‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 99 sur 115 · L'EXPIATION · texte numérisé non relu

L'EXPIATION

tombe : je vous bénirai, ô Dieu tic bonté... mais mon enfant, mon enfant, mon Dieu ! Grâce, grâce, laissez-le vivre !

Épuisée par cette lamentation, elle laissa tomber sa lête sans force sur son épaule; ce mouvement porta son regard sur le taillis de chênes.

Elle dut y apercevoir une cbose qui lui causait une joie extrême; car tout à coup ses yeux étincelèrent de bonheur, et elle s'écria avec enthousiasme :

— Ah ! merci, merci, ô mon Dieu !

Elle courut un peu plus loin au bord du chemin, et y cueillit à quelques sarments de ronces une poignée de mûres sauvages qui, exposées au nord, mûrissaient plus tard qu'ailleurs.

Elle revint sous l'arbre avec ce présent du ciel, s'assit à terre, posa sur ses genoux l'enfant toujours pleurant, et pressa le jus noir des mûres sur ses lèvres desséchées.

L'enfant avala avec avidité le suc rafraîchissant; et à peine la première soif de la pauvre petite créature fut-elle apaisée, qu'elle se mit à sourire et à caresser de ses petits bras débiles les joues de sa mère.

Les mûres n'étaient pas toutes pressées que déjà l'enfant refusait cette étrange nourriture. Cependant le sourire de reconnaissance persistait sur ses petites lèvres; il était soulagé.

La femme le mit sur ses genoux et fixa par terre son regard pensif.

Des larmes abondantes jaillirent bientôt de ses yeux et elle dit :

— Ah! je n'en puis plus! Un peu de repos! Du repos, du repos pour moi! Ah! où trouverais-je jamais le silence de ma conscience? C'est donc bien vrai! Je suis si coupable, si criminelle, que mon vieux père lui-même va en mouiir de chagrin? Mon crime était donc bien grand, û mon Dieu! pour que mon enfant dût vivre sur la terre, méprisé, raillé et repoussé, ou mourir de faim sur mon sein? Ah! j'étais ignorante, innocente... Je ne savais pas combien de fiel et de poison renferme le calice de l'amour. Je l'ai aimé, aimé comme j'aurais aimé un ange! J'avais confiance, une aveugle confiance, en celui que mon âme regardait comme le modèle de la beauté et de la générosité! 11 est parti! Il m'a laissée seule devant mon repentir et la vengeance de Dieu...

L'infortunée se tut un instani, puis reprit ses lamentations :

— Je suis folle, ma pauvre tête s'égare. Pourquoi suis-je assise ici? Je me repose! Je me repose, alors que mon vieux père gît sur son lit de mort et expire victime de ma faute!... Quand un homme de notre village m'a apporté la sinistre et terrible nouvelle, je me suis élancée à travers les ténèbres et la tempête, pour le voir encore une fois en ce monde, et pour implorer son pardon avec des larmes de sang... Et que trouverai-je, 6 mon Dieu? Sa juste malédiction! Ma présence ne lui rendrat-elle pas plus amère l'heure de la mort? Et ne briserai-je pas le cœur de ma pauvre et bonne mère, en lui montrant sa fille comme un spectre, brisée et anéantie par la misère et par la honte?

Elle couvrit son enfant de larmes et reprit :

— Et toi, innocente créature, te déposerai-je sur le lit de mort de mon père? Te livrerai-je au mépris et à la haine d'une famille dont tu dois rester l'éternel opprobre? C'est affreux! C'est affreux!

Sa tête se pencha davantage encore, et elle dit d'un ton lugubre :

— Ah! si une mort inconnue guérissait nos souffrances à tous deux? Si cette muette solitude nous recouvrait comme un linceul?... La faim accomplirait l'œuvre...

Elle se tut; un sourire égaré contractait ses lèvres; le sombre feu du désespoir rayonnait dans ses yeux.

Mais la main de l'enfant se leva vers elle et caressa ses joues.

Cet attouchement l'arracha à son découragement; elle fut prise d'un frisson terrible, et se mit à couvrir son enfant de baisers avec l'égarement de la folie.

