I.A SOllClÉliE FLAMANDE
— Ah! merci, merci! .Mon pauvre llélie vous lievra peut-être une couronne royale.
— Si l'inspiration d'en haut est favorable, vous me suivrez à llarlt'heke avec reiilaiit, cl vous lienilre/ caclic pour loul le monde que le (ils du roi vous accompagne, jusqu'à ce que j'aie contraint les traîtres à avmier leur forCail. il se peut (jue Je me trompe sur les intentions du Saint-f.raal et (jue cette erreur me lasse succomber dans ma lutte ( outre le mal. Dans ce cas vous |)ourrez, sans obstacle, retourner avec l'enlaiit dans la Forèt-saris- Merci, et y attendre des temps meilleurs.
Tout à coup il fut interrompu par la voix du petit Hélie qui semblait appeler du secours à grands ( ris, Kpouvanlt's à l'idée de quebjue pressant danger, ils sortirent tous deux en courant, et pleins d'inquiétude.
Ils virent llélie, les cheveux au vent, moulé sur le cheval qui passa comme un éclair. Le petit garçon se tenait cramponné à la crinière, et poussait de grands cris, soit de joie, soit de frayeur.
I.e chevalier du Cxgne de son colé éleva la voix de toute si force pour appeler son cheval. L'animal s'arrêta court, puis revint leniemeni vers son maître.
llélie avait sauté à terre. Il s'approcha du chevalier, craintif et tremblant, se laissa tomber à genoux devant lui, et dit en joignant les mains :
— Ab ! pardon, jiardon, seigneur! je savais (|ue je faisais mal, mais ce n'est pas ma faute. Ce cheval m'ensorcelait, j'étais dessus sans le savoir et, lout d'un coup, il est parti commt; une nèche. Ne soyez pas fâché contre moi, je ne le ferai |)lus jamais.
Le chevalier du Cygne, attendri par le regard suppliant de ses grands yeux noirs pleins de feu, leva le noble fils du roi dans ses bras, le |»rcssa sur son cœur et le tran()uillisa tout à fait par de douces paroles.
Il ramena son cheval (lan> la prairie; et pendant (ju'il retournait à rcrmilage, il dit encore au vieillar.l :
— L'enfant m'ensorcèle également. J'ai bfite de savoir si le Saint-Graal me permet d'cxpoM-r ma \ie pour le petit llélif et sa malheureuse mcre. Je vois là un sacrifice. Je vais me prosterner et me mettre en prière. Laissez moi seul, mon bon père. Promenez- vous dehors avec l'enfant, jus(|u à c.r que je vous rappelle. Cela peut durer longtemps, mais le but à atteindre est si im|imtantî
Le vieillard, sans répondie un mot, prit llélie par la main et sortit di- sa chaumière.
Le chevalier du Cygne s'agenouilla devant le crucitix et leva les mains vers le ciel. Bientôt après ses bras ret<nid)èrenl, el il courba la tète, absorbé dans une fervente et silencieuse prière.
L'attente d'un événement considérable avait, ce jour-là, mis sur pied de grand malin toute la population d'Ilarlebeke.
La vasie esplanade, devant le palais, fourmillait de chevalieis, d'hommes d'armes el de bourgeois. Jusque sur le sommet du mur d'enceinte, entre les créneaux des tours et dans le feuillage des arbres, on voyait les mlLliers de tètes des paysans et des serfs.
Tous regardaient avec impatience du côté des Irompettes qui, le clairon aux lèvres, paraissaient attendre le signal pour annoncer l'arrivée du roi.
Le plancher de bois, sur l'esplanade, avait été élevé de nouveau, comme s'il s'agissait d'une grande solennilè en plein air; mais au lieu du fauteuil royal, on voyait, sous le dais du trône, un vaste siège en bois de chône sculpté, large comme un banc, au milieu de plusieurs rangs de chaises moins louides, mais non moins somptueuses.
Au bas de l'estrade, en cercle autour des degrés, on avait disposé trois bancs de gazon, pour y installer un tribunal. Le banc du milieu devait, suivant la coutume, servir de siège à l'accusé. Le banc de gauche, à l'accusateur ou de m an (leur, et le banc de droite au défenseur, ou défendeur.
l'ne cause solennelle allait donc se juger, et le roi lui-même devait prononcer l'arrêt d'un criminel de haute naissance.
Ce jugement pouvait cire terriîile; c'est ce que prouvaient suflisamment les nuages de fumée qui s'élevaient d'un bûcher dans un coin de l'esplanade, bûcher dont le foyer était constamment entretenu el attisé par les aides du bourreau.
Déjà le soleil était très haut dans le ciel, et la foule commençait à faire entendre des murmures d'impatience, lors({ue enfin le son éclatant des Irompeltes retentit par-dessus le palais.
Le roi sortit à la tele d'un long cortège.
Deux pages, portant chacun un coussin de velours rouge marchaient <'n avant. Sur l'un de ces coussins reposait une éj)ée nue, et sur l'autre un bàloii terminé par une main dejusiice.
Derrière le prince venaient les jurisconsultes, les grelliers, les chevaliers et les nobles dames. Tous, suivant leur rang et leur dignité, prirent place sur l'e.slrade.
.Matlabruna était assise à (juelques pas du fauteuil du grand juge, entourée iWs principales daines nobles de sa cour. Dans ses yeux brillait une joie qu'elle ne cherchait point à cacher, et sur ses lèvres on voyait naiire un sourire de triomphe.
Le visage du roi, au rontraire, élait sombre et
LA SORCIÈRE FLAMANDE
triste, comme si son esprit et son cœur s'épouvantaient de ce qui allait se passer.
Lorsque tous furent assis, Oriand prit la main de justice sur un des coussins, et l'éleva au-dessus de sa tète.
A ce signal, les trompettes sonnèrent de nouveau une longue fanfare, et le sénéchal s'écria à voix haute:
— Je déclare ouvert le lit de justice, an nom de notre gracieux seigneur roi, pour faire droit à quiconque le demandera.
La foule tournait ses regards du côté de la ville, où se trouvait la prison des nobles; car il était hors de doute que de là allait sortir la coupable pour être conduite devant le tribunal.
En effet, on entendit bientôt un roulement lent et sourd de tambours, et peu après parut, au bout de l'esplanade, un peloton de soldats au milieu desquels se traînaient en chancelant deux femmes dont on ne pouvait distinguer les traits, tellement elles tenaient la tète basse.
L'une était la reine Béatrice qui, d'après sa propre conviction, partagée d'ailleurs par tout le monde, n'était traduite devant ce tribunal que pour entendre prononcer son arrêt de mort. La seconde était la fille du châtelain de Fauconpierre.
Cette jeune fille, à laquelle n'avaient pas manqué les occasions de voir la reine et de causer avec elle, s'était sentie prise d'une si profonde pitié pour Béatrice, que depuis quelque temps, elle avait partagé sa prison avec la permission du roi, non pas seulement pour la consoler, mais même pour la servir. Elle était peut-être la seule personne en Flandre qui crût à l'innocence de la reine, excepté toutefois la haineuse Mattabruna et le perfide Marcus.
Elle soutenait maintenant la malheureuse princesse et essayait de lui faire espérer que le tiibunal, faute de témoignages positifs, l'acquitlerait et la mettrait en liberté.
Mais Béatrice ne doutait pas du sort qui l'attendait, et tenait pour certain que ce jour devait être le dernier de sa triste vie. Chaque pas qu'elle faisait la rapprochait de la mort la plus ignominieuse, elle, la reine, elle, la femme de haute naissance.
Lorsqu'elle fut arrivée à un certain point de l'esplanade, le vent chassa vers elle un nuage de fumée. L'odeur du bois brûlé la frappa d'une terreur secrète. Elle devint plus pâle encore, et dit en gémissant :
— Être réduite en cendres sur un bûcher! 0 mon Dieu, pourquoi ne puis-je pas mourir comme les rejetons d'une noble famille par le glaive?
— Pauvre princesse, songez à votre mère, dit sa compagne. Elle était innocente comme vous, et
c'est aussi le feu qui lui a ouvert le chemin du ciel.
— C'est vrai! murmura Béatrice. Ah! que la nature humaine est fragile! Je tremble, j'ai peur...
Un peu plus loin les crépitements du bois se tordant dans les flammes frappèrent son oreille, et elle sentit même sur ses joues le reflet brûlant du foyer. Elle étouffa à grand'peine un cri de détresse.
— Malheureuse reine, pensez au Sauveur, dit sa compagne. Dieu tout-puissant et homme innocent, il a souffert une mort afl"reuse pour nos péchés.
— C'est vrai, c'est vrai! soupira Béatrice. Eh bien, qu'il soit fait de moi selon sa sainte volonté. J'accepte mon triste sort; non sans effroi, mais du moins avec résignation et avec patience.
Un silence absolu régnait parmi la foule innombrable des spectateurs; tout le monde tenait les yeux fixés sur la reine avec une expression de curiosité cruelle, de haine ou de pitié; mais personne ne poussait un cri; personne ne parlait à voix haute ; car on avait annoncé à son de trompes et de clairons, que quiconque troublerait par le moindre bruit l'audience du tribunal suprême, serait immédiatement pendu haut et court. Même il y avait çà et là dans les rangs de la foule, des hommes d'armes tenant l'épéenue pour s'emparer de ceux qui transgresseraient les ordres du roi, et les livrer aux bourreaux.
Le roi Oriand n'avait jeté sur l'accusée qu'un regard furtif, puis il avait immédiatement baissé les yeux, et ne les relevait plus. Son cœur battait violemment. Car si intérieurement qu'il fût convaincu de la culpabilité de sa femme, un amour insurmontable luttait encore en lui contre le sentiment de la vengeance et de la justice. II craignait encore la puissance magique de ce doux et séduisant visage, car rien n'avait pu altérer les charmes de Béatrice, ni les traces de la souiTrance, ni sa maigreur de spectre, ni son humble vêtement de toile. Ses yeux d'un bleu céleste étaient toujours aussi beaux et rayonnaient avec le même éclat vif et doux sous son front blanc comme l'albâtre; et maintenant, avec ses membres fluets, avec ses longs cheveux cpars sur ses épaules, elle ressemblait à un être immatériel, à un idéal étliéré.
