‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 111 sur 115 · I.E GANT l'EUDU · texte numérisé non relu

I.E GANT l'EUDU

tenait à leurs ordres pour les mener voir le Staubbacli.

Ils marchèrent pendant quelque temps cnlre des petites maisons de paysans, sur le bord d'une vallée étroite qui, par un temps clair, devait être extrêmement pittoresque. Mais en ce moment elle était cachée en grande partie, sous un brouillard gris, car la lumière du soleil, la vie et l'àme de la nature, était absente.

Tout à coup, et sans s'y être attendus, ils aperçurent le Staubbach, dont leur Baedeker parlait comme il'uiie des merveilles de la Suisse. Il ne fit cependant pas une grande impression sur eux, et ils se regardèrent pour se demander :

— N'est-ce que cela?

Le cocher, qui lut celte déception sur leur visage, leur donna l'explication suivante :

— Oui, messieurs, la journée est très défavorable pour visiter le Staubbach. Remarquez que le roc monte d'aplomb et même qu'il surplombe. Le ruisseau qui tombe de là-haut a une chute de neuf cent clufiuante pieds, et vous pouvez dire que vous contemplez probablement la plus haute cascade du monde. Mais sans soleil rien n'est beau. Venez ici dans la matinée d'un beau jour, et vous verrez toutes les couleurs de l'arc-en-ciel se refléter dans l'écharpe d'argent de la rivière. S'il l'ait du vent, le ruisseau flutle deçà et delà, le long du rocher, comme un immense ruban de soie, ou bien il se recourbe comme un serpent, ou bien encore se balance dans les airs et se résout en poussière avant de toucher le sol, en arrosant les terres voisines d'une pluie de gouttes élincelantes.

Les Flamands demeurèrent pendant quelque temps devant celte chute d'eau de près de mille pieds de hauteur. S'ils ne la trouvèrent ni large, ni torrentueuse, ils jugèrent du moins que le point de vue dont ils jouissaient en cet endroit était assez beau et assez extraordinaire pour les payer de leur petite excursion à Lauterbrunnen.

A leur retour à l'hôtel, un petit garçon vint à leur rencontre avec un canon affûté sur un morceau de bois. Il posa le canon à terre et y mit le feu à une dizaine de pas de distance des voyageurs.

La détonation rebondit contre la muraille de rochers et de là contre les montagnes du côté opposé, dont chaque anfractuosité, chaque pli, chaque goulTre renvoya un écho distinct. On eût cru entendre cent coups de canon se succédant sans intervalle, jusqu'à ce que le dernier écho s'éteignit en grondant dans les profondeurs lointaines de la vallée.

— Donnez quelques batz à ce gauiin, messieurs, c'est son gagne-pain, murmura le cocher.

A peine avaient-ils dépassé de quelques pas le

pelit canonnier, (ju'un autre enfant sortit d'une hutte avec une marmotte dans ses bras.

Us regardèrent un instant ce petit animal, dont la furme ressemble à celle d'un lièvre en raccourci, avec des pattes dont il se sert comme de mains. — On le trouve, leur dit le cocher, sur les hautes montagnes neigeuses.

Cela leur coûta encore quelques sous. Ils avaient encore la main à la poche, lorsqu'une petite fille vint leur offrir une espèce de petite fleur blanche qui, d'après le guide, croissait sur les hauteurs les plus inaccessibles des Alpes, ce qui fait qu'on la considère comme une rareté, car il faut s'exposer à se rompre le cou pour aller la cueillir.

— On m'avait dit, mon brave homme, qu'il n'y avait pas de mendiants en Suisse, observa Max.

— En effet, messieurs, ce ne sont pas des mendiants, répondit le cocher. Partout sur votre route, vous rencontrez des petits garçons et des petites filles, et même des hommes qui soufflent dans le cor des Alpes, vous offrant des fleurs ou des fruits, vous montrant des marmottes ou des chamois; mais si vous passez sans rien leur donner, il arrivera rarement que l'on vous demande quelque chose. Et d'ailleurs, qu'importe à messieurs les voyageurs de donner quelques batz (centimes) aux pauvres gens?