— Mon Dieu, mon Dieu, qu'ai-je dit? s'écriat-elle. Qu'as-tu donc fait sur la terre, pauvre créature, pour que j'ose désirer ta mort? Toi, toi, mon enfant, mourir! Oh! non, non! Ma faute a troublé mon esprit, perverti mon âme peut-être? Quoi! j'ose douter de la bonté de ma mère! Je doute de la bonté de Dieu lui-même! Allons, allons, que la malédiction de mon père me frappe, je l'ai méritée; méprisée, repoussée par ma mère, je mourrai sous le coup; mais du moins elle viendra en aide à mon innocent enfant; elle en aura soin... elle l'aimera peut-être! Allons!

Elle se leva brusquement, cacha l'enfant contre son sein, et s'élança avec une nouvelle énergie à travers la pluie et la tempête...

FIN DE l'expiation

Certes, de tout l'été de l'année 1858, il n'avait pas fait un temps si frais et si beau que ce jourlà. Après quelques semaines de chaleurs excessives, il avait plu la veille avec abondance, et la nature, animée d'une vie nouvelle, semblait avoir retrouvé la jeunesse et la vigueur des premiers jours du printemps.

Cependant le soleil brillait de nouveau de tout son éclat dans le ciel d'un bleu sans nuages; mais à l'orage de la veille avait succédé une petite brise du sud-ouest qui murmurait dans le feuillage et qui remplissait l'air d'un parfum rafraîchissant.

Il était près de cinq heures de l'après-midi, lorsque Hélène, la fille unique de Minnens, le fabricant d'huile, franchit la grille à l'extrémité du jardin de son père, et s'engagea dans un sentier qui conduisait dans les champs.

Elle portait au bras un léger panier.

La taille élancée de la jeune fille lui donnait de loin l'apparence d'une femme faite. Pourtant, elle devait être fort jeune encore, car son pur et doux visage portaitl'empreinte d'une simplicité candide et le sourire qui se jouait sur ses lèvres avait cette naïveté et cette aimable franchise que les années ne font que trop tôt disparaître.

Parfois, tandis qu'elle poursuivait son chemin toute rêveuse, une expression sérieuse effaçait le

MAIIUE VA LENT IN

sourire île ses lèvres, et alors ses grands yeux bleus s'éclairaient de la lumière d'une pensée profonde ou d'une émotion secrète.

Lvs seigles, sous l'iialeine du veut d'ouest, agitaient leurs vagues autour d'elle; les bluels et les coquelicots j^'inclinaient devant ses pas, comme pour rendre hommage à une llcur plus belle. Les champs de lin faisaient chatoyer le bleu clair de leur tètes fleuries ; les abeilles bourdonnaient par essaims sur le rouge sanglant des trèlles, et les innombrables calices blancs et pourpres, épanouis sur la sombre verdure des pommes de terre, semblaient remercier Dieu qui, dans sa miséricorde, avait écarté de la plante la fatale maladie.

Lors(|ue la jeune (ille eut atleinl une hauteur d'où elle pouvait embrasser du regard f(mle la vallée (jui s'étendait à ses piesis, elle fut frappée de la splendeur de la nature rafraîchie, lille jeta autour d'elle un long regard plein d'admiration, leva les yeux au ciel en priant,... puis pressa le pas de nouveau, connue .si elle était pressée d'atteindre le but de sa promenade.

Quelques minutes |ilustard, elle tourna à gauche dans la vallée et stiivil un sentier sinueux qui la mena devant la porte dune toute petite maisonnette.

Klle entra, s'approcha du lit où gisait unt' vieille femme malade, lui prit la main, et lui dit avec douceur :

— Eh bien, ma bonne Thérèse, comment avez- VOU-; passé la unit? Avez-vous pu doiniir un p(!U? Cela va mieux, n'est-ce pas?

La femme secoua la tête et dit d'une voix faible :

— Hélas! non. mademoiselle, cela ne va pas mieux. Je c;ois que cela ne durcia plus longteujps.

