llisloire poétique, p. 12 L
2. Il est l'auteur des Mots à la mode (1695), un petit livre curieux pour l'histoire de la langue française.
emploie ses talents diplomatiques à négocier la paix entre les parties belligérantes. L'arrêt qu'il prête au souverain du Parnasse, Apollon, est le plus conciliant des arbitrages : Apollon ordonne l'oubli des injures mutuelles, il confirme Homère dans la possession du titre de Prince des poètes ; Corneille et Racine seront désormais appelés le Sophocle et l'Euripide de la France; Sophocle et Euripide, le Corneille et le Racine de la Grèce ; Boileau sera l'Horace des Français , et Horace le Boileau des Latins; Molière aura le pas sur Piaule, et marchera de pair avec Ménandre, Aristophane, et Térence; Balzac sera loué « pour avoir servi de degré aux bons écrivains qui ont porté la langue française à un plus haut point de perfection, qui consiste en un style moins guindé, moins étudié, et plus naturel que le sien. •> (Le jugement est excellent.) Cicéron tiendra le second rang entre les orateurs, et Démosthène le premier. Enfin, le poëme du Siècle de Louis le Grand conservera à perpétuité le nom de poème de discorde, « pour punition de l'esprit de révolte qui y règne contre les plus grands des anciens, » Mais le poète moderne qui en est l'auteur recevra les louanges du Parnasse pour le style de ses vers , qu'Apollon a trouvés beaux.
Apollon, comme on le voit, n'est pas très-difficile; mais il est pacifique ; son arrêt ne donne tort à personne, pas même à Perrault, qui sur quelques points triomphe, et que le dieu renvoie du tribunal avec une couronne de laurier. Et cependant Perrault fut le seul à qui déplut la sentence ; il la prit pour une condamnation '. Mais, rare bonne fortune pour un médiateur, le livre de M. de Gallières fut applaudi dans les deux camps, et décida la réception de
1. a L'auteur de l'/ZisfoiVe poétique est presque partout d'un sentiment contraire au mien. » {Parallèles, 1. 1, préface.)
son auteur à l'Académie française l'année suivante, à la place de Quinault. C'était la première fois que les anciens étaient défendus comme ils étaient a^jtaqués, avec enjouement. Jusque-là, dans la querelle, le savoir avait été d'un côté, l'esprit de l'autre. M. de Callières n'est pas un savant, mais il a du goût; il est ingénieux et sensé, et sauf dans quelques jugements, témoignages curieux des erreurs de la critique contemporaine ', il unit presque toujours la raison à l'agrément. Cependant YHistGÎre poétique était plutôt un jea d'esprit aimable qu'une réponse sérieuse aux écrits de Perrault et de Fontenelle, et les anciens cherchaient encore un défenseur qui , au talent du style, joignît la force du raisonnement et la solidité du savoir. Lorsque l'évêque d'Avranches, Huet, prit la parole, on put croire qu'ils l'avaient trouvé.
Perrault avait envoyé ses Parallèles à Huet, en le priant, selon l'usage, de les juger franchement et sans prévention. Huet les lut et les annota pendant un voyage qu'il fit en Normandie ; de retour à l'abbaye d'Aulnay, dans cette petite chambre si bien disposée pour l'étude , que ses Mémoires nous font connaître, il rassembla ses notes, et composa pour Perrault une longue lettre de remercîment et de critique, le suppliant de bien accueillir « ce qu'il aurait su se réserver à lui seul, si Perrault n'avait désiré qu'il lui en fît part*. »
Après les premiers compliments sur le mérite des Parallèles, Huet aborde avec une franchise d'abord très-polie la réfutation des opinions de Perrault. Il lui reproche de
1. Apollon déclare le style de La Calprenède véritablement héroïque, noble et élevé, tel qu'il le faut pour les romans, qui sont des espèces de pnëmes en prose, et il met les romans de cet auteur au premier rang des romans sérieux et héroïques.