Les gardes la menèrent jusque sur le banc des accusés, et forcèrent sa compagne à la quitter, personne ne pouvant s'asseoir sur ce banc à côté d'elle, si ce n'est une complice.
Béatrice s'y laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit et tint la tète baissée, comme si elle n'avait plus conscience de ce qui se passait. Elle aussi frémissait à l'idée qu'elle allait rencontrer le regard du roi. Et c'était pour elle une torture presque aussi cruelle que la mort même, de voir dans l'Iionime
LA sOKi:ii:Kfc: fi.a.mamh:.
qu'elle aimait de loules les forces de son âme, so:\ juge éj,'aré et son iuipiloyuble bnurreau.
Oriaml, sans lever les vlmix, (it un si[,Mif avec la main ilf justice.
Les Irompelles firent résonner un long ajjpel ; et lesénéclial cria à voi\ haute :
— Au nom de mon gracieux seigneur le roi, (jui se présente ici contre la plaignante?
Le chevalier Marcus ilescendil de l'estrade, marcha jus(|u'au banc de gauche, le hanc des demandeurs, et répondit en levant la main :
— Moi, Marcus, seigncui' de Wolvegliem, je me présente contre cette femme.
— Répétez et justifiez votre accusation contre elle, commanda le sénéchal.
Le porlide chevalier commença sa tléposition contre la reine, disant qu'il le faisait a regret et à conlre-cci'ur, mais (|u'il croyait icm;)lir un devoir impérieux envers Dieu, le roi et la justice. 11 répéta comment la veuve douairière Van llalkyn, mère de la reine, avait été binlée comme une sorcière impie par le peuple indigné, et il osa soutenir que sa fille, dos sa pln.s tendre enfance, avait été vouée aux esprits infernaux. Que la mystérieuse et irrésistible beauté de Béatrice fut un don du démon et un piège tenilu à la droiture du roi Oriand, cela n'était que trop bien prouvé par celle circonstance (|ue le jeune prince an prefniec regard jeté sur elle, avait t'té frappé d'une aveugle et inexprimable passion. Il parla longuement des mystérieuses apparitions (|ue beaucoup de g»Mis avaient vues, des allées et venues nocturnes des diables et tles esprits dans la chambre de la reine. Il insista surtout sur la tache honteuse dont elle avait souilb- la couronne, et (|ui était devenue publique par l.i naissance d'un horrible monstre, l'ius loin il montra comment 1 impie, endurcie dans sa perversité, avait refusé obstinément de se confesser, et repoussé avec mépris le pardon 1 (|ni lui était olferl à celle condition. Il était con- I vaincu, dit-il. que du fond de sa prison l'accusée t avait encore, avec l'aide des démons et des esprits j infernaux, dominé l'esprit du roi, cl lui avait I fait endurer par là d'inexprimables souffrances. ' Pour tous ces motifs il accusait la reine liéalrice i de magie et de sorcellerie, et il exigeait, pour ! riionneur du pays et pour le bonheur de ses souver;iins, (|u'elle fût mise à mort [)ar le feu.
Duiant ce long réquisitoire Oriand n'avait pas rossé de regarder Marcus et d'écouter ses paroles l avec la plus religieuse attention ; mais le visage du roi, bien loin d'exprimer une conviction satisfaite, devint de plus en plus sondire, et enfin ses lèvres serrées el ses dents conlraclées donnèrent à su|)poser (|u'il se faisait violence pour maîtriser la colère qui grondait eji dedans de lui-même.
Il soulTrait d'entendre d'aussi graves accusations produites contre la reine avec tant d'élojjuence et de feu.
Nourrissait-il au fond de l'àme l'espérance de pouvoir encore sauver la vie à la violime? Qui sait? Peut-être était-ce le dernier combat de l'amour dans son cœur? Il ne doutait pas de la culpabilité de Béatrice. I'our(|noi donc ce cœur ballail-il si fort maintenant lorsqu'il la regardait, assise devant lui sur le banc d'infamie, immobile el la lélc bas<e, comme si elle était étrangère à ce qui se passait?
— Accusée, dit le sénéchal à voix haute en s'adrt'ssanl h la reine, vous avez entendu de quels terribles crimes on |)réteiid que vous vous êtes rendue couiialile. (Jii'avez-vons à dire pour voire di'Iense?
— Je suis innocente, répondit Béatrice.
— Est-ce là tout ?
— Des ennemis du roi ont fait de lui el de moi leurs victimes, reprit-elle. J'ai entendu le premier cri de mon enfant nouveau-né. On me l'a enlevé par trahison.
— Les preuves?
— Hélas! je n'ai pas de preuves, dit la malheureuse princesse en soupirant.
— Et vos témoins?
Béatrice leva les é|)aules el ne répondit pas.
— Qui est voire défenseur?
Elle tourna un regard désolé vers le troisième banc qui était inoccupé. Qui pourrait la défendre! L'nniversentier lacroyail conpableel la rc|)oussait!
— .\insi vous ne connaissez personne qui veuille soutenir votre innocence contre voire accusateur? demanda le sénéchal. Nous allons donc, suivant le droit et la coutume, faire trois appels successifs, afin de voir s'il ne se présentera personne pour vous défendre et soutenir votre innocence. Si ces appels restent sans réponse, alors vous êtes convaincue du crime, et vous serez, par l'arrêt du roi, condamnée à la peine des sorcières, c'est-à-dire que vous mourrez |)ar le feu, el (jue les cendres de votre corjts criminel seront, pour l'exemple, jetées aux quatre vents du ciel, et dispersées dans tous les coins de cette immense plaine.
.\u signal qu'il doima, les Irompelles sonnèrent un appel retentissant et il s'écria avec force :
— Qui se présonle pour être le défenseur de celte femme? Une fois !
11 attendit un moment sans que l'on reniar(|nàl le moindre mouvement dans la foule. Alors il lit un sec(md signe, les trwnpeltes sonnèrent de nouveau, el il cria :
— Qui se pr.'senle pour être le défenseur de cette femme? deux foisl
LA SORCIÈRE FLAMANDE
Ciatricc se Laissa tomber à genoux cl leva les mains au ciel. La mort qui s'approchait l'épouvaiilnit sans (!oute, et plus encore peut-être, l'éternelle houle qui allait rester imprimée à son nom, si elle était condamnée à mourir sans que personne crût ci son innocence. Ce qu'elle implorait (lu ciel à mains jointes, on ne pouvait pas l'entendre; car quoique ses lèvres remuassent visiblement, il n'en sortait aucun son distinct.
Sans doute le roi prenait part à ses souffrances et à sa prière ; car ses yeux se promenaient sur la foule avec angoisse, comme s'il attendait encore l'arrivée d'un homme qui voulût ou qui put la défendre.
La figure de Maltabruna rayonnait d'une joie sinistre. Encore quelques minutes, et la victime de sa haine aurait succombé sous les coups de sa vengeance triomphante!
Les accents des trompettes retentirent pour la troisième fois à travers l'esplanade et le sénéchal cria d'une voix plus puissante :
— Qui se présente pour être le défenseur de celte femme? Trois fois!
— Dieu tout-puissant, s'écria Béatrice, les yeux et les bras levés vers le ciel, c'est donc votre volonté que je meure innocente? Oh! accordezmoi la force de souffrir cette mort affreuse sans faiblesse, et en bénissant votre saint nom.
Comme épuisée et à bout de forces, elle tomba de côté, la tète sur le banc; un torrent de larmes jaillit de ses yeux; lulle suprême de la nature humaine contre l'anéantissement île son existence.
Le sénéchal se tourna vers le roi, afin de le prier, comme juge suprême, de prononcer son arrêt et de décider du sort de l'accnsée ..
Mais au même instant on vit, à l'extrémité la plus éloignée de l'esplanade, un grand mouvement se produire dans la foule et, malgré la défense formelle du roi, un murmure confus s'éleva dans les airs, et attira, sur ce point, l'attention générale.
Du sein du peuple sortit, un chevalier inconnu qui marcha droit vers le tribunal. Un grand manteau de pourpre l'enveloppait de la tête aux pieds, et l'on ne voyait pas autre chose de son armure que le casque d'or auquel un cygne d'argent aux ailes déployées servait de cimier.
Il se dirigea sans hésitation vers le banc inoccupé, d'où il salua en silence le roi et les nobles dames.
— Qui étes-vous? quelles sont vos intentions? demanda le sénéchal étonné.
— Je suis le chevalier du Cjgne, réponJil-il; je viens ici, devant Dieu et le roi, attester et maintenir, en face de quiconque prétend le contraire, que celte femme, que celte noble reine est inno-
' cente et pure; j'exige qu'elle soit rétablie dans son honneur, et que ses perfides accusateurs subissent la peine de leur méchanceté !
— Vos preuves? demanda le sénéchal avec un sourire d'incrédulité.
— Il n'est pas besoin de preuves. D'après les lois de la chevalerie, j'en appelle au jugemont de Dieu. Que l'accusateur, qui, heureusement, est chevalier comme moi, descende avec moi en champ clos ! Je me déclare le champion de la reine.
— Soit ! — s'écria Marcus, dont ce défi enflamma le courroux, et qui feignait d'être indigné. Il devait d'ailleurs faire montre de courage, car il no lui était pas permis de refuser le combat sans s'exposer à la honte.
Un sourire subit avait illuminé la physionomie du roi, et dans ses yeux brillait une étincelle de joyeuse espérance.
Béatrice jeta d'abord un regard de surprise et de reconnaissance sur son défenseur inconnu, puis elle se laissa retomber à genoux, pour remercier Dieu à mains jointes de ce secours inattendu, et implorer sa protection toute-puissante pour ce généreux chevalier.
