‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 103 sur 115 · MAITUK VA LE N TIN · texte numérisé non relu

MAITUK VA LE N TIN

0 Je ne puisrcstor à Lisso^'hein, j'y deviendrais malade, je inmirrais ;\ petit feu. Hier, j'ai adressé une pétition au niiiii^tre des travaux publics pour oblt-uir une place dans l'aduiinistration des clieuiins de fer ou des postes. Je prierai le bourgmestre de me laisser lire le journal, je me présenterai pour toutes les plact'S vacantes. Ouoi que je doive deve" nir, je bénirai celui (jui me donnera le moyen de (juitler Lissei;hem.

)• Ce n'est pas que le fabricant dbuile ait (!\écuté ses menaces ou essayé de me nuire. Non, de- {tnis qu'il m'a cbassé de chez lui, il ne s'est rien dit dans le village de cette all'aire. Hélène l'a fait renoncer à sa vengeance. Ame admirable, elle est si profondément bonne, mon ami, si noble et si généreuse, (|u'elle me |)rolège encore, bien qu'elle me croie coupable d'envie et d'ingratitude.

» Non, matériellement, ma position n'a pas empiré; au contraire, ma classe s'améliore; mais il faut (|ue je m'éloigue d'ici, l'air de Lissegliem m'étonlle et ma vie ne serait qu'un éternel chagrin.

» Imagine-toi, mon ami, ([ue, le soir, dans les ténèbres, cjuand je suis assis au fond de mon jardin, révanl et pleurant, j'entends quel(|uefois derrière les arbres résonner sa douce voix. Cela me fait trembler comme un roseau ; mon creur bat à se ron)|)re, tnes larmes coulent sans ipie je m'en aperçoive...

» Hier, c'était tlimanche, j'étais allé à la première messe... A la |ioite de l'église, je la rencontiai : elle ne me rendit pas mon salut, elle ne fil aucun signe, mais elle me regarda en face avec nu regard triste, plein de pitié et d'an)ilié; oui, Henri, [dein de cette douce amitié (|ui, un jour, avait transformé pour moi ce monde en un vrai paradis. Je ne sais ce qui se passa en moi. Je sentis mes genoux plier, il me sembla (|ue j'allais tomber à ses pieds et lui demander pardon, mais

la sainteté du lieu et mon respect pour elle me retinrent. Elle avait disparu. Depuis lors, je vois toujours ce regard ; il me poursuit sans cesse, il ne me laisse pas de repos.

« C'est étrange et inexplicable. Pnurcjuoi suisje ainsi sensible aux moindres choses? Pouniuoi suis-je ainsi assailli contre ma volonté |iar des rêves que je ne puis chasser? L'atnonr : à toi, à toi seul j'ose l'avouer. Oui, je l'aime [dus (|ue je ne puis dire, et je n'en rougis pas, du moins devant ma conscience. Ce sentiment restera secrc.t; il durera jusqu'à la lin de ma vie, mais personne au monde, (pie toi, mon (iilèleami, ne saura, (juaud je mourrai, cpiel culte et (luellc incurable liistesse seront descendus avec moi dans la tombe.

» Je sais bien que je suis indigne d'elle, que ma laideur, ma pauvreté et nu)n humble origine creusent un abime entre elle et moi; mais ce n'est pas moi qui ai évoqué dans mon cœur ce sentiment d'amour, il est né malgré moi et à mon insu. J'ai lutlé, je l'ai combattu, j'ai essayé de l'éloitrer. Vains efforts! C'est mon destin de l'aimer jusqu'à mon dernier soupir. Et ne crois pas ipie ce soit sa beauté qui a fait à mon cieur cette blessure qui ne peut guérir. Non, non, c'est la bonté, la noblesse, la pureté de son âme.

» Ah ! et elle épousera un homm*^ sans co-ur, qui ne l'aime pas! Elle sera malheureuse pour toute sa vie. Et moi, (ju'elle a plongé dans un chagrin mortel, je ne puis la défendre contre ce sort affreux ! Voilà la source, l'unique source de ma souffrance cl de mon effroi; mais je ue puis pas y penser, mes larmes mouillent mon jtapier, ma tète brûle et ma vue s'obscurcit. Adieu, cher ami, plains-moi.

» Ton malheureux et fidèle camarade,

» VALK.NTIN STOOP >

* Lcpisodn i|iii termine Maître Vaknltn .i pour titre la Fiancée du Maître d'école.

FIN (I K M M T n E V A L r. N T I .N

Les écoliers quittèrent l'école... (Page '2.)

LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOLE

L'instituteurValentinétait dans son école, debout devant un grand tableau noir sur lequel il écrivait des règles à la craie^ Sa main ne paraissait pas très ferme, car de temps en temps il effaçait une lettre mal formée.

Des trente enfants qui se trouvaient là, assis devant des pupitres usés et malpropres, la plupart tenaient leurs yeux fixés sur leurs livres, mais non sans jeter à la dérobée un regard oblique sur l'borloge, qui allait marquer quatre heures. Parfois, ils tournaient leurs yeux étonnés vers le maître, comme s'ils ne pouvaient comprendre pourquoi il

traçait un exemple sur le tableau au moment où la classe allait iinir. Il n'avait donc aucune idée de l'heure qu'il était? Valentin avait écrit, en grandes et belles lettres, les mots suivants : « Abandon, tristesse, amitié, guérison, reconnaissance, désespoir, langueur, maladie, mort. »

Il contempla son travail et secoua la léte avec regret, en reculant d'un pas, comme s'il eût été surpris de ce qu'il venait d'écrire. Etait-ce sorcellerie? Le résumé de sa vie et de son triste avenir élait là, devant ses yeux. Et il avait écrit cela, croyant former des mots indilTérenls. Rien ne pouvait donc le guérir, et c'était vainement qu'il essayait de soustraire son àme à cette obsession. Il poussa un profond soupir et passa l'éponge sur

LA riANCKE I»r MAITUE Ij'KCOM:.

tout ce (pi'il avait écrit. Puis il reprit la craie et se remit à IVi'uvre; mais à |)eine avait-il tracé le |)remier mol (jue le poids de l'horloge desceiulil et le premier coup de i|ualre lieuies retentit dans la classe.

Ou eutendil un liruil de sabols, d'ardoises, el de pupitres qu'on l'ermait; les (-coliers se levèrent et quittèrent l'école en saluant le maître, qui regardaitla pendule avec stupeur. 11 demeura (pielques lem|)s imm(tl)ile, ploni;é dans ses réilexions. Puis, prenant un balai dans un coin, il se mil à balayer lentement el distraitement le plancher de l'école.

11 lui bientôt interrompu dans cet humble travail par une voix qui lui lit une si étrange impression, que le balai tomba de ses mains et ([ue le rouge de la honte lui monta au visage.

Le fabricant d'huile, le |)ère d'Hélène, était devant lui, non |)as avec on visage courroucé et un regard plein de reproches, mais souriant doucement el avec une mine attristée, comme un homme qui éprouve un violent chagrin.

— .Maître, lui dit-il, vous^tesétonué de me voir ici, n'est-ce pas? Voule/.-vons me donner quelques minutes irentretien '!

Le maître d'école le comluisit dans une petite chambre où il n'y avait pour tous meubles qu'une table en bois blanc, (|uel(|ues chaises de paille, et une encoignure, servant probablement de buiïel, car on y voyait un couteau et un pain entamé.

— Veuillez vous asseoir, monsieur Minnens, dit Valentin. In pauvre maître d'école qui est encore garron n'a pas beaucoup de meubles. Excusez-moi donc si...

— Maître, interrompit le fabricant d'huile, en vérité, je ne vous c(tniprenils pas : vous ne paraissez pas fâché contre moi, après les torts (|uej'ai eus envers vous?

— Pourquoi serais-je fâché contre vous?

— Vous n'êtes donc pas nn homme comme tous les autres? Je m'attendais à êlre reçu avec d'amers reproches, et peut-être môme à èlremisàla porte, comme j'ai agi avec vous. Ce ne seraitque justice, je le mérite, et vous êtes maître cbc/ vous. Je dois convenir que je ne serais pas si bon.

— Mais, monsieur .Minnens, j'ai la ferme convielion (|ue vous vous êtes trompé, égare, et (|ue vous me croyiez capable de fausseté. J'ai attribué à celle erreur vos procédés envers moi.

Minnens serra la main de Valentin en disant :

— Vous éles vraiment un brave homme, maître, Quant à moi, je suis un être brutal et emjjorlé ; mais le crnur est bon, n'en doutez pas. Oui, maître j'ai été trompé, odieusement trompé. Vous seul aviez raison, el je dois vous remercier sincèrement de ce que vous avez fait. S'il y a encore moyen de sauver ma pauvre enfant du malheur.

c'est vous, mon ami, qui serez son sauveur. Sans vous, nous serions tombés aveuglément dans le piège que des gens perfides avaient tendus sous nos pas.

— Ainsi, vous êtes convaincu aujourdiini que Casimir n'aime |ias votru lille et (|u'il ne convoite (|ue sa fortune? murmura l'instituteur avec une joyeuse surprise.

— Convaincu, maître, tout à fait convaincu. Vos paroles, bien queji' vous en aie si mal récompensé, m'avaient inquiété. Après beaucoup d'hésitation, je suis allé à la ville et j'ai pris des informations chez des personnes qui connaissent Casimir de près et (jui ont même été en relations d'affaires avec lui. Sa position est encore bien pire que ce que vous croyiez! Le trompeur est endetté jus(|u'aux oreilles. Il a forcé son père à grever lourdement ses biens pour le sauver du déshonneur el de la honte, maître : car, si le vieux Steenpul avait refusé ce pénible sacrifice, le tribunal s'en fût certainement mêlé. Et vous pensez que le chagrin de son père el le danger qu'il a couru lui-même l'ont porté à se corriger? Nullement : il dissij)e plus d'argent encore qu'auparavant, surtout depuis qu'il est (|uestion de mariage avec ma fille. Ah! dans quel abîme j'allais me précipiter! Mais vous, vous m'avez averti et retenu à temps, .Moi, qui ai travaillé depuis mon enfance pour amasser sou à sou ma petite fortune; j'aurais vu jeter par les fenêtres mon pauvre argent, si durement gagné! et, dans mes vieux jours, j'aurais été réduit â la pauvreté... Oui, oui, car maintenant je pénètre ce perfide complot. La dot d'Hélène y aurait passé immédiatement; |)uis il aurait laissé à son beau-père le choix entre de nouveaux el constants sacrifices et la honte de son enfant. Je me serais peut-être dépouillé de tout. Tenez, ces réflexions me font trembler; je n'y veux plus penser, car j'en deviendrais malade... Si vous saviez, maître, combien j'ai ilu chagrin.

— Pourquoi avez-vous du chagrin, monsieur .Minnens? dit le maître {réc(de. Puisfiue les ruses el tromperies sont découvertes, le danger est passé; nous devons, au contraire, bénir le ciel (|ui a éclairé votre raison avant qu'il fût trtqi tard. Cette bonne Hélène, elle était menacée d'une vie pleine de tristesse cl d'infortunes... Dieu merci, la voilà sauvée !

— Hélas! elle n'est pas sauvée, mon ami ! soupira le fabricant d'huile en secouant la tète.

— Pas sauvée? Comment Icntendez-vous?

Vous me faites frémir! Hélène aurait-elle...?

— C'est une perfidie infâme qui dépasse toute imagination. Il n'y a qu'un vaurien rjui puisse inventer et employer de pareils moyens. Jugez-en! Après avoir appris sur son comi»le des chos<!S qui

i,A kianceiî: du maître D'école.

m'épouvaiilcnt, je vais trouver Casimir Steenpul et je lui ailiesse des reproches; il essaye de me tromper par de fausses explications. Je le quilte pour prendre de nouvelles informations. Que fait-il? Il saute dans une voilure et courl à Lissegliem. Alors le gredin s'est jeté aux pieds d'Hélène et lui a tout avoué en versant des larmes de crocodile ; oui, il s'est fait ^dus noir qu'il n'est. Il s'est confesssé, il a demandé pardon, il a imploré ma fille et l'a conjurée de le sauver de la mort et de la damnation éternelle. Il a eu la cruauté de faire croire à Hélène qu'il se tuerait de désespoir s'il devait perdre son amour; que la fortune et l'argent lui étaient indifférents, que, si elle seule ne le condamnait pas, il prouverait bien que cette bonté était suffisante pour le rendre fort et le réconcilier avec nous, avec Dieu et avec le monde. Que sais-je encore? Le démon a parlé comme un ange, et Hélène s'est, hélas! laissé entortiller de plus en plus dans ses filets.

— Et elle a refusé d'ouvrir les yeux à l'évidente vérité?

— Ouvrir les yeux, maître! Elle n'a plus d'yeux que pour le perfide qui l'a ensorcelée, au point qu'elle accepte sans crainte la guerre contre ses parents. Casimir Steenput ou le couvent, nous pouvons choisir...