— Allons, Thérèse, il ne faut pas penlr»* courage comme cela. (Mie de lois ii'a-l-on |)as vu des gens (jui étaient presque à l'agonie se leverde leur lit de souffrance et vivre encore longtemps! Cela dépend de la volonté do Dieu et de sa misi ri'ctrdc. "Ma [tropro tante, cpii ilemeure à Waereghem, n'at-elle pas été cinq mois si malade, qu'on l'a administrée deux fois? Je l'ai veillée et soignée. C'est pour cela que je n'ai pas pu venir vmis voir plus tôt. Maintenant, elle se porte comme un poisson dao'; l'eau et elle est beaucoup plusjpuncdc c(cur qu'auparavant. Il en peut être ainsi de, vous, et il en sera ainsi, Thérèse, si vous |)renez courage, si vous avez confiance en la bonté de Dieu. Soyez certaine que vous êtes beaucoup mieux aujourd'hui.

La malade murmura un remerciement et se mit à pb'urer.

— Des larmes? dit la jeune fille jouant de l'é-

tonnement. Ah ! ce n'est pas bien de vous désespérer ainsi sans raison. Vous souffrez, hélas! et beaucoup, je le sais; mais il faut prendre patience, dans la pensée qu'avant (juinze jours peut-être vous pourrez vous asseoir à votre porte, sous le ciel bleu. Vous ne me croyez pas? iMais je gage que vous serez dans les champs avec les autres, pour récolter les pommes de tene. Kilos ont réussi cette année, et ce sera une fêle. H me semble que vous pleurez davantage ! Kst-ce (|nc mes paroles vous attristent? Cette douleur n'est pas naturelle pendant que votre état s'améliore. Allons, ditesmoi, Thérèse, pourquoi vous versez des larmes si a mères?

La malade leva ses yeux humides vers la jeune fille avec un sourire d'espérance, et soupira :

— Ah! mademoiselle, si vous pouviez savoir ce (jue soulTre mou cceiir maternel ! Si mon mari vivait encore, j'envisagerais la mort avec résignation ; mais, ma pauvre enfant, ma malheureuse petite Catherine, qui restera seule au monde, sans soutien, sans assistance...

— Allons, allons, s'écria la jeune fille, ne pensez pas à c(da. Que signifie ce langage, puisque vous guérirez? Vous secouez la tête et ne me croyez pas? Supposé que iJieu, contre toutes les probabilités, vous appelle là haut pour vous réu:iir à votre mari, pensez-vous qu'il n'y ait pas de personnes charilables pour assi^ter votre petite Catherine jusqu'à ce qu'elle soit en état de [lourvoir elle-même à ses besoins?

— Klle ira à l'hospice et sera placée chez des étrangers. Ilelas! il e>t dur, le morceau de pain que les pauvres orphelins reçoivent des mains étrangères !

— .Mais non, Thérèse, votre enfant ne sera pas à la charge du bureau de bienfaisance. Si celte certitude vous est nécessaire pour vous consoler et vous fortifier, eh bien, je vous promets de soigner pour vous votre petite Catherine, si votre maladie devait avoir une fin imprévue.

— Vous ? s'écria la mère profondément émue et les yeux rayonnants de joie. Vous protégeriez ma |)auvre enfant?

— Doutez-vous de la si, cérilé de ma promesse ?

— Je crois en vous comme en la bonté de Dieu même. Ainsi, mademoiselle, si je meurs, vous assisterez ma pauvre |)otite Catherine?

— Je ne dis pas, Thérèse, que je la ferai riche, mais j'aurai soin qu'elle ne manque de rien et je veillerai sur elle jusqu'à ce qu'elle puisse se subvenir h elle-même. Votre mari a travaillé chez nous, et mon père, qui ne me refus<' jamais rien, me permct'ra de réaliser coiuplètemcnt les promesses que je vous fais. Votre petile Catherine

MAITRE VALENTIN

est une l)onne et gentille enfant, que j'aime beau- i coup. Je veillerai avec bonheur à ce qu'elle ne devienne pas malheureuse en ce monde.

Thérèse rassembla ses forces avec peine, saisit la main de la jeune fille, y appuya ses lèvres et l'arrosa de larmes de reconnaissance en murmurant :

— Soyez béni, ange de bonté ! maintenant, je puis mourir, la mort ne m'efTraye plus. Son père et moi, nous prierons pour vous là-haut, près du Seigneur...

