En flamand De Rem veut dire le géant
Nous commençâmes donc à jouer aux billes. Je n'étais pas adroit à ce jeu-là, et je perdis souvent; je gagnai aussi quelquefois. Mes compagnons paraissaient être de bons cœurs et faisaient tout leur possible pour me rendre agréable cette première heure de récréation, suivant les instructions du professeur Charles.
De temps en temps quelques autres pensionnaires venaient se poser devant nous, curieux de dévisager le nouveau venu. Ceux-là ne se permettaient point de parler flamand avec nous ; c'était défendu par le règlement de l'école. Mais souvent ils riaient entre eux en voyant ma main mutilée, que. je ne pouvais pas toujours tenir cachée en jouant.
Baptiste Mouton crut remarquer que cela me faisait de la peine.
— Attendez! groinmela-t-il. Que cet imbécile (le wallon revienne encore se moquer de vous. C'est un taquin, un querelleur. Qu'il se tienne tranquille, ou je lui allongerai une giffle qui lui fera voir trente-six chandelles.
Au moment où je le priais de ne battre personne à cause de moi, l'élève désigné passa devant nous en ricanant, et s'écria :
— Manchot! Manchot! il n'a qu'une main.
— Tiens! voilà qui n'est pas d'un manchot! dit Baptiste en lui appliquant, de sa grosse main, un violent soufflet qui le fit tomber par terre en criant comme si on l'assassinait.
Deux messieurs en habits bourgeois — des surveillants sans doute, — accoururent immédiatement, et tâchèrent de découvrir quel avait été l'agresseur, et lequel d'entre eux devait être considéré comme coupable.
Le battant et le battu criaient si fort l'un contre l'autre (ju'on ne pouvait comprendre ce qu'ils disaient. J'éprouvais une profonde pitié pour le pauvre wallon qui, pour un simple mot, avait reçu une si formidable giffle.
Alors le supérieur arriva, sa seule apparition fit taire tout le monde, chacun fut obligé de s'expliquer à son tour. Baptiste affirma et prouva par témoins que Jules Davreux — c'est ainsi que s'appelait le battu, — s'était moqué de mon infirmité et m'avait, malgré ses avertissements répétés, appelé plusieurs fois manchot. Le professeur Charles avait chargé Baptiste de me protéger, et celui-ci avait scrupuleusement exécuté cet ordre.
Je ne compris rien de tout de cela, car on parlait français. Mais à la fin je vis un surveillant prendre Jules Davreux par le bras.
— On le mène au cachot, souffla Christophe à mon oreille. Je ne savais pas ce que c'était que ce cachot; mais celte peine me [tarut si injuste, surtout après ce soufflet reçu, que je me mis à pleurer
et me jetui à ^onoux devant le supérieur pour doinaiuler la };n\ce de Davreux.
Ce spcclacle étonna tout le monde cl allendiit probahlemtMil le supérieur. Il me releva avec nn doux sourire, me mit la main sur la télé tomme pour m'appronver, et dit (|uel([ues njots au surveillant qui lâcha l'élève puni. Celui-ci en parut tout joyeux.
L'instant d'après il vint à moi et me lendil la main en s\g:ne de remerciement. J'en conclus que, si moqueurqn'il IVit, il avait nn bon cieur. D'autres élèves encore me donnèrent des marques d'estime et de sympathie.
Ce simple événement m'avait fait connaître tout dun coup de mes condisciples, à mon plus ^'land avantage. El c'est ainsi que je devins l'ami de la plupart d'entre eux.
La récréation était finie. Un surveillant me conduisit dans une salle où il y avait plusieurs rangs de bancs et une chaire. C'était la dernière classe des Flamands qui venaient à Tournai apprendre les éléments du fran^-ais. Les professeurs et les surveillants y savaient tous le llamand, mais ils ne se servaient de cette langue que lorsque sans cela leurs explications auraient été inintelliiiihlos.
Après les heuies de classe, on nous lit repasser 1.1 leron. [*uis vint le sou|)er ipii me parut excellent et surtout joyeux à la lon.;,'uo table où je pris place. Il me semblait que je faisais de|inis loni.'teinps partie de cette grande famille.
Un me désigna, dans le dortoir, un lit clos de rideaux blancs. Nou^nous agenouillâmes Idus pour la |)rière du soir, puis nous allâmes nous coucher.
Je pensai encore un peu, (|noi(|ue avec moins de tristesse, à mon père et à ma mère. Je rêvai que du haut du ciel ils me voyaient dans ma pension, et que celle vue les réjouiss;iit. Je dormis ensuite profondément jusqu'.i l'heure où la cloche matinale et If bruit des élèves (|ni se levaient m'éveillèrent.
Ce jour-là je [tassai encore une demi-heure dans la petite chambre du professeur Charles, qui me parlait volontiers de notre village, de ses parents, et de tous les aniis(|u'il y avait connus. Il me fallait lui raconter tout ce dont je pouvais me souvenir. Il termina notre enlretien en m'exhortanl de nouveau à étudier avec zèle, et en me répétant sa promesse de m'aider et de me proléger, si j'étais sage cl sludieux.
Ainsi encouragé, je fis de rapides progrès dans la lang.ie franrai-ie et dépassai la plupart de mes coudiscipU'S. Kri (|ueh|urs mois, je moniai de deux (lasses; à la fin de la première année j avais rattrapé les jeunes gens de mon âg(^, et ji- preuiiis place siir les bancs où Wallons et |-'lamauds, a^sis à colé les uns des autres, recevaient l'instruction des mêmes professeurs.
