrl& du soopev qne dowMnir OnaKe, je te conseille de Tenir «me moi mi Ftikiea Yenoa, de tlh^iCier, et de te lier arec kii aotinti qa'oa peiA a» Ikr avec u» parai drôle. Félidoi te donnera paut4Mtaccdaduis. le jaoraat poittique où' il cuisine le feuilleton , et où tu pourras fleurir à ton aise en graiNb articles dans le haut de ce journal QolIft&Biile, cmdhw la ndire, appartient au parti lihéraU ta seras libéral, e'est le parti popnlaire; d!aillenrs, si. tu ?oidiua passer da o5lé wnstéiîclt tn y entrerais arec d'autant plusd'aYantag^sqiie ta le amds faitredovter. Hector Mer^ lin et sa madame du Yal-Noble, chez qui Yont quelques grand» seî>gneurs, les j^uiesdandiesetles nBjyhwnaires^ as t'ont-ib pas prié, toi. et Coralie, à dtner 7
— Oui» r^^ondttljKte»,.cfitiieBeBaTeeFlMme.
Lucien et Lousteau, dans leur griserie deYeaA-edi et pendant lens dîner du dimanche, en étaient arrivés à se tutoyer.
— £bl bien,nQus rracontreransMerimau joarna^ c'est un gars qui suivra Finot de près; tu feras bien de le soigner, de le ooettre de ton souper aYec sa makresse : il te sesa peut-être uHie avant peu,, car les gens, bainenx eat besoin de tout le monde, et il te rendra service pour avoir ta phiflae an besoin.
— Votre début a fait assez de sensation pour que vous n'éprouviez aucun obstacle,, dit Florine à LncieB , hâtez-vo» d'en profiter» autrement vous seriez promptement ODbHé;
— L'afCaire, reprit Lousteau, la grande ;^aire est consommée ! Ce Finot, un honunesansaucun talent, est directeur et rédacteur en chef du journal hebdomadaire de Dauriat, propriétaire d*nn sixième qui ne lui coûte rien, et il a six cents francs d'appointements par mois. Je suis, de ce matin, mon cher, rédacteur en chef de notre petit joumaL Tout s'est passé comoie je le présumais l'autre soir : Fierine a été superbe, elle rendrait des points au prince de Talleyrand.
— Nous tenons les hommes par leur plaisir, dit Florine, les dr plomates ne ks prennent que par ramonr^Ntipre; les diplomates leur voient faire desi façons et oons knr voyons fiihre des bêtises, nous sommes donc les plus fortes.
— £a conchiant, dit Lousteau , Matiftt a- commis le seul bon mot. qu'il prononcera dans sa vie de dt^uiste : L'aflëire, a-t-fldit, ne sort pas de mon commercel:
ILLUSIOSS PEMMIfiS : UH GRASD HOUUB DE PROV. A PARIS. 275
-* Je «oupçoime £briae de le loi a?oir 90taîùé^ «'écria Luden. -^ Ainsi, mon cher amour, reprit Lousteau, tu as le piedii l'étrier.
— Tous êtes né coiffé.» dit Florines. Combien voyons-nous de petits jeunes gpeos qui droguent dans Paris pendait des années sans arriver à pouvoir insérer un article dans an journal! il en aura été de vous comme d*Énûle Blondet Dans six mois d'ici,, je vous vois faisatU i>atre têie , ifouta-t-^le en «e servant d'un mot de ^n ar^^otet en lui jetant un sourire noqueun
-* ]Ne suis-je pas à Paris d^uis tr<Hs ate, dit Lousteaa, et depuis bier seuleuï^it final me donne trois cents francs de fixe par mois poark rédaction en chef, me paye cent sous k colenae, et cent ûaocs la feuiUe à sc« Journal iiebdonadaire.
— Hél bien» vous ne dites rien?... s'écria Floriae en regardant Lodeo.
— Noos verrons, ditLuciea.
— Mon cher, répondit Lousteau d'un air piqpié , j'ai tout arrangé pour toi comme si tu étais mon frère; mais je ne te réponds pas de Finot Finot sera sollicité par soixante drôles qui, d'ki à deux jours, vont venir lui faire des propositions aux rabais. J'ai promis pour toi, tu lui diras non, si tu veux. Tu ne te doutes pas de ton bonheur, reprit le journaliste après une pause. Tu feras partie d*ane coterie dont les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux, et s'y servei^ mutuellement
— Allons d'abord voir Félicien Yemou, dit Lucien qui avait hâte cte se lier avec ces redoutables oiseaux de proie.
