‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 109 sur 115 · I.K CANT PERDU · texte numérisé non relu

I.K CANT PERDU

docteur, remarquant que son compagnon ne rogarilait plus lo torrent et contemplait avec une attention souU'iiue If tablier de la voilure.

— A quoi penst'-je? ma foi, je ne le sais pas moi-même. Si lait pourtant; je me disais qu'il est évidiMit que la Lulschiiie a creus»'- ici son propre lit et prohaltienii'Ht même toiitt* cette vallée, cl je me demandais si tous les torrents et tous les fleuves n'auraient pas tracé également lo sillon dans lequel ils s'écoulent.

— Voilà qui est étrange! s'écria Max. Kst-ce qu'il y aurait entre les âmes de deux bons amis tels ()ue nous quelque lien secret et comme une sorte de magnétisme?

— Tu ne rêves que niagnélisnie! Kspéres-tu donc y trouver la panacée universelle'.'

— Qui sait? je le considère du moins comme un remède puissant contre les maladies du cerveau et des nerfs.

— Ainsi, tu ajoutes vraiment foi aux miracles que l'on raconte du magnétisme? II est avéré pour toi qu'un bon siiji'l peut, en certaines circonstances, voir les yeux fermés à travers un mur, ou entendre ce (|u'on dit à cinquante lieues de distance, ou prédire ce (jui se passera dans cent ans?

— .Non, non, je ne me fais pas de ces illusion.s, llcrman; mais ce qu'on ne peut nit'r, c'est le rapport secret qui existe entre les ànu's humaines, et I influence, la puissance qu'elles peuvent exercer l'une sur l'autre par le regard on par la volonté. Cette puissance pourra un jour étrr appliquée avec des résultats étonnants à la guérison des maladies nerveuses, si l'on parvient à découvrir les lois qui la réïissenf... Mais ne parlons plus de cela. Je voulais dire seulement que, comme toi et à la même minute, je me demandais si tous les ruisseaux et toutes les rivières ne se sont pas creusé leur propre lit et leur projire vallée.

— Il n'y a qu'une diflirulté à cela, objecta Ilerman. .Si l'on suppose le globe terrestre parfaitcmiMit rond au moment de la création, il ne ptmvait pas exister alors de ruisseaux ni de rivières, puisque l'eau n'eut trouvé, dans la forme de la terre, aucune cause déterminante pour prendre son cours d'un côté plutôt (|ue de l'autre.

— En effet; mais tu oublies l'attraction du soleil et de la lune.

— Que fait celte attraction à notre problème? Cette action rle-« grands corps célestes sur noire globe ne peut avoir pour efl^et que d'attirer les eauv, et non de les faire couler <;à et là en torrents on en fleuves... .Mais laisson> là celte di><ciission cosm»dogique, elle m'alour<lil le cerveau.

— Il faut bien parler de quelque chose, Herman, achève ton raisonnemenl. Tu supposes que,

dès la création, il a existé des inégalités sur la lace du globe terrestre?

- Oui.

— Tu le Irompes. Il sulïisail (|u'ii \ eût dans le globe terrestre une force capable de produire ces inégalités. El de fait, il en est ainsi. L'intérieur de la tirre n'esl autre chose (|u'un amas de métaux en fusion. Par la force d'expansion de ce foyer se sont produits dans tons les temps et se produisent encore des exhaussements el des aiïaissements ([ui ont décidé de la première direction des eaux qui s'écoulaient. Vint ensuite l'érosion continue des rives par les ruisseaux et les rivières, el surtout l'action perlurbalrice de l'eau, lors(|ue, après de violentes leinprlcs, elle se précipite en mugissant et en se brisant du liant i\{'> montagnes. Je me figure ([ne la Lntschine a (hi autrefois un lit fort étroit à quehines mille pieds au-dessus de son lit actuel, et (jue par la suite des siècles elle a creusé la vallée où elle coule maintenant.

Le cocher, qui était assis devant eux el qui jiiS(iue-là avait conduit ses chevaux en silence, retourna la télé.

C'était un homme déjà âgé, dont les cheveux grisonnaient. Il avait évidemment écouté avec une atlenlion soutenue la conveisalion de nos deux Flamands, car il leur dit en allemand :

— Excusez ma hardiesse ; ces messieurs oublient le travail des glaciers ou mers de glace.

— Vous comprenez notre langue? s'écria Max avec étonnement.

— Ces messieurs parlent danois ou hanovrien, répondit le cocher. J'ai été guide dans ma jeunesse, el pendant plusieurs mois j'ai parcouru toute la Suisse avec deux professetirs danois qui faisaient collection de simples et de minéraux des Alpes. Leur langue n'était pas précisément la même que la vôtre, mais elle y ressendilait beanc(»np. Dans ce (jue vous venez de dire, j'ai distingué aussi des mots allemands, et d'autres même qui appartieiment au patois suisse.

— Nous parlons flamand, la langue des Flandres, mon brave homme.

— Vraiment? Les Flandres seraient-elles un rameau de la grande patrie allemande ?

— D'après la langue, indubitablement; mais nous sommes une nation indépendanle comme les Suisses, et comme eux aussi nous voulons rester libres et indépendants... Pourquoi disiez-vous, mon ami, <|ue nous avons oublié les montagnes de glace? Vous nous compreniez donc?

