VALENT1N STOOP
Hélène était assise dans son fauteuil sous une des hautes fenêtres du château. Quoique les rideaux fussent baissés et fermés avec soin, le salon était assez éclairé, parce que le soleil du matin tombait d'aplomb sur la fenêtre et que sa lumière traversait l'étoffe des stores.
Le chagrin et la maladie avaient rendu la pauvre Hélène presque méconnaissable. De la charmante jeune fille, brillante de jeunesse et de santé, il ne restait rien qu'une pauvre créature maigre, pâle et languissante, dont les mouvements lents et sans force devaient faire croire à une mort plus ou moins prompte, mais inévitable.
A peine voyait-on encore une vivacité maladive dans ses yeux bleus, qui semblaient nager dans un cristal brillant, absolument comme des perles. On eût dit que le globe de ses yeux était devenu transparent, et que son regard fixe rayonnait des profondeurs de son cerveau.
Pendant qu'elle était ainsi immobile, son cerveau travaillait sans doute, car de temps en temps un soupir soulevait sa poitrine et elle secouait la tête avec découragement.
Un mouchoir blanc était posé sur ses genoux, et ses doigts le pliaient nonchalamment, tandis que ses idées étaient ailleurs. Puis, elle le lâchait, pour recommencer un instant après, sans en avoir conscience, comme un enfant débile dont l'esprit est trop faible pour prêter pendant quelque temps son attention à une chose.
Il y avait déjà longtemps qu'elle était plongée dans ces tristes rêveries, lorsque soudain un étrange fiùsson parcourut ses membres.
Elle se leva comme en sursaut, prêta l'oreille et écouta avec effroi un bruit à peine perceptible.
Sa crainte parut se confirmer, car elle se mit à trembler et leva les yeux au ciel. Une plainte, un seul mot, tomba de ses lèvres :
— Lui!
Elle se laissa retomber sur sa chaise, baissa profondément la tête, et fixa les yeux au sol, comme pour se soustraire à une apparition redoutée.
La porte s'ouvrit tout doucement et un homme
entra sur la pointe des pieds. Après avoir fait deux ou trois pas, il s'arrêta et regarda Hélène avec l'expression d'une profonde pitié ef d'une grande tristesse. Cet homme était Yalentin Stoop. Lui aussi paraissait maigre et malade; on eût dit qu'il s'était passé bien des années depuis son mariage, tant ces quelques mois d'une vie sombre et sans espoir l'avaient vieilli.
Fletenu par une crainte insurmontable, il fit en hésitant quelques pas de plus. Il était évident que ce n'était pas sans intention qu'il était entré dans cette pièce, car les mouvements de sa tête et l'expression de ses yeux disaient qu'il s'encourageait lui-même à un nouvel effort.
Ce qui le frappait ainsi d'irrésolution, c'était l'attitude et les tressaillements nerveux de sa femme. Elle l'avait donc entendu venir, malgré les précautions qu'il avait prises pour ne pas faire de bruit. Son approche lui inspirait la crainte et l'horreur.
Mais ne le savait-il pas d'avance, et n'était-ce pas toujours ainsi? Il avait résolu malgré ces signes d'aversion, de lui parler longuement. Il avait respecté assez longtemps l'isolement et le silence de sa femme. Peut-être, avec un peu de hardiesse, pourrait-il provoquer une explication franche, et qui sait si ce n'était pas le moyen de la tirer de sa secrète et mortelle tristesse? Par amour, par compassion pour elle, il fallait l'essayer, si pénible que fût l'idée de la tourmenter encore.
Ces réflexions lui donnèrent la force de s'approcher de la malade.
Arrivé auprès d'elle il dit d'un ton craintif :
— Hélène, ne tremblez pas ainsi. Je ne suis pas venu pour vous dire quelque chose de désagréable. La douleur de vous voir malade, le sentiment du devoir qui me prescrit d'essayer quelque chose, et ma conscience qui me reproche de vous laisser languir lâchement !... JNon, je ne viens pas vers vous, poussé par une pensée égoïste. La pitié, l'am... l'inquiétude... Maîtrisez votre agitation, je neveux pas vous causer de chagrin. Allons, Hélène, consentez pour un moment à ce sacrifice douloureux, mais nécessaire. Laissez-moi vous parler : soyez miséricordieuse, c'est une grâce, un bienfait que j'implore de vous. Puis-je espérer que vous m'écouterez avec patience et avec un peu d'indulgence?
— 0 mon Dieu, que je suis malade ! soupira Hélène. Ma tète tourne ; je vous écouterai, mais, pour l'amour de Dieu, monsieur, parlez bas !
Il y avait dans le son de sa voix quelque chose de pénible qui attestait une résignation sans espoir, mais il semblait que l'agitation de ses nerfs avait cessé. Valentin prit courage et dit aussi doucement que possible :
— Hélène! chère Hélène! c'est donc décidé. Il n'y a rien à y faire? Vous restez sans pitié pour
LA FIANCÉE DU MAITRK D'ÉCOLE
vous-nirmo el pour les autros! Vous abrégez votre vie el marchez à pas rapides vers le lerribie but (le votre tristesse. Vous le savez, mais vous vous plaisez à cetle aiïrcuse certilude; vous voulez mourir ! non pas parce qu'on vous cause volontairement une souffrance quelconque, mais pour vous venger de celui que vous sui)pose/. capable d'un fol orgueil et d'un égoïsine cruel !
— Me venger? murmura Hélène; que Dieu, (jui lit dans mon cœur déchiré, vous ôte ces injustes idées.
— Peut-être me trompé-je, llélrne. Vous êtes si bonne, si généreuse! L'amour de la vengeance est un sentiment qui doit vous être étraii.uer, mais la haine? Ne le niez |)as : ce (jui vous fait dépérir ainsi sans espoir, c'est de vous savoir enchaînée à jamais à un homme qui ne vous insj)ire que de l'aversion; c'est (jue vous croyez qu'une misérable fortune a rendu le pauvre maître d'école ingrat et égoïste, et (|u'il a accepté votre main par intérêt et par amour de lui-même. Valenlin est cependant resté ce (|ue le pauvre maître d'école était pour sa généreuse bienfaitrice : un homme qui se reconnaît indigne de vous et qui donnerait volontiers sa vie pour vous épaignerun moment de chagrin. Ne secouez pas la tête, Hélène... Qu'ai-je l'ail, depuis que le mariage m'a donné sur vous des droits que le monde considère comme sacrés ? Ne vous ai-je pas respectée en tout, même dans l'élernelle tristesse qui vous fait mourir lentement sous mes yeux? Tous mes vœux, toutes mes pensées, toute ma vie, ne tendent-ils pas à trouver (|uelque chose qui vous puisse consoler et faire revivre? Au lieu de commander Comme je le pouvais, n'ai-je pas obéi au moindre regard de vos yeux? Est-ce la conduite d'un mari égoïste, ou d'un esclave respectueux et dévoué?
— (Jue vous êtes cruel pour moi, monsieur ! dit Hélène, d'un ton plaintif. Vous vous trompez, je ne vous hais point, je vous suis reconnaissante, sincèrement reconnaissante, je suis sensible à votre générosité... Mais, ayez pitié d'une pauvre femme dont la volonté est anéantie par ses nerfs,
— Sans doute, je suis cruel... en ce moment du moins, poursuivit Valenlin, car je sais el je vois, Hélène, combien ma seule présence vous fait souffrir. .Mais je ne puis pins reculer, je dois obéir à un inflexible devoir. Vous ne croyez pas que j'ai accepté votre main par pur dévouement. Voilà la source de votre aversion et de mon im|)nissance à lutter contre votre mal. Avouez-le, Hélène, vous pensez qu'un sentiment caché m'a aveuglé, n'estce pas? c'est là ce que votre ceur ne peut p.irdoiiner.
Klle fixa sur lui un regard étonné, comme si elle l'accusait de fausseté ou de dissimulation.
— Ah! Hélène, dit-il avec ufl accent de désespoir, je ne puis nier ce que j'ai osé vous dire moimême un jour, une seule fois. .Mais, s'il en est ainsi, l'amour (|ui grandit dans notre cœur, à notre insu, est-il un si granil crime, qu'il doive être ex- |tié par la mort de deux personnes?
— De deux personnes? répéta Hélène.
— Comment en serait-il autrement? reprit Valenlin, d'un ton tristement railleur. Je vous vois périr sous mes yeux; cluniue jour, je mesure le progrès du mal terrible qui doit vous emporter. Cette affreuse cerlitutle, mon impuissance à vous sauver, à chasser l'horrible spectre qui se tienl à vos côtés; la tombe béante sons vos pas; cette perpélnelle terreur, ces rêves alfreux dans des nuits sans sommeil... Ah ! si vous regardiez d'un œil attentif le malheureux objet de votre aversion, vous remarqueriez que ses cheveux ont grisonné et que l'inquiétude a creusé des rides profondes dans son visage amaigri.
Hélène, attendrie par le son de sa voix el effrayée par ses paroles, le regarda. Elle leva vers lui ses mains sujtpliantes, et soupira :
— Pitié ! pardon ! ne devenez pas malade : je vous en supplie, n'ajoutez pas celle peine à mes soulTiances.
— Merci, merci, Hélène, de celte bonne parole, s'écria Valenlin, dans les yeux duquel le bonheur alluma une étincelle. Je me serais trompé? Ciel ! si je pouvais res|)érer. Vous ne me baissez pas assez pour me laisser mourir sans compassion. .Mais <iuellc est donc l'impénélrable cause de v;)tre dépérissement ?... Non, Hélène, soyez forte, maîtrisez vos nerfs, «r Ne devenez pas malade, » avezvous dit. Il faut si peu de chose |)Our me guérir; un sourire de vos lèvres, non pas un sourire à mon adresse, mais un sim|)le signe de courage, serait pour mon cœur un baume bienfaisant, une source d'espoir, une lumière salutaire. Mes paroles vous agitent. Je paile trop haut, n'est-ce pas? Je me tairai; je vous laisserai reposer un peu.
La malade avait courbé la tête plus profondément encore. De temps en tCM)i)s, des frissons |ires(|i!e imperceptibles |)arcouraient ses membres.
Valenlin é|)iail ces signes menaçants avec une attention ini|uièie. Lorsqu'il pensa <|u'clle était redevenue plus calme, il reprit :
— Ne craignez rien, Hélène, je ne veux rien demander pour moi-même. S'il le faut, je vous épargnerai rclij:ieusemcnl le dé-sagrément de ma présence. Pf»nr tonte récompense, jo ne vous demande qu'uni' promesse.
— L'ne promesse.
— Oui, Hélène. Si jusqu'à présent vous m'avez rencontré troj» souvent sur vos pas, si j'ai paru vous chercher el vous suivre comme un espion.
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c'était parce que l'inquiétude cl le chagrin de vous savoir malade et malheureuse ne mo laissaient point de repos et me poussaient malgré moi aux lieux où j'espérais vous voir, ne fût-ce que de loin. Mais sortez de votre tristesse, consentez à vous distraire un peu, fuyez cet isolement perpétuel, et je me tiendrai éloigné de vous, et j'attendrai courageusement la nouvelle de votre rétablissement. Il ne fait pas encore bon dehors, mais dans la serre il y a tant et de si belles fleurs ! Pourquoi ne vous promèneriez-vous pas un peu dans cette douce atmosphère, vous qui avez toujours aimé les beautés de la nature? Hélène, promettez-moi que vous l'essayerez. Je ne vous en demande pas davantage. Cela me rendrait si heureux! Puis-je espérer que vous ne me refuserez pas cette faveur?
— Vous désirez que j'aille dans la serre ? dit la malade en hésitant.
— Je vous en conjure, Hélène, pour votre propre bien.
— J'irai, monsieur.
— Vous irez? s'écria Valentin, comme s'il ne pouvait croire à la sincérité de cette promesse.
— Oui, j'essayerai si mes nerfs peuvent le supporter.
— Quand, Hélène ?
— Dès que je me sentirai assez forte.
— Cette semaine?
— Aujourd'hui si je puis.
— n fait si beau ce matin ! le soleil donne sur la serre, Hélène. Cette douce chaleur de printemps fait revivre.
— Eh bien, je vous prouverai que je suis de bonne volonté. Laissez-moi seule quelques instants. J'irai dans une demi-heure.
— Merci, merci. Dieu soit loué ! murmura Valentin, qui s'empressa de sortir.
Il entra dans une autre pièce, souriant et tout ranimé, y prit un coussin de velours rouge sur un sofa, et le porta dans la serre, où il le déposa sur le banc sous le berceau de grenadille.
Alors il parcourut la serre en tous sens et rassembla un grand nombre de fleurs devant le berceau, nies rangea d'après leur taille, en assortissant les couleurs, en formaunesorted'aniphithécàtre qu'Hélène pût embrasser d'un seul coup d'œil lorsqu'elle serait assise sur le banc. La sueur lui coulait du front. Il s'éloigna et contempla son ouvrage comme un artiste qui veut juger du mérite de son tableau.
Mais le pauvre Valentin était si heureux, qu'il levait constamment les yeux au ciel pour remercier Dieu.
Après avoir contemplé son massif de fleurs une dernière fois, il fit un signe d'approbation et murmura en tirant sa montre :
— C'est bien ainsi, cela lui fera plaisir de voir toutes CCS richesses réunies. Encore un f|uart d'heure. Ah ! c'est comme un rêve. Me serais-je Irompé, en effet? Elle ne me haïssait pas? Peutêtre ce sentiment diminue-t-il en elle; peut-être le temps l'étoufl'era-t-il tout à fait. Non, pas trop d'espoir; la désillusion pourrait m'être mortelle. Mais, quoi qu'il en soit, acceptons la joie du moment. Puisse Hélène guérir de son mal !
Il jeta un coup d'œil sur le berceau ; une nouvelle idée surgit dans son esprit. En murmurant des paroles joyeuses il courut deux fois au fond de la serre, et en rapporta deux grands mimosas, qu'il posa des deux côtés du berceau. H était heureux, ses yeux étincelaient. En efl'et, les deux mimosas, avec leurs magnifiques fleurs, d'un jaune velouté, ne pouvaient manquer d'attirer l'attention d'Hélène, et peut-être de faire naître un sourire sur ses lèvres.
Il était encore occupé à ranger les deux caisses où croissaient les jeunes arbres, lorsque soudain la porte de la serre s'ouvrit, et Hélène entra.
Valentin, surpris avant l'heure fixée, se rappela les conditions qu'il avait mises lui-même à la promesse de sa femme. 11 la salua sans rien dire et se disposait à sortir par une autre porte; mais à sa grandejoie, un signe d'Hélène le retint.
La malade s'approcha du berceau et s'assit sur le coussin. Elle paraissait un peu ranimée; du moins, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur le beau massif de fleurs, un sourire fugitif effleura ses lèvres.
— Vous permettez que je reste ici avec vous? murmura Valentin à la fois étonné et craintif.
— Et qui me dirait le nom de toutes ces belles fleurs?
— Quoi ! vous voulez que je parle, que j'épanche tout l'enthousiasme que m'inspirent ces enfants de la nature que j'ai élevés, soignés, caressés, dans l'espoir, Hélène, que vous...
— Soyez calme, je vous en supplie, monsieur. Dites-moi, sans agitation, quel est le nom de ces jolies petites fleurs qui sont là, au pied des azalées. Ce sont des bruyères étrangères, n'est-ce pas ?
— Oui, Hélène, ce sont des erica du cap de Bonne-Espérance.
— Et cette singulière plante, là, près du grand camdlia, qui a des fleurs comme des brosses rouges?
— C'est le callistoma de la Nouvelle-Hollande. Remarquez, Hélène, la forme bizarre de ses feuilles. Elles ressemblent à de petites courroies d'une teinte vert fauve toute particulière. Tel est l'aspect de presque toutes les plantes de ce grand pays, et on peut les reconnaître à cela du premier coup d'œil. La nature y est étrange et puissante. Tout
LA 1 lANCÉE Dl MAITRE D'ÉCOLE.
y a ilt's formes très différentes de celles (ju'afreclenl les animaux et les vé},'étaux des autres parlies du monde... Je vous fatigue, n'est-ce pas, Hélène?
— Non, tant que vous restez calme et ne parlez pas troj) haut, rèpondit-elle, je puis suivre vos explications sans sentir mes nerfs.
— J'attendrai quelijnes instants.
— Ce n'est pas nécessaire. Au contraire, ce que vous me diles me fait beaucoup île plaisir. Cela me rappelle des jours plus i;ais et plus beaux. N'atlendez pas ma répliijue; parler m'est pénible. |)itis-moi tout ce (|ue vous savez sur les belles Heurs (jui sont là devant moi, luttant entre elles de beauté. Je vous en prie, Valenlin, continuez.
« Valentin! Valentin! » avait-elle dit pour la première fois depuis son mariajre d'un ton ai:réable. Elle allait peut-être cnlilier pour toujours le mot de monsieur.
Heureux et plein d'espoir, Valenlin la regarda sans mot dire; mais la désillusion nù se fit pa? attendre.
— Kb bien, Valentin. j'écoule, dit Hélène. .Mors, il se mil ta parler avec une imprudente
animation de la nature des piaules, de leur i)alrie, de leur utilité, de leurs vertus, de leur culture et de leur beauté. Au commencement, comme ses explications ne portaient (|ue sur les lleurs, tout alla bien et un faible sourire d'Hélène l'avait même récompensé de ses peines. Bientôt il commença à mêler à ses explicalions des choses (|ui firent une impression défavorable sur les nerfs de sa femme, sans qu'il y prit garde, aveuglé qu'il était par sa joie. Ses idées et ses espérances l'emportèrent dans l'avenir, il prédit à Hélène sa prochaine guérison, parla de promenades dans les champs avec lui, en voiture découverte, de promenades dans les bois. Le printemps allait venir, les arbres déployer leur verilure, les oiseaux recommencer leurs chansons et construire leurs nids: Hélène reconnallrait son dévouement, lui pardonnerait, de\iendrail son amie, et la vie, rpii jusqu'à présent avait été pour tous deux une nuit ténébreuse, devienilrait un paradis de bonheur et peut-;'tre d'amour.
A peine avail-il pronrtncé ces derniers mots, qu'il poussa un cri d'angoisse ; Hélène semblait en proie à une violente attaque de nerfs; ses bras tremblaient comme des roseaux; ses regards exprimai» lit une étran;;e iminiétmle.
— 0 ciel! ma chère Hélène, qu'avez-vous? s'écria Valenlin pâle comme un mort.
— Taisez-vous, je vous en supplie, monsieur, j'ai trop présumé de mes forces. Cel air m'étouffe.
Elle voulut se lever, mais l'agitation excessive de ses nerfs rendit ce mouvement difficile. Valen-
tin s'élança pour l'aider, lui passa les bras autour de la taille et voulut la soulever; mais comme si ce contact la brûlait, elle se leva, jetant un cri perçant, et courut vers la porte de la serre.
Avant de l'atteindre, elle s'arrêta encore en chancelant et se mit à tousser péniblement. On eut dit qu'elle avait la poitrine attaquée.
Valentin avait suivi sa femme de loin; mais cette toux sèche et creuse le cloua à sa place, et le fil trembler plus fort encore que sa femme. C'était la première fois qu'il l'entendail tousser ainsi. Hélas! la phlhisie envahissait ses poumons. Elle était condamnée.
(}uand elle eut disparu, il demeura longtemps immobile, les cheveux hérissés et les yeux lixés sur la porte. Enfin il sortit à son tour et se laissa tomber sur un siège, la tète dans les mains.
Il y avait une demi-heure qu'il était assis ainsi, lorsqu'il entendit des voix dans le vestibule.
Valentin se disposait à s'éloigner pour ne pas être dérangé par (juelquc voisin, mais la porte s'ouvrit et madame Minnens entra.
— (Ju'y a-t-il, mon gendre? demanda-t-elle d'un air surpris. Vous avez pleuré? Pourtant, la servante me dit que sa maîtresse va beaucoup mieux depuis quelques jours.
— Je l'ai cru aussi, manière, répoinlit-il, mais nous nous sommes laissé abuser par une apparence trompeuse; Hélène est encore très malade.
— Je n'en doute pas, Valenlin. Elle ne peut pas guérir tout à fait en quelques jours; mais si, au lien de iileurer avec découragement, vous faisiez quelque chose pour la récréer?
— Ah ! si vous saviez tout ce que j'ai tenté !
— Oui, en silence, sans oser le lui dire. Ce n'est pas cela qu'il faut faire. Mon mari ne se trompe pas. 11 est souvent grossier et malhonnête, mais il voit juste. Il ne faut pas satisfaire dans tous ses caprices une femme qui soulfre d'une maladie nerveuse et <\m veut toujours être seule. Si, dès le principe, vous aviez montré du courage et parlé avec l'autorité i|ui vous appariiciil, son mal serait probablement guéri dejiuis lonf:lemps.
— C'est possible, ma mère, dit-il en versant de nouvelles larmes; mais, quoi qu'il arrive, vous n'aurez pas à me reprocber d'autre tort qu'un excès d'amour et de respect pour votre enf.ml.