Ceux-ci étaient fiers de mes rapides progrès. Le professeur Charles surtout, (|ui m'aimait beaucoup et qui, avec un soin presque paternel, me faisait répéter chatiue jour mes lerons, en m'expli(juanl ce qui, sans cela, fut resté incompréhensible pour moi. Je recevais donc un double enseignement.
Si d'autres élèves (|ue moi avaient été si manifestement honoiés de la faveur du siip«''rieur et des professeurs, ils eussent été assurément l'objet du mécontentement et de l'envie de leurs condisciples. Mais avec moi il n'en était pas ainsi; ma douceur, ma |)iilience, mon infirmité même m'avaient rendu le favori de presque tous mes camarades. Arrivaifil parfois (jue (|uelqu'un voulût me n)olester ou me faire du mal, Clirislojdie de lîeus et Baptiste Mouton se mettaient immédiatemenl en devoir de me proléijer, et j'avais toutes les peines du monde à empêcher ce dernier de distribuer h droite et à gauche une bonne volée de giflles avec sa grosse main. Deux fois déjà l'excès de son amitié pour moi l'avait fait mettre au cachot, au pain et à l'eau. Quoique nous fussions dans des classes ditrérentes, et que nous ne nous trouvassions ensemble qu'aux heures de récréation, on nous rencontrait toujours prenant part aux mêmes jeux. Jules Davreux aussi était resté notre ami. Les autres nous ai)pelaieiil en riant « le Irèlle à quatre feuilles ».
J'étais donc tout à fait heureux au collège Saint- Paul à Tournai, et les années s'y passaient tran- (juiliement.
.Mon oncle pourvoyait largement à tous mes besoins. Je recevais en si grande abondance jouets, bonbons, livres, argent de poche et tout ce qu'il était permis d'apporter au collège, que j'en réservais ime grande [tartie à des camarades moins favorisés, ou dont les parents étaient moins généreux. On me considérait doncconmie un gardon de famille, et. d.uis ce petit monde, cela est aussi important (|ue dans le i:rand.
J'atteignis ainsi ma seizième année. Je parlais bien le français, el je l'écrivais passablement.
L'année d'après mes éludes étaient si avancées (|ne je pus passer en réthorique latine. C'était le but de mes eiyorts les plus ardents, car j'étiis là sous la direction imun^diate et ({uotidicnne démon protecteur le professeur Charles. Il esl facile de comprendre avec quelle application je Iravailîai pour lui témoigner ma reconnaissance.
Je recevais peu de nouvelles de mon oncle. Il m'était |)ermis de lui écrireàsa fête, el aux (judre j;randes lêlesde lannêe. Il nome rêpondail jam.iis directement; mais il envoyait an supérieur une lettre en quatre lignes, d'où l'on me commnniquiil ces mots :
« Je suis content de mon neveu. Hu'il continue. » > Kt celle lettre était accompagnée d'un beau cadeau
L'ONGl.E JEAN.
pour moi, tel qu'une boite à compas, une montre, un porlecrayon en argent, une boît(> à couleurs, des fruits on des friandises.
Ces présents de l'oncle Jean m'inspiraient une profonde reconnaissance. Mes professeurs ne négligeaient d'ailleurs aucune occasion de me prouver qu'il était de mon devoir d'aimer de tout mon cœur l'homme généreux qui avait pris la place de mes parents, et je n'y manquais point. L'oncle Jean était tout pour moi : je mêlais son nom à toutes mes prières, et j'appelais sur lui toutes les bénédictions du Ciel.
J'étais devenu presque un jeune homme, et je commençais k aspirer après le moment où je pourrais témoigner librement à mon second père tout mon amour et toute ma reconnaissance; cependant je sentais bien que mes études n'étaient pas encore achevées, et, fortifié par l'assurance que dans une couple d'années mon oncle me rappellerait pour demeurer avec lui, je restai au collège sans impatience.
Vers cette époque il se passa dans le monde extérieur des événements qui ne troublèrent pas seulement le repos de nos professeurs, mais qui agitèrent même les esprits des élèves.
Pendant trente ans. depuis l'avènement de Marie- Thérèse une paix générale avait régné sur l'Europe; mais maintenant des idées nouvelles et révolutionnaires surgissaient de toutes parts. Les peuples et les princes semblaient lutter pour bouleverser les bases sur lesquelles le monde reposait depuis des siècles.
Voltaire, que nous considérions comme l'antéchrist en personne, avait, aidé par ses partisans, semé dans toute l'Europe, et jusque sur les trônes, le besoin des changements. Ce n'était pas seulement le peuple de Paris qui se montrait chaque jour plus passionne pour ruiner le vieux monde, notre empereur Joseph II lui-même s'armait de la hache pour saper l'édifice séculaire de nos institutions nationales.
11 supprima les couvents, et subordonna en tout le pouvoir ecclésiastique à sa propre autorité. C'est du moins ce que j'entendais dire alors tous les jours.
Poussés à bout, et encouragés par Vonck et van der Noot, les catholiques des Pays-Bas coururent aux armes, défirent les Autrichiens à Turnhout,et lesrepoussèrentpartout au delà des frontières. Ceci se passait dans les derniers mois de 1780.
