‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 102 sur 115 · MAITIIK VA LE M IN · texte numérisé non relu

MAITIIK VA LE M IN

de riin|iiiétudo qui m'agite. Parlez à cœur ouvert. Si je (levcn.iis sa IVmme. serais-jc Ix'ureuse ?

Le pauvre V.ilenlin liillail poiiililemenl contre lui-même, cl il t*ul besoin de toute sa force |)our comprimer les larmes pics de jaillir de ses yeux. Cependant, il puisa un peu de couraj,'e dans le sentiment du devoir, peul-ctre dans le désespoir même, car il répomlit d'une voix presque assurée :

— Si vous seriez heureuse, mademoiselle? Si M. Casimir ne rend i)as sa femme heureuse, (jui donc le fera jamais? Beauté du visai,'e, i)onlé du cœur, espiit, éducation, fortune, il a tout ce qui peut assurer le honheur sur la terre.

Hélène lui prit la main et la serra avec une vive reconnaissance.

— Vous êtes un véritable ami et un noble cœur! dit-elle. Un pareil chaiii;einenl dans ma vie m'effrayait plus que je ne puis le dire, mais maintenant je suis tranquille.

— Ainsi, vous allez vous marier? demanda l'instituteur.

— Oui, Valentin, vous avez décidé de mon sort. Un mot de vous eût snlïi pour me faire reculer; mais, puisque vous m'assurez que je serai heureuse, pourquoi résislerais-je plus longtemps au vœu 1- plus ardent de mes bons parents? Ils ont insisté toute la journée pour obtenir mon consentement. Ma mère m'a même suppliée, les larmes aux yeux. Mais je nosais prononcer le oui décisif avant de vous avoir vu et consulté. Maintenant, au retour de mon père qui est de nouveau à Waereghem, je lui ferai bien plaisir en lui a|)prenant que je consens. Apprêtez-vous pour la noce, Valentin, car mes parents sont extrêmement pressés... Vous ne m'écoutiz pas et vous baissez la tète. Me trompé-je ? on dirait qu'il y a des larmes dans vos yeux ; avez-vous du chagrin, Valentin?

Un soupir lut sa réponse.

Hélène lui prit la main.

— Allons, allons, dit-elle, vous ne pouvez pas être triste, tandis que je me sens heureuse. Allezvous me cacher quehiue chose? J*arlez, Valentin; si quelque chose vous aldige.je vous consolerai.

An boni d'un instant le maître d'école répondit d'une voix émue :

— Oh ! mademoiselle, pardniinez-moi, je devrais me réjouir en apprenant qu'une nouvelle et heureuse vie va s'ouvrir pour vous, jr* le sais bit-n ; mais une crainte invincible me domine. J'étais abandonné, désespéré, malheureux ; je désirais la mort romnif une délivrance ; votre amiiié, votre bonté, votre [>ilié pour une créature drsliêritée, m'ont tiré de l'abime. Maintenant, le sombre nuage de la désr)lation e>t de nouveau devant mes yeux. Votre amitié était la lumière de ma vie. Si

cette lumière doit me manquer, je retombe |)our toujours dans l'alfreuse nuit de l'abandon et du désespoir.

— Quelles idées, Valentin ! s'écria la jeune fille étonnée. Vous vous trompe/. Kcoutez ce que mes parents ont résolu (|uand nous serons mariés : Casimir demeurera ici. Mon père lui cédera la fabrique. Vous viendrez chez nous tous les jours, notre maison sera la vùtre; Casimir aime les (leurs; il a des goùls poéli(|ues; il cause volontiers, et il aime les gens d'esprit comme vous. Soyez content, Valentin : au lieu de perdre un ami, vous aurez un ami de plus et à nous deux nous serons assez forts pour vous tléfendre. Vous vivrez comme deux frères, et moi, comme vous dites, je serai la lumière qui rayonne sur votre amitié. Vous voyez bien, Valentin, que vous avez aussi des raisons pour sourire à l'avenir. Dites-moi donc que le nuage noir a disparu, et que vous êtes consolé et heureux.

L'instituteur sourit tristement et secoua la tête. Il balbulii quelques paroles inintelligibles et parut très embarrassé. Mais tout à coup il se leva et dit à Hélène :

— Mademoiselle, voilà votre mère qui vous cherche, sans doute.

— Ma mère? répéla-l-elle. Tant mieux ! Venez, Valentin; puis(|ue je suis fortitiée par votre approbation et vos conseils, je vais tout confier à ma mère. Klle sera si contente!

— Il faut que je rentre, on m'attend, murmura le maître d'école. D'abord, je ne dois pas être présent à cet entrelien.

— Pourquoi pas, Valentin? un antre homme, je le comprendrais; mais vous, ce n'est pas la même chose. Je voudrais que vous puissiez être témoin de la joie de ma bonne mère.

— Impossd»l(\ mademoiselle, le bourgmestre... le curé doit venir nie parler... de choses importantes. Peut-être attend-il déjà.

— Eh bien, si vous ne pouvez pas faire autrement, allez, mon ami ; demain, je vous raconterai tout et je vous dépeindrai la joie de mes parents, surtout celle de mon père. Ce sera le plus beau jour de sa vie. Adieu, Valentin, à demain. Oh ! que nous serons heureux tous ensemble !

La jeune fille prit un chemin |iour rejoindre sa mère.

Valentin murmura un adieu tranquille, sortit du jardin et se dirigea vers sa demeure, pensif et .secouant tristement la tête. Arrive dans sa petite chambre, il cioisa les bras et resta longtem[)s immobile, le regard perdu flans l'espace.

Tout à coup, pous>c par une idée subite, il s'approcha d'un miroir et se regarda. Un profoml soupir, pareil au cri du désespoir, s'échappa de sa

MAITRE VALENTIN

poitiine. Un frisson de dégoût et d'elTroi le saisit, et il recula jusqu'à la table. Là, il se laissa choir sur une chaise, mit ses mains sur ses yeux et pleura si amèrement que les larmes tombaient en perles humides à ses pieds.

« Lisseghein, 16 septembre 1858.

» Mon cher Henri,

» Depuis quatre jours, je veux t'écrire, mais chaque fois la plume me tombe de la main. Je ne sais plus ce que je fais. Mon âme est entraînée dans un tourbillon de pensées désespérantes ; elle floUe indécise, effrayée, souffrante...

» L'homme est-il une créature sans force, jouet de quelque chose qui vit en lui sans qu'il le sache, victime du sort qui le pousse irrésistiblement'/ Y a-t-il des créatures que Dieu lui-même a marquées du sceau du malheur ?

