VALENTIN STOOP
Hélène Minnens avait lu tonte celte lettre sans songer qu'elle commettait peut-être une coupable indiscrétion en surprenant ainsi les secrets de la vie d'un inconnu.
Sans doute, en d'autres circonslances, elle ne l'eût pas fait, car elle avait un tact exquis, une connaissance parfaite des lois de la convenance. Mais les premières lignes de la lettre l'avaient, pour ainsi dire, entraînée, et elle l'avait lue d'un bout à l'autre, tantôt soupirant, tantôt souriant, et finissait par essuyer une larme.
Elle s'aperçut, seulement en achevant sa lecture, que le soleil était très bas sur l'horizon, et, étonnée d'avoir perdu tant de temps sous le tilleul, elle passa son bras dans l'anse de son panier et se remit en marche vers le village.
Elle tenait encore la lettre à la main et se disait tout bas :
— Pauvre jeune homme! Maladie du cœur, besoin d'amitié, de fraternité ! Et personne pour lui dire le mot sauveur, personne qui lui tende la main! Oh! les hommes! les hommes! Us laisseraient mourir leur prochain sans faire un effort pour le consoler et le secourir. Comment cela se peut-il? Un cœur si sensible ! Personne au village n'a donc vu ce que demande son regard plaintif? On me disait : « Le nouveau maître d'école est un pédant, un ours, un misanthrope... » Et c'est, hélas! une pauvre âme qui soupire après un peu d'affection, qui souffre et demande assistance dans l'abîme de son isolement. Ah ! je remercie Dieu qui a fait tomber cette lettre entre mes mains. Peut-être pourrai-je guérir ce malade et lui faire aimer la vie. Pourquoi pas? Il faut peu de chose pour cela. Je dirai à mon père de l'inviter de temps en temps à se promener dans notre jardin. Le pauvre garçon aime les fleurs, je parlerai dft»mes fleurs avec lui. Mais un homme, je ne sais pas !... C'est si étrange, et les gens du village... Il est laid, il faut bien que ce soit vrai, puisqu'il le dit lui-même et le répète si tristement...
Elle touchait en ce moment à la grille du jardin de son père. Elle regarda encore une fois avec une expression d'hésitation le papier qu'elle tenait à la main, se demandant, sans doute, comment elle le ferait parvenir au maître d'école. Lui laisser deviner ou supposer qu'elle l'avait lu ne lui semblait pas raisonnable; il en serait sans doute confus et humilié en sa présence. Mais comment lui adresser ce papier? Faire dire par un des garçons du village ou l'im des ouvriers de son père qu'il l'a trouvé ? S'il n'y avait pas d'autre moyen, il faudrait bien recourir à ce petit mensonge.
En réfléchissant ainsi, elle s'arrêta tout à coup souriante devant la haie qui séparait le jardin de son père de celui de l'école. Elle écarta légèrement les
MAITRK VALKNTIN.
hrancheseljela uncoupd'œil dans le pelil potager. Assuréi'que personne ne s'y trouvait, elle pa^^sa le bras ùlraveis le fiMiillaj;e et laissa tomber la lettre sur le b:inc placé à rinlérieur, contre la haie, et où elle avait vu plus d'une lois, de sa fenêtre, le maître d'école s'asseoir et rêver.
Depuis une demi-heure, les enfants avaient (juitté l'école. Valeutin Sloop, l'instiluteur, entra dans son jardin, s'avança à pas lents dans le chemin uni.|ue, resta un instant en contemplation devant les };rands arbres ([ui s'élevaient derrière la haie, puis continua sa marche et se laissa tomber sur un banc de bois.
Il eût été difficile de deviner son à|;e, car la petite vérole l'avait (lélij,'uré, et, quoi(iu'il ne fût pas si absolument laid qu'il le pensait, il avait des raisons de supposer qu'il ne ferait jamais naître un doux penchant dans le cœur d'une femme. Il était |;raiid et bien pris. L'expression de ses yeux indiquait un esprit calme et rêveur, plein de bonté et de tristesse. Il était vêtu de noir, avec une cravate blanche. Ses habits, plus recherchés et mieux soii^nés qu'on ne pouvait s'y attendie chez un pauvre instituteur de village, montraient peut-être bien la corde à certaines places, mais ils étaient soigneusement brossés; et l'on pouvait conclure de la blancheur immaculée de son linge, que le chagrin ne lui avait pas fait perdre l'instinct des soins personnels.
Lorsfju'il s'était assis sur le banc, il avait jeté un regard désolé sur sa demeure délabrée et sur son petit jardin. Les murailles noires, d'où le plâtre se détachait par p!a(|ues, et les pommes de terre dont la culture devait aider à soulager sa misère, firent éclore sur ses lèvres un sourire amer, et il détourna le visage comme pour se soustraire à ces témoins de sa pauvreté et de son humiliation.
l'eu à peu il s'abima dans des pensées plus douloureuses encore. Sa tête tomba sur sa poitrine, et il demeura immobile comme une i)Prsonne endormie. Un profond silence régnait autour de lui. Le bruit lointain du moulin à huile eut seul pu troubler sa rêverie, s'il n'y avait pas été accoutumé.
Au bout d'un quart d'heure, il releva la tête. Il lui sembla que quelqu'un l'avait app^'lé. Le mot I maitii- avait bien frappé son oreille; mais, comme ! il était sujet à de pareilles illusions des sens, il I doutait, et regarda autour de lui.
I Alors, il entendit appeler son nom, son nom de
I jeune homme, par une voix d'une douceurétrange; c'était un son qui pénétra jn-qn'à son c(eur et le
fit se lever comme en sursaut. Il entendit de nouveau la voix qui criait :
— Monsieur Valentinl monsieur Valentin!
A peine eut-il fait quebjues pas, qu'il s'arrêta comme si une apparition avait frappé ses regards.
Au-dessus de la haie de son voisin, entre les leuilles d'un bosquet de seringat, il aperçut une ravissante tête de femme; des yeux bleus qui le rei^ardaient avec amitié, des lèvres roses qui lui souriaient avec une expression si franche et si cordiale, (|u'il en fut à la fois intimidé et confus, et regarda avec stupeur la jeune inconnue qui l'appelait.
— Approchez un peu, je vous prie, maître, dit Hélène, j'ai quelque chose à vous demander. Excusez ma hardiesse; je veux vous prier de me rendre un léger service. Vous êtes bon et serviable, vous ne me refuserez pas.
Le maître d'école s'ap|)rocha de la haie, se découvrit respectueusement et répondit d'une voix émue :
— Mademoiselle, ce serait un honneur et un bonheur pour moi de pouvoir faire quelque chose qui vous fût agréable; mais je doute... Parlez, je vous en prie, et, si cela m'est possible...
— Oh! monsieur Valentin, ce que j'ai à vous demander n'est ni si grave ni si important que vous le croyez. Il me paraît (jue vous avez coutume d'envisager les choses trop sérieusement. Il faut avoir l'esprit plus léger. L'homme a déjà assez de chagrin ici-bas pour qu'il ne s'en fasse pas lui-même par ses idées.
En parlant ainsi, elle riait avec une douce raillerie qui déconfenanva si fort le jtauvre maître d'école (|u'il ne sut que dire, et qu'il se demanda avec étonnement comment celle jeune fille avait su lire du premier coup d'cnil au fond de son cœur; comment il se faisait qu'elle le nommât de son nom de baptême comme une amie ou une sœur. Le connaissait-elle, par hasard? Il ne se rappelait pourtant pas l'avoir jamais vue.
l'eut-élre Hélène avait-elle du plaisir à voir celte profonde stupéfaction. Quoi qu'il en soit, elle reprit après un moment de silence :
— Kh bien, ap|irochez encore un peu, vous me forcez de crier. Je vais vous dire ce que je désire de vous. Vous aimez les (leurs, n'est-ce pas, et vous connaissez à fond l'horticulture?
— Quoi! vous savez, mademoiselle...? balbutia l'instituteur, de plus en |dus étonné.
— On me l'a dit et je le crois. Je suis la fille de votre voisin le fabricant d'huile. Pendant cin*] mois, j'ai été absente. Je suis restée à Waeregliem, chez ma tante qui était malade. Mais, Dieu soit loué! elle est tout à fait guérie. Maintenant, tnc
\ voilà revenue chez mes parents. J'avais ici, dans
MAITRE VALENTIN
ce jardin, beaucoup de fleurs; car, ainsi que vous, monsieur Valenlin, j'adore ces favorites de la nature. Mais, en rentrant à la maison, j'ai trouvé presque toutes mes fleurs desséchées, et je crois que j'en perdrai plus de la moitié. Cela me fait grand'peine, et, quand je vois mes pauvres plantes penchées tristement vers la terre, j'en pleurerais presque, si l'on pouvait perdre courage pour si peu. Vous me donnerez des conseils, n'est-ce pas? Vous me direz ce que j'ai à faire pour ranimer mes fleurs, du moins celles qui ne sont pas tout à fait mortes ?
— Vos plantes, mademoiselle, sont mortes des suites de la longue sécheresse que nous avons eue, répondit le maître d'école à demi délivré de sa timidité. Votre jardinier a probablemant négligé de les arroser à temps.
— Notre jardinier, monsieur Valentin, est un vieux brave homme qui s'entend mieux à cultiver des légumes qu'à soigner des fleurs. Il dit qu'il les a arrosées abondamment, mais que ces perpétuels arrosements rendent la terre dure comme une pierre et font, par là même, périr nos plantes les plus délicates.
— 11 a raison, mademoiselle; mais il y a un moyen de prévenir cela : c'est de couvrir la terre, autour des plantes, de fumier et de paille. Alors, l'eau ne tombe pas immédiatement sur la terre, et celle-ci reste fraîche et molle.
— Vous voyez bien, monsieur Valentin, que vous êtes grand connaisseur, s'écria joyeusement la jeune fille. Notre jardinier ne savait rien de cela. S'il l'avait su!... Maintenant, il est trop lard pour recourir à ce moyen.
— Nullement, mademoiselle. Il y aura encore de la sécheresse. D'ailleurs, si votre jardinier entoure les plantes malades d'un peu de fumier sec, l'eau dissoudra la matière nutritive et la fera pénétrer jusqu'aux racines. Vous le verrez : les fleurs qui ne sont pas tout à fait mortes auront de nouvelles feuilles avant peu et grandiront avec vigueur.
— Merci de votre bon conseil, monsieur Valenlin, dit la jeune fille. Je ne comprends pas bien toutefois, malgré la clarté de votre explication, comment il faut s'y prendre. Ayez l'obligeance de venir dans notre jardin et de me montrer comment je dois faire ; je vous en serai très reconnaissante.
— Dans votre jardin, mademoiselle? balbutia l'instituteur hésitant.
— Et pourquoi paSj monsieur Valentin? Vous qui aimez les fleurs et la verdure, vous devez avoir souhaité plus d'une fois de vous promener sous nos grands arbres. Satisfaites ce désir pour me rendre service. Venez, je vous montrerai mes fleurs; il y en a encore que vous verrez avec plaisir. Refuse-
riez-vous? Oh! monsieur Valentin, il faut accepter ce qu'on vous offre de bon cœur.
— Mais vos parents, mademoiselle? Ils pourraient sel'ormaliser de ma hardiesse.
— Mes parents désirent depuis longtemps faire plusample connaissance avec vous; mais eux aussi n'osaient pas vous en parler. C'est comme cela que beaucoup de gens ne frayent pas ensemble, quoiqu'ils se sentent portés les uns vers les autres par la sympathie. Mes parents savent que je vous invite, et ils vous attendent.
— S'il en est ainsi, mademoiselle, je vais me hâter. Votre invitation est trop gracieuse pour que j'ose refuser.