— Je lésais, Valenlin, et je connais la noblesse de votre cœur. Ce qui vous manque, c'est la confiance en vdus-méme. Si vous laimiez et respectiez moins, ce serait heureux pour vous et pour elle dans la conjoncture présente. H n'est pas trop tard; les maladies nericuses chez les femmes ne sont jamais incurables. Je suis venue pour tenter un essai. Venez avec moi près d'Hélène? Nous lui parlerons sérieusement de sa maladie et lui ferons
LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOLE
Jean, attelez la voiture. (Page 21).)
comprendre que cela ne peut pas durer toujours ainsi.
— Que j'aille auprès d'Hélène? Impossible! ma présence agiterait tellement ses nerfs qu'elle serait incapable de causer avec vous.
— Mais je ne vous comprends pas. Vous ne voulez donc rien essayer? Osez lui parler hardiment, et vous verrez.
— Je lui ai parlé ce matin hardiment etàcœur ouvert. Elle s'est même fait violence pour triompher de son aversion pour moi, la pauvre victime ! Elle a été bonne et amicale ; elle est même venue avecmoi dans la serre, et la vue de ses fleurs lui a fait plaisir.
— Ah! vous me réjouissez! C'est un signe infaillible qu'elle guérira.
— Non, c'est une apparence trompeuse. Elle fut bientôt à bout de ses forces. Ma présence produisit son effet accoutumé. Ses nerfs furent plus
forts que sa volonté; elle s'enfuit avec effroi et s'enferma chez elle.
— Et vous l'avez suivie?
— Non.
— Il fallait la suivre, lutter contre son mal, l'empêcher de retomber dans ses idées sombres.
— Inutile! c'est fini; tout espoir est mort en moi. Pourquoi? Je ne puis, je ne dois pas le dire à sa mère ; mais je suis convaincu que ce serait une coupable cruauté de la faire souffrir encore.
— Imagination, chimère! dit la mère avec impatience. Je vais auprès de ma fille. Ce que vous n'osez pas essayer, je l'accomplirai, je l'espère du moins. En attendant, tâchez de vous remettre un peu, Valentin, et effacez les traces de vos pleurs ; car on ne doit aborder les malades de son espèce qu'avec un visage souriant : tenez-vous prêt à vous rendre auprès d'Hélène. Elle vous fera probablement appeler elle-même.
LA FIANCKK 1»L' MA HUE D'ECoLK.
Valonlin la ro<;an.l;i siTlir, ol murmura eu levaiil les yeux au ciel.
— Pauvre uirreî elle aussi est dt'rue par une espt'rauce menteuse. Oli î cette toux, celte loux si-clie, c'est la voix de la mort (jui monte de ses poumons.
.Madame .Minnens trouva sa (iUc étendue dans un iauleuil prrs de la lenôlre.
— Honjour, mon enlanl, cria-t-elle de loin ; tu dois ëlre contente de me voir, car il y a déjà quelque temps que je ne suis venue au cliàleau.
Dès qu'Hélène reconnut la voix de sa mère, elle se leva, vint au-devant d'elle et l'embrassa.
— .Merci, chère mère, de ta bonne visite, ditelle : je jjrêtais l'oreille du malin au soir, espérant t'enlendre venir. .Mais, liélas! que de fois j'ai été dérue !
— Kt comment le portes-lu, Hélène /On m'a dit que tu paraissais beaucoup mieux dejîuis quelques jours. Cela m'a lait plaisir. M'a-t-on trompée? Tu as l'air bien triste.
— Non, mère, depuis quelques jours, en effet, je me sentais plus forte et l'esprit plus léger; mais hélas! c'est inexplicable, c'est fatal: quand j'entends sa voix, qu.ind je vois ses yeux étincelanls fixés sur moi, il me semble qu'un orage s'élève en moi et qu'une terreur secrète glace mon sang dans mes veines.
— Viens, Hélène, dit madame Minnens en la ramenant à son fauteuil ; asseyons-nous et répondsmoi franchement. Ce sera moins inexplicable que tu ne crois. Ton père m'a envoyée vers toi avec une mission spéciale (|ne j'ai promis de remplir. Je t'en supplie, n'essaye pas d'échapper à mes exhortations par des plaintes ou par des soupirs, car je ne reculerai |)as, même devant des larmes.
Klle lui prit la main et dit :
— Hélène, tu es mariée. Au lieu de remplir les devoirs d'épouse, comme tu l'as juré devant Dieu, tu rends ce pauvre Valenlin malhfurcux, si malheureux, que ses cheveux noirs ont grisonné... Ne te mets pas à pleurer, Hélène, cela ne m'empêchera pas de te dire toute la vérité. Valenlin est la générosité même; la bonté de son cdMir le rend peut être faible, mais un ange ne montrerait pas plus de |iatience et de dévouement. Il devient malade de chagrin parce qu'il le voit soiillVir ; et loi, pour le récompenser, tu nourris contre lui une haine invincible. Kl tu crois que Dieu ne te demandera pas compte dune si cruelle injuslice.
— M-re, mère, tais-toi, balbutia Hélène, je ne le hais point.
— Tu ne le hais point? répéta la mère étonnée. Kt fa conduite depuis ton mariage atteste le contraire.
— C'est possible ; j'ai cru aussi que je le haïs-
sais; mais, depuis huit jours, un rayon de lumière est descendu dans mon âme. Ce qui me fait trembler en sa [trésence, ce (pii nuî le lail fuir, c'est un sentiment d'effroi insurmonlable. La cause de celte peur, ne la devines-tu pas-, mère?
— Ce sont des idées folles, Hélène. Tu dois les chasser.
— Kt d'ailleurs, Valenlin n'a-t-il pas été l'instrument de la cruelle contrainte que mon père a voulu exercer sur moi ?
— Ah ! Hélène, tu sais bien ([ue le seul but de Valenlin était de l'épargner une vie malheureuse.
— Oui, je sais du moins (pie loi, ma mère, et peut-être aussi M. Sloop, vous l'avez cru. .Mais Dieu m'a créée pour me dévouer, pour me sacrifier volonlairement au bonheur et à la consolation des autres. Toute violence devait trouver ma nature rebelle, toute violence ilevail me briser. Juge, en outre, combien mon âme devait être aigrie et blessée, puisqu'on avait exercé sur moi la violence la plus grave qu'on puisse infliger à une créature humaine, à une femme. J'ai cru longtemps (|ue ce ressentiment était la seule chose qui m'éloignait ainsi de lui... Car, sois-en sure, je ne le hais point. Sa bonté angélique, sa patience, les mille tenlalives qu'il fait \)0\ir m'ètre agréable, tout cela ne me laisse pas insensible... Ah! s'il devenait malade par ma faule! Ses cheveux ont blanchi ! 0 Dieu ! Kt je lui suis reconnaissante, et je voudrais le consoler, loi demander pardon, l'encourager... Mais il y a entre lui et moi un obstacle dont la seule pensée me bouleverse et me glace... Vois, mère, vois comme je tremble !
— Sois forte, Hélène, dit madame Minnens en serrant la main de sa fille avec joie; quelles bonnes paroles tu viens de dire! Si le |)auvre Valenlin avait pu l'entendre, il sérail tombé à les pieds pour te remercier.
— Kl cela suffirait pour me remplir de crainte et nu; faire tomber dans une crise nerveuse, soupira Hélène.
— Si je ne savais le contraire, je croirais, Hélène, (|ue Ion esprit e>t dérangé ! murmura madame .Minnen-:. La gratitude et l'amilié t'éj)ouvanlent. Que dirais-tu donc de l'inimitié, de la haine?
— L'amilié, dis-tu, mère? Ah! s'il pouvait n'être que mon ami !
— Ton ami? M.iis il t'aime comme la lumièn; de ses yeux.
— Je le sais, et c'est là lablme qui me lient éloignée de lui.
— Ce sont là des idées maladives, mon enfant. Chasse ces folles rêveries. Une femme qui souhaile que son mari ne l'aime pas, est-ce que ce n'e.slpas absurde?
LA FIANCEE DU MAITHE D'ÉCOLE.
— Hélas! tune veux pas jne comprendre, mère!
— Allons, Hélène, prends une bonne résolution. Tu es maintenant dans une disposition favorable. Viens avec moi trouver Valentin, et répète-lui tout ce que lu viens de me dire, pas autre chose^ et il en sera fou de joie.
Elle s'était levée et voulait prendre le bras de sa (ille pour l'emmener, mais Hélène résista.
— Non, mère, dit-elle, laisse-moi, je t'en prie. Tu désirais avoir l'explicalion de ma conduite envers lui. Pourquoi ne veux-tu donc pas écouter ni comprendre celte explication?
— Eh bien, parle, mon enfant !
— Mère, l'amitié se contente d'une douce parole et elle n'exige pas davantage ; mais l'amour, où est la limite de ses exigences?
— J'ai compris depuis longtemps, mais c'est un enfantillage auquel je ne veux [>as m'arrèler ; tu es mariée et tu as des devoirs à remplir. Puisque tu refuses de me suivre auprès de Valentin, je vais lui dire que tu le pries de venir près de toi.
— Oh ! épargne-moi, mère, je l'en supplie. Je crois également que je finirai par surmonter ma crainte ; mais donne-moi un peu de temps.
— Non, non ! s'écria madame Minnens en riant; il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Ne t'écoute pas ainsi, Hélène, cela te rend faible et irrésolue. Laisse-moi faire; avant que je retourne à la maison, tout sera fini, et je pourrai annoncer à ton père, à sa grande joie, que toi et Valentin, vous êtes devenus les gens les plus heureux du monde.
Hélène sauta au cou de sa mère et essaya de la retenir.
— Aie pitié, sois miséricordieuse, dit-elle en sanglotant. Vois comme mes nerfs s'agitent. Demain, demain.
— Non, aujourd'hui, mon enfant, répondit madame Minnens ; je veux porter de bonnes nouvelles à la maison. Avant une demi-heure, vous aurez échangé le baiser de la paix et de la réconciliation définitives.
Elle détacha avec effort les mains d'Hélène de ses épaules et courut vers la porte.
— Mère ! mère ! ne me fais pas mourir ! cria Hélène. 0 mon Dieu! elle ne m'entend pas!
Et elle s'enfuit en frémissant par une autre porte.
On entendit plusieurs portes se fermer violemment derrière elle, puis tout rentra dans le silence^ comme si le château était inhabité.
11 était de grand malin ; le soleil devait être levé depuis une demi-heure ; mais sa lumière, encore
faible, indiquait qu'il n'avait pas eu le temps de s'élever au-dessus des brouillards de la nuit.
Valentin était assis dans une pièce du château, devant une table couverte de registres et de |)apiers ; une lampe éteinte attestait qu'il avait veillé une partie de la nuit. Celle pièce était sans doute son cabinet d'étude. Un des pans de mur était caché par sa bibliothèque. De l'autre cùlé, un grand bureau avec pupitre, au pied duquel on voyait un pesant coffre-fort en fer; un peu plus loin, dans un coin, il y avait une assez grande malle de voyage, sur laquelle on avait altaché avec des courroies un paletot d'hiver et un parapluie dans un étui de cuir.
Valentin travailla encore quelque temps avec attention ; il avait étendu sur sa table ou rangé en petits tas, une grande quantité de papiers sur les- ((uels ou voyait des caractères de couleur. C'était des actions d'entreprises industrielles ou des titres d'emprunts d'État, à côté de billets de banque, et il était sans doute occupé à en faire un bordereau, car il écrivait sur une liste les numéros et la valeur de chaque pièce. Enfin il additionna le tout, écrivit le total sur sa liste, ramassa les papiers, en lit un paquet et murmura.
— De cette façon, elle aura au premier coup d'œil une connaissance complète de ses atfaires. Cela lui épargnera toute difficulté.
11 se leva, s'approcha du coffre-fort et plaça soigneusement les valeurs dans un des coins. Puis il prit quatre ou cinq billets de banque de mille francs, et se disposa à les enfermer dans un portefeuille de cuir qu'il tira de sa poche à cet effet; mais il demeura immobile pour mieux réfléchir. Il secoua la tête en signe de dénégation, laissa tomber deux des billets de banque dans le coffrefort, puis, après une nouvelle hésitation, encore un troisième :
■ — Deux mille francs, se dit-il, c'est assez. Cela me suffira. Ce que je prendrais de plus pourrait lui manquer ou la priver d'un plaisir.
Au moment de fermer le coffre-fort, il y jeta encore une fois un long regard, y prit une feuille de papier pliée, la déploya, la regarda avec une . tristesse croissante, la remit à sa place et ferma le i coffre dont il mit la clef dans sa poche. Puis il vint se rasseoir à sa table et laissa retomber sa tête dans les mains.
— Partir! soupira- t-il, sans adieu! Ne plus la voir, être mort pour elle et mort à toute espérance î Ma pauvre àme lutte encore contre l'idée de celte éternelle séparation; mais le temps de la faiblesse est passé. J'aurai au moins le courage d'accomplir ce dernier et suprême sacrifice. Pauvre Hélène! elle se fait violence pour me cacher sou aversion. Hier soir, après le départ de sa mère, elle m'a
LA MANCHE UU MAlTIlH DKCOLE.
(leinandé pardon, et a tonte de me faire croire que son mal (liiiiiiiiie. Mais celte toux alTrouse! dix l'ois, cette nuit, elle m'a fait liembler. Non, non; s'il reste encore un espoir, une chance de guérison, elle ne |ieut être que dans la sujipression complète de la cause de son mal. Le lien qui l'étoulfe doit être brisé. 11 ne faut plus qu'elle me voie, le sentiment de la délivrance et de la liberté dilatera sa poitrine et rendra à son esprit un calme bienfaisant. Si Dieu a pitié d'elle et permet qu'elle guérisse, elle vivra beureuse et paisible. Si le terrible mal e-^l trop profondément enraciné dans ses poumons, el >i elle doit... si elle doit mourir, du moins les derniers jours (jui lui restent seront tran(]iiilles.
lue larme brilla dans ses yeux, mais il l'essuya, surmonta sadouleur, elre|)rit le (il deses réflexions.
— Mes cousins pourraient la troubler dans la paisible possession de mes biens. Puisque je serai moit pour tout le monde, ce testament (|ue j'ai fait en sa faveur la préservera de tout trouble... L'Amérique est si grande! Je redeviendrai maître d'école, je mani^erai un |)ain amer et peul-èlrc languirai-je loin de ma chère patrie; mais je souffrirai pour elle, et cette idée me soutiendra Ah ! si, contre toute attente, le ciel miséricordieux la laissait guérir! Je l'aurais donc sauvée, sauvée d'une mort affreuse... La quitter jKuir toujours^ ne plus jamais la voir! Mais quel espoir pour récompen-e!
I>e >on de la pemlule retentit dans l'appartement.
— Sept heures! nmrmuraValenlin. Elle ne peut pas encore être descendue. Encore une heure h attendre! Pourvu (incjepnissecacher mon émotion ! pourvu que ma voix et mon hésitation ne trahissent pas l'angoisse qui me déchirera le coeur au moment de la séparation; mais je serai fort, la fatalité réclame ce sacrilice.
11 courba |dus profondément la tèle et s'abima dans ses réflexions. Depuis longtemps il était immobile à la même place, lorsqu'il fut tiré de sa rf'verie par une surprise mêlée d elfroi.
Sa femme était entrée dans son cabinet, dans celte pièce où elle n'avait plus mis le pied depuis le jour de son mariajie; elle était debout auprès de lui, le regardait en souriant doucement et lui dit:
— Vous êtes étonné, Valenlin, de me voir de si bonne heure, n'est-ce pas! J'ai entendu que vous étiez levé avant l'aube. J'ai craint i|ue V(tus ne fussiez indisposé, el, depuis qu'il fait jour, je n'y liens plus! je ne saurais prendre de repos avan de métro assurée [lar mes yeux que ma crainte était vaine.
— Merci de votre bonté, Hélène, murmura Valentin, voiis vous êtes alarmée à tort. Si je me suis levé un peu loi, c'est parce (|ue des réflexions
assez tristes ont troublé mon sommeil vers le matin. J'ai passé quelques heures à lire,
Hélène prit un siège et s'assit en disant d'une voix amicale :
— Valentin, vous me permettez, n'est-ce pas, de me reposer un |)eu ici? Vous ne désirez pas que je quitte celte chambre? .Ma présence ne vous gêne pas.
— Ah! Dieu! Hélène, coinmenl puuvez-vous parler ainsi, s'écria Valentin les yeux pleins de larmes. Vous voir, rien que vous voir, est pour moi le suprême bonheur.
— Valentin, vous avez beaucoup écrit celle nuit, dit-elle sans répondie à son exclamation.
— Écrit? Non.
— Et cepcnilant, ces taches d'encre à vos doigts?
— Ah ! oui, en etfet, ball)Ulia-t-il, j'ai fait (luelques annotations dans notre livre de fermages. Je l'avais oublié.
— Vous avez beaucoup de chagrin ; je vous laisse soufl"rir, n'est-ce pas, Valentin, reprit-elle. Je vous en |)rie, pardonnez-le moi. Celte cruelle maladie me rend injuste envers vous; mais je vous répèle encore ce que je vous disais hier : je me sens beaucoup mieux; je suis convaincue que, dans peu de temps, je serai loul à fait guérie. Prenez patience, mon ami. [Je veux faire des elîorls pour dompter mes nerfs; ^\ès que j'y serai parvenue, j'essayerai de reconnaître votre bonté pour moi, et, si je le puis, je vous ferai oublier le chagrin que je vous ai causé. Aiijourd hui mes forces sont encore insulfisanles; mes nerfs exigent encore du calme el de la i)ru(lence; mais, plus lard, plus lard, je l'espère (lu moins... Et vous, Valenlin, j(> vous en prie, espercz-le avec moi. l
Tandis (|ue sa lemme lui parlait ainsi avec une i amitié véritable, Valenlin la regardait avec une joyeuse surprise. Partirail-il ? Quitter Hélène, maintenant que par ses prédictions elle lui entr'ou- i vrait le ciel ? Henoncer à l'heureuse vie qu'elle lui j promettait ? Mais une autre idée assombrit bientôt i son visage. N'est-ce pas un des caractères distinclifs de cette maladie, qu'à mesure que la mort i approche, les malades se croient \\\n< près de leur j guérison ? Et cependant, s'il >e trompait? Si, réel- | lement Hélène pouvait encore guérir sans qu'il eùl l besoin de lui dire un dernier adieu? Ne pouvait-il pas relarder son départ de quelques jours ! Pour- i quoi devait-il entreprendre précisément ce jour-là son douloureux voyage. |
Toutes ces idées traversaient avec la rapidité de l'écliar le cerveau du malheureux Valenlin, ému et ravi comme il l'était par le> paroles de sa feujme. Il chancelait dans sa résalution et ne Irouvail plus la force de répondre.
LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOLE
— Croyez-moi, Valentin, continua ilclèiie, mon plus grand désir est de ne plus vous causer de cliai^rin. Au contraire, si mes forces le permettent, je ferai tout ce qui pourra vous être agréable. J'irai ce matin dans la serre, pas longtemps, mais j'y retournerai. Vous me montrerez les fleurs, n'estce pas ? Avec calme, sans agitation, pour quelque temps encore. Ainsi peu à peu je reprendrai mes forces, et quand le beau mois de mai fera tout reverdir au dehors, nous irons nous promener ensemble dans le parc et dans la campagne. Ma mère a raison, on doit lutter contre les idées folles, surtout lorsqu'elles vous rendent ingrat et vous font oublier vos devoirs.
Valentin, maîlristftit à peine son émotion, leva les mains au ciel pour lui rendre grâce; mais ses bras retombèrent aussitôt, et il pâlit soudain en voyant sa femme prise d'un violent accès de toux.
Cet accès ne dura pas longtemps, mais la toux était sèche et creuse, comme si elle sortait de poumons entamés. Hélène remarqua le pénible effet que sa toux avait produit sur son mari.
Pour le tranquilliser, Hélène lui dit en souriant :
— Pauvre Valentin, vous êtes si effrayé de nje voir malade, que la moindre aggravation de mon mal vous rend malheureux. Cette fois vous vous affligez à tort; avant-hier au soir, j'ai été longtemps assise devant ma fenêtre ouverte, et j'ai pris un froid ; mais cela n'a aucune gravité ; dans quelques jours, il n'en restera plus de trace.
— Oh! je vous en conjure, Hélène, soyez prudente, dit Valentin : quand on est faible et maladive comme vous, on ne doit pas s'exposer au grand air. U secoua tristement la tête, et reprit sur un autre ton :
— Hélène, voyez- vous cette malle toute prête? J'attendais que vous fussiez levée pour vous dire que je désire faire une excursion à Ostende.
— A Ostende? répéta Hélène étonnée; à Ostende, en cette saison?
— Vous savez bien, Hélène, que mon unique ami, le bon et fidèle compagnon de mon enfance, demeure à Ostende. Hier au soir, je suis allé au Lion rouge, pour parler à l'aubergiste du fermage de notre prairie, j'y ai rencontré un marchand ambulant, qui m'a appris que mon ami est très malade et garde le lit depuis deux semaines. Cette fâcheuse nouvelle m'a empêché de dormir, et j'ai résolu de partir pour Ostende... du moins, Hélène, si vous ne désapprouvez pas mon projet. H serait cruel de savoir mon ami malade, mortellement malade, et de ne pas aller le voir.