La jeune fdle comprima son émotion et répondit en souriant :

— Ah ça ! Tiiérèse, pourquoi parler toujours de mort ? Je dis que vous guérirez. Ne vous sentezvous pas beaucoup plus forte qu'auparavant? il vaut toujours mieux que la mère vive pour élever son enfant, n'est-ce pas? Ce sera ainsi. Tenez, j'ai apporté quelque chose de bon : du pain blanc, un aile de poulet et une bouteille de bon vieux vin, que ma mère m'a donnée pour vous. Cela aidera à restaurer vos forces; demain, vous serez encore mieux. Maintenant, il faut que je m'en retourne, car il y a encore quelqu'un de malade à l'autre bout du village, et je voudrais le voir aussi aujourd'hui... Soyez assurée, Thérèse, que la promesse que je vous ai faite est certaine, votre petite fille ne manquerait de rien si vous ne guérissiez pas. Je ne vous dis cela que parce que c'est une assurance qui vous fortifie et peut hâter le retuur de votre santé, car vous n'êtes pas à beaucoup près aussi malade que vous le croyez. Ainsi, bon espoir et bon courage. A demain; je vous apporterai des confitures de cerises que ma mère fait en ce moment. Au revoir !

Et, coinbfeée des bénédictions de la veuve, Hélène quitta la maisonnette et descendit vers le ^smd de la vallée, d'où un large chemin se dirigeait vers le village.

A peine avait-elle fait une centaine de pas, qu'elle vit quelqu'un qui venait par un sentier latéral. C'était une robuste fille de paysan, aux bras musculeux et aux joues écarlates, qui revenait du travail des champs.

Hélène Minnens s'arrêta au bord du chemin en souriant amicalement et cria de loin :

— C'estvous, Monique? Toujours grosse etfleurie comme une pivoine. Je suis ravie de vous revoir en bonne santé après cinq mois d'absence.

— Vous voilà donc enfin revenue au village? dit la paysanne avec une expression de joie. Je croyais que vous nous aviez dit adieu pour de bon. Nous regardions toujours après vous, même à l'église mais votre chaise restait vide. Votre tante est guérie?

— Tout à fait guérie, Monique, mais qu'ai-je

oui dire? Vous allez vous marier avec le fils du meunier?

— Oui, dès (jue nous verrons chance d'obtenir une ferme.

— Je vous en félicite, c'est un bon garçon.

— Cela me chagrine fort, Hélène, d'être obligée d'attendre si longtemps. Je voudrais déjà être dans mon ménage; mais il faut prendre patience et faire de nécessité vertu.

En causant ainsi, les deux jeunes filles avaient continué à suivre le chemin côte à côte. Monique, lorsqu'elle eut cessé de parler de son futur mariage, jeta les yeux sur le panier d'Hélène et demanda :

— Mais où êtes-vous allée, que je vous rencontre dans les champs à cette heure ?

— La veuve de Jean le charpentier, là-bas, est si malade ! Elle est pauvre et a besoin de secours, répondit Hélène en soupirant.

— Cela ne l'aidera pas beaucoup. Elle a déjà la croix rouge sur le dos, et elle mourra avant qu'il se passe quinze jours.

— Hélas ! je le sais bien, Monique. Mais si la charité consiste à donner des secours matériels, c'est une œuvre de mi éricorde bien plus méritoire de consoler les âmes malades et de rendre la mort douce à ceux que Dieu rappelle à lui. Croyez-moi, mon amie; toutes les tortures que le corps peut endurer ne sont pas aussi terribles (jue les souffrances de certains infortunés en seyant la mort s'approcher. Pour le savoir, il faut avoir vu des malades et avoir assisté à leurs derniers instants.

— Oh! Seigneur! Hélène, taisez-vous, vous me faites frémir, interrompit la jeune paysanne. Je n'ose presque pas l'avouer, mais j'ai peur des malades. Et, pour tout l'or du monde, je n'oserais entrer dans la maison où je sais qu'une personne peut mourir pendant que je serais près de son lit.

— Et si tout le monde pensait comme vous, les malades resteraient donc sans aide? Lorsqu'une vache est malade dans votre étable, vous lui portez bien secours. Vous pouvez devenir malade vousmême, Monique : que diriez-vous, si chacun vous fuyait et vous laissait là comme une pauvre créature abandonnée !

— C'est vrai, Hélène, mais je n'y puis rien faire ; c'est plus fort que ma volonté, et je me suis demandé souvent comment vous pouvez trouver du plaisir à visiter, les malades.