A l'apparition de ce champion étranger, Maltabruna avait frémi; mais elle maîtrisa bientôt sa terreur secrète el s'écria en riant d'un rire ironique :
— Il refuse de nous dire qui il est, d'où il vient. Le diable n'a pas de nom humain. Nous sommes les jouets d'une nouvelle sorcellerie.
— Votre nom, quel est votre nom? demanda le sénéchal, dans l'esprit duquel les paroles de Maltabruna avaient fait naître un doute. Nous avons besoin de savoir qui vous êtes, et il nous faut la preuve que, dans ce combat singulier, vous n'appellerez pas à voire aide la magie ou la sorcellerie.
Le chevalier du Cygne, d'un geste solennel, détacha son manteau el le jela sur le banc, et se montra à tous les yeux entièrement couvert d'une armure brillante d'acier argenté...
Montrant du doigt le calice nimbé qui rayonnait sur sa poitrine, il lépondit :
— Je suis un serviteur de Dieu, un chevalier de la Table-Ronde, un gardien du Sainl-Graal ! Est-il nécessaire que je vous en dise davantage?
Un frémissement de respect parcourut les rangs de tous les nobles personnages qui avaient entendu ces paroles; car les chevaliers de la Table-Ronde jouissaient d'une réputation de piété et d'inlrépidilé qui leur donnait le droit de prétendre à la vénération et même à l'admiration du monde entier.
Maltabruna pâlit, dissimulant avec peine la profonde inquiétude qui venait de s'emparer
LA SORCIÈRE FLAMANDE
d'elle; elle re};ai(lail son complice d'un air suppliant, comme pour l'en^jajîer à ne pas s'eiVrayer, et lui faire (•oiiipri'ndre (jue leur salut à t(tus deux dépendait uni(|uenient de son couraj^e; mais Marcus, comme frappé de stupeur par la révélation du ciievaiior, ne faisait aucune altcnlion à Matlabruna.
Le roi leva sa main de justice et dit : — Ce chevalier so déclaie le cliani|iion de la reine et réclame le jnirement de iJieu. D'après les lois do la chevalerie et le droit populaire, nous ne pouvons pas refuser de lui aciorder ce qu'il demande. Hue l'on fasse donc place netle pour un combat en champ clos, et (juele ciel soit }\i^e\ Immédiatement, des ofliciers et des hommes d'armes firent reculer la foule, alin de déblayer, devant le tribunal, un es|ia<-e de terrain suffisant pour le combat qui allail se livrer.
Tandis qu'on établissait ces préparatifs, un certain mouvement se [iroduisit dans la parlie orientale de la plaine; une parlie des assistants se pressaient do ce côté-là, mais, de l'estrade, on ne pouvait distinguer ce qui s'y passait
On avait vu paraître, au milieu de la foule, un vieillard à la longue barbe blanche, |)ortant une robe de bure serrée à la ceinture par une corde au bout (b; laquelle pendait un crucifix. Il tenait par la main un beau petit gardon de cinq on six ans, vêtu entièrement de peaux de lapins, et dont les cheveux bruns tombaient en boucles soyeuses sur ses épaules.
Cet enfant, avec ses grands yeux noirs et son étrange costume, excitait l'admiration générale; aussi, la multitude, (urieusejnsriu'à l'imitortunité, aurait peut-être, en le serran! de trop près, compromis sa sûreté, si la présence du vieillard, que l'on considérait comme un expiateur et un saint homme, n'eût imposé le respect, et tenu la foule à dislance.
D'ailleurs, les trompettes sonnaient de nouveau, et l'on reconnut, h la fanfare guerrière qu'elles faisaient entendre, «|ue c'était le signal de la lutte en champ clos. Chacun s'efforça de se glisser près de la lire cl l'on ne fit plus aucune altenlion an Ik-I enfant ni à son vieux guide.
Au moment où le combat devait commencer entre les deux chevaliers, le sénéchal se tourna vers Marcus et lui dit :
— .\icusaleur, arce[)le/-vous le combat?
— Question outrageante! répondit Marcus. In chevalier l'a-l-il jamais refusé?
— Quelles sont vos armes?
— Cela m'est indifférent, sénéchal.
— Vous êtes le provoqué : C'est à vous qu'appartient le choix.
— L'épée, alors.
— Vous l'entendez, chevalier du Cygne, votre adversaire choisit l'épée.
— Soit, Seigneur! L'épée. .l'accepte toutes ses conditions.
Les deux chevaliers furent conduits aux deux extrémités opposées de l'espace libre, et l'on véritia 'eurs épées et leurs boucliers, pour s'assurer qu'ils ne descendaient dans la lice (ju'avec des armes loyales et sans tromperie.
Au premier abord Marcus n'avait pu se défendre d'une terreur secrète; mais comme le courage naturel ne lui faisait pas défaut, et (|u'il savait bien, d'ailleurs, qu'il n'y avait pas de choix à faire entre vaincre ou mourir, il s'élail raidi contre le sori, et il puisait une certaine force dans sa ferme résolulion de combaltre avec une aveugle intrépidité et l'énergie du désespoir.
Aussi, lorsque le signal de l'attaque fut donné, il s'élança en avant en rugissant, et donna un si (eriible coup sur le bouclier de sm» adversaire que celui-ci parut chanceler nn instant, mais aussitôt un deuxième coup retenlil, et l'épaulière de l'armure lie Marcus vola en éclats dans les airs.
Alors commença une lutte (ièvrense (jui devint à chaque instant plus vive. Les épées des deux champions s'entrechoquaient au-dessus de leurs télés en lanranl des éclairs, les boucliers frappés résonnaient lourdement, et de douloureux gémissements s'échappaient de la visière de celui dont la chair meurtrie saignait sous le casque ou sous rannure.
L'angoisse et l'épouvante faisaient battre les cœurs de tous les assistants; une étincelle d'espoir s'allumait dans les yeux du roi; Mallabiiina regardait les comballanls, pâle et frémissante; Béatrice tenait constamment les mains levées au ciel et restait absordée dans une fervente prière.
Tout à cftnp nn bruit sonrd. pareil à un cri éloulfé, s'éleva au-dessus de la foule. Marcus avait reçu dans le cou un formidable coup d'épée, et l'on voyait son sang ruisseler sur son épaule. Le trailre, pliant sur ses genoux, recula jus(|ue ccmtre l'estrade et là, sous les yeux du roi, il tomba par terre en jelant un grand cri.
Le chevalier du Cvgnese précipita sur lui l'épée levée, et lui dit, en le menaçant de l'achever :
— Confessez votre fausseté : reconnaissez que la reine est innocente, ou je vous fends le crâne.
— Le roi ! ab! le roi! s'écria Marcus suppliant, en tendant les mains, .l'ai été coupable envers lui : (ju'il entende ma confession!... Vite, car je vais mourir!
LA SOUCIÈRE FLAMANDE.
Oriand, agile par le pressentiment d'une grave révélation, descendit rapidement les degrés de l'estrade, et pencha la tête vers les lèvres du chevalier frappé à mort.
— 0 mon prince, gémit Marcus, j'ai mérité mille l'ois la mort ! Ma bouche a calomnié la reine. Elle est un ange de piété et de vertu. Toutes mes accusations contre elle n'étaient que fausseté : Les apparitions nocturnes, fausseté ; la naissance d'un monstre, fausseté. Votre mère Mallabruna lui a enlevé son enfant, et l'a confié à mon... à mon tcuyer Savary... pour l'emporter dans la Forêt... dans la Forêl-sans-Merci... et là...
Le mourant paraissait n'avoir plus la force de continuer sa confession; le roi le contempla en tremblant pendant quelques secondes; puis la poitrine du prince furieux laissa échapper un cri de vengeance semblable au rugissement d'un lion blessé. D'un seul bond il escalada l'estrade, courut à sa mère, laissa sa main pesante tomber sur l'épaule de Mattabruna, et s'écria en la secouant rudement :
— Infâme vipère, abîme de scélératesse, c'est toi, toi qui as empoisonné ma vie, et qui as voulu faire de moi l'assassin de ma pauvre et pure Béatrice!
Mattabruna, plus morte que vive, était tombée à genoux et criait d'une voix étranglée :
— Grâce, grâce !
— Parle, mère dénaturée, parle, qu'as-tu fait de mon enfant? hurla le roi.
Mattabruna se tut.
— Où est mon enfant, mon enfant ! répéta le roi furieux, en secouant sa mère avec une nouvelle violence.
— Je ne le sais pas ! répondit la misérable d'une voix à peine intelligible.
Les chevaliers et les nobles dames qui étaient assis à côté de la reine-mère s'étaient écartés d'elle et tremblaient de frayeur. Le peuple, qui de tous côtés pouvait voir ce qui se passait sur l'estrade, haletait d'angoisse et de curiosité. Tous frémissaient à la pensée qu'un parricide allait peutêtre se commettre.
— Mon enfant, mon enfant! vociféra le roi pour la seconde fois.
— Perdu dans la Forêt-sans-Merci, balbutia Mattabruna.
Le roi, hors de lui, saisit sa mère par les cheveux et la jeta par terre. Alors il leva son épée et s'écria :
— Mon enfant, mon enfant, ou je te brise la tète.
— Arrêtez, seigneur roi, cria tout à coup une voix puissante; voyez, voyez, voilà votre enfant qui approche!
Cette annonce, faite d'un ton solennel par le chevalier du Cygne, frappa le roi d'une telle stupeur, que l'épée lui tomba des mains.
Pâle et frémissant, il vit s'approcher un vieillard à barbe blanche, tenant par la main un beau petit garçon de cinq ou six ans, entièrement vêtu de peaux de lapins, et dont les cheveux bruns ondoyaient sur ses épaules. Son fils! ce petit sauvage pouvait-il être son fils? Peut-être!... N'avaitoa pas perdu son enfant dans la Forêt-sans- Merci?