Lousteau envoya chercher un cabriolet, et les deux amis allèrent rue Mandar, où demeurait Yemou, dans une maison à allée, il y occupait un appartement au deuxième étage. Lucien fut très-étoané de tit>uver ce mtique acerbe, dédaigneux et gourmé, dans une "^lle à manger de la dernière vulgarité , tendue d'un mauvais petit 3apîer briqueté, chargé de mousses par intervalles égaux, ornée de .TravuresàFaqua-tinta dans des cadres dorés, attablé avec une femme trop laide pour ne pas être légitime, et deux enfants en bas âge perchés sur ces chaises à pieds très-élevés et à barrit, destinées à maintenir ces petits drôles. Surpris dans une robe de chambre confectionnée avec les restes d'une robe d'indienne \ sa femme» Félicien eut un air assez mécontent
— As-tu déjeuné, Lousteau 7 ditil en oCrant une chaise à Ludei^
— Nous sortons de chez Florine, dit Etienne, et nous y avons déjeoné.
Lucien ne cessait d'examiner madame Yemon, qui ressemblait h nne bonne, grasse cuisinière, assez blanche, mais superlativemen commune. Madame Yernou portait un foulard par-dessus on bonne! de nuit à brides que ses joues pressées débordaient Sa robe de chambre, sans ceinture^ attachée au col par un bouton, descendait h grands plis et l'enveloppait si mal, qu'il était impossible de ne pas la comparer à une borne. D'une santé désespérante, elle avait les joues presque violettes, et des mains à doigts en forme de boodins. Cette femme expliqua soudain à Lucien l'attitude gênée àe Yernou dans le monde. Malade de son mariage, sans force pour abandonner femme et enfants, mais assez poète pour en toujours souffrir, cet auteur ne devait pardonner à personne un succès, il devait être mécontent de tout, en se sentant toujours mécontent de lui-même. Lucien comprit l'air aigre qui glaçait cette figure envieuse, l'âcreté des reparties que ce journaliste semait dans sa con- Tersation, l'acerbité de sa phrase, toujours pointue et travaillée comme un stylet.
— Passons dans mon cabinet, dit Félicien en se levant, il s'agit sans doute d'affaires littéraires.
— Oui et non , lui répondit Lousteau. Mon vieux, il .s'agit d'un souper.
— Je venais, dit Lucien, vous prier de la part de Goralie.... A ce nom, madame Yernou leva la tête.
— ...A souper d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en continuant. Yous trouverez chez elle la société que vous avez eue chez Florine, et augmentée de madame du Yal-Nohle, de Merlin et de quelques autres. Nous jouerons.
— Mais, mon ami, ce jour-là nous devons aller chez madame Mahoucjeau, dit la femme.
— Eh! qu'est-ce que cela fait? dit Yernou.
— Si nous n'y allions pas, elle se choquerait, et tu es bien aise ^e la trouver pour escompter tes eiïets de librairie.
— Mon cher, voilà une femme qui ne comprend pas qu'un souper qui commence k minuit n'empêche pas d'aller à une soirée qui finit à onze heures. Je travaille à côte d'elle, ajouta-t-il.
— Yous avez tant d'imaginalioiil répondit Lucien qui se fi! un ennemi mortel de Yernou par ce seul moL
nXUSIOHS PEBDUES: UK GRAIU) HOUMB DB PROV. A PARIS. 277
— £h! bien, reprit Lousteaa, ta viens, mais ce n*est pas tout Maotteiir de Robempré devient un des nôtres, ainsi poosse-Ie à ton joamai; présente-le comme un gars capable de faire la haute littélatare, afin qu'il puisse mettre au moins deux articles par mois.
— Oai,.s*il veut être des nôtres, attaquer nos ennemis comme BOQS attaquerons les siens, et défendre nos amis, je parlerai de lui ce 9oir à l'Opéra, répondit Yemou.
— £b I bien, à demain, mon petit, dit Loosteau en serrant b inaio de Yemou avec les signes de la plus vive amitié. Quand parai ton livre?
— Mais, dit le père de famille, cela dépend de Dauriat, j'ai fini
— Es-tu content I. . •
— Mais oui et non...
— Nous chaufferons le succès, dit Lousteau en se levant et saluant la femme de son confrère.
Cette brusque sortie fut nécessitée par les criailleries des deux enfants qui se disputaient et se donnaient des coups de cuiller en s*envoyant de la panade par la figure.