» Henri, la jeune fdle qui m'avait sauvé du désespoir, dont l'amitié m'avait éveillé à une vie nouvelle... elle va se marier! Le ciel qui m'avait un instant montré tout son éclat va se fermer pour toujours. J'ai tellement peur de l'obscurité (|ui va se faire, que je voudrais mourir. Ris du pauvre insensé, tu as raison. Je ne mérite que la raillerie et peut-être un peu de pitié de toi, seul. Elle me promet la continuation de son affection et l'amitié de son mari, j'ai foi dans ses promesses, et cependant je pleure, je souffre criiellement, je tords mes bras dans les convulsions du désespoir. Incompréhensible, n'est-ce pas?

» T'expliquerai-je cette douloureuse énigme? Je le dois, malgré la rougeur qui me brûle le front... Henri, pardonne-moi ré;:arement de mes sens agités... Henri, je l'aime! non pas comme aimerait un autre, mais comme un maudit lel que moi peut seul aimer : c'est une maladie du cerveau ; et la profondeur, la puissance de ce sentiment me stupéfie tellement, que je m'effraye parfois à l'idée que je suis réellement atteint île folie. Peut-être serait-ce une grâce de Dieu, un bonheur ! Mais pourquoi en douter? Quoi de plus insensé? Le crapaud qui ose aimer la rose, comme s'il espérait que la reine des fleurs pourra jamais jeter un regard de commisération sur... Et c'est dans mon cœur qu'elle a déposé d'abord l'aveu de son amour pour un autre! Ses parents me parlent tous les jours de ce mariage. Personne ne se défie de moi, personne ne m'épargne ; à un autre on ne confierait pas ainsi ses émotions les plus secrètes, mais on ne me regarde pas comme un homme. Ils ne sup-

posent pas que derrière ce masque de glace que la maladie a imprimé sur mon visage, il y a une âme, une pauvre âme qui est devenue tout amour, précisément parce que l'amour lui est interdit.

» Je dois faire un chant nuptial. Son père ne cesse de m'en parler. Il veut un poème dontchaque vers respire la félicité. Je te ferai, il sera joyeux et beau, dussé-je l'écrire avec le sang qui coule des plaies de mon cœur et avec les larmes de mes yeux... Quelle malédiction pèse sur moi ! Pouripioi Dieu m'a-t-il fait naître? Ai-je demandé à sentir cet enfer brûler dans mon sein? La mort...

» Ce que je te disais tout à l'heure, je l'ai écrit dans un accès de démence, comme j'en ai souvent depuis peu; mais j'ai pleuré, et maintenant je suis plus calme sans être moins malheureux. Mes paroles t'auront effrayé ; sans duiite tu crois que, dans celte surexcitation fiévreuse, je pourrais faire des folies et manquer au respect de ma profession ou de moi-même? Non, non, je suis le premier à rire de ma déraison, et je suis honteux d'être sans force pour étouffer ce ridicule orgueil de mon âme. D'ailleurs, il y a une chose qui me préserve de toute démarche insensée.

» Je l'aime, Henry, je l'aime d'un amour sans bornes, d'un amour si ardent, que je voudrais donner tout mon sang pour lui épargner un seul moment de chagrin. Elle est pour moi un génie, un ange, quelque chose de si pur, que je crandraisde la profaner par le seul soupçon de mon amour; que ce soupçon l'humilierait et l'affligerait! Je cacherai donc à tout le monde ce que je souffre au fond du cœur. Si Dieu exauce ma prière, je parviendrai à étouffer cet amour.

» Oui, je feindrai d'être gai, et je le serai peutêtre par la conviction qu'elle est heureuse, et, si parfois mon âme a encore besoin d'épanchement, je m'enfermerai daris ma petite chambre pour pleurer à mon aise et demander au ciel la force et la lumière.

» Ah! je commence à trembler... La noce! Il faut que j'y assiste, que je dise des vers et que je chante même en son honneur... mais je le ferai... si je vis encore.

)-) Dimanche, il vient dîner chez son futur beaupère, le vin coulera à flots pour arroser le contrat; il faudra que je le félicite. Ah ! si je pouvais le haïr! Mais il est beau, bon et intelligent; il est digne d'elle, et, quoiqu'il me fasse endurer le martyre, je me sens forcé de l'estimer. Il me semble même que je pourrai l'aimer parce qu'Hélène sera heureuse par lui.

» Démence ! mes pensées tourbillonnent dans ma tète; mon cerveau s'obscurcit; mon ami, mon unique ami, plains mon sort, aie quelque pitié pour la malheureuse phalène qui a roussi ses ailes à la

MAITIIE VALENTIN.

lumière, el qui, brûlée, brisée et inouranle, succombe ù la honte et au désespoir... Adieu ! fasse le ciel (|ue ce ne soit pas pour la dernière Inis.

•' Ton malheureux ami

ï V.VI.KNTIN STOOI'. »

Le dimanche, vers midi, Valentiu était assis dans sa petite chambre, tout habillé, comme s'il fût revenu de la jrrand'inesse. Une letlre ouverte se trouvait devant lui sur la table, il y jetait de temps en temps les yeux, (luoiqu'ii parût plongé dans de profondes réllexions, puis il secuuait la tète d'un air souriant en signe d'approbation.

— Oui, oui, se disait-il, le bon Henri a raison : sous le coup d'une aussi soudaine désillusion, on se st^nt mortellement atleinl et l'on désespère de trouver assez île courage pour surmonter la douleur; mais chaque heure qui s'écoule adoucit la souiïrance, et,en peu de temps, on acciuiert assez de force pour se soumettre avec sang-froid et résignation ù une chose que l'on peut changer. Qu'elle soit heureuse, elle le mérite; si ce M. Casimir l'aime et la resjiecte, je Tohlimerai et je lui en saurai gré. Ce que j'ai soullert et ce (pie je souffre en«'ore est la punition de mon fol orgueil , il n'en est pas coupable. Il y a bien eruore au fond de mon cœur un sentiment secret (]ui me porte à le haïr, mais je (inirai par l'étouffer. Non, je ne serai pas ingrat. Le senlimenl caché et insouciant m'a surpris. .Maintenant, je suis de nouveau niailre de moi. J'écrirai demain à Henri que je rougis delà letlre insensée que je lui ai envoyée.

Un son de cloche retentit.

Valentin se leva el dit :

— Une heure! Ilàlons-nous et montrons à chacun un visage gai et amical. Ah! qu'il est faible, l'homme qui lulle contre son prope cœur. Voilà enc<»ie ce frisson glacé qui me reprend : j'aurai du courage, je tiendrai la letlre de mon noble ami devant mes yeux et je puiserai du eourago dans ses conseils.