Béatrice n'eut même pas cette fugitive incertitude ; la voix de la nature parla tout de suite au fond de son cœur. Elle se leva en poussant un cri de joie immense, s'élança vers le petit garçon, le prit dans ses bras, le serra sur son cœur, et s'écria en versant des larmes de béatitude maternelle.
— Mon enfant, mon pauvre enfant, que tu as souffert, que nous avons souffert! Mais que nos âmes bénissent le Seigneur au plus haut des cieux! Il compense aujourd'hui, par un bonheur inexprimable, toutes les souffrances de notre triste vie. Mon enfant, mon cher et charmant fils, comment ta mère te nommera-t-elle?
— Il s'appelle Hélie, princesse, dit l'ermite.
— Hélie! nom charmant! nom chéri! Viens, Hélie, laisse-toi encore embrasser par ta mère. Elle a soif de tes baisers; ces cinq années de martyre, d'humiliation, de honte, ton amour doit les lui faire oublier !
En ce moment elle entendit la voix du roi qui l'appelait; elle se leva, courut à la rencontre de son époux, et voyant qu'il lui tendait tendrement les bras pour l'embrasser, elle tomba sur sa poitrine, à moitié folle de joie.
— Ma bonne Béatrice, dit-il, de méchantes gens, des traîtres perfides, inspirés par l'enfer, m'avaient trompé et aveuglé. Je t'ai cruellement fait souffrir, quoique mon cœur n'ait jamais cessé de t'aimer ardemment. Ah! pardonne-moi. Toute ma vie sera consacrée à te rendre heureuse.
Béatrice lui donna le baiser de paix, et murmura :
— Oui, oui, Oriand, tout est oublié et pardonné. Que le beau paradis de votre premier et pur amour s'ouvre de nouveau devant nous, et que notre vie à tous les deux soit consacrée au bonheur de votre enfant! Le voilà, le voilà! Beau comme le jour, fier et fort comme son père ! C'est Dieu lui-même qui vous l'a rendu... Embrassez-le maintenant... Ciel, vous semblez douter? 11 vous ressemble tant qu'on ne saurait s'y tromper. Il a vos yeux, vos cheveux, votre bouche... C'est ainsi que vous avez dû être dans votre enfance.
— J'ai déjà été si cruellement trompé! balbutia
I,A SORClKltK l'I. \M.\M»i:.
le roi en secouant la têle. La joie de retrouver mou enfant serait si vive on moi (ju'uiie iioiivclle (Ji'sillusion me briscriiil le ctnir... Parlez, saint homme, dOù lene/-vi)us cet enlanl?
— Seijfneur roi, répondit Termite, je demeure dans la Forèt-sans-Merci. Un jour — il y a aujourd'iuii plus de cin(i ans, — un chien-loup que j'ai élevé et apprivoisé a surpris un homme an moment on il levait son épée nue sur un enfant (|ui venait de naître. Mon chien-loup lui sauta à la gorgi' et l'étrangla. J'ai re<;u la conlession du me.irtrier. Il m'a déclaré (inecet enfant était le lilsdn loi Oriand, et, pour preuve de la vérité de son récit, voici le linge dans lequel l'en^iiit était enveloppé. Ce lion couronn •, brodé en or et en soie lougc dans un des coins, ce doit être voire écu^son, seigneur roi.
A peine Oriand eut-il jeté les yeux sur l'objet imliipié, qu'il poussa un forniiilable cri de triomphe. Il prit l'enfant dans ses bras, le serra sur sa poitrine, et l'accabla du plus tendre amour.
Béatrice eut sa pari de ces démonslralions de tendresse, et le roi élreignil la mère et reniant dans un chaleureux embrassement. Des larmes de bonheur obscuicissaienl sa vue; son cœur battait si vi(dt>mment dans sa poitrine, qu'on en entendait distinctement les battements, et de temps en tem|)S il levait les yeux an ciel pour témoigner à Dieu sa r(>connaissance.
Dés (|u'il se fut livré à ces premiers épanchements de sa joie, des pensées d'une autre nature s'éveillèrent dans son esprit. Il était roi et juge. La trahison inouïe que l'on avait ouidie contre lui et contre tout ce qui lui était cher ne pouvait pas rester impunie. Le bûcher brûlait encore dans un coin de res|)lanaile. Les (lauimes ne di'-voreraienl pas la victime innocente de la plus infâme perlidie; mais ne devaient-elles pas être l'instrument d'une vengeance légitime, et recevoir leur proie !
Le roi se tourna vers l'ernaite, et lui demanda :
— Vous avez entendu la confession du meurtrier, diles-vons, saint homme? Oui lui avait doiim'' l'ordre de tuer l'enfant?... Vous lusitcz?
— .le n'ose point parler, s( igneur.
— Vous le devez. Je vous l'ordonne. Je veux savoir la vérité, tonte la vérité.
— Lu certain chevalier .Marcus lui avait donné l'ordre de commettre cet a>sassinat, et il avait reçu cl ordre de votre mère .Mallabruna...
— Ah ! par ma couronne, ils niiMirroiil tous les deux ! — hurla le roi; mais Déalrice lui jeta les bras autour du cou el s'efforça, par ses I irmes, ses .«supplications, de le faire rentmcer à son affreux projet. Klle lui <lil (pie .Matlabruna, si coupable qu'elle fut, était sa mère, el qnil ne trouverait
plus de repos sur terre s'il osait verser le sang de celle qui l'avait nourri de son lait.
Kl comme Oriand aveuglé par la fureur s'arrachait de ses bras en répétant (jue ces infâmes traîtres mourraient à l'instanl même par le feu (|u"ils avaient allunu' eux-mômes, Béatrice tomli i à ses pieds et e.'ubrassa ses genoux, im|»lorant la grâce de Mallabruna, et versant un torrent de larmes.
— Ah ! Oriand, s'écria-t-elle, ne nous plongez pas de nouveau dans le chagrin cl dans le deuil. Ne souillez pas ce beau jour jiar un parricide. Permettez à celle qui vous a donné la vie de se retirer dans un cloître ; là, dans la solitude, qu'elle expie ses péchés et qu'elle se réconcilie avec Dieu. .Ne restez pas impitoyable. Accordezmoi celle grâce en récompense de tout ce que j'ai sonllert. Par la télé de notre cher enfant ! je vous en conjure, épargnez la vie de voire mère !
— .Mais je suis justicier, murmurait le roi ébi'anlé. Le peuple ponrra-l-il donc dire qu'il sulïil d'être assis sur le trône pour commettre inipunément les crimes les plus ép(mvanlables? .Non !
A ce moment, le petit llélie, profondément ému par les larmes de celle qui rapj)elail si tendrement a mon enfant », leva les mains vers le roi, et s'écria :
— Mon père, mon père ! écoutez ma pauvre mère. Je vous aimerai bien pour cela, el je vous chérirai de tout mon cœur. Mon père, mon père, soyez bon !
Cette douce et puissante parole, ce nom de père répété si souvent el dune voix si insinuante, fil tomber la colère du roi comme par enchantement. Des larmes brillaient dans ses yeux, el il répoiulil, vaincu celt(' luis :
— Lh bien, ii:a chère femme, mon enfant bienaimé, je me rends ;i vos souhaits, bien (|ue cela me semble une faiblesse tout à fait contraire à la justice. Ma mère ira finir ses jours dans un couvent. Viens, maintenant, Béatrice, recevoir les hommages dus à ton innocence, à tes soulfrances, à la vertu. Beprends, dans tout léclat de ta beauté, la place sur ce trône mi notre enfant doit monter un jour en souverain.
— .Mais nous oublions de remercier nmn sauveuc, murmura la reine en jetant les yeux autour d'elle. Où est le chevalier du Cygne?
— Le chevalier du Cygne est parti, répondit l'ermite.
— Parti? Je ne pourrai donc pas le bénir pour le service qu'il nous a rendu, pour le bienfait dont nous lui sommes redevables?
— C'est ainsi que procèdent toujours les chtvalieis du Sainl-draal, dit le roi. Chaque fois
LA SORCIERE FLAMANDE
qu'ils ont accompli quelque aclion liéiouiue, ils disparaissent... Viens, suis-moi, Béatrice. Que ce jour, qui devait être pour foi sombre comme réternellc nuit, devienne pour toi un jour de gloire, de joie et de triomphe!
En se rapprochant de l'estrade il remarqua avec satisfaction que l'on avait emporté le corps de Marcus, et en même temps que Mattabruna avait disparu. Sans doute elle était retournée au palais pour y cacher sa honte, et y attendre son arrêt.
Il conduisit Béatrice et son fds sur le trône, et les y fit asseoir à ses côtés, puis il donna l'ordre de faire sonner les trompettes.
Quoique le peuple et les chevaliers se sentissent coupables envers la reine et qu'ils eussent à cœur de lui en témoigner leurs regrets, aucun cri cependant ne s'était encore élevé du sein de la foule; car la défense du roi n'était pas levée, et l'aspect de la potence qui s'élevait à côlé du bûcher rappelait à chacun qu'il pouvait payer de sa vie la moindre clameur.
Dès que le dernier son des trompettes se fut évanoui dans les airs, le roi se leva et dit d'une voix puissante, qui se fit entendre sur toute la surface de la vaste plaine :
— Hommes d'Harlebeke et de Leyegan, nous nous sommes laissé égarer par de méchantes gens, et nous avons commis une grave injustice. Votre bonne reine, pure comme une colombe et pieuse comme un ange, nous l'avons accusée, dans
nos cœurs et par nos lèvres, du crime de sorcellerie ! Mon pauvre enfant a été conduit dans la Forêt-sans-Merci pour y être mis à mort. Le maître des cieux les a^auvés l'un et l'autre d'une mort cruelle et d'un crime épouvantable. Que feronsnous maintenant pour faire oublier à ces innocentes victimes de notre égarement tout le mal que nous leur avons fait ? Ah ! jurez avec moi que tous désormais, nous aimerons notre vertueuse reine et son enfant, votre futur roi, de toutes les forces de notre âme, tant que nos cœurs battront dans nos poitrines! Remercions le Dieu clément de ses bienfaits. Vive BéaYice ! Vive mon tils retrouvé ! Haut les cœurs ! Vivat ! vivat !