— Oh! plutôt mille fois le couvent! s'écria le maître d'école.

— Mais, maître, vous êtes aussi insensé que les autres, — pardonnez-moi ces paroles amères. — Le couvent! ma fille unique, se faire nonne? que me reste-t-il alors en ce monde? Non, non, je veux savoir pour qui j'ai travaillé. Ma pauvre femme et moi, nous resterions seuls jusqu'à la fin? Et vous vous réjouissez parce qu'Hélène veut aller au couvent! Vous n'avez donc pas un grain de pitié pour nous? En effet, nous n'en méritons pas de votre part.

— Vous ne me comprenez pas, monsieur, dit l'instituteur. J'envisage le mariage de votre fille et de Casimir comme un malheur immense pour elle. S'il n'y a pas d'autre moyen que le couvent d'empêcher cette fatale union, béni soit le couvent qui sauve votre enfant de l'abîme !

— Égarement, folie! s'écria M. Minnens impatienté. Je veux avoir des petits-enfants; ma fille se mariera, bon gré, mal gré ! Et tenez, maître, vous ne me croirez peut-être pas, mais, si l'on me menace encore du couvent, sur ma parole, j'accorde la main d'Hélène à Casimir. Je veux être grand-père, fût-ce d'un tas de petits vauriens, cela m'est égal ; ne me parlez donc plus de couvent, car vous me feriez faire des folies.

Valentin regarda le fabricant d'huile avec effroi et murmura :

— Vous mèneriez donc aveuglément votre fille à sa perte? impossible! vous êtes père...

— Oui, je suis père, et je l'ai assez prouvé en travaillant comme un esclave.

— Ce Casimir Steenput est un homme méprisable, monsieur Minnens. La seule pensée ([u'Hélène pût être en son pouvoir devrait vous frapper de terreur.

— Je ne le sais que trop. Ne me parlez plus de cet hypocrite. Je chercherai un autre mari pour Hélène, un brave garçon ayant un peu de fortune. El, qu'il soit beau ou non, il acceptera sa main. Je vois bien, que, par mon amour aveugle pour mon enfant, j'ai perdu toute autorité sur elle; mais il n'est jamais trop tard pour s'amender. Soyez certain que, dès que j'aurai trouvé un époux sortable pour elle, elle m'obéira, ou je lui montrerai qu'il n'y a chez moi d'autre volonté que la mienne.

— Vous la contraindriez?

— Oui, oui, elle pliera ou elle se brisera.

— Hélas ! monsieur Minnens, un mariage sans amour doit être aussi un grand malheur.

— L'amour ! ricana le fabricant d'huile. Qu'estce que l'amour ? un enfantillage d'un moment... Quand il y a de l'argent, il n'y a pas besoin d'amour.

— Vous vous trompez, monsieur : pour un cœur sensible comme votre fille, la vie sans une affection réciproque est une nuit éternelle.

— Rêves de cerveau malade, maître. Par exemple, vous êtes laid de visage, n'est-ce pas? Mais, si vous aviez de la fortune, pensez-vous que j'hésiterais à vous donner la main d'Hélène?

— A moi, juste ciel ! bégaya le maître d'école saisi d'une vive émotion.

— Pourquoi pas aussi bien à vous qu'à un autre? J'y ai pensé plus d'une fois. Vous avez bon cœur, de l'esprit, et vous ne dissipez pas votre argent.

Valentin secoua la tête d'un air pensif.

— Et pourquoi pas? répéta M. Minnens. Pensez-vous que vous ne rendriez pas ma fille heureuse ?

— La rendre heureuse ! s'écria l'instituteur avec une explosion involontaire. Ah ! dussé-je verser pour cela jusqu'à la dernière goutte de mon sang!

— Il n'est pas question de sang; tout cela, ce sont des m.ofs sonores et vides. Si vous possédiez seulement quelque chose? mais vous êtes pauvre comme Job : voilà l'impossibilité.

Valentin avait eu un instant d'illusion, mais les derniers mots du père d'Hélène chassèrent ses rêves; il releva la tête et le regarda avec un sourire d'ironie.

LA I lANCKE DU AJAITHË D'ÉCOLE.

— Il ne faul pas rire, if|iiil .M. Miiincns; ce que je ilis est tirs srrieux... Mais je suis venu pour Vous deuiaiuler un service. Puisque vous désirez si ardemment le bonheur de ma fille, vous ne me refuserez pas. Vous connaissez Hélène. Nous en avons l'ail une enlanl gàlée. Elle est volontaire et obstinée, lorsqu'elle s'est mis une chose en tèle. Elle veut abs(duinent épouser Casimir Sleenpul, et je dois avouer (|ue je ne sais pas si, en lin de compte, elle ne nous obligera pas à satislaire son fatal désir. Cette crainte me reuil malheureux. Nous avons tout essayé, épuisé tous les moyens, i'eine inutile! Dans celle siluali(»ii, maître, personne ne peut nous sauver, excepté vous.

— Moi ?

— Vous seul, maître. Oubliez mes torts, et prélez-nous votre aide. Venez chez nous, causez avec Hélène, employez toute votre influence sur elle, tout votre esprit, toute votre éK)(|uence pour la convaincre qu'elle doit renoncer à ce mariaire.

— Mais..., mais je n'oserais pas, balbutia le maître d'école.

— Vous n'oseriez pas? Pourquoi?

— Ib'lèiie me hait.

— Hiielie idéi' folle !

— Elle me Ta dit elle-même.

— Il est possible qu'elle vous ail dil qiiel(|Me chose comme ctla dans un moment de dépil; mais comment cela serait-il vrai, tandis (|ue, depuis lors, elle n'a cessé de plaider en votre faveur et même de vous défendre contre Casimir? Oui, dans mon éj,Mrement, je voulais vous faire du mal. Casimir voulait tirer de vous une venireance sanglante. Hélène nous a retenus. Elle est encore votre nji'illeure amie, soyez-en sur.

— Aiigf débouté! murmura l'instiluteur.

— Eh bien, vous viendrez, n'est-ce pas ? Peutêtre aurez-vous assez de puissance sur elle pour la sauver... Tenez, si v(»us y parveniez, je ne serais point avare, je vous récompenserais bien. Donnezmoi la main, c'est une promesse sérieuse que je vous fais. Si, |)ar vos conseils, Hélène renonce à ce mariage et au couvent, je vous achète un nouveau mobilier et j'arrange toute votre maison; et, si vous avez besoin d'un peu d'argent jiour payer vos dettes, je vo\is le prêterai à long terme et sans intérêt. Cela vous va-t-il ?

Valentiii, consterné de cette affaire, senlail le rou^e de la honte lui monter au fronl.

— De l'argent! vous voulez me donner de l'argent? grommela-t-il.

— Toute peine mérite salaire, maître, et pour un pauvre diable roiume vous, une pareille offre n'est pas à dédaigner. Peut-être cela ne vous semble-t-il pas assez pour le service que j'attends de vous? Eh bien, faites de votre mieux, je serai

généreux et je payeiai vos dettes, voulez-vous?... Vous ne ré|)ondez pas?

Valentin le regarda avec un douloureux élonnemcnt. Tout le monde, amis et ennemis, le croyait donc vénal ! Sa pauvreté connue donnait à chacun le droit de le croire bas et vil, de l'ouliager et de l'humilier ! Mais il comprima le sentiment d indignation qui l'agitait, et il allait consentir, lorsque l'on frap|)a tout à cou|i à la porte :

— Hestez, je vous en prie, monsieur Minnens, (lit-il en se levant. Je vais voir ce que c'est.

C'était le facteur de la poste, qui lui remit une grande lettre el s'en alla sans rien dire.

La forme étrange de cette lettre surprit et effraya Valenlin. Elle était scellée de quatre cachets noirs et il lui semblait (|u'il s'en exhalait une odeur de cerceuiL En tout cas, ce ne pouvait être qu'une lettre de mort.

Il rentra en regardant le message avec hésitation.

— Qu'esl-cc que cela? demanda le fabricant d'huile avec curiosité. :\vez-vous perdu quelqu'un •le voire famille?

— Je suis orphelin et n'ai pas de famille.

— Tant |)is, maître ! Sans cela, ce serait peutêtre la nouvelle d'un héritage. Ouvrez la lettre, vous verrez ce que c'est.

— J'ai |>eur, murmura Valentin.

— Pour(|uoi?

— Ah! je n'ai qu'un ami au monde; me serait-il enlevé ?

— .Mais ouvrez donc la lettre! répéta M. Minnens avec impatience. Cette hésitation est un enfantillage. On dirait que vous prenez plaisir à vous inquiéler.

1/iiisliluleiir, sans prendre garde à ces |)ar(des, ouvrit l'enveloppe. Elle contenait une lettre el un autre papier plus grand et plus épais. Valentin déplia d'abftrd la lettre et la parcourut avec une surprise croissante. T(»ut à couj», il pâlit el ses mains commencèrent à trembler.

— Ou'avez-vous ? Un malheur? demanda le fabricant d'huile.

— Paix, paix, je vous en prie, murmura Valentin d'une voix étoufTée. Laissez-moi lire!... Impossible, je rêve...

— Mais dites donc ce que c'est ! vous me faites mourir de curiosité.

— Je ne sais pas, la tête me tourne.. . Cent mille francs! à mni ? Je serais riche !... Tenez, monsieur .Minnens, lisez v(ms-inênie. Si mes yeux m'avaient Iroinpé. .

Le fabricant dhuile lut d'abord la letlif, |"uis déploya le second papier.

— Un testament... d'une madame Van Overvliot ! dit-il en appuyant sur chaque mol. Cela parait sérieux :

LA FIANCÉE DU MAITRK D'ÉCOLE

« Je donne et lègue à Vulentin Stoop, acluellcment instituteur communal à Lissej'hem, une somme de cent mille francs, à lui payer en argent, libre et sans frais, par mes héritiers légaux, cl ce, en récompense des fidèles services que m'ont rendu^; ses parents.. . »

— C'est en règle. 11 n'y a pas de doute possible, acheva M. Minnens.

Il ôta son chapeau qu'il avait gardé sur sa tête, s'inclina profondément et cérémonieusement devant le maître d'école abasourdi, et reprit d'un ton plein de respect :

— Monsieur Stoop, je vous félicite, et j'espère que, malgré votre fortune,. vous aurez la bonté d'oublier ma conduite passée envers vous. Votre amitié sera un grand honneur pour moi.

■ — 0 mon Dieu ! pardonnez-moi, dit à voix basse le maître d'école : j'ai osé accuser d'avarice la protectrice de mon enfance, et jusqu'à sa mort elle me comble de ses bienfaits ! Bénie soit sa mémoire.

— Je brûle d'annoncer cette étonnante nouvelle à ma femme et à Hélène; monsieur Stoop, mon cher monsieur Stoop, je vous en prie, ne prenez pas de résolution avant mon retour. On ne peut savoir, l'argent fait des miracles. Ah ! puissé-je réussir! Oui, je réussirai. Adieu, à bientôt. Vous l'aimerez encore, malgré votre richesse? Inutile de me répondre; je sais ce que je sais. Adieu... adieu.

En achevant ces mots, il sortit en courant.

Valêntin, resté seul, et encore à moitié étourdi, reprit les papiers qu'il venait de recevoir, et, convaincu enfin qu'il n'avait pas fait un rêve, se livra à tous les transports de sa joie. Enfin, fatigué d'arpenter sa petite chambre à grands pas, il se laissa tomber sur une chaise, ouvrit le tiroir de sa table et en tira une feuille de papier sur laquelle il se mit à écrire avec une rapidité fiévreuse.

Après avoir écrit deux pages, il s'arrêta et relut :

« Oui, mon ami, la fortune rend l'homme égoïste : voilà les rêves coupables qui m'entraînent. Hélène aime Casimir, on ne peut pas aimer deux hommes à la fois. Ce qui m'agite est une démence. L'argent m'ôterait-il le masque que la petite vérole a mis sur mon visage ? Je ne serai plus pauvre, mais je conserverai ma laideur. Dieu merci, ma conscience triomphe. Elle épousera ce Casimir; soit! J'accepte la sainte mission qui m'est dévolue. Je suis riche, je veillerai sur elle. Ces cent mille francs me donnent le moyen d'être son ange gardien. C'est là désormais le but de ma vie. Si Casimir dissipe sa dot et la fortune de ses parents, je serai là pour l'aider à son insu et la préserver du besoin. Ah ! celte mission est assez belle pour mon cœur. J'aurai donc le

droit de l'aimer en secret, lorsque je ne vivrai plus que pour son bonheur, sans que personne le sache que toi, mon ami! Dieu merci j'ai trouvé le moyen d'être heureux! Béni soit le ciel, qui me permet de consacrer toute ma vie, toutes mos actions, toutes mes pensées à celle que j'aimerai jusqu'au tombeau! »

Il entendit du bruit dans le vestibule, cacha sa lettre dans le tiroir de sa table et se leva.

