I.E (i\M VKWUV
Le robuste animal se dressait à moitié hors de l'eau. (l*age 2G.)
chandelles allumées sur un grand nombre de tables.
Leur guide leur montra les gigantesques tonneaux empilés les uns sur les autres et qui, suivant leurs inscriptions, ne contenaient pas moins de vingt à vingt-cinq mille chopes.
Au bout de quelques instants, les Flamands s'habituèrent à la lumière des chandelles, et regardèrent curieusement autour d'eux.
Alors ils virent le costume national de la ville dans toute sa pittoresque originalité, et en outre les costumes de tout le canton de Berne, car il y avait là, autour des tables, plusieurs centaines de personnes, venues évidemment de la campagne, soit pour apporter des denrées au marché, soit pour rendre visite à quelques-uns des soldatscitoyens temporaires.
Ils remarquèrent des chapeaux de paille, des coiffures étranges et en même temps des tètes
nues; mais le costume le plus répandu était un corsage de velours noir, avec des manches de toil« ou de coton d'une blancheur éclatante, et des jupes rayées de différentes couleurs. Chez la plupart, la couleur sombre de ce velours était relevée par une double chaîne d'argent, qui, attachée au-dessous de l'épaule par une agrafe à tête de lion, passait sous le bras et allait se rejoindre par derrière, sur l'épaule, à un ornement de la même espèce. Ce qui étonnait le plus Herman, c'était de voir que chez quel(|ues-unes des jeunes Suissesses les cheveux partagés en deux longues tresses, descendaient jusqu'à terre.
Après avoir goûté la bière et passé un bon quart d'heure à regarder cette étrange réunion, nos deux amis se disposaient à se lever lorsqu'une société se mit à chanter non loin d'eux.
Dès les premiers sons, leur attention fut éveillée, et ils prièrent leur guide de rester là encore quel-
iS
LE GANT l'EKUl
ques instanls. Le iliaiil (lu'ils l'iiteiulait'iit, sans être parfait, était très joli et tics lianiioiUL'UX. Les voix se disposaient il'elles-nK'ines d'après leur sonorité, et il en résultait des accor Is d'autant plus saisissants que l'art y était é\idenimenl élranijcr cl (|u'ils n'avaient d'autre source (|ue la délicatesse d'oreille et l'instinct musical des chanteurs.
Les Flamands n'avaient jamais entendu un chant de cette espèce. Cela ne ressemlilail pas mal à ce qu'on appelle un chant tyrolien, compliqn' de parties i,'ra\es et basses.
Lors(|ue les dernières nolos résonnèrent dans l'uninense cive, nos amis ne jmrent s'empêcher de battre des mains pour manifester leur satisfaction.
In jeune homme en habit de >oldat se leva et s'approilia du bourjçeois, qui était visiblement le guide des deux (trangers. Il le connaissait certainement, car il lui serra affectueusement la main et demanda :
— Ces messieurs parlent peut-être l'allemand? Oui, cela me la l plaisir. Ils paraissent aimer nos lii'ds suisses, l'o ir(juoi donc rester assis si loin de nous? Pour leur faire plaisir, nous allons chanlcr ce que nous savons de mieux, d'ajjrès nous du moins.
— Venez, messieurs, acceptons celle offre amicale, dit le bourgeois à ses hôtes.
Et, comme il se levait, il leur dit à l'oreille :
— Cela vous êtonoe? Telles sont nos mœurs, surtout parmi le peuple. Ne craignez rien, je connais ces joyeux chanteurs. Ce sont des gens de Munsingen, de braves et honnêtes gens.
Par un hasard, ou plutôt par une ironie du sort, il arriva que )la\ l»ipelini^«; dul prendre |)lace entre deux des plus jenni's et des [)lus charmantes jeunes filles, tandis que llerman fut oliligt; de s'asseoir entre son hôle et b? jeune s<ddal.
ImmédialcniPnl on adressa de Ions rôles la parole aux deux étrangers pour leur demander d'où ils venaient el comment ils trouvaient la ville de Berne. On enlre-cluxina les veireset l'on but en l'honneur des deux pays libres, la |{el},M(|ue et la Suisse. Il ne fallut que quebjues minutes pour que nos Flamands se sentissent lont à fait à leur ai<e, au milieu de frères el tie s(purs.
Max Hapelings surtout [arnissail honn-nx et fn'r, ou du moins il feignait de l'être pour taquiner son ami. En même temps il can-ail avec ses deux rhnrniantes voisines, autant (|ue If lui jiermetlait .sa connaissance imparTaite de la larigue allemande, et s'etTnn.ait d'êtrr Sftiriluel el amusant. Il se remuiit sur sa ch.ii>e comme un poisson sur le gril, se frottait les mains, et montrait si clairement qu'il voulait dire : c .le suis au cir I, i> (|ue tous le regardaient en rianl.
An signal donn' par un de.s chanteurs, on en-
tonna une belle chanson; c'était une suite de sirojihesavecsolos, refrain el clupiirs réj)étès borca cil i usa.
A|)rès ce chant, on en exécuta encore deux ou trois autres. Dans les intervalles, on se communiquait naturellement ses observations, et Max Uapelin^'s ne négligea pas, comme en le pense bien, de reprendre chaque fois sa conversation avec les deux jolies Suissesses.