Eu achevant ces mots, le roi agita ses mains dans les airs.
La défense était levée et le signal donné. Des milliers de voix joyeuses s'élevèrent et poussèrent des acclamations formidables. Les bonnets et les chapeaux volaient en l'air au-dessus d'un océan de fêtes; des larmes coulaient de tous les yeux. Les murs du palais frémissaient sous le tonnerre de ces cris mille fois répétés... Mais lorsqu'on vit le roi serrer sa femme et son fils sur son cœur et les embrasser avec feu, les acclamations redoublèrent, et les voix des chevaliers, des bourgeois et des paysans s'unirent en un seul et gigantesque cri :
— Vive le roi ! Gloire et honneur à notre reine, vive leur noble fils, notre futur souverain ! Vivat! vivat ! vivat !
FIN I) : L \ SORCIÈRE FLAMANDE
11 ni'injpecta des pieds à la tête. (Page 6.)
L'ONCLE JEAN
Je suis né en 1768 à Landeghem, un village entre Gand et Bruges.
Quand je n'avais pas encore deux ans, une servante, qui m'apprenait à marcher, me laissa tomber près d'un chaudron plein d'eau bouillante, où se plongea mon bras gauche. Je perdis ainsi deux doigts, et les trois autres, réunis en une sorte de moignon, restèrent plies en dedans, et tout à fait inertes. A part cela j'étais, au dire de chacun, un joli et agréable enfant.
Mon accident me rendait incapable de travail. Je ne pouvais devenir ni prêtre ni soldat. On
résolut donc de faire de moi un maître d'école, profession que l'on commençait à estimer beaucoup, depuis que l'impératrice Marie-Thérèse avait exprimé l'intention d'accorder désormais sa puissante protection à l'instruction du peuple.
Mes parents étaient de pauvres gens qui habitaient une petite maison au milieu du village. Autrefois mon père avait été tisserand; car en ce temps-là, chaque ménagère filait, avec ses filles et ses servantes, le fil nécessaire à l'entretien et au renouvellement du linge de toute la famille. Son salaire était mince, et il devait, depuis le point du jour jusque bien avant dans la soirée, rester assis devant son métier, pour gagner de quoi nourrir sa famille et payer le loyer de notre maison.
L'ONCLE JEAN
Mais tlepuis trois on quairo ans mon piTO ne travaillail plus, el laissait son mi-lier inaclil'. Il restait (les journées entières assis sur une chaise (levant notre porte, fumant sa pipe en prenant des prises, pendant (|u'il arriHait les passants, causai! avec eux, et leur offrait ■iénéiensement, comme un homme riche, leur part du meilleur tahac qu'on eût jamais ^oùlé dans notre; commune.
Ma 'mère aussi avait cessi- de travailler. Klle élait Irt's pieuse, cl passait la plus grande parlie de son temps à l'i-glise on lisait prescjue consla-nment chez elle dans un livre de prit-res imprimd' en grands caractères, lue femme de peine du village venait tons les jours faire l'ouvrage de la m;iison.
dépendant mes |)arents restaient hund)les dans leur mani»;re de vivre et dans leurs vitemenls. Ils n'avaient presque rien changé à leurs hahilndes d'aul refois, mais à part cela ils paraissaient fort à leur aise; eux qui, précédemment, auraient pentêlre accepté une aum(')ne avec reconnaissance, ils avaient maintenant assez d'argent pour aider par-ci p ir-!à un nécessiteux.
•l'étais mieux habillé et plus pro[tremenl tenu que les autres petits garçons du village, et même en cela le fils du riche brasseur ne l'emporLiil pas sur moi. De [dus, ce (|ui devait donner une plus haute idée de l'aisance de mes parents, c'est (jue j'avais presque toujours les poches pleines de bonbons el de sucreries dont le goût, la forme et le luxe étaient inconnus dans notre commune. Kn outre, j'avais souvent des jouets si rares et si coùleux (pi'ils semblaient avoir été fabriqués pour un pitil prince plulot (jue pour un fils de paysans.
.l'ét.iis d'un caractère aimant et doux, cl je partageais volontiers mes richesses avec mes camarades de classe. On avait du respect pour moi, et la plupart s; d;s|intaient riionneiii- d'élrc mes favoris. Mais les envieux, lorsr|u'ils pailaientde moi en mon absence, m'app(daient t la petite patle » de K(d)(' le lisserand,el nu'Mue me poursuivaient du sobriquet de « res!r<q>ié ».
delà blessait vivement mon amour-propre et tn'affligeail profondément; aussi, dès lors grandit dans mon c<rur un senlimenl de boule de mon infirmité, qui exerça juk; irrésisiible influence sur ma façon d'élre et d'a;;ir.
Mon père expli(juail avec une M»rle d«; vanité, a tou-i ceux (|ni voulaient écouler ses vanteries, le secret do notre bien-être apparent.
Il avait un frère ahic, nommé JeatJ,qui demeurait rjiielque part sur les frontières de F''rance,et qui, a ce que. préifiidail mon père, était aussi riche que la mer était profonde, de frère — l'imcle Jean — avait élé soldat dans sa jeunes8e,et d avait fait la guerre en Allemagne contre les Prussiens el
les Français. Il avait a>>isté à mainle>| balaiib s, reçu v\u(\ blessures el accompli des exploits incroyables. Selon m(Mi père, il n'y avait pas au monde un homme plus fort, plus adroit que l'oncle Jean ; et la preuve (|u'il ne maM(|nait pas non plus d'industrie,c'esiqne, (lepuisqu'il avait (|uilté leservice, il avait gagné tant d'argent dans le commerce (|n'il aurait pu acheter la moilié de notre village s'il en avait eu einie. C'élail l'oncle Jean (|ui accordait à mes parents un peiit revenu annuel qui leur permetlail de ne plus travailler, el de subvenir à mon entrelien et à mon éducation.
de riche oncle .lean élait mon parrain. La seule fois qu'on l'avait vu à Landeghem, c'était !ors(|u'il vêtait arrivé dans une belle voilure à {\cu\ chevaux pour me tenir sur les fouis baptismaux. Les gens qui se sonvenaieni encore de lui affirmaient que c'était un homme de grande laille et d'un extérieur imposant.
Mon père et ma mère étaient si fiers de leur Jean, (|ue du malin au soir ils avaient son nom à la bouche. Ils no parlaient d'eux-mêmes qu'avec linniililé; mais l'oncle Jean élait pour eux l'homme le |)ins étonnant, le plus inltlligenl el le plus fort du monde. Parlait-on d'une chose qui paraissait difficile ou impossible, leur premier mot était :
— Oh! cela n'arrêterait pas l'onde Jean une minute.
Ma mère m'avait bercé avec ce nom-là. Pour mon imagination d'enfani, l'oncle Jean était une sorte de génie pi'otecteur à ccHé de mon ange gardien. Plus lard il était devenu pour moi saint Nicolas, car la veille de la fête de ce grand saint, je plaçais mon petit panier sous le manteau de la cheminée, et le lendemain malin je le trouvais plein de friandises et de jouets. Alors mes parents me disaient que c'élail un cadeau de l'oncle Jean, et cependant je croyais (|ue saint Nicolas l'avait apporté. C'est ainsi (|ue, dans mes premières années, les deux images se confondaient en une seule dans mon es|irit.
l.ors(|ne j'eus huit ans el que j'allai à l'école, U!i clian.:;einent c.om[det se lit dans mes idées touchant la personnalité de l'onde Jean. Tous les jours on m'encourageait à bien étudier, pour faire plaisir à l'onde Jean; si j'élai> paresseux ou méchant, on me mena ail de le faire savoir à l'oncle Jean. Kl comme on me donnait des bonbons et des jouets en proportion de mon application, l'idée de punition ou de récompense linil par devenir, dans mon cspril, inséparable de l'onde Jean. Je devais l'ainu'r plus que mes parents eux-mêmes, me disail-on,car >i je continuais à mériter sa pr(tlerlion par ma lumne conduite il me ferait un jour riche et heureux.
A la longue, celle iiilci \enlion ((instante de
L'ONCLE JEAN
l'invisible oncle Jean, qui, à ce (|ue me disait ma mère savait tout ce que je faisais, et me punissait ou me récompensait, fit sur mon esprit une impression si prol'onJe, que je n'clois pas loin de confondre ce protecteur mystérieux avec la divine Providence elle-même. Et ce qui y contribuait encore, c'est que tous les soirs on me faisait ajouter à mes prières ordinaires, une prière spéciale pour l'oncle Jean.
Je me souviens encore qu'un jour je vis le fils du bailli monté, devant la maison de son père, sur un beau cheval à bascule ayant du poil véritable, avec une crinière et une queue, une selle et une bride, comme un cheval vivant. Le désir d'en posséder un semblable me poursuivit pendant plusieurs jours. .Mes parents avaient ri de mon désir insensé, le cheval à bascule coûtant pas mal de couronnes, mais moi, plein de confiance dans la bonté et dans l'omniscience de l'oncle Jean, je me rendis à l'église, où je m'agenouillai dans un coin, et je priai pendant une demi-heure avec autant de recueillement que de ferveur. Mais ce n'était pas an ciel que j'adressais mes prières; c'était à l'oncle Jean, et je ne doutais nullement qu'il ne les exauçât. Après une longue attente, ne voyant point apparaître le cheval à bascule, j'attribuai celte déception à moi-même et à mon peu d'application à l'étude; aussi je me mis à travailler avec ardeur et je fis réellement de rapides progrès.
Je n'étais pas seul à me faire une si grande idée de l'oncle Jean; j'avais inspiré la même pensée à mes camarades d'école.
