‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 107 sur 115 · VII · texte numérisé non relu

VII

LE (JA.M Pi:i;i)i'.

— Si je ne me lroni|ie pas, ces messieurs soiil Néerlandais.

— -Nous sommes Déifies, nionsii-ur, rrixtiidiiMax Hapcliiiiis, Néerlaïulais, si vous voulez nous iiomu^r ainsi.

— El vous venez en Suisse pour la première fois^Je l'ai bien cnmpi is, car je connais un pou la lani^ue néerlandaise. Ces messieurs sont peul-étre de Bruxelles?'

— Non, (le (iand.

— l'iie belle ville, on fleurit l'induslrie. J'y suis allé trois fois déjà. Vous admirez la Juniçfrau! une superbe monlajine, nesl-ce pas?

— Ah! c'est la Jntiid'rau, (|ue nous avons déjà vue du Scliànzli, à lîerne? Comme il esl blanc, éclatant et majestueux, ce pic ;ii};anles(|ue! Kt son immense sommet n'est que neige et glace?

— Une neige éternelle, monsieur : liiveiou été, la Junglrau esl lonjouis parée de sa robe claire et étinceiante.On la nomme la Junijfvau (^la Vierge), non seulement à cause de c(! vi-leinent virginal, mais parce (jue jusqu'en JHO;) personne n'avait jamais gravi sa cime neigeuse. Depuis quebjues années elle n'est plus vierge sous ce rapport : en ISO;}, une dame a tenté, — avec le secours de guides courageux, bien entendu, — de grimper jusque sur le sommet le plus élevé de la Jungfrau... A côté, vous voyez le Miench (le Moine) et le Eiger. — De ce côté, le Slcicklioin, se drossant comme une (|uille, les trois sommets de la lilinnlisalp, le Freundhorn, le Dalmborn le Doldenliorn, et d'autres géants de l'Obcrlund. Je les connais bien, car je Tais tous les ans un petit voyage à travers la Suisse. Le village que nous venons de Il nger est Couten. .Maintenant le bateau se dirige obli(|iiement vers Spitz, une vieille petite ville, très pitloresquemcnt située dans une plaine, près du bord du lac.

— Maisfjue vois-je là-bas? murmura Herman en étendant son doigt dans l'espace.

— Vous voyez le vieux cliàlcau d Kriacb, répondit le voyageur.

— Non ce n'est pas cela rjue j<î veux dire, répliqua le jeune avocat; là-bas, dans l'eau... un animal, un monstre (|ui nage, et des hommes dans dans deux petites chaloupes «jui lui donnent la rha*>se. Ce ne peut cire un poisson ; cela me |iaraît grand comme un éléphanl.

Tandis que le bateau les rapprochait avec rapi<lité de l'cdijet qui causait leur étonnement,ils s't car(|uillaient les yeux pour reconnaître ce que c'était «jue cet animal ijui nageait comme un monstre marin et paraissait de temps en temps sautera demi hors de l'eau.

— Ah! je vois ce que c'est, dit le voyageur en riant, c'est un taureau qui a pris la fuite et qui, se ^

vo\ant poursuivi, a sauté dans l'eau. Les gens des clialoupes exsaycnl de le repousser vers le rivage, lie crainte (jue la béte furieuse ne se noie; mais, pource(|nime regarde, je crois (|u'nn taureau, et suitout celui-ci, pourrait nager assez longtemps pour atteindre l'autre bord du lac.

Pendant (|u'il parlait ainsi, les l'iamands étaient entièrement absoibés par le spectacle de la peine (jue se donnaient les gens des chaloupes |)our barrer le chemin au taureau vers le milieu du lac, et le pousser ainsi vers le rivage. Mais le robuste animal, dès (|u'on s'approchail de lui, se dressait à moitié hors de l'eau et saniait de coté comme un vrai poiss(m, hors de l'alteinie des bar(|ues.

La plupart des passagers suivaient des yeux celte singulière chasse. Max Uapelings avait même couru à l'arrière pourvoir le taureau de plus près.