Nous eûmes alors, dans notre collège, un jour d'immense joie. Elèves et professeurs s'embrassaient les larmes aux yeux. On nous servit un festin somptueux, et nous chantâmes jusqu'à la nuit en l'honneur de la délivrance du pays.
Mais cet enthousiasme se refroidit bientôt à la
nouvelle que l'empereur d'Autriche, irrité, rassemblait une puissante armée pour écraser la Belgique. Le cri « aux armes! » retenlit dans tout le pays, jusque dans les moindres villages. Les riches abbayes équipèrent des régiments de dragons. Tout le monde, jusqu'aux servantes, donna de l'argent pour acheter des canons, et de toutes les communes, de tous les hameaux du pays, les paysans accouraient dans les villes pour recevoir des armes, et se ranger sous les drapeaux des patriotes. On vit des abbés, l'épée à la main, à la tête de leur régiment, et des prêtres qui portaient le fusil.
Cet incendie finit par se propager dans les collèges. Tous les élèves qui avaient la force de brandir un sabre s'en allèrent à l'armée sous la conduite de leurs professeurs, aux cris de : « En avant, en avant, pour Dieu et pour la patrie ! >> Je vis avec peine disparaître tous mes camarades : Christophe de Beus et Baptiste Mouton me serrèrent dans leurs bras et je leur dis adieu en pleurant. Moi, estropié, je ne pouvais pas les suivre. D'ailleurs, sans la permission de l'oncle Jean, je n'eusse jamais osé, et, je l'avoue, ma nature pacifique me donnait une profonde horreur non seulement des combats sanglants, mais même de la moindre querelle.
Je fus au désespoir lorsque le professeur Charles quitta à son tour le collège pour rejoindre l'armée. Pendant trois jours je restai inconsolable. Je me sentais de nouveau seul, et j'errais dans la cour déserte du collège, pleurant les amis que j'avais perdu?.
J'avais atteint mes vingt et un ans, et j'étais devenu un homme. Ne m'avait-il pas fallu, depuis plusieurs mois, couper avec des ciseaux les poils qui me poussaient au menton? Le temps fixé par mon oncle ne pouvait pas être éloigné.
Tandis que je pensais à cela, sans grand espoir, dans un coin isolé de la cour, le supérieur me fit appeler. Je le trouvai chez lui, tenant un papier.
— Félix Boobeck, me dit-il, j'ai reçu une lettre de votre oncle. Voici ce qu'il m'écrit : « Envoyezmoi mon neveu, mais tâchez de m'annoncer le jour et l'heure de son arrivée dans notre commune. Il ne retournera plus au collège, et demeurera désormais avec moi. Je vuus remercie de vos bons soins. » C'est tout. Vous allez donc partir aprèsdemain malin pour Courtrai par la malle-poste; vous y prendrez la voiture pour Menin...
Je chancelai de surprise et de joie, et voulus courir tout de suite au dortoir pour faire mes malles. Mais le supérieur me prit la main et me dit d'un ton grave :
— Ecoutez avec attention, Félix, j'ai un bon conseil à vous donner : Jusqu'à présent vous avez toujours vécu comme un enfant naïf. C'est nous, vos maîtres, qui avons pensé pour vous et à votre
place, cl vous avons protéjîé contre le mal. Dès a|>rt's-detnain voiisdeveiit'z iiidôpendauf, et par conséquent responsable. 11 vous faudra penser par vousmême et trouver en vous le courage et les Ibrces nécessaires pour ne pa-^ sncconilier dans le combat de la vie. Vous êtes pacifique el confiant. Certes, la douceur est une belle vertu; niais elle ne doit pas ètro poussée au point de favoriser les entreprises des méchants el des éj.'oï.-tes. Vous êtes un j,'arçon de bonne mine; vous possédez rinlelli},'ence el l'instruction; votre oncle est riche, et les ressources matériolles ne vous manquent pas. Vous êtes donc mieux parta},'é que la moyenne. Ayez désormais conscience de votre valeur. N'ayez jamais ni orgueil ni vanité, mais relevez la tête el ne soyez jamais embarrassé ni confus pour faire une chose (|ue votre conscience approuve, (rest ainsi (|ue votre regard restera clair, e'. que vous échapjierez aux pièges semés sous vos pas. Je n'oserais point donner semblable conseil à des esprits plus hardis; mais vous êtes une nature si simple el si humble (jue vous renc(»nlreriez dans le monde beaucoup de dangers el vous auriez beaucoup à soud'rir, si vous ne disiez pas fermement que vous êtes un homme, aussi digne et peut-être plus digne que les autres. Tâchez de bien comprendre cela, Félix, el plus lard vous me serez reconnaissant de vous l'avoir dit.
Je remerciai le supérieur avec effusion, car je sentais ([ii'il avait raison. D'ailleurs j'aimais à entendre répéter iiuo j'étais devenu un homme, et je me promis bien de ne pas l'oublier.
Je courus au dortoir, el je me mis à empiler pêle-mêle mes bardes dans un collre, comme si je devais partir sur l'heure. Puis je les en relirai el recommençai cincj ou six fois, sans trop savoir ce que je faisais.
Mon regard s'arrêta sur la petite f;lace pendneau mur. Je voulus m'assurer si j'avais bien I air d'un homme. Vraiment il v avait des jeunes gens plus laids (|ne moi. .Mes yeux noirs élaienl vifs et brillants. Mon front était large, et, (piand je réfléchissais, il s'y creusait deux rides qui marquaient rintelligence. Mais la teinte délicate de lait el de rose répanflue >ur mes joues, ma petite bouche aux lèvres .rouges et humides, et que je tentais \ainement de rendre sérieuse, me dniuiaieht un air de simplicité tel que je me fâchai contre moimême et me montrai le |)oing dans la glace.