Les deux Flamands se trouvaient si bien, surtout le jeune médecin, qu'ils n'auraient jamais songé à se Itver si leur guide ne les eût engagés à continuer de visiter la ville.
On échangea des remerciements et des adieux amicaux. Max ie(.ut même, à sa grande surprise, une cordiale poignée de main de chacune de ses voisines, el c'est ainsi qu'ils sortirent de la cave, malgré les instances de .Max pour rester un peu plus longtemps.
— En fait d'ours et d'ogres, grommelait-il en flamand, j'aime encore mieux ces aimables petites Suissesses.
— Allons, pas de sottises, murmura llerman avec un dépit joué : notre itinéraire doit élre suivi à la lettre. II faut ({ne nous voyions tout Berne anjour iliui.
— Ah! ah! il est jaloux! il m'envie une é|)aule trop haute. On ne craint j:unais (|uel(ju'un qui est laid.
— Oui, tu sais bien ce que dit le proverbe?
— En effet, « gardez-vous des marqués, » n'estce pas? Tu te venges parce que je me suis moqué de tes rêvasseries sur la demoiselle pAle. Ceci est autre chose... Ces aimables Suissesses méritent bien un plus long souvenir; mais vive la liberté! Loin des yeux, loin du cœur.
Chemin faisant, leur guide leur Ht iemar(|uer l'hôtel de ville, les fit passer |)ar la belle et grande ruedelaJnstice(Gerechligkeits-Gasse);etditentin:
— Nous arrivons maintenant au pont Nydecko : il a cent quatre-vinpts pas de long et plus de cent pieds de haut. Il rc|)ose sur trois arrhes; celle du milieu n'a pas moins de cent soixante-dix pieds de large.
Un peu plus loin, il leur montre uni- rampe en pierre de taille auprès de laquelle beaucoup de personnes se pressaient pourregarderdansunfond.
— Ceci est la célèbre fosse aux ours de Berne, dil-il. Passe/, par ici à tel moment (|ue vous voudrez, toujours vo:is y trouverez des gens de tout A.:;e qui regar<!en: et qui s'amusent à jeter du pain ou des fruits à ces bétes féroces. Tenez, voici une bonne place. Voyez les tours d'adresse de ces ours, et comme ils élèvent le irs bras en l'.iir, ainsi que de vrais mendianls.
— On (lirait (juils pos<è lent une inlclli.ome
LE GANT PERDU
huinaine et qu'ils veulent se rendre aimables, repartit Ilerman en riant.
— Oui, monsieur; mais en 180 1 on a eu une preuve terrible du peu de confiance qu'il faut mettre dans ces témoignages d'amabilité. Un capitaine anglais est tombé dans la fosse, et les ours l'ont tué et déchiré en pièces.
Tandis que Max Rapelings était tout à fait absorbé dans la contemplation des divertissantes culbutes des ours, Herman, en jetant un regard de côté, remarqua une dame enveloppée dans un chàle rouge, qui avait laissé tomber un gant jaune et qui allait sans doute le perdre, puisqu'elle continuait son chemin. Il ramassa le gant, courut après la dame, et lui dit en français :
— Madame, vous avez perdu quelque chose.
La dame se retourna. Herman demeura comme cloué au sol... Cette dame n'était autre que la jeune fille pâle de l'Aarberg-Gasse, qu'il n'avait pas reconnue d'abord, parce qu'elle portait un châle de couleur.
Elle fit un pas vers lui, prit son gant avec un sourire reconnaissant et lui dit d'une voix dont la douceur était extrême :
— Je vous remercie infiniment, monsieur. Mais immédiatement parut à côté d'elle le vieux
monsieur à la figure rébarbative, qui fixa sur le jeune homme un regard perçant et interrogateur. En ce moment, Max se retourna et cria à voix haute à son ami :
— Eh! Herman, viens vite, voilà des ours qui se battent avec fureur.
Cet appel fit sur la jeune fille et sur le vieux monsieur une impression extraordinaire; il les frappa visiblement de stupeur et d'effroi. Ils se retournèrent et s'éloignèrent en tonte hâte, comme s'ils avaient reconnu dans le jeune médecin un ennemi redouté.
Max Rapelings avait remarqué cette rencontre inopinée ; il quitta le Suisse, qui s'amusait toujours à regarder dans la fosse, courut à son ami, l'envisagea bien en face et s'écria avec étonnement :
— Tu es pâle ! que t'a-t-elle dit? Son tyran t'a-t-il insulté? Tu ne réponds pas? Hélas! c'en est fait encore une fois de notre gaieté pour toute la journée! Je donnerais cinq francs aux pauvres pour que tu ne rencontrasses plus jamais la jeune fille pâle et son dragon.
— Tais-toi, tais-toi, Max, j'ai entendu sa voix. Elle est merveilleusement douce et insinuante; elle résonne encore au fond de mon cœur comme un cri de détresse?
— Comment, un cri de détresse? S'est-elle plainte à toi? Que t'at-elle dit?
— Pas autre chose que : « Je vous remercie infiniment, monsieur. »
— Et tu appelles cela un cri de détresse? Si tu ne touches pas à la folie...
— Oui, mais sa voix était plaintive, et son sourire...
— Oh! oh! t'a-t-cUe souri? Diable! cela commence à devenir grave.
— Son sourire est si doux, si triste, si plaintif!