— Certes, il faut aller à Ostende, répondit-elle; les devoirs du cœur, de l'amitié, doivent être sacrés pour vous. Quand comptez-vous partir?
— Aussitôt que possible. Par la diligence qui
traverse le village à neuf heures, sinon je pourrais manquer le train du chemin de fer.
— La diligence, Valentin? Prenez notre voiture, elle vous mènera plus rapidement et vous serez bien moins secoué.
— Non ; je préfère la diligence.
— Pourquoi? Depuis plusieurs mois les chevaux n'ont pas quitté l'écurie, cette petite course leur fera du bien.
— Mais si, pendant mon absence, vous vouliez sortir en voiture?
— Oh! mes nerfs ne pourraient pas encore le supporter. Serez-vous longtemps absent, Valentin?
— Je n'en sais rien. Vous comprenez, Hélène, un ami malade... Peut-être que ma présence le consolera, l'encouragera... S'il me priait de rester quelques jours?...
— Il faut faire selon ses désirs, aussi longtemps que cela peut lui être utile, et agréable à vousmême. Mais vous prenez la voiture, n'est-ce pas?
— C'est-à-dire, je préférerais...
Hélène se leva et lira le cordon de la sonnette.
— Que voulez-vous faire? demanda Valentin.
— Rien. Je ne veux pas vous laisser partir par cette vieille diligence.
Un domestique parut.
— Jean, attelez la voiture, dit-elle. Dans un quart d'heure, il faut qu'elle soit devant la porte, prête à partir pour Courtrai.
Le domestique disparut.
— Non, plus d'observations, c'est bien ainsi, dit-elle à son mari. Votre voyage me réjouit, Valentin : depuis hier au soir, j'avais formé le projet de vous engager à faire, non pas une petite excursion comme celle-ci, mais un plus long voyage.
— Que voulez-vous dire? Je ne comprends pas, bégaya Valentin surpris, et supposant que sa femme avait deviné sa secrète intention.
— Voyez-vous bien, Valentin, depuis quelques jours, il s'est fait un peu de lumière dans mon esprit, et cela m'a permis d'écouter la voix de ma conscience. Depuis des mois, vous avez usé votre vie dans la tristesse et la solitude, à côté dune femme malade qui vous a mal récompensé de vos soins généreux. Maintenant encore, elle ne se sent pas la force de vous épargner tout chagrin... mais cela viendra avec le temps, dans peu de temps peut-être. J'ai pensé qu'en attendant vous devriez faire un voyage à Paris, en Suisse, en Italie, pour vous distraire et vous récréer devant la belle nature du Midi. Vous oublierez les maux soufferts en contemplant les merveilles de ces contrées bénies, et, à votre retour, je serai probablement assez bien guérie pour que vous trouviez en moi l'amie et l'épouse dévouée qui... jusqu'à présent vous a... vous a manqué... Je tousse... Ne faites pas atten-
l,A riA.NCKK IiU M.MTi;!': D'KCOI.i:.
tion, Valeiitin... Mon rhume est probahleniftiit plus fort (|ut» je ne croyais; mais ne vous inquiétez | pas... Eli l)ien, si vous suiviez imm conseil'.' Un voyage en Italie, la patrie des arts? El vous qui connaissez et (|ui aimez les lleurs, (|uel plaisir vous auriez à V(tir grandir à l'état sauvage celles (|ue nous devons élever ici et conserver sous verre!
Uéellemenl, Valentin commençait à chanceler dans ?a résolution, an point qu'il était disposé à renoncera son voyage; mais la toux iiuiniétaiite de sa femme le décida.
[,e domesli(|ue vint anoncer (|no la voiture élait attelée. Hélène lui donna l'ordie d'y porter la malle de son maître.
— Eh bien, Valentin, dit-elle, tout est prêt. On ne doit pas retarder l'accomplissement d'une bonne résolution. Venez, je veux vous voir partir. J'espère (jue cette petite absence vous fera du bien.
II la suivit vers la porte extérieure. Chemin faisant, il lui dit encore :
— Mais, Hélène, il n'est pas absolument nécessaire (|ue je parte aujourd'hui. Mon ami n"esl pas en danger de mort. Demain, après-demain, il sera encore temps.
— Ah! mon bon Valentin, répomlil-elle sans se retourner, le chagrin vous a aussi rendu faible. Celte longue mélancolie biise le couragt* et la volonté de l'homme, el le fait tomber dans une incompréhensible irrésolution. J'en fais l'expérience par moi-même. Je n'ai pas encore la force de faire ce qui est mon devoir, ce cjue je désire faire, ce que je reconnais bon el juste. .Mais je sui> femme elje suis malade; vous, Valentin, vous êtes homme, et vos nerfs ne sont pas malades; vous ne pouvez pas chanceler ainsi dans vos résolutions. Votre nniijue ami est malade... S'il allait mourir sans vous avoir vu, ne le rogrelteriez-vous pas amèrement?
— En elTet, murmura Valentin, il y a des circonstances où la moindre hésitation peut devenir une lâcheté. Il faut faire son devoir, si pénible qu'il soit.
Dans le vestibule où attendait la voiture, Hélène dit encore :
— Amu.sez-vous liien, Valentin. Essayez du moins, si votre ami n'est pas trop malade; et, en même temps, pensez à votre voyage en Suisse el en Italie. Dans tous les cas, quand vous serez revenu d'Ostende, nous en recauserons, el je vous prouverai que je n'ai jamais eu une meilleure idée... Don voyage, Valentin! Voussembicz imiécis? M'auriez-vous, par hasard, radié la vérité? Craignezvous que votre ami... Ces larmes dans vos yeux.
— Je craind... je n'en sais rien; mais, comme vous dites, Hélène, je suis homme, et s'il allait
mourir sans que j'eusse eu le courage de... Il passa la main sur son fiont comme pour éclaircir ses idées, puis tira de sa poche une petite clef qu'il présenta à Hélène en disant d'une voix hésitante :
— Ah! j'oubliais de vous donner la clef du coiïre-forf.
— Je n'en ai pas besoin, répondit-elle en regardant son mari avec nue attention singulière.
— Si, Hélène ; à la fin de la semaine, le meunier viendra recevoir le prix de la terre qu'il nous a vendue. Si je n'étais pas revenu, payez-le et laites-lui signer une quittance, (|ue vous trouverez loute préparée dans le colTre-forl. Près de celte quittance, il y a encore deux autres papiers (jue je vous prie de lire avec attention, un peu avant l'arrivée du meunier. Il est absolunu-nt nécessaire que vous ayez connaissance de ces deux papiers pour causer avec lui. Vous les lirez, vous les lirez, n"esl-ce pas, Hélène?
— l'oiu^iuoi craignez-vous (|ue je refuse de satisfaire votre désir ? demanda Hélène, étonnée et iin|niète de son insistance, et plus encore de son étrange agitation.
Sa voix était altérée, ses lèvres tremblaient, et son visage était d'une pâleur extrême. Il sentait (|u'il allait se trahir et (|ue le courage allait lui manquer. Il prit la main de sa femme entre les siennes el lui dit avec une précipitation fiévreuse :
— .Vdieu ! Hélène, adieu ! Veillez sur voire santé el pensez (piehiuefois au pauvre el malheureux Valentin.
A ces mots, il s'élança dans la voilure et cria au cocher d'un ton bref :
— En avant !
Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent au grand trot, et en un instant la voiture disparut dans l'avenue (bs tdieuls. Hélène demeura longtem|)s immobile et pensive, les yeux fixés sur la grille i»ar où la voiture était sortie.
« — l'ensez quebjuefois au pauvre el malheureux Valentin, » murmura-t-elle. Il a dil ces mots avec un accenl si douloureux... Hue craint-il? Que nmn mal ne s'ai-grave [lendant son absence?
Elle l'entra à |»as lents et conlinua du même ton pin>if :
— Malheiiieux, il l'est certainement. Je lai riMidu nialheuicnx, mais je veux réparer le mal que je lui ai lait. Dieu me prêtera la force, je le sens bii'ii. C'esl singuli(!r, je n'ai pas senti la moindre agit.ilion nerveuse en sa présence. Au contraire, s'il n'avait pas eu le projet d'aller voir son ami malade, il nie semble (pie j'aurais volontiers passé tonte la matinée auprès de lui. Il était également calme et tranquille. Son voyage à Os-
LA FIANCÉK DU MAITRE D'ÉCOLE
tende le remettra, à moins que son ami ne soit dangereusement malade; à son retour, je me montrerai gaie et aimable.
Elle alla s'asseoir près de celte même fenêtre devant huiuelleelle avait passé bien des jours dans des songeries désespérées depuis son mariage. Mais son esprit était agité par des pensées inquiètes, car elle se leva presque immédiatement et répéta encore :
— Pensez quelquefois au pauvre Valentin. Une crainte étrange me saisit. Pourquoi a-t-il insisté plusieurs fois pour me faire lire les papiers du coffre-fort ? Sa voix était si étrange ! Il paraissait me supplier de ne pas négliger cette lecture. Que peuvent contenir ces papiers? Des explications sur l'achat de la terre du meunier? Quelles explications ? Je ne sais; il y a là dedans quelque chose qui m'inquiète, à tort peut-être ; cependant, je n'aurai pas de repos avant de savoir ce qu'il voulait dire.
Eb achevant ces mots, elle monta et entra dans la chambre de son mari. Elle mit la clef dans la serrure du coffre-fort, l'ouvrit, et aperçut sur les autres liasses deux papiers plies qui paraissaient placés là tout exprès pour attirer son attention.
Elle prit le premier papier, qui avait l'air d'une lettre, et le déplia. Elle ie parcourut lentement, sans agitation apparente ; puis elle pâlit, poussa un cri perçant, et se laissa tomber sur une chaise en tremblant de tous ses membres. Sa poitrine haletait; une image lui troublait la vue et elle sentait que ses forces allaient l'abandonner. Elle lutta contre cette faiblesse, essaya d'appeler au secours, mais la voix lui manqua. Alors, elle fil un effort suprême, courut en chancelant jusqu'à l'angle de l'appartement, et tira le cordon de la sonnette.
Une servante accourut,
— Marie, lui dit-elle en cachant autant que possible son agitation, courez au Lion d'or, au Cygne, pour avoir une voiture, un cheval, deux chevaux, de bons chevaux... Vile, vite, je vous en prie ! je vous récompenserai bien.
— Madame, répondit la servante, il est probable que je ne trouverai plus de voiture dans le village. C'est aujourd'hui lundi, tout le monde est au marché de Courtrai.
— Allez chez le notaire.
— La femme du notaire et ses deux filles sont parties tout à l'hsurejen voiture, pour aller au service du fermier Roecks, à Hautbois.
— Chez le baron, alors! Allez, Marie, courez, courez partout, offrez de l'argent, beaucoup d'argent... Il faut que j'aille à Courtrai tout de suite, sans retard. Allez, allez, Marie. J'attends avec une impatience fiévreuse.
Elle alla se rasseoir, posa sa tête sur la table et se mit à pleurer abondamment.
Lorsqu'elle eut dégonflé son cœur à force de pleurer, elle essaya de lire à travers ses larmes ce que son mari lui écrivait. Voici ce que contenait la la lettre :
« Hélène,
» J'ai accepté votre main par pur dévouement; vous avez cru que j'étais poussé par un autre sentiment, et vous m'avez haï. Si cette erreur de votre esprit m'avait rendu seul malheureux, j'aurais supporté mon triste sort sans me plaindre; mais vous en êtes devenue malade, et j'ai suivi pas à pas, le cœur torturé, avec une terreur croissante, le mal qui minait vos forces et me faisait craindre un coup mortel.
» Car, Hélène, maintenant j'ose vous le dire, je vous aimais d'un amour si pur, si désintéressé, que ce sentiment d'adoration pour une créature humaine devait paraître coupable aux yeux de Dieu. Je savais cependant que ma présence était la seule cause de votre langueur et pouvait vous mener au tombeau ; mais je suis faible, je le reconnais ; du moins, cet amour sans bornes que j'ai pour vous m'avait ôté toute mon énergie.
» Longtemps j'ai prié le ciel de m'éclairer,je me suis creusé la tête pour trouver quelque chose qui pût contribuer à votre guérison. Vous savez ce que j'ai essayé et ce que j'ai fait. Tout a été inutile, parce que le poignard qui vous a percé le cœur est resté dans la plaie. Ce poignard était ma présence. . . Je vous demande pardon, Hélène, de ne pas l'avoir reconnu plus tôt, pardon pour ma faiblesse et pour l'amoHr qui m'obscurcissait l'esprit. Il n'y a qu'un moyen de vous rendre la santé et la paix du cœur, ce moyen, je vais vous le révéler. Je pars pour Ostende, puis pour l'Angleterre et, de là, pour les pays inconnus de l'immense Amérique... »
Elle interrompit sa lecture et se leva avec angoisse.
La servante montait l'escalier. Il y aurait peutêtre moyen de rattraper Valentin avant qu'il fut à Courtrai; sinon, elle suivrait son époux jusqu'à Ostende, jusqu'en Angleterre. Elle le ramènerait en triomphe, lui demanderait pardon, l'embrasserait et lui montrerait, par les témoignages d'affection les plus ardents, qu'il s'était trompé. Elle le rendrait heureux enfin, car maintenant elle comprenait quel noble et généreux cœur elle avait méconnu.
La servante entra et dit :
— Madame, il n'y a pas de voiture à espérer. Le baron est également parti pour Courtrai. 11 n'y
LA IIANCLE UL MAlTIiK DKCOLK.
a au château (|ue di's (louiesti(|ues, et ils n'osent pas vous rendre le service (jue vous leur demandez.
— 0 Di(u! prenez pitié de moi! s'écria Hélène aver di-sespoir. l'as de voilure? Vous me laites mmirir. Marie.
— .M;idatne, reprit le servante, l'aubergiste du (''ijiint' ilil ([u'il y a une voiture à vendre chez M. Ilosseels, et (ju'il la louera peut-«''tre. Il y a encore un bon cheval dans l'écurie du (lijijiu'.
— .Mais, maliieuieuse, courez chez .M. Uosseels, diti's-lui (jue j'achète sa voiture. Vite, vile!
La servante disparut, llélène, après avoir exhalé un instant sa douleur en plaintes amères, reprit la lecture de la lettre de son mari.
(1 Oui, Hélène, (luand cet écrit vous apportera mou dernier adieu, je serai déjà sur l'Océan. Considérez-moi comme mort pour vous et pour le monde entier. Soyez libre et jouissez en paix de la vie que Dieu vous rendra. Ne m'accusez pas d'insensibilité. Vous ([uitter, me séparer de vous pour toujours, ne plus vous voir, c'est une nuit éternelle, un enfer de soulTrances que j'accepte pour ma pauvre àme. (]royez,au contraire, je vous en su|)plie, (jue ce départ est le sacrifice le plus pénible qu'on pouvait exiger d'un homme sensible Ici (jue moi. Si je n'étais pas soutenu par l'idée (jue ma résolution amènera votre iîueri.-ou, >i ce n'était [tas pour vous que je me condamne à cet horrible sort, je succomberais avant que mon pied eut louché le sol améric;iin. Mais penser à vous, prier Dieu pour qu il vous rende la sauté et la joie du cœur, vous voir et vous suivre avec les yeux de mon àme, telle sera désormais ma vie... Et, loin de vous, dans un autre monde, je, vous aimerai encore avec la même sincérité, jusqu'à ce (jue la tombe se ferme sur la pauvre victime d'un dévouenHMit méconnu et d'un amour malheureux.
» Je vous laisse tous mes biens, et vousdemando comme un dernier bienfait d'en disposer librement et selon votre bon plaisir. Si qiicl(|u'un voulait vous inqinéter à <c sujt-t, le testament (jue j'ai d<'posédans lecoffre-forl vous garantira contre toute didiculté.
» Adieu, Hélène, pardonnez-moi tout le mal que je vous ai lait involontairement. Adieu, adieu.
» VALK.MI.N ÎJTOOI', »
Arrivé à la fin de celle lettre, elle pouvait à peine distinguer les mois, tant .ses larmes coulaient en abondance.
Hélène se leva «l ouvrit le coffre-foi l en s'ad ressaut mille reprorhes ameis. F^lle prit le second papier et lut sur l'enveloppe : Ci'ci est iiion tmtainriit... Lu cripervanl souleva sa poitrine oppres-
sée; elle courut, les bras levés au ciel, jusqu'au milieu de la cha'ubre et tomba à j;enoux.
— Dieu, Dieu miséricordieux, s'écria-l-elle, prenez pitié de moi! Son testament? H serait mort pour moi? Non, non, ne me punissez pas si cruellement dans votre courroux ! l'rétez-moi votre secours, je l'honorerai, je l'aimerai; je serai pour lui une compatjne dévouée et reconnaissante. Oui, oui, je tiendrai le serment que j'ai fait devant votre autel... Hélas! hélas! trop lard ! tro|t tard!
Lorsque Valenliii, après sa douloureuse séparalion, avail commencé le voyage qui devait l'éloigner pour toujours île ce qu'il aimait — de sa femme et de sa patrie, — il s'était senti un instant écrasé sous un désespoir sans bornes. Hienlol cependant la conviction (ju'il remplissait un devoir sacré lui avait rendu un peu de force, et il reprit assez d'em|)ire sur lui-même pour comprimer les larmes qui lui montaient aux yeux. Le cocher pouvait voir dans la voiture, et Valentin ne voulait pas donner à son cocher des raisons de s'étonner de l'altitude de son maître. Dans son affliction profonde, il se réjouit un peu de voir que les chevaux couraient avec une rapidité extrême. Il n'y avait plus à revenir sur sa détermination, toute hésitation était devenue impossible, et il sentait ([ue la force et le courage lui reviendraient à mesure (ju'il s'éloignerait davantage d'Hélène.
A peine avait-il dépassé le village, qu'il sentit la voil\ire s'arréler. Il s'imagina (|u'il était arrivé quelque accident à la voiture ou aux chevaux. Mais, avant (ju'il eût le temps d'interroger le cocher, la portière de la voiture s'ouvrit et le notaire monta sans façon, s'assit à coté de Valenlin, et lui dit, tandis que les chevaux reprenaient leur course:
— Vous permettez n'e>t-ce pas, monsieur Sloop? Entre amis, on n'a pas besoin de demander. Vous allez à Courtrai'.^ J'y vais également. .Mon intention était de prendre la diligence ; comme le temps est assez beau, j'étais venu l'attendre sur la chaussée; mais, puisque l'occasion se présente de voyager en compagnie d'un ami, j'aime beaucoup mieux cela (|ue de me laisser dishniner les membres dans ce vieux corbillard. Votre \oiiure est douce, monsieur Sloop. Mais pourquoi le cocher pousse-t-il si follement les chevaux? Il pourrait nous casser bras et jand^es et la voilure avec nous. Kien ne bnile, n'est-ce pas?
Le notaire était un petit homme, gros et court, aux joues couleur lie de vin, h la physionomie ouverte et joviale, (iontrairement à l'habitude de la plupart de ses confrères, c'était un intarissable bavard, car il avait parlé avec volubilité, sans même remarquer que .M. Sloop n'écoutait pas /e
LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOLE
qu'il disait et paraissait absorbé dans de tout autres idées.
Si le notaire y avait fait la moindre attention, il ne lui eût pas élé difficile de deviner que son arrivée était fort désagréable au propriétaire de la voiture. Cependantilremarquala distraction profonde deValentin.
— Vous avez du chagrin, n'est-ce pas mon bon monsieur Stoop? demanda-t-il. Votre femme estelle toujours aussi malade? Il ne faut pas perdre courage pour cela. L'été va venir,.. Ce cocher nous jettera positivement contre les arbres!... Vous paraissez indisposé, monsieur Sloop...
Laisser plus longtemps le notaire sans réponse était impossible, Valentin répondit d'un air contrarié :
— Je ne suis pas indisposé, cher monsieur, mais je n'ai pas bien dormi... Est-il arrivé quelque accident à votre cheval ou à votre voilure ?
— Nullement, cria le notaire, ils se portent parfaitement l'un et l'autre. Mais ma femme et mes filles s'en sont emparées pour aller aux funérailles du fermier Roecks, un cousin éloigné de ma femme. Elles sont allées là, non par intérêt pour le défunt, mais parce qu'il y aura beaucoup de monde. Et voilà comme le notaire doit aller à pied, se faire cahoter dans ces affreuses patraques qu'on appelle des diligences, sans doute par ironie !
Après un moment de silence, il reprit :
— L'histoire du fermier Roecks est assez singulière. Vous devez l'avoir connu ; il venait souvent chez votre beau-père, avec qui il faisait des affaires. Ne le connaissiez-vous pas ?
— Je ne l'ai jamais vu.
— En effet, il n'y a pas longtemps que vous êtes dans le pays, et vous vivez très retiré. Tant mieux, cela abrégera le voyage, et, comme vous êtes de mauvaise humeur et n'avez pas envie de causer, je parlerai tout seul, ne fût-ce que pour m'amuser moi-même... Ce damné cocher!...