En achevant ces mots, il quitta sa chambre et sortit de sa demeure.

Lorxju'il se présenta chez M. Minnens, la compagnie était prête à se mcllie à table. Il salua tout le monde en souriant, et chacun l'accueillit avec des marquesd'eslimeetdesympalhie.CasimirSleenput lui .serra la main et lui exprima le vif désir qu'il avait de gagner ^nn amitié, parce (|u'IIi'léne lui avait donné des preuves de la bonté et de la nobles.se de son cœur. Le> convives furent placés dans le même ordre que chez la taule VIeugcIs, cl

tout se passa d'abord de la même façon, si ce n'est (|ue l'instituteur prenait (iuel(]uef()is part à la conversation et souiiail faiblement (|uand les autres éclataient de rire à quelques plaisanteries de Casimir. Le fabricant d'huile était extrènninent gai el ne jtarlail (jiie de la noce splendide qu'on célébrerait. A chaque instant, il engageait les convives à boire, parce que, disait-il, on ne devait pas avoir soif chez lui comme chez la tante Vleugels; il avait constamment la bouteille à la main, prêt à verser. Les femmes el l'instiluteur résistaient à ses instances. Son futur gendre seul lui tenait lôte, soit qu'il aimât le bon vin, soit pour plaire au père d'Hélène.

Ce dernier but fut pleinement atteint, car, si le fabricant d'huile voyait de mauvais œil la sobriété obstinée des autres, il prisait très haut Casimir, (|ui montrait (|u'il [louvait supporter le vin, cette boisson des gens comme il faut, el qu'il ne vivait pas uni(iuement dans le monde des buveurs de bière.

Insensiblement h; visage du maîti-e d'école s'assombrit de nouveau, il était redevenu silencieux el détournait les yeux, comme pour échapper à la vue des choses qui l'attristaient et le faisaient soulfrir.

En effet, si bien (|ue Casimir Steenput supportât le vin, sa tête ne tarda pas à s'échauffer. Kncouragé par le père d'Hélène, il devint de plus en plus hardi. Son langage, sans être inconvenant, perdit la réserve (|u'un jeune homme doit garder en présence d'une jeune (ille, surtout lorsque, comme ici, il la voit pour la seconde fois seulement.

Il seii.blait ;\ rinstiluteur que ('asimir ne pouvait pas aimer Hélène prafondément ni sincèrement. Il pensait que l'amour n'existait pas sans le respect, sans la timidité, celte pudeur du sentiment.

Les paroles libres et hardies du jeune homme, (|ui firent monter plus d'une fois le rouge de la honte au visage d'Hélène, blessaient Valentin et lui perçaient le cœur. II ressentait l'injure faite à Hélène el s'étonnait vivement (|ne la jeune fille, si sensililo el si pudique, se contentât de rin; des familiarités de Casimir. Petit à petit la haine el l'envie, f|u'il avait vainc\iesjusque-là, pénétrèrenl dans son cir-ur el y prirent racine. Il ne s'accusait plus, car ce n'étail [dus l'amour ou légoïsme (jui le poussait, c'était son respect et sa reconnaissance pour Hélène. Vw homme r|ui, déjà avant son mariag ', onidiail tous les égards dus à la future compagne de sa vie, ne ferail-il pas expier à sa femme l'ennui d'un lien que le véritable amour n'avait pas noué? l'eiit-étre la rendrait-il malheureuse. La mdde îiJIeqiii, par coin|)assion, par bmilé d'àme, avait donné son amitié au pauvre mailre d'école, pourrait devenir la victime d'un égoïste sans cœur? Valentin freini>»ail à celle idée.

MAITUE VALENTIN.

Le fabricant d'huile entra dans la chambre. (Page 58.)

Bientôt le fabricant d'huile se mit en devoir de raconter à Casimir l'histoire de la morsure du chien et de son mariage. Le vin l'avait rendu expansif et bavard; son récit n'en finissait pas et il ne voulait pas que Casimir détournât un instant son attention.

Casimir loua fort la plaisante façon de raconter du fabricant d'iuiile; mais il se plaignait que cette histoire l'eût privé pendant si longtemps du plaisir da causer avec sa fiancée.

Les autres ne coin prirent pas ce que M. Minnens, étourdi, répondit à Casimir; mais celui-ci crut pouvoir y puiser le droit de prendre un dédommagement. Il se leva, ouvrit les bras et fit mine d'embrasser Hélène.

La jeune fille se leva en poussant un cri et courut vers sa mère. Celle-ci lui céda sa place et alla s'asseoir auprès de Casimir. On en rit pendant un quart d'heure; on se moqua de la punition in-

fligée au jeune homme, et chacun, sans en excepter lui-même et Hélène, s'amusa fort de ce plaisant incident.

Après que l'on eut criblé Casimir de ([uolibets, de plaisanteries, celui-ci se leva en disant :

— Je prie l'honorable compagnie et surtout la cruelle Hélène de m'excuser. Permettez-moi d'aller un instant au jardin prendre l'air, le temps de fumer la moitié d'un cigare. Venez avec moi au jardin, monsieur Valentin, dit Casimir. Je vous en prie, faites-moi ce plaisir.

L'instituteur semblait hésiter. Peut-être avait-il peur de se trouver seul avec l'homme qu'il haïssait sans le vouloir; mais il n'osa pas résisler aux instances d'Hélène et suivit le jeune homme dans le jardin.

A peine Casimir se trouva-t-il en plein air, qu'il s'arrêta élonné, se frotta le front et murmura :

M \I l'IlK V. M, EN TIN.

— C"«'St siiii:uli('r, i>ii croirait (|utï les arbres I tournent... ICllit tic lair frais... Ce n'est rien, I c'est passé. Voici un cigare, Valenliii. .le vous ap- I pelle Valcntin loulc(»urt, |)arce(iu'il laiil ipie nous I devenions aniio. Hélène le désire, et je le souFiaile

de tout mon cœur. Voici du l'eu, cainaraile. I — .le ne fume pas, répondit rinslilulcur.