Ce[>en(lant le bateau s'arrêta à Spiez pour v descendre (|uelques personnes et en prendre d'autres. Le voyageur (jui avait causé avec nos deux amis aperçut une personne de sa connaissance et laissa Herman Van Borgstal tout seul.

Le bateau reprit sa course : Herman allait se porter vers l'arrière pour rejoindre son ami, lors(jue tout à coup il s'ariéta et pâlit de snrpi-ise. Ses yeux ne le Irompaient-il pas? était-ce bien elle qu'il voyait?La jeune fille vêtue de noir, là-bas, sur une ban(|uelte, près du gaillard d'arrière? Ouelle autre ponvait-ce être, puis(|ue le vieux llusse était assis à côté d'elle, le Iront penché?

Pas moyen de douter plus longtemps. Voilà (lu'ellc lève la tête, elle le reconnaît et le regarde aussi étonnée (jue lui-même. Tons doux semblent se demander comment il est possible qu'ils se rencontrent ainsi sans cesse.

M.iis la jeune lille, comme intimidée par le regard per«;ant du jeune homme, laissa retomber sa tête sur sa poitrine et baissa les yeux.

Pendant une minute, — un siècle pour son C(eur, — Herman avait considéré la jeune fille, oubliant le mon. le entier, lors(|ue Max Hapelings revint auprès de lui et lui dit à haute voix :

— Knfin le taureau est à terie. (]e n'a pas été sans peine. Mais ils ne l'ont pas encore pour cela. Vois donc là-bas, Herman, ils courent après lui; mais il saute au-dessus des haies et des troncs d'arbres, et semble se nn)(|uer d'eux.

Herman, complètement ab^iorhé dans la contemplation de la jeune lille, demeurait immobile et n'entendait peut-être pas ce (|ue son ami lui disait.

— Ah ça, es-lu sourd? cria Max, ou le l'aistu pour me vexer? Si ce n'était que la jeune fille pâle doit être en (e moment à (ienève, je croirais que le diable l'a ramenée, devant tes umiv.

— Tais-toi, pour l'amour de Dieu! tais-toi! dit

LE GANT PERDU

le jeune avocat d'une voix suppliante. Ne bouge pas, cela pourrait la l)lesser.

— Bonté (lu ciel! c'est bien elle! Ilélas ! c'en est donc fait une seconde fois de notre joie, soupira Max, aussi surpris que son ami de cette apparition iiiatleiulue.

— D'où vient-elle ? murmura-t-il après un instant de silence. Est-elle sortie centime une sirène du lac bleu? Cela commence à m'eiïrayer.

En ce moment le vieux comj)agnon de la demoiselle pâle aperçut les d^ux jeunes gens. Un frisson parcourut visiblement ses membres, et lui aussi ouvrit de grands yeux, tant il était surpris de la rencontre; mais cette impression ne fut que passagère. Un nuage de tristesse assombrit son visage et une expression de dépit et d'impatience contracta ses lèvres. Jl parut murmurer quelques paroles à l'oreille de sa compagne. Tous deux se levèrent et disparurent dans la cabine du bateau.

— Je commence réellement à croire qu'il y a de la sorcellerie là-dessous, dit Max Rapelings. Voyons, parle maintenant, d'où est-elle venue ? Elle n'est pas tombée du ciel sur le bateau, n'estce pas ?

— Mais non, Max, elle est montée à Spiez, pendant que nous regardions le taureau.

— Mais Spiez n'est pas sur la route de Genève. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? Qui sait si la jeune fille pâle ne nous suit pas avec son Russe sans que nous le sachions? Mais parlons sérieusement. Je comprends la chose. Il a annoncé qu'il allait partir pour Genève et l'Italie, afin de nous égarer si nous avions réellement eu envie de le suivre et si, dans cette intention, nous avions tâché de savoir quelle direction il se proposait de prendre. Voilà ce que c'est que d'avoir regardé si imprudemment cette jeune fille dans l'Aarberg-Gasse.