Le fabricant d'huile rouvrit la porte, posa son chapeau sur une chaise, prit la main de l'instituteur, et, le regardant bien en face :

— Monsieur Stoop, dit-il, vous aimez notre Hélène, n'est-ce pas? Parlez, je vous en prie. Pourquoi le cacher? Vous n'êtes plus un enfant et vous ne devez pas rougir pour cela. Dites franchement que vous l'aimez avec ardeur?

Valenlin, ainsi subitement interrogé, paraissait disposé à trahir le secret de son cœur; mais l'aveu expira sur ses lèvres, il ne balbutia que des mots inintelligibles.

— C'est ainsi : j'en sais assez, mon bon monsieur Valêntin, reprit le fabricant. Je vous' faciliterai la voie... Voulez-vous être l'époux d'Hélène?

— Moi! le mari de... de votre fille? murmura l'instituteur, tremblant sur ses jambes. La douce Hélène, ma fiancée? Impossible, impossible!

— Cela ne dépend que de vous, monsieur; j'en ai causé avec ma femme et avec Hélène; dites oui, et c'est alTaire conclue.

— Conclue! conclue! s'écria Valêntin hors de lui, à force de surprise. Hélène consent-elle à ce mariage?... 0 Dieu, ne me laissez pas mourir en ce moment !

— Oui, elle donnera son consentement, monsieur.

L'instituteur faillit se trouver mal, il s'affaissa sur une chaise et regarda le fabricant avec de grands yeux et la poitrine haletante, comme s'il allait tomber en syncope.

Le père d'Hélène paraissait ravi de l'effet que ses paroles avaient produit sur Valêntin. Lorsqu'il vit que le jeune homme se remettait un peu de son émotion, il reprit :

— Que n'avez-vous vu, cher monsieur, la joie de notre Hélène à la nouvelle de votre héritage ! Elle paraissait presque aussi heureuse que vous, et elle remerciait Dieu de sa bonté...

— Oh! assez, monsieur, laissez-moi respirer! soupira le maître d'école. Ne me faites pas perdre l'esprit.

— Sans doute, sans doute, mon bon monsieur Sloop, Hélène vous a toujours aimé, et, si ce Casimir n'était pas survenu... mais maintenant, voyez-vous, cent mille francs aplanissent bien des difficultés. Les choses sont changées, et, avec un

LA FIANCÉE DU MAlTllE D'ÉCOLE.

peu de persi'vérance, nous convertirons bien Hélène. Si elle résiste à toutes nos prières, eh l)ien, je suis là pour la conlraiudre.

— La contraindre! NOus voulez la contraiiuire? exclama Valcutin, subitement désillusionné, avec un ricanement de désespoir. Ah! vous me trompez! Vous venez me remplir le coMir de bonheur, pour l'écraser ensuite sous votre cruelle ironie. Harbare ! le ciel vous pardonne le mal que vous me faites!

— Eh bien, ::ur rpielle épine avez-vous donc marché? Vous faites une mine!... on dirait que vous voulez me mordre. Nous sommes des hommes; laissons là ces enfantillages.

— (l'est assez, monsieur, cessez vos plaisanteries déplacées, interrompit Valentin. Si vous ne voulez pas causer à cceur ouvert, il est peu convenable, du moins, de vous amuser plus longlemp< (le mes soulTrances; si vous êtes insensible, la natme ma donné un erenr (|iii ne résiste pas à l'ironie.

Valentin avait levé la tète, et dans ses yeux brillait l'indignation de la fierté.

Le fabricant d'huile, dominé par le ton du jeuno homme, répondit d'un air plus humble :

— Allons, ne vous fâchez pas, mon cher monsieur Stoop; j'oubliais pour un instant que vous n'êtes plus le même, (lent mille francs, cela vous tlonne droit à l'estime et au respect. l'ardonnez-moi ilonc; chacun chaule selon sa voix. Je ne suis qu'un simple paysan, mais, si j'ai dit (|uelqne ch(»sc qui vous fiit désagréable, (|ui pût vous blesser, soyez certain (|ue c'est sans le vouloir. Restons amis. Acceptez-vous la main de ma fille?

— Vous m'ofirez une chose qui no vous a|)|iartienl pas, répondit l'instituteur.

— Quoi! je ne pourrais pas disposer à mon gré de la main de ma fille?

— .\(m; c'est mal faire que de séparer la main du cœur.

— Nous verrons. Consentez seulement à devenir le liancé d Hélène. Le reste est mon affaire.

— Je n'y consens pas. Je ne veux |tas l'adieter et devenir son bourreau.

— C'est pourtant une jolie fille, et sa fortune dépassera la vôtre.

— Je vous en |>rie, cessez de me tenter. Je suis faible, je pourrais succomber.

— Vous ne l'aimez donc pas?

— 0 mon Dieu ! je ne l'aime pas! répéta donloureusement Valentin. Si je ne l'aimais pas plus que mon propre bonheur, pourrais-jc vous résister un seul instant?

— Vous êtes incompréhensible, permettez-moi de vous le dire, monsieur Stoop : vous laimez et vous la refusez pour fiancée !

— Je ne veux pas, comme un tyran, l'épouser par contrainte.

— Et si elle consentait?

— Si elle conseillait librement, s'écria Valentin avec feu, j'en mourrais peut-être de gratitude et de bonheur avant d'avoir entendu le oui conjugal sortir de sa bouche au pied de l'autel !...

— Kxagéialions (jue tout cela, exagérations qui nous éloignent dn bnl, dit le fabricant d'huile avec une nuance trimpatience. Parlons comme des gens raisonnables. Je comprends bien qu'Hélène ne peut pas oublier en un seul jour le beau Casimir, qui l'a si complètement ensorcelée. Il faut un peu de temps pour cela. Mais on ne peut pas non plus se plier aux lubies d'une jeune fille aveuglée. J'ai (juel(|ue chose à dire aussi dans ma maison. Supposez que je doive recourir à quelque rigueur pour la faire changer d'idée, qu'est-ce que cela vous fait? Pourvu ([u'elle consente à devenir votre lianeée, vous accepterez sans doute sa main avec joie?

— Si vous la contraignez, jamais! répondit Valentin, fortifié contre la teolation par cette discussion même. Renoncez à vos projets et à votre espérance, monsieur Minnens. Je suis un honnête homme, non seulement dans les choses d'argent, mais encore dans les choses du sentiment. Vous voulez faire de moi le tyran et le bourreau de votre enfant ! Je l'aime trop pour ccmsentir jamais à pareille cruauté.

Le fabricant le regarda d'abord avec une surprise mêlée île dépit; puis, avec une colère croissante :

— Vous vous moquez de moi, vraiment, grommela-t-il. Vos paroles n'ont pas de sens, Oiioi ! vous aimez Hélène, et vous me forcez à la donner en mariage à Casimir Stcenpul ? Croyez-vous qu'elle sera plus heureuse avec lui qu'avec vous? Vous avez donn une bien mauvaise o|)inion de vous-même? Kh bien, soit; vous serez la cause de son malheur et vous nous condamnez tous au chagrin et peut-être à la misère. Je vous remercie, monsieur, de tint d'inlérél. Adieu, vous me voyez pour la dernière fois.

Ces paroles étaient-elles calculées pour produire un eiïet décisif sur l'esprit de l'instituteur, ou étaient-elles sincères? Quoi (|u'il en soit, Valentin pâlit, et, lorsqu'il vit .M. Minnens faire réellement un pas vers la porte pour sortir, il courut derrière lui, lui prit le bras et lui dit avec une vive agitation :

— Ciel ! monsieur, que voulez-vous faire?

— Ce que je veux faire 1 me soumettre au sort aurjucl vous ne me |)crmettez pas d'é(ha|)|ter. Je vais donner mon consentement au mariage d'Hélène et de Casimir.

LA FIANCÉE DU MAITRE D'ECOLE

— Oh! noa non, c'est impossible!

— Casimir ou le couvent : il n'y a pas d'autre choix. Or, comme je ne veux pas du couvent...

— Et vous souffrirez qu'Hélène épouse ce détestable trompeur?

— Je vais mettre mon nom au bas du contrat de mariage. Vous m'avez enlevé mon dernier espoir.

— Elle sera malheureuse toute sa vie.

— Je le sais bien; mais puisque vous refusez de delà sauver! Ce qu'on ne peut empêcher, il faut bien le supporter, dùt-on en mourir de chagrin.

Le maître d'école se tordit les bras; son regard était plein d'effroi, et il murmurait tout bas, comme s'il eût oublié la présence de M. Minnens :

— Elle, la femme de cet homme, elle, en sa puissance! Esclave ou victime jusqu'au tombeau. Une vie de tristesse et de larmes! Elle, cet ange pur, la protectrice, la bienfaitrice du pauvre maître d'école, condamnée à ce sort affreux ! et ne pouvoir l'assister ni la sauver!

— ■ Là, là, calmez-vous, monsieur Stoop, vous vous laissez toujours entraîner à l'exagération, dit le fabricant. Envisagez l'affaire avec sang-froid. Vous paraissez réellement avoir trop d'amour pour notre Hélène, et l'excès de voire affection vous fait reculer devant ce qui pourrait lui être désagréable. Permettez-moi de vous dire que c'est une grande faiblesse, et que vous manquez de générosité, du moins en ceci. Elle sera votre femme ou celle de Casimir. Repoussez-vous sa main, vous la condamnez, non seulement au malheur, mais peut-être à la misère, au déshonneur; vous le savez aussi bien que moi; elle vous a consolé lorsque vous alliez mourir de chagrin. Elle a été votre amie, d'abord par pitié, puis par affection pour vous. Cent fois, vous avez parlé de votre éternelle reconnaissance. Où est maintenant cette reconnaissance? Je ne veux pas croire que l'argent vous a changé; non, le courage vous manque. Un autre à voire place dirait : « Elle m'a fait du bien, elle m'a secouru lorsque j'étais pauvre et abandonné, je l'en récompenserai, je la sauverai de l'infortune, malgré sa propre volonté, quelquesacrifice qu'il m'en coûte. » L'homme qui connaît son devoir raisonnerait ainsi, car vous ne pouvez nier que vous essayeriez du moins de la rendre heureuse, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, je l'essayerais, soupira Valentin. Toute ma vie n'aurait pas d'autre but.

— Quelle démence! et vous pouvez consentira la laisser épouser un gredin sans honneur, tandis que vous n'avez qu'à vouloir pour détourner d'elle celte disgrâce?

— Je suis prêt à essayer ! s'écria l'instituteur.

— Je ne demande pas autre chose. Le reste me regarde.

— Parlez. Que dois-je faire '^

— Peu de chose; aujourd'hui il est trop lard, et il nous faut du temps pour ramener Hélène à la raison. Sa mère et moi, nous la prêcherons tant, que vous ne rencontrerez plus de difficultés. Venez chez nous demain. Si la chose est assez avancée, vous proposerez vous-même ce mariage à Hélène. Si elle hésitait encore, votre éloquence aplanirait les derniers obstacles.

— Moi, parler de mariage à Hélène! Jamais je n'oserais; si je n'étais pas si laid...

— Bah! bah! vous vous faites tort à vous-même. Ne vous souvient-il plus que, lorsquevous étiez encore pauvre, Hélène même disait qu'elle ne remarquait plus la laideur de votre visage? Qui sait si, en quelques jours, Hélène n'ouvrira pas les yeuxetn'acceptera pas votre main avec joie et avec amour?

— Oh! s'il élait possible !

— C'est très possible : mais, pour cela, il faut montrer un peu de courage. Que pouvez-vous craindre? N'agissez-vous point par gratitude, pour la sauver? Eh bien, viendrez-vous demain matin?

— Je viendrai, répondit Valentin, dont les yeux brillaient de joie en serrant énergiquement la main au fabricant.

— C'est convenu donc; je vous quitte, monsieur Stoop : il n'y a pas de temps à perdre. En attendant, tâchez de vous fortifier dans vos idées, et surtout n'oubliez pas que, si Hélène n'est pas votre femme, elle épousera Casimir, pas de milieu. Voire arrêt sera irrévocable.

— Oh! j'aurai du courage, soyez tranquille, dit Valentin, pour la sauver des mains de Casimir, je donnerais volontiers tout mon sang.

Le fabricant d'huile prit son chapeau et serra la main du jeune homme.

— Restez dans ces bonnes dispositions, dit-il. Tout ira selon nos vœux. Hélène vous aimera et vous sera reconnaissante. Adieu, mon gendre, à demain.

En achevant ces mots, il sortit de la maison.

Cette nuit-là, le maître d'école avait mal dormi. Agité par le changement soudain survenu dans sa position, à moitié fou de bonheur en pensant qu'Hélène pouvait devenir sa femme, et tremblant de crainte à l'idée qu'il allait faire acte d'égoisme, il ne pouvait presque pas trouver de repos, il se roulait et se retournait dans son lit, en proie à une pénible insomnie, jusqu'à ce qu'enfin, vers le matin, la fatigue le fit tomber dans un lourd sommeil.