— Bon! tu vas parler en vers, maintenant? Il me semble que ce n'est pas ici le vrai lieu, à C(Mé de la fosse aux ours. Tiens-toi bien, Herman, voici notre hôte qui vient. Pour l'amour de Dieu, ne parle pas de la demoiselle pâle en sa présence, car il pourrait croire que tu n'as pas ton bon sens.
— On passerait des heures entières à regarder ces vilains faiseurs de tours, dit le bourgeois; mais nous devons mettre notre temps à profit. Suivezmoi, messieurs, nous allons retraverser le pont.
Après avoir parcouru deux ou trois rues, ils arrivèrent devant la cathédrale, un magnifique monument gothique qui se distingue par la beauté de ses ornements sculptés. Le guide officieux montra aux jeunes gens, à l'ouest de l'église, la statue équesire, en cuivre, de Rodolphe Van Erlach, un héros patriote, et, du côté sud, la statue de Berthold Van Zœhringen, un autre vaillant chef du peuple suisse.
— Cette place plantée d'arbres et pourvue de bancs est l'ancien cimetière, ajouta le bourgeois. Elle est à plus de cent pieds au-dessus du niveau de l'Aar. Approchez jusqu'à son extrémité, làbas, votre regard tombera d'aplomb sur le quai de la rivière... L'inscription que vous voyez sur cette pierre atteste qu'en 1054 un étudiant Théobald Weinzah est tombé dans cet abîme sans en éprouver aucun mal.
Pendant qu'il prononçait ces dernières paroles, les jeunes gens avaient mesuré du regard cette vertigineuse profondeur.
— Brr! la tête m'en tourne, s'écria Max. Et vous dites, monsieur, qu'un étudiant est tombé de cette hauteur sans s'être entièrement brisé?
— Sans s'être fait le moindre mal. Lisez l'inscription.
— Cela y est en effet. Ce sont des choses pourtant qu'il faudrait voir pour les croire, à moins qu'un miracle...
— Mais chacun n'est pas si heureux, reprit le conteur en guise de correctif. Il y a environ huit ans, deux personnes de Neuchâlel sont également tombées de là. Mais vous pouvez penser en quel lamentable état on les a ramassées.
— Quelle belle chute d'eau là-bas! dit^Herman. J'entends d'ici le grondement de la rivière écumante. Ne vois-je pas, tout près de là,'] des gens occupés à pêcher, et d'autres qui mangent assis à des tables?
Li: GAM l'Eiinu.
— C'est la Schwelle eiillure), où TAar retenue, ttunln' lie i|uelt|ues pieds de haut.
— (jnelle esjièce de poisson preml-im là? demanda Max.
— Des liuiU'S.
— Ah ! des truites' des Iruiles saumonées?
— Oui, et d'autres aussi.
— Il faut que nous manjçions des truites avant de (|uiiler la Suisse. C'est le imilleur poisson (ju'il y ait au monde.
— Èles-vous amateurs de poissons, messieurs?
— Oui, de truites surtout.
— Vous plairail-il de iliner là, dans le fond? Vo\is pourrez mani^er {\es truites tant (ju'il vous plaira, cl, (jui plus est, les voir pécher pemlant <jue nous serons à table.
Les deux amis applaudirent à cette iiropo>ili(Hi.
Venez, nous descendrons au Prr de la
S' /'//('//(', dit le bourgeois en menant nos jeunes
•,'ens par un escalier de pierre (jui descendait
jusqu'au bord de l'Air.
Là ils montèrent sur une barque qui les passa de l'autre côté de la rivière, et, deux minutes après, ils étaient assis sous des arbres louiïus, devant un lirand restaurant nommé ScliirclleuiiKilt. \ (juelques pas d'eux, l'Aar tombait transversalement d'une certaine hauteur et formait ainsi une cascade large de plusieurs centaines de pieds, dont les Ilots blancs et écumeux, bondissant comme par-dessus un obstacle, retombaient dans une sorte de bassin naturel, et là, grondant et niugissanl, étaient refoulés avec une vertigineuse rapidité, et tourbillonnaient violemment pourcherrlier un nouveau lit à leur cours ii.lerronipu.
Assez loin de la cascade, on avait |dacé quelques ouvrages en bois rpii formaient comme autant de passages où les poissons étaient pour ainsi dire forcés de s'engager. .Mais dans ces j)a<>sages se Irouvaient des filets en forme de nasse ou de sac, dans lesquels on prenait constamment une grande quantité des plus beaux poissons.
Lorsque le bourgeois eut commandé le dîner, il invita ses convives à suivre le garçon au-dessus de la chute d'eau; ils le virent lever les filets et y choisir les poissons qu'ils avaient commandés.
Leur amphitryon leur dit :
— Ce grand et beau poisson est une truite saumonée ; les autres, beaucoup plus petits, sont des truites CDinniunes, et ces autres, plus petits en- (ore, «-ont des [)(ii>;sons à frire, Ils sont tous encore très vivants, et dans une demi-heure ils nous feront seivis cuits, frits ou gratinés. Pris ainsi tout frais hors d<; l'eau, le poisson e.st un mets très friand; et vous voyez bien, messieurs, aux ( onsommateurs qui sont assis à table, qu'on aime le poisson Irais à berne. Venez, nous allons nous
mettre là-bas à une table près de la cascade, tt, en atlemlant (|ue notre dîner soit prêt, nous boirons une bouteille de vin du pays. Il n'est |ias exquis de (|ualité, mais comme vous êtes curieux, vous voudrez goûter sans doute le vin (pie produisent nos montagnes.