— Tu viens de voir, mon enfant, dit Etienne à Lucien, une femme qui, sans le savoir, fera bien des ravages en littérature. Ce pauvre Vernou ne nous pardonne pas sa femme. On devrait l'en débarrasser, dans l'intérêt public bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles atroces, d'épigramtnes contre tous les succès et contre toutes les fortunes. Que devenir avec une pareille femme accompagnée de ces deux horribles moutards? Yous avez vu le Rigaudin de la Maison en loterie, la pièce de Picard. . . eh ! bien, comme Rigaudin, Yemou ne se battra pas, mais il fera battre les autres; i est capable de se crever un œil pour en crever deux k son meilleur ami; vous le verrez posant le pied sur tous les cadavres, souriant à tous les malheurs, attaquant les princes, les ducs, les marquis» les nobles, parce qu'il est roturier; attaquant les renommées célibataires à cause de sa fetnme, et parlant toujours morale, plaidant pour les joies domestiques et pour les devoirs de citoyen. Enfin ce critique si moral ne sera doux pour personne, pas même pour les enfants. Il vit dans la rue Mandar entre une femme qui pourrait faire le inamamoucbidu Bourgeois gentilhomme et deux petits Yemou laids comme des teignes; il veut se moquer du faubourg Saint-Germain, où il ne mettra jamais le pied, et fera parler les duchesses comme parla sa femme. Yoilà l'homme qui va hurler après les jésuites, in«^
37S n: uvkb, scènes ot la vie hb wwfiwcR
jitller h cour, Ivi prêter ITinteiiiibi» d» vétabfir l«s Amios ISodanx, le droit é*aÉMi», «t qoi prêchera ^ad^pie cioiuaift em tm^m-ë^ TégaUti» M qui M wcraic l'égal de pewwii. S'tf étair gs-fm, s^îi allait dans te HKHida, a^i awl les allnres des poètes rajraystes poK MMiéSv evBés de croix delà légiofr^'BonBCiir, ce^ serait «n optimiste» ]«j(mrDatf»Bc»Mliepoiiift:de'dépwt8enfalBMes. CVstmie grande catapulte mise en mouveneiic par de petites tametL ê^^m imiatenaat envie de te naarier? Yemou o*a phv de coear, te fiel a toat eDfaU. Aussi est-ce te jonmalisle par exoeience, un tigre h deux mains qui déchire tout, comme si ses plumes avaient h rage. •^ 11 est gmM^hobe, dit Lucieik A-^i de calcnf ?
— Il a de l'esprit, c'est un Articlier. Yemoui povl0 des avtides» fera toujours des articles, et rien que des artideSb Le traTaiCie plus ohstîBè ne pesrra jiiaw greflbr m Kvre sarsa preecL Féicieir est incapable de concevoir une œuvre, d*en disposer tes inasBes, d'en* résBÀr harnoBieiwefDciit tes personnages dams un i^o qui commence, se Mue et marché fers un fait capital; iia des idées» mais il ne connaît pas les faits; ses hérss ierost des «topies philosophî* ^es on libéf ates ; enfin, se» sttk est d'oae originalité cherchée, sa phrase baUonoée lomberait si h critique lui domiût nu coup d'é- {Angle. AiMÎ craint-41 énormément tes joannsnc, comme tous ceox qui ont besom des gonrdes et des bondes de Fétege ponr se sont»» Bîr «Mtessoi de Teaiw
-^ Quel articte tu fass» s^ééiit Lurien,
•i— Gevx-U^ noD enteot, M faut se tes dire et Jamiais tes écrire.
'^ Tu deviens rédacteor en chef, dit Lnden.
— Où veux^to que je te jette? loi demanda Loosteou.
— Ghei €oraMe,
— Ahl nous sommes amoureux, dit Lovtea«. Qnctte faotet Fais de Goraiie ce que je fais de Fterioe, ime ménagère, mais la lihcrté sor te montagne 1
— T» ferais damner les saintsf M dit Lvcieo en riant;
— On ne damoe pas les démons, répondit Loasteavr
Le ton léger, Imllant de son nouvel ami, h flfiaffiîère dsat 3 tnd* tait b vte, tes paradoxes mêlés a«c maximes vraies dn maehiavélisme parisien agissaient sur Lncten à son insou Eft théorte, te poète reconoaisBait te danger de ces pcmsées^ et les trouvait vtUes à l'applicatioa. En arrivant sur le boulevard du Teapte, tes deux amis convinrent de se reironver, entre quatre et cinq iieares,
an boreaa da jûnrnal, où sans doute Hector Merlin vieudrait. Loden était, en effet, saisi par les volaptés de i*amoar Trai dea courtisanes qui attachent leuns grappins aux endroits les plus tendres de Fâme en se pfiant avec une incroyable ^souplesse à tous les désirs, en favorisant les molles habitudes d*où fiks tirent leur force. Il avait déjà soif des plaisirs parisiens, il aimait h Vie la(3e, abon* dante et magnifique que lui faisait Tactrice chez «Se. Il trouva Co* ralie et Camusot ivres de joie. Le Gynroase proposait pour Pâques prochain un engagement dont les conditions nettemeflt formidées, surpassaient les espérances de Goraiie.
— Nous vous devons ce iriomfAie, dit Gamusot
— Oh I certes, sans lui TAlcade tombait, s'écria Coralie, 11 ii*y avait pas d'ariide, et j'étais encore au boulevard pour six ans.
£Ue lui sauta au cou devant Gamusot. L^efdsion de Tadrice avait je ne sais quoi de moefleux dans sa rapidité, de suave dans son entraînement : elle aimait ! Gomme tous les hommes dans leurs grandes douleurs, Gamusot abaissa ses yeux à terre, et reconnut, le long de la coulure des bottes de Lucien, le fil de couleur employé par les bottiers célèbres et qui se dessinait en jaune foncé sur le noir luisant de la tige. La couleur originale de ce fil l'avait préoccupé pendant son monologue sur la présence inexpficable d'une paire de bottes devant la cheminée de Goraiie. Il avait lu en lettres noires imprimées sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un bottier fameux à cette époque : Gay, rue de La Mîchodière.