— Comme vous vous trompez ! répondit Hélène d'un Ion grave. Il n'y a pas de plus grand bonheur sur terre que de faire le bien et de compatir aux souffrances de ses semblables. Chaque fois ipieje reviens de voir un malade, j'entends en moi une voix secrète qui me dit que j'ai bien fait aux yeux lie Dieu, et je me sens plus courageuse, plus forte et, si j'ose le dire, plus pure et plus noble, comme

MAITRE VALENTIN

si le bienfait donnait à mon âme quelque chose des anges célestes.

— Je no coniprcndsces granils mots (jn'àmoiliô, niurnuira .Moni(|ue avec lu-sitation. C'est s;ins doute ainsi que parle voire cousine qui est sœur hospilalicre à Courtrai ? Je gage dix contre un, Hélène, que, si vous laissez vos idées se porter de ce côté, vous (inirez par entrer au couvent.

— Si je pouvais seulement entrer au couvent et devenir sœur hospitalière ! s'écria la jeune fille. Ouoi de plus irrand et de plus n(»l)le que de consacrer toute sa vie à l>ieu et à riiumanité soutirante ? Mais je suis enfant unique, et mes parents ne veulent pas entendre parler de cela. Je n'ose plus en souiller mol de peur d'afOiiter mon père. D'ailleurs, il y a partout des maladies et des souffrances, et celui qui veut faire le bien en trouve encore l'occasion dans un village, si petit qu'il soit.

Après une comte rédexion, la jeune paysanne reprit :

— Cette bienfaisance coûte de l'argent; mais quand on est riche comme vous...

— Qu'est-ce que cela veut dire, Monique ? Votre père possède peut-être une plus grande fortune ((ue le mien, (|U()i(|u'il n'y paraisse pas, et vous le savez bien.

— Ce n'est pas la même chose. Vos parents gagnent leur argent facilement; mais nous, qui travaillons du malin jusqu'au soir plus que nos chevaux, nous ne possédons pas un centime qui ne nous ail coulé une goutte de sueur. 11 n'est donc pas étonnant que nous épargnions et (|ue nous y regardions à deux fois avant de dépenser quelque chose.

— Cela ne coule pas tant d'argent que vous croyez, Monique. .\vec une parole amicale ou consolante, on rend souvent un pauvre ou un malade plus heureux (lu'avec de l'argent. (>. n'est pas seulement la faim du corps qui fait soulTrir; souvent l'âme a faim d'amitié et de consolation. Celui (jui a un [)areil trésor dans le cœur s'enrichit en le partageant avec son prochain.

— Toujours CCS grands mots, llilène ! Je vous comprends à peine, et vous m'embrouillez le cerveau... Voyez là-bas, près de noire maison, mon père qui m'appcdle. Il craint (|ue je ne perde (|uel- (jues minutes, et ne peul pas soulTrir (|u"on prenne haleine un moment. Hélène, dimanche après la grand'messc, nous causerons plus longtemps, mais pas des malades, n'e>t-ce pas ? Adieu ; mon père agile les bras comme s'il était fâché.

Hélène Minnens suivit un instant des yeux la jeune paysanne, puis continua son chemin. Klle secoua la lélc et se dit :

— Pauvre .Monique, qui ne sait pas combien la

pratique lie la charité rend heureux! Elle a bon cœur pourtant. Comme dit ma cousine, c'est un sentiment ([u'on ne comprend que si on l'a reçu en naissant. .Moi ipii pensais à .Monique pour demander des secours en faveur de la i»etile Catherine... Sans doute, la malheureuse veuve mourra, et j'eusse volontiers pleuré près de son lit; mais mes pleurs lui auiaicnt appris (|u'il n'y a plus d'espoir... La promesse qu'on fait à une mèie moulante est sacrée, même lorsqu'on la fait pour adoucir son agonie. Comment la reniplirai-je, cette promesse f Faire élever l'enfant uniquement à la charge de mes parents, cela sera difficile, et je ne puis laisser les autres malheureux sans secours.

