Essai sur la poésie ('px/uc
3. M. Viilemaiii, Tuhlfnu de In lilli'rature dn xviii'' siî'cie, viii" leçon.
4. V. Crenzcr, Iteliy. de Vaut., t. il, y. ;{1 1 . trad. de M. Guigniaut.
DES ANCIENS KT DES iMUDEHNES. 389
plemont en homme de bonne compagnie, et c'est h une discussion de salon, piquante et superficielle, que nous allons assister.
Pendant plus de dix ans, Mme Dacicr put croire que le grand procès de la gloire d'Homère était jugé, que les débats étaient clos, et qu'elle avait gagné sa cause. Son nom semblait attaché à celui du grand poëte. On disait : l'Homère de Mme Dacier. Elle était l'Antigone du poëte aveugle, et paraissait l'avoir conduit au port à travers tant d'ennemis. Mais Perrault n'était pas mort sans postérité. Un critique ingénieux et paradoxal, un médiocre poète, voulut, lui aussi, avoir son Homère. Il lut VIliadc dans la traduction de Mme Dacier, l'abrégea, la versifia, et Mme Dacier reçut un matin à son lever, VIliadc de M. de La Motte, poème en douze chants , précédé d'un Discours sur Homère. Ce petit volume donna naissance à la seconde période de la guerre des anciens et des modernes, qui, comme la première, dura plus longtemps que le siège de Troie. Elle précéda la mort de Louis XIY, elle n'était [las éteinte à la fin de la Régence.
CHAPITriE II.
Houdard de La Moite : Discours sur la poésie. — Traduction en vers de l'Iliade. — Discours sur Homère. — Réponse de Mme Dacicr : Des causes de la corruption du goût. — Réplique de La Molle : Réflexions sur la criticiue.
Si l'on acceptait sans réserve le témoignage de Fontenelle, de Mme de Lambert et de l'abbé Trublet, on prendrait La Motte pour un des plus beaux génies qu'ait jamais produits la France en philosophie, en éloquence et même en poésie. Si l'on en croyait La Harpe, on le tiendrait pour un faiseur de paradoxes, pour « un esprit toujours faux dans les matières de goût. ^ La vérité se trouve entre ces deux jugements. La Motte n'est ni un pliilosophe, ni un orateur, ni surtout un poëte; c'est un esprit fm, varié, le plus souvent raisonnable, et qui ne cesse d'être juste que lorsqu'il veut excéder la justesse, en appliquant la rigueur de la logique à des objets qui ne la comportent pas. C'est, comme Fontenelle , un de ces poètes-géomètres pour qui la poésie n'est que l'art de rimer des raisonnements et de cadencer la prose. On s'est étonné que La Motte, auteur d'opéras , de tragédies et d'odes qui lui avaient ouvert l'Académie, ait, en attaquant la poésie, travaillé lui-même à diminuer sa renommée. La Faye, dans une ode dont une strophe est restée célèbre, se plaint qu'il déserte l'IIélicon. Mais La Motte ne s'était jamais élevé bien haut sur l'illustre montagne, et il se retrouva tout naturellement, et presque de plain-pied, dans la plaine. En effet, si la poésie n'est
liKH ANCIKNS ET DES MODEUNES, 391
que de la prose mise en vers, c'est un art plus pénible qu'important, plus puéril qu'ingénieux; et il y a toute facilité et tout prolit à redescendre de la prose rimée à la prose sans rimes. La Motte avait un axiome : « La prose peut dire plus exactement tout ce que disent les vers , et les vers ne peuvent pas dire tout ce que dit la prose', « Il le confirma par un exemple éclatant , en adressant au cardinal de Fleury une ode en prose qui devait, disait-il , s'élever sans effort aux beautés les plus sublimes de la poésie : « Fleury, respectable ministre, aussi louable partes intentions que par tes lumières, aussi cher à ton roi qu'à son peuple, et précieux même à tous nos voisins ; toi à qui les poètes sont inutiles parce que l'histoire se charge de ton éloge.... » La Motte, le Pindare en prose de M. de Fleury ! Le hasard a bien de l'esprit, quand il assortit ainsi les poètes aux ministres, et les ministres aux poètes!
Il n'est pas surprenant que l'écrivain qui devait finir par nier la poésie, ait commencé par nier le plus grand des poètes. Il fut l'athée d'itomère avant d'être celui d'Apollon. Si VOde à M. de Fleury avait précédé le Discours sur l'Iliade, Aime Dacier ne se serait pas indignée si fort d'entendre outrager le grand prêtre du temple par l'apostat du dieu. Mais, quand la Motte traduisit Homère, il croyait encore à la poésie ; que dis-je? on le croyait poète. En voyant de tels coups partis d'une telle main, Mme Dacier perdit toute mesure, et la vivacité de son langage fit un contraste remarquable avec le calme et l'urbanité de son adversaire. iJans cette seconde période de la querelle, comme dans la première, les partisans des modernes surent mettre de leur côté les bienséances de la discussion. Mme Dacier s'est comparée elle-même, dans son duel avec La Motte, aux héros d'Homère qui fondent impétueusement sur l'en-
1. Œuvres de La Motte. Obxenations sur Vode de M. de La Fai/e.
392 HISÏUIRE DE LA UUERELLE
iiemi^ La Motte reçut le choc de Mme Dacier, et s'abslint de lui rendre violence pour violence. C'était un bel esprit, qui dédaignait trop la grossièreté des héros homériques , pour imiter Diomède et pour blesser une femme.
Depuis longtemps déjà, Mme Dacier était prévenue contre La Motte, malgré l'ode flatteuse et prosaïque où il avait célébré sa traduction d'Anacréon. Dans un Discours sur la poésie, La Motte, après avoir tracé une théorie de la poésie lyrique conçue d'après ses odes, avait affiché la prétention d'imiter Anacréon et Pindare. « J'ai tâché de ressembler à Anacréon, sansm'abandonner autant que lui. » Pour rendre la ressemblance plus sensible tout en respectant la décence, il s'était donné une maîtresse, mais une maîtresse fictive et purement poétique ; « car, sans maîtresse, le moyen d'imiter Anacréon ?» Il se proposait aussi d'imiter Pindare et de reproduire les caractères de son génie, moins ses obscurités et ses digressions. En un mot, il prétendait surpasser les anciens en les imitant. Il pensait, comme Perrault, que l'esprit humain est aussi fécond aujourd'hui qu'autrefois, et que la nature peut aussi aisément produire de nouvelles pensées dans l'esprit des hommes que leur donner de nouveaux visages. Telle est l'idée de La Motte dans son Discours sur la poésie, et c'est peut-être le seul de ses ouvrages où il aborde directement le côté philosophique de la question des anciens et des modernes. Encore ne fait-il que l'effleurer en quelques lignes. Partout ailleurs, il perd de vue les idées générales du progrès et de la permanence des forces de l'esprit humain. Cet écrivain, que ses amis ont appelé un grand philosophe, est moins philosophe que Desmarets et que Perrault, et avec lui la discussion fait un pas en arrière: elle devient une dispute sur le mérite d'Homère. Ce serait inutilement fatiguer le lecteur que de