— Je vous remercie, monsieur Valentin, de votre obligeance. Je me tiendrai à la porte pour vous introduire et vous présenter à mes parents. Vous verrez comme ils vous accueilleront amicalement!
En achevant ces mots, elle retira sa tête et disparut derrière le bosquet de seringat.
Le maître d'école, dans une immobilité complète, contempla quelques instants encore l'endroit où sa jolie tête, éclairée par des yeux d'un bleu si doux, s'était montrée dans un cadre de verdure à fleurs blanches. Puis il se retourna et gagna l'école tout rêveur. Il monta à sa petite chambre, changea de redingote et s'arrangea du mieux qu'il put. Ses lèvres remuaient, et il murmurait à voix basse : « Monsieur Valentin, monsieur Valentin. » Il souriait doucement; il y avait de la joie dans son regard, et, contre son habitude, il levait la tête et marchait délibérément lorsqu'il se dirigea vers la demeure de son voisin.
Il fut pris d'une émotion nouvelle en apercevant sur le seuil de la porte la charmante jeune fille, qui, avec une impatience d'enfant, lui faisait signe de se hâter.
Elle le prit par la main et le conduisit dans la maison en disant :
— Il y a déjà longtemps que je me tiens à la porte, monsieur Valentin, et mes parents vous attendent. Venez par ici, dans cette chambre... Tenez, les voilà.
Le fabricantd'huile, Jean Minnens, était un homme robuste, avec des joues rouges et une figure commune, qui indiquait l'amour de la bonne chère et d'une vie aisée. Sa femme, malgré son embonpoint, portait encore les restes d'une grande beauté; il y avait plus de finesse dans ses traits, et dans ses yeux plus de vivacité.
Au premier coup d'œil, on reconnaissait en eux des campagnards enrichis, car, bien qu'ils fussent habillés à la mode de la ville, il y avait dans leur extérieur quelque chose qui rappelait les paysans.
MAITRE VALENTIN
Hilène conduisit le maître d'école devant ses parents, (|iii le reiîardt'ient avec iiidiiréri'nce et rostt'renl assis.
— Voici, leur dit-elle, M. Valentin Stoop, (jui depuis longtemps voulait vous demander l'autorisation de s»? promener (|uel(|uefois...
— Kt [)Mur(iuoi en parler à d'antres sans m'en avoir dit un mol ? demanda le fahricani d'huile d'un ton brus(|ne.
— Je vous demande pard )n, monsieur, dit l'instituteur, .le n'oserais nier (pie je n'aie eu souvent ce désir, mais soyez certain (|ue je n'en ai jamais parlé à personne.
— Alors, comment ma (ille peut-elle le savoir?
Hélène avança une chaise et invita le maître d'école à s'asseoir. Elle espérait échapper ainsi à la (|uestion de son père.
— Asseyez-vous, monsieur, dit la mère. Puisque vous êtes en conversation avec mon mari, il serait impoli à nous de vous laisser debout, l'as de timidité, laites comme si vous étiez chez vous.
— Oui, oui, maître, répéta le fabricant d'huile, comment pouvez-vous expliquer cela, que mafille sache ce dont vous n'avez parlé à personne?
— Eh bien, père, s'écria la jeune tille, (inoi d'étonnant à cela? Je l'ai deviné.
— Impossible. Tu ne dis pas la véril''. .le n'aime pas qu'on me [irenne pour jouet, et je veux savoir de qui lu as appris (juo le maître voulait me faire une pareille demande.
— Ne te facile pas, mon petit père, dit Hélène en le caressant. Ecoute, je vais t'expliiiuer cela. Quoique ma chambre soit située tout à fait à l'extrémité de notre maison, je puis, de ma fenêtre, voir de loin le jardin de l'école. Depuis (jue je suis revenue, j'ai remarqué plus d'une fois sur le banc, près lie la haie, un homme qui courbait la (été et qui restait longtemjjsimnmbile, dans cette position. Je me suis dit : « Notre maître d'école doit avoir du rhaprin. » N'est-ce pas, monsieur Valentin, vous aviez un peu di; chagrin.
— Je rêve et je rédécliis heanconp, r-n elTel, mademoiselle, repondit-il. Et comment pourraitil en être autrement? Je suis toujours seul avec mes idées.
— Vois-tu bien, père, (|ue je ne me trompais pas! C'est que ceux qui ont un ca-ur sensible et com|iati!»sant devinent, pour ainsi dire, les peines des antres. En voyant .M. Valentin si tristement assis dans son pauvre petit janlin où il ne vient que des pommes delerre, j'ai snppo^^é qu'il devait souhaiter se promener dans notre grmd jardin, d'autant plus que j"ai oui dire qu'il est grand connaisseur et amateur de lleur.s.
— Soit! répondit le fabricant d'huile; fais donc
à ton gré, Hélène. Le maître peut se promener dans notre jardin tant (ju'il lui plaira.
— Vous nous ferez |tlaisir, monsieur, et vous ne nous gênerez en aucune façon, ajouta la mère; car, excepté notre Hélène, il n'y a personne de imus (|ui aille beaucoup au jardin.
— ()serai-je profiter de votre; bonté? balbutia l'instituteur. Je crains que mon indisciétion...
— Oui, je vous le conseille, dit en riant le fabricant d'huile, essayez di; résister au caprice (|ue cette |ietite fille s'est fourré dans la tête. Elle n'en départira pas, et saura bien vous mener comme elle nous mène, sa mère et moi. Voudriez-vous faire des cérémonies, maître? Je n'y tiens nullement. Ce (|ue je dis, je le pense. i*romenez-vous dans le jardin, venez dans la ;iiaison aussi souvent qu'il vous plaira ;et, si cela ne vous plaît pas, c'est encore bien.
— Certainement, monsieur, vous serez toujours le bien venu, ajouta sa femme en guise de correctif.
— Voyez-vous, monsieur Valentin, que vous ferez plaisir à mes parents? s'écria la jeune fille. Venez, venez, ne perdons pas de temps. Mon père doit aller à la fabrique surveiller ses ouvriers, ma mère aussi a sa besogne. Nous, allons au jardin. Je veux vous montrer mes fleurs tout de suite.
Dans le vestibule, elle lui dit en souriant et pres(jHe à l'oreille :
— Mon père est un homme singulier : il a le meilleur cn;ur du monde, mais il veut le cacher, et c'est |)our cela (|u'il a l'air un peu brusque; ma mère aussi est très bonne, elelle aime bien que je secoure les pauvres et (|ue je console ceux (jui souffrent.
[>e maître d'école se laissa conduire dans le jardin comme un enfant docile. La voix de l'aimable jeune fille résonnait à son oreille comme une musique enchanteresse, et il n'écoutait pour ainsi dire pas ce (pi'elle disait, tant il était absorbé par ses douces et vagues pensées. H n'était plus ému ni intimidé; maintenant (|u'il était avec sa petite protectrice, hors de la présence de ses paretJts, il se sentait plein de joie et de courage. Il s'était même enhardi jusqu'à lui sourire avec reconnaissance lors(|u'elle lui dit ({u'elle était charmée d'avoir lié connaissance avec lui.
Hélène montra du doigt une petite élévation. ^
— Là-bas, dit-elle, derrière le grand frêne pleureur, sont mes fleurs. 11 faut me dire tout ce que vous savez et ne pas m'épargner vos explications; alors, le jardinier sera étoimé de mon érudition, et je vous serai reconnaissante de votre obligeance. .Nous y sommes. Voyez courue ces pensées sont petites et chétives. L'année dernière, je les ai reçues en cadeau delà baronne; elles
MAITRE VALENTIN
étaient si jurandes et si belles, alors! maintenant, ce n'est plus rien. C'est à cause de la sécheresse, n'est pas, monsieur Valentin?
— ^'on, mailoinoisello, ce n'est pas la sécheresse seule. Pour avoir toujours de belles Heurs et conserver l'espèce, on ne doit pas laisser les tiges s'allonger trop; eu septembre, il faut en couper tout le feuillage ou les repiquer, car les plantes qui ont trop grandi périssent pour la plupart en hiver ou ne donnent, l'année suivante, que des fleurs toutes petites. Telle est la première condition pour bien cultiver la viola tricolor.
— Comment nommez-vous cette fleur? demanda la jeune fille.
— Viola tricolor, mademoiselle.
— Vous savez le latin?
— Non, mademoiselle, mais je connais les noms de beaucoup de fleurs et de plantes.
— Toutes les plantes ont-elles donc un nom?
— Oui, mademoisejle.
— Les petites et les grandes?
— Toutes.
— Et cette herbe singulière, là, qui ressemble à une plume pour un chapeau de femme?
— C'est \a. stifia pennata, mademoiselle.
— C'est drôle! et cette plante avec ses belles feuilles tachées?
— Hydrargea japonica variegata.
— Quel nom bizarre ! Ma lante me l'a donnée comme une rareté.
— Elle est jolie sans être rare. Mais, là où elle est, elle mourra probablement.
— Pourquoi?
— Parce que, mademoiselle, toutes les plantes à feuilles tachées ou rayées veulent être placées à l'ombre. Ces taches ou marbrures, qvie nous considérons comme une beauté, sont une espèce de maladie. Les plantes qui en sont atteintes craignent le grand soleil, et on ne peut pas trop les arroser non plus, car elles périssent facilement. D'ailleurs, Vhortensia commun exige également un terrain légèrement humide et ombragé.
— Voyez, monsieur Valentin, c'est mon père qui m'a acheté ces lis, il y a deux ou trois ans, pour ma fêle. Ils étaient magnifiques et pleins de fleurs. Maintenant, il reste à peine une petite fleur languissante sur chaque tige. Notre jardinier les a cependant bien fumés, dans l'espoir de les fortifier.
— Le fumier est presque toujours mortel pour les plantes à caïeux, telles que les Us, les tulipes, les jacinthes et autres. Le liiium lancifolium que monsieur votre père vous a donné demande de la terre de bruyère. Dans un terrain aussi lourd que celui-c', il doit insensiblement dépérir.
— Ce beau lis croît-il sur la bruyère?
— Non, mademoiselle, ce qu'on appelle terre
de bruyère est une terre artificielle composée de feuilles mortes, de bois pourri, de sable et d'un peu déterre de jardin. Les fleurs les.plus délicates que nous tâchons de cultiver ici sont originaires de toutes les contrées du monde ; les unes croissent sur les montagnes, les autres dans les vuUons, dans les bois, dans les prairies, dans les plaines sablonneuses. Comme on ne peut procurer à chacune d'elles le sol particulier qui lui convient, on a cherché un mélange qui pouvait, en général, être favorable à toutes. Ce mélange s'appelle terre de bruyère. Les plantes les plus faibles y trouvent une nourriture abondante, et leurs racines pénètrent facilement dans ce sol spongieux. Mais ce qui, d'après moi, constitue le principal avantage de la terre de bruyère, c'est qu'elle laisse suinter l'eau et que jamais, même en hiver, elle ne maintient les racines dans une humidité permanente. Car cette humidité est la cause qui fait périr nos fleurs les plus délicates et les plus belles, lorsque nous voulons les cultiver dans la terre ordinaire.
— Mais, monsieur Valentin, dit la jeune fille étonnée, comment savez-vous tout cela si bien?
— C'est, mademoiselle, que mon père était jardinier dans un grand château où il y avait un très grand jardin, avec beaucoup de fleurs de couches, de bâches et de serres. Jusqu'à ma quatorzième année, j'ai travaillé avec lui. Depuis lors, j'ai pris plaisir à lire les livres qui traitaient de la botanique et du jardinage.