Sans en demander la permission, il descendit «ne des glaces de la voiture et cria :
— Que diable! Jean, est-ce là trotter comme un homme qui a l'esprit sain ? on ne peut pas dire un mot ici dedans sans s'égosiller à crier. Modérez votre allure, nous avons tout le temps.
Le cocher obéit, et le notaire, remontant la glace, dit à Valentin :
— Ce fermier Roecks était un être orgueilleux, avare et si grossier, qu'on l'avait surnommé le porc-épic. Il occupait depuis de longues années une des plus belles et des meilleures fermes du canton. Un jour, il reçoit une lettre par laquelle le propriétaire lui apprend son intention de vendre la ferme et le prie de la montrer avec les terres qui l'environnent aux amateurs qui se présente-
laient. Cette nouvelle transporta Roecks de fureur ; pendant quinze jours sa maison fut un véritable enfer; ses domestiques ne savaient à quel diable se vouer. A force d'y réfléchir, il s'avisa d'un moyen qui lui paraissait infaillible. Ce fut de déprécier la ferme autant que possible, de représenter les terres comme étant de mauvaise qualité. Vousallezvoircomment cela lui réussit. Un aprèsmidi, une voiture de louage s'arrêta dans la cour de la ferme, un vieux monsieur en descendit, qui le pria de lui montrer la propriété. Il y consentit de mauvaise grâce, grognant contre tous ces visiteurs importuns qui lui faisaient perdre son temps, et conduisit l'étranger au pas de course à travers les champs et les prairies qui faisaient partie de son exploitation, sans lui laisser le temps de rien examiner. Chemin faisant, il dénigrait toute la culture: les terres étaient mauvaises, les prairies trop sèches ou trop humides; il fallait travailler comme un esclave pour gagner de misérables récoltes. Le vieillard, tout en sueur, faisait de temps à autre quelques observations, mais Roecks y répondait d'une façon si malhonnête, qu'il lui ferma la bouche. Alors l'étranger lui dit qu'il ne le retiendrait pas plus longtemps et qu'il resterait jusqu'au lendemain pour tout voir à son aise.
— Votre propriétaire, ajouta-t-il, m'a assuré que vous me prêteriez volontiers un lit pour une nuit. D'ailleurs, je vous récompenserai bien.
Roecks répondit brutalement qu'il n'avait pas de lit disponible, que tous ses domestiques étaient aux champs et qu'il ne pouvait lui offrir qu'un plat de pommes de terre. Le vieux monsieur s'éloigna mécontent, et Roecks, en le voyant partir, se frotta les mains d'un air de triomphe. Le visiteur retourna du côté des champs et rencontra un peu plus loin un vieux paysan qui travaillait courageusement au milieu de ses enfants. II lui demanda quelques renseignements, et le vieux paysan les lui donna avec tant de complaisance, que l'étranger, charmé, accepta le souper qui lui était offert avec une si franche hospitalité, puis il retourna à Courtrai. Un mois se passa. Le fermier Roecks n'avait plus vu d'amateurs, ni rien appris de la vente de la ferme. Tout à coup une voiture s'arrêta encore dans sa cour et le même vieux monsieur en descendit.
j — Encore vous ! dit Roecks d'un air rogue ; qu'est-ce que cela signifie?
» — Cela signifie, dit l'étranger en prenant une chaise et en s'asseyant avec un sans-gêne qui stupéfia le fermier, cela signifie que l'homme que vous avez si mal reçu il y a un mois, est aujourd'hui le propriétaire de la ferme et de tous les biens que vous cultivez,
» — Vous?
\.\ IIANT.KK UV MAITRE D'ÉCOLE.
> — Moi-mfme; j'ai acheté le tout. Je suis M. Favrel, de Gaiiil.
» — Le riche Favrel, le millionnaire?
» — Justement. Tout cola m'appartient, et comme je ne veux pas avoir pour locataire un homme aussi jjrossier, aussi mal (Mevi'', aussi hrutal que vous, vous quitterez la ferme dans un an, à l'expiration de votre bail.
» Hoecks, comme frappé de la foudre, essaya d'altord de faire accroire à M. Favrel qu'il avait fait un mauvais marché, que les terres étaient de qualité inférieure; puis, chani^eant de lactique, il oH'rit d'au},Mnenter le prix de son fermai^c, et s'excusa, puis supplia, mais en vain; M. Favrel fut inflexible : il avait déjà loué la ferme au brave Zoons, le même qui l'avait reçu avec tanl de cordialité, et si Iloecks ne partait pas volontairement, il le ferait expulser par les i,'ens de loi. Ceci se passa ainsi, monsieur Stoop; Zoons succéda à Roecks dans la ferme de M. Favrel, et Hoecks, bien qu'il ait eu la chance de trouver immédiatement une autre exploitation, en conçut un dépit et une colère si ijrande, qu'il mourut d'un épanclicment de la bil»*. On l'enterre aujourd'liui. (Jne pensez-vous de cette histoire ? C'est une bonne leçon n'est-ce pas?
Il se tut un instant, espérant que Valentin ferait quelques observations; mais celui-ci resta absorbé dans ses réilexions.
— Eh bien, que pensez-vous de mon histoire? répéta le notaire. La punition est dure, j'en conviens ; mais ne serait-il pas à désirer (pie, de temps en temps la grossièreté des paysans reçut quelques leçons ?
— Oui, oui, sans doute, ce serait à désirer, dit Valentin, s'éveiliant enfin de ses méditations. .Mais pardcmnez-moi ma distraction, j'ai d'autres choses en tète, et je voulais vous poser unequestion. Puisque vous êtes notaire, personne mieux (|uo vous ne peut me dire ce ipie je désire savoir.
— Toula votre service, monsieur Stoop, j'écoute. Valentin, qui avait repris toute la lucidité de son
esprit, tontinua :
— .l'ai un ami qu'il est inutile de vous nommer. C'est un singulier personnage, une espèce do misanthrope. Il vit de ses rentes et demeure seul avec une de ses steurs. lia aussi deux frères, mais il est en désaccord avec eux au sujet d'un hérilape, et depuis longtemps ils ne s'entendent plus. Mon ami l'rélerid f|u'ils le calomnient, qu'ils le perM-culenl, et lui rendent la vie imfiossiblo. Aveuglé par une sorte d'exagération maladive, il a pris une r''"3oliition extrême. Il vent(|uilter l'Ilurope à l'insu d»; tout le monde, fhcrrlier un abri de laulre côté de l'Océan et pas.ser pour mort. J'ai combattu son projet de toutes mes forces, mais il n'y a rien à y
I faire. Or, voici la difficulté : Il veut partir avec un peu d'argent, mais il veut assurer fous ses biens à la sœur qui domeure avec lui, à l'exclusion de tous les antres. Il craint, que lui parti, ses autres frères et sœurs n'invoquent la loi pour enlever la possession et la propriété de ses biens h cette sœur, seul objet do son allèction. 11 m'a consulté sur ce qu'il doit faire pour la garantir de tout trouble. Je lui ai conseillé de laisser un testament en faveur de sa S(i»ur. Ce conseil était bon, n'est-ce pas?
— Ah ! ah ! mon brave monsieur Stoop, répondit le notaire en riant, vous vous êtes fourvoyé ; un testament ! Un testament est sans valeur et sans force tant que le testateur n'est pas mort, c'est-àdire tant que son décès n'est pas légalement constaté.
— 0 mon Dieu! qu'ai-je fait? s'écria Valentin pâlissant.
— Tiens, comme cela vous émeut ! ce que vous avez fait, monsieur Stoop? Une sottise, pour dire le mot; c'est facile à comprendre. Ce sont des affaires de notaires et d'avocats. Si votre ami est parti sans laisser quelques éclaircissements sur son existence, ses frères invo()uoroMt la loi pour faire mettre ses biens sous séquestre, et la sœur avantagée sera mise à la porte avec sou testament, ni plus ni moins. C'est comme je vous le dis.
Valentin avait l'ait un grand effort sur lui-même pour cacher ce (|u'il éprouvait.
— Ah! dit-il, je suis vraiment au regret d'avoir donné un mauvais conseil...
— Un conseil ridicule.
— Oui, un conseil ridicule à mon anii; mais, puisqu'il ne veut confier son secret à personne, n'y avait-il aucun moyen de laisser sa sœur en paisible possession de ses biens par un acte sous seing |)rivé?
— Oui, certes, pour autant qu'il ne s'agis.se pas d'aliénation, il pouvait lui laisser avec son testament, (|ui aurait eu son elTet plus tard, une procuration, un plein pouvoir. Alors, personne n'aurait eu le droit de la troubler.
— Et on (juols termes une pareille procuration sous seing privé doit-elle être conçue?
— Comme toutes les autres procurations.
— Je vous en prie, dites-moi comment elle doit étr(! faite.
— Demain, chez moi, je vous donnerai un modèle. A quoi servirait de vous la dicter maintenant? Vous l'oublieriez.
— C'est que je me dépécherais d'écrire à mon ami. il n'est pas encore parti et il serait encore temps de rem|iêrher d'être la victime de ce que vous appelez avec raison ma sottise.
— Mais j'y pense, réponilit le notaire, j'ai vu l'année dernière, dans votre cabinet, un formulaire
LA FIANCÉE DU MAITRE D'ÉCOLE
:ii
où vous trouverez (eûtes les espèces de procurations.
— Je vous remercie, dit Valenlin dont les yeux brillèrent de joie, je vous remercie de tout cœur.
Il se leva et descendit la glace de sa voiture.
— Jean, arrêtez devant l'auberge, dans le faubourg, dit-il, vous donnerez à manger aux chevaux sans les dételer.
— Yous n'allez pas jusqu'en ville, demanda le notaire.
— Si, plus tard, répondit Valentin; mais, auparavant, j'ai à terminer une affaire au faubourg.
Le notaire continua à bavarder sans que Valentin prêta la moindre attention à sa conversation.
La voiture s'arrêta bientôt devant l'auberge du faubourg, et le tabellion reprit son chemin après l'échange d'une poignée de main avec notre héros.
— Jean, faites manger les chevaux, dit Valentin, et dans cinq minutes soyez prêt à partir.
Il entra dans la maison, demanda un verre de bière et prit un journal pour se dérober à l'attention des consommateurs. Ses pensées étaient si loin du lieu où il se trouvait, qu'il oublia l'heure. Dix minutes s'étaient écoulées quand le cocher vint lui demander ses ordres.
Valentin sortit, sauta dans la voiture et cria :
— Retournez au château, Jean. Brûlez le pavé et ne vous arrêtez pour personne.
Lorsqu'il se sentit ramené avec une vitesse extraordinaire vers le but où il tendait, son esprit se calma un peu et il commença à comprendre quelle fatale imprudence il avait commise. Il n'était pas marié sous le régime de la communauté; les cousins éloignés, qui, lorsqu'il était pauvre, n'avaient jamais voulu le connaître, étaient venus le voir depuis son mariage et espéraient hériter de lui. S'il était parti sans avoir rencontré le notaire, ces cousins n'auraient pas manqué d'inquiéter Hélène. Heureusement, il était encore temps de tout réparer, Hélène ne soupçonnait rien. Il rentrerait donc au château, sous prétexte d'avoir oublié quelque chose, il écrirait à la hâte cette procuration et la laisserait sur la table, dans une enveloppe à l'adresse de sa femme; puis il repartirait de nouveau, après lui avoir dit adieu pour ladernière fois.
H resta plongé dans ces réflexions jusqu'à ce qu'il vît de loin, entre les arbres, le clocher du village. Il allait donc la revoir encore! Cette idée l'émut d'une joie involontaire, et il sourit même avec une sorte de bonheur enfantin... Mais, en songeant que cet adieu devait être éternel, il laissa retomber sa tête sur sa poitrine et soupira profondément.
Lorsque la voiture eut atteint le grand chemin, auquel aboutissait l'avenue du château, Valentin fit arrêter et sauta à terre.
— Jean, dit-il, vos chevaux écument de sueur, impossible de les mettre à l'écurie en cet état ; promenez-les pendant une demi-heure, puis rentrez doucement.
H traversa l'avenue, atteignit la porte et entra dans le château sans être vu de personne. Il pouvait donc monter à sa chambre, àl'insu de tout le monde ; il ne lui fallait que quelques minutes pour écrire la procuration, puis il irait dire adieu à sa femme et repartirait pour toujours.
Il repoussa avec énergie les doutes et les hésitations qui l'assaillaient de nouveau, et monta l'escalier avec précaution pour ne pas trahir sa présence.
La porte de sa chambre était ouverte. Il entra sans faire de bruit. Mais il devint pâle comme un mort et frémit des pieds à la tête en voyant son coffre-fort ouvert, et, devant la table... devant la table, Hélène était assise, la tète couchée sur des papiers. Elle paraissait endormie.
Ciel ! Hélène avait lu sa lettre ! Que faire maintenant? S'en retourner en silence sans la réveiller? Mais la procuration ?
Il retint son haleine et réfléchit un instant. Les idées traversaient son cerveau avec la rapidité de l'éclair. Ne pouvait-il pas écrire cette procuration à Courtrai ou ailleurs et la lui envoyer parla poste?
Déjà il avait fait un pas en arrière pour se retirer, lorsqu'il crut voir briller une larme entre les doigts de sa femme... Il tendit le cou et remarqua avec une émotion profonde que la tête d'Hélène reposait sur sa lettre et que ses larmes en avaient presque entièrement effacé l'écriture... Son courage faiblit.
— Hélène ! dit-il, avecun soupir, pauvre Hélène! Elle se leva, poussa un cri perçant, recula d'un
pas, le considéra en frémissant, comme si elle ne pouvait en croire ses yeux ; puis, sans lui laisser le temps de faire un mouvement, elle courut vers lui, les bras ouverts, et s'écria :
— Vous, vous, Valentin ! vous ici ! Dieu m'a exaucée!
Elle se laissa tomber sur sa poitrine, lui jeta les bras autour du cou et l'étreignit avec force, pleurant et riant tout ensemble.
Valentin, frappé d'une angoisse secrète, la laissa le combler de ses témoignages de joie, sans montrer qu'il y fût sensible. Ciel ! si son esprit était égaré ! Elle l'embrassait avec une ardeur fébrile. L'amour sincère et véritable pouvait seul inspirer de pareils épanchements.
— Allons, Hélène, calmez-vous, dit-il. Puisque vous connaissez maintenant mon projet, ne me faites pas faiblir au moment des adieux.
— Des adieux ! des adieux ! s'écria-t-elle avec un rire à moitié insensé et sans le lâcher. Ah !
l.A I lANCÉK DU MAITUE D'ÉCOLE.
Dieu m'a rendu mon cher époux, aucune force humaine ne peut me l'arracher.
— Le devoir ordonne, Hélène. Le sort est inexorable.
Elle tomba à i:«noux à ses pieds, leva vers lui ses mains Iremblantes, résista à ses elloris pour la relever et s'écria d'une voix suppliante :
— Non, laissez-moi ; t'est ainsi (|ue je dois élre. Pardon! pitié ! Ne parlez plus de départ, Valentin. Me (|uitler aujourd'hui, c'est me tuer. Ileslez, et vous me sauverez pour la seconde lois, et vous me rendrez la santé, la vie, le bonheur. Je vous serai soumise, je vous honorerai, je vous chérirai, Valentin... Je vous aimerai co nme vous m'avez aimée vous-même. Je l'ai promis à Dieu et j'en tiendrai fidèlement ma promesse. Oh ! faites-moi grâce ! Pour guérir, pour vivre longtemps, je n'ai besoin que de votre alfection, (|ue ilu baiser de la réconciliation.
Klle se releva, l'étreignil tie nouveau dans ses bras, et s'écria :
— Oh ! donnez-moi ce baiser, le premier baiser de mon épou\ bien-aimé.
Celle fois, Valentin ne résista [dus. Il serra Hélène sur son cœur avec une ardente ellusion de tendresse et mouilla son front de larmes d'inelVable béatitude.
.Mus par une même idée, tous deux levèrent les yeux au ciel ; ils ne disaient rien, mais dans leurs refjards rayonnait la reconnaissance envers Dieu, (|ui, après les plus douloureuses épreuves, les rendait les plus heureux de la terre.
« .1 Henri .\(iyels, a (Ishinh-.
« Ilnrrab ! j'ai un fils. Il s'apj)ellera Henri. Mère et enfant bien portants. Dieu soit loué !
» VALF.MIN STOOP. »
Kl.> DE I. \ MA.NCÊE ti C M A I T 11 E U'ÉCOLK
Il joue et folâtre à côté d'elle avec ses enfants. ^l'age 3.)
LA MISSION DE LA FEMME
Lorsque Dieu voulut couronner son œuvre admirable par la création de l'humanité, il fit d'abord l'homme et marqua sa destinée en ces termes :
« Qu'il règne sur les poissons de la mer, sur les oiseaux de l'air, sur les animaux des forêts, sur toute la terre ! »
Le Créateur, en contemplant le chef-d'œuvre de ses mains, dit encore :
— Il n'est pas bon que l'homme reste seul; je vais lui donner une aide, une compagne semblable à lui! Et ce ne fut que lorsque la compagne d'Adam, lorsque la femme eut surgi sous la main de Dieu, que l'humanité fut seulement ùréée dans toute sa merveilleuse plénitude.
Si l'homme doit être la source de toute force, la femme sera la source de tout amour; si lui commande par sa puissance physique et par la hauteur de sa raison, — elle régnera, consolera, rendra heureux par la grâce de ses traits, par la magique douceur de sa voix, par l'inépuisable trésor de bonté que renferme son âme.
Amour, tendresse, douceurs, tels sont les éléments principaux dont Dieu a formé l'àme de la femme; aimer, guérir, consoler, telle est sa destinatiou sur la terre.
Considérons maintenant la vie de la femme, et cherchons si, dans la société humaine, elle remplit bien la mission qui lui est imposée par la Providence.
Mil.
LA MISSION UE LA i'KMMfcl.
La petite Uertlic compte douze ans.
Son jeune fri're fait retentir \a maison de ses cris «sauvages; il monte à clieval, il joue avec sabre el fusil, il bat ilu tambour, il brise son instrument, il court, il saule, il grimjie, il crie...
La petite llerlbe, elle, est assise tran(|uillement à c(^té de sa mère. L'excellente enfant a une poupée; elle l'habille et lait sa toilette, elle la met dans son berceau, elle la gronde et lui donne de bons ctuiseils .. Et (|u'elle châtie ou qu'elle caresse, dans cet essai instinctif d'une mission dont (die n'a pas encore conscience, sa petite voix est si douce, si affectueuse, que la mère regarde, le coeur palpitant, et essuie ses yeux (pie mouille une larme d'émotion.
lîerthe aime à laver et à babiller ses petites sn>urs; elle s'elTorce de venir en aide à sa mère et la supplie de lui permettre de se rendre utile. S'il y a une aumône ù faire, un secours à porter à des nécessiteux, c'est dans sa main que doit se trouver la pièce de monnaie, c'est de sa main que le pauvre doit recevoir le secours.
Ainsi Bertlie a|)prend à aimer, à soigner, à consoler avant de savoir ce qui deviendra plus tard rolijet de son amour.
Les années se passent pour Bertbe dans une calme innocence. Ce|'eii(lant elle grandit; sa taille svelte abandonne les lormes indécises de l'enfance; les roses de ses joues dimirmcnt; son front se pare de la blancheur de lis d'une virginale pureté.
Un matin, elle s'éveille pleine d'émotion; elle ne sait ce (|ui se passe en elle; mais tout rayonne et brille d'une splendeur inaccoutumée à son œil étonné, et tout (liante autour délie les joies de la vie. Klle sent battre son (d'iir d'un bonheur dont elle ne se rend |)as compte, (ît ce cn'iir déborde d'un sentiment nouveau et inconnu. Hier encore, son regard s'arrêtait sur tons les visages, sans embarras et avec une aimable candeur; maintenant elle baisse les yeux (piand elb' va à l'église avec sa mère. VA\c a senti (jne le regard des jeunes gens fait monter à S(m Iront le ronge de la jindonr et que ce regard la trouble et l'elfiaie.
Hient(U le jour se fait dans son esprit ; elle comprend ce que c'est (|ue ce feu qui s'elî'orce de s'end irnmer en elle. Le sentiment in(|uiet de sa pudeur se rév(dle contre la mystérieuse émotion (|ui agite son cd'ur; elle s'attache davantage encore à sa mère, elle cherche risolemeiil et fnil toute société.
La révélation d'une destination |dcine de dangers l'a etTrayéc ; la crainte que, dans les aspirations qui lentraineni, il n'y ail qu'un instinct terre.>>tre et coufiable, la fait reculer d'anxiété... .Mais c'est en vain ! Sa destinée lui crie :
— Tu aimeras ! lu aimeras ! Dieu t'a créée p(»ur l'amour!
En effet, malgré tous ses efforts, son cœur déborde d'amour. Elle n'ose encore y laisser |)énétrer une image d'homme, mais cependant elle aimera, il faut (|u'elle aime ! Qui ?
IJerIhe tonrnera-t-elle vers Dieu toutes les forces de son âme, et épanchera-t-elle, dans la contemplation de sa miséricorde et de sa majesté, tous les trésors de son amour? I)eviendra-t-elle l'épouse du Christ ? s'agenouillera-t-elle entre les quatre murs d'une cellule, et y priera-l-elle ponr l'humanité en en expiant les fautes, jns(|u'à ce que son âme aimante remonte à sa source? C'est là aussi une forme de lamour !