Sa tête se courba sous le poids d'une profonde réflexion; elle approchait insensiblement de l'endroit où un grand tilleul ombrageait la route de sa puissant»' couronne de viM'dnre. Les racines noueuses de l'arbre s'étaient par le temps élevées au-dessus du sol et formaient comme nne sorte de banc que couvrait un fui gazon.

La jeune (ille, toujours pensive, y prit place pour se reposer, et murmura :

— Oui, ma première idée était bonne. J'irai parler de la i)elite Catherine à la baronne, à la femme du notaire, chez le bourgmestre et chez d'autres, même chez Monique. Je toucherai leur cœur, et ils me donneront (|uelque chose pour la |)auvrc orpheline. Et si je ne réussis qu'à moitié ou même pas du tout, alors je dirai à mes parents ce que j'ai promis à la mère mourante. Cela me contera de la peine ; mais, si le bienfait n'en coûtait pas un peu, quel mérite y aurait-il à faire le bien? Et puisqu'ils ne veulent pas que je devienne sœur hos|)ilalière, il est bien juste (|u'ils me permettent de satisfaire mon penchanlinné pour aider et consoler ceux qui souffrent, .\llons, allons, ne perdons pas courage, la pauvre veuve verra du haut du ciel que la fraternité chrétienne veille sur son enfant.

Elle prit son panier pour se lever, mais, dans le mouvement qu'elle fit, ses yeux aperçurent entre les racines de l'arbre une feuille de |)a|iier pliée qu'un écolier ou un pa'^sanl avait probablement laissée tomber en cet endroit.

Elle la ramassa et la déplia pour voir ce (juc c'élait. An premiiM" cou|) do-il (die reconnut (jiie c'était une double feuille entièrement couverte d'une écriture serrée. Çà et là, il y avait quelques mots raturés; mais tout le re.^te, écrit d'une main exercée, était très li>ib!e.

La jeune fille y fil peu d'allenlion d'abonl, jiendanl qu'elle cherchait le commencement de la lettre pour savoir à rpii elle pourrait la rendre.

Mais à peine cul-clle lu les premières lignes

MAITRK VALE.NTIN.

— Approchez encore un peu. (Page 8.)

que son attention fut vivement excitée, et ses yeux exprimèrent une soudaine surprise. Parfois elle secouait la tête, poussait un soupir ou interrompait sa lecture pour réfléchir à ce que lui apprenait cette lettre, qui était conçue en ces termes :

« Lisseghem, le 27 juin 1858. »

» Mon cher Henri,

» Pardonne-moi si, la première fois que je t'écris depuis notre séparation, j'abuse de ta bonté et de ta patience. Je suis extrêmement malheureux. Du fond des chagrins où je suis plongé, ma pauvre àme s'élève vers toi pour te demander soulagement et consolation. Ouvre ton cœur, je t'en supplie, et reçois du moins les plaintes d'une personne qui, dans sa triste solitude, a soif d'un mot d'amitié, comme le pèlerin dans le désert

aspire après la goutte d'eau qui doit le rafraîchir et peut-être le sauver de la mort.

» Te souviens-tu encore de ce que nous disaient nos professeurs à l'école normale? Comme ils remplissaient nos jeunes cœurs d'une noble ambition et d'amour pour l'enseignement! N'allionsnous pas devenir les bienfaiteurs de l'humanité! répandre la lumière et la vertu! Tout le monde n'allait-il pas nous estimer, et ne devions-nous pas être aimés et respectés du peuple tout entier, au bonheur duquel nous allions nous sacritier!

» J'espère que tu es plus heureux que moi, et tu l'es sans doute, car Ostende est une ville pu l'on est pas hors du monde. Mais, pour moi, la réalité est une amère railierie.

» Quelques jours après ma nomination d'instituteur, j'arrivai à Lisseghem le cœur plein de joie et de fierté. Sais-tu ce j'ai trouvé? Une vieille maison délabrée pour salle d'école, si laide et si

Mil.

:JjU

MA HUE VALEMLN.

iiialpnipie, (lue j'en l'tais conlus el humilié; une Irenlaiiie d'eiilaiits aver di's ^ahols aux pieds et des loques déchiiées autour du eorps; pour nioinièuie, une demeure qui ne serait même pas assez bonne pour abriter des mendiants, el, par-dessus le marche, une population <pii m'était hostile cl nie voulait du mal, même avant de m'avoir

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