I.E (iANT l'EllDU
un peu plus gai, Herman, par amitié pour moi. — Mais je suis gai, mon bon Max. Quand j'ai pu causer un instant avec toi des folles idée^ qui m'agitent, je sens que je redeviens fort; c'est comme un baume qui se rlpand sur mon cerveau et qui me rafaaîchit l'esprit. Tiens, voilà l'Aar; du haut de ce pont nous pouvons nous mirer dans ses eaux bleuâtres.
— On dirait qu'on y a fondu du savon. Elles sont bleuâtres sans être bleues, une couleur comme celle de ces perles eu verre laiteux... Cette eau vient du lac de Brienz et se jette dans le lac de Thun. Viens, Herman, ne perdons pas trop tie temps ; et d'ailleurs, regarder couler l'eau n'est pas bon pour les gens rêveurs.
Ils passèrent le deuxième pont et arrivèrent à Unlerseen. Là, ils se promenèrent longtemps devant les hôtels et les auberges, essayant de percer les fenêtres du regard, mais sans rien découvrir qui pût leur faire supposer que les personnes qu'ils cherchaient fussent logées là.
Max interrogea même quelques bourgeois pour savoir si l'on n'avait pas vu à Unterseen un vieux monsieur avec une jeune fille pâle; mais il n'obtint que des haussements d'épaules ou des réponses aussi pou satisfaisantes.
— Viens, et retournons-nous en, dit Herman. Ils ne sont pas ici.
— Je le crois en effet, répondit Max; mais avant de quitter Unterseen, fais au moins attention à ce que tu vois. Regarde, Herman, ces maisons suisses toutes en bois, mais si pleines de goût, si vives de coloris, si gaies qu'on les prendrait pour des pavillons de plaisance: Les balcons et les galeries sont si délicats et si aériens, qu'on douterait presque qu'ils pussent supporter !e poids d'un homme. Et ces fleurs, cette variété de couleurs, et ces ornements sculptés sur chaque pièce de bois !... Oh ! que les Suisses doivent avoir le cœur libre et content pour lutter ainsi avec les enchantements de la nature alpestre, non seulement en grandeur, mais aussi en élégance!
— Charmant, charmant! bredouilla Herman.
Cependant j'aime encore mieux ces vieilles maisons là-bas. Elles sont bâties également avec art, mais le temps les a couvertes d'une teinte brun foncé, et elles me semblent mieux en harmonie avec la nature environnante que les nouvelles maisons, coquettes ou parées, qu'on a élevées ici pour l'usage des étrangers.
— Coque tu dis là, Herman, est bien la preuve que ce ne sont pas nos yeux qui voient les objets, mais bien notre âme. Tu es mélancolique et tu trouves beau ce qui est noir et sombre : je suis plus léger d'esprit, et j'admire ce qui est clair et gai comme mon humeur... Viens, partons; peut-être rencon-
trerons-nous la pâle inconnue à la promenade, sous les grands noyers.
— Il me vient encGr^! une idée qui m'a souvent donné à réfléchir, dit Herman. Il y a des peintres et des sculpteurs éminents en ce monde: leurs œuvres étonnent souvent par leur caractère grandiose, et certes ils méritent notre admiration. Mais as-tu jamais éprouvé ([u'une vieille œuvre d'art, ou même une ébauche plus moderne, si imparfaite qu'elle soit, saisit souvent notre esprit et (ixe notre attention, par cela seul qu'elle est défectueuse et qu'elle semble naïve? Quelle en est la raison? Je ne la trouve pas. Nous avons vu à Gand, à Bruxelles et à Paris des bâtiments magnifiques et complets au pont de vue de l'art, mais l'impression que nous en avons reçue est-elle bien aussi profonde et aussi agréable que celle des maisons de bois d'Uutersecn?
— Dieu soit loué ! tu deviens raisonnable, s'écria Max avec une véritable joie. Continue ainsi et nous aurons encore du plaisir en voyage.
— Tu sais bien, Max, qu'en parlant on s'exerce à maîtriser les pensées dont on est assailli. Je me sens déjà beaucoup plus fort.