Fera-t-elle particijier les enfants du travailleur à la lumière de la civilisation, de la doctrine du Christ et de la moralité? Inslruiia-t-elle, dans les écoles (lu dimanche, les enfants du pauvre, et leur enseignera-t-elle comment, dès l'enfance, on peut s'armer contre la misère et le vice? Arracherat-elle de ces jeunes cœurs, avec une sollicitude maternelle, les germes du mal, et les remplira-t-elle de pudeur, de résignation et de crainte de Dieu, — afin que l'ouvrier trouve aussi dans son épouse une compagne qui remplisse vis-à-vis de lui la véritable mission de la femme, consoler, aimer et faire espérer? C'est là aussi une forme d'amour.
Ira-t-elle, elle, riche jeune fille, chercher dans les couloirs étroits et les sombres ruelles les pauvres petits enfants malades avant (ju'ils n'aient encore essayé leurs premiers pas? Les transpoilera-l-elb; dans un bâtiment bien aéré pour y laver leurs membres meurtris, y panser leurs blessures, y renouveler leurs vêtements? Veillera-t-elle jour et nuit au chevet de Icnfant de l'ouvrier, épiant sa respiration, humectant et rafraîchissant ses petites lèvres, le soignant et le dorlotant, jusqu'à ce que la mort soit chassée du petit lit? C'est là encore une forme sublime de l'amour.
Pour autan! (|ne le lui permettait sa position sociale, Ilerthe, par toutes ces (Pnvresde misi-ricorde réservées à la femme, a donné l'essor au sentiment d'amour que Dieu a mis dans son àme; mais enfin cependant son cœur est jilus vivement louché par l(! regard d'un jeune homme.
.le pourrais vous peindre comment ce jeune homme, — généreux, mais rendu indomptable par le sentiment exagéré de sa force et de sa liberté, s'est éloigné d'elle; comment, dans son isolement, elle a senti le ver de la douleur ronger son sein; comment les soufTrances qui déchiraient son cœur l'ont fait dépérir... Mais à quoi bon ra|i|)eler un mal guéri?
Le jeune hom me £St revenu à elle; il l'a acceptée
LA MISSION DE LA FEMME
pour femme devant l'autel ; elle est devenue l'appui et la compai,'ne chérie de son bien-aimc.
Voyez, Berlhe est assise au milieu de sa nombreuse famille. Le plusjeune de ses enfants repose encore sur son sein : il y puise sa vie; un autre repose sa petite tête sur ses genoux; les autres jouent naïvement et innocemment autour d'elle.
Le nouveau-né de Berthe dort : elle le pose dans son berceau, elle épie pendant un instant son sommeil et revient ensuite aux petits joueurs; elle les fait s'agenouiller, joint leurs petites mains et leur apprend à prier Dieu; elle leur dit comment l'homme sur la terre doit lever avec reconnaissance son regrrd vers le ciel, comment il doit se dévouer à l'amour de son prochain, comment il doit être bienfaisant et miséricordieux; elle ne connaît pas d'autre source de bonheur que celle que le Créateur a fait couler dans son sein : l'amour.
Voyez-la, assise dans le silence de la nuit, auprès d'un petit lit. La main du Seigneur l'a visitée; la maladie a étendu l'un de ses enfants sur la couche de douleur. Berthe est pâle; ses yeux sont rougis parles larmes. Elle caresse du regard son pauvre enfant, elle presse ses petites mains sur ses lèvres, elle compte les palpitations de sa poitrine, elle tremble, elle frissonne au moindre mouvement; elle s'agenouille, elle prie, elle implore l'aide de Dieu, si elle pouvait, comme le pélican symbolique, chasser, au prix de son sang, la mort de ce chevet, elle n'hésiterait pas un instant; elle donnerait son sang avec joie, avec gratitude, si le sourire de la santé pouvait briller de nouveau sur le visage altéré de l'enfant bien-aimé....
L'époux de Berthe est un homme énergique et courageux; il veut, par sa propre élévation, agrandir l'avenir de ses enfants. Il fait le commerce. Le désir de la richesse lui fait défier et braver avec audace les vicissitudes du sort...; mais cela ne lui suffit pas : il prend part à l'ardent combat des partis politiques; bien souvent il rentre, le soir, épuisé par la lutte, blessé dans son orgueil, trompé dans son attente. Son front est sillonné de rides, son cœur plein d'amertume et de dégoût de la vie.
Combien Berlhe est tendre et ingénieuse dans sa lutte d'amour contre ces tortures de l'esprit ! Comme sa voix consolante est pénétrante et douce! Comme elle essuie avec sollicitude lasueur du front de son mari ; comme elle sait verser la force et le courage dans son âme, jusqu'à ce que, oubliant les rudes querelles du jour, il joue et folâtre à côté d'elle avec ses enfants sur les genoux, et, réconcilié avec la vie, sourit au lendemain...
Vienne un coup imprévu de la fortune le frapper dans son commerce, menacer sa position sociale
et l'existence de ses enfants, il murmurera, se désespérera, s'irritera, maudira le sort peut-être, et épanchera son dépit sur sa bonne femme ellemême... Mais elle lui cachera sa propre tristesse, et, l'humeur toujours sereine, la voix toujours aussi douce, elle lui parlera de l'impénétrable volonté de Dieu, d'espérance, de retour du bonheur, et, peu à peu, elle lui rendra un nouveau courage et une nouvelle confiance dans l'avenir.
Et la vie de Berthe se passera ainsi dans un long et continuel sacrifice d'elle-même. Le Seigneur rappellera au ciel quelques-uns de ses enfants ; déchirée par une ineffable douleur, elle verra le dernier souffle s'échapper de leurs petites lèvres mortes. Plus tard ses fils s'abandonneront à l'aveugle au torrent orageux des plaisirs de la jeunesse et s'exposeront à mille dangers, à ii.ille pièges, à mille vices. Elle, sur ces entrefaites, soignera, épargnera, travaillera, treir)blera, s'effrayera; elle saignera par toutes les blessures que le temps et le destin auront faites dans son cœur de mère, jusqu'à ce que, épuisée, anéantie, courbée sous le poids des années, elle soit devenue une vieille femme...
En elïet, Berthe a perdu sa beauté : ses yeux ont perdu leur éclat, sa tète est blanchie, son visage est ridé, sa voix est incertaine et bégayante.
Le cœur de cette femme paralysée, chez laquelle la vie agonise, doit être vide et froid, n'est-ce pas"? Elle a si généreusement semé sur sa route les étincelles de son amour, que la flamme doit être éteinte dans son âme ?
. Erreur ! la femme doit aimer aussi longtemps qu'il reste un souffle dans son sein.
Maintenant Berthe a reporté son amour sur les enfants de ses fils et de ses filles. Elle va d'une famille à l'autre; elle chante pour endormir les petits marmots; pour les plus grands elle a toujours quelque friandise; elle sait de jolies chansons de son jeune temps et elle connaît de si belles histoires ! Ah ! la bonne grand'mère ! Elle redevient enfant avec les enfants ! Oh ! quel mot est plus de nature à faire éclore la joie dans un cercle de famille que ce mot : grand'mère ! Dites-le, et vous verrez comme les enfants l'acclameront en battant des mains et en dansant de bonheur; car ce mot est pour eux le symbole de la bonté parfaite, de la condescendance sans bornes, de la ^réleste patience...
Dans cette rapide esquisse, j'ai suivi la vie de la femme dans son développement naturel; je l'ai prise comme enfant, comme jeune fille, comme mère et comme aïeule; et j'ai tâché de vous montrer le rayon d'amojr qui, dans toutes ces situations, illumine sa route avec un redoublement
LA MISSION DE LA FEMME
d'éclat, l'ermeltez-moi de termintM- ces considérations par une histoire courte et vraie; elle vous prouvera, mieux que tout c** que je vous ai dit, que pour une femme, rirrc et (linwr sont ileux mots qui ont la même signilicalion.
Non loin de la place du Château, dans notre ville d'Anvers, se trouve l'iiospice des Kiifants- Trouvés, hàtimenl où l'on donne asile aux malheureux orphelins, où on les élève et les instruit. A coté se trouve un autre éclitice on l'on enferme les hommes et les femmes frappés du terrible Iléau de la folie. Ces deux bùtiments ne sont séparés l'un de l'autre que par un mur dans le(|uel est pratiquée une porte commune, car les fous et les orjthelins ont la môme chapelle pour prier Dieu.
C'était en 1830, dans la nuit sinistre du bombardement. Jusque-là, suivant les usages de la guerre, la garnison de la citadelle avait épargne l'hospice des Enfants-Trouvés et la maison des fous, et avait lancé bombes et boulets dans une autre direction; mais quel(|ues volontaires de l'armée belge crurent que de ces bâtiments ils pourraient tirer avec avanlai^e sur l'ennemi ; ils [)énétrêrent dans l'hospice des Knfants-Trouvés et se mireet à faire feu sur la citadelle.
Ainsi attaquée de l'intérieur d'établissements de bienfai.xance que toutes les nations considèrent comme un terrain neutre, la garnison hollandaise s'irrita et fut transportée du désir de se venger. Les bouches à feu furent dirigées sur l'hospice des Enfants-Trouvés, et les projectiles incendiaires firent pleuvoir la destruction et la mort sur l'habitation des pauvres orphelins et des malheureux insensés.
Déjà quelques bombes sont tombées dans la cour et ont brisé avec un formidable éclat toutes les vitres des deux bâtiments.
L'incendie menace de se déclarer...
(Jue faire ?
On ne peut laisser les fous enfermés et les or-
phelins qui se lamentent exposés au danger d'être brûlés vifs?
Mais à quel moyen recourir? Le temps presse; chaque minute peut être la dernière qui reste pour le salut !
Les administrateurs des établissements font ouvrir toutes les portes ; ils donnent la liberté aux fous et aux orjihelins, alin qu'ils puissent .se sauver eux-mêmes si c'était encore possible...
Alors fons et folles s'élancent comme un torrent dans la cour au milieu des orphelins épouvantés.
La rouge lueur d'une mer de feu illumine cette scène lugubre.
Les hommes, comprenant le péril, hurlent de terreur et de rage; ils s'élancenl, renversant les orphelins dans leur course désordonnée; uniquement préoccupés du soin de leur conservation personnelle, ils franchissent la porte en courant...
Mais que font les femmes folles dans cette situation critique? Voyez, les cris plaintifs des enfants les ont touchées... Chacune il'elles |irend un, deux, trois orphelins; elle les serre sur sa poitrine; elle les cache dans son sein ; elle penche son corps au-dessus d'eux; elle tournent le dos au coté lion les coups de canon frappent leur oreille comme la foudre, d'où les torrents de flammes paraissent sortir. Elle a oublié son propre danger, la pauvre folle ! Elle place son corps entre l'enfant et les bombes meurtrières, dans res|)oir qu'au prix de sa vie elle le protégera contre la mort et le sauvera !...
C'est la vérité, ce que je vous raconte.
Ainsi, voici la lemme privée de raison, d'intelligence, n'ayant plus de conscience du sentiment; rien d'humain ne semble plus rester en elle; son àme elle-même est égarée. Elle ne sait ce qu'elle dit, ce qu'elle pense; tout est mort en elle, tout, excepté la llammc sainte et cachée de l'amour !
Infortunée martyre de la misère humaine, du fond de l'abîme de la folie, elle rend encore témoignage de la mission de la femme sur la terre:
— Ainicit
riK DKLA MIsMON bKLVFKSIMK
— Vois-tu, là, entre ces fleurs, cette jeune demoiselle? (l'âge 7.)
LE GANT PERDU
Étrange passion qui s'empare tout à coup des habitants de l'Europe! Partout, dans les villes et les villages, on apprête les valises et les malles, on consulte des caries géograpliiques, on discute des plans lie voyage. Tous les cœurs aspirent après l'espace, tous les yeux brillent d'nn désir impatient; on bat des mains à chaque nom étranger qui, pareil àun phare, marque l'itinéraire projeté. Paris, Bruxelles, Amsterdam, Rhin, Italie, on vous salue comme des promesses d'inell'ables jouissances! Mais le nom qui, plus que tous les autres, excite des cris d'enthousiasme, c'est le tien, ô
chef-d'œuvre de l'arliste divin, le tien, ô Suisse, terre superbe et bénie!
Écoutez ces prières qui s'élèvent des bords de l'Escaut! C'est la voix d'un vieillard qui s'écrie les larmes aux yeux :
— Je vous remercie, mon Dieu, je verrai du moins la Suisse avant de mourir.
D'où vient celte fièvre subite de voyages? qui donne ainsi des ailes à nos âmes!
C'est qu'une année de travail, de soucis, et de luttes vient de s'écouler. Les juges ont jugé, les avocats ont plaidé, les étudiants ont travaillé, les rentiers ont économisé, les marchands ont calculé, pesé et tremblé ; mais aujourd'iiui, hourra! aujourd'hui, c'est le mois do septembre.
i.K (i.\M l'Kunr.
Clicr l'I lieaii mois! (|ue tes jours soiil clairs, . (|iu' lOM soleil est doux, cjiie ton air est vif et sain! Tu ornes la verdure d'une teinte si cliarniante, (|u"'in dirait (|iie diî olKupie feuille tu veux l'aire une Heur. Tu jettes sur les nionta;;nes et les vallées cetti' pourpre changeante (|ui se rellè'te sur tous les ohjets, et qui rend |)lus douce à tous les yeux la nature, ljaii,'née comme dans nu brouillard doré.
Oui, septembre est le gardien économe des présents de l'année. Ses prédécesseurs les prodiguent et à pleines mains; mais lui en répand ensuite ce (|ui reste, pour que l'Iiomme, avant l'arrivée du sombre hiver, se sente renaître encore \u\t' fois au milieu d'un second et splendide printemps.
Septemhie est aussi le mois de la délivrance et de la liberté. Ceux qui ont passé toute l'année à travailler, à compter et à réfléchir, il les soulage en >ourianl du [lesant fardeau de leur vie journalière et leur crie : (( Klevez vos cœurs, privilégiés de la terre! en avant, en avant, à travers le monde! Jouissez plus et mieux pendant ma courte durée que pendant le reste de l'année, et peut-être aussi (|ue pendant le reste de votre vie. En route! en roule! vous êtes libres de devoir, de travail et de souci. »
Déjà les convois de chemin de fer cl les bateaux à vapeur se remplissent d'Anglais, de Ilusses, de Fiançais, d'Allemands; les uns vont à l'est, les autres au nord, le plus grand nombre au midi. Les villes de bains e! les hôtels retentissent de tons les idiomes, comme si le monde était menacé d'une nouvelle confusion des langues!
Parmi tous ceux (jui avaient attendu le mois de septembre avec une in)|iatience fiévreuse, il n'y en avait pas déplus heureux (lu'llerman Van Dorgstal et .Max Rapelings. Voisins et amis depuis leur enfance, ils avaient été ensemble à l'école, ils avaient suivi ensemble b-s cours (h; l'Cniversité et subi en même temps leur premier examen, quoique llrrman étudiât le droit et que Max se destinât à la carrière médicale.
Cette étroite amitii'' les avait prémunis contre les cnlraînemenls de la vie d'étudiai.l, et leur avait permis de conserver dans toute leur fraîcheur les illusions de la première jeunesse, d'autant |diis que leurs parents habitaient la ville univcrsaire,et qu'ils n'avaient point été prématurément éloignés du foyer de la famille. Au contraire, elle les avait .stimulés, car b-ur plus ardent désir était de marcher de pair dans la voie du progrès et de la science.
Durant leurs éludes universitaires, ils avaient passé une partie du leurs vacances, tantôt à Ostende, tantôt à Klankenbcrghe, lanlôt à Spa. Ils avaient même visité presque entièrement les
pittoresques Ardennes. Leurs parents, qui étaient à leur aise, et (|iii possédaient une jolie fortune bourgeoise, — surtout la mère d'ilerman, — récompensaient leur zèle et leurs progrès en leur fournissant les moyens de puiser dans les plaisirs du voyage un nouveau courage et de nouvelles forces pour continuer leurs difliciles études.
.Max llapelings avait un oncle qui avait passé l'automne précédent en Suisse, et qui lui avait raconté tant de merveilles de cette adniirable nature al|)estre, qu'à force d'en causer avec son ami Uerman, .Max lui avait communiqué une ardente envie de vi-iter aussi la patrie de Gnillaiiine Tiîll. Ils devaient passer tous deux leur dernier examen dans le courant de l'année, si .Max, en redoublant d'ardeur, pouvait se rendre capable de subir en même temps deux difliciles épreuves. La tâche leur semblait lourde, et ils hésitaient d'autant plus à courir le risque d'un échec, que la nécessilé ne les pressait point. Us étaient donc sur le point de se résigner à suivre les cours pendant une année de plus, lorsque leurs parents, pour les encourager, leur dirent ces simples paroles :
— Si Ilerman devient avocat cette année, et .Max médecin, ils pourront faire un voyage en Suisse :
— En Suisse! en Suisse! s'écrièrent les jeunes gens transportés de joie.
Ils se mirent bravement â l'œuvre, s'encourageant l'un l'autre âne pas manquer le but souhaité, ils travaillèrent jour et nuit, et passèrent entin leur examen avec distinction.
Mais le mois de septembre;, le j)lus favorable pour \i\\ voyage en Suisse, était encore bien loin.
En l'atleiidanl, ils s'exercèrent à l'étude de la langue allemande, qu'ils possédaient déjà en partie, achetèrent des plans et des guides de voyage, ne cessant d'interrogtir l'oncle (|ui avait vu les Alpes, et s'entretinrent enfin avec tant d'enthousiasme de montagnes gigantesques, de lacs bleus et d'immenses mers de glace, (|u'à l'approche du mois de septembre ils étaient â moitié fous de désir et de joie.
Enfin, le jour si longtemps désiré est arrivé. Dans la gare de Gand, au milieu de la cohue des voyageurs et des curieux qui se |)ressent le long d'un train composé de nombreuses voilures, les deux familles réunies serrent les mains des deux jeunes gens. L'un deux, Ilerman, est remarquabh^ |)ar sa jolie ligure, par ses cheveux noirs et bouclés, par ses joues fraîches et ses yeux brillanis. Tout en lui trahit une grande simplicité de civur et une sensibilité profonde, lue joie sans bornes rayonne dans son regard, mais il cause tout bas avec sa mère, comme s'il craignait de laisser deviner aux étrangers les sentiments (|ui l'agitent.
LE GANT PERDU
L'autre jeune homme n'est pas beau, loin de là : ses traits manquent de régularité, et il a une épaule plus haute que l'autre, suite d'une chute qu'il a faite étant tout petit. Pauvre Max, ses condisciples de l'Université, pour le taquiner, l'appelaient parfois le Bossu; mais il paraît s'être tout à fait consolé de sa difformité, et l'avoir même oubliée. Tandis qu'llerman écoute les derniers conseils et les adieux de sa mère, Max interpelle chacun à voix haute, : « Au revoir! » va, vient, s'agite et se remue comme si le sol lui brûlait les pieds.
Plusieurs de ses amis l'entourent et lui conseillent (le prendre le chemin de fer du Luxembourg pour traverser la belle vallée de la Moselle et la ville de Trêves, où l'on admire, outre la colossale Porta Nigra., une chaussée romaine, des bains romains" et des monuments qui transportent le spectateur étonné en pleine civilisation païenne. Puis, en suivant cette route, il pourra passer une couple d'heures dans la coquette Nancy, et s'arrêter à Strasbourg pour visiter la cathédrale, célèbre dans le monde entier. Mais le jeune docteur répond qu'ils vont directement jusqu'en Suisse en traversant par Paris, el qu'à leur retour ils visiteront tout ce qui méritera de les arrêter au passage.
La voix des garde-lrains annonce le départ... Herman embrasse sa mère, dont les yeux se mouillent de larmes comme si elle craignait de ne plus revoir son fils chéri. Elle parle de dangers, de rochers à pic, de précipices sans fond; mais il lui coupe la parole par un tendre baiser d'adieu.
Max Rapelings serre gaiement la main de ses parents et de ses amis; il écoute un instant les recommandations de madame Van Borgstal. Celleci sait bien que Max, quoiqu'il semble le plus étourdi des deux est cependant le plus prudent. Il est d'ailleurs de deux ans plus âgé qu'Herman, et il a plus d'expérience du monde. Aussi la mère le prie-t-elle d'éviter en Suisse les périls .du voyage et confie-t-elle son lils à ses bons soins. Mais le sifflet de la locomotive* retentit, le train se met en marche, et Max saute en voiture en s'écriant :
— Hourra! en Suisse !
Tant que le train est en vue, on se salue en agitant les mouchoirs; mais bientôt il n'y a plus qu'un petit point noir sur la voie avec un petit nuage de fumée... Ils sont partis.