— Pas tout à fait, monsieur, niais je comprenais du moins sur quoi roulait votre conversation. Vous n'avez probaldement pas encore vu de glaciers ou mers de glace. Visitez-en seulement un, et vous serez convaincu que leur travail seul a pu

LE GANT PEIIDU.

suffire pour creuser toutes les vallées, si profondes qu'elles soient. C'était le sentiment des professeurs danois : ils croient qu'autrefois la Suisse toute entière n'a été qu'un seul et immense glacier, et je les ai entendus raisonner très longtemps et très profondément là-dessus.

On approchait de l'endroit où le torrent furieux allait se séparer en deux bras.

Le cocher expliqua à ses deux voyageurs que le bras qu'ils allaient suivre jusqu'à Lauterbrunnen s'appelait la Lutschine blanche, tandis que l'autre, qui avait sa source première dans les glaciers de Grindelvvald, portait le nom de Lutschine noire, dû à ce que ses eaux, à force de charrier des pierres d'ardoises brisées, devenaient dans leur course brunes et limoneuses.

— Messieurs, leur dit-il encore, il est à regretter que vous n'ayez pas eu un meilleur temps; le brouillard borne la vue et rend les objets gris; sinon vous eussiez pu admirer ici les plus beaux paysages de la Suisse. C'est du moins ce que m'ont dit maintes fois des peintres que j'accompagnais jusqu'ici, ou que j'ai conduits plus tard dans ma voiture à Lauterbrunnen ou à Grindelwald. Mais par ce temps brumeux il y a peu de chose à voir.

— Qu'est-ce que cela ? quelle est cette profonde et noire ouverture entre deux formidables hauteurs ? demanda Max.

— C'est une gorge ou crevasse entre deux montagnes de milliers et de milliers de pieds de hauteur. La Lutschine blanche coule au fond.

— Devons-nous donc passer par là ?

— Oui, monsieur, jusqu'à Lauterbrunnen. Mais ne soyez pas inquiets, c'est un beau et bon chemin.

A peine s'étaient-ils engagés depuis quelques minutes dans la nébuleuse gorge des montagnes, qu'Herman, jusque-là très pensif, fut tiré de sa rêverie par des sons étranges qui semblaient résonner dans les nuages comme une musique aérienne. Il y avait quelque chose de si plaintif dans ces accents mystérieux, que le jeune avocat en parut troublé et regarda fixement son ami.

Celui-ci se mit à rire d'un air ironique.

— Eh bien, quoi? vas-tu recommencer? dit-il. Tu crois peut-être que la demoiselle pâle gémit au-dessus de nos têtes... Bon ! Elle est à Interlaken, assise devant un bon déjeuner, et, à moins que le Russe ne coure réellement après nous, il n'y a pas de danger que nous rencontrions jamais cet hérétique sorcier. Ces sons que tu entends ne sont que l'écho du fameux cor des Alpes? Notre oncle ne nous en a-t-il point parlé assez !

— Quelle étrange et triste musique ! soupira Herman; on croirait entendre le dernier cri de détresse d'un mourant.

— Cela prouve une fois de plus que ce n'est pas notre oreille seulement, mais notre âme qui perçoit les sons, et que chaque âme les perçoit dans le ton de sa disposition propre. Ces accents me semblent à moi un chant céleste, comme si les chœurs des anges s'envoyaient les uns aux autres le salut mutuel au-dessus des nuées grises du brouillard... Ecoule : les sons deviennent plus distincts, et il me semble que je vois le jeune garçon qui souffle dans le cor des Alpes... Mais quelle étrange créature est là, debout, assise ou couchée à côté de lui? Un jeune ourson ou un gnome? C'est ici le pays des gnomes; mon livre les nomme bergmanlein.

— Je crois que c'est un homme sans jambes que l'on montre pour de l'argent, dit Herman.

— Ciel ! quel heureux hasard ! s'écrie le jeune médecin.

— Un heureux hasard ? Que veux-tu dire ?

— C'est une maladie dont on nous parle beaucoup dans nos études ; mais il faut venir en Suisse pour en voir des échantillons choisis. Ce gnome est un crétin, un goitreux, et des plus beaux, soisen certain.

— Est-ce aussi ton âme qui, par sympathie, trouve beau cet abominable monstre ? En ce cas, tu dois être quelque peu laid à l'intérieur.

— Ah ! tu commences à railler, mon cher Herman ! Hourra ! alors le temps se remettra peut, être au beau. Mais maintenant je n'ai pas le temps d'attendre. Je ne donnerais pas mon goitreux pour cent francs. Hé ! cocher, arrêtez que je descende !

A côté du pauvre crétin se tenait un jeune garçon qui soufflait si violemment dans son cor des Alpes, que son visage se gonflait comme une outre et que ses yeux semblaient prêts à lui sortir de la tête. Les sons plaintifs qu'il tirait de son instrument, répercutés par les rochers, couraient et rebondissaient de montagne en montagne, toujours en s'atTaiblissant, au point qu'on se figurait les entendre tout en haut, dans le ciel même, ou à des lieues de distance.

Herman, qui était également descendu de voiture, avait pris le cor des Alpes des mains du jeune garçon, pour examiner de près le grossier instrument. C'était une sorte de cor recourbé de cinq ou six pieds de long, fait de bois ou d'écorce d'arbre.

Pendant ce temps, Max Rapelings était occupé à passer l'inspection du goitreux. L'infortuné pouvait avoir une cinquantaine d'années, car sa chevelure était tout à fait grise. Il avait une grande et grosse tête, une large bouche et des lèvres enllées. Ses mains étaient également boursoullées et d'une couleur bleuâtre. Ses jambes étaient très courtes, si bien qu'il paraissait assis lorsqu'il était debout

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