— Vous ne fumez pas? Dans quel monde avezvons donc été élevé, ValentinV C'est dommaire, vous eussiez ijoûté quelque chose (jui est dii,'ne de briller entre les lèvres d un roi, Ouaranle centimes la pièce! Je n'en fume jamais d'autres. C'est ex(|uis, mais cela conte cher, il y a des jours on je fume pour cinqou six francs de cigares avaiitderentrerle S'dr. Cela m'emhé... je veu.v dire, cela me peine (|ue v(ms ne fumiez point. Une fois marié, je ne devrai pas regardera (juebiues cigares, et j'aurais eu du plaisir à vous en fournir gratis, votre vie durant. .\u moins, Valenlin, si vous ne fumez i»;is, vous devez aimer un bon verre de bourgogne? J'aime ce vin par dessus tous les autres. La cave du beau-père semble bien pourvue; nous y ajouterons ce <|u'il y manque et nous ne |)ermettrons pas que le vin moisisse ou tombe de vieillesse. Voyez-vous, mon ami, la vie n'a qu'un temps, et l'on est mis au monde pour faire du bien au (ils de son père. Vous dînerez souvent chez nous, Valentin. Je suis d'une force étonnante dans l'aride rédiger un menu. Lesamatenrsdelabonne cbère à Courtrai — et il n'en manciuepas — le savent bien; vous aurez donc une vie de |)rince, et non celle d'un pauvre maître d'école. Qu'en ditesvous, Valentin? serons-nous bons amis, amis intimes?

Casimir marchait très vile cl faisait de grands pas. Il était certainement sous l'inllucnce du vin et les mots élaieid déjà sortis de sa bouche avant qu'il sut ce (|ii'il allait dire. Ses paroles étranges étonnèrent d'abord le maître d'école. Il y a un proverbe qui dit : /// i inn vrritKs. O'après cela Valentin devait-il croire (|ue Casimirét.iit un homme maléiiel et un dissipateur? Kl Iblène? elle serait la femn^e d'un [)areil égoïste? elle serait malheureuse et le reslerait jusqu'à la fin de ses jours?

L'instiintenr avait peur de l'inspiration de son esprit; peut-être n'élail-elle que l'inspiration de la haine. Mais remplirtiil-il son devoir, le devoir sacré de la reconnaissance, s'il abandonnait sa bienfaitrice à ce terrible danger, sans tenti-r du moins quelque chose pour connaître le sort qui ratlendait ou qui la menaçait?

l'oussé par ces rédexions, il résolut de saisir celte occasion d»' savoir ce (juc Casimir avait au fond du cœur et ce qu'Hélène pouvait altendre de lui.

Lorsque Casimir lui demanda : « Serons-nous

amis intimes? » Valentin [iril la main qui lui était tendue et r('|Mindil allirmalivement, malgré l'aversion qu'il ressentait.

Losqn'ils furent près du banc où Valentin avait passé de si belles heures à côté d'Hélène, Casimir lui dit :

— Asseyons-nous, je suisfalignéet mes jambes sont un peu pesantes... Je veux causer avec vous de conliance. Donnez-moi la main el dites-moi franchement si je puis com|)ter sur vous comme sur un ami fidèle?

Valentin n'osait |)as répimdre. De pareils mensotiges, en pareille circonstance, lui semblaient bien cou|)ables; mais son compagnon ne lui laissa pas le lemj'S de la réllexion et répéta sa question avec tant d'instance, (|ne l'instilnleur lui fil un signe de tête afiirmatif en murmurant (|uel(|ues paroles confuses.

— Je vous remercie et je ne laisserai pas votre bonne volonté sans récompense, dit l'autre. J'ava's une raison particulière pour désirer d'élre seul avec vous, Valenlin; je voulais vous demander un service. Vous ne me le refuserez pas, je puis en être certaiii, n'est-ce pas?

— Parlez, je ferai t(ml ce (|ni me sera possible, ré|»ondit rinstitnlenr.

— Je n'en doute pas, Valenlin, vous êtes un garçon d'esprit et vous n)e com|irendrez. Voici la chose. Je sais (|ue vous avez une grande influence sur Hélène ; elle ma dit aujomd'hni même qu'elle eût refusé ma main si vous ne lui aviez pas conseillé ce mariage. Ma belle-mère future vous écoute aussi volontiers. Eh bien, je vous prie d'user de tonte votie inllnencepour hàt(!r mon mariage.

— Vous êtes donc bien pressé?

— Très pressé ! Ce n'est pas que je sois personnellement désireux de perdre ma liberté. Si je pouvais restei' garçfm jusqu'à (|naranle ans. Je ne demanderais pas mieux, car le mariage est une lourde chaîne.

— Quoi ! (|ue dites-vous là? interrompit Valentin avec un sentiment d'indignation qu'il avait |)eine à cacher. Le mariage est une lourde chaîne, avec une (iancée comme mademoiselle Hélène?

— Hélène ou une antre, qu'importe! répondit Casimir d'un ton léger el avec un rire ironique. Le mariage est la mort de toute gaieté; mais on ne fait pas ce qu'on vent, et une f(»rtnnc telle que celle du fabricant d'huile vaut bien (|nelqnes sacrifices. Hélléchissez en outre qu'Hélène héritera encore d'une somme assez ronde de sa tante VIeugels. La tante est usée, elle ne fera pas de vieux os... .Mais j'oul)lie ce <|ne je voulais vous dire. Je suis jeune et je me suis amusé; mon ccunmerce est un peu en arrière. Si mon mariage devait être différé, mes affaires itouriaient s'embrouiller de

MAITUE VALENTIN.

telle sorte, que les mauvaises langues... I^n un mol, il y a des choses que je ne veux pas vous expliquer, mais que vous comprendrez facilement. J'ai donc pleine confiance en vous, et je compte que vous m'aiderez en ami de tout votre pouvoir pour décider la mère Minnens et sa fille à faire célébrer notre mariage le plus promptement possible. Je vous en récompenserai ; je vous ferai un très beau cadeau.

En achevant ces mots, il frotta son pouce sur son index replié, comme s'il comptait de l'argent.

Le maître d'école était pâle; il tenait les yeux baissés et luttait avec effort contre l'indignation et la colère qui l'agitaient. Peut-être eût- il réussi à se maîtriser assez pour cacher la haine ((ue lui inspirait le langage insensible et égoïste du jeune homme; mais Casimir ajouta :

— Nous ne pouvons pas nous laisser mettre dans le sac par ces paysans, Valentin, et, si celte petite Hélène croit (]ue je vais soupirer des mois entiers...

— 0 ciel! vous ne l'aimez donc pas? murmura le maître d'école d'une voix tremblante.

— Si, vous avez tort d'en douter, dit Casimir en riant. Je l'aime plus ([ue je ne puis dire. Est-ce qu'on n'aime pas toujours une jolie fille? Mais des visages comme le sien se rencontrent en foule en ville, et l'on n'a pas besoin de venir au village pour en trouver. La fortune, voyez-vous, Valentin, vaut infiniment mieux que deux yeux bleus. Ainsi, c'est convenu, n'est-ce |)as, vous me rendrez le service que j'attends de vous? Je ne regarderai pas à une couple de mille francs pour vous récompenser.