Le train qui s'arrête à Berne dans l'après-midi du 5 septembre amenait un nombre extraordinaire de touristes. Le quai de débarquement fut immédia-
tement couvert d'un fourmillement de gens de tout pays. Les hommes, coilfés de chaper.ux de feutre, la poche de voyage el la gourde au côté, et, portant à la main ou sur l'épaule la couverture bigarrée, avaient tout à fait l'aspect de gens qui vont entreprendre le tour du monde ; quelques-uns s'étaient déjà pourvus deValpenstock de sept pieds de long pour gravir les montagnes. Quant aux dames et aux demoiselles, pour montrer que, dans la libre Suisse, elles eiilendaicnt s'affranchir du joug de la mode, elles avaient choisi les costumes les plus étranges et les plus capricieux. C'étaitsurtout dans leurs coiffures que l'on remarquait cette variété. 11 y avait des chapeaux de paille, de soie, de feutre, de velours, retroussés, rabaltus, allongés, tordus, avec des rubans, des fleurs, des perles, des oiseaux, des coquilles... ; des robes larges et des robes étroites, des brodequins coquets et d'épais souliers de montagne, des manteaux de toutes les coupes, beaucoup de jolis visages, peu de laids; des blondes, des brunes, des noires...
Il semble qu'un voyage de plaisir fasse perdre aux gens les plus formalistes quelque chose de leur roideur; car on parlait haut, on s'appelait l'un l'autre, et l'on riait gaiement sans prendre souci de ses voisins. On pouvait lire dans tous les yeux ce cri parti du cœur :
— Nous voilà donc en Suisse !
La foule se porta rapidement vers l'extrémité de la gare, où les plus pressés se bousculaient pour prendre leurs bagages.
Un peu à l'écart du mouvement de cette foule, un jeune homme, appuyé contre la muraille, contemplait avec un joyeux étonnement toute cette animation. Devant lui se trouvaient quelques Suisses, venus sans doute des villages voisins. 11 vit des femmes portant une ceriaine coifl"ure de dentelle noire qui se tenait droite et roide comme les ailes d'un papillon gigantesque; des jeunes fdles coiffées du chapeau de paille à fleurs des ^bergères, d'où s'échappaient des tresses qui leur tombaient jusque sur le dos; des hommes habillés entièrement de drap couleur rouille ; des petits enfants attiffés absolument comme leurs grands parents; des visages bouffis, du linge éclatant de blancheur, des habits bigarrés... Un instant il crut assister à la représentation d'une paysannerie au théâtre royal de Gand.
Un autre jeune homme qui avait une épaule plus haute que l'autre, et qui, depuis un moment, se frayait un chemin à travers la -foule, comme s'il cherchait quelqu'un, frappa sur le bras du rêveur et lui cria en flamand :
— Eh bien, Herman, est-ce ainsi que tu commences? Tu n'y verras plus goutte avant que nous ayons atteint les montagnes. Sois un peu plus
LK (JANT PERDU.
avanMlf tun cnllioiisinsme, jusiiu'à ce que nous voyioiH des cliosi^s vraiineiil jjrandioses. Viens, j'ai trouvé enfin notre malle.
— Mais tu n'as donc pas d'yeu\, Max? Vois donc ces jolies Suissesses; (|uels costumes charmants el pittoresques !
— Oui, oui, elles sont fraîches et i;entilles, ces lleurs des Alpes; mais ce n'est pas ici le lieu de les admirer; nous en verrons des milliers avec des costumes plus jolis et plus élranjïes encore; tu sais bien ce que mon oncle nou-; a liit... Mais dépt'che-loi, ou nous reperdrons notre malle.
Ilerman piit en riant I" bras de son compa},Mion. Tous deux se dirigèrent vers la sortie de la i,'are, mirent leur malle sur la petite charrette diin comuïissionnaire et enlrèrenl en ville.
Ils tournaient les yeux de tous côtés el ne furent pas peu étonnés de voir (pie les maisons étaient de la même architecture (ju'à (iand et à l'aris. D'après leur idée, de toutes les villes de Suisse, Herne devait être la plus iiioi/i'ii dije, ou du moins avoir conservé une physionomie propre el caractéristique. Déjà ils murniuiaienl contre l'oncle qui les avait tronipés.
Ce qui causait leur désappointement, c'est qu'ils ne voyaient près de la j;are que des conslructions nniderncs qui, là comme partout, n'avaient d'autre style que la froide, monotone et insupportable ligne droite. Ilerman adressa la parole au coiiimissioun.iire et lui demanda en allemand si toutes les maisons de la ville étaient semblables à celles-là, el s'il n'y avait pas de rues qui rappelassent l'aspect de l'ancienne Derne.
— Ces messieurs désirent voir de vieilles rues? répondit l'autre ; ils n'auront pas besoin d'aller loin pour cela. Ils m'ont dit de porter celle malle à VAnrlx'ry-Gassi'. Kncore (juehjues pas, et nous y sommes. C'est une belle rue, du moins pour qui aime la vieille Suisse.
— In p<u plus loin, ils lournèient un coin de rue.
— Nous entrons dans VAarberij-Cassi' messieurs, dit le commissionnaire.
— Ciel ! qu'est-ce ci '/s'écria llerm.m en levant les mains. Si quel(|n'un me disait que je suis en ICspagne ou à Conslantinople, ji* le croirais, sur ma parole.
— Admirable ! vraiment pittoresque ! On se croirait lrans,>orté, comme par cnclianlemenl, dans un pays inconnu, murmura iMa\.
Pour des Flamands, la surprise des jeunes vojageurs eiaii tonte naturelle, car certaines rues de Berne ont en effet un aspect si caracléristicjue el si élraripe, qu'on ne voit rien de pareil ailleurs, même dans les autres villes de la Suisse.
La plupart «le ces rues s*»iii b.rl larges: au
milieu d'elles à des distances rapprochées, sont des fontaines publiques, dont l'eau tombe de tous côtés dans de grands bassins, du sein (desquels s'élève une haute colonne. Sur ces colonnes on voit les statues de personnages célèbres dans l'histoire du pays ou dans l'Ancien Testament. Tout est taillé dans la pierre. On voit aussi des basreliefs représentant des animaux ou des lleurs, dont queli|ues-uns sont coloriés. Sur plusieurs de ces monuments llotlent des bannières peintes. Les maisons y sont hautes el grandes, avec des toits en saillie. Clia(|ue fenêtre e^t un balcon garni d'une balustrade en fer d'une forme plus ou moins artistique. Derrière la balustrade, il y a un coussin brun, roui,^e ou vert, et ce lieu de repos est pr(»légé contre la pluie el le soleil par une petite tente eu toile rayée.
— Ce ([ui étonne le plus les étrangers, c'est la circulation des piétons dans les galeries qui forment connne une seconde rue sous les maisons de cha(|ue côté de la rue; le rez-de-chaussée étant bâti en retrait, les étages sont soutenus par de massives colonnes formant des arcades, au fond desquelles se trouvent les magasins el les boutiques. Les demeures des bourgeois sont aux étages supérieuis.
Comme les habitants marchent généralement sous les arcades, le long des boutiques, même par les plus beaux jours, on ne voit guère d'aulres personnes dans les rues (|ue celles qui vont prendre de l'eau aux fontaines; mais sous les galeries circule le Ilot mouvant d'une bourgeoisie active et laborieuse.
Ilerman el Mav, disposés co:r.me ils l'étaient à l'admiraiion el à l'enthousiasme, s'arrêtèrent stupélaiis devant toutes les étranges beautés que VAarhi'ifi-fiiisst' étalait à leurs yeux.
Aux balcons, au milieu des (leurs, se montraient çà et là une jeune fille à demi assise, à demi couchée, prenant le frais, — car le lemps était chaud — puis des hommes, el enlin, aux étages supérieurs, des ouvriers qui, appuyés contre leur coussin, fumaient le cigare ou la pipe. On cul pu se croire en Orient. Mais ce (|ui attirait [ilus particulièrement leur attention, c'étaient les allées et venues, autour des fontaines, de jeunes lilles dont les bras nus, les costumes bizarres, les poses charmantes, avaient quelijue chose de bibli({ue et faisaient penser à l'histoire d'Isaac el de llébecca. Après avoir exprimé leur surprise par quelques joveuses exclamations, les jeunes gens étaient entrés, sur les pas de leur guide, dans la rue qu'ils cherchaient. Chemin faisant, ils s'arrêtèrent près des fontaines pour voir de près les sculptures des \as(|ues et admirer les grâces des jeunes Suissesses.
LE GANT PERDU
Le commissionnaire arrêta sa charrette du côté gauche de la rue, montra une toute petite porte sous la galerie à moitié sombre, et avertit les voyageurs que c'élait la demeure de la personne dont ils lui avaient donné le nom.
Il prit la malle, la porta devant la petite porte, et se disposait à sonner lorsque l'on vint ouvrir. C'était une femme âgée qui dit, en assez bon français, avec un sourire plein de cordialité :
— C'est le neveu de M. Van Heuvel avec son ami que j'ai l'honneur de saluer? Soyez les bienvenus, messieurs, et veuillez me suivre. J'espère que vous serez aussi contents que ce bon M. Van Heuvel. Elle marcha jusqu'au fond du vestibule et s'arrêta au pied d'un étroit escalier de pierre en forme de vis. Cet escalier était en pierre blanche, très usé et fendu en plus d'un endroit. II recevait à peine une lumière douteuse par une petite fenêtre étroite et longue comme une meurtrière.
Tout en montant, nos deux amis échangèrent un regard de décepiion. L'oncle leur avait préparé un singulier gîte, pensaient-ils. Dehors tout était beau, pittoresque et coloré comme un paradis ; ici, ils gravissaient avec peine les marches boiteuses d'un colimaçon de pierre qui allait les conduire sans doute dans un bâtiment sombre et délabré : quelque halle du moyen âge ou quelque vieille prison.
Max Rapelings souriait d'un air ironique comme pour se moquer de leur désillusion. Herman Van Borgstal soupirait profondément; mais ils continuèrent à suivre en silence la vieille femme qui les conduisit à travers un long corridor du premier étage, et leur ouvrit entin la porte d'une grande chambre.
Les jeunes gens poussèrent une exclamation joyeuse : « Ah! » firent-ils. La vieille femme leur dit :
— Je le savais bien, messieurs! la même chose est arrivée à votre oncle. Lui aussi s'est mis à crier : Ah! C'est que vous ne connaissez pas les coutumes de Berne. Il y a ici plusieurs ménages dans chaque maison. Ce qui se passe en dessous ne regarde pas le locataire d'en haut.
Max paya le commissionnaire. Herman fit le tour de l'appartement et admira le luxe et l'élégance des meubles. Ils se trouvaient dans une vaste pièce dont le plancher était couvert d'un épais tapis; le long des murs, il y avait des chaises et des canapés garais de velours, des commodes, un bureau et un lit, le tout en mahoni, d'une forme très élégante. Tout y était d'une propreté extrême et promettait aux occupants tout le confort désirable.
Après qu'Herman eut, d'un coup d'œil rapide, fait l'inspection de cet agréable ameublement, il
souleva le rideau d'une des fenêtres, et s'écria gaiement :
— Ah! qu'il fait bon ici! Max! mon cher Max, nous demeurons dans la belle rue, nous avons des balcons avec des coussins, et sous nos yeux une fontaine à quatre jets d'eau,
— Messieurs, dit la vieille, voici la pièce que votre oncle avait aussi à sa disposition. Sa chambre à coucher était là; mais, comme cette chambre est un peu petite, nous avons placé un second lit pour un de vous dans le coin de ce salon. Vous pouvez choisir.
— Ce sera le mien. Je prends pour moi le lit du salon, s'écria Herman.
— A votre aise, messieurs, répondit la vieille. Voici la clef de votre appartement et la clef de la maison. Allez et venez avec la même liberté que si la maison était à vous. Si vous désirez quelque chose, vous n'avez qu'à sonner.
Les jeunes gens, touchés d'un si cordial accueil, remercièrent chaleureusement leur hôtesse.
— Votre oncle, dans sa lettre, a prié mon mari de vous mener voir les curiosités de la ville, ditelle; mais, malheureusement, mon mari est parti pour Lausanne, où l'appelaient des affaires urgentes, et il ne reviendra que ce soir très tard. La promenade sera donc pour demain.
Au moment de sortir, elle revint sur ses pas et demanda :
— • J'oubliais : comment se porte le bon M. Van Heuvel?
— Parfaitement, madame, et il nous a chargés de vous faire mille compliments de sa part, répondit Max. Quand il parle de l'Aarberg-Gasse et de votre maison hospitalière, les larmes lui viennent aux yeux.
— Je le crois, dit-elle en souriant. M. Van Heuvel est resté ici plus de quinze jours. II s'était pris d'une si vive amitié pour mon mari, qu'ils passaient des journées entières à se promener ensemble à Berne ou dans les environs. Mon mari l'a même accompagné à travers les Alpes, de Lauterbrunnen jusqu'au Grindelwald. Votre oncle est un brave, spirituel et aimable homme.
— Mais, madame, pardonnez-moi ma curiosité, comment avez-vous fait la connaissance de M. Van Heuvel? demanda Herman.
— C'est fort simple. Nous avons habité longtemps Genève, où nous avons fait le commerce d'horlogerie. Un horloger de Gand venait nous y voir souvent. En Suisse, l'amitié dure longtemps. Cet horloger avait donné à M. Van Heuvel une lettre par laquelle il nous priait de le bien accueillir. D'ailleurs, messieurs, nous louons ordinairement ce salon et celte chambre aux touristes étrangers, lorsqu'ils nous sont recommandés. Et
LK C.ANT l'KUDlJ.
mainleiiaiit, à plus lard, jusqu'à ce (jue vous ayez besoin di' (luelcjuc chose.
A ces niiils, elle quilfa l'appai totnont.
A |ieiti(> (iit-elle sorlie, ([ue Max Kapelings fit un Ixinil (If joie et s'écria :
— Vive la Suisse! .Notre pain est t(»inln'' dans le miel. L(»i,'t''s coin me des princes, clie/ des ijens (jui ont des cd'urs d'anj^es.
— Oui, oui, dit llerman, vois, nous sommes sur la rue et nous avons des balcons.
11 (tiivrit la reni'trc et se laissa glisser de tout son long sur le coussin.
— Je suis \\n Turc, un stiltin! dil-il nondialaniment.
— Avoue que mon oncle n'est pas bête, dit .M i\.
— Oli! c'est un homme de génie! Je le bénis du fond de mon cœur. Sans lui, nous serions logés dans ([uelque hôtel, au milieu de lourisles vulgaires, comme ou en rencontre parloul. ilourrah pour ton oncle! Je vais allumer un (in manille, et tâche, si tu le peux, de m'arracher de ce coussin avant (jue la dernière boudée de fumée ait disparu dans les airs.
— Ah çà! mon bon Herman, pas de bêtises; ce long voyage en chemin de fer nous a couverts de poussière jusqu'aux yeux. Il faut d'abord nous débarbouiller, tirer nos vêlements de la malle et nous arranger un peu. Tes cheveux ont l'air d'un buisson de couleuvres. .Vprès cela, nous délibérerons sur ce que nous avons à faire.
— Tu as raison, Max. Le bonheur m'étourdit. Je ne sais, (l'est pput-êlre l'air des montagnes (|ui commence à me travailler; mais il me semble (|ue mon c(pur se Ibnd de joie.
A ces mots, il s'approcha du lavabo qui se trouvait près du lit, et se mit à sa loilelle. Son ami en (il autant dans la chambre voisine, et, comme la porte était ouverte, ils pouvaient causer et |)laisanter à leur aise.
— Ah va! Hf-rman, di^iianda le jeun»' docteur, pouniuoi l'es-tii pressé si fort d(î prendre pdur toi le lit qui est dans le salon?
— Parce (pi'il n'y a pas de rideaux. Je préfère un lit sans rideaux.
— Ilypijcrile, c'est parce (ju'il e>t plus |»rès du balcon.
— Tu pourrais avoir raison, Max. il me semble que je pourrais rester assis là des journées entières, les yeux fixés sur les eaux jaillissantes de la fontaine.
— Je crois, cof|uin, que tu regarderais beaucoup moins la lontaine <|ue les Heurs des Aljtes qni s'épanouissent sur ses bords. C'est ton aiïaire. Mais que ('importe le balcon quand tu es dans ton lit! Aur.iis-tu, par hasird, l'envie de passer la nuit à la belle étoile, sur ce coussin rouge?
— Qui sait, mon cher Max, si la lune brille?... La lune, en Suisse, doit être une chose su|»erbe. Tout est beau et charmant en Suisse.
— ('/est (lui, s'écrii Max, me voilà frais et dispos comme un poisson dans l'eau. l'roinessc oblige. J'ai pris l'engagement d'écrire à mon père et à mon onde dès que nous serions arrivés à llerne, Aujoind'luii, c'est mon lour, et demain ce sera le tien : chaque jour une lettre, lelle est la loi, et je suis chargé d'en assurer l'exéculion. Je vais donc m'acquitler tout du suite de celte lâche |)ùur être tout à (ail libre. Quant à toi, llerman, étends-toi sur ton balcon et fume ton cigare; sans cela lu ne pourrais pas te taire.
Il s'assit à la table où se trouvait tout ce qu'il fallait pour éciire, et commenta sa lettre.
llerman alluma un cigare et se coucha à demi sur le balcon. D'abord il regarda assez longtemps la fonlaine, puis il laissa errer ses yeux le long du balcon, et, après embrassé du regard tous les objets qui le Irappaient le plus, il se mita analyser les détails et à examiner de plus près les mille objets de couleurs variées (|ui faisaient ressembler celte rue à une ville des Flandres en tenq)s de kermesse, ou lorsqu'un personnage considérable y fait sa joyeuse entrée.
Kndn, à moitié étourdi, il se renversa sur le dos, soufda, avec un sourire indescriptible, la lumée de son cigare en l'air et dem»ura dans cette position, les yeux levés au ciel. Son visage exprimait une sorte de béatitude et d'extase causée par le sentiment d'un c()mj)lel contentement. Mais il ne put se tenir longtemps tranquille et se retourna de nouveau vers la rue.
Tout à coup il poussa un petit cri de surprise. De l'autre côté de la rue, presque en face de lui, une jeune (ille venait de paraître au balcon parmi les lleurs et la fraîche verdure, et, loisiju'llernian s'était retourné, son reganl avait rencontré tout à coup le regard de celte jeune (ille. Il y avait dans ses yeux quel()ue chose d'étrange et de profond (jui lit courir un frisson dans les veines du jeune avocat.
Tons deux se regardèrent pendant quelques minutes avec étonnement: mai^ bientôt la jeune (ille se détourna et se mita lire un livre (ju'elle tenait à la main. Cette jeune demoiselle était entièrement vêtue de noir. Klle avait des cheveux très noirs qui tombaient en mèches bouclées sur ses épaules; ses yeux, également noirs, brillaient comme des perles de jais... Mais sa (igure était p;de, et se détachait .sur tout ce noir comme le visage d'une statue de marbre. Cependant, en dépit de cette pâleur, elle était réellement charmante. Telle fut du moins l'imiuession qu'elle produisit sur llerman.
I,K GANT l'KliDlj.
Aussi le jeune homme tenait-il son regard fixé sur elle avec une sorte de slupeui'; il i aspirait à peine, tant celte étrange, cette surprenante beaulé l'avait frappe.
La jeune fille pensant probablement qu'on ne la regardait plus, releva les yeux et les porta, comme par curiosité pure, sur le jeune homme dont le visage trahissait une profonde émotion. Elle regarda le ciel, puis baissa de nouveau la tête sur son livre.
Ilerman nesavaitquepenser.il lui avait semblé que de ces beauxyeux noirs uneplainte douloureuse et désespérée s'était élevée vers Dieu. Son cœur avait frémi de pitié à l'idée que la pauvre fille était peut-être la victime d'une cruelle maladie ou de quelque autre malheur. Être si belle, si jeune, et souffrir comme une martyre, cette pensée avait dissipé sa joie.
— Eh! Herman, s'écria Max, viens donc ici, que je te lise ce que j'ai écrit sur l'Aarberg-Gaise. Il n'écoute pas, le songe creux! la fontaine l'aura ensorcelé, Herman, Herman, Herman! S'est-il donc endormi?
En parlant ainsi à voix haute, il s'approcha du balcon.
— Tiens, tu es éveillé! Tu es donc devonu sourd comme un pot?
Herman mit un doigt sur ses lèvres pour inviter son ami au silence.
— Eh bien, qu'y a-t-il? Tu fais une figure de mélodrame. Qu'est-ce qui se passe?
— Viens, assieds-toi, Max, et parle à voix basse. Vois-tu là, entre ces fleurs, de l'autre côté de la rue, cette jeune demoiselle?
— Pauvre fille, elle est malade, murmura Max.
— Malade peut-être; mais quel visage! Raphaël aurait-il pu rêver une plus suave et plus noble créature?
— Je n'en sais rien, mon cher Herman; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle n'est pas arrivée trop tard à la distribution des jolis visages. Ce blanc si pur sur ce noir mat fait un singulier effet ; sur ma parole de médecin, elle est malade, n'en doute pas.
La jeune fille leva de nouveau les yeux et fixa son regard directement sur Herman. Elle aperçut en môme temps son ami.
— Elle le regarde avec une singulière attention, dit Max étonné.
— Crois-tu?
— Ses yeux te cherchaient, cela est certain.