— Hélas! oui, Max, c'est cela, répondit le jeune avocat avec un mélange de tristesse et de colère. Le cruel oppresseur de la pauvre fille a remarqué que son malheureux sort m'a inspiré de la pitié. 11 craint que nous n'entreprenions quelque chose pour le troubler dans l'accomplissement de sa méchante action, et il essaye de nous échapper. Qui sait si Dieu lui-même ne m'a pas...

— Là, mon cher ami, voilà que tu recommences encore à rêver, dit Max en riant. Laisse-moi tranquille avec ta lamentable histoire de jeune fille opprimée et de tyran sans âme. Qu'en peux-tu savoir ? Celle énigme commence à m'agacer aussi ; elle me porte sur les nerfs. Crois-moi, je donnerais bien cent francs à présent pour voir le Russe et sa pâle compagne de voyage sur le sommet neigeux de la Jungfrau. Comme nous étions gais ce malin, et heureux, et disposés à l'admiration et à l'enthousiasme! C'est fini encore une fois. La

nature a perdu toute sa beauté, notre plaisir est empoisonné.

— Mais, non, tu exagères, Max.

— Je n'exagère i)as. Je ne puis m'amuser seul. Quand je le vois si pensif et si mélancolique, toute ma gaieté s'en va.

— Si nous descendions dans la cabine? demanda Ilerman en bredouillant, comme s'il n'avait pas conscience de ses paroles.

— Encore mieux ! Crois-tu (juc je veuille ma disputer avec le Russe ? Quel droit avons-nous de le poursuivre de notre espionnage indiscret? C!est probablement un honnête homme et un homme comme il faut; il est peut-être malheureux. Pourquoi irions-nous le froisser? Je ne pemanettrai pas que tu t'attires un duel en Suisse, surtout avec un Russe. Songe à ta mère, Ilerman.

— Tu as raison, répondit le jeune avocat avec un soupir étoulTé. Oublions que la jeune fille pâle est à bord du bateau à vapeur.

Le voyageur qui avait déjà causé avec eux s'approcha de nouveau, et dirigeant sa main au-dessus du lac, il dit .

— Avez-vous remarqué ce rocher en saillie devant lequel nous avons passé tout à l'heure ? On le nomme le Nez. Un peu plus loin, vous avez le mo'.it Béat, sur lequel, à trois mille pieds de haut, il y a une caverne : l'ermitage de Saint- Béat. On dit que ce saint fut le premier apôlre de celte contrée et habita cette caverne. Ne remarquez vous pas ce filet d'eau blanche qui descend de la montagne par ce trou ? Après les grandes pluies, ce ruisseau grossit quelquefois' tout à coup si fort qu'il remplit toute l'ouverture et retombe avec un grondement de tonnerre... Voilà d'autres montagnes encore, entre autres le Rotli, Rothhorn de Sigriswel, haut déplus de sept mille pieds... Nous approchons de Neuhaus, où le bateau s'arrête; c'est aune petite lieue d'Interlaken. Il y a là des voitures en foule. Mais, comme il y a beaucoup de passagers sur le bateau, je vous conseillerai, messieurs, si vous ne voulez pas aller à pied à Interlaken, devons hâter quand nous toucherons terre. Vous savez peut-être qu'Interlaken signifie « entre les lacs ». Si ce terrain d'alluvion n'était pas là, la mer de Thun ne formerait qu'un seul lac avec la mer de Brienz, qui est presque aussi grande. Aujourd'hui, les deux lacs sonl en communication parl'Aar; mais ce bateau ne peut entrer dans le lac de Brienz, à cause des moulins établis sur l'Aar.

Ilerman était absorbé dans ses pensées. En vain il s'efforçait de prêter une oreille attentive aux paroles de l'obligeant voyageur, il n'y pouvait parvenir; son esprit était en bas, dans la cabine, avec la jeune fille pâle.

LE GANT l'EllDL'.

Max liapelings s'en apercevait liien tt l'avait déjà poussé deux du trois t'ois ilu coude pour le tirer de ses rêveries.

Le hateau à vapeur aborda au quai de Neuliaus, une place ouverte où l'on ne voyait (lu'une seule maison.