Le maître d'école, indigné, ne put se contenir plus longtemps. Il répondit d'une voix étouffée :

— Monsieur, taisez-vous ! le vin vous fait perdre la raison; taisez-vous ! ou sinon...

— Oui, j'ai bu un verre, Valentin ; mais je sais très bien ce que je dis. Si j'avais pu vous parler ce matin, comme je le désirais, je vous aurais dit exactement la même chose.

— Eh bien, monsieur, s'écria le maître d'école tremblant d'indignation, alors vous êtes un insensé ou un effronté !

Casimir s'était levé et regardait le maître d'école avec stupéfaction

— Eh bien, qu'est-ce que cela signifie? dit-il. Jouez-vous la comédie, Valentin, ou est-ce sérieux ?

— La comédie? C'est vous qui jouez ici une indigne et lâche comédie pour abuser des gens simples, mais honnêtes et loyaux !

— Ainsi vous refusez de me rendre ce pelil service que...

— Le service pour lei[uel vous voulez me donner de l'argent? interrompit Valenlin avec une amère ironie. Vous me croyez assez vil pour vous

' vendre la confiance qu'Hélène a en moi. Vous verrez comme je répondrai à cette injurieuse proposition. Je ne vous le cache pas, dès aujourd'hui, vous avez en moi un ennemi, un irréconciliable ennemi. Je répéterai à Hélène et à ses parents ce (jue vous m'avez dit, et, dussé-je sacrifier ma vie pour empêcher votre mariage, j'arracherai cette âme innocente de vos griffes, être cupide que vous êtes!

Casimir, comprenant seulement alors ce qui se passait, se mit dans une grande fureur et accabla le maître d'école de reproches et d'injures.

— Hypocrite, lui dit-il, n'êtes-vous pas honteux ? Quoi! vous feignez de l'amitié pour moi, vous m'arrachez les vers du nez, et vous me tendez des pièges pour vous armer de mes paroles ! Vous n'êtes qu'un misérable lâche !

— 0 mon Dieu? si je n'étais pas instituteur, si j'étais libre ! s'écria Valentin en se tordant les bras.

— Eh bien, que feriez-vous ?

— Je n'en sais rien; mais vous, qui êtes la lâcheté même, vous ne me traiteriez pas de lâche impunément.

Des voix, venant de la maison, retentirent dans le jardin; probablement on avait entendu le bruit de la querelle.

— On vient, dit Casimir se contenant. Prenez garde à vous, elfronté! Si vous dites un mot de moi à Hélène ou à ses parents, je nie tout ; je vous accuse de mensonge, de fausseté et de jalousie; je vous rends ridicule, haïssable, et je vous fais mettre à la porte comme un malotru que vous êtes. Venez maintenant et ne faites mine de rien. Nous nous reverrons.

— Adieu, murmura Valentin au comble de la colère; adieu. Je me respecte trop et je respecte trop les braves gens chez qui nous sommes, pour leur donner le spectacle de notre querelle. D'ailleurs, je vous hais et vous méprise trop pour ne pas perdre tout mon sang-froid en votre présence. Nous verrons qui l'emportera.

A ces mots, il se retourna et se dirigea vers la petite porte du jardin.

— Vous partez? ricana Casimir. Vous me laissez donc libre de vous habiller là-bas à ma façon ! Je ne vous croyais pas si bête.

— Faites ce que vous voudrez, grommela Va lentin; je connais mon devoir et j'aurai mon tour. Tout n'est pas fini entre nous.

H marcha rapidement dans le sentier, atteignit la petite porte et s'en alla par les champs, de crainte que quelqu'un de la maison ne courût derrière lui pour lui demander l'explication de son étrange conduite.

Lorsqu'il se crut assez loin pour être hors de vue, il ralentit son pas et se mit à gesticuler en

oi;

MAITRE VALENTIN

raisoiinaiil avec liii-iiiôme. l'arlois son visaj.'e s'assomlirissait el il roiiardait l'espace comme s'il «'tait pris li'uii doulc; iiiai.> alors il secouait la lèlc avec i''iii'ri;ie el làcliail de se dt-livrer de celle pcniljle lu'silalioii. Il alteigiiil ainsi les irraiids tilleuls el s'assit sous leur ombrage.

Il laissa retomber sa tète sur sa poitrine et s'abîma dans de tristes |)enséLS. Dieulùl a|)rcs, il releva subitement la ti-le, ses yeux brillèrent de joie et il s'écri i :

— Oui, oui, il faut (jue j'aille à la ville demain malin... Mais la classe V... Dali ! la classe ! nu'imporle un jour de cliùmage lorscjue le bonheur de louli! ma vie est enjeu? Je vais chez le bourgmestre; je lui dirai que je dois aller acheter des livres classiques, ([ue l'inspecteur scolaire veut me parler, qu'une (jcrsonno de ma famille est malade..., n'importe (juoi enfin, il faut que j'aille à la viLe.

En achevant ces mots, il se leva, rebroussa chemin, prit un sentier de traverse et se mit à marcher si rapidement, iju'on eut pu croire qu'il l'Iail poursuivi.

Mil

Le lendemain, deu.x heures avant la tombée de la nuit, le mailre d'école rentra au village, le bâton de voyage à la main. Il |)assa devant sa demeure et s'arrêta a la porte du fabricant d'huile.

Au lieu d'entrer lnut de suite, comme il en avait l'habitude, il lira la sonnette el dit à la servante, qui parut dans le vestibule :

— -Mlez de ma part demander à .M. .Minnens queli|ues moments d'entretien.

La servante l'introduisit dans une chambre d'attente el lui dit en riant, sans lâcher la poit;née de la poi le :

— Oui, oui, maître, il paraît fjue vous avez sujet d'avoir peur. (Ju'avez-vous donc fait hier pour qu'on soit si fâché contre vous ici? Tachez seulement de calmer monsieur, car je l'ai surpris deux ou trois fois monlrant les poings et piononçant votre nom d'un air furieux. Vous aurez bu quelipies verres de vin, maître, el i|uand ou n'en connaît pas la force... Don, bon. C'est seulement pour vous dire (jue vous ne devez pas vous attendre à un accueil amical, du moins au commencement... J'y vais, j'y vais; asseyez-vous.