*- Monsieur, dit-il à Lucien, vous avez de bien bdles botteSi
— Ha tout beau, répondit Goraiie.
— Je voudrais bien me fournir chezTotre bottier.
— Oh ! dit Goraiie, comme c'est rue des Bourdonnais de demander les adiesses des fournisseurs! Allez- vous porter des bottes de jeune homme? vous seriez joli garçon. Gardez donc vos bottes à revers, qui conviennent à un homme établi, qui a femme, enfants et maîtresse.
— Enfin, si monsieur voulait tirer une de ses bottes, fl me rendrait un service signalé, dit l'obstiné Gamusot
— Je ne pourrais la remettre sans crochets, dit Lucien en rougbsant
— Bérénice en ira chercher, ils ne seront pas de trop id, dit le marchand d'un air horriblement goguenai^
r- Papa Gamusot, dit Goraiie en lui jetant un regard empreint
d*an atroce mépris, ayez le coarage de Totre lâcheté! Allons, dites toute TOtre pensée. Vous trouyez que les bottes de monsieur ressemblent aux miennes? Je TOUS défends d*ôterT0s bottes, dit-elieàLucicn. Oui, monsieur Gamusot, oui, ces bottes sont absolument les mêmes que celles qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour, et monsieur caché dans mon cabinet de toilette les attendait, il avait passé la nuit icL Yoilk ce que tous pensez, hein? Pensez-le, je le veux. G*est la vérité pure. Je vous trompe. Après? Gela me plait^ k moi !
Elle s'assit sans colère et de Tair le plus dégagé du monde en rei;ardant Gamusot et Lucien, qui n'osaient se regarder.
— Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Gamusot Ne plaisantez pas, j'ai tort
— Ou je suis une infâme dévergondée qui dans un moment s*est amourachée de monsieur, ou je suis une pauvre misérable créature qui a senti pour la première fois le vérilable amour après lequel courent toutes les femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou me prendre comme je suis, dit-elle eu faisant un geste de soiiveraine par lequel elle écrasa le négociant
— Serait-ce vrai? dit Gamusot qui vit à la contenance de Lucien que Goralie ne riait pas et qui mendiait une tromperie.
— - J'aime mademoiselle, dit Lucien.
En entendant ce mot dit d'une voix émue, Goralie sauta au cou de son poète^ le pressa dans ses bras et tourna la tête vers le marchant de soieries en lui montrant l'admirable groupe d'amour qu'elle faisait avec Lucien.
— Pauvre M usot, reprends tout ce que tu m'as donné, je ne veux rien de toi, j'aime comme une folle cet enfant-là, non pour son esprit, mais pour sa beauté. Je préfère la misère avec lui, à des millions avec toi.
Gamusot tomba sur un fauteuil, se mit la tête dans les mains, et demeura silencieux»
— Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une incroyable férocité.
Lucien eut froid dans le dos en se voyant chargé d'une femme* d'une actrice et d'un ménage.
— Reste ici, garde tout, Goralie, dit le marchand d'une voix faible et douloureuse qui parlait de l'âme; je ne veux rien repren* dre. 11 y a pourtant là soixante mille francs de mobilier, mais Je ne
saurais me faire à Tidëe de ma Goraiie dans la misère. Et ta seras cependant avant peu dans la misère. Quelque grands que soient les talents de monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence. Voilà ce qui nous attend tous, nous autres vieillards! Laisse-moi, Coralîe, le droit de venir te voir quelquefois : je puis l*être utile. D'ailleurs, je l'avoue, il me serait impossible de vivre sans toi.
La douceur de ce pauvre homme, dépossédé de tout son bonheur au moment où il se croyait le plus heureux, toucha vivement Lucien, mais non Goraiie.
— Viens, mon pauvre Musot, viens tant que tu voudras, ditelle. Je t'aimerai mieux en ne te trompant point
Gamusot parut content de n'être pas chassé de son paradis terrestre où sans doute il devait souffrir, mais où il espéra rentrer plus tard dans tous ses droits en se fiant sur les hasards de la vie parisienne et sur les séductions qui allaient entourer Lucien. Le vieux marchand matois pensa que tôt ou tardée beau jeune homme se permettrait des infidélités, et pour l'espionner, pour le perdre dans l'esprit de Goraiie, il voulait rester leur ami. Gelte lâcheté de la passion vraie effraya Lucien. Gamusot offrit à dîner au Palais- Royal, chez Véry, ce qui fut accepté.
— Quel bonheur, cria Goraiie quand Gamusot fut parti, plus de mansarde au quartier latin, tu demeureras ici, nous ne nous quitterons pas, tu prendras pour conserver les apparences un petit appartement, rue Gharlot, et vogue la galère!
Elle se mit à danser son pas espagnol avec un entrain qui peignit une indomptable passion.
— Je puis gagner cinq cents francs par mois en travaillant beaucoup, dit Lucien.