LA KIANCÉK IH' MAITRK D'ÉCOLE.

A piine le soleil sVtait-il levé au-dessus des vapeurs île la nuit, que Valenliii fut réveillé jcir deux coups frappés disciéteinenl à sa porte.

11 ouvrit ses yeux appesantis, écouta un instant, laissa tomber sa tête sur l'oreiller et lit comme s'il n'avait rien enlrndu. Mais on frappa de nouveau jusiprà ce que l'instituteur tout à fait réveillé sortit de son lit à contre cœur. Il s'iiahilla à la liàle et ouvrit la porto pour voir (|ui venait le troubler de si honne heure.

Le bourjînicslre de la commune entra dans la cbanibie, le cba| eau à la main et le sourire aux lèvres. Il dit qu'il venait d'apprendre, après la première messe, (|uel liéritai,'e considérable Valentin venait de faire, et (|uil croyait de sou devoir, comme le clief de la commune et comme ami, de venir l'en féliciter. Il ajouta à cette entrée en matière tant de flatteries sur l'esprit, l'érudition et la bonté de M. Stoop, sur la justice de Dieu et sur le bonheur qu'il éprouvait lui-même avoir un homme si distinj^ué récompensé selon ses mérites, (jue Valenlin ne trouva à répondre que de vagues excuses.

D'après le bourgmestre, il était impossible qu'un homme (|ui venait d'hériter de cent mille francs conlinu:il à instruire les enfants un jour de plus; par allection pour M. Stoop, et pour lui en épargner la peine, il avait arrangé lalfaire avec le curé; le (ils dn sacristain donnerait des leçons aux enfants jusqu'à la nomination d'un autre instituteur.

Comme Valentin le remerciait sincèrement de son obligeance, le bourgmestre prohta de cette occasion pour lui dire qu'il avait, dans le pins bel endroit du village, une maison inoccupée. C'était une espèce de bien de campagne ou un |H|ii (bateau i)ien bâti et pas humide avec un graïul jardin. Cette babitali(;U valait bien certainement mille francs de loyer; mais pour garder à Lissegliem un homme aussi distingué, il ferait le sacrilice de la lui louer huit cents francs par an.

Cependant, le bourgun-stre renianiuaqne Valenlin, encore tout ensommeillé, baillait de temps en temps. Il comprit r|uil .serait importun en restant plus longtemps. Il répéta ses félicitations avic forte courbettes, et se relira.

Valenlin fut contrarié d'apprendre qu'on avait déjà jasé de son héritage après la [)remière messe, devant la porle de l'église. Le village entier en était donc in.>truit? et, si le bourgmestre, un homme sec et raidc qui ne lui avait jamais témoigne beaucoup de bienveillance, était venu l'éveiller de si bon malin, ne devait-il pns s'attendre à beaucoup d'autres visites? 11 n'en douta pas longtemps car, entendant du bruit devant la porte de l'école, il souleva un coin du rideau et vil dans la rue im grand nombre de villageois qui regardaient sa

maison d'un air ébahi, comme s'ils s'attendaient à quel(|ue ajqiarition miraculeuse.

Valenlin se dépêcha de se mettre en grande toilette, car c'était pour lui un jour solennel à plus de titre.

A peine avait-il commencé à se faire la barbe, qu'on frappa à la porle de sa chambre. Un grognement de dépit fut sa réponse. Il sentait le besoin d'un domesti(jue car c'était une chose étrange et ridicule même d'aller lui-même, avec son menton savonné et le rasoir à la main, ouvrir la porte i\ des gens (pii accouraient chez lui uniquement parce qu'il avait hérité de cent mille francs. Cependant, il ne voulait pas être impoli : il dissimula donc sa contrariété, et dit :

— Entrez.

Trois ou quatre fermiers, parents de ses élèves, entièrent dans la chambre. Ils parlaient tous ensemble de la joie que bnir causait son bel héritage et le comblèrent de félicitations. Après ceux-ci il en vint d'autres, même des femme.", — car le cheuiin était frayé, — et bientôt la |)etite chambre de l'iustiluleur l'ut pleine de gens de toute condition, (jui semblaient intarissables dans l'expression de leur joie, de leur estime et de leur amitié.

Ceux qui espéraient (|uelque chose, ou qui avaient quelque chose à vendre , n'oubliaient pas de se recommander en même temps à sa faveur. Ici, c'était un propriétaire qui voulait lui céder une ferme; là un marchand de guano qui vantait sa marchandise pour le cas où .M. Stoop prendrait son plaisir dans l'agriculture ; là, un jeune homme qui lui demandait sa i)roteclion pour obtenir une place d'huissier.

Cen\ (|ui possédaient (|uelque chose et qui avaient des filles l'invitaient à les honorer de sa visite : Thérèse, Isalxdle, Pliilomène lui avaient toujours porté beaucou|) d'estime, et avaient appris son bonheur avec un plaisir extrême.

Dabord Valenlin était tout confus, la rougeur avait monté à sou front, parce qu'il se trouvait ainsi à demi vêtu, devant une foule de gens allant et venant. Mais la bassesse des (laiteries outrées qu'on lui adressait lui donna bienlôt assez d'aplomb pour ne pis accorder à tous ces compliments plus d'iuiporlance qu'ils n'en méritaient. \ l'arrivée des premiers, il s'était essuyé à la hâte, et avait déposé .son rasoir. .Mais il n(> tarda pas à se meltre loul à fait à son aise, savonna de nouveau son menton, se rasa et s'habilla, tout en répondant ça et là quelques mots.

Ces visiteurs bruyants quittèrent vivement la chambre lorsqu'ils virent entrer le curé. .Mais, à peine le pasteur fut-il sorti, après quel(|ues paroles de félicitations, qu'une foule d'autres villa-

LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOLE

Elle marchait les larmes aux yeux. (Page 16.

geois se bousculèrent pour s'approcher de M. Stoop. Cela dura ainsi pendant plusieurs heures. Le notaire vint se recommander au nouvel enrichi, qui voudrait sans doute acquérir quelque propriété à Lisseghem. Puis des charpentiers, des maçons et des tailleurs vinrent lui offrir leurs services.

Etourdi et attristé par un sentiment de mépris pour toutes ces platitudes, Valenlin se disposait à fermer définitivement sa porte, lorsqu'une voiture s'arrêta devant l'école, et M. le baron lui-même vint féliciter l'homme, au respectueux salut duquel il ne répondait généralement que par un imperceptible signe de tête.

Cette visite déplut fort à Valenlin ; il reçut le baron avec une si Iroide politesse, que celui-ci abrégea sa visite et remonta dans sa voiture, convaincu que l'argent ne fait que du mal aux gens sans naissance, et les remplit d'ua insupportable orgueil .

Valenlin, a bout de patience, appela le fils du sacristain, qui avait déjà commencé à instruire les enfants, tant la journée était avancée.

— Mon ami, dit-il, je vous remercie de votre bonté; mais j'ai encore un autre service à vous demander : placez un des plus grands élèves près de la porte de la rue, chargez-le de dire à toutes les personnes qui se présenteront pour me voir que je n'y suis pas, pour personne absolument. Voilà trois heures que je suis levé et je n'ai pas encore eu le temps de respirer. La tête me tourne, je veux qu'on me laisse tranquille, au moins pendant quelques instants.

— Ah ! monsieur Stoop, répondit le sacristain avec un sourire malin, ainsi va le monde, vous êtes maintenant un homme riche.

— Sans doute, mon ami, je vois bien que les roses de ce jardin ne grandissent pas sans épines, mais un homme riche doit manirertoul comme un

Mil

LA 1 lANCKE DU MAITRE D'ÉCOLE.

autre. Soyez coniplaisanl 1 1 laites ce que jo vous ilernaiide, qu'on tienne les visiteurs éloignés de ma ihanilire.

— Il en sera lait comme vous le désirez, monsieui, liit-ce le roi lui-nicme, je ne permettrais |ias qu'en vous dérangent.

Valenlin ferma sa porte au verrou; il devait avoir réellement faim, car il alla droit à l'armoire, prit un pain et s'en coupa une tranche é|taisse de deux doigts.

Assis sur une chaise, il se mil à manger son pain avec un véritable appétit, tandis qu'un sourire légèrement railleur se jouait sur ses lèvres, l'eutéti-e pensait-il que cette épaisse tranclie de pain était un déjeuner bien frugal pour l'Iionmie riche qu'on avait élevé toute la n)alinée jusqu'au troisième ciel; peut-être réfléchissait-il aux bassesses que l'argent fait commettre au commun des hommes.

(Juoi (|u'il en soit, ses idées priicnt hientùl une autre direclion, car il cessa tout à coup de manger, posa le re>le de son pain sur la table, et se mil à marcher dans sa chambre en se parlant à luimême eten s'arrêtant parfois pour regarderautour de lui.

Le moment était venu d'.iller Irouvei' Hélène j)i»ur lui demander sa main. C'était assurément là le sujet de ses réflexions. Elle pourrait consentir ! (|iii sait? l'argent est si puissant, ilcliange les gens comme par enchantement; dailleurs, n'avait-elle pas toujours eu beaucoup d'amilié et d'affection pour lui".' Klle avait même dit qu'elle ne remarquait plus (jii'il lut plus laid ({u'un autre. Ah! il y avait de l'espoir, beaucoup d'espoir. Mais si cependant elle refusait et repoussait sa i)roposilion avec horreur?... Alors, il faudrait attendre avec un peu de |palience: le temps ouviirait peu à peu les yeux de la jeune lille. Son père avait raison, le premier devoir à remplir, c'était d'arracher Hélène des fdets de Casimir Stt'enput; Valentiii ne pouvait hésiter, quelques pleurs ne le feraient pas reculer; il aurait du courage; la reconnaissance el le véritable amour le lui prescrivaient.

C'est ainsi que raisonnait le maitre d'école. Certes, la possession des cent mille francs, el l'encens que chacun lui avait prodigué pendant celle malinéc, n'a\aienl pas été sans iniluence >ur lui. fl se sentait beaucoup plus fort qu'auparavant; les idées qui avaient fail naguère (léchir son courage el sa hardiesse, le laissaient mainlenani froid et réfléclii;(lu moins, il le croyait.

.Malgré sa défense, il fui troublé dans ses rêveries par un coup frappé à la porte. Il leva la lêle avec dépit; la voix du fils du sacristain lui cria de dehors :

— .Monsieur Sloop, votre voisin le fabricant

d'huile vient d'envoyer quelqu'un pour vous prier de vouloir bien passer chez lui.

— J'y vais; dites que j'y vais immédiatement, dit Valenlin en se levant.

Il mit à la hàle une paire de gants bhincs, et traversa la rue, où il ne rencontra heureusement personne pour l'ennuyer encore defélicilalions.

Lorsqu'il fut près de la demeure d'Hélène, la |)orle s'ouvrit toute seule, et le fabricant d'huile, (}ui l'attendait probablenienl, l'introduisit sans mot dire dans une cii;unbre où madame Minnens, la figure cachée dans un mouchoir, pieuiail à chaudes larmes.

Celte attitude siiriuil \ aleuliii comme un mauvais présage; il regarda le labiicant d'un air interrogateur, et remarqua que celui-ci avait la figure enflammée et les yeux étincelanis d'un homme qui vient de se mettre dans une violente colèie.

— Eh bien,monsieur,muin)ura le jeune homme, votre tentative a échoué, n'est-ce pas? Naturellement, nous devions nous y attendre.

— Ma tentative n'a nullement échoué, répondit le fabricant d'huile. Loin de là, la chose est faite et résolue.

— Et Hélène ?

— Hélène consent.

— Elle consent? à mon mariage avec elle. Impossible !

— C'est comme je vous le dis, et vous apprendrez ce consentement de sa propre bouche.

Yalentin ne pouvait croire à cette nouvelle : le pressentiment ({u'on avait employé la contrainte pour déterminer le consentement de la jeune hlle lui faisait peur.

— Mais pourquoi madame Minnens est-elle donc si triste? Pourquoi vous-même paraissez-vous si irrité? demanda-t-il.

— Certes, je ne prétends pas, monsieur Sloop, (|ue cela ail réussi en une fois el sans un |)eu de peine. Il n'y a plus d'enfants aujourd'hui, ils se révoltent contre leurs parents, el, pour les ramener a la raison, il n'y aura bientôt plus d'autre moyen (pie de biiscr leurs dures léles.

— Ciel ! vous auriez pu mallrailer cette pauvre Hélène? s'écria Valenlin avec horreur.