Tous les voyageurs sautèrent à terre dès qu'ils le purent et coururent vers les voitures pour s'en assurer une. Max llapclinj^s et llerman Van Borgstal firent de même; mais le premier arrêta son ami près des voilures en disant :

— Non, laisse d'abord sortir le Russe du bateau pour voir ce qu'il en adviendra, sans cela nous pourrions par hasard descendre dans le même hôtel à Interlaken... et le paladin et le dragon pourraient avoir la fantaisie de s'entre-décliirer. Je suis responsable envers ta mère. Nous suivrons la voiture du Husse, non pour le plaisir de le suivre, mais pour le guetter et choisir un hôtel éloigné du sien.

llerman n'écoutait plus; il voyait la p;\le étrangère descendre du bateau sur le quai et se diriger vers les voitures. Comme Max et lui étaient cachés en partie derrière le coin de la maison, jtarmi la foule des voyageurs, il pouvait regarder la jeune lille et son compagnon sans qu'eux-mêmes le remarquassent. Aussi dévorait-il des yeux celle qui, depuis son arrivée à Derne, avait |)ris possession d'une façon si inexplicable.

— Ah! (ju'elle est belle, la pauvre fleur languissante! dit-il en éloulTaiit sa voix. Vois, Max, elle laisse tomber sa tête sur sa poitrine; mais quelle taille svelte; quelle noblesse dans sa démarche! Elle doit appartenir aux plus hautes classes de la société.

— Ah ! ah ! probablement une princesse russe ; dit Max en riant.

— fjui sait?

— La princesse Ijolgaradoutski von Tchezisgof, peut-être?

— Ne te moque pas, je l'en prie.

— Tu m'ennuies, llerman ; si je ne le connaissais pas si bien, je croirais, sur ma parole, que la demoiselle pâle t'a volé ton cœur et que c'est pour cela que, sans le savoir, lu es attiré vers elle par une force incompréhensible... .Allons! allons! pas d'enfantillage... Ils montent en voilure... l'ouette cocher, et en roule, à leur suite.

Mais fpielque empressement qu'ils missent à faire le tour [lour prendre une voiture, partout on leur répondit : Loué!

Ils se virent donr obligés de jtrendre place dans le grand <»mnil»ii8 de la jtoste, et lors(jue leur véhicule i-e mit enfin en marche, la voilure (ki Musse avait depuis longtemps disparu.

Ils étaient assis dans romnibu>;, au milieu de

toute sorte de gens qui, en qualre ou cin(| langues ditférenles, ex|)rimaient leur mécontentement de l'iiisuflisance des moyens de transport à .N'euhans. Chacun affirmait que dans son pays tout était bien mieux organisé, et il y avait jusqu'à un Espagnol qui ne rougissait jias de débiter ces risibles hâbleries.

Les Flamands, séparés l'un de l'autre par deux Anglais, et le dos tourné vers les fenêtres, ne pouvaient pas voir grand'chose du pays. Ils remarquèrent cependant que la route suivait un terrain plat et était plantée de grands arbres foulTus. Si la vue n'eût pas été bornée de chaque côté par descliaîi;es de montagnes, ils auraient pu se croire dans les plaines fertiles de la Flandre.

Après un trajet d'un bon quart d'heure, l'omnibus atteignit la petite ville d'Unterseen, qui n'est séparée d'Inlerlaken que par l'Aar. 11 y avait là, le long de la roule, beaucoup de belles maisons, tant de bois que de pierre, et sur chacune d'elles on pouvait lire ces mots : (îasthnf lldtt'l ou Peusioti. C'est là, en effet, plutôt qu'à Interlaken, que beaucoup de gens, pour échapper au grand mouvement des voyageurs, choisissent leur gîte. On voyait aussi bon nombre de voilures, venues de Neuhaus, arrêtées devant les hôlels où elles avaient descendu leurs voyageurs.

— Tiens, vois, devant cet liôiel, la voiture de la jeune fille pâle; dit llerman à son ami en Flamand.

— Je crois que lu as la berlue, répondit Max. Leur voiture est verte, et celle que tu me montres là est jaune.