— Ah! je vois bien qu'il ne suffit pas d'aimer les fleurs, soupira la jeune fille. Pour trouver du plaisir, beaucoup de plaisir à leur culture, il faut être connaisseur comme vous, monsieur Valentin... J'attendais beaucoup de ces balsamines, mais la sécheresse leur a enlevé toute leur force.
— Elles sont trop près des arbres, mademoiselle; la balsamine et l'aster sinensis encore plus demandent le plein air, le voisinage des grands végétaux empêche leur croissance.
— Puisque vous connaissez tout ce qui concerne les plantes, vous pourrez probablement me dire aussi pourquoi la plupart de mes giroflées sont simples cet été. L'année dernière, j'ai acheté de la semence à Bruxelles, et presque toutes mes giroflées étaient doubles.
— Je n'en connais pas la cause avec certitude, répondit l'instituteur en haussant les épaules. Cela dépend un peu de la culture et de la récolte des graines. Celte culture exige plus de soins que n'en peut donner un amateur ordinaire. Mieux vaut acheter de nouvelles semences chaque année. Il y a, à Paris, à Londres et ailleurs, de grands établissements où l'on s'applique à chercher les bonnes semences. Par exemple, on sème une grande quantité de fleurs; on arrache tout ce qui
MAITIIE VALENT IN.
est faible ou médiocre; on mêle convenablement les formes cl les couleurs pour obtenir les nuances et les liirures que l'on désire; on couvre les plantes d'un tenle cbaque fois qu'il menace de pleuvoir, alin (le préserver lasemenee de l'humidité... Lorsque j'étais petit ^Mrçon, j'aimais beaucoup les giroflées, et j'en remplissais tous les ans mon petit jardin particulier. Les meilleures semences du clieininthus annuus viennent d'Erfurtb, en Aile. mai;ne. On les y nomme lerkojcii.
Il y eut un moment de silence. La jeune lille paraissait réfléchir.
— Ah! n)onsieur Valentin, dit-elle tout à coup, que vous êtes heureux de savoir ainsi les noms des fleurs et des plantes ! Pour vous, elles sont des amies et des connaissances, et, lorsque vous vous promenez dans un jardin ou dans les champs, c'est comme si toutes les créatures de Dieu vous salu.iient en vous disant leur nom.
— En elTel, mademoiselle, c'est une grande satisfaction.
— Si je n'étais fille, je voudrais l'apprendre. Mais c'est trop difficile. Peut-être ne saurais-je répéter aucun tiom, (juand n)ême vous auriez la bonté de me les dire très lentement.
— i*our cela, il ne vous en coûtera qu'un souhait, mademoiselle.
— Vous voudriez m'apprendre les noms de tout ce que je vois ici, monsieur Valentin? Et vous croyez que cela ne serait pas au-dessus de mes forces?
— C'est trop facile, mademoiselle. Voici le moyen fort simple. On place en terre, au pied de chaque plante, une petite planchette où le nom est écrit très lisiblement. Chaque jour, en se promenant, on la lit presrjue sans y prendre garde. Et, en peu de mois, tous ces noms sont si profonmenl gravés dans notre tête, que nous ne |)Ouvons plus les oublier.
— Je prierai mon père de faire faire de ces planchettes. Aurez-vous la bonté dédire au peintre ce (|n'il doit v mettre?
Le maître d'école lança à la jeune fille un regard suppliant.
— Vous parlez de bonté, vous, la bonté même, répondit-il. Je vous en prie, permettez-moi de vous prouver ma reconnaissance autant (jue je le pourrai. Je fai.onnerai moi-même les planchettes et les pi(|uer:ii en terre.
— Vous, façonner les planchettes par centaines!
— J'en ai fait plu'^ieurs milliers en ma vie, mademoiselle. (»|i ! ne me refuse/ pa-;, ce travail me rendra htureux dans ma solitufle.
— - l'iii.M|ue vous ledtsirez, j'accepte |miiii vous faire plaisir. Mais voici un banc, monsieur Va-
lentin; je suis un peu fatiguée, asseyons-nous, je vous prie.
Mlle s'assit. Le maître d'école resta debout devant elle.
— Q'est-ce que cela signifie? dit-elle en riant. Pourquoi ce banc est -il là?
Le timide jeune homme s'assit loin d'elle, à l'autre bout du banc.
— Oui, mais pas là! s'écria-t-elle. Nous serions obligés de parler trop haut. Plus prés, plus près encore. Je voudrais causer confidentiellement avec vous d'autres choses (|ue de lleurs... Soyez franc, monsieur Valentin, et ne me cachez rien, sinon je me fâcherai.
— Que désirez-vous savoir, mademoiselle?
— Monsieur Valentin, vous êtes malheureux, ' n'est-ce pas?
— Je ne suis pas très heureux, en effet.
Elle leva le doigt d'un air . de menace, et dit :
— Oh! monsieur Valentin, vous usez de réticence avec moi; votre cœur n'est pas plein de chagrin? et vous ne pleurez pas, et vous n'êtes pas découragé ?
— Eh bien, si, réj)ondit-il ému, j'étais malheureux et [)rofondément découragé. Mais, depuis une heure, il me semble que le ciel s'est rempli d'une nouvelle lumière cl mon cœur d'un nouveau courage.
— Vous faites des compliments et vous voulez me flatter ; mais parlons sérieusement : pourquoi êtes- vous malheureux?
— C'est difficile à dire, j'ai été trompé dans mon attente. Lorsque je quittai l'école normale pour venir à Lisseghem, j'étais |dcin de joie et d'espérance. Je voulais me ilévouer entièrement à mes fonctions, répandre l'instruction et la science parmi la population (|ui m'avait appelé, me sacrifier à sou bien-être et rendre service à tout le monde. Je complais mériter ainsi l'estime et l'amitié de chacun. Je suis orphelin, sans autre parents (|ue(|nelques cousins éloignés qui ne me connaissent pour ainsi dire pas. Je croyais trouver une famille au milieu de laijnelle j'aurais [lassé ma vie. Hélas! je n'ai trouvé ici (|ue la résistance et l'hostilité. Personne (|ui me parle, pas un cœur i|ui sente la moindre affection pour moi. Je suis .seul comme dans un désert, comme dans une nuit éternelle de l'Aine.
— iN 'exagérez-vous pas un peu, monsieur Valentin?
— Oh! non, au contraire.
— (/est qu'une fois (|u*on s'abandonne aux idées tristes, on est nalurelleinenl porté à l'exaspération et l'on se croit plus malheureux (|n'oii ne l'rst en réalité. Ma tante étailcommecela aussi. Elleenest
MAITHE VALENTIN.
Je me disposais à assommer i"anim;il... (Page IS.)
devenue malade; heureusement j'ai pu triompher peu à peu de son découragement.
— Je ne crois pas exagérer, mademoiselle. A peine osé-je adresser encore la parole à quelqu'un, de peur d'apprendre le mal qu'on dit de moi dans le village.
— Vous voyez bien! Comment se fait-il alors que je n'aie encore entendu dire de vous que du bien! L'un loue votre conduite réservée, l'autre votre érudition, un troisième votre politesse, un quatrième vos soins paternels pour vos élèves.
L'instituteur regardait la jeune fille avec étonnenunt. Il eût voulu douter; mais comment ne pas croire aux douces paroles d'une personne qui ne pouvait avoir aucune raison de le tromper.
— Serait-il vrai? s'écria-t-il les yeux brillants de joie. Il y a dans le village des gens qui ne sont [ias fâchés contre moi? Je me suis donc trompé?
— Ce sont vos idées et vos rêveries solitaires
qui vous ont induit en erreur; quand le chagrin nous a mis un sombre nuage devant les yeux, nous voyons tout noir.
— C'est vrai, mademoiselle, soupira le maître d'école, j'ai pu être injuste. Cependant, dans le principe, j'ai fait tout ce qui était possible pour gagner les bonnes grâces de tout le monde. On ns'a repoussé...
— Non, non, c'est parce qu'il n'y a pas dans le village des gens qui vous comprennent ou qui aient assez d'instruction pour causer avec vous. Maintenant, v«us avez quelqu'un qui vous écoutera avec grand plaisir et qui vous sera reconnaissante de vos renseignements. Nous nous promènerons tons les jours dans ce jardin, nous parlerons des fleurs, des beautés de la nature et de toutes les choses utiles. Vous m'instruirez, je serai votre élève; venez tous les après-midi, après l'heure de la classe Je vous attendrai avec impatience et avec joie.
MAITIIK VAI.KNTIN.
— Oli ! inadtMiutiselle, iiiiiriiiiira le maître d'école allentlri, vous êtes >i aimable el si l)onne pour moi, (jue je nie deinamle coinineiil je puis avoir mérilé pareil honneur el pareil bonheur. Je ne viendrai pas tous les jours, ce serait abuser de la géniMosité et de la faveur de vos parents; merci, mille l'ois. Cette seule journée vaut dos trésors pour mon ;\me attristée.
— Non, non, ne vous levez pas encore, dit Hélène. Je dois vous faire un aveu, car vous ne me comprenez pas bien. Je ne suis certainement pas malheureuse, car je suis reniant i;àtée de mes parents, el tout le monde m'aimi^ au village. i*ourtant je m'ennuie souvent, et alois je deviens triste comme dans un péi\il)Ie isolement. Quelque chose me man(|ue ; une personne avec t|ui je puisse parler d'anlre chose que des choses du ménage ; un homme intelligeni, un cerveau (|ui pense, un cœur qui sent. Vous voyez bien (jue, si vous avez la bonté de venir ici aussi souvent que cela vous sera possible...
Le nom de la jeune lille retentit dans l'éloignement. •
— Je viens, je viens, mère! cria Hélène, qui se leva et se mit à marcher dans le sentier.
Chemin faisant, elle dit au maître d'école :
— Je sais ce (|ue c'est: Il faut (|ne j'aide ma mère à faire ([uebiue chose. Ne man([uez pas de venir demain. Me le promettez-vous?
— Puis(|ue vous le voulez, mademoiselle...
— Non, je vous en prie, nous nous garderons l'un l'autre de l'ennui. Ne m'a|tpelez plus mademoiselle. Vous n'avez pas de sieur? Kh bien, supposez que je suis votre sœur. Appelez-moi Hélène; de cette faron, je ne serai pas obligé de répéter si souvent le mol moitsicur.
— Ch ! mademoiselle Hélène, dit l'insliluteur en soupirant, coinment poiirrai-je jamais reconnaître une amitié si fraternelle?
— H y a un moyen.
— F'arlez, je me jetterais au feu pour vous prouver...
— Ce n'est pas si terible :il faut mei)romellreque vous ne vous chagrinerez plus, (|ue vous serez courageux, et que vous aurez plus d'espoir dans la vie.
— Je ne sais pas ce qui m'arrive, mademoiselle ; mais, depuis cet après-midi, je me sens heureux et plein «l(î courage. Kt je crois que je ne m'afdigerais pas, en eussé-je les motifs les [Tlus légitimes.
— Quoi! déjà guéri, Valentin? dii la jiune lille toute joyeuse.
— Jf le crois vraiment.
— ite>tez dans ces bonnes dispositions, c'est la seule récompense que je souhaite, La vôtre sera l'amitié d'Hélène.
Kn ce moment, ils approchaient de la maison. .Madame .Minnens était sur le seuil.
— Oh! mère, s'écria la jeune fille, M. Valentin sait tant de belles choses sur les fleurs (|u'on l'écouterail pendant des heures. C'est si amusant et si instructif, ce qu'il raconte! II revient demain pour continuer la leçon.
— Oui, ré|)ondit la mère, s'il veut t'obéir quand tu as quei(|ue chose en tète, tu lui donneras beaucoup de besogne. — Kxcusez-la, monsieur.
— Je lui suis très obligé, madame, et je regarderai comme un honneur de pouvoir faire quehjue chose qui lui soit agréable.