Ils atteignirent l'hôtel et entrèrent. Le repas était servi, et comme il n'y avait ce jour-là, à cause du temps peu favorable, que cinq ou six voyageurs à Lauterbrunnen, on avait attendu nos deux amis pour se mettre à table.

Une grosse heure plus tard, Max Rapelings et Herman Van Borgstal étaient assis de nouveau dans leur voiture pour retourner à Zneilulschinen, où commence le chemin qui conduit à Grindewalh.

Le temps paraissait s'améliorer; l'étroite vallée était beaucoup plus claire et le brouillard était remonté le long des montagnes.

Ce qui depuis un instant attirait leur attention était un spectacle étonnant pour les habitants d'un pays de plaines.

Ils voyaient çà et là, contre les hautes croupes des montagnes, dans les crevasses, et même entre les arbres, un petit flocon de fumée s'élever comme une plume, si mince, si léger, que lorsque Max le remarqua pour la première lois, il s'écria :

— On dirait, sur ma parole, que ce pic là-bas fume sa pipe.

Mais le petit flocon de fumée s'étendit peu à peu et devint une épaisse et forte vapeur, puis, comme s'il était animé d'une vie mystérieuse, il se mit à rouler le long des pentes, à grimper ou à descendre, et à se transformer de mille façons, et enfin, comme un vrai nuage, il monta vers le ciel.

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où, dissipé par une cause invisille, il disparut dans l'air, sans laisser derrière lui aucune trace de son existence.

Ils reiiiar(|UtMt'nt bionlùt le inome phénomène en vin,i:lenilroits dillérents, et, comme ce sinj^ulier spectacle leur arrachait des cris de surprise, le cocher ii'ur dit :

— tle (|ue vous voyez, messieurs, est l'effet dti soleil et de la chaleur sur les hrouillards. Voilà que tout s'anime; peut-être fera-t-il In-s beau demain.

— Et pas aujourd'hui? demanda llerman.

— Aujourd'hui vous [lounez bien, de temps en temps, apercevoir le soleil à travers une déchirure des nua^'es, du moins pendant une couple d'heures; mais plus tard, dans la soirée, quand l'air se rafraîchira, vous verrez descendre sur les vallées le même manteau de brouillard.

Le cocher se retourna vers son cheval.

— Une leçon de météorologie comme celle que nous recevons ici, dit Max à son compagnon, aucun professeur de physique ne pourrait nous la donner. Des nuages naissent et disparaissent sous nos yeux, comme si nous avions payé pour découvrir les secrets de leur formalion.

— C'est vrai, répondit llerman. Vois-en un làbas qui se remue et se recourbe comme un serpent... Voilà (ju'il disparaît tout à coup; où est-il passé ?

— Je le comprends bien. Là-bas, dans le ciel, nous voyons des nuages. Qu'est-ce que c'est que ces nuages? De l'humidité, *de la vapeur d'ean, n'est-ce pas? Ici, dans la vallée, il fait naturellement très humide à la suite de la pluie d'hier, nous le sentons bien; mais les brouillards y sont invisibles pour nous, parce que la chaleur de la terre les désagrège et leur fait perdre leur densité. Le jeu des nuages qui nous étonne n'est qu'un effet de la chaleur et du fnud. Un courant d'air froid traverse-t-il les brouillards suspendus, ils se resserrent sur son passage et deviennent visibles pour nous sous la forme de nuages; survient-il ensuite un courant d'air plus chaud qui les touche, ils redefiennent invisibles en se dilatant, .le crois que le soleil doit luire derrière les montagnes qui nous entourent, ne fût-ce que par intervalles. Sa chaleur produit dans l'air le brouillard qui se meut sans que nous puissions nous en apercevoir... Vois, vois... que le disais-jc? Là-bas, an bout de ces étroites chaînes de montagnes, la vallée est inondée d'un rayon de soleil brillant. Chapeau bas, salut à sa douce lumière, le grand peintre est là.

— Ah ! cela fait rlu bien au cdMir, dit llerman. Dans cette lumière gri>e, dans le ciel nébuleux, on gagnerait l<; mal du pays.

