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M 11 y a au villaj;e une éctde particulii're, et tous les habitants iniluents prot('j,'ent cet rtablissement; pourquoi? Je n'en sais rien. A ma j-rande surprise, je n'ai pas tardé à découvrir que les villageois considèrent ici l'école connnunale connue une chose (jui leur est imposée par la force el qui leur coule injustement de lourds sacritices, attendu que, dans leur opinion, l'école privée est plus que >unisanle. L'insliluleur communal est pour eux un étranger inutile, (|ui n"est au village que pour dissiper une partie des fruits de leur travail.
» Je devais supposer que le conseil communal qui m'a nommé m'auraitdu moinssoutenu. Hélas! depuis que je me suis plaint au bourgmestre du mauvais état du bâtiment d'école, tous les membres du conseil sont irrités contre moi, comme si je leur avais méchamment déclaré la guerre. On craint à Lisseghem que le gouvernement n'oblige la commune à construire une nouvelle maison d'école, el on me considère comme un homme dangereux qui pourrait devenir la cause d'une aggravation des impôts communaux.
• On me poursuit et on me calomnie, les uns dans la crainte que je ne gagne de nouveaux élèves au préjudice de l'école privée, les autres parce qu'ils baissent l'homme qui touche un peu d'argent de la caisse communale. C'est une véritable conspiration; on blâme tout ce que je fais et tout ce que je ne fais pas. Le père d'uM de mes élèves m'avait dit un jour (ju'on me traitait d'orgueilleux et de misanlhro|)e, parce que je ne me montrais jamais dans aucune réunion. Le dimanche suivant, j'entrai à l'estaminet le plus fréquenté, et j'y passai une heure de l'après-midi. Le lendemain, il n'y eut qu'un cri contre moi, comme si j'étais devenu tout à coup un ivrogne.
» Depuis lors, je reste chez moi, seul, toujours seul dans ma pauvre et triste |ietite chambre, à lire, ou dans le jardin, à rêver sur un banc à ma désillusion amèrc ou à mon sombre avenir.
X Un plus grand malheur encore, mon ami : je suis pauvre, tu le sais, et ce que je gagne ici ne suffit pas à mon misérable entretien. J'ai été trompé. On m'avait fait croire (|ue la rétribution des élèves payants é^^alerait au moins le clnlfre de mes appointements. Or, il n'y a pas dix élèves (lui |taycnt. Kt encore, si je veux les conserver, je dois me laisser payer en pain par le boulanger,
en œuls ou en blé par le fermier, en souliers par le cordonnier, el ainsi de suite.
» l'our m'établir ici, j'ai été obligé de contracter (luebiues petites dettes ; déjà plusieurs fois on m'a fait des allronts el l'on m'a profondément humilié en me demandant publi({uement de l'argent.
)> Si j'osais seulement écrire à madame d'Overvliet,tu sais, celte dame qui a contribué à payer les frais île mon éducation. Je dois l'avoir raconté que mon père était jardinier au château de cette dame. Lorsque le choléra sévissait dans la Flandre occidentale, mailame Vans Overvliel en fut atteinte. Tous ses (lomesti(|ues prirent la fuite el l'abandonnèrent. Mon père et ma mère veillèrent seuls auprès d'elle, et elle croit que c'est à mes parents ([u'elle doit d'avoir conservé la vie.
» LUe a promis à ma mère mourante de récompenser son dévouement en s'occupant de mon avenir. Elle l'a fait jusqu'à présent, et, si faibles (ju'aient été ses secours, je dois l'en remercier. Mais, depuis que mon éducation est terminée, je ne puis plus penser à elle pour des secours pécuniaires. Klle me l'a formellement déclaré lorstjue j'allai lui annoncer ma nomination. Klle est vieille, et ses résolutions sont inébranlables.
» Situation sans espoir! Aucun moyen de me rendre utile; méprisé, bai et humilié, ne sachant comment me conduire pour bien faire; être honteux et rougir sous le regard des gens qui me reprochent ma pauvreté ! Je croyais plus que personne aux séduisantes prédictions de nos professeurs et de nos livres. Quelle désillusion !