Kn outre, lor.sque je contemplai ma main gauche si vilainement difforme, le rouge de la honte me monta au vidage. Cette difforniilé, ji- ne pouvais pas toujours la tenir cachée; ne ferait-elle pas de moi un objet de dégoût ou d'aversion?
Mais ces tristes pensées se dissipèrent bimlôl cl je me livrai sans préoccupation â la joie d'être libre
et de voir le monde. Quel bonheur! j'allais voir l'oncle Jean, demeurer chez lui, je pourrais l'aimer et l'honorer comme mon second père, le payer de ses bienfaits par mes bons soins et ma leconnaissance, être la consolation de ses vieux jours, el ne plus le (juitter!
Deux jours plus tard, à sept heures du matin, la malle-poste m'emportait hors des mui-s de Tournai.
Ah ! (jue la liberté est pour l'homme un bien précieux! Je m'étais figuré qu'il ne pouvait pas y avoir de plus grand bonheur que de passer sa vie en paix et sans soucis, entre des amis el des protecteurs, comme j'avais passé huit ans au collège Saint-Paul; mais à présent je riais de ma simplicité. Je n'avais été en somme (|u'un oiseau prisonnier dans une cage doiée el toujours fournie de graines.
0 le vaste monde, la belle natuie sans limites où je pouvais maintenant courir en pleine liberté!
Nous étions en avril, el le premier soleil du printemps versait sur les champs sa féconde lumière. Les arbres n'avaient pas encore de feuilles, ma's les grains sortaient de terre et étendaient partout leur immense lapis vert. Quel(|nes buissons se paraient de leur première verdure, el les marguerites étoilaient de leurs corolles d'argent le vert des prairies mêlées à l'or des dents-de-louj). Le ciel était bleu, la lumière douce el dorée.
Nous traversions la belle vallée de l'Escaut, bordée à droite de hautes collines au-dessus desquelles le mont Sainl-Aubert el la nnmlagne de l'Ermite m'apparaissaient comme deux géants.
Je ne jiouvais rassasier mes yeux. N'élais-je pas devenu un homme? Une partie de cette émouvante et belle nature ne m'appartenail-elle pas légitimement?
J'étais tellement absorbé dans cette comtemplalion el dans ces réflexions, que je ne faisais aucune attention à ce qui se disait autour de moi dans celte étroite malle-poste, quoiqu'on y fil un bruit assourdissant.
Noua étions six dans la rotonde : mes compagnons de voyage étaient deux femmes, un enfant, et deux volontaires patriotes, l'un de mon âge,, l'autre dune (piaranlaine d'années. Tous deux étaient porteurs d'un fusil. Leurs vêtements me paraissaient riclx's. Ils portaient un chapeau retroussé avec un panache et une grande cocarde une tnni(|ue ornée de galons en biais, une culotte courte, de grandes gnéires de cuir, de larges buffletcries croisées sur la poitrine, et un sabre au côté. Tcnit cela était r(»uge, jaune, verl, bleu, el do nuances si vives que l'œil en était ébloui.
I/ONCLE JEAN
En pleia marché... (Page 19.)
C'étaient ces deux patriotes qui faisaient tant de bruit. Avaient-ils bu un verre de trop avec des amis, où était-ce par enthousiasme national qu'ils se vantaient si haut des exploits qu'ils allaient accomplir? Aies en croire, les soldats autrichiens n'étaient que les lâches mercenaires d'un tyran. Au premier aspect de l'armée belge ils allaient fuir comme des lièvres. Notre jeune volontaire en avait, à l'entendre, enfilé une dizaine à la pointe de sa baïonnette, et son vieux compagnon, ne voulant pas rester en arrière, en avait assommé une douzaine avec la crosse de son fusil.
Les femmes riaient. Elles ne paraissaient pas douter que la guerre qui allait commencer, — puisque l'armée autrichienne approchait de nos frontières, — ne se terminât de la façon que les patriotes prédisaient avec une conviction si profonde. De temps en temps on me demandait mon sentiment là-dessus; et n'en sachant pas plus, je
leur donnais raison. J'essayai même de leur démontrer que tout se passerait comme à Turnhout, où les patriotes avaient, en si peu de temps, vaincu et mis les Autrichiens en déroute.
Comme je flattais l'amour-propre de mes comgnons, ils trouvaient que j'étais plein d'esprit et d'éloquence, et leurs louanges exagérées gonflaient mon cœur de plaisir. J'étais bien positivement un homme. Personne ne semblait remarquer mon extrême jeunesse. On ne m'adressait pas la parole sans m'appeler « monsieur ». Je cachais mon moignon, et n'avais pas à rougir de mon infirmité. J'étais donc de fort bonne humeur, et je causais poliment, mais sans embarras, avec mes compapagnons de voyage.
Dans tous les villages que nous traversions-, nous entendions battre le tambour ou sonner le clairon. Partout, le long de la chaussée, nous rencontrions de petites bandes de volontaires,
L'ONCl.K JEAN.
en costumes bariol«*s, se dirigeant vers Courtrai, ou Tournai, et nirinc des compagnies entières avec rcliMidard de Iliabant, précédées de lilVes et de tambours. On eùl dit (|ue loul le pays s'était levé pour courir aux frontières; et je pris pitié de ces pauvres solilats aulriciiicns que j'entendais éventrer, fusiller et massacrer par milliers non seulement dans la malle-poste, mais dans tous les villages où nous nous arrêtions.