Comme je ne pouvais pas me battre contre les autres petits garçons à cause de mon infirmité, j'étais naturellement très pacifique, et je tâchais, par ma douceur et ma patience, de gagner l'amitié de tout le monde. Mais il y avait des écoliers envieux et grossiers qui parfois me menaçaient et voulaient même me battre. Alors je me dressais sur mes ergots et je leur criais : t
— Attendez, méchants gamins, que mon oncle Jean vienne au vlUige. S'il le veut, d'un seul levers de main il vous jettera par-dessus le moulin du père Sanders.
Mais le nom de l'oncle Jean suffisait pour me ■proléger et me défendre. Car à peine l'avais-je prononcé que mes ennemis reculaient épouvantés.
Oui, lorsque pendant les récréations, nous nous amusions à regarder desim;iges, enir'autres l'histoire d'Ourson etValentin, nous nous demandions si, comme Ourson, l'oncle Jean ne saurait pas lever une meule de moulin, et déraciner un chêne; questions que nous résolvions affirmativement, sans hésiter. Tout ce qu'un être humain avait jamais accompli, l'oncle Jean le pouvait naturellement encore mieux.
Je passais de préférence mes heures de loisir dans la maison du père Sanders, le meunier, qui avait quatre enfants d'un caractère très doux, j'étais intime surtout avec Rosette, une fillette de huit ans, à qui je donnais plus de joujoux et de bonbons qu'aux autres.
Il y avait une certaine analogie d'humeur entre ce ménage et le nôtre. Si nous nous vantions sans cesse du puissant oncle Jean, eux, de leur côté, vantaient leur oncle Charles comme l'homme le plus savant et le plus saint de la terre. Cet oncle Charles, le frère cadet de leur père, avait été primus à l'Université de Louvain, et était maintenant curé au pays wallon.
J'avais atteint l'âge de dix ans, et mon esprit commençait à s'ouvrir. Je m'étonnais quelquefois que moi, qui entendais parler de l'oncle Jean à chaque heure du jour, et qui pensais sans cesse à lui, je n'eusse jamais eu le bonheur de le voir. Un désir ardent de le contempler au moins une fois grandit dans ma cervelle; mais mes parents, j'ignorais alors pourquoi, — combattaient ce souhait comme une chose défendue.
Tout à coup il arriva une lettre de l'oncle Jean. Mes parents, troublés, et ne sachant pas lire l'écriture, me la firent lire tout haut. Elle ne contenait que ces mots :
« Frère,
» Je suis gravement malade. Venez me voir, mais venez seul.
» Votre frère.
» Jean Roodeck. »
Comme je pensais que l'oncle Jean n'avait voulu qu'épargner à ma mère un pénible voyage, j'ex primai le désir d'accompagner mon père. Je voulais saisir cette occasion de voir au moins une fois mon parrain, et de le remercier de tous les cadeaux qu'il n'avait pas cessé de m'envoyer.
Mais mon père refusa, ot comme j'insistai et me pris à pleurer, il se fâcha. Et ce soir-là, pour expier ma méchanceté, je dus me coucher sans souper.
Le lendemain, aussitôt le soleil levé, toute la maison fut en l'air pour les apprêts du départ de mon père, car à cette époque-là c'était une affaire imi)ortante, effrayante même, d'entreprendre un pareil voyage de vingt lieues.
Nous nous rendîmes ensemble, de très bonne heure, à l'auberge des Sept Étoiles, sur la chaussée, pour attendre la diligence de Gand.
Je pleurais tout bas de ne pouvoir accompagner mon père. Je me figurais que le séjour habité par l'oncle Jean devait être quelque chose comme le
I/ONCLE JEAN
paradis lorresire. Mais, maijiré mon cliagrin, je n'osais plus rien dire, sfiilenienl, au (Impart de la malle-posie, (juaiul je vis ma mrre, les larmos aux yeux, serrer mon père dans ses bras, lorscjuil me pressa à mon tour sur son rn^ur, comme s'il nous (lisait un derniiM" adieu, le courajçe me manqua; el je me mis à |)leurer et à hurler si lorl, <|u'ot) eut dit (|ue j'allais mourir de cliagrin.
Mon père «'tait parti, el, toujours san;ilolanl et pleurant, je \ne laissai traîner |)ar ma mère jus(iu'à la maison. Là elle essaya de me faire comprendre que l'oncle Jean avait dc'-fendu à mon père d'amener quel«|u'un avec lui, et que je devais respecter cette volonté avec patience el résignation, comme un sage enfant, jusqu'à ce que je devinsse un grand garçon. Alors mon oncle viendrait me chercher dans sa voilure, et me prendrait chez lui comme son propre fils.
Mon père revint au hont de trois jours, avec la bonne nouvelle (jue l'oncle Jean «Hait sur pied, et presque gut'ri. 11 avait commis l'imprudence «le manger un lièvre entier à lui tout seul, ce qui lui avait donné une si violente indigestion que penilant troisjours on avait craint pour sa vie; mais à présent le mal était passé.
L'oncle Jean envoyait de nouveaux jouets et de beaux livres à images pour moi. Il était très satisfait de mon ap|)li(ation «-t de mes progrès. Mais il y avait en moi quelque chose qui ne lui plaisait pas ; j'étais beaucoup trop doux, à son avis; mes parents m'élevaienl comme un entant gâté, comme une |)etite fille timide. Il avait appris que je ne me défendais pas contre mes petits camarades qui me tourmentaient. Cela lui déplaisait, je devais, avait-il dit, montrer plus de courage, courir sus à mes ennemis, et taper dessus avec la main qui me restait.
Quelque mal que je me donnasse, à partir de ce jour-là, pour me comporter selon le vœu de l'onde Jean, cela ne me réussit pas. Après avoir gagné à cette lutte inégale un œil bleu, un nez en sang et une veste ilécbirée, j'y renonçai, el revins forcément à mon naturel pacifi(|ue.
En novembre I "80 arriva «lans notre village la triste nouvelle de la mort de l'impératrice .Marie- Thérèse. On célébra en son honneur dans l'église, des funéradics solenn» Iles où tous les villageois el tous leg écoliers assistèrent. La tristesse publique était si générale, et l'on versa tant de larmes qu«' nous, gamins, nous nous mimes à pleurer aussi, el à gémir sans trop s.ivoir pourquoi.
J'eu de jours après ma mère fut atteinte d'une maladie d<»id elle ne devait plus ^e relever. Je l'enlends encore me dire, en me tenant étroitement s«Tré sur sa poitrine, (|ue je devais aimer l'oncle Jean de toutes les forces de mon âme; car
si «die s'en allait au ciel tranquille el rassurée, c'est qu'elle avait la cerlitiKb' que son enfant ne manquerait jamais «le rien ici-bas, et «jue le bon oncle Jean veillerait sur moi.
Elle mourut en paix au bout «le (pielques mois.
Celte moit lut un c«)up fatal j)onr mon père. Il commença à décliner, el à la fin de la même année il s'endormit du dernier sommeil.
On m'avait conduit au bout du village, chez notre femme de p«'ine. Pendant «leux jours je ne fis que pleurer, je n'avais pas encore douze ans, et je restais seul au monde ! Qu'allais-je devenir?
Un rayon «le lumière pénétra à travers mes larmes. L'onde Jean, mon parrain, ne m'abandonnerait pas.
On lui avait annoncé par lettre la mort de mon père, el l'on avait é«rit sur l'enveloppe : «r vite, vite, vite » comme pour le presser davantage. Viendra-t-il ?
Nous étions déjà au matin du troisième jour. Les cloches secouaient leur glas lugubre sur le village, pour annoncer l'enterrement de mon père. Le moindre bruil dans la rue me faisait tressaillir, et je me tenais prêta sauter au cou de mon bon et seul protecteur. Mais hélas! il ne vint pas.
Une couple «l'heures plus tard, un monsieur de haute taille entra dans la chambre où j'étais affaissé sur une chaise, tout en larmes. Son visage était sévère, très hàlé, et zébré de rides profondes. Ses yeux, quoique cachés L demi sous d'épais sourcils en broussaille, étincelaient comme des charbons ardents. Il |)orlait un habit de soie bleu foncé, un long gilet à fleurs, une perruque blanche, des bas de soie noire, et des souliers à boucles d'argent.
Je le r«îgardai avec appréhension. Cet homme dont le regard dur cl froid me glaçait, pourrait-il être mon oncle Jean ?
C'était lui, «-«'pt-ndant ; car il me dit d'une voix creuse, presoue sans me regarder :
— Mon garçon, je suis Ion parrain Jean. Tu ne peux pas rester i<i, el je viens pour l'emmener.
Ma frayeur disj)arut en partie, el je me levai, tendant les bras pour l'embrasser, en m'écriant :
— Mon oncle Jean ! Mon oncle Jean ! mon bon parrain !
Il m'écarta doucement, en disant :
— B«)n, bon, c'est bien, je le sais. Tiens-t«ii tranquille, mon ^'ar«;on, et prépare-toi à m'accompagner. Dans une d«Mni- heure je viendrai le chercher.
Kl il ajouta à pail lui, mais pas assez bas pour «jue la lemnie de peine et moi ne pussions l'enten«lre :
— Ib'urcusemenI «|uc y suis là ! sans cela, qu'adviendrait-il de ce pauvre manchot? Mon frère
On eût dit que tout le pays s'était levé... (Page li.)
ne laisse rien. Les frais de maladie et de funérailles l'ont tellement endetté que son misérable mobilier ne vaut pas encore la moitié de ce qu'il faut pour tout payer. J'y pourvoirai.
Femme, ajouta -t-il, je cours chez le notaire. Conduisez ce garçon dans la maison mortuaire; mettez-lui ses plus beaux habits, et enveloppez un peu de linge dans un mouchoir. Je viendrai le prendre avec ma voiture... Et toi, Félix, sois fort et tranquille ; tu ne manqueras de rien. Mais pleurer et gémir en ma présence, non, non, de par le diable, non, entends-tu ?
Là-dessus il sortit sans m'avoir adressé un sourire, sans même m'avoir bien regardé une seule fois.