— Et si tu rencontres la jeune fille pâle?
— Ah! sa rencontre me troublera de nouveau, c'est probable; mais si je pouvais la voir pendant longtemps, si tu parvenais à savoir qui ils sont, si le voile du mystère était levé...
— Eh bien, marchons un peu plus vite. Je vois là-bas un châle rouge sous les noyers, qui sait si ce n'est pas elle?
— Non, non, tu te trompes, Max, celle-ci est une vieille et joue avec un enfant.
— Diable, Herman, tu vois de loin! En effet, ce n'est pas elle. Soit, nous saurons bien la trouver, Interlaken n'est pas plus grand que le plus petit village des Flandres, et il est impossible qu'on ne s'y rencontre pas une vingtaine de fois par jour.
Ils arpentèrent très longtemps, en long et en large, la promenade devant les hôtels et regardèrent de tous côtés. Ils se croisèrent avec des centaines de touristes et entendirent toutes les langues du monde résonner à leurs oreilles; mais ils n'aperçurent personne qui ressemblât au Russe et à sa pâle compagne.
Max Rapelings se taisait depuis quelques minutes et tenait les yeux fixés à terre, comme s'il avait renoncé à toute nouvelle recherche.
— Mais, mon bon Max, demanda le jeune avocat étonné, vas-tu maintenant devenir rêveur à ton tour? Dans ce cas, il faut nous 'plaindre mutuellement. Retournons à l'hôtel, et que Dieu dispose selon sa volonté du sort de la jfune fille.
— Tu es un étrange songe-creux, répondit Max sur le ton de la raillerie. Je ne me suis jamais senti
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de meilleure humeur, et, si je dois être gai pour deux, je me sens au niveau de ma làclie. Ce n'est |)ascela; c'est la (|uoslion ijue tu as posée tout à l'heure (jui me trotte dans la cervelle.
— Huelle (|uestion?
— I*ourt|i)i»i une œuvre d'arl naïve, quoique dél'eiiueuse, fait-elle (|iiil(|iiefois sur nous une impression plus proloiideelplus agrcahlLMiue le cheld'œuvre d'un maître/ Il est dilheile à résoudre, Ion prohléme; je crois pourtant (|ne j'ai trouvé la solution, (le que l'homme cherche dans une o'uvre d'art, c'est le langage de l'àme d'un autre homme. Oiiand nous conleniplons un chef-d'u'uvre jirandiose, qu'y voyons-nous? Nous savons (|u'on ne peut s'élever à une pareille hauteur par sa force propre et particulière; nous savons (|ue le talent de l'artiste est dû en granile partie à de pénihles • Indes. En un mot, l'Acadi-niie, l'école, le style dominant ne sont pas étrangers au résultat obtenu. Nous avons donc affaire là, non |)as seulement avec un homme seul, mais avec une paitie de l'humanité tout entn're. Mais une sim|»le (i-uvre d'art, n'eùt-elle pour auteur qu'un charpentier ou un forgeron, lors(iu'elle porte un certain cachet, est re\|»ression d'un seul individu; c'est l'épanchement, là manifestation d'une seule âme, et c'est pourquoi aussi nous y reconnaissons plus de personnalité et nous nous sentons plus touchés dans les cordes cachées de notie nature intime. Car chaque homme vient au monde entièrement neuf, puis l'éducation, la science, le... hrr! ma foi! je m'emhiouille dans ma pédanterie comme dans un éclieveau de (il. (^uel tas de sottises je viens de débiter là! la tête m'en tourne. Sont-ce là des raisonnements à faire en Suisse, les yeux fixés sur la reine des montagnes, l'incomparable Jiuigfrau"/
— Parlons d'autre chose, Max.
— Oui, oui, je descends de mon ciel nébuleux. Mais voilà je ne sais combien de fois déjà que nous arpentons cette |»lace sans apercevoir le Husse et sa compagne. 11 faut en conclure quelque chose.
— Qu'ils ne sont pas à Interlaken.