C'est ainsi ([ue nous atteignîmes Courtrai.
Comme j'avais à y attendre une lieurc l'arrivée de la voiture pour Menin, je me rendis sur la Crand'l'lace où j'avais, en passant, remarqué un grand concours de monde.
Quel étrange et élonnaiil S|)ectaclc s'offrit à mes regards! De tous les côté de la place jusqu'à l'église Saint-.Martin, on voyait s'cxeicer des troupes de patriotes. Les chefs à cheval ou à pied, le plumet au chapeau et l'épée à la main, allaient et venaieiil en donnant leurs ordres. Ici marchait une compagnie précédée de tambours; là trottaient, sur de lourds chevaux de labour qu'ils s'efforçaient de faire manoMivrer, une trentaine de paysans encore sans armes; |)lus loin des bandes d'enfants coillés de claiiues en papier et armés di' sabres de bois singeaient leurs parents ou leurs frères. El au milieu de tout cela grouillait tout un monde de bourgeois surexcités. Je femmes et de jeunes filles, la cocarde brabançonne au bonnel ou au chapeau, gesticulant, criant, chantant et faisant un tinlamane à vous faire perdre la tête.
Les chants patriotiques me remuaient profondément, et l'enthousiasme général me gagnait. Avec quel bonheur j'aurais revêtu l'uniforme militaire et versé mon sang pour la patrie ! .Mais n'ayant qu'une main valide, je n'étais i)as apte à porter le fusil, et d'ailleurs, d'autres devoirs ne m'appelaient-ils |)as? Ne devais-je pas désormais me consairer tout entier au bonheur de l'oncle Jean?
Je faisais ce> réllexions lors(|u'nne nuée denfants conduits par quebines hommes d'âge, déboucha d'une rue latérale. Des centaines de petits garçons traînaient un canon auquel ils étaient attelés par des cordes rouges et jaunes. Ce canon, les écoliers de Courtrai lavaient acheté avec leurs épargnes et ils venaient olfrir leur présent, orné de (leurs et de feuillage, aux chefs des volontaires, défenseurs de la patrie.
Mais en «e moment je vis la malle-posie pour Menin tout attelée, et il me fallut, pour y prendre place, quitter cet émouvant spectacle.
Nf)us entendions encore les cris des patriotes lorsque nous étions déjà sortis des murs de Courtrai, et mes compagnons de voyage ne cessèrent pas, jusqu'à .Mtnin, de se réjouir avec enthou-
siasme de l'inlaillible écrasement de l'armée autrichienne.
11 était midi lorsque nous descendîmes à Menin, et la voiture s'y arrêta une bonne heure, pour laisser aux voyageurs le temj)S de dîner.
\ peine eut-on apporté le dernier service de la table d'hôte que le cocher vint m'appeler pour monter dans la voiture d'Vpres qui, en ellet, partit immédiatement.
.le n'avais plus (ju'un seul compagnon dans la rotonde : un paysan (jui avait l'air aisé, et paraissait louchei- à la cinquantaine. Il sortait sans doute de lable comme moi, car il s'enfonça dans \n\ coin pour dormir. .Mais après (juehiues elTorts infructueux pour se mettre à son aise, il y renonça et me demanda :
— Monsieur va à Vpres?
— l'as si loin, fermier, je vais à Visseghem.
— Alors nous descendrons ensemble. J'habite Visseghem ; du moins ma ferme est située au hameau du l'ré, qui en dépend. .Mjnsieur voyage-til aussi pour « le initiioliiiiie :' » Il n'y a plus rien à faire chez nous : presque tous les garçot)s sont |)artis pour l'armée.
— Non, fernner, j'ai à Visseghem un vieil oncle...
— Un vieil oncle? serait-ce par iiasard .M. Roobeck ?
— Précisément, vous le connaissez?
— Si je le connais ! Qui ne connaît pas Jean IJoobeclv? Vous allez le voir?
— Je crois que je demeurerai désormais chez lui.
— Vous allez demeurer avec lui ? mnrmnra-t-il en secouant la léte avec un sourire singulier.
— Eh bien, qu'y a-t-il détonnant à cela?
— Rien, monsieur. Avez-vous déjà rendu visite à votre oncle |)récédemment ? non ? Alors vous m'en direz des nouvelles dans quelques jours.
— Vous parlez par énigmes, fermier. Mon oncle n'est-il pas un homme comme un autre?
— .Non, pas du tout, monsieur. Votre oncle ne ressemble à personne.
— On n'a pourtant pas de mal à dire de lui, je suppose? «lemandai-Je à demi eIVrayé.
— Du mal .'ras beaucoup de bien toujours. C'est un drôle d'homme, indéchilTrable, dont persoime m; comprend les manières ni la conduite. Il n'est jamais d'accord sur lien avec per.>>oime. Rien ne va à son gré; c'est un vrai porc-épic; mais en même temps il donne de l'argent à tous ceux qu'il a l'air de haïr, et pour toutes les choses qu'il désippionve 0 1 (|uil blâme. C'est une énigme vivanle rpie votre oncle.