J'en conservai une pénible impression. Si la femme de peine, en me ramenant à la maison, ne s'était pas mise à m'entretenir avec exaltation du sort enviable qui m'attendait, j'aurais certainement
fondu en larmes, malgré la défense de l'oncle Jean. Que mon parrain m'eût parlé si haut et de si étrange façon, il n'y avait pas là, disait-elle, de quoi m'afOiger ni m'effrayer. Il ne l'avait fait que pour rire, car il paraissait en réalité avoir le meilleur cœur du monde. J'allais rouler en voiture, habiter un château, être riche comme un prince, recevoir par charretées des jouets et des friandises.
Cette brillante esquisse de mon bonheur futur fit sur mon jeune esprit une impression favorable, et j'attendis, à demi consolé, le retour de l'oncle Jean.
Une heure plus tard, une voiture ouverte, attelée de deux chevaux de poste, — qu'on nom-
I/o N CLE JEAN.
mail dans ce temps-là une chaise à liinuii, s'arrôla devant noire porte.
Mon oncle y ('lail déjà. On me hissa sur la han- (jnelle do (h'vatit à côté de lui. Lui, sans diro un mol, se leva, et alla s'asseoir sur la seconde l)anquelle, au fond de la voiture.
Le fouet claqua, et nous partîmes. Lorsque, en me retournant encore une f(»is, j"aper(;us hien loin derrière nous le clocher du village qui paraissait de plus en plus petit, mon courajje faihiil. Ce départ loin de ce petit coin de terre où j'avais vécu si heureux avec mes lions parents, cet adieu qui pouvait être éternel me serra le cœur, et je sentis les larmes me monter au\ yeux. Mais je comprimai violemment ces marques de douleur. L'onde Jean pouvait s'en apercevoir, et il me l'avait sévère. nent défendu!
A une demi-lieue de notre village, il s'écria soudain :
— Halte! une minute, cocher.
11 se leva et grommela :
;;— .le ne suis pas hien ici, au fond de la voiture. J'ai toujours ce gairon élevant les yeux! Je ne veux pas ça! ça m'ennuie. Viens, l'élix, changeons de place; lâche de dormir dans ce coin. C'est ce que tu as de mieux à faire pendant ce long voyage.
Je m'assis sur la hanquelti; du fond; le cocher fouetta seschevaux qui repiirent leur course rapide.
l'eu après midi, nous entrions à Cand, Les églises gigantesques, les innomhrahles maisons, les hrillants magasins, les rues sans (in de la grande ville me firent tourner la tète à droite et à gauche. J'écarquillais les yeux, et me demandais, houche héanîe, qui pouvait avoir construit tout cela, et s'il y avait auîant d«î gens au ujoiide que j'en voyais groiiillir sur um» grande place que nous traversions.
.Nous nous arrêtâmes ilevanl l'InUel des postes, << le Cornet d'or, » pour pn^ndre des chevaux frais. L'omle Jean descendit et me fit ap|)orler dans la voilure une couple de tartines fourrées de viantle froide, avec un petit verre de hière.
Au hout d'un quart d'heure nous reparlions de Gand avec la rnéme vitesse. Mon parrain ne m'adressait pas la parole; loul ce (|ue jCnlendais (le lui, c'étaient des imprécations contre le uouveau |M)slillon (jui, d'après lui, avait une tendaiire à ralentir l'allure de ses chevaux. Cela im|tatienlait souvent l'oncle Jean, et alors il éclatait contre le corher en reproches si violents <|ue j'en tremhlais de peur derrière lui. Une fois même je fis le sigtiede la rroix sans qu'il le vil. L'oncle Jean avait juré par le diable!
.\ la fin de l'après-midi nous arrivâmes à .\iidenaeide. où nou- devions passer la nuit ilans un gran 1 hôtel <nr la |dace.
Mon oncle me recommanda aux soins de l'hôtesse, et je ne le revis plus de toute la journée; du resle je n'avais pas à me plaindre. On me servit un hon dîner avec du vin doux, et une servante me proujcna dans les rues de la ville. L'oncle Jean lui avait remis de l'argent pour m'acheler tout ce dont j'aurais envie. Je n'abusai point de cette bonté; je n'achetai (jne quehiues bonbons et deux ou trois images.
Pendant la nuit, je rêvai de mon |tère, de ma mère et de loncle Jean, mais la fatigue du voyage me fit dormir à poings fermés jusqu'à ce (ju'ou vint m 'appeler.
La voiture était déjà attelée. J'avalai, à la hâte, une jatte de café avec une lartine, et repris ma place de la veille derrière mon oncle. Nous nous remîmes en route. Pour quel endroit? je n'en savais rien.
Je n'avai-i sans doute pas pris assez de repos, car je m'endormis bientôt, et ne mo réveillai (\ue lorsqu'un roulement souid interrompit mon sommeil. Nou^ roulions sur un long pont de bois.
— Frotte-loi les yeux et tiens-loi bien, dit mon parrain. Notre voyage est à sa fin; nous sommes à Tournai. C'est ici que lu demeureras jusqu'à ce (]uc lu sois un homme.
Celaient les ,)reinières paroles qu'il m'adressait depuis notre déparl de mon village nalal.
.Nous nous arrêtâmes devant un grand bâtiment percé de beaucoup de fenêtres donl la rangée inférieure élail garnie de barreaux de fer.
On nous conduisit dans un parloir. Un ecclésiastiiiuc, au visage froid el sévère, vêtu à peu près com;iie le curé de noire paroisse, vint nous recevoir. Il m'inspecta des pieds à la tête d'un coup d'oiil perçant, et leva les épaules d'un air peu salisfait, en échangeant (|uel(|ues nmis en français avec l'omle Jean. Je ne com|)renais j)as ce qu'ils disaient car, (juoique |)assa!)lemenl instruit dans ma langue materm lie, je ne savais jias un mot de français.
Tous deux soiliii'iil lin |iailiiii"el me laissèrent seul.
TreniblanI de jieur sur m(!> janihes, je regardai lenlemeni autour de moi. Dans la petite pièce où j'étais, il n'y avait (|ue trois ou quatre chaises, un grand crucifix, un bénitier avec sa branche de buis bénit, el, sur la cheminée, une effravanle slatuelle (le la mort co:nptant le^ heures sur un c;idr;iri avec son doigt recourbé.
Qu'est-ce (|ue mon oncle voulait faire de nmi"? où étais-je? I j que pouvait êlre ce murmure C(Uifus de voix qui venait jusqt:'à moi, à traveis les mujs, el où je percevais parfois un cri plus élevé, comme un gémissemeul ou une j)lainte? Ulai>-je dans une juison? L'image de l'enfer, (jni me vint tout à coup
L'ONCLE JEAN
à l'esprit, me donna la chair de poule. Mais ce ne pouvait pas être l'enfer. Notre curé ne nous avaitil pas appris que l'abîme des peines éternelles est un lieu souterrain?
Quoique cette réflexion me rassurât un peu, mon cœur battait violemment. De profonds soupirs soulevaient ma poitrine oppressée; j'aurais pleuré volontiers, si j'avais... Lorsque mon oncle revint au bout d'un quart d'heure avec l'ecclésiastique, il me dit :
— Tu es dans un collège. Tu resteras ici quelques années pour continuer tes études. Apprends bien, et sois sage. Quoique loin de toi, je veillerai, et j'aurai soin de toi. Il ne te manquera lien. Donne-moi la main en signe (i'adieu.
.Je lui tendis la main avec émotion, et je sentis, à ma grande joie, qu'il la serrait tendrement, pendant que je lui promettais, les larmes aux yeux, de faire de mon mieux pour mériter ses bienfaits. Mes paroles semblèrent l'émouvoir, car il sortit précipitamment en secouant la tête et en balbutiant des mots sans suite.
Immédiatement après j'entendis le bruit de sa voiture qui s'éloignait. Je me senlais si seul, si abandonné!... Je laissai retomber ma tête sur la poitrine, et donnai un libre cours à mes larmes longtemps retenues.
L'ecclésiastique qui avait accompagné mon oncle jusqu'à la porte, revint et me parla en français. Comme je ne le comprenais pas, il me fil signe de le suivre. Je le suivis à travers plusieurs couloirs, et gravis un escalier. Hélas! quel serait mon sort, si loin de mon village, au pays wallon, au milieu de gens dont je ne comprenais pas la langue? Pauvre orphelin! Je sentais bien maintenant que tout le bonheur de ma vie s'élait éteint avec mes bons parents. Je sanglotais silencieusement; les larmes ruisselaient sur mes joues.
L'ecclésiastique ouvrit une porte au bout d'un corridor au premier étage, et nous pénétrâmes dans une petite chambre. 11 me montra un siège, me fit asseoir, me fit entendre par signes que je devais attendre là, et sortit en fermant la porte derrière lui.
L'aspect de cette chambre était si riant, que je respirai plus à l'aise, et repris courage. Les murs étaient tendus de cuir doré, où des oiseaux de diverses couleurs prenaient leur vol parmi des feuillages d'argent el d'azur. Sur l'entablement de pierre de la fenêtre ouverte, des fleurs odorantes poussaient parmi des plantes grimpantes. Dans un coin pendait une jolie volière avec deux chardonnerets. Près d'un bureau il y avait d'un côté un clavecin, et de l'autre une bibliothèque pleine de livres. Le soleil qui pénétrait par la fenêtre ouverte, et dont les rayons étaient tamisés par le
feuillage et les Heurs, inondait toute la pièce de teintes si douces et si variées, que la petite chambre me parut un coin du paradis terrestre.
Je ne m'ennuyais point à attendre, et j'étais occupé à regarder un des chardonnerets qui, de son bec pointu, semblait vouloir briser un des fils de fer de sa cage pour venir à moi, lorsque la porte se rouvrit pour livrer passage à un autre ecclésiastique.