— l'as précisément. Ileitnan ; mais j'en conclus que, puis(jue nous ne les rencontrons pas à la j)romenade, nous devons les chercher ailleurs. Viens, entrons dans cette boutique, nous achèterons des alpenstoks.
— Des Alpenstoks? l'ounjuoi?
— Le Ilusse doit être sur la Jungiran ; r.ous allons l'y suivre... Ne me regarde pas di^ cd air stupide et écljute : j'ai lu dans Baedeker qu'il y a queb|ne part, sur^une hauteur, uli hôtel ili' ht nii' lit' la Jumifruu, et que là aussi ou trouve de praiules et belles promenades. Tu vois cela d'ici. Ils seront la ; peut-èdo à l'hôiel Ober, où nous toucherons, chemin faisant. Vm tout cas, je vois
(|ne presque tous les voyageurs, tant hommes (pie femmes, et même les enfants, se promènent avec un alpensiok. Cela donne une contenance, et puis on a l'air d'avoir gravi déjà toutes les montagnes de la Suisse.
Quelques minutes plus tard ils sortaient de la boutique, |»oitant chacun un bâton de sept |iicds de long, gros comme un manche à balai, et garni à sa partie inférieure d'une pointe d'acier. Ce bâton n'est pas seulement utile pour gravii- et descendre les montagnes, mais aussi, en cas de besoin, pour servir d'arme défensive.
.Max Kapelings le comprit sur-le-champ, car à peine était-il dans la rue qu'il se mita s'esciimer contre un arbre, et à imiter ce (|u'il avait vu laire autrefois en Belgique par les lanciers, llerman saisit le bâton de son ami et l'empêcha de continuer.
— Finis donc, Max; on nous prendra pour des entants ou des collégiens.
Le jeune docteur, marchant eu avant, dit avec gravité :
— Des enfants, des collégiens? Que ne le sommes-nous encore! Doux printemps de la vie qui va se fermer [lour nous ! Nous sommes venus en Suisse, llerman, pour y déposer notre jeunesse; jouissonsen donc pour la dernière fois dans toute sa naïve sini|)licité. En Flandre, nous attendent au retour les soucis d'une carrière sérieuse, l'esclavage de la mode, l'assujettissement à toutes les exigences d'un inonde formaliste.
— En effet, Max. jouissons encore jus(|ue-là de notre jeunesse, insoucieux, croyants et libres de corps et d'esprit. Mais pour cela il n'est pas indispensable (le jouer la comédie en pleine rue et de faire rire les gens à nos dépens.
— Tu crains peut-être ({uclle ne nous voie? Mais ne remarques-tu |)as, Herman, (|ue tout le monde devient enfant ici? Anglais, Busses, Français, jeunes et vieux, tous rient, jubilent et jouent ici comme si chacun avait oublié son âge. Je le comprends bien. En présence de cette nature vierge et primitive, le faux vernis de convention et de cérémonial nous échappe sans le savoir. L homme reprend sa simplicité naturelle et sa jouissance de la vie... Mais, juste liel ! serais-je à mon tour ensorcelé? Je commence à rabâcher comme un vieux pédant. Foin de ces vaines billevesées! En avant sur la montagne! Le russe n'a cpi'à bien se tenir ou je le cloue avec mon bàlon cotilre un rocher où il desséchera |enilaut rélernité. comme un pa|tillon pi(|ué sur son bouchon pai- un collectionneur!... l'as de bêtises, entends-tu. llerman? Ce que je (lis du Busse n'est (juune sinqile jdaisanterie, pour rire un peu.
Ils gravirent la colline verte, parcoururent toutes
LE GANT l'EUDU.
Elle résiste encore un moment. (Page 44.)
les promenades autour de VHôtel de la vue de la Jungfrau, et demandèrent même à un garçon d'hôtel des nouvelles de la demoiselle pâle; mais ils ne purent obtenir le moindre renseignement.
Ils descendirent à Jnterlaken, recommencèrent leur promenade et se dirigèrent enfin vers un grand chalet très orné, qui se trouvait au milieu d'un jardin et paraissait appuyé contre de hautes roches escarpées.