— Ah çà ! alltz-vous recommencer, monsieur Sloop? grommela le fabricant d'huile avec un mou- \ement d'impatience. Vous êtes un homme d'une faiblesse rare. Hier, nous avons reconnu ensemble i|in> coule (|ue coûte il fallait déhnirner ma fille d'un mariage avec Casimir Steenpnt, vous étiez |irél à tout pour nous aider à atteindre ce but. Vous vouliez donner votre vie, la dernière goutte de votre sang, que sais-je encore, pour la tirer des filets de ce trompeur. Et voilà que vous revenez

LA FIANCÉE DU MAIÏIIE DKCOLE.

avec un las de si et de mais, comme si vous espériez (|u'à la première entrevue, Hélène volerait dans vos bras, en vous disant : « Mon fiancé chéri, marions-nous sur le champ. » Cela ne pouvait pas se passer ainsi, vous le savez mieux que moi.

— Mais, monsieur Minnens, de la violence, de la contrainte contre elle, la bonté, la douceur même !

— La douceur ? Oui, parlez-m'en ! elle a une tête de roc; mais, moi, une fois que je suis monté, j'ai une volonté de fer, et vous comprenez qui doit l'emporter à la fin.

— Tenez-moi pour faible, accusez-moi de lâcheté, vous avez peut-être raison, monsieur Minnens, car je ne me sens pas la force d'accepter d'Hélène une chose que les mauvais traitements...

— Bah ! bah ! vous rêvez, les mauvais traitements ? C'est une façon de parler. Je ne dis pas qu'au commencement, irrité par la résistance, je n'étais pas près de sortir de ma peau. Peut-être même lui ai-je montré le poing; mais qu'est-ce que cela signifie?

— Je ne sais, je ne me sens pas bien. Je suis fatigué, balbutia le jeune homme. Si vous me permettiez de m'en aller? Hélène, vous, votre femme et moi, nous aurions le temps de nous calmer. Je reviendrai demain, cet après-midi...

— De mieux en mieux ! s'écria le fabricant. Je m'échine pendant trois heures à débarrasser votre chemin de tous les obstacles ; je parviens à obtenir d'Hélène qu'elle se déclare prête à vous dire qu'elle consent, et au dernier moment, vous prendriez la fuite comme un écolier timide ! Pensezvous que je pourrais recommencer souvent sans risquer une attaque d'apoplexie ? Vous parlez de mauvais traitements; mais, si je vous écoutais, n'en seriez-vous pas la première cause par vos incertitudes et vos hésitations ?

Valentin Stoop ne fit pas grande attention à l'irritation du fabricant d'huile; il regardait tristement la mère d'Hélène, qui avait découvert son visage.

— N'est-ce pas, madame Minnens, demanda-t-il, qu'il vaudrait mieux laisser un peu de repos à Hélène? On ne peut agir sans un peu de compassion avec cette pauvre enfant. Vous avez pleuré, madame ?

— Oui, mon cher monsieur Stoop, répondit la mère avec de nouvelles larmes, je pleure ainsi depuis bien des jours. Je suis malade. Si mon enfant doit être malheureuse, j'en mourrai, soyezen sur.

— Vous pensez, n'est-ce pas, madame, qu'elle serait malheureuse si nous la contraignions à un mariage qui l'effraye ?

— Oh ! non, non : ce qui me fait mourir d'inquiétude et d'effroi, c'est la crainte, l'affreuse crainte qu'elle ne devienne la femme de ce maudit Casimir Steenput.

Valentin la regarda avec étonnement. Elle leva les mains vers lui d'un air suppliant, et dit :

— Mon cher, mon bon monsieur Stoop, je vous en conjure, prêtez votre concours à des gens qui sont mortellement alfligés. Vous seul pouvez encore la sauver. Vous êtes le seul espoir qui nous reste. Soyez généreux, rappelez-vous l'amitié que nous vous avons témoignée. Souvenez-vous de la bonté et de l'affection d'Hélène. Protégez-la, protégez-nous contre le terrible malheur qui nous menace. Soyez notre sauveur; nous vous serons éternellement reconnaissants et nous prieronsDieu pour vous.

— Je ne demande pas mieux, répondit le jeune homme, profondément touché parces supplications. Bien que M. Minnens en ait ri, je dis encore que je sacrifierais volontier mon sang et ma vie au bonheur d'Hélène; mais employer la violence pour lui arracher un consentement pénible, cette idée seule me fait frémir, et je me sens effrayé, en effet, comme si j'allais me rendre coupable d'un méfait.

— Eh bien, soit, s'écria le fabricant d'huile en frappant du pied avec fureur. Parlez, monsieur Stoop, je ne vous retiens plus, ce ridicule jeu d'enfant a duré assez longtemps, je veux être délivré de tous ces tracas. Je vais de ce pas annoncer à Hélène qu'elle peut épouser Casimir, etje signe au contrat. Comme cela, vous aurez atteint votre but, n'est-ce pas?

Il se dirigea, en effet, vers la porte pour exécuter sa menace, mais sa femme et Valentin le retinrent malgré sa résistance.

— Laissez-moi tranquille, je ne veux rien entendre. A quoi bon cette lutte sans espoir contre un sort inévitable? M. Stoop n'aime pas notre fille, vous le voyez bien, femme; lui aussi nous a trompés.

Valentin leva les yeux au ciel en soupirant pour protester contre cette calomnie.

— Il n'y a rien de pondu au plafond, reprit le fabricant, et des regards désespérés n'ont jamais rien guéri. Voulez-vous être le mari de ma fille, oui ou non? je vous le demande pour la dernière fois. Vous palissez: pensez-vous qu'Hélène vous mangera? Elle donnera son consentement, je vous l'assure; ne comprenez vous plus le flamand, monsieur Stoop ! Vous souhaitez peut-être réellement qu'Hélène devienne la femme de Casimir Steenput ? Pour l'amour de Dieu, dites-le franchement !

Valentin réfléchissait et paraissait rassembler tout son courage. 11 murmura quelques paroles à peine intelligibles ; mais M. Minnens en saisit ce-

l.A FIANCKK Ul M A 11 II E IJ'ÉCOLi:.

pendaiil une au passage, car il rocula (l'un [);is ' et groin mêla :

— (Ju'('iilonds-j(>? me trompô-je? Vous parlez (II' ("ouveiil. Voulez-vous me rendre fuiicux et me poussera faire uu malheur?

— Non, non, mon parti est [)iis. Je suis pn-t, monsieur Minnens, r(''pon(lit le jeune lioniine. (Jne d('sirez-vous fjue je fasse?

— Vous le savez bien : offrir votre moin l'i Hélène, et ne pas faire le pollion avec elle.

— Uù est llilène?

— Elle est au salon, et attend voire visite.

— Eh bien, conduisez-moi vers elle. L'homme. Comme vous le disiez, doit puiser du cour.ige dans le sentiment de son devoir et dans la rijiueur delà deslint'e.

Les deux parents le suivirent dans le salon.

Il(''lène ("'lait assise près de la fenêtre. Elle avait pleuré', car ses joues portaient encore la trace de larmes; ses yeux étaient secs, mais son visage était d'une |)àli'ur mortelle.

En voyant paraître Valentin, elle tressaillit, mais elle comprima aussitôt cette émotion et fixa sur lui un regard dont la singulière fermeli' frappa le jeune homme d'étonnement et d'imiuiélude.

Il y eut un moment de terrible silence. Valentin oublia de saluer, tant il était confus et agile. Le fabricant d'huile s'était placé derrière le maître d école, de telle l'aeon (jue celui-ci ne pouvait voir les signes menaçants (|u'il faisait à sa Mlle.

— Voici iM. Valentin Stoop, dit-il. (jui nous fait j l'honneur de le demanderen mariage. Tu acceptes sa main avec joie, n'est-ce pas?

Et, comme la jeune fille restait muette, il lui fit, derrière le dos de Valentin. un signe (|ui la fil frémir de nouveau.

Alors, elle répondit avec un soupirdouloureux:

— Oui, oui. j'accepte sa m.iin avec joie.

— Et vous, monsieur Sloop, vous consentez à devenir mon gendre, vous me promettez de rendre ma fille heureuse.

— Je promets que, si mademoiselle méjugeait digne de devenir son époux, tous les instants de ma vie, toutes mes pensées, tous les battements de mou cœur seraient consacrés à reconnaître cette suprême faveur.

— C'est assez, dit le père, il ne m'en faut pas davantage, le reste s'arrangera tout seul. Le consentement réfipro(|ueest donné, je vais in'ocenper du contrat. Nous battrons le for pendant (ju'ilesl chaud. Venez, monsieur Sloop, nous allons arroser cela d'un bon verre de vin.

Mais Valentin ne paiaissait nullement disposé à s'en aller. Il regarda avec pi lié cl les larmes aux yeux la paie jeune lille (|ui semblait désespérée et (|ui se tordait les mains dans une étreinte convulsive.

— Venez, venez, répéta M. .Minnens, en tirant Valentin parle bras et le traînant vers la porte, ne défaisons |)as ce qui est fait et ne gâtons pas les choses par une hésitation intempestive.

Toula Coup Hélène se leva, courut vers le jeune homme, lui prit K s deux mains, le ramena au milieu^ (le la chambre, et le regardant avec des yeux ([U exprimaient une ardente piière :

— Valentin, Valentin, dit-elled'unevoixétouiïée, avez-vous oublié ce ()ue j'ai fait pour vous? Non, toute amitié pour moi n'est pas morte dans votre cœur; eh bien, je vous en sup|)lie, payez-moi votre

'délie! exigez de mon père ([u'il me laisse seule avecvous, toute seule ; je vous ensaurai gré.jevous bénirai.

Epuisée par la surexcitation de ses nerfs, effrayée peutèire par les gestes de son père, elle se laissa retombei- sur sa chaise et attendit toute haletante l'efiel de sa prière.

Valentin se retourna et dit d'une voix ferme au fabricant d'huile :

— Hélène a raison, monsi(îur iMinnens, ce n'est pas ainsi qu'on peut décider de l'acte le plus im- |)orlanl de la vie. Je vous en prie, accordez-moi un entretien avec voire lille. l*ent-étre réussirai-je à lui faire envisager ce mariage avec moins d'elfroi.

Le fabricant trépigna avec impatience et reliisa en grognant d'accéder à ce désir.

— Vous m'avez mis dans une cruelle alternative, reprit Valentin; je fais la même chose si vous me refusez, je retire mon consentement et je quitte votre maison pour toujours.

La mère Minnens essaya de calmer son mari et de lui faire com|)reu(lre que Valentin, par son élo- (|uence. (btnnerail |)robableinenl une heureuse tournure à celle triste aiïaire. On ne pouvait pas, d'ailleurs, pensait-elle, être aussi implacable envers cette pauvre Hélène, on obtiendrait beaucouji plus d'elle par la douceur que |)ar la violence et la brutalité.

— Soit, monsieur, dit le faîtricant, nous allons vous laisser seuls; mais n'oubliez pas que vous êtes un homme, et i|ue la moindre faiblesse de votre part vous condamnera, ainsi que notre enfant, à. un malheur éternel.

— Je ne l'oublierai pas, soyez sans in(|uiétude. Les parents soi tirent et fermèrent la porte derrière eux.

— .Nous voilà seul,>, niadeinoiselle, dit le jeune homme en s'approchanl de la fenêtre. Vous avez l'air bien soulTrant.

Hélène sejttaà genoux devant lui, leva ses mains tremblantes, et lui dit d'une voix (|u'elle s'elT(»rvail de contenir pour n'être pas entendue du dehors :

— 0 Valentin, ayez pitié de moi. Je suis la victime d'une contrainte cruelle. On vous a trompé;

LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOLE

sans cela, vous que je croyais bon et généreux comme un ange, vous ne consenliricz pas à devenir le bourreau de la pauvre Hélène. Non, non, vous ne serez pas sans pitié. Dès que vous saurez que ce mariage, auquel je suis contrainte par la force, peut me rendre mallieureuse, vous le repousserez... Vous vous taisez? Oh! dites un mot, ne me laissez pas mourir à vos pieds d'effroi et de désespoir!

Le jeune homme fut obligé de rassembler ses forces pour retenir ses larmes. Il releva la jeune fille, la fil asseoir, et lui dit :

— Calmez-vous, je vous en prie, mademoiselle; parlons tranquillement. Votre vœu le plus ardent est donc toujours de devenir la femme de Casimir Steenput? Pauvre enfant, ne savez-vous donc pas ce qu'il est?

— Je le sais, Valentin; c'est un mailieureux jeune homme qui s'est égaré faute de bons conseils. Son cœur est bon et généreux. Il se tuera de désespoir si je l'abandonne : il perdra son àme... mais je le sauverai. Et vous, Valentin, vous, mon ami, vous m'aiderez, n'est-ce pas?

Le jeune homme, ému d'une sincère et profonde pitié, lui prit la main. Elle ne la retira point.