2. Cette lettre, datée du 10 octobre 1692, se trouve dans le tome I" du Recueil de dissertatiotis de l'abbé Tilladet.
ne pas expliquer assez nettement s'il compare les ouvrages ou les ouvriers. « Tantôt, lui dit-il, vous donnez l'avantage à votre siècle dans les uns et dans les autres, tantôt vous abandonnez à l'antiquité la supériorité de l'esprit.... et il semble que vous avez affecté cette incertitude pour vous faire des retraites quand vous seriez pressé. » A mesure que Huet avance dans son examen, il s'échauffe, il élève la voix, et la civilité de son langage se tourne en sévérité et en rudesse : « Vous n'exposez pas assez fidèlement le sentiment de vos adversaires, qui parlent dans la personne de votre Président; quand vous lui ferez dire des sottises que personne n'a jamais dites, pour avoir lieu de le combattre et de vous égayer, la gloire n'en sera pas bien grande, et vous n'avancerez pas beaucoup votre victoire. » Suit un long relevé de toutes les fautes de Perrault, et une longue défense d'PIomère, où le savant évêque continue à rudoyer son correspondant. « Vous trouvez mauvais qu'Homère ait mis du fumier à la porte du palais de Laërte. Pourquoi ? parce qu'il n'y a pas de fumier à la porte du Louvre ni au palais de Versailles. Et ne nous reste-t-il pas une infinité d'actes faits par nos rois, et datés a corte domini nostri regiSy où le mot corte, d'où est venu celui de cour, signifie un pailler avec cour de village, où l'on nourrit de la volaille? D'ailleurs , avez-vous fait réflexion qu'Homère représente Laërte comme un vieux seigneur las du monde et des affaires , retiré à la campagne pour passer sa vieillesse dans les plaisirs innocents de l'agriculture ? Et l'agriculture s'exerce-t-elle sans fumeries terres? Et peut-on fumer les terres commodément sans avoir le fumier à portée et sous la main du laboureur? »
Huet donne à son argument une forme singulière, mais le fond en est juste. Il signifie que Perrault a tort de mépriser les mœurs homériques, parce qu'elles n'avilissent pas V Iliade. Le mérite d'un ouvrage ne dépend p as
des mœurs du siècle qu'il décrit. « Méprisez-vous, ajoute l'évêqne d'Avranches, les tableaux des plus grands maîtres, parce qu'on n'y voit pas de brandebourgs, ni de barbes à la royale, ni d'audaces aux chapeau i, ni de falbalas aux jupes des dames? Mais alors vous prenez votre siècle et votre nature pour règles du bien et du bon , vous les faites juges , et, comme ils sont parties , ils ne peuvent pas être juges. »
Dans le reste de sa lettre, Huet redouble de rigueur contre Perrault. Celui-ci avait affirmé qu'on ne trouve ni dans les livres saints, ni ciiez les poètes profanes, des comparaisons à longue queue, à la façon d'Homère. Huet le renvoie à l'Alcoran, aux poèmes des Arabes, des Perses, des Indiens , et surtout à la Bible , où il verra les cheveux de l'épouse comparés aux troupeaux qui descendent du mont Galaad, et ses dents à des brebis tondues qui sortent du bain. Perrault, se trompant sur le sens d'un vers de l'Odyssée, avait reproché à Homère d'avoir placé l'une des Gyclades sous les tropiques. Huet lui répond : « C'est comme si l'on reprochait à M. Chapelain d'avoir ignoré la situation de Bourges ou de Bordeaux.... Les termes d'Homère* ne signifient nullement ce que vous prétendez.... Jugez partout ceci, monsieur, de quelle sorte votre critique sera traitée par les critiques; les erreurs oîi l'on tombe par la démangeaison de reprendre sont bien moins pardonnables que celles qui viennent de l'inadvertance. »
Ainsi parle l'évêque d'Avranches. Perrault ne lui répondit pas, et Huet triompha de son silence. Dans le cinquième livre de ses Mémoires , récemment réimprimés et