Max avait lu dans son guide que c'était un établissement de molkenkur (cure au petit-lail), où l'on guérissait ou essayait de guérir les malades en leur faisant boire d'énormes quantités de lait battu.
— Vous autres médecins, vous êtes de drôles de corps, dit Herman, qui paraissait d'humeur plus enjouée. Chacun de vous connaît un moyen particulier pour guérir les plus graves maladies. L'un fait manger beaucoup, l'autre fait jeûner; celui-ci
prescrit l'eau claire tant à l'intérieur qu'àl'extérieur, celui-là plonge son malade dans la fange, ou lui fait avaler des centaines de livres de raisins; cet autre le fait cuire dans un bain de vapeur, cet autre a recours aux poudres, aux frictions, ou à cent autres moyens différents. Dis-moi, n'inventeras-tu pas aussi quelque chose pour guérir tous les maux du monde avec de l'eau claire, ou avec une seule petite bouteille?
— Mais si je trouvais la bonne bouteille?
— Tu crois donc, Max, qu'il y a des remèdes universels?
— Oui, certes, Ilerman.
— Et tu ne ris pas en disant cela?
— Je ne ris pas du tout; mais le plus difficile est de découvrir ce remède encore inconnu. Peutêtre réside-t-il dans le magnétisme.
— Ah! Max, pour l'amour du ciel, ne parlons pas de magnélisme, car cela n'en finirait pas...
LE GANT l'EllDC.
Sais-tu que je oommeiiceà ui'eniiuyer de courir si loiigleiiips après le Ilusse?
— C'est un sorcier, llerman, cl il s'est rendu invisible |)our nous. Graiiil liieu lui fasse! je ne me soucie plus (le ce lou|t-j,'arou.
— Eh liicii! .M;i\, ctrciinons nos alpeiisloks : i:rin)pons sur cette montagne.
- Que veux-tu aller Caire sur ces rocheis nus, sans guide? As lu envie de te casser le cou?
— Il y a un sentier frayé. Si lu as peur de si peu de chose, je te plains.
— Kh hien, teutons l'avenlure; mais suis [irudeul, llerman, nous ne connaissons pas rendroil; ne va pas tomber dans l'Aar.
Ils avaient franclii un pont de hois derrière le Kurhaus, et se trouvaient au pied d'un escarpement dont la partie inférieure était composée de rochers nus. Un sentier étroit courait ohlicpiemenl vers le haut, et çà et là. aux endroits périlleux, ou avait établi (juebiues traverses de bois en guise de rampe.
C"e>t celle hauteur que nos Flamands se mirent en devoir d'escalader. Ils haletaient et soufflaient, poussaient des cris d'elfroi, vrais ou simulés, et regardaient avec de grands yeux vers le foiul, croyant donner sans doute une preuve de leur intrépidité. IMus lard, a mesure qu'ils poursuivraient leur voyage en Suisse, ils devaient voir et faire bien d'autres choses. .Mais il en est ainsi du voyagent' à son début ; ce qui le fait d'abord pâlir d'effroi, il l'accomplit le lendemain en riant de sa naive timidité de la veille.
(Juoi (ju'il en >oil, Ilernian et Max montaient de plus en plus, trouvant de dislance en dislance une bande de gazon ou de petits bois où ils s'a-seyaient pour reprendre haleine et se reposer, ayant sous leurs [)ieds Interlaken, et devant leurs yeux la Jungfrau. Ils avaient erré de cette façon pendant une grosse heure sur le versant de la montagne lorsqu'ils s'arrêtèrent à mille [ùeds peut-être au-dessus d'Iuterlakeii, i|ui leur paraissait comme assis au fond d'un abime vertigineux.
Tout à coup le jeune avocat demanda :
— .Max, n'enlends-lu pas un étrange grou<lement sous nos pieds? C'est comme si l'on faisait rouler des chariots dans l'intérieur de la montagne.
— Je l'entends depuis longlemi»s, répondit Max; peut-être est-ce l'écho d avalanches loinlaines. Tu .sais, les chutes de neige dont mon oncle nous a parlé si souvent. Écoute, ce dernier grondement est beaucoup plus fort. Il me semble (jiie notre montagne en Ircndile. l'eul-ètre. e>t-re h; tonnerre.