— Eh bien, maître, faites ce qu'elle vous demande. D'ailleurs, il n'y a pas moyen de lui rien refuser.
Le jeune homme salua profondément la mère et la tille, et sortit. \ la porte, il rencontra le fabricant d'huile, qui lui dit :
— Kh bien, maître, comment trouvez-vous notre Hélène? N'est-ce pas qu'elle a bonne langue? elle ptrle comme un avocat. Son éducation nous a coûté assez d'argent! El bon cœur aussi, n'est-ce pas?
— Oh! monsieur .Minnens, ré|)ondil l'instituteur avecadmiration, comme vous devez bénir le ciel qui vous a donné pour enfant un ange si pur. Elle esl bonne, généreuse, aimable, intelligente, instruite; lis et rose à la fois, un trésor inappréciable..
— Ah! ah ! maître, arrêtez? interrompit le fabricant d'huile avec un gros rire de salisfaciion. Je sais bien que ma fille est aimable et instruite, et vous n'avez pas besoin de me dire cela en latin de cuisine.
niessé tout à coup dans sessenlimenls d'une manière si grossière, le maîtred'école devint rouge de honte et baissa les yeux.
Le fabricant d'huile lui prit la main et la secoua avec force.
— Eh bien, eh bien, dit-il, vous prenez tout de travers. Je ne voulais pas vous faire de peine, au contraire ; mais il ntî faut pas être si susce|)lible, sans cela vous ne vous habitucrezjamais dans notre village. Nous sommes des gens encore un peu sauvages. Je suis charmé (|ue vous ayez une si bonne opinion d'Hélène. Elle aime à causer avec les gens d'esjiril et les gens instruits. Je suis sur que vous avez pris plaisir à sa conversation. Venez nous voir, maître, de temps en temps, au<si souvent (ju'il vous plaira. Je ne ferai pas beaucoup de compliments avec vous, mais vous n'en .serez pas moins le bienvenu.
A ces mots, ii n-ntra chez lui.
Le maître d'école regagna sa demeure, ouvrit sa chambre d'étude el ferma la porte. Ses yeux rayonnaient de bunheur. Il leva les mains au ciel et dit d'un ton profondément iniu :
MAITRE VALENTIN
— Merci, merci, ô dieu ! qui as laissé tomber sur moi uu rayon de ta grâce; qui as envoyé un de tes anges pour ouvrir à ma pauvre âme ulcérée le ciel de l'amitié.
Kt, succombant à son émotion, il se laissa tomber sur une chaise, tandis que ses regards se perdaient dans le vague comme s'il avait eu des visions enchanteresses.
(I Lisseghem, le 27 août 1858.
» Cher Henri,
» Merci pour ta bonne lettre. Il faut que l'amitié soit un sentiment bien puissant, puisqu'elle te faisait lire dans mon avenir. Tu m'annonçais qu'une étoile se lèverait à l'improviste dans la sombre nuit de mes chagrins. Eh bien, l'étoile s'est levée, et elle fait rayonner sur ma vie l'éclat d'un bonheur infini.
» La lumière m'est apparue sous la forme d'une jeune fille qui, par pitié, par bonté de cœur, peutêtre par sympathie secrète, est venue à moi et m'a fait passer comme par enchantement d'un abîme de douleurs dans un paradis de délices. C'est la fille de mon riche voisin le fabricant d'huile. Grâce à elle, ses parents sont devenus mes amis. J'ai trouvé une famille et, de plus, une sœur, douce comme un ange, simple, pleine de sentiment et d'intelligence, une créature d'élite. Je me promène chaque jour avec elle dans le beau jardin de son père; nous parlons des fleurs, de la poésie de la nature, de la bienfaisance envers les pauvres et les souffrants...
» Elle me conseille, elle m'encourage, elle m'apprend comment on peut et l'on doit s'élever au-dessus de toutes les contrariétés de la vie. Ah ! si tu pouvais l'entendre ! Inspirée par la pitié ou par un sentiment incompréhensible, elle a mesuré toute la profondeur de ma tristesse et deviné mes pensées les plus secrètes. Chacune de ses paroles verse un baume sur les plaies de mon cœur.
» Je le vois bien, elle veut me guérir et me faire aimer comme un bienfait cette vie que je commençais à détester et qui me semblait un pesant fardeau. Cette bonne Hélène, si elle savait à quel point sa généreuse entreprise a réussi ! Je me sens si gai et si fier, que je n'échangerais pas mon sort contre celui d'un roi. C'est étonnant, il y a des moments où je me demande si, depuis deux mois, je n'ai pas été le jouet d'une illusion de mes
sens, d'un rêve décevant. Lorsque, assis à côté d'elle sur le banc, dans le jardin, j'ai l'air d'écouter ses douces paroles, je n'entends souvent que le son de sa voix. Cette voix, mon ami, inonde mon cœur d'un bonheur calme et profond, et il me semble que je n'appartiens plus à la terre.
)) Tu souris ? Tu crois que je me cache à moi-même la source de mon émotion? Je suis homme, n'est-ce pas? et le sentiment que tu m'attribues s'élève en nous sans que nous le sachions. Que ne supposerais-tu pas si je te disais que son visage est aussi beau que son âme et que la plus fraîche rose du printemps pâlit auprès d'elle? Et cependant tu te trompes, et la seule pensée que tu peux supposer cela me blesse comme une calomnie. S'il y a sympathie entre moi et l'ange qui m'a tiré de l'abîme du désespoir, ce sentiment n'est que de l'amitié, mais une amitié pure et véritable, dégagée de toute pensée matérielle.
» Tu ne me crois pas? Comment peux-tu en douter? Je suis pauvre. Penses-tu que les parents d'Hélène, qui prisent l'argent très haut, m'accueilleraient ainsi, s'ils pouvaient présumer la possibilité d'une inclination telle que tu l'entends?
)) Personne ne se méfie de moi, ni elle ni ses parents, et je ne me défie pas de moi-même. Ne suis-je pas laid, et cette dilformité de mon visage n'est-elle pas une garantie certaine? Elle est si belle, Henri, qu'à côté d'elle je suis un véritable monstre de laideur; et libre à toi de me trouver insensé, ntiais, je te dis la vérité, si la beauté m'était offerte maintenant, je refuserais : cette amitié pure, cette affection céleste, immatérielle et idéale comme l'amour des anges, m'est si chère et me procure un bonheur si ineffable, que je ne voudrais pas la mettre en danger même pour l'espoir de voir se nouer entre elle et moi un lien indissoluble. Non, non, mon cœur reste fermé à tout autre sentiment que l'amitié ou la reconnaissance! Ce sentiment a pris en moi les proportions d'un culte. Ne demandé-je pas souvent dans mes prières que Dieu me donne l'occasion de verser pour elle la moitié de mon sang, de lui sacrifier ma vie? Mon respect seul égale ma gratitude.
» J'ai fait beaucoup d'efforts pour te convaincre, Henri, et je ne crois pourtant pas avoir réussi. Soit : l'avenir te dira que j'étais franc avec toi.
» Voilà deux n?ois — deux minutes ou deux siècles — que je passe tous les jours quelques heures avec elle. Dans le principe, je n'osais pas aller si souvent chez elle; mais elle a décidé ses parents à me prier de lui donner des leçons. Aujourd'hui, elle est mon écolière.
» Quelle intelligence claire et prompte! Je me 1 dis souvent qu'elle pourrait peut-être instruire son
M AI THE VALENTIN
maître. Peul-èlre n'a-l-clle eu en vue que tic inulliplier mes visites, car j'ai eu beau prier qu'on ne lue pay;\t pas cet lidimeiir et ce Itonhenr, il a fallu accepter le prix de uies leçiuis. Cela nrhiiniiliait dabdni. Aujourd'hui, je l'eu bénis du loinl du cœur. Klle est {généreuse, cliarilable et compatissante à l'excès. Klle visite les malades du village et assiste les iiiilii,'enls. Klle ma permis de prendre part à ses bonnes œuvres. L'aumône sanctifie ce que je reçois de ses parents, doux lien de plus entre elle et moi! Kt je si pouvais soullrir quebjue chose pour cela, jen remercierais le ciel.
» Quelle incroyable intluence l'angélique jeune tille exerce sur moi et surtout le monde! Je suis devenu i;ai, spirituel et aimable. Je souris à tous sans méliance ; ou me fait des avances de tous côtés Je suis devenu l'ami de pres(|ue tout le village. Mei élèves ne me paraissent plus si malpropres ni si slupides. Il y a parmi eux de gentils enfants et de vives inlelliijences; ils apprennent mieux; je crois qu'avec le temps j'en lerai quelque chose.
» Tout à mes yeux est éclairé d'une plus vive lumière. Les Meurs mêmes, les champs, toute la nature mo parait changée et mille fois plus belle qu'auparavant. Qu'elle s<iit bénie, celle qui m'a éveillé ainsi à une nouvelle vie!
» Juge de mon bonheur : elle a une tante très riche à NVaereghem, qui a été très malade et qui doit bien certainement sa gnérison à Hélène. Il est en question que celte tante donne une fête de famille pour célébrer son rétablissement. Hélène veut qne je sois présent et elle dtt (|u'elle me fera inviter p^r sa tante. Nous partirons d'ici dans une belle voiture ouverte que prêtera le baron. Je traverserai le village dans ce brillant équipage, assis à cAté d'elle ou de son père.
n I*ardonne-moi, Henri, de bavarder comme un enfant qui va à la kermesse. Je suis si content, si heureux, que je ne cesserais pas d'écrire si je ne craignais de t'ennuyer par une trop longue letlje. Adieu, je te serre main.
») Ton ami dévoué.
M VALKNTIN STOni'. »
Un dimanche du uioisdc se|>lembre, les habitants de Lissegliem, en revenant de la grand'messe, aperçurent une belle voilure attelée de deux chevaux qui stationnait devant la m;i>son du fabricant d'hoile.
Dans un village isole comme l'est celui-là, le moindre événement, si insitiiiilianl qu'il soit, atlire l'attention générale. Aussi le> biid.iud> s'anéié-
rent-ils dans la rue pour savoir qui cet équipage avait amené dans la commune ou qui devait y mouler.
Leur curiosité lut bientôt satisfaite. Ils virent madame Minnens et sa tille Hélène sortir de la maison dans leur plus riche toilette, comme si elles allaient à une noce. Les deux femmes prirent place l'une à côté de l'autre dans le fond de la calèche, et le fabricant d'huile se plaça en face d'elles, après avoir donné l'ordre à ses gens d'appeler le maître d'école.
Celui-ci sortait en ce moment de sa demeure, il était également vêtu avec soin et ganté de blanc. Quoiqu'il n'eût que (juelques pas à faire pour atteindre la voilure, il salua les villageois à droite et à gauebe, en souriant à cliarun. Ses yeux brillaient de joie et de fierté.
A peine l'heureux maître d'école eut-il pris place dans la voiture à côté du fabricant d'huile, que le fouet claqua. Tous les paysans se découvrirent, Valentin et Hélène agitèrent les mains l»our leur rendre leur salut, et la voiture, pareille à un char de triomphe, partit au grand Irot, passa devant l'église et prit le chemin de Waeregliem.
Jean Minnens, le fabricant d'huile, était ce jourlà d'une humeur charmante; il trouvait le temps maguilii|ue, un peu chaud pour le mois de septembre, mais la rapidité de la course faisait passer sur la voiture une petite brise fraîche. 11 faisait ses réflexions là-dessus en un langage si joyeux et si explicite, qu'Hélène trouvait à peine le temps d'exprimer le plaisir quelle éprouvait de voyager dans une belle voiture ouverte, et de pouvoir embrasser d'un seul coup d'œil toute la nature qui se déroulait devant ses regards comme un tableau mouvant.