— Non, elle est verte, sois en sûr.

— iJ'uM jaune verdàtre, peut-être ; mais qu'estce que cela prouve? 11 y avait à Neuhaus plus de vingt voilures de la même couleur.

— C'est vrai, je deviens idiot, murmura llerman en souriant tristement. Où sont dotic mes idées.

— Si tu la vois encore deux fois, tu •'.eviendras tout à fait fou, mon jiauvre ami.

— C'est bien jiossible, Max.

Pendant ce temps, l'omnibus avait traversé une double rangée de maisons, passé les deux ponls sur l'Aar et débouchait sur la grande place ou promenade d'Inlerlaken.

— Schneizrrhof: hôtel suisse! cria le cocher. Comme c'était précisément l'hôtel f|ue leur

avait indique l'oncie de Max, nos deux amis descendirent de l'omnibus et entrèrent dans l'hôtel, où ils deman<lèrent une chambre à deux lits. On les jtrévinl qu'il y avait une table d'hôte à deux heures et une à cinq.

— Lavons-nous les mains, dit Max, (|uand ils furent dans leur rhambre, cela rafraîchit.

LE GANT PERDU

Lorsqu'ils eurent terminé cette ablution, Max, qui avait fini le premier, s'approcha de la fenêtre et leva les mains au ciel en signe d'admiration. Celte fenêtre donnait sur les magnifiques glaciers de la Jungfran, qui, éclairés obliquement par le soleil, paraissaient devenus tout à fait transparents, comme s'ils n'étaient formés que d'une congélation de vapeurs aériennes.

Max demeura pendant quelques instants absorbé par la contemplation de ce tableau grandiose ; il allait appeler son ami à la fenêtre lorsqu'il le vit debout au milieu de la chambre, les bras croisés sur sa poitrine et le regard attaché au parquet.

Il secoua la tête avec un dépit mêlé d'impatience et dit :

— Herman, pour l'amour de Dieu, laisse la fille pâle courir au diable, si cela lui plaît. Viens ici, à la fenêtre. Regarde, la Jungfrau nous sourit dans le lointain ; c'est un spectacle émouvant et splendide.

Le jeune avocat s'approcha de la fenêtre, jeta un coup d'œil sur l'horizon, mais ne prononça pas un seul mot pour exprimer qu'il fût sensible à la grandeur de ce majestueux spectacle.

Max lui frappa rudement sur l'épaule en disant :

— Sais-tu bien, Herman, que cela devient insupportable? Si tu continues ainsi, j'en serais réduit à faire des monologues pendant tout le voyage. Je viens de garder le silence pour voir si tu ne le romprais pas. Ah bien oui! j'ai pour compagnon de route un sourd-muet. C'est amusant, vraiment!

— Ah! sois un peu indulgent pour moi, cela se passera, soupira Herman.

— Non ! non ! mon indulgence ne ferait qu'accroître ta folie. Il faut jouer cartes sur table. Puisque le Russe est à Interlaken, nous le rencontrerons probablement encore aujourd'hui, peutêtre plus d'une fois... Si nous partions sur-lechamp?

— Mais pour quel endroit? La journée est déjà très avancée.

— En effet, c'est embarrassant, cela dérangerait tout à fait notre plan de voyage.

— Cependant, mon bon Max, tu as raison. Partir, partir immédiatement serait le plus sage. La demoiselle pâle me fait peur.

— Mais tu m'effrayes encore bien plus, Herman ; ta voix est sombre, tes yeux hagards. Jouerais-tu la comédie pour t'amuser à mes dépens?

— Non, je n'ai nulle envie de plaisanter, croisle bien.

— Eh bien, sois franc : qu'est-ce qui se passe en toi?

— Je n'en sais rien, Max.

— Tu n'en sais rien ?

— Je suis dominé, irrésistiblement dominé par une puissance incompréhensible. Ma raison, ma volonté, tout mon être est absorbé par une seule pensée : Elle! Je suis ensorcelé!

— Possédé par la jeune fille pâle! Ciel! voilà qui devient terrible. J'ai envie de prendre la fuite avec loi vers les Flandres.