— Le tonnerre, .Max ! le tiel est bleu et transparent.
— Oui, m.ii> qui sait si en Suisse il ne tonne
point <|uaiid h; ciel est clair? 11 me semble que J'ai lu (juelque chose tle ce genre.
Un bruit beaucoup plus violejil retentit dans te lointain.
— En effet, c'est le tonnerre, dit llerman.
— Alors dépêchons-nous de redescendre. Le tonnerre sur une montagne, cela peut être dangereux.
— Ah! ah! qu'est-ce qui te prend? s'écria llerman en riant. Est-ce l'influence de cette belle nature qui te rend si peureux? L'orage, si c'est un orage, doit régner dans le bas, derrière la montagne. Peut-être est- il encore à vingt lieues d'ici. Ton oncle nous a parlé d'orages qui éclatent dans le fond des vallées, taudis (|ue le spectateur, sur la montagne, a le ciel bleu sur sa télé et voit l'éclair serpenter en zig/ags sous ses pieds. Si nous pouvions Jouir de ce spectacle !
— Cela siiKirail pour te faire oublier Ions les Russes et toutes les demoiselles pâles de la terre.
— Je le crois, iMax; cela doit être grandiose et émouvant. Veux-tu monter encore un peu plus haut? Nous atteindrons peut-être le sommet de la montagne.
— J'y cousons, hâtons-nous.
Ils saisirent leur alpenstok et se mirent à grimper avec un redoublement d'énergie.
Insensiblement les coups de tonnerre devenaient plus distincts. Un entre autres éclata avec tant de fracas que les jeunes gens s'arrêtèrent indécis.
— 11 me semble ([ue l'orage se rapproche, dii Max ; il ne ferait pas bon ici à le voir déchainé sur sa tèle.
— Hall! l'air est encore pur et bleu comme le lac de Thun, dit llerman. .\s-tu jteur?
— Non; mais Je suis responsable pour nous deux. Aie, aïe! vois donc ces chevaux gris là-haut dans le ciel, accourant comme des locomolnes par-dessus le sommet de la nmnl;«gne! Vite, \ite, descendons. En voilà assez d'un pareil spectacle. Dieu sait si nous n'allons |)as rouler comme des morceaux de bois ou de pierre jusque dans r.\ar.
Ils rebroussèrent chemin dans le sentier et se udrent à courir vers le bas avec toute la rapidité dont ils étaient capables. Au commencement, celle dcscenle n'éiait pas dangereuse, parce (|ue le chemin était bordé de chaque coté par des pins ou des arbrisseaux; mais à quatre ou cinr| cents pieds audes^us de l'Aar, la montagne devenait loule nue et le sentier 1res escarpé.
— (jucl boidieur que tu aies eu l'idée d'acheter des alpenstoks, sans cela nous eus>ions été jolis garçons! dit llerman.
— Oui, c'est Dieu lui-même (|ui m'a insj)iré celle
LE GANT PERDU
précaution... Mais tais-toi, Ilerman, et fais bien attention à tes pieds. Écoule comme il tonne derrière nous. On dirait que la montagne est secouée dans ses fondements. Bon! voilà qu'il commence à pleuvoir : des gouttes grandes comme des écus de cent sous... El quelle obscurité soudaine!
Comme poursuivis parle tonnerre et les éclairs, ils atteignirent cependant sans encombre le pied de la montagne; mais dans l'intervalle l'orage s'était déclaré et avait étendu ses ailes noires sur la vallée; et comme si toutes les cataractes du ciel s'étaient ouvertes pour un nouveau déluge, il tombait une pluie si drue qu'en moins d'un instant toute la vallée parut transformée en un immense étang.
Herman e Max traversèrent le pont en courant et passèrent devant le Kurhaus; ils étaient obligés de s'appeler à chaque instant, car la nuit était venue, le ciel et la lerre semblaient se confondre; d'effroyables coups d^ tonnerre retentissaient de tout côté, les éclairs fendaient la nue et illuminaient l'horizon de leur éclat aveuglant, après quoi, toute la vallée retombait dans les noires ténèbres de la nuit.