Assis près d'une table, les yeux (ixés sur la cascade écumanie, les deux Flamands admiraient en silence la situation pittoresque d\i Schinllenmatt.
Ils jouissaient d'un spectacle saisissant. A leurs pieds, les Ilots grondant tournoyaient, bondissaient, se brisaient, et bouillonnaient comme s'ils étaient animés d'une rage furieuse ; plus loin, de l'autre côté lie l'Aar, ils voyaient le teiTain sur leijuel la ville est bàlie s'élever à pic à une hauteur de plus (le cent pieds, de sorte que les maisons paraissaient suspendues en l'air.
— ,1e voudrais demeurer dans une maison pareille, dit llerman.
— Non pas moi, répondit Max.
— (In doit voir de très loin de là, et l'on jouit probablement toujours de la vue des Alpes neigeuses.
— Oui, llerman, mais réfléchis donc. Suppose un tremblement de terre, une secousse \i(denle. Cela ne sulfirait-il pas pour faire descendre toute la ville de Herne dans l'.\ar?
— lleureusemeiil, mon jeune monsieur, que notre ville est assise sur un roc vif; c'est un fondement solide, soyez-en sur. .Vh ! voici le commencement de notre dîner ; vous allez me dire, messieurs, si l'on s'entend à accommoder le poisson à Uerne.
On leur servit successivement dilTércntes espèces de poissons et on finit par des écrevisses. Probablement la promenade à travers la ville, aidée de l'influence de l'air pur des montagnes, avait aiguisé l'appétit des convives; car ils trouvèrent tout si bon et si bien préparé, (ju'ils aflirmèrent n'avoir jamais si bien dîné. La truite saumonée surtout était l'objet de leurs éloges.
A la lin du repas, .Max débita la boutade suivante qui prouvait qu'il avait co|)ieusement dîné :
— Ouf! je crois, en vérité, qu'il y a un grand trou dans mon estomac depuis (|ue je suis en Suisse. llerman, mon garçon, je voudrais bien pouvoir jeter un coup d'ieil dans notre intérieur : cela doit ressembler assez bien à un n'/Kiiriuin où nagent toute sorte de [oissons.
— Si on nous voyait manger comme cela à Garni, on ne croirait pas que nous pussions y survivre, murmura llerman. lit, chose singulière! je me sens en< (ire et de si bonne disposition et la tète si libre, qu'il me .semble que je serais de fon e à recommencer.
— C'est l'air des montagne??, messieurs, dil le
LE GAiNT PERDU.
bourgeois, la longue promenade, la tension d'esprit et surtout l'excellence du poisson suisse.
— Ali ! Ilerman, j'ai trouvé un bon moyen de te faire oublier la jeune fille pâle, s'écria Max en (lamand, tandis que le Suisse s'était levé pour aller commander le café.
— Bail ! aurais-tu par hasard envie de me pousser dans ce tourbillon mugissant?
— Non, mon cher ami, je ne te hais pas assez pour cela.
— Et quel est ce merveilleux moyen?
— Simplement te faire manger. Tu as beau rire, ce que je dis est sérieux. Ton imagination vagabonde est ordinairement occupée à rêvasser sans te laisser de repos; mais quand tu as bien mangé, ne fût-ce qu'une demi-douzaine de truites, alors tu deviens humain et raisonnable. Oui, oui, Ilerman, depuis que nous sommes en Suisse, lu n'as Ion bon sens que lorsque tu es bien repu.
— Ah ! ah ! ne dirait-on pas que j'ai mangé seul, dit en riant le jeune avocat, et que lu m'as regardé faire, les bras croisés? Notre hôte ne pouvait délourner les yeux de loi et te considérait avec stupéfaction, tandis que lu travaillais de la fourchette comme un lisserand de sa navette, insatiable gourmand que tu es !
Peut-être eussent-ils continué sur ce ton d'exagération leur discussion amicale, si leur compagnon n'était revenu avec le garçon qui apportait le café et un choix de liqueurs assorties.
Les cigares furent allumés, on se mil à son aise, on regarda la cascade, et l'on causa de la Suisse et de son honnête, vaillante el industrieuse population. On résolut de resler là une couple d'heures; il y faisait si frais et si bon ! et d'ailleurs on avait bien le droit de se reposer un peu après une aussi longue promenade. Le Suisse y consentit, non seulement parce qu'il se plaisait fort dans la compagnie des jeunes gens, mais surtout parce qu'il avait l'intention de les conduire à une demi-lieue hors de la ville et que le repos après le dîner devait leur donner des forces pour ce nouvel exercice. Après la première heure, Max Rapelings remarqua que son ami devenait de plus en plus taciturne et il se disposait à le lui reprocher, lorsque leur guide se leva, évidemment pour aller payer la carte du diner. Un vif débat s'engagea sur ce point entre le jeune docteur et l'honnête Bernois; mais Max eut beau protester, il se vit forcé comme étranger et comme invité, d'accepter l'hospitalité de son amphitryon.
Celui-ci se dirigea vers la maison.
Max regarda en souriant son compagnon qui paraissait de nouveau plongé dans de profondes réflexions.
— Herman, lui dit-il, veux-tu rediner?
— Comment rediner? ie ne te comprends pas.