— Arrêtez, s'il vous plaît, cocher, cria Max un peu plus loin. Vous allez retourner à Interiaken, nous descendrons ici pour marcher à pied. C'est un ma;:nillque paysage.

— Ne vous l'ai-je pas toujours dit, messieurs? En fait de paysages et de vues pour les peintres, on ne trouve |)roi»ablement rien de plus beau dans toute la Sui>se. N'oubliez |)as que vous devez [>a*>ser là-bas sur le pont en bois. Vous ne pouvez pas manquer la route <iui conduit à Grindelwald... Adieu, messieurs, je vous remercie et vous souhaite un bon voyage.

Les Flamands étaient là debout, leur alpenstock dans une main et un petit paquet bouclé dans l'autre.

Il semblait à .Max Hapelings que de ce moment seulement commençait son voyage en Suisse, et vraiinent il ne se trompait pas. Vax chemin de fer, en bateau à vapeur, en voiture, ce n'est pas voyager; mais seuls et libres, sans guides, loin de tous regards étrangers, marcher au milieu de la nature primitive, s'arrêter, ramasser des pierres, cueillir des fleurs, s'asseoir, se relever et raisonner de ce qu'on voit, causer et rire, c'est là voyager, c'est là vivre !

A peine avaient-ils marché |)endant dix minutes, avec de longs temps d'arrêt et en regardant de tous côtés, qu'ils arrivèrent à un endroit tellement pittoresque que, d'un mouvement simultané, ils levèrent les bras au ciel dans un transport d'admiration.

Ils n'étaient pas loin d'un rocher dont leur regard ne pouvait mesurer la hauteur sans leur donner le vertige. Par une étroite déchirure de cette montagne tombait une cascade qui brillait sous les rayons du soleil comme si une source de vif-argent s'échappait là du sein de la terre.

Le cours d'eau, avant d'atteindre le pied du rocher, coulait avec un doux murmure entre des blocs de marbre veiné, parmi lesfjuels il y en avait beaucoup que le temps avait tapissés de mousse. Un peu au delà de cette source pittoresque, la montagne était couverte de plantations de toute espèce croissant en amphithéâtre, d'arbres, de fleurs et d'arbustes qui, étages à des hauteurs énormes les uns au-dessus des autres, avaient l'air d'rtre jieints sur le roc, car il était incompréhensible ({u'ils pussent y pousser des racines.

Cependant ce n'était pas ce spectacle qui avait rempli les voyageurs d'admiralioii. Le jet d'eau, en reloinbanl, répandait, d'après la directidu du vent, une poussière d'eau qui, aidée par les rayons du soleil, développait à cet endroit une étonnante force de végétalion. Dans le voisinage du ruisseau murmurant et jusqu'à une certaine distance, tout était si vert, et d'un vert si tendre, si frais et si pur,

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qu'on ne pouvait rassasier ses yeux de la vue de celle riante couleur. Çà et là, sur un tapis du plus tin gazon, gisaient des blocs de rochers détachés des lianes de la monlagne; mais la vitalité de celte nature était si puissante que, môme sur ces rochers, les plantes et les arbres les plus divers déployaient leur feuillage éclatant, comme si cet air humide suffisait seul à les alimenter.

— Quel paradis! s'écria Herman. On nous a parlé dans notre enfance de jardins enchantés : l'imagination des poètes n'atteint cependant pas ce que nous voyons ici. Viens, Max, asseyons-nous un peu auprès de cette eau babillarde.

— J'allais justement te le proposer, dit le jeune docteur, gravons cette belle nature dans notre esprit d'une façon ineffaçable.

Ils traversèrent le gazon et s'assirent au bord du ruisseau, sur une grosse pierre que la mousse avait garnie d'un moelleux coussin vert. Tous deux regardèrent un instant le bouillonnement de l'eau dans les petits golfes ; mais Max ne pouvait se taire.

— Eh bien! Ilerman, dit-il, causons un peu. Une émotion que l'on communique aux autres devient plus vive et s'imprime plus profondément dans la mémoire.