Les pauvres Flamands se réfugièrent dans leur hôtel, aussi mouillés que s'ils sortaient de l'Aar. L'eau coulait par torrents de leurs vêlements, et ils n'osèrent même pas entrer au salon, de peur de gâter les tapis et les chaises.
— Brrr! Ainsi devait être Jonas, lorsque la baleine le rejeta sur le rivage, s'écria Max en se frottant les yeux. Tout est grand en Suisse, même la pluie. Il pleut ici par ruisseaux. Herman, Herman, mon ami, où es-tu? Yis-lu encore?
— Je nage dans mes habits, répondit le jeune avocat. Quel bain! Je croyais qu'il ne faisait que neiger en Suisse.
— Le Russe aurait-il bu comme nous cette lasse de thé?
— Tais-toi avec ton Russe; ma mémoire est noyée. Il me semble que je suis à moitié fondu...
Pendant qu'ils conversaient ainsi, les domestiques s'occupaient de leur ôter leurs vêtements trempés.
On leur conseilla de monter sans aucun retard.
Il y avait un poêle dans leur chambre, on y ferait du feu et on leur apporterait ce dont ils avaient besoin. Ils n'avaient qu'à pendre leurs habits à côté de leur porte, on les ferait sécher soigneusement dans la cuisine, jusqu'au lendemain matin.
Ils n'étaient pas montés depuis cinq minutes, que le poêle, bourré de bois très sec, était déjà rouge et jetait une grande chaleur.
A la demande de Max, on leur apporta pour souper un poulet et du thé.
lis n'avaient guère envie de manger et ne pensaient qu'à se réchauffer près du puêle.
D'abord, ils ne cessèrent de rire et de plaisanter sur le beau résultat de leur première ascension, se demandant l'un à l'autre ce qu'ils avaient à attendre encore après un pareil commencement... Mais la fatigue et surtout la chaleur du poêle leur donnèrent une si grande envie de dormir, que Max se leva et dit :
— Allons, allons, je n'ai pas envie de servir moi-même de portemanteau et de faire sécher mes babils sur mon dos. D'ailleurs c'est malsain, et je suis médecin. Je vais tout ôter et me glisser entre mes draps.
— Ecoute comme il pleut, dit Herman.
— Bon, cela m'importe peu, le bruit de la pluie battante fait dormir paisiblement.
— En effet. Bonne nuit!
Le lendemain, à neuf heures du matin, les deux jeunes Flamands étaient assis dans une voiture découverle sur la route d'Inlerlaken à Grindelwald.
Le temps était gris et brumeux, et ne promettait rien de bon pour ce jour-là. On apercevait bien distinctement les objets dans le bas; mais, à une certaine distance et à une certaine hauteur, le regard se perdait dans une impénétrable nuée de brouillard. Quant aux hautes montagnes, on distinguait leurs flancs et les objets qui s'y trouvaient, jusqu'à une hauteur de mille pieds environ, mais leur partie supérieure restait cachée dans les nuages.
Herman et Max n'avaient, par conséquent, aucun sujet d'enthousiasme; ils regardaient silencieusement le cours torrentueux de la Lutschine, dont la route suivait le bord. Celte rivière, considérablement enflée par la pluie de la veille, n'était qu'une succession non interrompue de cascades écumantes et mugissantes. Non point que ses eaux fussent précipitées par de subites déclivités du sol; mais parce que son lit était parsemé de blocs de rochers qui s'étaient détachés des montagnes avoisinantes. Plusieurs de ces blocs étaient gros comme des maisons. Les eaux de la Lutschine, dans leur course impétueuse, rebondissaient contre ces obstacles et jetaient leurs flocons d'écume jusque sur la rive. Ses flots bouillonnaient, hurlaient et grondaient, formant des tourbillons vertigineux, comme s'ils étaient des êtres vivants, luttaient avec rage contre la force qui tentait de les arrêter.
— A quoi penses-tu, Herman? demanda le jeune