— Ecoutez-moi un instant à votre tour, dit-il. J'ai besoin de me disculper à vos yeux. La démarche que j'ai faite auprès de vous aujourd'hui doit vous paraître hardie et ambitieuse : il faut qu'il y ait une raison puissante pour que moi, qui jusqu'aujourd'hui ai tremblé devant vous, Hélène, comme un enfant craintif, j'aie le courage d'oser vous dire : Soyez la femme d'un homme aussi laid que moi. Mais le respect même, la reconnaissance, l'intérêt de votre bonheur, me donnent cette hardiesse extrême. Casimir Steenput vous a mis un bandeau sur les yeux. Ses flatteries, son langage insinuant vous ont ensorcelée, son unique but est de posséder la fortune de vos parents pour la dissiper dans la débauche. Si vous devenez sa femme, vous mènerez une vie de douleur et d'abandon. Je n'ai pas oublié quel inappréciable bienfait votre amitié a été pour le pauvre instituteur. Le sort qui vous menace m'effraye tant, que j'offrirais volontiers ma vie pour détourner de vous cette malédiction. Votre père refuse de vous laisser entrer au couvent, il préférerait vous laisser épouser Casimir Steenput. Dans son angoisse, il est venu me conjurer de vous sauver; le seul moyen, le seul, c'est votre mariage avec moi. Je le déplore, mais il n'y a rien à y faire, la fatalité commande et elle est inflexible. Vous pouvez m'accuser d'orgueil et repousser avec mépris la main d'un homme qui ne mériie peut-être pas un doux regard de vous; mais moi, obéissant au devoir et à la reconnaissance, je lutterai jusqu'à la fin pour vous défendre contre la fausseté et les convoitises de

Casimir Steenput, et pour vous |)réserver d'un malheur irréparable.

Dès les premiers mots, la jeune fille, désillusionnée, avait relire sa main. Elle le regardait d'un œil sévère, et peu à peu un sourire ironi(|iie se dessinait sur ses lèvres. Lorsqu'il eut fini, elle se leva lentement, redressa la tête et répondit :

— Vous aussi, monsieur, vous êtes inflexible! Au lieu d'un ami, je trouve en vous un bourreau (le plus! Vous voulez me forcer à un mariage sans amour, à un mariage que j'abhorre?

— Sans amour de voire part, bégaya Valentin.

— Et vous, monsieur, oseriez-vous dire que vous m'aimez?

— Je vous aime plus que la lumière de mes yeux. Hélène fit un pas en arrière.

— Quoi ! dil-ellc avec une indignation profonde. Je ne voulais pas le croire, mais cela serait vrai? Voilcà donc la source impure de votre complaisance pour mon père abusé ! C'est vous qui le poussez à me tourmenter ainsi? Eh bien, soit! monsieur, écoutez ce que je vais vous dire : ma mère pleure des journées entières; ses sanglots me déchirent le cœur. Mon père est tellement aveuglé, tellement abusé, que, pour la première fois de sa vie, il a levé la main sur moi afin de m'arracher mon consentement. Il m'a battue, moi, sa seule, sa malheureuse enfant. Cueillez les fruits de cette violence, monsieur; traînez à l'autel votre esclave mourante ; emmenez-la dans votre demeure, dans la prison; mais ne vous étonnez pas si votre victime dépérit et meurt lentement sous vos yeux. Et alors, quand la pauvre fille qui, par compassion et par générosité, est venue vers vous, sera étendue sans vie devant vous, frappez-vous la poitrine et dites-vous : « Oui, je fus son bourreau et son meurtrier... » Voilà ma main, monsieur; la voilà.

Valentin la regarda en tremblant, mais ne bougea pas. Il semblait changé en pierre.

La jeune fille ne lui laissa pas le temps de maîtriser son émotion : elle marcha vers la porte de la chambre et murmura en s'en allant :

— Vous avez raison, monsieur, l'impitoyable fatalité commande l'alTreux sactifice. Je consens à notre mariage. Allez le dire à mon père.

Valentin demeura un instant comme atterré, puis il sortit vivement du salon et se dirigea vers la porte de la rue ; mais le fabricant d'huile lui barra tout à coup le chemin et lui demanda en riant:

— Eh bien, mon bon monsieur Stoop, où courez-vous ? La joie, peut-être? Vous êtes bien pâle ! Parlez, qui sera le fiancé : Casimir ou vous?

— Je n'en sais rien. Casimir probablement, balbutia le jeune homme, presque sans savoir te qu'il disait.

LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOLE

— Quoi ! s'écria M. Minnens, bouillant de colère, t'ilf aurait n'Iiisc'? .l'on aurai un (•(•up de sanjr.

— Non, non, elle a consenti.

— Kli hicn, alors, entre/; un vorre de vin vous remettra.

— Je suis trop ému, répondit Valenlin. La tète me tourne. J'ai besoin de repos. Laissez-moi aller, je vous plie.

El, en ncbevanl ces mots, il marclia en toute hàle vers la porte.

— Si c'est ainsi, je comprends votre agitation, grommela le fabricant. Reposez-vous un peu. Tout à l'heure j'irai chez vous pour causer du contrat; car nous n'allons pas laisser pousser l'herbe sur ce projet, n'est-ce |)as?

.Mais Valenlin avait déjà disparu et n'entendit pas ces ilerniers mots.

« Mon cher Henri,

» Il y a huit jours, je t'ai écrit que j'avais renoncé à mon inaria},'e avec Hélène, parce (|ue l'avenir de cette union contrainte me faisait reculer. En eîfet, la vie avec une femme qui ne voit dons son inari qu'un égoïste et un bourreau doit être un supplice. Et cependant aujourd'hui je viens le dire : C'est décidé, tout à fait décidé, je vais l'épouser.

» Ne m'accuse pas de faiblesse, je voudrais échapper à rel avenir menaranl, mais le devoir est inflexible.

» Hier est venue ici une femme (|ui nous a dit, en versani des larmes amères, (|u'elle a été la victime de la fausseté de Casimir. H en a rendu d'autres encore malheureuses.

«Cédant aux instances de la mère Minnrns, j'ai consenti à faire de nouveaux efforts auprès d'Hélène. Elle m'a reru avec la même froideur, et elle était coMvaiiMue que celte femme était payée par MMUS pour calomnier Casimir et le lui faire liair; quel inf-royable aveuglement!

» Elle est ensorcelée.

I» Après dru\ jours de vains efforls pf»ur ouvrir les yeux h Hélène, j'allais renouveler mon refus absolu; il me semblait qu'il n'y avait plus d'e.spoir. Je revenais d'une triste promenade dans les champs et me disposais à entrer chez M. Minnens pour lui déclarer que mon mariage avec sa fille était impossible et que, dt-s le lendemain, je quitterais Lisse^rhem.

» Dans ces disposilicuis, j'arrivai sur la place du vill.ij^e. J'y aperçus Casimir Sieenput ap|)uyé contre un arbre et me regardant insolemment avec un sourire ironique. Ce que son regard me disait (i,Lrea mon sang dans mes veines; mon indignation était lidle (jue, dominé par un senlimenl d'aversion, je baissai les yeux pour ne pas rencontrer son regard venimeux. Il Irioiuphail, le méchant! Son regard disait clairement (pie, malgré tous nos eiïoils, Hélène ne s'échapperait pas de ses (iicts, (ju'elle lui appartiendrait, quoi que nous pussions faire pour la défendre contre lui. Il se moquait de moi et me défiait. Son rire était celui d'un démon triomphant de la défaite d'une pauvre Ame. Peut-être eussé-je pu m'oublier, car ma colère furieuse me faisait m(uiler le sang au cerveau : mais heureusement, lorsque je relevai les yeux, Casimir avait disparu.

» Cette apparition, ce défi, me donnèrent tout à coup le courage qui m'avait manqué jusque-l<à.

« Non, non, Hélène ne pouvait pas tomber au pouvoir de ce trompeur. Quel(|ues instants plus tard, mon contrat de mariage était signé. Hélène a mis son nom à cAté du mien sans rien dire, avec une soumission muelle.

» Elle sent aussi que nous sommes tous dominés par une implacable fatalité.

» Pauvre Hélène? elle est toujours aveuglée par ce Casimir, je le sens bien ; son amour pour lui est aussi ard(ml que mon amour |>our elle. Aussi ne rimporlnnerai-je pas des témoignages de mon affection. Je me tairai et ne lui oiivrirai mon cœur (jue lorsfju'elle sera vaincue par les preuves de mon respect, de mon dévouement, de ma soumission absolue.

» Elle a dit que je voulais faire d'elle mon esclave. Je lui donnerai un esclave qui obéira à un signe de son <loigt, ()ui épiera un regard de ses yeux pour prévenir ses moindres désirs. Peut-être retrouverai-je ainsi avec le temps l'amie, la soe \ir que j'ai perdue. Et (jui sait? le cœur humaiu est si étrange !

» 11 y a des moments où je suis le jouet de rêves séduisants. Alors, mon coMir bal de joie, et le monde s'illumine pour moi d'une lumière éclatante. .Moi qui, depuis mon enlance, me crojais condamné à une vie triste et solitaire, je vais devenir l'époux d'une belle et pure jeune fille que j'osais aimer en secret d'un anmur qui ne devait finir qu'avec ma vie. De pareilles idées suKiraieul à me rendre fou di' bonheur. El cependant, mon ami, il y a d'autres moments où l'avenir me fait frémir, et oii j'envisage avec terreur lalTreuse existence dont elle me menace. Ces fmtomes me poursuivent sans cesse et me font soufTrir inutilement; car maintenant il n'y a plus à reculer. Si

LA FIANCEE DU MAITRE D'ÉCOLE

raa vie doit être malheureuse, je trouverai la force et le courage dans la conviction que Je ne pouvais échapper à celle destinée sans exposer Hélène au malheur, à la misère et peut-être au déslionneur. » 11 y a maintenant quatre jours que nous avons signé le contrat. Son père fait l'impossible pour hâter notre mariage. Dans un mois, je serai marié. » J'ai acheté à une heure de marche d'ici un bien de campagne. C'est un vieux petit château rebâti à la moderne, avec un vaste jardin et un parc plein de grands arbres. Hélène aime les fleurs : notre jardin en sera plein. Je ferai construire des serres et des volières. Nous aurons des chevaux et de belles voilures, une calèche surtout. Je meublerai ma maison de tous les petits objets de luxe qui peuvent plaire à une femme. Je veux pour elle être magnifique et même prodigue. Pourvu que je puisse lui arracher un sourire !

» Ne m'accuse pas d'imprévoyance. Je suis encouragé dans mes efforts par ses parents et par la tante Vleugels. Hs donnent à Hélène, en attendant qu'elle hérite d'eux, une pension annuelle de cinq mille francs, et ils mettent en même temps à ma disposition, pour m'installer, une somme égale à la moitié de ma fortune.

» Tu vois bien, Henri, que je suis assez riche pour entourer Hélène de tout le bien-être et de tout le luxe qui peuvent rendre une femme heureuse. Oh ! si elle consentait à l'être ! Si elle finissait par reconnaître que je suis devenu son époux, non par égoïsme, ni parce que je me croyais digne d'elle, mais par amour, par reconnaissance, par dévouement? Quel beau rêve, s'il pouvait durer ou se réaliser jamais ! Hélas ! hélas !

» JJlais je ne veux pas fermer ma lettre sur une plainte. Tu sauras en temps utile le jour de mon mariage. Je me flatte du doux espoir que tu viendras à Lisseghem pour faire connaissance à ma noce avec la compagne de ma vie. Ses parents t'inviteront également. Je t'en prie, ne me refuse pas le bonheur de te serrer la main en ce jour solen-. nel. J'ai tant de choses à te dire!

» Ton ami dévoué.

» VALENTIN STOOP. f>

Le 25 novembre 1858 devait être pour Lisseghem un jour solennel et joyeux, car la place du village était décorée avec beaucoup de luxe et de goût.

Les tilleuls étaient bien, dans cette saison avancée, dépouillés de leur verdure; mais les habitants avaient planté, depuis la maison de M. Minnens

jusqu'à l'église, une double rangée de sapins verts reliés entre eux par des bandes de calicot de diverses couleurs; à chaque arbre un écusson portait quatre vers composés par le fils du sacristain, ou bien ces seuls mots: « Vive Valentin Sloop! vive Hélène Minnens ! »

Aux maisons flottaient des bannières tricolores; il y avait même des couronnes de feuillage suspendues en travers de la rue, ou des guirlandes de fleurs artificielles. Partout on voyait les lettres V et H répétées sous deux mains entrelacées, emblème de l'amour conjugal.

Tout à coup les cloches commencèrent à sonner avec une force inusitée; le tonnerre de quatre ou cinq canons retentit derrière le cimetière.

La porte de l'église s'ouvrit au large et un flot d'hommes, de femmes et d'enfants reflua dans la rue, où ils se placèrent sur deux rangs, devant l'entrée du cimetière, pour jouir à leur aise du spectacle de cette riche et belle noce.

Sans doute le fabricant d'huile avait promis de donner à boire quelques tonneaux de bière dans les principaux cabarets, car on voyait un grand nombre de gens qui se frottaient les mains et qui criaient à pleins poumons pour mériter cette largesse.