— Te voilà encore abîmé dans tes rêveries, et l'image de la pauvre infortunée jeune fille pâle se dresse devant tes yeux !
— C'est vrai, Max, que peut-on y faire? Je suis trop sensible. Tu ne saurais croire quelle profonde pitié son triste sort m'inspire. Je voudrais chasser ces idées; mais, comme tu le dis, l'imaginalion me domine.
— Emploie mon moyen : mange encore une demi-douzaine de truites.
— Fi ! Max, tu es un impitoyable railleur, et tu n'as point de cœur. Pour une pauvre fille malade, tu n'as trouvéjusqu'ici d'autres paroles de commisération que des plaisanteries banales et de ridicules turlupinades !
— Allons, messieurs, dit leur guide qui revenait, nous allons voir encore rapidement quelques curiosités de notre ville, puis faire une dernière promenade à VEnge (la Gorge); cela pourra peut-être vous fatiguer un peu, mais vous n'eu dormirez que mieux. Oui, il faut([ue nous allions à l'Enge. Vous ne pouvez quitter Berne sans l'avoir vue.
Ils repassèrent l'Aar en barquette, montèrent par l'escalier de pierre vers la ville haute et se trouvèrent bientôt devant un grand el beau monument en pierre grise.
— C'est la maison du conseil du Bund, dit le Bernois , ou, comme on dirait à Bruxelles, le palais de la nation ou des représentants. Vous voyez, messieurs, que la Suisse ne manque ni d'architectes habiles ni de goût. Le palais du Bund suisse a été exécuté en style florentin par Studer. i^dmirez devant le palais cette belle fontaine avec sa statue de femme en cuivre. Cette femme s'appelle Berna, et c'est la personnification poétique de ma chère ville natale.
Comme ils avaient quitté la place et qu'ils passaient devant la tour Saint-Christophe pour se diriger vers la porte de l'Aarberg, le bourgeois répondit à une question d'Herman :
— La Suisse se compose de vingt-deux cantons, et celui de Berne est le plus grand. Chaque canton est un État indépendant pour tout ce qui ne concerne pas les affaires générales du Bund (confédération). Ces affaires générales sont la défense du pays, les douanes, le service des postes, la monnaie, la fabrication et la vente des poudres. A la tête du Bund se trouve l'assemblée fédérale, composée du conseil national et du conseil des États. Ces corps législatifs sont choisis par le peuple. Tout Suisse est électeur et éligible dès qu'il a atteint Tàge de vingt ans. Dans l'assemblée fédérale on choisit un conseil fédéral qui administre les affaires publiques, absolument comme un ministère. Je pourrais vous parler plus longtemps, messieurs, des belles et libérales institutions de la Suisse,
l.K C.ANT i»EI!l)l\
mais cela serait bien superflu avec îles Belges, dont la belle oonsliliilioii est picsiiue la iiirine pour la notre, à pari (jut'l(|ut\s points tie délail.
Il lut interrompu dans ses explications par Max Hapt-lings (|ui lui dit :
— Tenez, si je ne me trompe, voici madame qui vient vers nous.
— En elTel, c'est !na lemme, répondit le bernois. Elle est sortie probablement pour faire une commission en ville.
La dame vint à leur renconUe, el l'on entama une conversation animée surtout ce que les jeunes j:ens avaient vu et adiiiir»'. Ilerman et Max exprimt-rent la vive graliluile dont ils étaient pénétrés pour la généreuse liospitalilé qu'on leur avait donnée el surtout pour la Iranclie amitié qu'on leur lémoi^^Miait, el (juils n'oublieraient jamais.
Au moment où ils allaient (initier la vieille dame, celle-ci leur dit :
— A propos, messieurs, j'oubliais de vous apprendre une nouvelle. Vous savez bien, la jeune lille malade qui demeurait au balcon d'en face? Elle est partie.
— Partie! s'écria llerman comme atterré.
— Oui, partie pour Genève et de là pour l'Italie. Le vieux monsieur, devenu cette fois plus communicatif, l'a dit à son liôtesse. Elle en était très étonnée, car le Husse devait encore rester deux semaines. Vers midi il est rentré dans une voiture à deux cbevaux, il a fait cbarj^cr son bagage, il a largement |iayé ma voisine, el, fouette coclier ! ils sont partis comme s'ils fuyaient quelque poursuite inquiétante.
— Pour l'Italie ! soupira le jeune avocat comme s'il ne pouvait pas le croiie.
— Ah ! ab ! l'Italie est assez loin. lîon voyage! s'écria .Max tout joyeux.
L»' bourgeois étonné demanda si ses jeunes amis connaissaient l'étrangère malade ; mais sa femme lui expliqua qu'ils l'avaient vue à son balcon et qu'ils s'étaient sentis, comme tout lo monde, pris de pitié pour celte pauvre enfant soulfrante. Elle traversa l'esplanade devant la gare du cbemin de fer, puis son mari el nos deux l'Iamands continuèrent leur chemin.
Tout à rou|> Max Hapelings tira une pièce de cinq francs de sa poche et la montra à son ami.
- Hue veux-tu faire? diînianda celui-ci.
— Tu vas le voir, répondit Max.
Et s'écartanl un peu, il mit la pièce d'argent dans la main d Un p«tit gamin qui le regarda un instant tout liéltéif, la bouche béanl<', comme s'il le prenait pour un fou, mais qui ne tarda pas à détaler avec son trésor inattendu.