On causa des champs et de la culture, et le maître d'école profita de cette occasion pour mêler à la conversation d'utiles enseignements et des aperrus po«''li<|nes.
Il y avait |)<turlant f|nel(]ue chose qui lui paraissait étrange. .M. Minnens et sa fennne échangaienl des regards d'intelligence et regardaient parfois leur fille avec une expression fugitive de joie qui cachait sans doute une pensée .secrète.
Tout à coup M. Minnens demanda en plaisantant à l'insliluleur :
— Ne II (»uvez-voHs pas, maître, que notre Hélène, telle qu'elle est assise la, avei: ses joues vermeilles, sa robe blanche et ses rubans rouges, est la plus belle fleur qu on puisse ifna,i,'iner?
Valentin, snr|>ris par cette question à brûlepourpoint, se contenta d'incliner légèrement la téle.
— C'est que, voyez-vous, re|)ril le fabricant d'huile, nous avons eu toutes les peines du monde
MAITRE VALENTIN
à lui faire mettre cette robe blanche. Elle voulait aller chez sa tante avec sa vieille robe des dimanches. Avouez qu'elle est dix fois mieux ainsi:
— La robe est très jolie, dit Valentin; mais, chez ma demoiselle Hélène, la toilette ne peut embellir les dons de Dieu.
— Quoi ! s'écria le fabricant d'huile, pour faire un compliment à Hélène, vous reniez la vérité ?
— Voyons, père, ne parlons pas de ces clioseslà, interrompit la jeune fille, vous me rendez confuse. Pour vous plaire, j'ai mis ma robe neuve; elle me gêne un peu avec tous ces rubans et ces nœuds, et je ne sais si elle ne m'enlaidit pas, mais, puisque vous la trouvez belle, j'en suis charmée. Parlons d'autre chose maintenant.
— Hélène, dit la mère, comment peux-tu être si capricieuse? Tu es à croquer avec cette nouvelle robe.
— Seriez-vous aussi d'avis, maître, que les beaux habits peuvent jamais enlaidir quelqu'un? demanda M. Minnens. Qu'est-ce qu'un oiseau sans plumes? Et vous-même, ne tàchez-vous pas toujours de paraître à votre avantage? Je ne le blâme pas, loin de là; mais vous ne devez pas toujours me contredire et donner raison à Hélène dans ses lubies.
— Je vous en prie, monsieur Minnens, laissez ma personne hors de cause, répondit en soupirant le maître d'école, à qui cette conversation était pénible. Comme j'ai été défiguré dans mon enfance par une maladie cruelle, il faut bien que je fasse mon possible pour diminuer l'impression défavorable que mon visage produit sur tout le monde. Mais mademoiselle Hélène...
— Il est vrai, interrompit le fabricant d'huile, <jue le sort vous a cruellement maltraité, et vous ne gagnez pas assurément à vous trouver à côté <l*Hélène; je me le suis dit souvent. Quand je vous vois vous promener à côté d'elle dans notre jardin, cela me fait penser à l'ombre et à la lumière, à la nuit et au jour. La laideur pour un jeune homme...
— Ce n'est pas bien, père, de vous amuser constamment à dire des choses désagréables à M. Valentin, murmura la jeune fille d'un air mécontent.
— M. Minnens dit la vérité, et elle ne me blesse pas, répondit l'instituteur avec une sorte de résignation.
— Si> mon père n'exagérait pas, je l'écouterais avec patience, mais non sans chagrin, reprit Hélène. Je ne sais quel plaisir on peut prendre à chagriner inutilement les gens. Pour moi, je ne m'aperçois plus que Valentin n'est pas comme tout le monde. Dans le principe, je le regrettais .bien un peu pour lui, mais aujourd'hui je ne le
vois plus. La pureté de l'âme, la sensibilité du cœur, la force de l'esprit, tout cela est aussi une beauté qui vaut plus que toutes les autres.
Le maître d'école ouvrit la bouche pour remercier la noble jeune fille de ses nobles paroles; mais le père ne lui en laissa pas le temps.
— Là, là, dit-il en riant. Voyez donc cette fille qui donne des leçons à son père, et elle a réellement assez d'expérience pour le faire avec raison. Ah! ma fille, il est temps que nous te cherchions un bon mari. Tu as trop d'esprit pour une jeune fille.
— En effet, Hélène, ton père a raison, ajouta la mère, tu es assez âgée maintenant pour être à la tête d'un ménage, et ta tante est du même avis. Si nous avions suivi son conseil, tu serais déjà mariée depuis un an. Nous n'avons pas d'autres enfants, et nous voudrions bien, avant de mourir, te voir dans ton ménage.
— Quoi ! vous revenez à ces ennuyeuses ouvertures? dit Hélène d'un ton chagrin. Je suis encore beaucoup trop jeune et je ne pense pas à ces choses-là.
— Figurez-vous, maître, dit le fabricant d'huile, quelles folies cette petite fille se met dans la tête. Elle veut être sœur noire, et elle espère qu'à la longue nous consentirons à la laisser entrer au couvent. J'en rêve la nuit, et c'est le souci de ma vie. Certes, jusqu'à ce qu'Hélène soit mariée, je n'aurai pas un jour de tranquillité. Je veux être grand-père avant de mourir; c est la seule récompense que je demande à Dieu. Ai-je tort? Parlez donc; je ne sais ce que vous avez à songer ainsi.
— Sans doute vous avez raison, monsieur Minnens, dit Valentin en hésitant. Pourtant, je me permettrai de vous faire observer que le mariage est une chose pour laquelle il faut avoir quelque penchant. En effet, le bonheur de la vie entière n'en dépend-il pas ? Il ne faut donc pas y mettre trop de précipitation.
— Bah ! bah ! enfantillages que tout cela ! s'écria le fabricant d'huile. Hélène a beau se montrer indifférente, qu'elle rencontre seulement un beau jeune homme, bien fait, aimable et spirituel, avec une fortune convenable, naturellement, et vous la verrez tout à coup changer d'idée. Dieu sait si cela n'arrivera pas beaucoup plus tôt que nous ne pensons. C'est surtout en pareille affaire qu'on n'est pas sûr du lendemain : ma femme peut témoigner de quelle singulière façon nous avons fait connaissance et comme notre mariage a été vite conclu. Il faut que je vous le raconte. Figurez-vous que, lorsque j'étais garçon, je tenais à ma liberté autant qu'à la vie. Mes parents me pressaient aussi de choisir une femme, car j'ap-
MAITUE V A LE N TIN.
[irocliais de la trentaine; mais je refusais les |)liis beaux partis et je no voulais pas entendre parler do niaria},'e. Mon père était inarcli.uul tie lin. Un ! jour, je me rendis à Swevoj^lioni pour voir du lin ' sur pied et conclure quelques marchés. Je m'en allais, sildolant et faisant tournoyer mon bàlon, dans un sentier >olitaire, non loin d'une i^rande ferme. Tout à coup je me sentis mordu à la main gauche par un grand chien (|ui m'avait suivi en traître. Je me retourne, et je me disposais à assommer l'animal avec mon bâton, lorsque tout à coup un paysan, un ouvrier, sori du taillis voisin, saisit le chien, l'entraîne el disparait avec lui dans le fourré, en me montrant du doi.i.'t la ferme. Je restai là tout ensanglanté, car la mauvaise bêle m'avait fait une profonde et douloureuse morsure. Mais la colère me fit oublier mon mal; je courus, furieux, vers la ferme, bien résolu à me venger sur le propriétaire du chien s'il ne me faisait i)as des excuses satisfaisantes. Les gens de la ferme exprimèrent le regret de ce qui était arrivé; mais ils trouvèrent que cela ne valait pas la peine de faire tant de tapage et me dirent que, si je n'étais pas satisfait de leurs excuses à propos d'une chose qu'ils n'avaient pu prévenir, je pouvais faire tout ce rjui me plairait, même les citer en justice. Le lermier prétendait en outre que j'avais certainement menacé le chien avec mon bàlon, qu'autrement cela ne serait pas arrivé. J'écumais d'indignation et de rage, et, comme le fermier el ses ouvriers m'entouraient en me menaçant du poing, il s'en serait suivi une lutte sanglante. J'avais déjà levé mon bâton et je me disposais à frapper, lorsque je vis tout à coup paraître une charmante jeune fille, fraîche comme une rose, |iorlaiil un bassin rempli d'eau et (|uel(|ues linges. Elle m'adressa la parole en termes si aimables et si doux, que je la regardai avec stupeur. Malgré ma résisance, elle me contraignit à m'asseoir avec une jouce violence, en me disant que le chien était une méchante bête et qu'on avait eu tort de le détacher de sa cbaine. Mlle me consola, mo calma et elle apaisa l'irritation de ses parents. — l'.n même temps, elle lava mes blessures avec une légèreté de fée et les pansa aussi adroitement qu'un chirurgien. Kilo me considérait d'un air si compatissant, que je ne pouvais détacher mon regard de ses grands yeux bleus ., l'our abréger, voulezvous (|ue je vous dise, maître, quelle fut la suite, de cette njorsure de chien? Je restai toute la journée a la ferme, j'achetai au fermier tout son lin, et, le soir, quand je partis, je dis au revoir à ma future fiancée. (Jut'l<|nes semaines plus taid, nous étions mari et femme. A ma demande, le chien fit partie de sa dot. 11 était vieux, il est mort quelque temps après. Je l'ait fait empailler
comme souvenir; mais l'empailleur m'a trompé et, polit à petit, le chien est tombé en pièces. C'est seulement pour -vous dire, maître, qu'un jeune honmie ou une jeune fille, qui sort sans pensera rien, ne peut pas répondre de ne pas rentrer au logis avec une résolution grave on un engagement (léfinilif. Ces unions précipitées sont souvent les n)eilleures. Demandez plutôt à ma femme si nous n'avons pas été heureux |>arce (|ue notre amour est né d'une morsure de chien!... Mais voyez donc comme le temps passe vite à bavarder ainsi; nous voilà déjà à Waereghem. Je vois là-bas les peupliers du jardin de la tante Vleugels!
En elfef, la voiture ne tarda pas à s'arrêter devant une assez grande maison sur le seuil de laquelle païul une femme âgée, vêtue d'une robe de soie ample et raide, dont les plis rem|)lissaient pres(jue toute l'embrasure de la porte. Elle était grosse et pesante comme une liydropique; mais ses yeux étaient vifs cl il y avait (juelque chose de spirituel dans le sourire et les paroles avec lesquels elle accueillit ses invités.
Après l'échange des complimenls d'usage, on entra dans la maison. Depuis l'arrivée de la voiture, la tante Vleugels regardait le maître d'école. Son visage ne devait pas lui produire une impression favorable, car elle détournait les yeux clia(|ue fois qu'ils rencontraient ceux de Valentin, comme si elle eût cru qu'il y avait impolitesse do le regarder en face.
— Ma chère tante, dit Hélène, voici M. Valentin Sloop, (lui nous a fait l'honneur et le plaisir d'accepter votre aimal)le invitation.
— Soyez le bienvenu, monsieur, dit la tante. Si je dois en croire ce que ma nièce m'a écrit de vous à diverses reprises, rien n'égale la bonté de votre cœur, sinon l'élendue de votre intelligence et de votre instruction. Excusez-nous, je vous en prie; nous sommes des gens de la campagne, simples et sans façon, el peut-être notre conversation vous semblera un |)eu vulgaire, mais vous connaissez le proverbe : « La plus belle fille du monde ne |ieut donner que ce qu'elle a. >
L'instituteur se disposait à répondre, mais la tante se tourna vers bî fabricant d'huile et lui dit avec un regard d'intelligence :
— J'avais bien envie d'inviter quelques amis, mais j'ai changé d'idic. Il vaut mieux (|ue nous restions en famille pour causer plus librement et plus franchement. Personne ne sera à table avec nous, excepté le lanneur, M. Steenput, avec sa femme et sou fils; ils sont rios cousins éloignés.