— J'en ai tout autant au théâtre, sans compter les feux. Gamusot m'habillera toujours, il m'aime ! Avec quinze cents francs par mois, nous vivrons comme des Grésus.
'— Et les chevaux, et le cocher, et le domestique? dit Bérénice.
— Je ferai des dettes, s'écria Goraiie.
Elle se remit à danser une gigue avec Lucien.
— Il faut dès lors accepter les propositions de Finot, s'écria Lucien.
— Allons, dit Goraiie, je m'habille et te mène à ton journal, je t'attendrai en voiture, sur le boulevard.
Lucien s'assit sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa toilette.
282 IL LIVRE, sg£nes de la vie de province.
et se livra aux plus graves réflexions. Il eût mieux aiiné laisser Coralie libre qoe d*être jeté dans les obUgatioas d*ua pareil marii^ge; mais H la vit si beDe, d bien faite» si attrayante, qu'il fut saisi par les pittoresques aspects de cette vie de Bohême, et jeta k gant k la face de la Fortune. Bérénice eut ordre de veiJfer au déménagement et à rînstallation de Lucien. Puis, la triomphante^ la belle. l'heureuse Goralie entraîna son amant aimé, ison poète, et tnversa tout Paris pour aller rue Saint-Fiacre. Lucien grknpa lestement Tescalier, et se produisit en maître dans les bureaux do journal Coloquinte ayant toujours son papier timbré «ur la tête et le vieux Giroudeau lui dirent encore assez hypocritement que personne n'était venu.
— Mais les rédacteurs doivent se voir qudque part pour convenir du jounial, dlt-îL
— Probablement, mais la rédaction ne me r^arde pas, dit le capitaine de la Garde Impériale qui se remit à véri&er ses bandes en faisant son éternel broum ! broum I
En ce moment, par un hasard, doit-on dire heureux ou malheureux? Finot vint pour annoncer à Giroudeau sa hmse abdication, et lui recommander de veiller à ses intérêts.
— Pas de diplomatie avec monsieur, il est du journal, dit Finot à son oncle en prenant la main de Lucien et la lui serrant
— Âh ! monsieur est du journal^ s*écria Giroudeau surpris du geste de son neveu. £h! bien, monsieur, vous n*avez pas ea de peine à y entrer.
— Je veux y faire votre lit pour que vous ne soyez pas jobarde par Etienne, dit Finot en regardant Lucien d'un air fin. Monsieur aura trois francs par colonne pour toute sa rédaction, y compris les comptes-rendus de théâtre.
— Tu n*as jamais fait ces conditions h personne, dit GiroudeaP en regardant Lucien avec étonnemenL
— n aura les quatre théâtres du boulevard, tu auras soin que ses loges ne lui soient pas chippées, et que ses billets de spectacle lui 'soient remis. Je vous conseille néanmoins de vous les Caire adresser chez vous, dit-îl en se tournant vers Lucien. Monsieur s*engageÀ faire, en outre de sa critique, dix étioles Variétés d*enviffon deax colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela voitt va-t-11?
— Oui, dit Lucien qui avait la main forcée par les circonstances.
— Mon oncle, dit Finot au caissier, tu récBgeras le trailé que nous signerons en descendant.
— Qui est monsieur? demanda Girondèau en se levant et Otaiil son bonnet de sofe noire.
— Monsieur Lucien de RubemprétTanteur de Parficle sur l'Alcade» dit Finot
—Jeune homme, s'écrit le vieur militaire en frappant sur le front de Lucien» vous avez fi dès mtnes d'or. Je ne suis pas littéraire, mais votre artîcJe, je faî lu, H m*a fait plaisir. Parfez-moi de cela! Yoilë de la gaieté. Aussi ai-Je dit : — Ça nous amènera des abonnés ! Et i en est venu. Nous avons vendu cinquante numéros.
— Mon traité avec Etienne Lousteau est-il copié double et prêt à signer,, dit Finot à son oncle.
— Oui, dît Giroudeau.
— Mets à celui que je signe avec monsieur la date dliter, afia que Lousteau soit sous Tempîre de ces conventions. Finot prît le bras de son nouveau rédacteur avec un semblant de camaraderie qui séduisît le poète, et rentraîna dans l'escalier en hi disant : — You» avez ainsi une position faite. Je vous présenterai moi-même Ik mes rédacteurs. Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnaître aux théâtres. Tous pouvez gagner cent cinquante francs par mms à notre petit journal que va diriger Lousteau; aussi tâchez de bien vivre avec luL Déjà le drôle m'en voudra de loi avoir lié les mains en votre endroit,. mais vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte aux caprices d'un rédacteur en chef Entre nous, vous pouvez m*apporter jusqu'à deux feuilles par mois pour ma Revue hebdomadaire, je vous les payerai deux cents francs. Ne parlez de cet arrangement à personne, je serais en proie à h vengeance de tous ces amours-propres blessés de la fortune d'un nouveau venu. Faites quatre articles de vos deux feuilles, signez-en deux de votre nom et deux d'un pseudonyme, afin de ne pas avoir Pair de manger le pain des autres. Vous devez votre position à Blondet et à Tîgnon qui TOUS trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous galvaudez pas. Surtout, défiez-vous de vos amis. Quant à nous deux, entendons-nous bien toujours. Servez-moi, je vous servirai. Vous avez pour quarante francs de loges et de billets à vendre, et pour soixante francs de livres à laver, Çà et votre rédaction vous donneront quatre cent cinquante francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver au moins deux cents francs en sus chez tes libraires qui vous payeront dea^
articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je pois compter sur vous.* Lucien serra h main de Finot avec on transport de joie inoui
— N*ayons pas i*air de nous être entendus, lui dît Finot à ToreiUc en poussant la porte d'une mansarde au cinquième étage de la maison, et située au fond d*un long corridor.