— Non, Max, je t'en prie, ne trouble pas le plaisir tranquille qui déborde dans mon àme. Il me semble que je resterais assis là pendant une année entière. La vie en ce lieu ne peut être qu'un long et doux rêve.

— Eh bien! reste; moi, quand je suis ému, il faut que je me remue; je vais me promener un peu dans ce jardin céleste.

En achevant ces mots, Max s'éloigna lentement pas à pas, tantôt grattant la roche avec la pointe de son couteau, tantôt cueillant une fleur sur sa tige, plus loin ramassant quelques pierres de couleur. Comme il retournait au ruisseau, il remarqua de loin uii objet jaune qui se détachait en clair sur le gazon ; croyant trouver là une pierre rare, il marcha dans celle direction, et ramassa l'objet.

Tandis qu'il l'examinait en le retournant dans ses mains, un sourire étrange se dessinait sur ses lèvres. Il retourna vers son ami et lui cria de loin:

— Eh, Herman, il paraît que nous ne sommes pas les premiers que ce lieu enchanteur ait attirés. Il y a des dames qui viennent rêver ici ; des dames, des demoiselles, — ladies anglaises, sans doute, — car, vois, quels longs doigts effilés ! et cependant une main d'enfant! A moins que les nymphes des monlagn*es ne tiennent ici leur sabbat pendant la nuit... Mais il n'est pas à supposer que la mode des gants jaunes ait déjà pénétré dans le monde des esprits.

Herman, frappé d'un pressentiment secret, s'é-

j lança debout et prit le gant jaune des mains de son ami.

— Ciel! s'écria-t-il, c'est son gant !

— Qu'est-ce qui te prend? Quoi? son gant? à qui?

— A elle, à la demoiselle pâle.

— Allons, tu es fou. Crois-tu donc que la demoiselle pâle passe tout son temps à perdre ses gants?

— Dis tout ce que tu voudras, Max, c'est le même gant que j'ai ramassé à Berne, près de la fosse aux ours. Oh! je ne me trompe pas.

Max Rapelings poussa un éclat de rire.

— Est-ce qu'à la fabrique tous les gants paille ne se ressemblent pas? Crois-tu qu'il n'y ait au monde que la jeune fille pâle qui possède des doigts effilés? Tu pousses la rêverie trop loin. Je crois vraiment que cette fois tu te moques de moi.

— Non, non, Max, c'est un de ses gants, n'en doute pas.

— El elle serait à Interlaken! Est-ce que le Russe aurait fait un pacte avec le diable et envoyé ici ce gant par magie, pour nous faire damner? Cela commence vraiment à devenir terrible.

— Sorcellerie ou non, c'est son gant.

— Allons donc, quel enfantillage! En tout cas, arrière les ruses de l'enfer et les tentations du démon !

Et, en finissant ces mots, il prit le gant et le lança aussi loin qu'il put dans le ruisseau.

Herman poussa un cri de colère et courut sur les pierres chancelantes, les pieds dans l'eau, pour le rattraper. Il parvint à le saisir, le rapporta à pas lents, le mit dans son portefeuille, et plaça celui-ci dans la poche intérieure de son paletot, sur son cœur.

Il éprouvait sans doute quelque confusion de la singulière émotion qu'il avait montrée, car il dit à son ami, qui riait tout haut d'un air moqueur :

— Pourquoi attacher tant d'importance à une chose si simple? Nous ne reverrons probablement pas la demoiselle pâle. Le gant sera un souvenir pour moi. Il me semble que cela en vaut bien la peine. Jusqu'à présent, la jeune fille pâle a dominé tout notre voyage.

— Prends garde, Herman, n'est-ce pas tenter la malice du diable? Avec ce gant ensorcelé sur ton cœur, tu n'auras plus un seul instant de repos. Dieu sait si ce n'est point la pâle étrangère ellemême qui est dans ton portefeuille.

— Amuse-toi à mes dépens, Max, cela ne m'empêchera pas de conserver avec soin ce souvenir. Ce qui m'arrive depuis quelques jours ne se rencontre qu'une fois dans la vie.

— Et quand nos amis du pays te demanderont ce que tu as rapporté de Suisse, tu leur montreras

vin.

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