L'annonce du courroux de M. iMinnens n'elTrayail pas Valenlin. Il s'y altcndail, car il lui paraissait probable quo Casin:ir l'avait accusé «le choses qui devaient le rendre haïssable aux yeux d'ilébiie et de ses parents. .Mais le triomphe de cel homme perfide ne pouvait pas durer longtemps. Ce que

Valenlin avait appris en ville était assez grave pour leur dessiller les yeux à tous.

On allait le remercier de ce (lu'il avait fait et le nommer le sauveur d'Hélène.

C'étaient là les idées (]ui le faisaient sourire si gaiement tandis ()u'il était seul, atlendant l'arrivée du labriianl d'huile. Il tnteiulil bienlol ouvrir la porte de la cour et se tint prêt ù prendre la jiarole avant cjue M. .Minnens eût le lemiis de lui adresser des re|)roclies.

.Mais il |ioiissa un cri éloulle, lors(pi'il vit Hélène entrer dans la pièce où il se trouvai!.

La jeune fille le regarda d'un air triste.

— Ah ! Valenlin, que s'esl-il passé hier ! Quelle sanglante injure vous avez faite à iM. Casimir! Vous ne vous en souvenez plus, peut-être ? Vous l'avez menacé d'empêcher son mariage avec moi el de dire du mal de lui à mon père. (Jue vous a donc fait ce pauvre, ce bon Casimir, pour que vous soyez son ennemi? Mais non, ne vous excusez pas, mon ami; vous êtes sans doute plus malheureu.v (|iie nous. C'est le vin, n'est-ce |)as?.Mon père vous a laii boire, el vous n'y êtes pas habitué.

— Le vin n'y est pour rien, mademoiselle, répondit rinstituleur d'une voix calme, mais ferme. Ma conscience ne me reproche rien. Ce que je fais m'est ordonné parmon devoir et par ma reconnaissance pour vos bontés. Je vous on prie, permettezmoi de ne pas vous donner d'explications pour le moment. Il faut d'abord (|ueje parle à votre père. Si vous voulez ensuite, je vous démontrerai que .M. Casimir Steenpul est indigne de votre estime.

— Hélas ! il est donc vrai, sou|)ira la jeune fille, votre menace était réelle ? Vous le baissez donc, lui qui ne vous a jamais fait aucun mal'?

— Oui, je le hais, grommela riiisiituteur, parce (|u'il est voire ennemi, l'ennemi de votre bonheur... Mais je vous e\pli(|uerai cela tout à l'heure, lorsque j'auiai paili' à votre |)ère.

— I*eul-èlre mon |)ère relus(;ra-l-il de venir. Il est si irrité de votre conduite d'hier, qu'il a dit qu il ne voulait plus vousvoir. Avouez lui, mon ami, que le vin vous avait étourdi. Demaiulez pardon à Casimir : il est généreux, il accejilera voire justification.

— Je ne iiii! sens jias coupable, mademoiselle; au contraire, j'ai la ccmviction de remplir un devoir sacre. Je nepuistaiie cecjue ji' sai> de M. Casimir.

— Je vous le répéter.ii moi-même, Valenlin; c'est une iniKiceiite plai>anterie, une raillerie d'un homme iiu'on a trop fait boire. Il vous a dil, n'estce pas, que. le mariage, même avec une fiancée i|u'on aime, Q^l une lourde chaîne ; ({u'iine fortune passable \aul mieux (jiie les plus jolis yeux bleus, et beauroup d'autres choses du même genn;? Mais il a dit cela pour se moquer de vous; ne le coin-

MAITRE VALENTIN

prenez-vous pas? Satis cela, comment me l'eùt-il raconlé lui-même en riant?

— Oli! l'homme faux! grommela l'instituteur avec un accent de haine furieuse.

La jeune fille, .stupéfaite, recula d'un pas. L'expression de la figure de Valentin l'avait frappée de surprise; ses dwits étaient serrées et le feu sombre de la colère élincelait dans ses yeux.

Elle le regarda un instant d'un air interrogateur, se rapprocha de lui, lui prit la main et dit avec compassion :

— Mais, au nom du ciel, mon pauvre ami, que vous arrive-t-il? Changer ainsi en un jour, cela n'est pas naturel; vous êtes malade, Valentin, il faut prendre du repos.

— Du repos ? répéta-t-il avec une raillerie amère. En etîet, cela me ferait du bien. J'ai fait cinq heures de chemin aujourd'hui. Je viens de la ville, mademoiselle, et ce que j'y ai appris au sujet de Casimir Steenput...

— Vous avez été à la ville? prendre des renseignements sur Casimir? vous procurer des armes contre lui?

— Pour le connaître tel qu'il est.

— Fi!ti! Valentin c'est une mauvaise action! s'écria la jeune fille indignée. Je ne vous en croyais pas capable.

— Votre père en jugera autrement, mademoiselle, et vous aussi, vous me remercierez plus tard pour le service que je vous rends.

— Oh! Valentin, croyez-moi, vous êtes insensé, dit la jeune fille avec tristesse. Il y a une chose implacable qui vous égare. Vous croyez apprendre quelque chose de nouveau à mon père? Nous savons tout mieux que vous.

— Impossible, mademoiselle : vous ne savez pas dans quel terrible état se trouve le commerce de Casimir, quelle vie de dissipation il mène et combien sa conduite parle contre lui.

— Asseyez-vous, mon ami, dit Hélène avec un air de triomphe. Je vois bien que je dois vous guérir d'une nouvelle maladie. Écoutez-moi avec calme, et vous reconnaîtrez que vous êtes le jouet d'une singulière illusion des sens. Casimir est sincère. Ce que j'aime le plus en lui, c'est son étonnante franchise. Dès le premier jour, il m'a parlé des affaires de son commerce, de son genre de vie. Il était si complètement seul en ville, sans famille et sans amis, et il avait tant de chagrin! Plus tard, lorsque notre union a été fixée par nos parents, il m'a tout confessé.

— Tout? C'est impossible! s'écria le maître d'école.

— Tout, jeunesse et égarements, faute de la main d'un ami pour le conduire et lui faire aimer son devoir. 11 a invoqué mon secours pour le ra-

mener à une existence utile et sérieuse. Si jai éprouvé si vite un irrésistible penchant pour lui, c'a été surtout parce que je voyais en lui une belle âme à sauver d'un fatal égarement. C'est le même sentiment qui m'avait poussé vers vous, Valentin.

L'instituteur s'agitait sur sa chaise et se tordait les poings. 11 admirait l'inépuisable bonté d'Hélène, qui, même lorsqu'elle le croyait coupable de calomnie et de haine, n'avait rien perdu de sa douceur et continuait à lui donner le nom d'ami; mais cette admiration même le faisait souffrir et lui inspirait une rage secrète, lorsqu'il pensait que cet ange de douceur et de pureté pouvait devenir la victime d'un homme indigne.