Lucien aperçut alors Lousteau, Félicien Yemou, Hector Merlin et deux autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, tons réunis à une table couYerte d'un tapis vert, devant un bon feu, sur des chaises ou des fauteuils, fumant ou riant. La table était chargée de papiers, il s'y trouvait un véritable encrier plein d'encré, des plumes assez mauvaises, mais qui servaient aux rédacteurs. Il fut démontré au nouveau journaliste- que là s'élaborait le grand œuvre.
— Messieurs, dit Finot, l'objet de la réunion est l'installation en mon lieu et [^lace de notre cher Lousteau comme rédacteur en cbet du journal que je suis obligé de quitter. Mais, quoique mes opinions subissent une transformation nécessaire pour que je puisse passer rédacteur en chef de la Revue dont les destinées vous sont connues, mes convictions sont les mêmes et nous restons amis. Je suis tout à vous, comme vous serez à md. Les circonstances sont variables, les principes sont fixes. Les principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre politique.
Tous les rédacteurs partirent d'un éclat de lire.
— Qui t'a donné ces phrases-là? demanda Lousteau.
— Blondet, répondit Finot
— Vent, pluies, tempête, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons tout ensemble.
— Enfin, reprit Fmot, ne nous erabarbouillons pas dans les métaphores : tous ceux qui auront quelques articles à m'apporter retrouveront Finot Monsieur, dit-il en présentant Lucien, est des vôtres. J*ai traité avec lui, Lousteau.
Chacun complimenta Finot sur son élévation et sur ses nouvelles destinées.
— Te voilà à cheval sur nous et sur les autres, lui dit l'un des rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Janus...
— Pourvu qu'il ne soit pas Janot, dit Yemou.
— Tu nous laisses attaquer nos bêtes noires?
— Tout ce que vous voudrez! dit Finot
— Ah! mais, dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. Mon-
ILLIISlOnS PERDUES .* UN GRAND HOMME DE PROV. A PARIS. 28S
near Châtelet s'est fâché, nous n'aHons pas le lâcher pendant une semaine.
— Que s'est-il passé? dit Lucien.
— Il est venu demander raison, dit Yemou. L'ex-beau del'Em* pire a trouvé le père Giroudeau, qui, du plus beau sang- froid du monde, a montré dans Philippe Bridau l'auteur de Tarticle, et Philippe a demandé au baron son heure et ses armes. L'affaire en est restée là. Nous sommes occupés à présenter des excuses au baron dans le numéro de demain. Chaque phrase est un coup de poignard.
— Mordez-le ferme, il viendra me trouver, dit Finot. J'aurai l'air de lui rendre service en vous apaisant, il tient au Ministère, et nous accrocherons là quelque chose, une place de professeur suppléant ou quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu'il se soit piqué au jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal un article de fond sur Nathan ?
— Donnez-le à Lucien, dit Lousteau. Hector et Yemou feront des articles dans leurs journaux respccli£s
— Adieu, messieurs, nous nous reverrons seul à seul chez Barbin, dit Finot en riant.
Lucien reçut quelques compliments sur son admission dans le corps redoutable des journalistes, et Lousteau le présenta comme im bomme sur qui l'on pouvait compter.
— Lucien vous invite en masse, messieurs, à souper chez sa maîtresse, la belle Coralie.
— Coralie va au Gymnase, dit Lucien à Étictme.
— Eh! bien, messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie, hein? Dans tons vos journaux, mettez quelques lignes sur son engagement et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de l'habileté à l'administration du Gymnase, pouvons-nous lui donner de l'esprit?
— Nous lui donnerons de l'esprit, répondit Merlin, Frédéric a une pièce avec Scribe.
— Oh ! le directeur du Gymnase est alors le plus prévoyant et (:• plus perspicace des spéculateurs, dit Vernou.
— Ah ! ça, ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que nous ne nous soyons concertés, vous saurez pourquoi, dit Lousteau. Nous devons être utiles h notratiouveau camarade. Lucien a deux livres h placer, un recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de l'entre-filet ! il doit être un grand poète à trois mois d'échéance.
1S6 ih LIVMB^ SCÈNSS J» LA VIE HE PBOVISCE.