— Elle t'a regardé aussi.
— Oui, après? Est-ce ([u'un laid personnage tel que moi vaut la peine d'être regardé?
— Vois, Max, elle lève encore ses yeux plaintifs vers le ciel; elle pousse un long soupir; c'est un soupir douloureux, une prière à Dieu pour obtenir
assistance et miséricorde! Ah! cela nie fend le cœur ! Si jeune !
— Oui, c'est une trisle chose que celte fatale maladie qui moissonne les plus belles et les plus tendres (leurs avant môme qu'elles soient épanouies. Pauvre enfant, encore un an, encore quelques mois, peut-être !
— Non, Max, lu te trompes. Elle souffre de quelque peine morale.
— Tu la connais donc?
En ce moment parut au balcon, derrière la jeune fille pâle, un homme de haute taille, avec des cheveux gris, des favoris blancs et un visage farouche.
Dès qu'il aperçut les jeunes gens, il leur lança un regard défiant où brillait tout autre chose que la bienveillance; puis, se penchant vers la jeune fille, il lui dit quelques mots qui devaient être un ordre sévère, car elle se leva, regarda encore une fois le ciel en soupirant et disparut du balcon.
Le vieillard ferma la fenêtre avec une certaine violence, du moins à ce que pensèrent les jeunes gens indignés.
— Eh bien, crois-tu queje me trompe?demanda Herman. N'as-lu pas, comme moi, la conviction que celte pauvre créature succombe sous une cruelle tyrannie? Ah! qu'il y a de méchantes gens en ce monde? Et comment la justice divine souffret-elle que cet incapable vieillard fasse mourir de chagrin cette tendre fleur?
— Mais, pour l'amour de Dieu, mon rêveur de poète, où t'eujportent les idées? Voilà que tu charpentes tout un drame dans ton imagination : une jeune fille opprimée, un enchanteur, un géant, un dragon à sept têies, que sais-je? Il ne manque plus qu'un chevalier, un paladin, pour délivrer la vierge captive. Aurais-tu envie déjouer ce rôle?
— Ce que je dis est vrai, Max; (outes les railleries ne peuvent pas ébranler ma conviction.
— Mais, je te le demande encore, la connais-tu?
— Comment la connaîtrais-je ? C'est une Suissesse.
— Tu n'en peux pas savoir là-dessus plus que moi. A Berne, les bons bourgeois portent le même costumes que les gens aisés dans tous les pays.
— Oui, Max, mais ces cheveux d'un noir de corbeau, et ses yeux si noirs et si brillants ?
— On les trouve partout. Ils me paraissent aussi rares en Suisse que chez nous. Si tu me disjis que c'est une Italienne, une Espagnole ou une Provençale, je croirais plus facilement que tu as deviné juste.
— Soit, Max. Italienne ou Anglaise, il est trisle de penser que cette pauvre enfant est condamnée à mourir si jeune... Car elle mourra; il me semble voir la mort dans ses yeux.
LE CANT l'KIlUU.
— Klle n'est pas la seulo, Ilerinan; il y en a beaucoup (|ui niiMirent deielte lalalt' maladie, dans le niondt' entier.
— r.es médecins, ces médecins! s'écria Heiman ave<- une nuance de dépit; à Torce de sonder les soullrances humaines, ils n'ont plus de coiu|)assion. Peux-tu contempler celle infortunée jeune fille sans que ton canr frémisse do pitié et d'iiuliynalion ?
— Mais qn'esl-ce (jui te prend, mon cher llcrnian ? demanda le jeune docteur abasourdi. J'ai pitié de tous les malheureux et aussi de celle jeune (ille pâle, bien (pie j"ii;noi'e (|ui elle est et ce qui la rend malade. Mais, pour l'amour de Dieu, que pouvons-nous y faire ? Les gens d'en face nous sont étranjrers, et nous n'avons rien ù démêler dans leurs all'aires. Allons, allons, toul cela, c'est de l'enfantillage, nous ne sommes pas venus en Suisse pour jtleurer sur des malheureux inconnus. Je vais vite cacheter ma letlre et la faire porter au bureau de poste.
Herman, excité par ses propres paroles et par ses tristes prévisions, ne (|uiltait pas i\es yeux le balcon j.Mrni de fleurs. Il lui semblait ({u'oii remuait les rideaux de la croisée, et que quebiu'nn regardait secrètement pour s'assurer s'il n'avait pas encore quitté son poste d'observation. Klait-ce la Jeune demoiselle ou le vieillard rébarbatif (|ui l'espionnait ainsi?
Tandis (|u'il essayait de pénétrer ce mystère en regardant plus attentivement à travers les vitres, la sonnette retentit tout à coup avec bruit dans le salon.
— Mais, Max, deviens-tu fou ? s'écria-t-il. Que fais-tu là ?
— Eh! mais je sonne pour appeler quelqu'un qui porte ma lettre à la poste. Si cette sonnette est une cloche, est-ce ma faute/
A peine avait-il achevé sa phrase, <|U(' la maîtresse de la maison cuira dans l'appartement.
— Excusez-moi, madame, dit Marx, si je vous ai déran;.'ée involontairement. .Mon intention était d'appeler la servante pour l'envoyer porter ma leltre au buieau de poste.
— hoiinez, donnez, monsieur, répondit la bonne femme en souriant. Il n'y a pas de servante ici, je n'ai pas d'enfants. Les femmes suisses, même dans la bonne bourpreoisie, ne crai};nent pas de faire elles-mêmes leur ménage.
Elle se disposait à sortir avec la leltre, mais Herman (juitla b- balcon et s'approcha d'elle en disant :
— Madame, je vous en prie, permettez-moi de vous demander qufdrpjes renseignements.
— Toute à votre service, monsieur, l'ne minute
seulement pour donner cette leltre à un commissionnaire, et je reviens.
— One vas-tu lui demander? Des renseignements sur la jeune fille p;\le d'en face? grommela Max.
— N'est-tu pas, comme moi, curieux de savoir qui elle est ?
— En eflet; mais à quoi cela peut-il nous servir? Si tu es amateur de mystères, n'en soulève pas le voile. Le récit de notre hôtesse va faire évanouir tout loi\ château magique avec son dragon ailé et sa princesse captive, et il n'en restera rien qu'une malheureuse fille qui souffre d'une maladie de langueur.
— Nous allons le savoir. Voilà notre hôtesse qui revient. Peut-être as-tu raison ; mais c'est égal, ce mystère me trouble la cervelle.
— Vous voulez me demander des renseignements pour visiter la ville ? dil-elle, je vous en prie, messieurs, attendez jusqu'à demain, sinon mon mari en aurait beaucoup de regrets.
— Ce n'est pas pour cela, madame, (|ue je m'adresse à votre complaisance, dit Herman. J'ai vu là, au balcon d'en face, ime jeune fille qui ])araît malade et languissante. Esl-elledu pays?
— Non, monsieur; le monsieur et la demoiselle dont vous pailez sont des étrangers, des vojageurs comme vous, répondit l'hôtesse avec un certain air de mystère.
— De quel pays sont-ils?
— Je ne le sais pas positivement, monsieur. Ils ont loué l'appartemeiil d'en face pour un mois, et il y a déjà plus de quinze jours qu'ils sont à Berne. De temps en temps, ils s'absentent pour deux ou trois jours; mais où vont-ils, c'est ce que je ne saurais vous dire.
— Pardonnez-moi, madame, observa Max en souriant, cela me semble fort simple; i's font des excursions dans les environs ou dans les montagnes.
— C'est probable, monsieur; mais toujours estil qu'ils n'en disent rien à leur hôtesse. Il faut croire qu'ils ont leurs raisons pour être réservés et mystérieux.
— Et ne soupçonnez-vous pas ces raisons, madame? demanda Herman d'un air très sérieux.
— Oui et non. Ola ne me regarde pas; mais ma voisine d'en face m'a |)arlé un jour du vieux mnnsieni' et de la demoiselle |)àle en des termes (pii ont éveilb' ma curiosilé et ma pitié.
— Votre pitié, madame?
— Oui, monsieur. La jeune fille parait trèsmalheureuse, ses mouvemenis sont lents, son regard plaintif et languissant; elle soupire souvent, et ma voisine l'a surprise un jour pleurant à chaudes larmes.
LE GANT PERDU
11 iamassa le gant. (Page 19.)
Max qui, pendant ce temps, s'était approché du balcon, se retourna en s'écriant :
— Voyez, voyez ! le tyran est là dans la rue; il marche donnant le bras à sa victime.
Ils s'approchèrent tous de la fenêtre el jetèrent un coup d'oeil dans la rue. Herman crut voir que la jeune fille inclinait la tète sur sa poitrine d'un air découragé et se laissait conduire en chancelant.
— Ainsi, madame, dit-il avec un soupir, vous ne savez pas qui ils sont, ni de quel pays ils viennent?
— Ma voisine a essayé de le savoir, mais le vieux monsieur lui a donné à entendre que de pareilles questions lui étaient désagréables, lis parleiit très bien le français ; mais, lorsqu'ils se disent quelque chose entre eux, ils murmurent d'une *"açon presque inintelligible des mots d'une langue étrangère. D'après la voisine, le vieuxmonsieur serait Russe.
— Ah! diable, un Russe! s'écria le jeune médecin en pinçant les lèvres d'un air moqueur.
— Je t'en prie, Max, ne plaisante pas sur des choses aussi sérieuses, murmura Herman.
Et, se retournant vers l'hôtesse, il demanda :
— Et n'avez-vous pas de raison de supposer que le vieux monsieur maltraite la jeune fille?
— Non, au contraire; le vieux monsieur, lorsqu'il lui adresse la parole, le fait avec une douceur, une tendresse qui... qui inspire de mauvaises idées à ma voisine; mais il est vrai qu'elle est un peu pessimiste de caractère.
— Mais quelles idées, madame?
— Ce qu'elle pense n'est sans doute pas fondé. Elle se figure que le vieux veut obliger la jeune fille à l'épouser.
— Quelle infamie! s'écria Herman.
— Oui ; mais, monsieur, ce n'est qu'une simple supposition.
LE GANT PERDl'.
— Voire voisine n'a-l-elle doiio jamais aiiressé i la parole à la jeune |iersoiiiie? ;
— Celle-ci nest jamais seule, pas un iiislaiil : toujours, toujours, le vieux est à ses côtés. Klle couelie dans utie chambre qui, comme la vôtre, s'ouvre sur la pièce on se trouve h; lit du vieux monsieur. Personne ne peut donc approcher d'elle.
— Sous peine d'âlre ha|)p('' par le dragon à sept tètes! murmura Max.
— Quelle horrible histoire! soupira llerinan.
— Peut-ôtre n'y a-t-il pas un mot de vrai dans tout cela, rej)rit l'hôtesse. Peut-être, est-ce simplement un père désolé (ini coniluit sa (ille en Suisse, dans l'espoir que l'air i)ur des montagnes la guérira.
— Plaise à Dieu (|n'il en soit ainsi !...
— Oui, mon cher llerman; mais assez de ces histoires de loup-garou, re|)rit Max. J'ai faim, moi, j'ai envie de manger un morceau. Nous serions bien reconnaissants à madame si elle voulait nous indicjuer un restaurant, ainsi qu'un endroit d'où nous puissions jouir ce soir de la vue des Alpes, si le ciel est assez clair.
— Hien de plus simple, messieurs. Au bout de cette rue, il y a un chemin qui conduit vers l'Aar; vous trouverez là un pont, et, de l'autre côlé du pont, un sentier (|ui monte au Schanzli. On se procure là tout ce (|ne l'on vent, et vous pouvez y souper ayant devant les yeux les Alpes et toute la ville. Il y a encore d'autres endroits du même genre; mais mon mari ne serait pas content si vous parcouriez la ville sans lui.
— Je vous remercie, madame, nous allons au Schanzli.
(Jufhiues minutes jdus tard, ils descendaient l'escalier. A la porte, l'hôtesse appela un voisin qui se montra tout disposé à indiquer le chen)in aux jeunes étrangers. Ils suivirent leur guide jusqu'au bout de la rue, à travers la place de l'Orphelinat. Là, il leur montra un clieinin qui allait vers la rivière et, an delà de relle-ci, un sentier qui grimpait le long de la nionlagne |M>wr atteindre endii une jolie ccmslruction ; c'était le Schanzli.
A peine le guide enl-il le dos lonrné, que Max éclata de rire, et dit aver un air de pitié ironiquf :
— Pauvre Ilirman! pauvre poète! voilà tout son château de cartes (jui s'écroule.
— n«ie veu\-tu dire?
— Allons, allons, cela s'est-il jamais vu? Un drame moyen âge qui finit par un Husse ! C'est matériel, r'est grossier, c't st la mort de toute j poésie.
— Russe on non, la painre enfant est fort à | plaindre, et, si si-ulcmenl le Hnsse était un Fia- '
mand de la Flandre orientale, je ne dis pas (|ue je ne ferais pas un elloit pour le contrecarrer dans son barbare dessein.
Ils continuèrent à causer du même sujet jusqu'au moment où ils anivèrent au |>ont. .Mors Max, frappant du pied avec une feinte colère, s'écria :
— Ah ça ! (juel démon envieux a donc jeté cette languissante personne sur notre passage, pour empoisonner notre joie et nos plaisirs, ou du moins pour les altérer d'une façon si déplorable? Nous n'avons plus d'yeux pour contemph'r la nature ; voilà que nous descendons de cent pieds de haut, nous avons sous les yeux un paysage délicieux et nous n'en avons rien remarqué ! Si Je ne t'avais pas averti, nous eussions traversé l'Aar sans daigner jeter un regard sur ses eaux l)leues aux reflets d'opale. Si tu vas rester absorbé et distiait comme cela pendant tout le voyage, tu seras un agréable compagnon ! Et comme tu pourras bien raconter ce que tu auras vu en Suisse! Allons, allons, plus de nuages dans notre ciel! Il sera temps, à la maison, de pleurer sur les infortunes des gens.
— Tu as raison, mon bon Max, dit le jeune avocat. Mon imagination a pris son vol, poussée par un sentiment de commisération ; mais tu sais comme je suis ])rompt à m'exalter ; c'est une émotion passagère. Demain, je n'y serais plus. Que dis-je? dans un (piart d'heure, tu me verras gai et de bonne humeur comme auparavant. Vive la Suisse ! la Suisse seule!
— Bravo! voilà comme il faut être, dit Max. Durant ce mois de septembre, nous n'avons d'yeux que pour admirer les beautés de la nature, et de ctenr que pour jouir des chefs-d'œuvre de Dieu... Ce sentier est assea roide ; la conversation est difficile ici.
— Ah! ail! tu commences déjà à souffler comme nu |)lio(|ue! que sera-ce donc (|uand nous gravirons le... le raulliorn ! D'après ton oncle, celte nntntagne a pins de boit mille pieds de haut. Le Schanzli est-il bien à trois cents |)ieds audessus... au-dessus de l'Aarc? Je n'en sais trop rien.
— Tu souflles toi-même comme une locomotive, répondit Max en continuant à monter. Nous n'y sommes pas encore habitués. Souffler n'est rien, pourvu (|ue nous avancions. Dis donc, llerman, as-tu remar(|né, en regardant les noms de la carte, quelles douces désinences les Suisses emj)loienl pour les diminutifs?
— Oui. Le mot Sr/i(in:li ne signifie jias autre chose que petit .v//j^/«.<t, c'est-à-dire petit fort. Il doit y avoir eu là autrefois une fortification, un boulevard. Pent-ètre y est-il encore. C'est ainsi
LE GANT l'EUDU.
que les Suisses disent Mdnli, fràiili, kuidli, blumli, comme les Flamands pourraient dire : Manlyn, iTouirlyn, ktndhjn, bloemlyn, niafigdclyn (petit homme, petite femme, petit enfant, petite fleur, pelite vierge...). Ouf! taisons-nous.
— Oui, taisons-nous jus({u'en haut.
— Aussi, Max, pourquoi grimpes-tu si vite? On dirait que tu montes à l'assaut du fort.
— Je n'en sais rien; mais cela me paraît un grand bonheur de s'éreinter comme cela pendant quelques instants.
— J'en sue!
Ils arrivèrent ainsi, en causant par intervalles, au pied d'un escalier de pierre, et, l'ayant monté, ils atteignirent la terrasse sur laquelle s'élevait le Schanzii.
C'était un grand bâtiment entouré d'arbres, sous lesquels s'étendaient de longues rangées de tables et de chaises. Sur les côtés où celte terrasse touchait à la montagne, on avait établi une rampe, ou balustrade en fer. Les deux Flamands virent une cinquantaine de messieurs et de dames — des voyageurs comme eux, probablement, — qui, rassemblés en petits groupes, étaient assis çà et là autour des tables, sous les arbres, les yeux dirigés vers les Alpes. Max, qui voulait choisir une place favorable, marchait à quelques pas en avant de son ami. Il s'arrêta tout à coup, se retourna et mit un doigt sur ses lèvres, en souriant, d'un air mystérieux et railleur,
— Pst! silence! murmura-t-il, en prenant le jeune avocat par le bras, comme pour le faire retourner. Fuis, malheureux : le diable nous tend un nouveau piège.
— Je t'en prie, ne nous rends pas ridicules, dit Herman, qui s'approcha d'une table.
— Mais elle est Là, là-bas, contre le bâtiment, avec son tyran.
— Je le sais, Max. Sois convenable.
— Ah! ainsi tu l'as déjà remarquée? Voilà qu'elle te regarde aussi. Qu'est ce donc qui l'a avertie secrètement de ta présence? Cela ressemble à du magnétisme. En effet, cette jeune fdle pâle doit être un merveilleux sujet. Si l'on pouvait faire avec elle des expériences sur la puissance delà seconde vue...
— Allons, lu radotes, dit Herman avec dépit. Tiens-toi tranquille, cette pauvre fille va croire que nous nous moquons d'elle.
— Soit. D'ailleurs, j'ai une faim de loup et j'éprouve le besoin de me réconforter avec quelque chose de mieux que des œillades languissantes. Je vais soigner le souper.
A ces mots, il se dirigea vers là maison. Elle aussi le regardait très fixement, et avait l'air de vouloir lui demander pourquoi il la regar- \
dait ainsi. Cependant sa physionomie demeurait immobile, et n'exprimait d'autre sentiment que bi. curiosité ou l'étonnement.
Le jeune avocat crut remarquer en ce niomenl que le vieillard qu'il considérait comme un tyran fléchissait de son côté sous le poids de quebjue noir chagrin, car il était assis près de la jeune fille, le front dans ses mains et le regard fixé à terre. Pleurait-il par hasard de ne pouvoir briser autrement la volonté de sa victime qu'en la faisant mourir de changrin ?
— Hourra ! me voici avec armes et bagages, s'écria, assez haut pour que la jeune fille pût l'entendre, le jeune médecin qui, suivi de trois garçons, accourait vers son ami.
Mais ce bruit avait tiré le vieillard de sa sombre rêverie. Il se leva et jeta un regard de reproche à Herman, dont l'apparition au Schanzii l'étonnait ou l'irritait.
Les jeunes gens virent qu'il adressait tout bas quelques paroles à sa compagne. Celle-ci quilta également son siège, et tous deux s'éloignèrent, sans doute pour regagner la ville par le côté opposé.
En s'en allant, la jeune fille avait jeté un dernier regard du côté d'Herman, et il semblait à ce dernier que dans ce regard il y avait une plainte mortelle ou un appel à sa compassion.
— Vieillard sansàme! bourreau! murmura-t-il entre ses dents.
— Dieu soit loué, les voilà partis, dit Max. Sans cela, leur présence eût gâté notre souper, du moins pour toi. En ce qui me concerne, je ne sais quel effet produit l'air de ces montagnes, mais il me semble que je dévorerais un bœuf.
Pendant ce temps, les garçons s'occupaient de servir.
— Souper ainsi au grand air, sur une montagne, avec la ville sous les pieds et les Alpes neigeuses devant les yeux, c'est un plaisir royal, dit Max... Ah ! c'est bien autrement poétique que tous les visages pâles et tous les tyrans de la terre ! J'ai commandé un vrai festin de Balthazar. J'avais demandé du chamois, mais le chamois fait malheureusement défaut dans l'office du Schanzii.
— Du chamois ! qu'est-ce que cela?
— Je ne sais comment nommer cet animal en flamand. Les Français disent chamois et les Allemands génies. C'est le chevreuil des Alpes. Je veux en manger avant de quitter la Suisse, quand même la chair de chamois coûterait cent francs la livre. Et loi, Herman, n'es-tu pas, comme moi, curieux de l'histoire naturelle, quand on peut l'étudier avec les dents?
— Nous trouverons de la viande de chamois dans les montagnes, répondit Herman pensif.
LE GANT l'EUDl'.
— Ali i;a! viens-lu de voir encore une fois la demoiselle pâle? demanda en riant le jeune docteur. Te voilà rêveur et pensif comme un éludianl dans sa cliamlire, lors(iu'iI voit s'approcher le jour de l'examen, et que la perspective d'un échec se dresse ilevant ses yeux. Allons, à table! Tiens, voilà, pour commencer, un filel de iuL'uf aux cham- [iignons qui me lait venir l'eau à la houclic
— Oui, mangeons répondit Jlermau. Je nvpen- ^.lis plus; mais voilà que je sens aus>i une faim il enraî^é.