— Mais, objectai-je, s'il fait du bien à .<es en-
L'O-NCLE JEAN.
neniis, ii'esl-ce pas la preuve d'une générosité particulière!
— On pourrait l'envisager ainsi, nnonsieur, s'il ne faisait pas de mal à ses amis. Vous me regardez avec clonnement? Ce que je vous dis est pourtant la vérité. 11 y a quatre ans, j'avais parlé durement en public à M. Uoobeck, et blâmé vivement sa conduile en certaines choses. Une querelle s'éleva entre nous, et nous en vînmes au point de nous menacer avec nos b;\tons, si bien qu'il fallut nous séparer. Que fit votre oncle? Il me loua, pour un fermage modique, di\ bonniers d'excellente terre. Lorsque je m'aperçus, au bout de trois ans, que ces terres étaient pour moi une source de profits, je crus de mon devoir d'aller remercier votre oncle. Je lui exprimai ma sincère reconnaissance et l'assurai que je resterais dorénavant son fidèle ami et son dévoué serviteur... Savez-vous ce qui s'ensuivit? 11 m'accueillit comme un chien enragé, et me reprit les dix bonniers de terre! Je me suis dit souvent que c'est une chose étrange qu'un homme qui hait ses amis et aime ses ennemis ; mais maintenant j'ai acquis la conviction que Jean Roobeck n'a jamais aimé que lui-même, et qu'en donnant son argent il n'a qu'un but: satisfaire son orgueil et ses fantaisies.
lime semblait clair que l'amour-propre blessé du fermier lui inspirait de la rancune contre mon oncle, et qu'il ne fallait, par conséquent, ajouter aucune foi à ses accusations. Peut-être n'y avait-il rien de vrai dans tout ce qu'il m'avait dit.
Je l'aurais volontiers amené sur un aulre sujet.
— Pour donner ainsi tant d'argent à droite et à gauche, mon oncle doit être très riche, murmuraije en guise d'aparté.
— Riche?Sans doute qu'il est riche !I1 possède un tas de fermes, de maisons et de terres, et il doit avoir un trésor d'argent comptant, car sa caisse paraît inépuisable.
— Mais puisqu'il distribue tant d'argent, vous ne pouvez méconnaître qu'au fond il a le cœur généreux, fermier?
— Généreux?Dieu le sait; répondit-il enlevant les épaules. Vous pourrez en parler dans quelques jours, monsieur. Pour moi l'explication est dans le proverbe : ce qui vient de la llùte retourne au tambour.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que votre oncle a gagné son argent aussi facilement qu'il le dépense aujourd'hui. S'il avait dû, pour le ramasser sou à sou, pioche.' au jour le jour, il ne le ferait pas sauter si étourdiment. En tout cas, il n'a pas d'enfants, n'est-ce pas, et comme il vit seul et retiré, il lui reste assez de revenus de trop pour satisfaire toutes ses fantaisies sans écorner son capital.
Je me tus un moment pour réfléchir. Ce que disait mon compagnon de voyage m'étonnaitau j.lus haut point. Mais les particularités qu'il semblait me cacher m'inquiétaient encore davantage.
— Et comment mon oncle a-t-il gagné sa fortune? demandais-je.
— Ne le savez-vous pas, monsieur.
— Non.
— Tout le monde le sait pourtant.
— Oui, mais moi pas.
— Alors je vais vous le dire. Jean Roobeck a été soldat, vous savez cela probablement?
— En effet.
— Eh bien, lorsqu'il est revenu du service, il est resté fraudeur. Comprenez-vous?
— Non.
— C'est-à-dire qu'il faisait la contrebandedes marchandises prohibées, tant de France en Belgique que de Belgique en France.
— Mon oncle a fait cela?
— Oui, pendant de longues années. Et si ce n'est pas au service qu'il a gagné son rhumatisme, c'est assurément à ce rude métier qu'il l'a attrapé, car le fraudeur travaille la nuit, par les plus mauvais temps, malgré le froid, la neige ou la pluie... Cependant Jean Roobeck ne pouvait pas gagner beaucoup d'argent de cette façon-là. C'était un homme fort et résolu ; il devint le chef d'une bande. Plus tard, lorsqu'il eut amassé quelques ressources, il ouvrit une boutique à Ronsbrugge ou du moins de ce côté de nos frontières, et cette boutique lui servit d'entrepôt pour les marchandises introduites en fraude, ou destinées à l'être sur le territoire français. 11 avait alors plusieurs bandes de fraudeurs à son service. C'est ainsi que l'argent afflua dans ses cofl'res; et bientôt il en eut assez pour venir demeurer à Visseghem et s'y reposer. Comprenez-vous maintenant pourquoi votre oncle ne paraît pas connaître la valeur de l'argent?
— Ah ! il serait cruel de me tromper ! soupiraije avec un véritable chagrin. Vos paroles me font peur.
— Pourquoi? Cela ne doit pas vous efl'rayer. Il y a sur nos frontières tant de fortunes qui n'ont pas d'autre origine. On ne le cache même pas.
Je me tus et baissai la léle. Il me peinait de penser que l'oncle Jean, l'homme que je devais et voulais aimer comme un bienfaiteur, avait exercé un métier si étrange et si douteux. Je ne savais pas bien jusqu'à quel point un pareil moyen de gagner de l'argent était coupable ou malhonnête, mais ma conscience me disait du moins qu'il y avait des voies plus nettes pour faire fortune.