Nous aoniterrijro» de ses Marguerites pour rabaisser ks Odes^ les Ballades, les Méditations, toute la poésie romantique.
— Ça serait drôle si les sonnets ne valaient xieo, dit Veraoa. Que peosez-vous de vos sonnets, Lucien !
— Là, comnaent les troiiTesE-vousl dit on des rédacteurs inconiius.
— Messieurs, ils sont bien, dit Lonstean, parole d*honiieur.
. — £h! lueuL» j'en suis coiiteQt, dit Yemou, jfs les jetterai dans les jambes de œs poètes de sacristie qui me fatiguent
— Si Dauriat, ce JH)ir, ne prend pas les Mai;guerites, nous lui flanquerons article sur article contre Nathan.
— £t Natban, que dira-t-il? s'écria Lucien. Les cinq rédacteurs écUtèrent de rire.
— - Il sera enchanté, dit Yernou. Vous wrrez conunent nous arrangerons les choses.
— Ainsi, monsieur est des nôtres! dit un des deux rédactenrs ^e Lucien ne connaissait pas.
— Oui, oui, FVédéric, pas de farces. Tu vois, Lnden, dit Etienne au néophyte, comment nous agissons avec toi, tu ne reculeras pas -ians l'occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l'attaquer.
Haintaumt partageons-nous l'empire d'Alexandre, ftédéric, veuxla les Français et l'Odéon?
— Si ces messieurs y consentent, dit Frédéric.
— Tons inclinèrent la tête, mais Lucien vît briller des regards d'envie.
— Je garde l'Opéra, les Italiens et l'Opéra-Comique, dit Yemou. — Eh ! bien, Bector prendra les théâtres de YaudeviUe, dit Lons-
teau.
— Et moi, je n'ai dmie pas de théâtres? s'é<tia l'autre rédacteur que ne connaissait pas Lucien.
— Eh I bkn, Hector te laissera ks Yariétés, et Lucien la Porte- Saint-Martin, dit Etienne. Abandonne-lui la Porte-Saint-Martin, il est fou de Fonny fieaupré, dit-il à Lucien, tu prendras le Cirque- Olympique en échange. Moi, j'aurai Bobino, les Fonamboles et JladanM Saqui. Qu'avona-nons pour le journal de demain?
— Bien.
— Rien.
—•Rien!
— Messieurs» soyez brfllants pour mon premier numéro. Le
Kxusioss pnDuis : m oRâSD hom» db paov« a pams. W7
bsroft Cbâtelet et sifeiciie aedhiraxMrt: pas kvk jouis. L*aiitear du Solitaire est tues usé.
— Sosthéne-DémaidièM ]i*est phn drtta, éil Ycmoa, toot le monde ikkw l'a piia
— Oh I il noas faut de nouYeaux morts, dit Frédéric
— Messieurs, si noos prêtions des ridicnies aux hommes verlDeusdehI)roibetSîiioii8disi(iiiftqaeiiiOBsieiirâeBoDBMpoe des pieds? s*écria Loasteao.
— Gommençom ooe séiiedep«rtrail8 des onÉenrs mîiiiBtérielsT dit Hector MerKn»
— Fais eeh, mon petit, dit Loustean, to les cobdus, ils sont de ton parti, to pourras saAisfohre qfociifaes haines iatBsines. Empote Bengnot, Syrieys de Mayrinbac et autres. Les artkies peit- Tent être prêtsà f^anee,. moa ne serons, pas eaBbarasséft pour le jooniaL
— Si noos isf eiliov qndques refos de sépokore avee des dromstances ph» ou moins aggravantes ? dît Hecfur.
— N'allons pas sur le» brisées des grands îoamaux eonstitutiminels qei ont hors, carions: atioo cwré^ pleins de Canards, répondit Verûou,
— De GanapdS'î dit Laden.
-* NcMis appelons un eanard, loi répondit Hector, on !ak qui a l'air d'être yrai, mais qu'on invente pour relever les Faits-Paris quand ils sont pftlB& Le canard est une txoovaille de Franklin, qui a inventé le paratonnerre, le canard et la répnbliqœ. €e jonmalîstiB trompa si Men les encydopéifistes par ses canards d'ontre-mer que, dans l'Histoire Philosophique des ludes, Raiynal a donné deux dtf ces canards pour des ftdts aetbcBtiqueSé,
— Je ne savais pas cda, dit Yernou. Quels sont les deux canards! — L'histoire relaliTe à F Aurais qui vend sa libératrice, une né*
gresse, après l'avoir rendue mère afin d'en tirer plus d'argent Puis le plaidoyer sublime de la jeime fiUe grosse gs^nant sa cause.. Quand Franklin viat à ^aris^ il avoua ses canards chez Necker, à ta grande confusion des philosophes français. Et vdlà conmient le Nooveai»- Monde a deux fois oorronqyu Tandoi^
— Le journal dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable. Cleiis partonside là.