— Que faites-vous, monsieur? demanda le Her-
nois. Ce garçon n'est pas un mendiant. Il n'y a pas de mendiants à Berne.
— II faut avoir revu un coup de marteau pour avoir de pareilles lubies, grommela llerman.
— C'est un vœu, répondit Max avec un sourire ironique. J'ai promis de donner cinq francs aux pauvres si certaine chose arrivait. L'ne parole est une parole.
L'instant d'après, il murmurait viclorieusemenl à l'oreilli' de son ami :
— Mon v(eu de la fosse aux ours. Elle est partie pour l'Italie et de h\ elle retourne en Russie. Il est à espérer que maintenant tu deviendras un peu plus gai.
— Bah ! lu n'as pas sujet de triompher ainsi. Je suis plus joyeux que toi de la savoir partie.
— Oui, il y paraît. Tu comptes les pavés de la ville un à un.»
— Tais-toi; que peut penser notre bote de ces aparté impolis!
Ils ne parlèrent plus de la jeune étrangère, et, au bout d'une jx'tile demi-heure ils arrivèrent à VEngc.
X'EiKn' est une presqu'île formée par un méandre de l'Aar, au-dessus de laijuelle elle s'élève à plus de cent pieds. On y trouve des avenues nombreuses, des bois, des collines et des vallées. La ville de lîerne y a bâti un somptueux café. On y jouit d'une fort belle vue des Alpes de l'Oberland. Il y a des bancs et des sièges de tous côtés, et il y fait si beau et si agréable qu'on peut s'y promener sans ennui pendant des heures, ou rester assis en regardant les bords pittoresques de l'Aar ou les cimes lointaines des montagnes neigeuses. Ainsi firent aussi nos Flamands, et lorsque, après avoir soupe au calé de llùitjc, ils dirigèrent leurs pas vers leur logis, le soleil commençait déjà à se rapprocher de l'horizon.
Ils auraient bien voulu jouir une seconde fois du spectacle grandiose qu'ils avaient tant admiré sur le Scbiinzli, mais ils étaient à la (in tidiement fatigués, que leurs jambes avaient peine à les porter. Us convinrent avecleur hùteque, le lendemain, de bonne heure, ils déjeuneraient avec lui à sa table et que, vers dix ou onze heures, ils partiraient par le chemin de fer pour Thun, alîn de commencer leur voyage dans l'Oberland. llspasscraientlannit à Interlaken, se feraient conduire en voiture à Lautcrbrunnen, et de là ils iraient à pied à (îriiidelwald en traversant le Vcndern-Al]». Ils graviraient ensuite le Faulhorn, qui a huit mille pieds dehaiil, et descendraient vers Itrienz. Puis ils devaient traverserle Brîinigellelacdes Oiiatre-Canlons,se diriger vers Lucerne et faire l'ascension du Hii;hi. Enfin ils devaient, par El nclen elle Saint-Golhard, al teindre la vallée du lUiône et ainsi revenir à Berne par
LE GANT PERDU
Genève, Lausanne et Fribourg. Tel était l'itinéraire qu'avaiisuivi M. Van Iteiivel,elqu'ilsseproposaicnt de suivre à leur tour.
Leur malle devait rester à Cerne et ils ne prendraient avec eux ([ue ce qui leur élait absolument indispensable en voyage. A cet eiïet, ils se proposaient d'acheter le lendemain une sorte de besace en cuir, ainsi (ju'une gourde pour porter au côté.
En causant ainsi de leur départ du lendemain et de leur voyage, ils arrivèrent dans l'Aarberg-Gasse et montèrent immédiatement à leur chambre, fatigués, harassés, et presque sans haleine. Us s'assirent sur un canapé et y restèrent sans rien dire jusqu'à ce qu'Herman, sous l'influence de ses secrètes réflexions, se mit à rire tout à coup. . — Qu'est-ce qui te prend, maintenant? grommela Max Rapelings. Est-ce de moi que tu ris?
— Nullement, répondit le jeune avocat. Je ris de ma propre simplicité. Croirais-tu, Max, que je continue à avoir toujours devant les yeux les traits de la jeune fille pâle? Depuis que son regard plaintif m'a frappé pour la première fois, son image me poursuit sans cesse. Je me demandais l'explication de l'empire étrange que celte inconnue, celte étrangère exerce sur moi.
— Bah ! la seule explication, c'est ta nature, ta sensibilité extrême. N'en est-il pas toujours de même chez toi? Dès que tu vois quelque chose qui te paraît beau, surprenant ou intéressant, ton imagination prend le galop el tu commences à rêvasser comme un poète inspiré. Heureusement, le lendemain, il ne reste plus de trace de ce feu de paille, sans quoi tu deviendrais un bien ennuyeux compagnon. La demoiselle pâle a été un agréable incident de notre voyage. Si plus tard nous pensons encore à elle, ce sera, comme tu dis, pour rire de ta simplicité.