Pauvre Hélène! elle était ensorcelée, l'amour l'avait tout à fait aveuglée ! Mais son père ne méconnaîtrait pas des faits positifs ; et, puisqu'il prisait l'argent par-dessus tout, il ne passerait pas si facilement par-dessus l'embarras des affaires de Casimir. Et ainsi Valentin croyait pouvoir empêcher ce fatal mariage.

Comme il restait silencieux et paraissait n'avoir rien à répondre aux dernières paroles de la jeune fille, celle-ci crut avoir triomphé de son agitation. Elle lui prit de nouveau la main et lui dit de l'air le plus aimable et le plus joyeux :

— Eh bien, mon ami, oubliez un instant d'égarement. J'arrangerai tout pour le mieux.

— Jamais! Ce mariage doit vous rendre malheureuse pour toute votre vie.

— Mais vous ne savez pas ce que vous dites, Valentin.

— Je le déconseillerai, je l'empêcherai, dusséje m'attirer la haine et le mépris du monde entier ! Vous n'épouserez pas un hypocrite, qui ne vous aime pas et qui ne cherche qu'à se mettre en posession de votre fortune pour la dissiper en prodigalités. Non, non, il ne sera jamais votre fiancé. Votre père m'écoutera, mademoiselle; il ne voudra pas son unique enfant au chagrin, à l'abandon, à la misère.

La jeune fille, profondément blessée, leva la tête avec fierté et le regarda d'un air de reproche.

Des larmes coulaient de ses yeux, et elle dit d'un ton sec :

— Qui vous donne le droit de me parler ainsi, monsieur? Un hypocrite? Casimir, un hypocrite, un dissipateur? Vous empêcherez mon mariage? C'est la récompense de ma bonté. Je ne croyais pas que votre cœur put contenir autant d'envie ; mais, vous aussi, ne me connaissez pas. Allez, dites à mon père et à ma mère tout ce que vous voudrez. Casimir ne possédàt-il pas un centime et eùt-il fait de grandes folies, cela m'est égal. Je veux avoir un époux qui me doive quelque chose, pour aimer quelqu'un de toute mon âme, il faut

MAITin-: VALK.N ri.N.

qui' je lui ait' lait du l)ii'n. Telle est ma nature Casiuiir sera inuii liauci', et rien n'esl assez puissant pour l'en onipèclier.

L'inslituleur, dominé par le fier langage de la jeune lillo et elîrayé delà fermeté de sa résolution, i joignit les mains et dit en sup[diant : j

— 0 mademoiselle ! ô Hélène ! par l'amitié que i 4jue vous m'avez montrée, par votre bonté pour le j pauvre maître d'école, je vous en conjure, ouvrez les yeux, ne vous mettez pas pour toujours dans la peine. Conservez votre liberté et vtilre main pour i la donner à un homme (|ui vous aime sincèrement et (jui vous rende heureuse.

La jeune hlle se trompa sur le véritable sens de ces paroles, car elle poussa un cri d'indignation et recula d'un pas.

— Huoi, monsieur? Hue vent dire ceci? répondit-elle fièrement. Votre haine pour lui aurait-elle réellement une source secrète? J'ai refusé de le croire. C'est impossible, ce serait le comble de la démence! tt cependant votre conduite, votre langage... Adieu, monsieur; entre vous et moi, tout est fini. Votre orgueil me blesse au dernier point, et, quoique je ne me crusse pas ca|)able de haïr quehju'un, je sens que je vous haïrai désormais.

Valentin leva les mains vers elle et allait se juslilicr, lors(jue la jiorle s'ouvrit violemment et le fabricant d'huile entra dans la chambre en s'écriant d'un ton courroucé :

— Ce coquin est encore la ? Laisse-nous, Hélène! Je vais lui régler son compte délinilif, à ce méchant envieux. Il apprendra h oublier le chemin de notre porte, s'il n'e>l pas las de vivre.

n poussa sa lille hors de la chambre, ferma bruyamment la porte derrière elle, et, sans laisser an maître d'école le temps de placer un mot, il reprit du nn'-me ton brutal :

— Ouoi ! après les scandaleuses inconvenances que vous avez commises hier, vous osez encore mettre le pied chez moi? Si je ne me retenais |)as, je vous prendrai^ par l'épaule et vous jetterais dans la rue !

— Kpargnez-moi, de grâce, je ne mérite |)as...

— .Non, certes, vous ne le méritez pas. Vous méritez le mépris de chacun. Nous, innocents, nous attendons de vous quelt|ue reconnaissance, et vous, dès f|ue l'occasion se présente, vous crachez sur nous votre senin; vous crevez d'envie, vous outrage/ des gens dont vous n'êtes pas digne de bro>ser li's souliers. Vous connaLssiez mon vœu le plus ardent, vous voyiez avec rpielle jr)ie Hélène acce|>lait ce inaiiage; la beaulé, l'esprit, léducalion de Casimir, tout cela vous crevait les yeux. Vous aviez la conviction que nous allions être tous heureux. Cette conviction vous remplissait d'envie, et vous

avez eu la ridicule et folle audace de dire que vous, vous, un homme de rien, un misérable maître d'école alfamé, vous empêcheriez le mariage de ma fille! Et vous osez encore vous montrer ici! Vous ne songez donc pas (|ue, dans ma juste colère, je puis vous rompre bras et jambes!

A ces mots, il montrait à Valentin ses deux poings fermés et paraissait prêt ù se livrer réellement à des voies de lait.

L'instituteur le regarda tristement, mais sans crainte ni confusion.

— Lh bien! s'écria le fabricanl dliuile en (ïa[)panl du pied, étes-vous venu pour me braver ou me narguer? Vous êtes là muet comme un craj»aud gonllé de venin.

L'instituteur répondit trantjuillement :

— J'attends (jue vous me permeltiez de parler. .\près cela, je m'en irai, et, si vous croyez devoir me retirer voire bienveillance, je n'approcherai plus jamais de votre |)orte. Ce me sera un chagrin sans bornes, mais la certitude que je remplis un devoir sacré me donnera la force de ne pas succomber à ma douleur. Vous êtes père, et, puisqu'il s'ai^it ici du bonheur de voire unique enfant, vous voudrez du moins entendre ce (|ue j'ai à vous dire.

— Eh bien, (|u'avez-vous à dire? grommela le père, plus ou moins (iominé par le calme de Valentin.