-^ La jQstke minindle ne procède pas antrenaent, dit Vemoo. -* Eh t hîeo» hce soÎB, seaf beeres, ici» dit Mérita
338 IL LIVEE, SCÈHBS DE LA VIE DE PROVDICB.
Chacun se leva, se seira les mains, et la séance fut levée an milieu des témoignages de la plus touchante famîlîarité.
— Qu*as-tu donc fait k Finot, dit Etienne à Lucien en descendant, pour qu*il ait passé un marché avec toi ? Tu es le seul avec lequel il se soit lié.
— Moi, rien, il me Ta proposé, dit Lucien.
— Enfin, tu aurais avec lui des arrangements, j'en serais enchanté, nous n*en serîons que plus forts tous deux.
Au rez-de-chaussée, Etienne et Lucien trouvèrent Finot qoi prit à part Lousteau dans le cabinet ostensible de la Rédaction.
— Signez votre traité pour que le nouveau directeur croie la chose faite d*hier, dit Giroudeau qui présentait à Lucien deux papiers timbrés.
En lisant ce traité, Lucien entendit entre Etienne et Finot une discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du journal. Ëiicnne voulait sa part de ces impôts perçus par Giroudeau. Il y eut sans doute une transaction entre Finot et Loustoau, car les deux amis sortirent entièrement d'accord.
— A huit heures, aux Galeries-de-Bois, chez Dauriat» ditËiicnoe à Lucien.
Un jeune homme se présenta pour être rédacteur de l^air timide et inquiet qu'avait Lucien naguère. Lucien vit avec un plaisir secret Giroudeau pratiquant sur le néophyte les plaisanteries par lesquelles le vieux militaire l'avait abusé; son intérêt lui fit parfaitement comprendre la nécessité de ce manège, qui mettait des barrières presque infranchissables entre les débulaoïs et la mansarde ou pénétraient les élus.
— Il n'y a pas déjà tant d'argent pour les rédacteurs, dit-il à Giroudeau.
— Si vous étiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins, répondit le capitaine. Et donc !
L'ancien militaire fit tourner sa canne plombée, soilit en brownbroumant^ et parut stupéfait de voir Lucien montant dons le bel équipage qui stationnait sur les boulevards.
— Vous êtes maintenant les militaires, et nous sommes les pckins, lui dit le soldat.
— Ma parole d'honneur, ces jeunes gens me paraissent être loi meilleurs enfants du monde, dit Lucien à Coralie. Me voû& jouiualiste avec la certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois,
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAAO HOIIMB DE PAOV. A PARIS. 289
f n trayaiUant comme an cbeyal ; mais je phcerai mes deox ou* Trages et j'en ferai d'autres, car mes amis tout m'organiser un succès! Ainsi, je dis comme toi, Goralie : Vogue la galère.
— Tu réussiras, mon petit; mais ne sois pas aussi bon que tu es beau, tu te perdrais. Sois méchant avec les bommes, c'est bon genre.
Coralie et Lucien allèrent se promener au bois de Boulogne, ils y rencontrèrent encore la marquise d'Ëspard, madaime de Bai^eton et le baron Châtelet Madame de Bargeton r^arda Lucien d'un air séduisant qui pouvait passer pour un salut Gamusot avait commandé le meilleur dîner du monde. Goralie, en se sacbant débarrassée de lui, fut si charmante pour le pauvre marchand de soieries qu'il ne se souvint pas, durant les quatorze mois de leur liaison, de l'avoir vue si gracieuse ni si attrayante.
— Allons^ se dit-il, restons avec elle, quand même I Gamusot proposa secrètement à Goralie une inscription de six
mille livres de rente sur le Grand-Livre, que ne connaissait pas sa femme, si elle voulait rester sa maîtresse, en consentant à fermer les yeux sur ses amours avec Lucien.
— Trahhr un pareil ange ?. . . mais regarde-le donc, pauvre magot» et r^arde-toi! dit-elle en loTmontrant le poète que Gamusot avait l^èrement étourdi en le faisant boire.
• Gamusot résolut d'attendre que la misère lui rendit hi femme ^e la misère lui avait déjà livrée. »
— Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front Lucien laissa Goralie et Gamusot pour aller aux Galeries-de-Bois.
Quel ehaugement son initiation aux mystères du journal avait produit dans son esprit I II se mêla sans peur à la foule qui ondoyait dans les Galeries, il eut l'air impertinent parce qu'il avait une maîtresse, il entra diez Dauriat d'un air dégagé parce qu'il était jour« Daliste. Il y trouva grande société, il y donna la main à Blondet, 9i Pîatban, k Finot, à toute la littérature avec laquelle il avait fraternisé depuis une semaine ; il se crut un personnage, et se flatta de surpasser ses camarades ; la petite pointe de vin qui l'animait le servit à merveille, il fut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec les loups; Néanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites, muettes ou parlées sur lesquelles il comptait, il aperçut un premier mouvement de jalousie parmi ce monde, moins inquiet que curieux peut-être de savoir quelle place prendrait une su-