- Tu sais bien Hélène, que, lorsque tu suivais l'école ici, tu jouais quelquefois avec un gentil petit garçon, Casimir SteenpuI ; il était beaucoup plus
MAITRE VALEiNTiN.
Agé que toi, mais vous étiez bons amis tout de méuie. Tu ne t'en souviens peut-être plus?
— Je crois bien que je m'en souviens, ma tante, répondit la jeune fille en cherchant dans sa mémoire. Un garçon avec des yeux noirs et des cheveux frisés? qui m'apportait des nids d'oiseaux?
— Précisément! tu ne l'as pas oublié, ma nièce, Le petit garçon est devenu un homme aujourd'hui ; il habite Gourtrai, il fait le commerce de lin et il paraît en train d'y faire sa fortune. Ils sont là au fond du jardin, sous la tonnelle; viens, tu leur souhaiteras le bonjour et tu renouvelleras connaissance avec eux avant que nous nous mettions à table. L'instituteur trouvera du moins quelqu'un pour lui tenir tête dans la conversation, car Casimir est une intelligence d'élite et un causeur spirituel.
Il se fit au jardin un nouvel échange de saluts et de compliments. Le tanneur et sa femme paraissaient très empressés de dire mille choses flatteuses au fabricant d'huile, et ils ne tarissaient pas dans l'expression de la joie que leur causait cette heureuse occasion de lier plus ample connaissance avec des personnes distinguées qui jouissaient d'une si haute estime dans tous les environs.
M. Casimir était certainement un joli garçon, mais sa façon de se mettre et de se tenir indiquait trop qu'il le savait. Son abondante chevelure était artistemeni frisée et reluisait de pommade ; ses moustaches noires étaient relevées en croc à force de cosmétique; ses vêtements d'éloUe légère étaient d'une coupe recherchée. Il avait pour cravate un ruban bleu de ciel dont les bouts, passés dans un anneau d'or ouvragé, s'étalaient sur les piqûres de sa chemise de toile fine. Sa main gauche était enfermée dans un gant jaunepaille, si juste et si serré, qu'on eût pu compter les veines de ses mains sous la peau mince qui les comprimait; à sa main droite, qu'il avait dégantée, brillait un gros diamant. Rien n'était négligé en lui, et c'était vraiment un joli et charmant jeune homme. Quand la tante Vleugels lui présenta sa nièce, il s'inclina jusqu'à terre devant HélèrieMinnens et se confondit en compliments. Il parlait avec tant de volubilité, de recherche et même de hardiesse, qu'Hélène en devint toute rouge et ne savait que répondre.
On eût ditque la supériorité de ce jeune homme lui imposait. Elle baissa les yeux et balbulia quelques paroles inintelligibles. Cependant sa timidité ne fut que passagère, car elle releva bientôt la tête et sourit avec douceur, pendant que son regard exprimait un inexplicable étonnement. Casimir s'inclina de nouveau jusqu'à terre, puis il dit avec un accent d'humilité :
— Mademoiselle, je vous prie de me pardonner si quelque chose dans mes paroles a pu vous blesser. Je suis ému et interdit; c'est le grand bonheur, le bonheur, le souvenir de mon enfance... Je puis à peine en croire mes yeux. Quoi! mademoiselle, c'est vous qui êtes la petite Hélène? vous, belle et imposante comme une reine? vous l'enfant dont les yeux brillaient de plaisir, et qui battait si joyeusement des mains lorsque j'avais le bonheur de lui apporter un nid d'oiseaux? Il y a au moins, douze ans que je n'ai pas revu cet ange de mon enfance; mais son doux rire m'a poursuivi pendant tout ce temps-là. Cet ange est devant moi, plus beau, plus adorable qu'autrefois. Oh! je suis si ému... je ne sais plus ce que je dis, mes idées s'embarrassent... pardonnez-moi les paroles sans suite que la force du souvenir m'arrache malgré moi.
Hélène avait de nouveau baissé la tète. Elle ne comprenait pas ce qui se passait en elle. Confuse de son étrange embarras, deux fois elle avait voulu interron)pre le beau parleur, mais chaque fois la parole avait expiré sur ses lèvres; elle était sans doute sous l'influence d'un charme puissant, car son cœur battait d'une joie secrète, et elle écoutait le langage du jeune homme comme une douce musique qu'elle n'avait jamais entendue.
Casimir, quoiqu'il feignît l'humilité et l'émotion, paraissait prendre plaisir à l'embarras de la jeune fille; sans attendre de réponse, il poursuivit immédiatement le cours de ses flatteries.
Les parents, restés un peu à l'écart, causaient entre eux à voix basse, et jetaient de temps en temps un coup d'œil joyeux sur les deux jeunes gens.
Seul, comme un étranger ou comme un intrus, le maître d'école était debout à deux pas d'Hélène : il entendait ce que Casimir lui disait.
Assurément, ce n'étaient que des cérémonies et des compliments ; mais pourquoi le beau langage et les manières élégantes de ce jeune homme l'alfligeaient-l-ils? Peut-être parcequ'on le laissait là seul, sans lui adresser la parole et sans s'apercevoir, pour ainsi dire, de sa présence.
A ce moment, la jeune fille se tourna vers lui et dit à Casimir :
— Monsieur, j'oubliais de vous présenter mon meilleur ami, l'ami de mes parents, l'instituteur ; M. Valentin Stoop est un homme d'esprit, un noble cœur, et nous l'estimons beaucoup à cause de son érudition et de ses beaux sentiments.
Casimir jeta un regard étrange sur le visage du maître d'école, mais il lui prit la main, et, souriant d'un air aimable :
— Je suis heureux, monsieur, dit-il, infiniment
MAITIIE VALENTIN.
heureiiv do colle ronconlro i|(ii me proniie l'Iioiineur de faire votre connaissance; avant votre arrivoe, madame Vlenprels m'avait déjà parlé de vous, et les i:ranils mérites qu'elle vous reconiiait me fais.iient aspirer à l'honneur el au plaisir de serrer la main d'un homme aussi remarquable que vous. J'ai toujours eu de la sympathie et du respoct |)our les instituteurs; ils sont les membres les plus utiles de la société, les piliers de la civilisation, les dispensateurs des lumières; si je me croyais digne de votre amitié...
Il fut interrompu par la tante qui le prit jiar lépaule, en s'écriant d'un ton joyeux.
— Ta ta ta! vos belles paroles feraient oublier à tout le monde que mon dîner |)out se refroidir. A tiible, à table, mes amis, nous aurons tout le temps de causer au dessert.
Ou la suivit dans la salle à manj^er, où elle désigna à chacun sa place ; nalurellemonl, Casimir Sieenput fut placé à côté d'Hélène Minnens; il se défendit bien quelque peu d'un pareil honneur dont il se prétendait inilii,Mie, mais il finit cependant par obéir. D'ailleurs, la tante le voulait.
Le maître d'école fut placé au bout de la table, entre la femme du tanneur et la mère d'Hélène.
Le dîner couiinença ei la conversation languit pendant le premier service ; mais chacun remarqua et admira l'empressement de fiasimir à servir sa voisine, à prévenir ses moindres désirs, si bien (|ue la jeune (ille en était loule confuse.
L'instituteur voyait tout cela d'un air calme et indillVronl, mais son esprit s'absorbait dans des rétlexions plus ou moins tristes. Pourquoi? Il n'en savait rien; mais ce dînor, dont il se pronii t(ait tant de plaisir, ne répondait nullement à son attente, et il eut ilonné beauccmp pour être bion loin, dans sa petite chambre solitaire.
La conversation |)resque cnnfKlentiello (|ui s'était enga}(re entre la mère d'Hélène ot la femme du tanneur, et qu'il onlemlail niaij^ré lui, puis- <|M'il se trouvait assis entre elles deux, n'était pas de nature à l'égayer. Klles disaient dos choses comme celle-ci.
— Mon Dieu, madame Sieenput, que monsieur votre (ils e.st un joune homme aimable ot bien élevé! ("est plai>ir de voir comme il se met en (|iiatro pour sor\ir notre Hélène; quelles manières élé;;autes et distinguées! nii croirait (|u il a été élevé dans un pilais de roi.
— Notre (ils n'est pas un vilain homme ot il connaît .son monde, madame .Minnens; mais (|ue vou.s avez une ravissante lille ! si réservée, si himplo, si jfdie, ipie je no me sou\iens pas d'avoir jamais rencontre une plus charmane per>onne.
— Ils sont très bien tous les deux, el si notre
llélèru» n'avait pas les yeux bleus, on pourrait les prendre pour frère et steur.
— Voyez comme mademoiselle Hélène le remercie par un doux sourire de «on empressement. H me semble ()ue les deux jeunes gens ne sonl pas mal ensemble, loin de là. C'est naturel, ils paraissent nés l'un pour l'autre; s'ils allaient s'aimer réellement, qu'arriverait-il?
— Ce qu'il arriverait, madame Sieenput? c'est très simple, n'est-ce pas? nous ne contrarierons pas le penchant des jeunes gens, et nous ferions les préparalil's d'une belle et joyeuse noce.
— Je pense, madame Minnens, que la chose est plus avancée que nous ne croyons et, dés den)ain, je vois songer à la robe que je me ferai pour la fêle nuptiale,
— Pas si vite, madame Sieenput, notre Hélène est une singulière fille : qui sr-it si ce n'est point pai pure politesse ({u'elle répond aux compliments de M. Casimir? Certes, je souhaite la voir mariée avec un homme si aimable et si spirituel; mais elle est encore jeune, et je ne voudrais pas la contraindre. D'ailleurs, on ne fait pas d'elle tout ce qu'on veut. Elle est très bonne, mais d'un caractère très ferme! — n'est-ce pas, monsieur Valentm, c'est étonnant combien Hélène est t:écidée et inébranlable quand une fois elle a piis une résolution?
Le maître d'école, tiré tout d'un coup de sa rêverie, ne savait (|ue dire; car il n'avait pas perdu de vue Hélène et son voisin, et il n'avait | as entendu la ({ucstion de madatne Minnens.
— Qu'avoz-vous donc, monsieur Valenlin, demanda celle-ci, vous êtes assis entre nous deux sans entendre ce que nous disons, cela n'est pas poli. Kles-vous malade?
— Excusez-moi, je vous prie, madame, balbutia l'instituteur, c'est la chaleur, sans doute; je me sens un peu indisposé; cela va se passer.
— H faut faire un effort sur vous-même, monsieur Valentin, et m*tnlrer à nos amis (jue vous êtes un homme d'esprit. J'espère que vous ne resterez pas .'ilenrieux comme cola.
— M. Casimir Sieenput parle si bion et il a un esprit si brillant, que tout ce que je pourrais dire n'aurait aucun sel, répomlit rinstitutour avec une nuance d'ironie (|ui échappa aux deux femmes.
Elles ne firent plus allontion à lui et reprirent leur conversation.
Pondant ce temps, l'amitié semblait grandir entre h s deux jeunes gens. Casimir parlait plus haut, il racontait des choses plaisantes et amusait toute la table par ses saillies et sa causerie spirituelle. L I jeune fille avait perdu lieaucou|( de sa timidité; elle paraissait prendre hoaucnup de plaisir a l'entretieM de ^on voisin, tl tiail avec
iMAITKE VALENTIN.
Ils gesticulaient... (Page 22.)
abandon chaque fois qu'une nouvelle anecdote ou un trait d'esprit lui en fournissait l'occasion.