De peur que mon compagnon ne me racontât-
L'ONCLE JEAN
sur le compte de mon oncle des choses encore moins agréables, j'avais fernïé les jeux et leij,'nais (le dormir, mais je pensais à ce (|ue je venais d'appreiidre. A la lin j'en vins ù celle conclusion (|u'il iw m'appartenait pas de rechercher et de juger ce (jue mon oncle pouvait avoir fait autrefois. Il s'étail com|)orlé envers moi comme un second père, mes parents l'avaient aimé el honoré, et tlepuis mon enfance j'avais profité de ses bienfaits. Mon devoir était donc d'oublier ce <|iie ce fermier m'avait dit, et je me promis de ne pas en aimer moins cet oncle que la reconnaissance et la nature même me commandaient de chérir.
Je continuais à rélléchir les yeux fermés, lors- (jue mon compagnon me fraj)pa sur l'épaule, en criant :
— Hé ! monsieur, éveillez-vous. Nous approchons. Nous descendons ici. Encore une demilieue à pied, et nous voilà à Visseirhem.
La voiture s'arrêta devant une auberge le long di' la roule; on descendit ma malle, et le fermier m'aida à la porter dans la maison, d'où on l'apporterait le jour même chez mon oncle.
Je me rendis à Vissegliem un sac de niiil à la main en compagnie du fermier.
Nous fimes quelques centaines de pas, puis, à un carrefour il me montra une enseigne sur laquelle rayonnait un magnilique soleil.
— Il y a là d'excellente bière de la brasserie de Frans Cools, dit-il. Je vous invile à en boire une pinte.
Je refusai. J'avais déjà laissé mon verre plein à l'auberge.
— Je vous remercie cordialement; vous comprenez bien que j'ai liàlf d'arriver chez mon oncle?
— Hâte ! répondit- il en ricanant. Soyez tranquille, vous y arriverez toujour> assez l«*>t. .Mais c'est égal, je vous accompagnerai jusqu'à un cabaret à cinq ou six minutes d'ici. Je dois y entrer absolument pour causer avec le cabarelier de la \eule d'une vache... Tenez, cela loinbe bien; vjoici \<nir Corneille Sauleriot, le domesti(|uc et le jardinier de votre oncle. C esl un malin, il n'y a pas grand'chose à tirer de lui; mais il n'y a pire eau (|ue l'eau qui dort.
L'homnie (pi'il un- monirail parai>sail âgé de soixante ans, il avait les jambes arquées, le dos voûté, et une épaule beaucoup plus haute i\\u' l'autre. Lorsqu'il lut plu> près je pus di^tinguer son visage ou se lisait l'épuisemenl. Ses joues étaient pâles et creuses, ses lèvres pendantes;
sous ses épais sourcils brillaidnt de petits yeux (jui semblaient n'avoir rien perdu de leur éclat.
Il me regarda avec méliaiice. Son examen me fut sans doute favorable, car il vint à moi en souriani, ùla son bonnet, et demanda :
— Est-ce monsieur Félix Roobeck que j'ai l'honneur de saluer?
— Oui, mon ami, c'est moi, répondis-je.
Il prit mon sac, et nous continuâmes à marcher.
— Et comment se porle mon oncle? deinandai-je.
— Bien, monsieur; c'est-à-dire aussi bien que possible.
— Il iii'alleiui?
— NaturellemenI, monsieur, puiscju'il m'envoie vous chercher.
— Il n'est pas malade, du moins, mon bon oncle?
— Malade? Non, pas malade-
— Dieu soit loué, il esl bien portanl.
— Bien porlaiil? ;Non, pas ijien portant.
— Allons, monsieur, laissez-le en paix! dit le feimier en riant. Corneille Sauteriot esl comme un tonneau vide. Frajtpez dessus tant que vous voudrez, il résonnera; mais il ne rendra (jn'nu son creux.
— Je suis un tonneau qui ne se laisse pas mettre en perce pai' tout le monde, grommela le domesli(iue. C'est pour cela (jue vous m'en voulez, M. Beks, mais cela ne sert de rien. Le robinet reste fermé.
Nous fûmes rejoints par deux ou trois paysans, dont l'arrivée nous fit taire. Mon premier guide entra avec ses nouveaux compagnons dans le cabarel dont il m'axait parlé, et je restai seul avec le domestique.
Nous fimes quelques pas en silence. Je croyais que le vieillard était peu communicatif, et pensais à ce que je jiourrais lui dire j)onr le faire parler, lorsqu'il se plaça à côir de moi el prit lui-même la parole.
— Monsieur Félix, dit-il, n'esl-il pas vrai que le fermier lleks vous a dit du mal de votre oncle?
— Beaucoup de mal. Comment pouvez-vous le savoir?
— C'est sou habitude. Il a une grosse rancune contre M. Iloobeck : un diirérend au sujet de quelques bonniers de terre. Il tâche de noicir partout votre oncle.
— Je ne puis doue pas ajouter foi à ses paroles?
— l'n ennemi dil-il jamais la vérité, monsieur? J'éprouvai un véritable soulagement. Dieu
merci, ma frayeur, mon angoisse n'étaient pas fondées; mon bon oncle avait éii- calomnié par un homme (|ue la liaine poussait à l'accuser faussement.
L'ONCLE JEAN
— Je le pensais bien, m'écriai-je joyeusement. Ce qu'il me disait de la façon dont mon oncle aurait gagné sa fortune...