Celui-ci élait jeune encore, — trente-cinq ans peut-êlre. II avait une figure douce, des yeux noirs pleins de feu, des joues un peu creuses, et une taille élancée.
Je me levai avec respect. Il me prit la main et me dit d'un ton aimable, en flamand.
— Vous avez pleuré, mon petit homme? Allons, ne vous chagrinez pas davantage. Il fait bon ici; vous y serez bientôt habitué! H y a dans notre établissement plus de cent flamands qui y viennent, comme vous, pour apprendre le français; vous trouverez parmi eux de braves garçons et de bons amis. Ils sont en classe maintenant. Dans vingt minutes commence la récréation. Alors je vous mènerai auprès d'eux pour vous présenter à vos nouveaux camarades. Causons un peu en attendant.
11 remarqua ma main mutilée et murmura avec un accent de pitié :
— Pauvre enfant!... Il ne faut pas que cela vous afflige trop, pourtant. Le bon Dieu, lorsqu'il nous ôte une force corporelle, nous donne toujours, en compensation, des facultés intellectuelles. Apprenez bien; vous pouvez, parle savoir, vous élever bien au-dessus de ceux qui ne sont point pousses, par quelque accident, au développement de leurs facultés morales. Plus tard, je prendrai plaisir à vous aider dans vos études, car vous me semblez un brave et candide enfant.
Ces paroles amicales, prononcées d'une voix pleine de douceur, furent comme un baume pour mon cœur. Des larmes de reconnaissance brillaient dans mes yeux, et j'aurais voulu sauter au cou du bon prêtre, mais le respect me retenait.
Il me fit rasseoir, s'assit lui-même, et demanda :
— Vous êtes Gantois, n'est-ce |ias?
— Je suis de Landeghem, pour vous servir, monsieur.
Ses yeux noirs étincelèrent, et un sourire illumina ses traits.
— De Landeghem? Vous ê!es de Landeghem! s'écria-t-il. Et quel est votre nom?
— Félix Roobeck, monsieur.
— Félix Roobeck? Vous êtes donc le fils de Jacob, le tisserand ?
Je fis un signe affirmatif.
— Et comment va-t-il, le brave père Roobeck?
I/ONCLE JEAN
— Mes parents sont morts, lépondis-je d'une voix étranglée.
Le pitMie secoua un iiislanl la tùlc on silence.
— l'auvre Jacob 1 Hélas! mon cnlant, c'est le lot de tout le monde, dit-il en soupirant.
Mais il surmonla ininiédiateinont celle tristesse, et il leprit :
— Connaissez-vous aussi le vieux fermier Sanders, du bien d'Azeldouck?
— Le père Sanders? Cerlainemenl. Il me lacontait toujours des liistoires, monsieur, répondis-je joyeusement, et la mèie Sanders, sa femme, bourrait toujours mes poches des pommes et des poires de son verj^er.
Il me reprit la main avec émotion.
— Ah ! Il y a un an que je ne les ai plus vus. Sont-ils toujours bien |)ortanls et contents !
— Oui, monsieur. Père Sanders vient tous les jours à l'église avec sa petite béquille; la mère Sanders, il n'y a pas quinze jours, a engagé une course de vitesse dans son verger avec Kosetle et avec moi, nous avons perdu.
Le visage du |)rèlre rayonnait de joie; ma frayeur avait complètement disparu.
— Ilosette? Vous connaissez aussi Rosette Sanders ?
— Nous jouions tous les jours ensemble, monsieur, et le dimanche, nous allions avec ses frères et sœurs au bien d'.Vzelilouck, manger un plat de riz au lait que grand-mère Sanders préparait pour nous.
Alors il me fallut lui parler encore du père de Rosette, le meunier Sanders, de la meunière, et de chacun de leurs enfants en particulier. Je vantai avec exaltation la douceur et l'application de Roselle; mais lorsque j'ajoutai que si elle était si sage, si bonne et si pieuse c'était pour être agréable à son oncle Charles, il s'attendrit visiblement.
— Les bons cœurs! Ils pensent donc encore beaucou[i à l'oncle Charles! demanda-l-il.
— Rosette l'aime tant! Elle parle toujours de lui, répondis-je.
— Kt grand'père Sanders? El sa femme?
— Tou.s, tous, monsieur, du matin au soir. Il .se tut un raomeni et sourit avei joie.
— V(»us avez donc entendu parb-r aussi de cel oncle Charles? reprit-il. Lb bien, nion eufani, c'est moi qui suis l'oncle Charles, et les vieilles gens qui bal.ilenl le bien d'.V/eldouck, c'est mon père el ma mère.
Je le regardai avec stupeur, en tremblant de res|Micl, car Rosette m'avait appris à con^dérer l'oncle Charlo cofiiine Ir pins saiiil et le plus savant homme du m(mde. Eu ruéine teinpg j'étais enchanté de savoir que le prolecteur dont les
douces paroles m'avaient tiré du chagrin et du découragement, était l'oncle de Rosette, et le fils des bonnes gens (jui m'avaient si souvent pressé dans leui's bras avec tendresse, il y avait donc entre moi et ce saint homme une sorte de lien sympathi(|ue. Je n'étais plus seul.
Les sons d'une cloche retentirent dans le bàlin)ent.
— Voici l'heure de la récréali(Mi, dit le jnélre en se levant. Ecoulez comme les étudiants se précipitent gaiement dans le jardin. Venez, Félix Roobeck, je vais vous faire faire connaissance avec vos nouveaux camarades... Je m'appelle le professeur Charles. Nointuez-moi ainsi désormais.
Je le suivis à travers le corridor. Chemin faisant il me dit ;
— Je crois, Félix, (jue vous êtes fort timide et craintif. Cela chaniicra avec le temps. En attendant, il ne faut pas vous attrister des espiègleries de vos condisciples, el au commencement, vous devez même supporter patiemment leurs taquineries. Si cela allait trop loin, ne vous fâchez pas en leur présence, mais venez vous plaindre à moi. Vous êtes de mon village; mon père el ma mère vous aiment; je serai votre protecteur, et au besoin votre défenseur. Si vous désirez quelque chose queje puisse vous donner, vous connaissez mainlenanl la chambre du professeur Charles.
Il me conduisit au jardin, ou plutôt à la cour où s'entrecroisaient une foule d'élèves de tout âge, parmi lesquels il y avait des jeunes gens tout foiniés.
Mon apparition fit retourner toutes les têtes, et ils accoururent par groupes pour me regarder de près. Mais sur un signe démon guide, ils restèrent à distance.
L'aspect de ces centaines de jeunes garçons, leurs cris, leurs regards hardis, m'auraient en d'autres circonstances rempli de confusion et de crainte; mais, conduit par la main de l'oncle Charles, — du professeur Charles, veux-je dire, — je me sentis fort, et même je dus réprimer en moi un mouvement d'orgueil. Je ne sais comment J'avais pu changer si subitement ; je tenais bien soigneusement cachée ma main mutilée, mais j'étais tout à laità mou aise,elje regaidaisen face, sans crainte et en souriant, les |ilus hardis de mes futurs camarades.
Après que n(tus eûmes traversé presque toute la cour, le professeur Charles appela par leur nom une diziiine d'élèves, el tous s'empressèrent d'obéir à cel appel. Ils se raogèreut autour de nous, lél(> nue.
— Messieurs, dit le professeur, voici un nouveau camarade, un garçon des environs de Cand, comme vous. Il est simple et bon ; je le recommande à
L'ONCLE JEAN
voire amitié. Comme il ne sait pas le français, vous pourrez dans les commencements parler flamand avec lui. Aidez-le, en attendant, à apprendre bien vite assez de français pour qu'il puisse jouer avec les autres élèves. Vous, Clirisloplie De Reus, et vous, Baptiste Mouton, qui êtes les plus âgés, je vous constitue ses mentors et ses protecteurs. Et vous tous, messieurs, je vous prie d'être aimables et bons pour votre nouveau condisciple. Qui lui fera du mal m'affligera; qui le traitera bien me fera plaisir. Maintenant, Félix Roobeck, mon garçon, bon courage,et jouez, le cœur léger, avec vos nouveaux camarades.
En achevant ces mots il s'éloigna. J'étais là debout au milieu de ceux aux soins desquels il m'avait confié. Peu de paroles furent échangées d'abord; nous nous regardions les uns les autres de la tête aux pieds.
Ce qui me sauta tout de suite aux yeux, c'est que mes deux mentors portaient bien mal leurs noms. Celui que le professeur avait nommé Christophe De Keus * loin de ressembler à un géant, était un petit bonhomme maigre et torlu,avec une grosse tête qui n'eût pas été déplacée sur les épaules d'un quinquagénaire. Ses yeux profonds étaient ombragés d'épais sourcis; son nez, long et pointu comme son menton, et des deux côtés de sa bouche une ride profonde donnait à son visage une singulièrjB expression d'amertume. Néanmoins il riait continuellement, et tout vivait en lui, tellement il était animé et turbulent.
Baptiste Mouton, au contraire, était un garçon solidement bâti, comme un fils de paysans; on pouvait, selon le proverbe, voir encore la soupe au lait sous la peau tendue de ses joues fleuries. Il avait des mains et des pieds énormes. Ses mouvements étaient lourds, et en le voyant marcher on aurait cru qu'il ne savait pas plier les genoux.
Quant âmes autres compagnons, je n'eus pas le temps de les examiner de près en ce moment, car Christophe me prit la main et me tira en avant en s'écriant :
— Venez, nous allons jouerau jeu du cheval. Mais Baptiste, voulant me prendre l'autre main,
remarqua mon infirmité que j'avais dissimulée jusqu'alors sous le pan de ma redingote.
— Tiens ! qu'avez vous donc à la main? demandat-il, tandis que mon autre mentor regardait avec le même étonnement.
— Je suis tombé dans un chaudron d'eau bouillante, soupirai-je.
— Voilà qui est triste, dit le gros Baptiste. Nous ne pou vous pas jouer au cheval, mais j'ai des billes ; je vous en prêterai une douzaine.