Comme Casimir ne négligeait pas de mêler de temps en temps à sa causerie quelques délicates flalleries pour Hélène, et des allusions transparentes à sa beauté, les joues de la jeune fille se couvraient parfois d'un vif incarnat ; mais celte émotion |)assa;^ère se dissipait bien vite.
Insensiblement une certaine familiarité parut s'éiablir entre Casimir et Hélène, du moins de la part du jeune homme. Il lui parlait bas à l'oreille comme s'il avait des secrets- à lui confier; une fois même, en se penchant vers elle, il toucha du front les cheveux blonds de sa voisine.
L'instituteur se sentit pâlir; un frisson glacial parcoi.rait ses membres, et il tenait les yeux baissés pour ne plus voir ce qui l'agitait ainsi. Cependant, il resta maître de lui et releva la tête
en souriant d'un air ironique, comme s'il se moquait de son propre égarement.
On était arrivé au dessert. Les convives ayant bu quelques verres de vin, toutes les langues se délièrent et la salle se remplit du bruit des conversations animées, auxquelles le maître d'école seul ne prenait point de part.
Le fabricant d'huile paraissait être grand connaisseur et surtout grand amateur de bons vins. Du moins, il n'avait pas cessé de vanter la cave de la tante Vleugels et d'engager tout le munde à boire, ce qui ne semblait plaire que très médiocrement à la tante. Elle ne se fit pas faute de le taquiner sur ce qu'elle appelait son plus grand défaut. Il l'accusa en riant d'avarice, mais elle lui jeta à la tête une aventure qui le fit se mordre les lèvres et lui ferma la bouche. Il y avait un an, à pareil jour, que Jean Minnens, assis à. la même table, avait si copieusement bu, qu'il en élait
Mil.
MAITRE VALENTIN
devenu f;ris. Il a\;iil cluTi-lii' (|ULMi'lle au notaire, un homme | aisiMe el posr, et 1 avait si gravement ont.ai;é, (|ue le brave homme avait pris la fuite, et ({ue, depuis lors, il ne saluait |)lus la tante VIeugels, ni Ii»''lène, ni |»ersonne de leur famille, (ii'tle histoire calma (|ut'l(|ue peu la j^aiclc exubérante du fabricant cl arr(Ma pour un instant son inextinj,'uible soif; mais, romme M. (Casimir, maljçrc les attentions ipi'd ne cessait d(! prodii,'uer à Hélène, ne perdait pas non plus une gorgée et vidait son verre avec une réj^ularité exern|tlaire, M. Minnens recommença bientôt ses libations, malgré le mécontentement visible de la tante Vlcugels. Celle-ci, à bout de patience, se leva, el interrompit le festin en disant :
— Assez, mes amis, assez : il fait trop cliaud ici pour certaines personnes. Le café est servi sous la tonnelle; veuillez me suivre.
Maljrré la répiiiinance du fabricant d'huile, il fallait obéir. On (piitta la salle à manjj;er.
Casimir, comme un jeune homme du grand monde, oflrit son bras à Hélène. D'abord, elle n'osait pas l'accepter; mais sa propre mère lui fit com[)rendre (jue c'était l'usage dans la bonne société, et la jeune fille, toute rougissante et tremblante de tendre embarras, se laissa persuader. Quand on fut sous le berceau de verdure, clia(]iie invité prit sa lasse de café debout; puis on se mit aussitôt à se promener dans le jardin. Le tanneur el le fabricant d'huile étaient devenus très bons amis. Ils marchaient dans les chemins dujardin, parlaient souveni tous les deux à la fois el gesliculaie/il comme si chacun d'eux avait peine à faire comprendre à son intei locuteur ce ([u'il voulait dire.
Casimir, Hélène et les deux mères avaient pris un autre sentier. En ce moment, la jeune fille avait demandé au maître d'école pour(jiioi il se tenait si trani|uille el si éloigné, il avait répondu qu'il se sentait un peu indisposé. Hélène, dont l'allenlion fut détournée par quel(|nes mots de Casimir, se contenta de dire une parole consolante à l'instituteur, et ne parut [ilus s'occuper de lui. Valeiitin, accablé sous li; poids d'une tristesse qui réloimait el le rendait confus, s'en alla la léle baissée, le long de-» parterres; mais ses yeux ne voyaient pas les (leurs; il essayait de lire dans son propre rieiir et d'analyser le sentiment (|ui l'agilail si violemment. Il s'avança ainsi jiis(|n'à l'extrémité du jardin, derrière un bosquet toullu, près du(|uel il y avait un si^ge rustique.
Il >'\ laissa lomlier el demeura longlem|»s immobile, les yeux fixés au sid, comme s'il comptail les grains de sable, et murmura enfin :
— 0 ciel! est-ce que je perds l'esprit '.'J'ai honte de moi-même; rjuoi ! la haine aurait pénétré dans ''
mon ctcur? Non, non, ce n'est qu'une erreur passagère de mes sens. La surprise, une crainte vaine pour l'exislence d'une amitié (|ui faisait mon bonheur, et (|ue je croyais éternelle, enfant que j'étais!... C'est donc là la raison cachée de la j;aieté de M. Minnens : un mariage! Casimir Steeiiput est un joli gardon, il est intelligent, spirituel, et parait avoir un bon ccenr. Si une inclination profonde naissait entre elle et lui, ai-je le droit de m'en affliger? Si cela peut faire son bonheur el celui de ses parents, ne dois-jc pas, au contraire, bénir le Seigneur de la joie (|u'il envoie à mes bienfaiteurs! Oui, oui, ce mariage, s'il vient à se faire, doit me réjouir...
Sans doute sa bouche n'était pas le fidèle interprète de son cœur, car, à ces derniers mois, un gros soupir souleva sa poitrine o|)pressée. Il demeura longtemps plongé dans ses douloureuses rêveries.
Bientôt un doux sourire enlr'ouvrit ses lèvres, et il reprit :
— Qu'y a-t-il de si étrange ou de si extraordinaire? Hélène se montre aimable et polie envers ce beau jeune homme. Pourquoi pas? Klle l'a bien été pour moi, qui le méritais certes mille, fois moins. Demain, elle me racontera en riant tout ce qu'il a dit. Dans peu de jouis, elle l'aura oublié. Allons, allons, jias d'enfantillage ; I amitié, le soleil de ma vie, ne court aucun danger; ce sont des enfantillages, des chimères (jue je me crée.
11 se leva et marcha l'apidemenl, bien résolu à se montrer moins taciturne et à elTacer la mauvaise impression que son silence avait pu faire sur les convives.
Mais, en tournant le bosquet, il vit de loin Hélène assise sur un banc à côté de Casimir. Le jeune homme avait tressé uue couronne de fleurs et l'essayait sur le front de sa compagne, comme dans leur enfance. Les deux mères étaient |>rès de là el s'applaudissaient tout liant de la douce amitié (jue leurs enfants se témoignaient l'un à l'autre.
L'eflet de ce spectacle inaltenilu sur l'esprit du pauvre maître d'école fut profond, car il recula en l'àlissMiil, se traîna tout chancelant jusqu'à la chaise qu'il venait (le(|uiller, et se c;icha la (ignre dans ses mains, eflraye de la violente émotion qui venait de le saisir. Peu de temps après, il fut tiré (le .'■es réflexions par la voix du fabricant d'huile <|ni lui criait d'un ton bnis(|ue :
— Du iliable! maître, qu'avec-vous aujourd'hui? N(Mis vous cherchons partout, et vous voilà dormant (»u rêvant dans ce coin somlire? llàtez-vous! il y a là-bas sur Ihoiizoïi un gredin de nuage noir qui ne me dit rien de bon. Les chevaux sont attelés ; il faut partir: je ne voudrais pas rentrer au logis
MAITRE VALENTIN
trempé comme un canard ni être oblii^é de passer la nuit ici, où l'on meurt do soif. Vile, courez un peu, sinon vous serez cause que les belles robes de ma femme et de ma fille seront perdues.
Le maître d'école le suivit jus<|u'à la maison, où l'on échangeait les derniers adieux.
— Où donc êtes-vous resté, monsieur Valentin, dit Hélène. Je vous ai cherché des yeux cent fois. Vous avez passé le temps en compagnie des plantes et des fleurs ? Ma tante est amateur, n'est-ce pas?
— Oui, mademoiselle, et, d'ailleurs, je ne me sens pas très bien. J'ai un peu mal à la tête, balbutia l'instituteur.
Casimir lui prit Ips mains de nouveau et lui dit d'un ton affectueux :
— Monsieur, je n'ai pas eu l'occasion de faire avec vous aussi ample connaissance que je le désirais; mais ce que mademoiselle Hélène m'a dit de vous me fait désirer vivement de devenir votre ami. Y consentez-vous?
— C'est trop de bonté, monsieur, répondit Valentin avec un accent de sincère gratitude. Si l'amitié d'un pauvre et humble instituteur peut avoir quelque prix à vos yeux, c'est un honneur dont je vous suis parfaitement reconnaissant.
— Allons, allons, plus de coiiiplimenls, nous nous verrons assez lot, s'écria le fabricant d'huile en poussant sa femme et sa tille dans le vestibule. Vite, vite, en voiture, ou bien nous serons pris avant d'être à la maison.
Un instant après, la voiture roulait dans le chemin de terre en rase campagne. M. Minnens, peu confiant dans le cocher, s'était placé à côté de lui et avait pris les rênes. Il fouettait tellement les chevaux que sa femme criait grâce, craignant qu'il ne fit un maiheur. Du reste on ne disait mot dans la voiture. Hélène était plongée dans ses réflexions; elle repassait probablement dans sa mémoire tout ce qui s'était passé pendant cette journée, et peut-être répéiait-elle les unes après les autres toutes les paroles qui avaient résonné à ses oreilles depuis quelques heures.
On eût pu croire qu'elle était triste; mais, de temps en temps, un sourire fugitif effleurait ses lèvres et une joie secrète étiticelait dans ses yeux.
L'instituteur, assis en face d'elle, détournait les yeux et ne la regardait que de loin en loin, à la dérobée. Ce qu'il croyait lire sur le visage de la jeune fille rêveuse semblait l'épouvanter.
Madame Minnens essaya plus d'une fois de rompre ce silence embarrassant, mais Hélène disait qu'elle était trop fatiguée, et le maître d'école avait mal à la têle.
Les premières gouttes de pluie commençaient à tomber lorsqu'ils atteignirent Lisseghem. On
desrendit devant la porte du fabricant d'huile. Madame Minnens voulait faire entrer Valentin pour lui donner un remède contre le mal de tête, mais il s'excusa sous prétexte qu'il avait besoin de repos.
Hélène prit son parti contre les instances de sa mère. Elle dit qu'il avait raison de vouloir rentrer chez lui, que le ca'me et la solitude le remettraient.
Le maître d'école fut étonné et peut-être froissé que, pour la première fois, la jeune fille semblât désirer son éloignement; mais n'avait-elle pas, aussi bien que lui, des raisons pour souhaiter d'être seule, et pour pouvoir se demander ce qui se passait dans son cœur?
L'instituteur avait passé une nuit très agitée et, dans sa pénible insomnie, il avait eu tout le temps de réfléchir à sa situation.
Sans doute la clarté s'était faite dans son esprit et le calme dans son cœur^ car il avait repris son travail journalier avec courage et patience, et il avait mis plus de zèle encore que d'habitude à instruire ses élèves. Cependant, quelque effort qu'il fît pour se défendre d'un souvenir importun, l'image de Casimir Steenput se présenta souvent à ses yeux, et il revit plus d'une fois Hélène, la couronne de fleurs sur la tête et le bonheur dans les yeux, sourire au beau jeune homme.