— Quoi! Il vous a parlé de cela? La mauvaise langue!
— N'est-ce pas, mon ami, ce sont des mensonges ! Mon oncle a honnêtement gagné sa fortune dans le commerce?
— Oui, monsieur, honnêtement, aussi vrai que Corneille Sauteriot marche droit dans ses souliers.
A ces derniers mots, il secoua la tête d'un air singulier, et un sourire convulsif contracta ses traits; mais cela ne dura qu'une seconde. Le pauvre homme souffrait sans doute d'un tic nerveux.
— Le. fermier a essayé de me faire croire que mon oncle est un homme brutal. Cela me faisait de la peine de l'entendre parler ainsi, et je ne pouvais pas le croire, moi qui pendant toute ma vie ai joui de ses bienfaits.
— Ce pauvre M. Roobeck souffre fort de son ancien rhumatisme et de sa goutte, répondit le domestique. Il est souvent malade, et par conséquent impatient. M. Beks en tire argument pour le traiter partout de porc-épic. Mais je vous l'assure, monsieur, au fond votre oncle est un excellent cœur.
— Merci, mon ami, je suis heureux d'apprendre que le fermier a voulu me tromper.
— Mais vous comprenez bien que votre oncle ne peut pas être un méchant homme, dit le domestique, puisqu'il se laisse dominer comme un enfant par une faible femme, par" une jeune fille.
— Par une femme! Par une jeune fille! répétaije avec surprise. De qui parlez-vous?
— De votre cousine Marguerite, monsieur. Ne la connaissez-vous pas?
— Une cousine! Il y a une cousine auprès de mon oncle?
— Ne vous a-t-il jamais parlé d'elle dans ses lettres?
— Jamais! Depuis quand est-elle auprès de lui?
— Je vais vous le dire. J'habite, avec ma sœur percluse, la maisonnette de jardinier au bout du jardin; mais je couchais dans un cabinet à côté de la chambre de M. Roobeck pour être prêta le soigner à toute heure de la nuit. Avant l'arrivée de mademoiselle Marguerite nous avions une servante pour faire le gros ouvrage en bas. Mais j'étais le valet de chambre; M. Roobeck ne voulait être servi et soigné que par moi. Ce n'était pas toujours un service facile, mais je m'en acquittais avec dévouement et gratitude. Il y a environ trois ans, M. Roobeck souffrit si cruellement de la goutte que pendant dix semaines il ne put pas descendre. Il était naturellement un peu impatient. Notre servante.
qui était assez volontaire, ne voulut pas souffrir ses observations, et nous quitta. Une seconde resta une semaine, et ne put s'habituer. Elle suivit la première. Il en vint une troisième, puis une quatrième, toutes y renoncèrent au bout de quelques jours, et je restai ainsi tout seul avec mon maître malade. Le pis, c'est que nous ne pouvions plus trouver une autre servante, même avec des gages doubles. Ma sœur est infirme et ne peut pas monter un escalier. Notre situation était pénible. Durant huit jours il nous fallut préparer les repas de monsieur dans notre maisonnette, et nous n'y connaissions rien. Et pendant ce temps-là votre oncle manquait des soins nécessaires. Au moment où notre détresse devenait insupportable, nous vîmes tout à coup apparaître un ange... oui, un ange...
Ici il fut pris d'un tressaillement nerveux si violent qu'il fut obligé de s'interrompre. Le même sourire singulier contracta sa bouche; mais il ne tarda pas à continuer :
— Oui, un ange, aussi vrai que Corneille Sauteriot marche droit dans ses souliers. Cet ange, ce fut Marguerite Rydams, votre cousine, la fille d'une sœur de la défunte femme de votre oncle. Elle avait été, disait-elle, obligée de faire le voyage de Gand à Menin, pour porter quelque argent à son frère qui est soldat. Elle ne voulait pas perdre cette occasion de rendre visite à son oncle et de s'informer de sa santé. M. Roobeck m'avait défendu de laisser jamais un de ses parents s'approcher de lui. Je fis part de cette défense à sa nièce. Cela l'attrista si fort, elle me parut si naïve, si douce, si désintéressée que j'en fus ému. De plus, lorsque je me plaignis des difficultés de notre situation, elle offrit de nous aider et de faire tout l'ouvrage jusqu'à ce que nous eussions une bonne servante. Elle savait la cuisine, et tout ce qui constitue la conduite d'un ménage. C'était par pur dévouement, et par amitié pour son pauvre oncle qu'elle faisait cette offre. Elle ne voulait pas un sou de gage... Je me laissai convaincre, et au risque de fâcher M. Roobeck, je montai pour lui annoncer la visiteuse. Il se mit en fureur, en effet, parce que je n'avais pas mis immédiatement cette effrontée à la porte. Mais, sur mes instances, il consentit à la recevoir un moment, pour lui ùter en même temps, comme il disait, l'envie de revenir l'ennuyer de sa présence... J'introduisis la nièce et m'éloignai. J'entendais d'en bas retentir la voix courroucée de votre oncle. Il parla longtemps et vivement; je prévoyais que sa nièce allait redescendre tout de suite, effrayée et tout en larmes; mais j'entendis avec surprise qu'elle répondait à votre oncle sur un ton non moins vif, et qu'à la fin elle paraissait avoir le dessus. Je percevais bien le bruit de leurs voix, mais je ne distinguais pas ce qu'ils disaient.
IS