1» Ce|)en(lant, tout cela ne m'aurait pas si profondément plongé dans l'abime du découragement car, en vivant de privations, je parviendrai à payer mes dettes avant la (in de l'année. Ce qui me rend malheureux et me comble de chagrin, c'est le com|)lel isolement de mon âme. J'ai soif d'un mot d'amitié, d'un sourire fraternel, d'un épanchement du coMir, d'un peu d'encouragement... Et personne! au village (|ui s'approclie de moi, qui me tende la main; rien ({ue l'indiirérence, la défiance et la haine!
•• Si j'avais seulement une mère, une sœur, j'aurais du moins (pn-l(|u'un à aimer el je ne serais pas toujours avec mes sombres pensées. Je le sens bien, celte éternelle rêverie dans la solitude mine les forces de mon esprit el (ie mon corp.s. Je (remis h l'idée de devenir malade. Être étendu sur un lit et soulTrir au milieu de gens qui vous haïssent!
» Ah! si j'avais seulement quelques (leurs jtour distraire mon es|irit, si y pouvais, en élevant des I plantes, faire sortir de terre les amis que je ne trouve point parmi les hommes! Mais non; mon
MAITRE VALENTIN
jardin est si petit, qu'on le parcourt en quelques enjambées, et le pauvre maître d'école l'a entièrement planté de pommes de terre pour ne pas soulTrir du besoin.
» A côté de l'école demeure un fabricant d'huile quiest riche; il a un grand jardin ombreux où règne un silence de mort, comme si son terrain n'était jamais foulé par une créature vivante. Pourtant il doit être plein de fleurs, car, le soir, je respire les parfums qui s'élèvent par dessus la haie, et alors je revois en imagination le château de madame d'Overvliet et les riches parterres où je travaillais à côté de mon bon père. Ces souvenirs me font mal. Ils me prouvent, par comparaison, toute l'humilité, toute l'amertume de ma vie présente.
» Plus d'une fois j'ai eu envie de demander à mon riche voisin l'autorisation de me promener de temps en temps dans son beau jardin ; mais le chagrin et le découragement m'ont rendu craintif. Il me semble que j'ai peur de tout et de chacun.
» Je prévois le moyen de salut que tu me montreras, si tu n'as pas peur de répondre à cette longue lettre. Une épouse, une compagne, n'estce pas? En effet, alors nous serions deux pour porter notre lot douloureux, et peut-être le malheur partagé deviendrait-il le bonheur? Mais j'oublie que je suis laid et que mon visage défiguré doit détourner de moi toutes les femmes. De pareilles idées me sont défendues, et j'ai, depuis mon enfance, fermé mon cœur à un espoir impossible.
» Non, non, il n'y a pas de remède. Une nuit sans fin est descendue sur moi. Si tu pouvais parfois me voir frémir et pâlir dans ma soUitude ! C'est que j'envisage l'avenir sombre, et je m'effraye d'une conviciion terrible. Tu le sais, un jeune liomme pauvre qui accepte les fonctions d'instituteur dans un village est lié à ces fonctions jusqu'à la fin de ses jours. Mon Dieu ! suis-je donc condamné aux travaux forcés à perpétuité, et je souffrirai, je me plaindrai jusqu'à ce que la mort vienne briser la chaîne du pauvre galérien ! Tu secoues la tête, n'est-ce pas? Ce qui me fait parler ainsi, c'est la maladie du pays, crois-tu? En effet, mais la nostalgie est une terrible maladie, car elle brise en même temps le corps et l'âme.
» Je dois finir. Pardonne-moi, réponds-moi ou ne me réponds pas; la conviction d'avoir épanché dans un cœur ami mon chagrin amer et mon découragement profond, est du moins pour moi une joie salutaire et une lumière plus vive dans les ténèbres de ma vie.
» Ton fidèle ami et condisciple.