— Vous croyez, monsieur Minnens, (|ue Casimir Steeupul aime voire lille? cela n'est pas vrai. C'est un égoïste, sans aucune sensibilité.

— Ah! ah ! quelle stupidité! H est fou d'amour.

— Oui, d'amour pour voire argent; il ne convoite que votie Autiine, aliii «le pouvoir continuer sa vie de dissipation.

— J'écoute, j'écoute, grogna le fabricant d'huile avec un rire nerveux et en pinçant les lèvres. Je veu\ voir jusqu'où \a votre méchanceté. .Ne vous retenez pas, maître, parlez eu toute franchise.

— Il est vrai, monsieur, qu(! Casimir Sieenput avait beaucoup bu hier et qu'il m'a dit «les choses qu'il aurait tues en dauti es circonstances; mais ses paroles m'ont prouvé clairement qu'il n'é|irouve ni amour ni amitié pour votre lille. 11 n'a qu'un seul but, se rendre maître de votre forlune, a(in d'en...

— El c'est là tout ce que vous avez à m'apprendre? s'écria M. Minnens avec une ironie triomphante. Pauvre imbécile! nous savons mieux que

I vous ce (|ue Casimir vous a dit au jardin. Il s'est 1 inoi|ué de vous, afin de s'assurer si vous n'aviez pas une envie furieuse au fond du cci'ur. Sou soupçon a éié fondé. Vous êtes un homme alfreux, gcmllé d'un fol orgued,si extravagant et si risible, que je n'ai pas la force de me fâcher de cette incroyable

ftlAITIlE VALENTIN.

vanilé. Ksl-cehien possible? un homme aussi laid et aussi pauvre que vous oser lever les yeux sur... Mais je me lais, l'idée seule d'un si monstrueux aveuglement me bouleverse...

— J'ai été à la ville, et j'y ai appris sur Casimir des choses qui vous ouvriront probablement les yeux, dit le maître d'école avec le même calme.

— Ab! vous avez été à la ville? comme un espion, pour rechercher les ennemis de Casimir et recueillir les calomnies de leur bouche ! Que savezvous?

— Le commerce de M. Steenput est fort dérangé, on dit qu'il est criblé de dettes.

— C'est faux. II est un peu en arrière, oui, mais qu'importe! son père n'est-il pas là pour tout réparer?

— Et s'il avait dissipé en partie le bien de son père? Si son père lui-même était gêné, et si tous deux convoitaient votre fortune pour combler l'abîme creusé par la mauvaise conduite de Casimir? Hélène ne serait alors qu'un moyen d'atteindre leur but, et la misère et l'abandon seraient son lot.

Ces derniers mots tirent une profonde impression sur M. Miiinens. L'argent était sa corde sensible. Sous le coup d'une émotion fiévreuse, il saisit la main de Valentin, la serra à l'écraser, et lui dit avec un grognement de fureur :

— Cruel, vous me faites souffrir impitoyablement. Si vous mentez, vous méritez qu'on vous écrase la tête comme à un serpent venimeux. Les preuves, les preuves !

— Des preuves matérielles, je n'en ai pas, répondit Valentin; mais ce que je vous dis me paraît suffisant pour vous décider, comme père, à un sérieux examen, et pour vous faire retarder toute résolution définitive, jusqu'à ce que vous sachiez à quel homme et à quel sort vous allez livrer votre enfant.

— Ainsi, vous n'avez d'autre preuve que la médisance des mauvaises langues? s'écria le fabricant en retroussant ses manches comme pour jeter le maître d'école par la fenêtre. Hors dici, hors de ma maison! Plus vite que cela, et n'essayez pas de m'en imposer par votre calme hypocrite, ou je ferai un malheur.

En effet il avait saisi le jeune homme par lépaiile et il le traînait vers la porte; puis il le conduisit dans le vestibule, où il le poussa vers la porte.

Tandis que Valentin s'éloignait, le fabricant d'huile, furieux, cria derrière lui :

— Vous quitterez notre village, car votre nature envieuse corromprait tous nos enfants. Je vous donne deux mois, jusqu'à ce que le mariage soit célébré. Si vous restez ici, et que le spectacle de

notre bonheur ne vous fasse pas crever d'envie, je vous ferai mourir de faim et de chagrin, hypocrite, menteur, calomniateur que vous êtes.

Valentin n'entendit pas ces dernières menaces; il était déjà dans la rue et regagnait lentement sa demeure.

La conviction d'avoir obéi à un rigoureux devoir lui donnait un peu de force; mais le chagrin de n'avoir pu sauver Hélène l'agitait profondément. Aussi, lorsqu'il mit la main à la serrure de la porte, les larmes jaillirent de ses yeux.

« Lissegheni, le 2i septembre 1858.

» Mon cher Henri,

» Lorsqueje t'ai écrit, il y a huit jours, comment on m'avait maltraité et mis à la porte chezM. Minnens, j'étais écrasé par le désespoir, et la fièvre me faisait perdre la têle.

')) Je vois par ta réponse que ma surexcitation t'effraye. Je n'ai pas de nouvelles à t'apprendre: mais je suis redevenu plus calme, et je considère comme un devoir de te rassurer.

» Oui, mourir, cela peut te paraître étrange, mais jamais je n'ai été plus calme qu'en ce moment. Si malheureux, si triste que je sois, je suis tranquille et fort. Jusqu'aujourd'hui, il était resté en moi quelque chose d'enfantin. En effet, que signifient les petites contrariétés qu'on rencontre dans sa première jeunesse ? Ce ne sont pas ces choses-là qui forment l'homme et qui le fortifient contre l'adversité. Pour devenir fort, il faut souffrir des coups cruels et répétés; quand on est convaincu qu'on avide le calice du malheur jusqu'au fond, alors on se redresse contre le sort injuste, et l'on est tout étonné de découvrir en soi tant de courage et tant de force. Hélène épousera le dissipateur. Jl n'y a rien à y faire, ils sont tous ensorcelés. On en parle dans tout le village, et, quoique je naie pas franchi le seuil de ma porte de toute la semaine, je n'ignore rien de ce qui se passe. Les enfants de mon école, en jouant dans la cour, parlent de ce mariage. Casimir vient presque tous les jours chez M. Minnens.

» Hier soir, la servante de mon voisin m'a dit par-dessus la haine que Casimir voulait se venger de moi et me provoquer au pistolet, mais qu'Hélène lui avait ordonné de me laisser tranquille. Le feu de la rage a fait un instant brûler mon front, mais j'ai maîtrisé ce premier mouvement. Ah ! que je suis malheureux et misérable! pourtant je n'oublierai pas que je suis chrétien.

GO

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