La noce entra à l'église aux sons joyeux des cloches sonnant à toute volée, au milieu des murmures approbateurs et des félicitations bruyantes de la foule qui agitait ses casquettes et ses chapeaux.

Le cortège était superbe ; derrière les nouveaux mariés et leurs parents venaient la tante Vleugels, quelques autres membres de leur famille, le bourgmestre, le notaire et même le docteur, un petit homme gros et court, sur les lèvres duquel semblait stéréotypé un sourire étrange, quelque chose d'amical et d'amer à la fois.

La fiancée portait une couronne de fleurs d'oranger et une robe de salin blanc. Ce vêtement blanc et ondoyant, avec ses reflets d'argent, stupéfiait par sa richesse les femmes et les filles, dont l'œil suivait chaque pli, chaque mouvement de l'étoffe.

M. Sloop était vêtu, ainsi que l'exige un usage inexplicable, absolument de la même manière que pour un enterrement, c'est-à-dire tout en noir, avec une cravate blanche et des gants blancs.

Cette mise solennelle lui allait très bien et faisait paraître moins sensible la laideur de son visage.

Valentin était sorti de l'église avec sa femme à son bras, mais il sentait qu'elle était agitée d'un frisson nerveux, et qu'elle relirait son bras peu à peu et d'une façon presque imperceptible. Il n'osa pas la retenir et la laisser libre sans manifester aucune tristesse.

l\ FIA.NCKK 1)L MAliUE D'ÉCOLE.

A l'église, tout s'élait bien passô. Hélène avait prononcé le oïd d'une voix lerine, le cd'ur de Yalenlin avait liatlu despoir, el, devant l'autel du Seigneur, il avait rêvé qu'Hélène accepterait son sort avi'c- résignation et lui pardonnerait peut-être ce (ju'il avait l'ait pour son bien. Mais, â présent, (jutd aiïreux réveil ! Le seul contact du bras de son mari la taisait tressaillir, et, [«ut-élre, sans le savoir, |»ar un sentiment d'invincible aversion, elle s'éloignait de lui !

Un avait poussé de vives acclamations lorscjue les nouveaux mariés étaient sortis de l'église, mais à peine avaient-ils l'ait (pielques pas sur la place du \illagt', (|ue tout le bruit cessa, malgré les signes du fabricant d'Iiuile pour les faire recommencer, comme si quelque événement inattendu avait frappé tous les villageois de mutisme.

Les seuls mouvements qui indi(iuassent encore la joie publique, étaient les ondulations de la foule, chaciue fuis qu'elle se portait en avant du cortège pour voir encore une fois la mariée.

Quel()ne chose d'inexplicable fiappait donc tout le monde d'étonnement. Hélène était si paie, si alfreuseinent paie, que son viï«age se confondait avec la blancbeur de son voile et de sa robe. Elle marcbail les larmes aux \eux. On ne pouvait pas le voir, mais il y avait assurément des larmes dans son expression douloureuse et dans le frémissement de ses lèvres décolorées.

Valenlin n'était pas moins pâle. Cette première marque d'aversion après le mariage l'avait profondément effrayé. L'atlilnde de sa femme, tous les signes de sa résignation d<''Ses|)érée , la pensée qu'elle se considérait comme une victime el qu'il était resté pour elle un bourreau détesté, tout cela lui avait rempli le cœur d'angoisse. Plongé dans de douloureuses réllexions, il avait presipie |)er(lu la conscience de lui-même. Lui aus>i tenait la tète baissée et marchait d'un pas incertain.

Tous deux avaient l'air de g-'us qui ont escorté nn ami au cimetière, et (|ui pleurent la |ierle dune persorme chère. Ceux (|ni faisaient partie du cortège étaient gais el riants. Toutes ces hésitations el ces frayeurs apparentes des jeunes filles le jour de leur mariage, (jue signitient-elles? Le lendemain, elles sjnt déjà habituées à leur mmvel état, el elles se mo(|uenl de leur enfantillage de la veille. C'est ce que pensaient les gens de la noce, d'autant plus qu'iU allaient se mettre immédiatement à table, où les attendait un festin somptueux. Quelques verr'«> d'un vin généreux cl (|uel(|ue3 couplets en leur honneur auiaient bientôt déridé le front et délié la langue des mariés. Telle étail du moins l'opinion dit |)ère Minnens, rpii marchait derrière Valentin avec une expressmn de triomphe, en ges-

ticulant joyeusemeni, et ne se faisant i)as faute de le railler sur sa tarilurnité.

Lorsqu'on lui près de sa demeure, il cria à haute voix elen riant :

— A-t-on jamais vu un mari pareil, qui laisse courir sa femme comme si elle lui était incormue! (Ju'est-ce que cela signifie? Voulez-vous bien vite donner le bras à votre femme, comme il convient! Le monde pourrait croire que vous vous haïssez.

En disant ces mots, il prit le bras de sa fille et le passa sous celui de Valentin. Aucun des deux n'osa résister, et ils entrèrent ainsi dans la maison aux applaudissements de la foule et du père triomphanl.

— A table, à table, mes amis! s'écria celui-ci; il n'y a pas un instant à perdre. M. et madame Slooj) doivent partir à cin(| heures pour prentlrc à Courirai le train de Paiis, et il y a à manger pour toute une journée entière. Tenez, voilà la soupe; à table!

Valenlin conduisit sa femme à la place d'honneur, où deux fauteuils étaient i)lacés pour elle et pour lui. Alors, il crut pouvoir rompre le silence et dit :

— Allons, ma chère Hélène, |»renez un jieu de courage, asseyez-vous. Vous avez besoin de repos, n'est-ce pas!

Ces mots : « Ma chère Hélène » (juc Valentin avait, sans le vouloir, prononcés d'un ton de protection, comme un mari, agitèrent vivement la pauvre fiancée. Une teinte bleue se mêla à la pâleur de son visage, et elle se laissa tornber, presque défaillante, sur son fauteuil, en poussant un cri d'angoisse. Tout le monde l'entoura pour lui demander si elle se sentait indisposée. Sa mère lui |)iil la main, prêle à pleurer; mais Hélène, par un pénible effort, |iarvint à se maîtriser, et murnmra :

— Ne sois pas inquiète, chère mère, ce sont les nerfs; cela va se passer.

Mais, en levant la tète, elle rencontra le regard triste de Valenlin qui l'implorait avec des yeux pleins d'anmur. Elle retomba sans force contre le dossier île son fauteuil, et se mit à trembler et à frissonner comme une personne en proie à une violente atta(|ue de nerfs.

Le docteur lui làla le pouls, secoua la tête dun air mécontent, et dit :

— .Mes amis, c'est plus grave (|ue nou< ne pensions. Non pas (lu'il puisse en résulter des suites sérieuses, mais pour le moment madame Stoop a besoin d'un repos absolu. Elle doit se coucher pendant une heure ou deux.

A ces mots, le fabricant d'huile se fâcha et frappa du pied avec impatience. Mais le docteur lui conj)a la parole.

LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOLE

Valcntin s'élança pour raider. (l'oge 24.)

— Non, non, monsieur Minnens, pas de colère. Votre fille est malade, et, comme père, vous devez avoir pitié d'elle. Elle souffre : une pareille fièvre nerveuse est très douloureuse chez les femmes. Or, je suis médecin, et, que vous y consentiez ou non, madame Stoop doit prendre du repos.

— Eh bien alors, qu'on l'assiste au moins. Vous êtes là hésitant comme un homme qui ne sait oi'i donner la tèle. Donnez-lui le bras, M. Stoop, et conduisez-la à sa chambre. C'est votre affaire maintenant. Peut-être, si vous aviez montré un peu plus de courage...

Valentin fit un pas en avant pour suivre le conseil un peu brutal de son beau-père; mais Hélène, par un mouvement d'inquiétude, avait pris le bras de sa mère et celui du docteur. Elle se leva en chancelant, et monta péniblement l'escalier, suivie de la tante Vleugels, de son père, de Valentin et de quelques autres membres de la famille. Le doc-

teur voulait la mener à son lit : mais elle dégagea son bras et se jeta sur un sofa en répondant d'une voix étouffée :

— Non, non, pas sur mon lit; je suis bien ici. Pour l'amour de Dieu, laissez-moi en paix, laissez-moi respirer.

Et, comme Valentin murmurait quelques paroles d'encouragement, elle jeta autour d'elle un re gard suppliant.

— Je vous en prie, soupira-t-elle, faites silence autour de moi; par pitié, ne parlez pas. Ces voix m'irritent les nerfs. Descendez tous, et laisse z-m.oi seule.

Sur l'ordre du docteur, qui donna raison à la malade, et sur les instances du père, qui ne voulait pas laisser refroidir le dîner, tout le monde sortit, excepté le docteur, la mère, la tante et Valentin.

Hélène avait fermé les yeux et appuyé sa tète contre le dossier du canapé; ses nerfs paraissaient

LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOI.E

se laliiier, car elle n'élait plus ajçitée ([iic par de rari's IVi>S(>iis.

Le (ioclt'ur lil roinaniuor à voix basse (jue laccl'S élail sans doute passé et que la malade serait bieiilôt rétablie. II ne lui fallait qu'un peu de repos.

On se tint donc tran(iuille, et personne ne dit mot. La tante Vleugcls descenilit pour rassurer les convives, et ne larda pas à remonter.

Knlin Hélène rouvrit les yeux et regarda sa mère sans rien dire. Celle-ci s'approclia, lui i)ril la main et l'encouragea doucement par de consolantes paroles. Le docteur el la tante Vleugels, de leur côté, essayèrent de la convaincre que l'agitation de ses nerfs serait bientôt calmée et qu'elle ne ressentirait plus rien de cette petite indisposition.

Valenlin hésita longtemps, il ne savait que faire, ni comment se conduire; lui seul, le mari, n'osait approcher de sa femme. Elle paraissait accepter avec reconnaissance les consolations des autres; mais, s'il lui parlait, sa voix ne la ferait-elle pas retomber dans une nouvelle attaque? Cependant, il ne pouvait rester immobile et en apparence insensible. La mère Minnens et la tante le regardaient d'un air de reproche et leurs yeux l'appelaient auprès de sa femme.

Il s'approcha, le cœur battant, et murmura d'une voix à peine intelligible :

— Le ciel soit loué, Hélène, de vous avoir délivrée de cette affreuse indisposition !... Prenez courage, ma chère, tantôt vous pourrez descendre et recevoir les félicitations de nos amis.

Ce (ju'il craignait, et pis encore, se réalisa îi l'instant. Le seul son de sa voix avait fait courir des tressaillements sur les lèvres et les joues de la malade; mais, au mot de fi-licitations, un rire amer contracta sa bouche, ses pieds et ses mains s'agitèrent par secousses violentes, comme si ses nerfs se tendaient tout à coup.

La mère et la tante levèrent les bras an ciel en poussant un cri d'an.L;oisse. Valenlin recula de quelques pas, cacha sa ligure dans ses mains et se mit à pleurer.

Le docteur im|tosa silence aux deux femmes et 3'eiïoria de les convaincre qu'elles s'alarmaient à tort. Il ôla à Hélène sa couronne nuptiale et lui mouilla le visage avec de l'eau fraîche. Elle essaya d'écarter ses mains, mais il était facile de voir que ses mouvements n'obéissaient pins à sa volonté.

Le médecin travailla longtemps en vain pour triompher de l'attaque de nerfs; le mal empirait de |)lus en plus.

Le vieux praticien sembla même s'ellrayer, en vovant tout à coup une rougtur ardente m(»nter au front de la malade, et en sentant son pouls s'accélérer avec une vitesse extraordinaire.

Il se leva, tourna la clef de la porte dans la serrure et la mit dans sa poche. Puis il dit à voix basse aux deux femmes qui le regarilaient en trendjiant : — Soyez raisonnables et prenez courage, l'as d'hésitation. Donnez-moi des linges, un mouchoir, un bassin. 11 faut (jue je saigne madame. Silence, pour l'amour de Dieu ! Cela ne signifie rien el cela la guérira. C'est fini en un instant.

La mère Minnens eût sans doute rempli la chandjre du bruil^de ses plaintes, si le docteur ne l'avait pour ainsi dire réduite au silence et forcée de lui donner les linges dont il avait besoin.

Qui donc l'assisterait dans celte opération? Il se tourna vers le marié; mais en le voyant pleurer à chaudes larmes, il le laissa trancjuille el invoqua l'aide de la tante Yleugels. On couvrit Hélène d'un drap de lit pour ne pas tacher sa belle robe; le docteur lui ouvrit la veine, et le sang jaillit dans le bassin que tenait la tante VIeugels.

Valenlin, (|ui jusqu'à ce moment, plongé dans une immense douleur, n'avait pas eu conscience de ce qu'on faisait, fut tiré de son abattement par un cri perdant de la mère Minnens; il tourna les yeux vers Hélène et vit le sang qui coulait dans le bassin, le sang de sa fiancée; sa jjrédiction allaitelle donc s'accomplir, et n'avait-il épousé qu'un cadavre ?