Alors une expression de regret se lisait sur sa physionomie; il levait les épaules d'un air de pitié comme s'il se trouvait ridicule, et il conlinuait ses leçons sans se laisser troubler davantage par ses souvenirs.
La journée se passait cependant, et l'heure de sa visite chez M. Minnens api)rochait. En même temps, Valentin devenait plus mélancolique, et l'on eût dit qu'il était oppressé par une crainte secrète. 11 parvenait bien à chasser ces pensées inquiètes, mais non la tristesse qu'il éprouvait en sentant vivre au fond de son cœur un sentiment que ni la raison ni le devoir iw pouvaient étouffer.
La classe finie, les élèves retournèrent chez eux. Valentin entra dans sa chambre et se rhabilla, suivant sa coutume, pour sortir; mais ses mouvements étaient si lents et si distraits, qu'il semblait ne pas avoir conscience de ce qu'il faisait.
Les autres jours, il étaitsi pressé d'aller donner sa leçon à Hélène! En elfel, la récompense qu'il attendait, c'était une promenade avec elle dans le jardin, sa douce amitié, ses paroles encoura-
MAITRE VALENTIN
geaiiti's : la source où son àme désolée avait puisé la force, la gaielé el la foi.
Kt inaiulenant, depuis un quart d'heure, il laissait fuir le temps, allant ilans la classe comme s'il avait oublie (luelque chose, puis dans son |)elit jardin, où il s'assit un instant, abîmé dans ses rcflexions.
Mais son nom, prononcé par une voix bien connue, le lira de sa rêverie el le lit pâlir d'émotion.
Alors il revil, à travers le feuillage du bosquet de seringats, celle tête charmanle qui s'élail montrée à lui, pareille à l'étoile de la consolation et du salut. Ses yeux bleus étaient plus doux (jue jamais, plus aimal)le était le sourire (jui, comme un rayon céleste, remplissait le cœur d'une clarté et d'une joie indéfinissable.
— Valentin! Valenlin! criait Hélène; ce n'est pas bien de rester assis là, et c'est me rendre inquiète sur votre santé. J'ai désiré toute la journée le moment de votre visite; depuis hier, je sens un inex[ilicable besoin de votre présence. Vous n'êtes pas malade, j'espère? J'en serais fort aflligée.
— Non, mademoiselle, je ne suis pas malade, répondit l'instituteur. Je vous remercie de votre bonté.
— Mais vous êtes pâle, Valentin, et triste, me semble-t-il.
— Ce n'est rien, mademoiselle; c'est le dîner d'hier qui m'a rendu malade; mais, à présent, c'est fini.
— Venez, venez chez nous, Valentin.... J'ai à vous dire quelque chose qui vous fera plaisir. C'est un secret, un j^rand secret que je ne puis confier qu'à vous. Venez vile, je vous en prie.
Le maître d'école resta un instant immobile après qu'Hélène eut disparu. Un sourire rayonnant éclairait sa physionomie, pendant qu'il su disait à lui-même :
— Un secret qui m'élonnera et qui me fera plaisir... Me faire plaisir! Un secret! Qu'est-ce que cela peut être, ô ciel '!
El il sortit du jardin d'un pas léger, tout frémissant de joie.
Au milieu du vestibule, il poussa un profond 80U(»ir. Il s'arrêta, et l'expression joyeuse de son visage se changea en une amére raillerie.
— Insensé! murmura-t-il, où s'égarent les idées? Ildas! c'est Iriste d'éire ainsi le jouet de chimères (|ui m'assombrissent l'esprit malgré moi. Le secret qu'elle va me confier, ne le connais-je pas?... Mais il doit me faire plaisir. Ah! il doit! qui sait?... Non, mm, linipossible ne deviendra pas possible pour moi. Je devrais avoir honte de mes doutes ambitieux. Allons, allons, étoufTuns
cette risible, cette coupable espérance. Serais-je capable de payer d'inj^ratilude sa bonté sans bornes? Si elle est heureuse, ne dois-je pas m'en réjouir*^ Ah! mon cœur, tu peux te révolter contre la fatalité; je te dompterai! Souffre et pleure : dusses-tu cesser de battre, qu'itnporle, si tu la sais heureuse ?
Pour échapper à ses réflexions, il ouvrit la porte et se dirigea en toute hàle vers la maison du fabricant d'huile.
Il entra, comme de coutume, dans la chambre où se trouvaient les livres et les cahiers d Hélène. Il salua lajeune fille et prit(|uelques papiers, pour commencer la levon habituelle.
— Non, non, Valenlin, dit-elle, mon esprit n'est pas à l'étude auj^urd hui. Je suis si troublée, si joyeuse et si effrayée en même temps, qu'il m'est impossible de prêter mon attention à l'étude. Suivez-moi, je veux être seul avec vous, uion creur a besoin d'épanchement Ce que j'ai à vous dire, je ne puis le dire à personniî que vous. Je serais honteuse (ju'un autre put deviner ce (jui m'agite ainsi; mais vous êtes mon ami, mon bon et fidèle ami...
Elle conduisit le maître d'école au fond du jardin et lui désigna un banc. Lorsqu'il fut assis à côté d'elle, il la regarda avec curiosité; mais la jeune fille balbutia (piehpies mots, rougit et se tut, comme si elle ne savait de quelle manière commencer sa confidence.
— J'écoute, mademoiselle, murmura l'instituteur d'un voix singnlièremeiit émue. C'e^t donc bien grave, bien terrible, ce secret?
— Terrible? Oh non! s'écria Hélène, étonnée des pro|)re hésitation. Mais je ne sais vraiment |)as... vous allez rire de moi, el pourtant c'est grave; si t;rave, quej'en ai peur, Valentin! vous avez vu hier M. Casimir Steenput. Quelle impression vous a-l-il faite?
— C'est un jidi garçon, répondit tranquillement le n.altre d'école.
— Et il a de l'esprit, n'est-ce pas, beaucoup d'esprit?
— Je crois, en effet, que sous le rapport de l'esprit, il n'est pas mal partagé.
— De quel ton froid et singulier vous dites cela, reprit 11 lène avec une nuance de mécontentement; mais, c'est vrai, vous n'êtes pas resté avec nous el vous n'avez presque rien entendu de sa spirilnelle conversation. l'our»|uoi éliez-vous toujours éloigné de nous? J'ai cru un instant que vous aviez de l'aversion pour M. Casimir, el cela m'a fait de la peine.
— Vous vous êtes trompée, mademoiselle; j'étais un peu malade, el, comme je voyais que vous vous amusiez beaucoup en causant avec
MAITRE VALENTIN
lui, je ne voulais pas troubler votre plaisir.
— Oh ! oh ! Valentin, s'écria-t-elle en le menaçant du doigt, vous étiez jaloux!
Ce mot (it monter le rouge au front de l'inslituleiir, il baissa les yeux et se tut comme un écolier pris en faute.
— Bail! je dis cela pour rire, reprit doucement Hélène. Certes, vous avez beaucoup d'esprit et j'aime à vous entendre; mais vous ne devez pas vous afiliger si je prends plaisir à écouter une autre personne, surtout quand elle est aussi polie et aussi spirituelle que M. Casimir Steenput. Si vous aviez pu l'entendre ! Tout ce qu'il dit est aussi intéressant que le plus beau livre; il parle de tout avec connaissance, avec l'expérience du monde et avec tant d'esprit, qu'on l'écouterait des semaines entières. Vous l'avez assez entendu Valentin, pour vous en faire une idée. Pensez-vous que j'exagère?
Le maître d'école, à qui le mot jaloux résonnait encore dans les oreilles, était dans un grand embarras.
— Non, mademoiselle, répondit-il avec effort, vous n'exagérez pas ; M. Steenput est bien certainement un jeune homme que Dieu a favorisé des dons les plus rares. J'ai admiré son éloquence; c'est un causeur spirituel, et je comprends que vous vous soyez parfaitement amusée en sa compagnie. Jaloux? Si je pouvais lui envier quelque chose, ce serait son mérite éininent.
— Vous prenez mes paroles trop au sérieux, Valentin.
— Une pareille jalousie, mademoiselle, est un éloge pour lui en même temps qu'elle prouve que je me sens petit et insuffisant en sa présence.
— Que le son de votre voix est singulier en ce moment! soupira la jeune fille ; je ne l'ai jamais entendu ainsi, vous êtes peut-être encore un peu malade, Valentin ?
— Non, mademoiselle, votre reproche, votre supposition m'a fait peine.
— Pardonnez-moi, mon bon Valentin, je l'ai dit pour rire. Si j'avais pu prévoir que vous seriez sensible à ce mot !... N'y pensez plus, je vous en prie.
Le maître d'école, comme s'il voulait se punir lui-même, reprit avec un accent d'enthousiasme :
— M. Casimir n'a pas seulement un esprit supérieur et une âme d'élite, c'est aussi un homme d'une rare beauté.
— N'est-ce pas? Il y a quelque chose de noble, de distingué dans sa figure? s'écria la jeune fille avec une grande joie.
— Oui, quelque chose qui indique la bonté du cœur et la douceur du caractère.
— Qu'il a de beaux cheveux !
— Oui, mademoiselle, de magnifiques cheveux noirs.
— Et ses yeux?
— Superbes, mademoiselle!
La jeune fille demeura quelques instants pensive et les yeux baissés. Valentin avait peut-être épuisé tout son courage pour faire ainsi l'éloge exagéré d'un homme qu'il haïssait, contre sa raison et sa volonté. Il gardait également le silence.
La jeune fille leva la tête la première et dit:
— Mes idées sont si troublées, que j'oublierais presque pourquoi je vous ai appelé. Valentin, répondez-moi franchement, comme un véritable ami. Croyez-vous, si Casimir Steenput se mariait, qu'il rendrait sa femme heureuse?... Vous me regardez d'un air étrange ! Ne me comprenez-vous pas? Si je deviens sa femme, serais-je heureuse?
— Je le pense, mademoiselle, balbutia le maître d'école.
— Vous n'en êtes pas certain?
— De quoi est-on certain? Vous l'avez vu une fois à peine, mademoiselle. Je sais que vos parents désirent ce mariage; peut-être êtes-vous disposée à accomplir leur souhait; mais, si vous alliez épouser quelqu'un que vous n'aimez pas réellement? Un mariage sans amour, c'est un jardin sans soleil, où toutes les fleurs du cœur doivent périr faute de lumière.
— Qu'est ce que l'amour? le savez-vous, Valentin ? demanda la jeune fille.
— Je le sais peut-être, répondit-il tristement: peut-être ne le sais-je pas; ce sentiment m'est interdit. Dans tous les cas, les paroles ne peuvent le définir.
— En effet, dit Hélène en hésitant, c'est quelque chose de si profond, de si étrange, de si puissant, de si indéfinissable! Une image qui nous poursuit sans relâche, notre cœur qui bat d'une émotion secrète, notre âme qui voudrait avoir des ailes pour voler à l'endroit où il respire , le monde entier qui s'illumine pour nous d'une clarté inconnue; tout nous parle de lui, nous murmure son nom à l'oreille, nous agite et nous réjouit, comme si c'était déjà un bonheur que de penser à lui... Est-ce de l'amour cela, Valentin?
— C'est de l'amour, mademoiselle, répondit-il d'une voix étouffée.
Une légère rougeur colora les joues de la jeune fille. Elle murmura :
— Voilà, mon ami, l'aveu que je voulais vous faire. Je n'aurais pas osé ouvrir mon cœur à un autre que vous; mais avec vous je suis sans crainte et à mon aise comme avec un frère, comme avec une sœur. Tout ce que je vous ai dit, je l'éprouve pour lui depuis hier... Maintenant que vous avez mon secret, conseillez-moi, délivrez-moi du doute.
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