Mais il vit briller les yeux de son ami comme s'ils se mouillaient de larmes. Cette vue donna soudain un autre cours à son humeur. Il ferma la fenêtre, prit un siège et dit d'un tonde compassion :

— Assieds-toi, Herman, et causons sérieusement. Je n'ai pas envie de rire. Sois sincère avec moi : quelle est la nature de l'agitation que te fait éprouver la vue inattendue de la jeune étrangère?

— Je ne le sais vraiment pas.

— Tu n'es donc plus mon ami?

— Ah ! Max, plus que jamais !

— Eh bien, alors, pourquoi dissimuler avec moi? pourquoi ne pas m'avouer que tu es amoureux !

— Amoureux, moi ! répéta Herman avec un sourire ironique qui attestait une profonde incrédulité, amoureux de la jeune fille pâle! Je croyais, Max, que tu ne voulais plus plaisanter.

— Mais, bonté du ciel ! tire-moi donc toi-même de celte cruelle incertitude, si tu ne veux pas mettre également mon esprit en péril!

— Que te dirai-je? J'ai beau regarder en moimême, m'interroger sérieusement, je n'y trouve pas d'amour. De la pitié seulement. Comment ce sentiment acquiert-il en moi une puissance si extraordinaire, c'est ce que je ne puis expliquer que par la surexcitation, l'enthousiasme et la sensibilité nerveuse qui ne m'ont pas quitté un instant au milieu de cette émouvante et saisissante nature.

— Ce que tu me contes là, mon cher Herman, est passablement obscur. Mais, puisque tu raisonnes ton mal, tu dois pouvoir également en triompher. Ainsi, tu es bien certain que ce n'est pas un sentiment de sympathie particulière, ou, pour parler plus clairement, que ce n'est pas l'amour qui te trouble ainsi?

— Très certain.

— Eh bien, alors, laissons les choses suivre leur cours, et vive la joie! En Suisse comme tu le dis, rhomme sent les facultés de son âme doublées et tout grandit en lui, jusqu'à ses faiblesses. C'est l'elTet d'une nature enchanteresse, de la dimension gigantesque des choses, de l'air des montagnes si plein de vie, et doué peut-être d'une électricité propre.

LE GANT PEKDl

— Oui, murmura trislonienl llorman, t'est lout ci'la à la fois... cl de plus, c'est l'attrait il'uu mystère (jui absorbe mon esprit et m'agite fiévreusement les nerfs. Max, sur le bateau à vapeur, je l'ai regardée longtemps dans les yeux. Ces yeux plaintifs me parlaient, mais je ne comprenais pas ce qu'ils me disaient. .Me demaiidf-l-elle assistance citntre son tyranVJ'ai cru comprendre qu'elle me disait : « Ayez pitié de moi, sans cela vous voyez bien que je m )nrrai bientôt. » Souvent je m'imaizine que Dieu m'a conduit lui-même sur la route de cette pauvre créature soutirante pour la sauver d'une mort affreuse. Ce sont des rêves, {\c& rêves insensés, je le sais ; je te le répète, le mystère qui l'entoure tourinenle mon imagination et irrite mes nerfs.

Max Rapelings le considéra un instant en souriant, lui prit la main et dit :

— Je suis médecin : il m'appartient de chercher un rtinède, et je crois l'avoir trouvé dans l'homœopalliie. Simile similiu ciivut. Iléponds-moi ; si lu savais d'une manière certaine que la di-moiselie pâle est la fille du Russe, et qu'il l'a amenée en Suisse uniquement pour y chercher la guérison ou l'adoncissi'ment de son mal, serais-tu délivré alors de ton agitaliim maladive?

— Comment peux-tu en douter, Max? Certes, il me resterait au co-ur un sentiment de pitié pour elle, je penserais souvent encore à la |)auvre (ille qui a fait sur moi une si vive impression; mais pourquoi prendrait-elle sur mon esprit un empire trop absolu, si j'avais la conviction qu'elle n'a pas besoin de mon assistance? Quand je saurai qu'elle n'est pas la victime d'une lerrible oppression, mon imagination n'aura plus aucun molilde créer des fantômes, et je reviendrai calme et joyeux pour jouir avec toi des beautés de la nature alpestre.