II tomba sur un fauteuil cl cacha son visage dans ses mains.

Le docteur eut bientôt bandé la piqûre. Hélène paraissait éi)uiséc, mais fort lran(|uille el probablement délivrée de son attaque de nerfs. .Aidé de la mère cl de la tante, le docteur la porta sur sou lit, arrangea les oreillers sous sa tête, jeta uw drap sur elle, el recommanda le silence le plus absolu.

Au bout d(! queb|ncs minutes, on fra|q)a à la porte. Le docteur ouvrit après avoir caché tout ce qui avait servi à la saignée.

Le fabricant d'huile, déjà un peu animé par le vin, entra el demanda :

— Eh bien, comment cela va-l-il ici? N'est-ce pas encore fini ?

- Cela va mieux; Hélène repose, répondit la tante VIeugels.

— Ah va! descende/ donc tous pour vider un verre à la santé de.s nouveaux mariés. Ine belle noce, vraiment! On se croirait à un enterrement. — Et vous, mon beau-fils, allez-vous continuer à geindre pour une bagatelle qui sera passée tout à l'heure? Le beau marié qui, le jour de ses noces, oublie de boire et de manger !

Il se disposait à continuer sur ce ton, mais sa femme, indigm-e de ces plaisanteries en un pareil moment, lui fciina la bouche et le poussa hors île la chambre.

nuelte nouvelle annonra-l-il a ses convives en

LA FIANCÉE DU MAITIiE D'ÉCOLE.

redescendant? On nesaif, mais peu à peu le bruit redoubla dans la salle à manger, et, quelques lioures plus tard, le son des voix, le bruit des chansons, montaient distinctement jusqu'au premier étage. ÉtratKe et tiistc jour de noces pour le pauvre Valentin ! La nuit — sa |)remière nuit de noces — le trouva assis avec madame Minnens auprès du lit d'Hélène, tous deux pleurant et le cœur brisé, quoique la malade fût mieux et parût reposer tranquillement.

« Lisseghcm, le 25 mars 1859.

» Mon cher Henri,

» Depuis que je t'ai annoncé avec une certaine joie que ma femme Hélène n'est plus alitée, j'ai pris plus d'une fois la plume pour l'écrire, mais chaque fois le découragement m'a vaincu. Je suis honteux de t'ennuyer ou plutôt de t'attrister sans cesse par mes plaintes désespérées, car je ne doute pas que tu ne prennes une part très vive à mes souffrances.

» H y a des situations affreuses, sans issue, si fatales et si irrévocables, qu'elles anéantissent même en nous le besoin d'épanchement. Ce besoin, je l'éprouve de nouveau et je veux te confier le terrible supplice auquel je suis condamné. Si tu crois que j'ai été imprudent, excuse-moi : si tu me trouves coupable, pardonne-moi; si réellement j'ai erré, je l'expie amèrement.

» Voilà plus de trois mois que je t'ai écrit. Depuis, je suis allé avec ma femme habiter notre petit château. Quelle vie ! C'est la nuit, une nuit éternelle...

» Hélène va et vient comme une ombre; elle ne parle pas, et, si par hasard elle répond, lorsque je m'enhardis à lui parler, c'est d'une façon si brève et si laconique, qu'on dirait que parler lui fait mal.

» Cependant elle est douce et patiente, polie et amicale en apparence; mais elle me fuit, et jamais je ne puis l'approcher sans la chercher et la surprendre. Mais alors, hélas ! un poignard me perce le cœur. Dès qu'elle entend le son de ma voix, dès que le bruit de mes pas lui révèle mon approche, ce même frisson nerveux l'agite tout entière. Lorsque parfois elle rencontre mon regard sans s'y attendre, ses yeux se remplissent d'effroi et d'horreur, comme à l'aspect d'une affreuse apparition. Elle erre dans les chambres du château et dans les allées du parc comme un fantôme, comme

une âme en peine. Elle pleure et soupire en secret; elle devient chaque jour plus maigre- et plus pâle.

» Rien, rien au monde ne paraît assez, puissant pour l'arrêter sur le chemin fatal qui finit au cimetière. 0 mon Dieu, fortifiez-moi, éclairez mon pauvre esprit; inspirez-moi, indiquez-moi le moyen de la défendre contre cette terrible fin ! Oui, oui, Henri, elle mourra, parce qu'elle se sent liée à cet homme disgracié qu'elle hait de toutes les forces de son âme. Et moi, insensé, qui espérais par mille preuves de soumission, de dévouement et d'amour, obtenir au moins d'elle indulgence et pardon ! Tous mes efforts ont échoué ; bien plus, j'ai acquis la conviction que tous mes actes, au lieu de la fléchir, ne font «[ue l'aflliger et l'irriter davantage. J'ai fait construire une grande serre où j'ai rassemblé mille fleurs et plantes rares, j'y ai fait un rocher d'où tombe sans cesse une eau vive. Des poissons rouges qui viennent manger dans la main nagent entre les pierres moussues. Sous un dais de grenadille grimpante, un banc de mousse invite au repos. J'ai été l'architecte et le jardinier de ce petit paradis, dans l'espoir qu'Hélène prendrait quelque plaisir à s'y asseoir.

» Hélas ! elle ne veut pas aller dans la serre, sous prétexte que la chaleur et les parfums des fleurs lui attaquent les nerfs. Mais je vois bien ce que c'est : j'ai respiré dans cet air, j'ai touché ces fleurs, j'ai construit ce palais enchanté, moi, l'être détesté !

» Quand elle était jeune fille, elle avait un plaisir extrême à se promener en voiture ouvcr'e. J'en ai acheté une avec deux beaux chevaux. Elle n'a pas encore voulu y mettre le pied; elle ne peut plus supporter les cahots d'une voiture, dit-elle. Je lui envoie, sans qu'elle le sache, des malades et des pauvres, et je l'engage à les assister et à les consoler : mais elle se contente de faire distribuer des aumônes par une servante.

» Ah ! je le vois bien, elle ne prend plaisir à rien. Elle aspire après l'heure de la délivrance, et, comme la tombe brise tous les liens, elle veut vivre comme une morte pour hâter l'instant souhaité. Dans la pièce où elle se tient souvent, elle baisse tous les rideaux et rend tout si sombre autour d'elle, que les yeux ont peine à s'habituer à cette demi-obscurité. Elle fuit toute clarté, elle hait tout bruit. Les domestiques connaissent ses désirs et y obéissent. Moi-même, je n'ose plus parler haut. Notre demeure est comme une caverne habitée par des spectres muets.

» Dans les commencements, ses parents venaient nous voir souvent avec son père, qui se moquait de son incompréhensible tristesse; elle était aussi silencieuse qu'avec moi. Mais avec sa mère, quand elles sont absolument seules, elle montre un peu

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I A l'IANCÉi: l»r MAITIIE DÉCuLE.

plus (le conliaiice; à chacun elle donne pour explicalion (ju'elle se sent très malade et que sa condiiile n'est (jue la conséquence de son all'eclion nerveuse.

•> Si je Ireniide en présence d'Hélène cdinnie un enfant crainlif, je nie suis du moins senti un peu de courage pour repousser les railleries grossières et les injustes reproches de son |>ère. Un jour, je lui ai fait conipremlre (|ue ma patience était à bout el que je ne voulais pas être plus longtemps l'objet de ses grossièretés.

« Depuis lors, il n'est pas revenu, et j'en remercie le ciel. Cela m'ennuie affreusement de m'eiitendre acruser sans cesse de lAcheté, et d'entendre constamment des menaces de violence contre Hélène, pour vaincre son prétendu entêtement.

» Peut-être me taxeras-lu aussi de lâcheté. Ouelquefois je doute moi-même si ma faiblesse n'est pas la cause de ce qui arrive. Mais, Henri, ([ui serait assez cruel pour adresser une parole dure à ce pauvre agneau, assez inhumain pour maltraiter cet ange? Oui, c'est un ange. Elle est aussi malheuieuse que moi, et jamais une plainte, jamais un reproche, rien.

» Une autre raison me relient et fait de moi son esclave timide. Je croyais, avant mon mariage, l'aimer avec toute la puissance dont le cieur humain est capable. Quelle erreur! Maintenant je l'aime mille fois plus, à tel point que je me laisserais volontiers couper la uiain pour un seul de ses doux sourires.

» El la voir mourir! Sentir en mon cœur la soif d'un amour partagé, et vivre à ses cotés avec la certitude que je suis son bourreau et son meurtrier!

H Pourquoi Dieu m'a-t-il donné la fortune qui m'a conduit là? Ktail-ce une malédiction? Moi, moi, le meurtrier d'Hélène ! Mon ami, comprendstu toute l'horreur d'un pareil sort? Si l'homme pouvait se débarrasser <le la vie avant que Dieu i'appf^lle, avec quelle joie je briserais ce nœud conjugal, sous lequel la mort creuse deux tombes! Ah ! si elle retrouvait la liberté, si elle ne se savait plus liée à un être détesté, comme elle se guérirait vite? Mais comment? Elle est condamnée, elle doit souffrir ainsi que moi, jusipi'à ce que son Ame s(.il délivrée, — elle l'a dit, — jusqu'à c« f|ue son bourreau la voie étendue sans vie et se dise : * C'est moi qui l'ai tuée. »

» Mes sens s'égarent. Il faut que je rejirennj haleine el que je me calme. Tu crois que mon imnginati'in s'égare, que j'exagère beaucoup, qu'Hélène souffre d'un mal nerveux el (jue je me figure à tort qu'elle me hait. Je me suis aussi flatté pendant quelque temps dr cet espoir. Mais, deux circonstances ont fait tomber le bandeau de mes

yeux. Casimir Steenpul a épousé une femme de mauvaise réputation, ([ui a hérité récemment d'une certaine fortune. 11 a eu l'insolence de nous envoyer une lettre de faire pari. Lorsque celle surprenante nouvelle m'arriva, j'espérais un momenl qu'elle pourrait contribuera la guérison d'Hélène. Je pensais que son amour aveugle pour Casimir était la source île sa haine contre moi et de sa tristesse. Pour m'assurer de l'ellel de celte nouvelle sur elle, je posai la lettre ouverte sur la table d'une chambre «ju'elle traverse souvent, et je restai à l'extérieur, caché derrière une fenêtre, |iour l'observer. Elle allait éclater en larmes, sans doute, peut-être s'évanouir, mais celle émotion pouvait exercer une influence salutaire sur sa guérison.

» Comme je me trompais! Hélène s'approcha de la table, en effet, de ce même pas lent et sans force ()ui lui est devenu particulier. Elle prit la lettre, la lut, la leplara sur la table, et s'éloigna avec un léger sourire. Elle ne donna pas d'autre signe d'émotion. Elle ne dit pas un mol de celle nouvelle, el il ne s'est fait aucun changement dans son état ni dans sa manière-(['êlre.

» IClle ne regrette même plus Casimir Steenpul; tout est mort en elle, excepté son aversion pour moi. En pourrais-je douter? Elle a écrit son airêl el le mien de sa propre main. Un jour que j'entrais dans les appartements sombres el solitaires du château, et que je me creusais la tête pour inventer (juelque ciiose qui pût la consoler ou la ranimer, je remarquai sur le plancher quelques petits morceaux de papier déchirés que je n'y avais pas jetés. Elle seule pouvait l'avoir fait. Je ramassai les morceaux de papier, el le mol ludviagt' que je vis écrit sur l'un d'eux de la main de ma femme excita tellement ma curiosité, que je rassemblai soigneusement tons les autres petits morceaux et m'enfermai dans ma chambre pour les rapprocher. Ce que j'y lus c'était les paroles que j'avais dites moimême à Hélène, el (lu'clle avail gravées dans sa mémoire comme la vérité fatale sous le poids de laquelle nous devions succomber tous deux : c {]i\ mariage sans amour est un jardin sans soleil, où les fleurs du c(r.'ur doivent mourir faute d'air. * Un niariage sans amour! Qu'est-ce que l'absence d'amour, là où il n'est pas même permis de songer à l'indifférence? N'est-ce pas la haine? Et devoir vivre ainsi! La voir dépérir sous mes yeux comme une fleur rongée par un ver mortel. Savoir que mon regard, que ma voix, que ma présence la tuent! el ne pouvoir mourir pour la sauver, pour briser sa chaîne d'esclavage. Et l'aimer d'un amour insensé!

* .Mon bon ami, si je ne l'écris plus aprè< auj<»urd'hui. pense (pic c'est que mon sort s'accomplit

LA FIANCÉE DU >IAITRE D'ÉCOLE

avec une impitoyable régularité, parce que j'ai perdu tout mon courage, parce qu'elle est déjà morte à mes yeux, et que cette affreuse conviction me rend indifîérent à la vie et même à la fidèle amitié. Adieu.

» Ton malheureux ami,

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