— Non, cette fois tu te trompes, répliqua Herman en secouant la tête. La chose était plus grave que lu ne crois. Je n'ose presque pas l'avouer; mais pourtant, dans les flots écumants de la cascade, dans le bois de VEiige, dans l'air, dans les nuages, sur les Alpes neigeuses, partout je ne voyais que ce doux visage qui me regardait d'un air plaintif. Mon imagination prompte à se frapper n'en est pas la seule cause. J'explique l'étrange puissance de son regard sur moi par la situation particulière où je me trouvais lorsque je la vis pour la première fois. Là, sur le bilcon, sous le ciel pur, ému et exalté par un profond sentiment de bien-être, touché par l'aspect de celte singulière et belle rue, je me sentais si heureux de vivre et si disposé àl'admiration,que toutes mes impressions devaient être vives et exagérées en proportion de mon enthousiasme même. Maintenant que je sais qu'elle est
partie et que nous ne la revoirons plus, cel iiievplicabli! enchantement se dissipe.
— Pauvre Herman, inurnmra le jeune médecin déjà à moitié assoupi. Un enchantement? la jeune fille pâle aurait-elle emporté ton cœur àGenève? C'est impossible! une jeune Russe que nous ne connaissons pas , peut-être la fille d'un Cosaque.
— Tu railles encore, Max; ce n'est pas cela. Je me suis sérieusement interrogé là-dessus, mais je n'ai rien trouvé dans mon âme que la pitié, une pitié outrée, surnaturelle, quelque chose comme un rêve maladif de mon imagination frappée. Et croismoi, maintenant que je suis calme et que j'envisage clairement la chose, je ne sens pas en moi d'autre sentiment qu'un intérêt bien naturel pour les souffrances d'une malheureuse jeune fille. Tu fermes les yeu>;, Max. Tu es fatigué, n'est-ce pas?
— En efl"et, je n'en puis plus.
— Eh bien, va te coucher.
— Et toi, Herman?
— Je veux d'abord écrire encore une lettre à ma mère. C'est mon tour aujourd'hui. Je ne lui dirai pas seulement toutes les belles choses que nous avons vues à Berne, mais je veux causer avec elle de lajeune fille pâle. Maintenant que l'illusion est dissipée, je me sens assez de liberté d'esprit pour entretenir ma mère de cette étrange agitation de mon cœur.
n prit la plume et se mit à écrire, tandis que Max Rapelings disparaissait dans sa chambre en murmurant un « bonsoir » à peine articulé. Herman écrivit pendant une heure entière et ferma enfin sa longue lettre.
Au lieu d'aller se coucher, il se mit au balcon, le regard fixé sur la fenêtre d'en face. A quoi rêvait-il là, et quel cours prenaient ses idées, c'est ce qu'il est difficile de deviner ; mais, au bout d'une demi-heure, il ferma la fenêtre, prit la lampe, entra dans la chambre de son ami et demanda :
— Max, Max, dors-tu?
— Pourquoi me réveiller? Qu'est-ce qu'il te faut, grommela Max, mécontent,
— H m'est venu une idée : nous avions projeté de finir notre voyage en Suisse, par Genève; si nous commencions au contraire par Genève?
— Quel rêve infernal est-ce là? ricana Max. Voilà qu'il veut nous faire courir après la jeune fille pâle. Va te coucher et laisse-moi dormir.
Honteux de sa propre folie, Herman sortit de la chambre et se mit au lit en murmurant.
Parmi les nombreux voyageurs qui descendaient du train à Schorziingen pour prendre place dans
LE GANT PERDU
le liateau à vapeur du lac .l»,> Tliun, se trouvaient HiTiuan Van ltoij,'slal et jMax llapelini^s.
Ils paraissaient exlrcMnenient animés et joyeux. C'est (ju'aussi il faisait le plus beau temps du monde. Le soleil brillait d'un éclat si vif dans le ciel d'un bleu profond que l'œil avait i)eine à en supporter les rayons.
Les autres voyageurs, hommes et femmes de tous pays, épars sur le pont du bateau ou assis çà et là sur des chaises et des baïKiuettes, ne paraissaient pas de moins bonne humeur. Tous promenaient autour d'eux des rej^ards brilbuits d'enthousiasme, en riant d'avance du plaisir qu'ils se promettaient. On se trouvait encore sur la rivière de l'Aar; mais on allait alteindre bientôt le lac de Thun et voguer sur une de ces mers bleues des Alpes autour desquelles la nature a entassé ses merveilles avec une aveugle prodigalité.
Qui ne s'est pas senti touché, dans les exj)ositions |)ubli(jues, par ces tableaux enchanteurs où l'artiste allemand a peint, d'une main amoureuse, les lacs des montagnes de sa patrie?
Le miroir bleu et traM(|uille des eaux, les roches brunes, surgissant du sein de l'onde, les collines vertes dans la vallée adjacente, le ruisselet d'argi'iit qui vient en murmurant verser ses eaux dans le gr.md lac, le jeu de la lumière et des couleurs, des brouillards pourprés et des ombres transparentes... tout cela éveille dans le cœur de riiabilant des pays de plaines un sentiment d'admiration et un soupir d'envie :
— Que c'est beau! que c'est pitloreJt|ue ! Dieu veuille qu'une fois en ma vie je puisse voir ces lacs des montagnes !
La [duparl des passagers du bateau venaient, comme les jeunes Flamands, pour la première foi> en Suisse. Leur souhait allait être accompli; le bateau avait commiMicé sa marche et allait bientôt (juilter le lit de l'Aar pour naviguer sur une mer de près de quatre lieues de longueur.
A peine accordèrent-ils un regard à la situation pittoresque de la ville de Thun, aux châteaux et aux jardins de plaisance «jui embellissent les bords de l'Aar.