— Kh bien, c'est décidé, s'écria Max en se levant. Nous allons nous faire servir un beefsleak ici ; puis, à cinq heures, nous dînerons et souperons tout à la fois, si bien qu'il nous restera encore quelques heures de loisir.

— (Jue veux-tu faire? demanda llernian étonné.

— Nous allons chercher le Russe. Je veux, si c'est pf)ssible, te ménager aujourd'hui une vingtaine de rencontres avec sa compagne. De celte la^on, la vive impression (ju'elle a faite sur loi s'emoussera à force d'être répétée. D'ailleurs, si nous pouvons savdiroù ils se sont logés, alors j'essayerai, — moi, pas toi, — d'apprendre (|ui ils sont et r|uelle e>t leur situation respective. Au besoin, je demanderais même au Russe, — bien entendu, avec toute la politesse imaginable, — l'explication de son étrange coinluiie à notre égard, Kn un mot, je veux connaître le mystère qui le tourmente.

— Si lu pouvais réussir, lu me rendrais un grand service, à moi et à toi-même.

— Oui, mais il y a une comlilion, llerman; je te connais, tu parais doux comme un agneau, mais tu manques du calme nécessaire. Tu pourrais, dans un mouvement d'irritation, menacer ou insulter le Russe. Je suis responsable pour nous deux. Tu vas me promettre ([ue, dans tous les cas, tu te tiendras tranquille et que tu ne feras rien, ni |)ar paroles, ni par gestes, ni par regards, (|ui puisse froisser le moins du monde ces personnes, qui sont pour nous des étrangers.

— Je le le [iromels!

— Suis-moi donc et laisse-moi faire.

Ils descendirent l'escalier el demandèrent deux beel'sleaks.

Kn attendant, Max Rapelings ouvrit le guide de Baedekeret se mit a y chercher les noms des hôtels d'Uiilerseen el d L'nterlaken, ainsi ijue les noms et la situation des promenades et des endroits où il pouvait espéier rencontrer le Russe el la demoiselle p;Me; car il ne doutait pas qu'ils n'allassent, comme les autres voyageurs, visiter ce que ces vallées ofiraient de remarquable.

Dés (|u'ils furent servis, ils se hâtèrent de satisfaire leur appétit; puis ils sortirent de riiôlel.

— Maint(.'nant, allons d'abord à l'oterseen, dit Max Rapelings tout en marchant. Peul-êlre était-ce réellement leur voiture (juc tu as vue arrêtée. Lorsque l'esprit el les nerfs sont surexcités à ce point, on arrive (|uel(|ue fois à une étonnante force d'intuition (jui ne ressemble pas mal à ce que dans le magnétisme on ajipellc seconde vue...

» Mais, quoi(|ne nous poursuivions en ce moment un objet |>arlicnlier, ce n'est pas une raison pour rester insensibles ou aveugles devant les beautés de la nature. i'uis(|ue noussommesen promenade, nous en |iroliterons pour visiter Interlaken en détail. Quel site a Imirable el enchanteur, n'est-ce pas? Lntonré de tons côlés de tnonlagnes (|ui se perdent dans le ciel, de rochers mis et de collines vertes; assis dans un bassin dont le sol déploie une purs>ance de végétation peu commune ! el ce para lis, baigné par deux des plus beaux lacs de Suisse, semble toucher au [ued de la gigantesque et étiiicelante Jnngfrau !

— Heureux l'homme ({ui peut finir ici ses jours ! dit llerman.

— iNon, non, au contraire, dit Ma\. La mort ne peut èlre quamère ici. Quelle tristesse ne doil pas inspirer l'idée diï se séparer pour jamais de tontes ces belles choses? Plus la moii nous enlè\e de biens, pins cruelle est .«>a veone. .Mais |MMir(|U(ti, juste ciel, parlons nous de la mor( an milieu d une nature (|ui déborde de force el de vie? Sois donc

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