— Hourra! le bandeau magi(jut' est tombé. L'estomac l'emporte.
Ils se mirent à souper, mangèrent avec beaucoup de plaisir un menu préparé avec art et burent (juclques verres de bon vin.
Ils n'échangèrent pas d'autres paroles que les suivantes :
— Il me semble, dit .Max, (|ue, pour un paladin ou un chevalier errant, tu ne joues pas mal de la lourchette. Je suis obligé de me |)resser, sinon lu II:' me laisseras que des os et des arêtes.
— Maintenant, elle sera déjà rentrée, murmura lierman.
— Ouoi ! ça va recommencer? Tu en parles encore ?
— C'est loi qui m'y fais penser avec ton paladin. N'en parlons plus, je ne demande pas mieux.
— Vrai, c'est ton avis?
— Sans doute... J'ai pitié d'elle ; celle pilié est profonde. C'est un sentiment qui trouble mon imagination. J'aimerais donc beaucoup mieux ne plus m'en occu[»er du tout.
— Eh bien, faisons un traité. Celui qui parlera encore d'elle payera une bouteille de vin.
— C'est convenu.
Ils entendirent causer derrière leur dos. C'était une famille françaisequi s'était approchée du gardelou et qui regardait les .Mpcs. L n monsieur, probalilement un habitant de ISerne, leur expliquait à haute voix ce (|u'ils voyaient.
Nos amis se retournèrent, allumèrent chacun un cigare et écoutèrent les explications de l'oflicieux cicérone.
— Le temps n'est pastrès favorable, dit-il ; mais, à présent fjue le soir vient, les vapeur> voiil probablement descendre plus bas dans les allée-. Nous ne voyons maintenant qu'une partie des Alpes et de rOberland bernois.
— Mais ce sont des nuages, monsieur, objecta une [letile fdle, des nuages transparents. Il me semble ijueje [mis voir à travers.
— Vos yeux vous trompent, mon enfant, répondit le bourgeois. Toutes les montagnes rpie vous voyez là-bas, à l'hoiizon, s'élever hors du brouillard nébuleux, sont, depuis le commencement du
monde, couvertes de neiges éternelles. Le soleil, en dardant ses rayons sur ces surfaces blanches qui les renvoient, et en pénétrant dans les crevasses et les profondeurs, produit l'illusion qui vous fait croire que la cime de neige est transparente.
— On dirait, monsieur, que ces monlagnes ne sont |»as très éloignées de la ville, interrompit une autre petite lille, et papa prétend qu'elles sont à plusieurs lieues d'ici.
— Ouinze, vingt lieues, et plus encore.
— C'e.>t extraordinaire! s'écria un jeune garçon; il me semble que, si mon bras était assez long, je pourrais mettre la main sur la plus haute montagne là-bas.
— Ki ! Albéric, dit une vieille dame ; ce que lu dis là, mon garçon, est une magni(i(iue bêtise.
— Voyez, reprit h; bourgeois, là, à main gauche, vous avez le Welterborn ; il est plus loin que drindelwaUl, et il a une hauteur de onze mille quatre cents pieds; puis vient \e Scfurcklnini, haut de tlouze mille cinq cents pieds; puis l'Eiiicr et le Moiiclx (le Moine), et la Juufjfran (la Vierge). Celte dernière est la plus blanche de toutes les moniagues et l'une des pins hautes.
— Quelle est la plus haute, monsieur? demanda une jeune fille.
— N'apercevez-vuus pas là, un jieu à gauche, ce pic blanc, pointu et presque imperceptible''' C'est le Fiiisternai liuni, le plus haut des glaciers qui nous interceptent l'horizon, 11 mesure treize mille cent soixante pieds au-dessus du niveau de la mer.
— Mais c'est au contraire le plus petit, ilil le jeune garçon.
— C'est à cause de la grande distance, mon enfant, répondit l'autre.
Max Uapelii.gs poussa son compagnon du coude el dirigea son doigt en bas, bien au-dessous d'eux.
— Kh bien, qu'y a-t-il? demanda IIerraan,je ne vois rien.
— Au delà de l'Aar, près {\u pont.
— Ouoi ?
— La demoiselle pâle avec son tyran.
— Ah! In dois une bouteille de vin! Mais conniieMl peox-lu recoriiiaitre les gens de si loin? La lumière du jour est déjà fort obscurcie.
— Je lai fait pour rire.
— Ijoii! cela le roule une bouteille.
— Soit, jusqu'à ce (jne j'aie ma revanche, ce qui ne peut larder.
— .Maman, allons nous asseoir à cette table làbas, <lil une des jeunes tilles. — .N'est-ce pas, uKinsieur, le soleil va se coucher? .Nous |)ouvons voir cela assis aussi bien que debout.
La famille française reconnut (jue l'enfant avait
LE GANT PERDU
raison et s'éloigna pour prendre place à une table voisine.
Les deux amis, en buvant une tasse de café et en fumant leur cigare, contemplaient les sommets des Alpes et se faisaient part l'un à l'autre des réflexions que cet admirable spectacle leur suggérait.
Pendant le jour, les sommets des Alpes leur étaient apparus comme des cimes d'un blanc vif, teintées à peine çà et là d'une nuance d'un vert ou d'un bleu pâle. Maintenant le soleil, descendant de plus en plus à l'ouest, commençait à les inonder d'une lumière jaune et rougeâtre qui gagnait en vivacité et en éclat à mesure que l'obscurité se répandait dans les vallées. C'est un spectacle que la plume ne peut décrire. Les montagnes de neige semblent s'agiter dans le ciel et être animées d'une lumière vivante et mobile qui pénètre jusque dans leur sein. Ces géants antédiluviens n'ont plus ni corps ni pesanteur ; ils sont devenus quelque chose de vaporeux, de magique, de changeant et d'incertain comme les rêves des poètes. Pendant plus d'une heure les jeunes gens avaient suivi des yeux ce phénomène de la nature, jusqu'à ce que, s'efl'açant peu à peu, il finit par disparaître tout à fait.
Néanmoins ils restèrent assis, car ils avaient lu dans leur Ba'deker que tout n'était pas terminé par là, et que le phénomène que les Suisses appellent Alpgliiken (incendie des Alpes) devait encore se manifester.
— Vois donc, Herman, comme il fait noir làdessous ! Les lanternes du pont ressemblent à de petits vers luisants qui rampent sur le bord de l'Aare... Dors-tu? Ah! je sais bienàquoi tu penses.
— Impossible.
— Tu penses à la jeune fille p;ile ?
— La seconde bouteille de vin ! s'écria Herman triomphant.
— Je suis pris, c'est vrai. Mais oserais-tu dire que tu ne pensais pas à la jeune fille pâle ?
— Bon, cela fait trois, va toujours.
— Eh bien, à quoi donc pensais-tu pour être ainsi à rêvasser, les yeux perdus dans le vague?
— H faut que tu saches, Max, que, lorsque j'étais encore enfant, j'ai vu un jour un grand tableau qui représentait l'Olympe, le ciel païen. Jupiter, Apollon, Bacchus, Junon, Diane, Gérés et tous les autres dieux et déesses y étaient assis sur des nuages clairs, d'un jaune d'or, qui recevaient la lumière de leur propre sein. Cette partie du tableau ressemble étonnamment aux glaciers sous les rayons du soleil couchant. Eh bien, j'étais en train d'assigner une place sur les Alpes à Jupiter et à chacun de sesco-dieux et déesses; et je recomposais ainsi, mais sur une immense échelle, le tableau qui m'avait tant frappé dans mon enfance.
— Attention, l'incendie des Alpes commence. En effet, au pied des Alpes on commençait à apercevoir une faible lueur rougeâtre; peu à peu celte lueur monta et devint plus vive, puis elle se transforma en un brasier ardent, comme si le globe terrestre était en feu. Ce phénomène fait ressembler chaque glacier à un volcan en ignition, devenu transparent par la force du feu, et dans l'intérieur duquel on croirait voir bouillonner la lave, car le brasier n'est pas seulement au dehors, il rayonne et étincelle jusqu'au fond du roc séculaire de la montagne.
Aucun peintre, aucun poète ne peut rendre sur sa toile ou sur le papier la magnificence de ce prodige de la nature. Il trouble et confond le spectateur; il fait pensera la puissance de Dieu et à la grandeur de ses œuvres; on se sent si petit, si infime, que ce sentiment du néant de notre être mêle quelque chose de pénible, quelque chose d'humiliant au bonheur d'avoir pu contempler un pareil spectacle au moins une fois en sa vie.
Les Flamands demeurèrent longtemps silencieux, ainsi que les autres personnes qui, du Schânzli, contemphint les Alpes et se tenant immobiles, ne laissaient échapper que des cris étouflés il'admiration, comme si cet émouvant spectacle leur eût arraché à tous une prière d'actions de grâces.
Enfin l'incendie des Alpes s'éteignit peu à peu, et touristes et promeneurs redescendirent du Schânzli, afin d'aller puiser dans le sommeil de nouvelles forces pour grimper et de nouvelles facultés pour admirer.
Herman VanBorgstal et Max Rapelings en firent autant. Ils suivirent la foule, qui descendait par le plus court sentier vers l'Aar, et peu de temps après ils arrivèrent dans l'Aarberg-Gasse.
Il y faisait passablement noir. Les deux amis avaient beau regarder autour d'eux, ils ne pouvaient plus distinguer sous quelle arcade de la sombre galerie ils devaient chercher la petite porte de leur logis.
— Ah! j'y suis! dit Max. Voici le balcon de la demoiselle pâle, et en tirant une ligne un peu oblique...
— Hem! cela fait quatre bouteilles, s'écria Herman.
— Oui, maisjeromps notre traité pour l'avenir, dit Max. Sans cela je finirais bien par payer le vin pendant tout le voyage. Parle de la demoiselle pâle tant que tu voudras, je m'en moque.
— Elle dort, la pauvre enfant! soupira Herman.
— Tiens! que voudrais-tu qu'elle fît? Si je pouvais seulement en faire autant! Tous ces cahots du chemin de fer, et puis ces longues heures passées à m'écarquiller les yeux pour regarder, m'ont complètement brisé. Jesuis moulu. El toi, Herman?
LE GANT l'KIllir.
— Je n'ai pas la moindre envie de dormir. L'Ulympe avec ses dieux cl ses déesses se i>romène conslamnienl devant mes yeux.
— - Voici uctlre porte. Viens, donne-moi la clef. Ils enln-renl dans le vestibule el trouvèrent dans
l'escalier une lampe allumée, comme l'hôtesse le leur avait dit.
Arrivé dans sa chambre, llerman ouvrit la l'enètre el s'étendit sur le balcon, comme s'il avait l'intention d'y passer la nuit.
— Veux-tu bien fermer la fenêlre tout de suite! lui cria .Max.
— .\h! il fait si Irais el si bon ici! lépoiuiil son ami.
— Frais! oui, beaucoup trop frais. .l'ai bien senti sur le Schanzii i\ue, la nuit, l'air des montat;nes fraîchit à vous geler. Ta mère no'a chargé de veiller sur ta santé; je suis docteur en médecine. Tu ne te donneras pas une pleurésie... Vite, au lit! Situ ne le sens pas l'envie de dormir, aie du moins, pour l'amour de Dieu, un peu pilié de moi.
llerman quitta le balcon el ferma la fenêtre.
— Tu deviens quebiuefois ennuyeux, nmrmural-il. .Mais je ne veux |)as (jue lu sacrifies ton repos à tes appréhensions pour ma santé. D'ailleurs, l'air est vraiment froid. Bonne imit, .Max!
— .V ilemain, llerman, el ne rêve pas trop de la jeune lille pâle.
— IJon, ct'la lait ciii(| bonleillcs !
— Le traité est rompu. Dors bi^n.
La lampe fut éteinte, el, quelques minutes après, nos deux Flamands fatigués dormaient comme s'ils ne devaient jamais se réveiller.
Le lende main mat in, dt'lns bonne heure, llerman était assis au balcon, tandis (|ue son ami rotillait encore comme un bienheureux.
Le jeune avocat, dont lesonviieil avait sans doute été troublé après le premier rcjios j)ar des rêves plus ou moins tristes, s'étail levé sans faire de bruit el s'étail placé au balcon maigre la fraîcheur de la tempéralnre.
Il yélait déjà depuis une couple d'ht'ures, fumant, pensant el rêvant, regardant les allées el venues des habitants autour de la fontaine, el de temps en temps dirigeant un regard vers le balcon garni de fleurs.
Derrière celle fenôlre fermée, derrière ces épais rideaux se passait, pensail-il, un drame affreux, un drame envelo|)pé des ténèbres du mystère el d'un silence de mort, et qui devait faire de.>cendre au tombeau la pauvre victime, sans (|ue personne ici-bas eût connu ni déploré ses souffrances. Com-
bien d'horribles événements s'accomplissenl ainsi au sein des familles, el restent ensevelis pour toujours dans un secrel impénétrable!
llerman avait le co^ur extrêmement jeune et sensible. Sa raison lui disait bien (|iielquel'()is (|ue toul cela n'existait (pie dans son imagination. Le vieux monsieur pouvait être le père de la jeune lille, comme l'hôtesse l'avait dit; mais llerman était poète, du moins de caractère, et, depuis (ju'il avait été pris d'une si profonde commisération, il ne pouvait plus éloigner de ses yeux l'image de la jeune lille: il s'était mênn; senti un instant prêta verser des larmes sur sa malheureuse destinée.
C'est dans un de ces moments d'altendrissemenl qu'il vil la fenêtre s'ouvrir lentement. La jeune tille pâle parut au balcon el tourna sur-le-champ les yeux vers lui. File s'attendait donc à sa présence, on peut-être l'avail-elle aperçu à travers le rideau.
Quoi qu'il en fût, son visage resta calme el immobile, el elle s'assit sur le coussin, les yeux fixés sur le même livre où elle avait lu ou feint de lire la veille.
llerman la contemplait avec des battements de cœur el s'efforçait de pénétrer par le regard jusqu'an foml de son âme, pour y sonder sa souffrance et écouter ses plaintes.
Elle lui paraissait encore plus belle que la veille. Il lui sembla que sa pâleur n'était pas absolue, et qu'une teinte rosée, pareille au tendre coloris de la rose la plus délicate, se montrait sur ses joues.
File restait assise, pour ainsi dire, dans une immobilité complète. A de longs intervalles, elle levait ce|>end.inl les yeux au ciel el jetait à la déroliée un coup d (eil vers llerman, sans doute jjour voir seulement s'il élail encore là.
Lui aussi conservait l'altitude indifTérente d'un curieux que le hasard .^eul aurait amené à sa fenêlre; il éprouvait un profond respect pour la pauvre malade, et craignait de se rendre coujiable envers elle d'indiscrélion ou d'impolitesse.
En effet, loules ses suppositions louchant l'oppression sous laquelle elle gémissait pouvaient être sans fondement. El (|uel droit avait-il de se mêler du sort de cette jeune lille étrangère, venue peut-être du C(eur de Ilus>ie avec la .seule intention de chercher, sons un (ici plus doux, un soulagement à sa cruelle maladie.
Ainsi rêvant et réfléchissant, il resta assis très longtemps sur son balcon, jetant de temps en temp> \ii) con|) d'(pil fiirlif du r(Mé de la jeune étrangère.
Il pouvait bien être huit ou neuf heures du malin.
La porle de la chambre à c(»u<;her s'ouvrit tout doucement et Max Ka|ieliiigs, tout habillé, entra à pas de loup dans le sahm, croyant surprendre son ami encore au lit; mais il |>oussa un cri de désaj)-
LE GANT PERDU
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poinlement lorsqu'il trouva le lit vide et llerman, également tout habillé, assis au balcon.
— Ah ! traître, lui cria-t-il, lu nie laisserais dormir toute la matinée !... Elle est là, peut-être?
llerman fit un signe affirmatif. Le jeune médecin, poussé par la curiosité, s'approcha du balcon et s'assit sur le coussin à côté de son ami.
— Ah ça! qu'est-ce qui se passe? dcmanda-t-il. Depuis combien de temps es-tu ;issis là?
— Je n'en sais rien. Depuis des heures.
— T'a-t-elle envoyé un message ponr t'annoncer qu'elle paraîtrait de si bonne heure à sa lenêtre ?
— Non, Max ; mais depuis que les premières heures de l'aube ont pénétré dans ce salon, il m'a été impossible de fermer l'œil, et je me suis levé.
— Moi, c'est tout le contraire qui m'est arrivé. J'ai dormi comme un loir. Et, maintenant encore, je dois me frotter les yeux pour m'éveiller tout à fait... Une grave et triste pensée m'effraye.
— Bah! et c'est...?
— Je me demande si, hier au soir, au Schânzli, tu n'as pas versé un peu d'opium ou d'un autre narcotique quelconque dans mon verre, pour pouvoir composer ton affreux drame à ton aise, sans être dérangé.
— Allons, mon ami, laisse là pour un instant cette insipide plaisanterie, dit Herman, et ne ris pas si haut. Là ! elle t'a entendu, et elle s'en va. Voilà ce que c'est, elle se figure que nous nous moquons d'elle. La voilà partie! Que va-t-elle penser de nous? Soyons gais et plaisantons entre nous, soit, mais restons du moins polis, comme il sied à des gens bien élevés.
— Mais, mon bon Herman, deviens-tu aveugle, ou bien la jeune fille pâle t'a-t-elle complètement tourné la cervelle? N'as-tu pas remarqué qu'elle a tourné tout à coup la tête, comme pour écouter un bruit dans l'intérieur de l'appartement? C'est son tyran qu'elle a entendu venir ou qui lui a parlé sans doute... Qu'est-ce encore ? On frappe à la porto du salon. C'est peut-être elle qui vient nous rendre visite. Tout est possible en Suisse, puisque toi qui es un dormeur endurci...
Herman avait couru à la porte et il l'ouvrit. La personne qui entra dans l'appartement avec un franc sourire était le maître de la maison, un homme déjà âgé, mais encore vert.
— Mes jeunes messieurs, dit-il en allemand, permettez-moi de vous serrer la main. Vous êtes le neveu et l'ami de ce bon M. Van Heuvel. Je me sens on ne peut plus heureux de pouvoir satisfaire ses vœux. Je me serais présenté beau coup plus tôt ; mais les habitants des pays de plaine se fatiguent facilement en Suisse... Si vous êtes prêts, messieurs, vous allez me faire l'honneur de venir déjeuner immédiatement avec moi au
Scliwcizer-hof. Après cela, je ferai de mon mieux pour vous montrer ce qui mérite d'être vu dans notre ville de Cerne.
Les jeunes gens remercièrent avec effusion leur hôte de sa complaisance et se déclarèrent prêts à le suivre.
Il les conduisit près de la station du chemin de fer, dans un magnifique hôtel où il commanda un déjeuner exquis.
Cet homme paraissait fort instruit et admirateur passionné de sa patrie. Il commença sur-le-champ son rôle de guide et de cicérone, et les deux jeunes Flamands l'écoutèrent avec un vif intérêt. Chemin faisant, ils avaient rencontré des soldats tout armés qui semblaient venir de la gare, et ils s'étonnaient de ce qu'un certain nombre de ces soldats marchassent accompagnés de jeunes .'illes et même de demoiselles très distinguées, qui avaient l'air d'être leurs sœurs.
tiO bourgeois leur donna à ce sujet l'explication suivante :
— Il n'y a pas, en Suisse, de soldats proprement dits, comme on les comprend dans la plupart des pays de l'Europe, et pourtant chacun y est soldat. Les jeunes gens que vous avez vus passer dans la rue avec leurs armes appartiennent à la classe d'élite de vingt à trente-quatre ans. Tous les ans, ils sont convoqués pendant quelques semaines pour se perfectionner dans le service militaire; ils reviennent maintenant de cet exercice. La deuxième classe est la réserve, de trente-quatre à quarante ans; puis enfin vient la landwehr, à laquelle tous les Suisses appartiennent jusqu'à l'âge de quarantequatre ans. Notre pays est à peine un peu plus grand que la moitié de la Belgique pour ce qui regarde la population, et cependant, au premier cri d'alarme, nous pouvons mettre sur pied près de deux cent mille hommes. Une pareille armée, entièrement composée de tirailleurs, n'est pas à dédaigner. Dieu a créé les Alpes, messieurs, pour être l'éternel boulevard de la liberté en Europe. Souvent des nations puissantes ont paru menacer dans son indépendance notre inofTensive république. Qu'elles y viennent ! le lion suisse leur montrera qu'ici du moins la force brutale ne peut rien contre le droit, et alors notre vieux Mutz fera sentir aussi aux assaillants de la Suisse ses griffes héroïques, comme il l'a déjà fait plus d'une fois.
— Le vieux Mutz, qu'en tendez-vous par là, monsieur? demanda Herman qui avait écoulé avec intérêt les paroles du fier bourgeois.
— Vous l'apprendrez tout à l'heure par vousmêmes, répondit-il. Partout, à Berne, sur les fontaines, sur les maisons, sur les monuments, vous trouverez la figure d'un ours dans toutes les positions. Cet ours, qui constitue les armes de