Le château de Shadau eut seul lo privilège de détourner leurs regards des beautés de la nature. Il s'élève sur la rive droite de l'Aar, an n)ilieu d'un parc drlicieuv. — Il est très grand et >e distingue par une multitude de tourelles, de balcons et de galeries, et quoique le style de son architecture n»' soit pas très remarquable, il commande l'atlenlio 1 par sa position cl par son aspect gothique.
Mais voilà qu'un cri d^Jo\eu^e >urprise s'élance de toutes les poitrines. Max lta|»elings lève les bras au rii I, IJerman Van Dorgstal lui |irond la main et
la serre sans mot dire; une larme d'émotion brille dans tous les yeux... Le bateau à vajieur est sorti de l'Aar et vogue sur une surface bleue de plus d'une lieue de large. Sous cette première impression, les voyageurs se taisent, toutes leurs facultés semblent concentrées dans leurs yeux ; leur poitrine est haletante, leur cœur palpite.
Pour l'homme (|ui, comme nos Flamands, est né dans un |)ays plat, où le moindre accident de terrain prend le nom de montagne, la première vue d'une de ces mers des Alpes est un spectacle qui saisit tout son être et le plonge dans une admiration dont l'intensité a quelque chose de douloureux, quelque chose qui dépasse la nature humaine.
Ci'pendant ce sentiment s'affaiblit |»eu à peu pour faire place à la plus vive jiniissance, à une sorte de triomphe orgueilleux de la conscience humaine; car si le monde est si splendide et si merveilleusement beau, ne devienl-il pas plus grand aussi, celui que Dieu a fait roi de la création?
— Bonté du ciel, s'écria Max avecenthousiasme, (ju'ils sont malheureux ceux qui doivent mourir sans avoir vu de pareilles choses ! Ils étudient dans les livres, ils amassent de la science, ils parlent de la nature, et, hélas ! ils ne connaissent pas la terre sur la(|uelle ils vivent ! Sons l'impression des chefs-d'œuvre de Dieu, mon âme est tellement émue, que |)Our un rien je pleurerais d'attendrissement et de pilié pour nos amis de Gand, qui ne verront peut-être jamais la Suisse.
— Je puis à |»einc respirer, murmura llerma;i. C'est incroyable, et je doute encore si je ne rêve pas. Que sont les merveilles des Mille et une Nuils en comparaison de cette nature grandiose et enchantée !
— Dieu soit loué dans ses œuvres! Mon cœur débonle de reconnaissance, s'écria .Max K.ipeliniiS hors de lui.
— Contiens-toi, lui dit son ami, on nous regarde de toute part... '\h\ maintenant du moins, tu es sérieux, mon bon .Max. Ah ! i\ue c'est beau, ici, n'e«l-ce-pas? Vois là, à gauche, le rivage qui sort de l'eau presi|ueà pic, peut-être jusqu'à trois mille |iicds de hauteur, sa partie inférn-nre ta|)issée de vignes; au-tlessus, des bois épais, de jolis chalets, de vieux châteaux, des rochers sombres, des cascades écumantes, et tout cela par plans étages, comme si nous regardions la toile du fond d'un immense théâtre, peinte par la main d'un créateur même.
— Oui, llerman, tout ici est étonnant et admirable. .Mais ce qui m'absorbe et m'écrase, c'est la vue de ces î^iganlesqin's montagnes, de ces rochers, de ces plaines de glace étincelanles qui bornent làbis I horizon. Leur pied baigne dans le lac bleu, et
LE GANT rp:KDU.
Ils rebroussèrent cliemin. (Page 34.)
leur tête touche au ciel. Assurément elles doivent avoir plus de dix mille pieds de haut.
— On dirait, Max, que l'air et la lumière sont animés ici d'une vie propre. Regarde contre le (lanc de ces montagnes, dans les vallées, ce jeu des couleurs parcourant une gamme de mille teintes presque insaisissables, cette pourpre tendre et enchanteresse qui se répand dans les crevasses et qui nous montre cela comme noyé dans un rêve.
— Ce qui medonne presque le vertige, ditle jeune médecin, c'est que je perds le sentiment de la proportion et des distances. Le lac de Thun a une lieue de large, et il me semble que je pourrais lancer une pierre d'un bord à l'autre.
— Cela me fait le même effet, répondit Ilerman, Je frémis en conlemplant là-bas ces montagnes de glace, comme si je craignais de les voir s'affaisser sur nous,et jesais pourtant qu'elles sont éloignées
de cinq ou six lieues, et peut-être davantage.
— C'est une singulière illusion des sens. Vois-tu là-bas, contre la sombre chaîne de rochers, ces [)laines d'un vert tendre qui rompent çà et là la nudité monotone de ses flancs? Eli bien, ces lignes vertes, — je le sais parce que mon oncle me l'a dit, — ces lignes vertes sont des bois, des bois avec de grands arbres, dans lesquels on pourrait s'égarer pendant plusieurs heures. Les crevasses entre les montagnes nous paraissent des gorges très étroites, et je suis bien sûr que la ville de Paris y danserait à l'aise. J'ai comme toi la conscience que mes yeux ont perdu la notion de la dimension des objets. Sans djute cette confusion de l'esprit s'affaiblira et cessera à mesure que notre vue s'habituera à cette nature grandiose.
Un voyageur qui se tenait depuis quebiues minutes dans leur voisinage, et qui avait écouté leur conversation leur dit en allemand :