I.K CANT PEU DU
un vieux ganl jnune que tu as Irouvt' le long d'un clieniin? J'ai envif d'acheler dans la première ville où nous ncnis arrèlerons douze douzaines de gants [laille, avec des doijils ellilés, et de dire (|u'ils oui appartenu à rinipératrice des Français,
— Viens, Max, continuons notre clieniin, et cesse tes railleries. Tu ramasses bien des pierres sur les bords de tous les ruisseaux, cl te charges comme un mulet. Cliacuu sou goût.
— Cela serait au mieux, mon cher ami, si tu n'avais [las îles billevesées de tête, répondit .Max en re[)renaMl son alpenslock. Je veux bien nu' taiie sur ce maudit gant, mais c'est à condition (pie tu resteras de bonne hunieur; s'il en était autrement, je te prendrais ta reli(|ue de force, dussé-je me battre avec toi pour l'avoir.
— Tu verras, .Max, que le gant ne me rendra pas plus inélancoliiiue. Je reconnais cepeiulaiil que la pluie d'hier et le temps triste de ce malin ont un peu assombri mon esprit.
— Eli bien, ne parlons pln> de ce i;anl, parlons de ce que nous verrons en route, et làclioiis d'être gais.
Ils étaient entrés dans le cliemin qui mène à (Irindelwald et marcliaieni d'un bon pas.
pendant |)lnsieurs heures, ih reiiar lèrent autour lieux et causèrent des beautés du paysage qui se dt-roulait sous leurs yeux. Le chemin qu'ils suivaient él;iit une chaussée de j:ra\ier, tracée sur le bord de la Lulschine noire (|ui descendait dans la vallée, bouillante et mugissante, sur un lit de rochers émiettés.
Sur l'autre boni de la Lutschine et même parfois de son sein s'élevaient des monlagnes hautes comme le ciel qui bornaient la vue comme un mur gigantes(|ue. Du cùté de nos voyageurs, au contraire, on voyait de temps en temps d- vertes prairies et des vergers plantés d'arbren fruiti(*s. Le noyer y prédominait. Mais à peu de distance de ce terrain arable, la montagne se dressait également vers le ciel, soit nue, soit couverte en bois de [dus croissant en amphithéâtre; et de son sein rocheux s'échappait ça et là un (ilet d'eau qui, de loin, paraissait complètement immobile et ressemblait assez à un écheveaii de fil blanc pendu à (]uelque branche d'arbre.
(>oiMme le cocher l'avnit prédit, les vapeurs s'épanouissaient peu a peu au-dessus de la vallée, et les sommets des montagnes étaient devenus invisibles.
De loin en loin, le long du chemin, nos deux l'Iamanih rencontraient qindques maisons de paysan^, dont la forme particulière alljrait leur attention; ils travir>èrent mrine de beaux villages; ils virent aus>i des hommes, di-s lemnies l't des jeunes filles qui travaillaient dans les diamps, et
Ce lut avec autant de curiosité (|ue déplaisir qu'ils contemplèrent toutes ces formes de la vie en Suisse.
Il y avait déjà quchpie temps qu'ils n'échangeaient plus de reinar(iues ;le chemin était devenu très roide, et la longue montée les avait fatigués.
Ils s'assirent par terre, non loin d'un rocher à pic (lui |)onvail avoir mille pieds de haut et (|ui surplomii.iii tellement que son aspect donnait le frisson. Kn elfel, à sa base gisaient d'immenses blocs de pierre qui s'étaient détachés du sommet et (|ui donnaientà penser (|uetoul8cette montagne pourrait lueii, un j )ur ou l'autre, s'écrouler sur l'étroite vallée et l'écraser.
La vue de ce rocher mena(;ant frappa sans doute vivement riinagination d'ilernun, car il le mesura d'un regard fixe et obstiné, et pâlit même sous l'impression d'une idée effrayante.
— Tu vois, llermaii, dit le jeune docteur, (|ue la nature travaille toujours et sans relàclie à anéantir les monlagnes elà niveler la surface de la terre. Quand elle aura atteint ce but, toute vie sur notre globe ne devieiulra-t-elle pas impossible? lleureusenienl les volcans sont là pour...
— Mon Dieu, c'est horrible! murmura Hermaii.
— (Ju'esl-ce (|ui est horrible? demanda Max. Le gant commence-l-il à travailler? A quoi pensestu?'
— Comme l'imagination, en présence de celte natire émouvante, peul s'égarer dans des lautasliijues visions? répondit le jeune avocat avec un sourire qui avait (pielcjne cliose de forcé. Je me disais : s'il y avait deux personnes là-haut, et que l'une des deux donnât une secousse à l'autre, rien (ju'une petite secousse, (ju"a'JTi(!iulrail-il de la malheureuse créature? On ne trotverail en bas que des restes méconnaissables, n'est-ce pas?
— C'est évident, Hernum; d'autant plus qu'ei ne tomberait pas ici sar un nmUtlas.
— Cette idée, Max, me fait fl^énair d'horreur.
— Oui, oui, tu recommences à tourner au noir. Lève-toi, et continuons notre promenade : il ne fait pas bon ici pour toi.
Ils re|)rirenl leur marche, s'arrêtèrent souvent encore et entrèrent même dans un cabaret, au village de liury-ldiiciu'n, pour y boire un verre de vin. Comme l'hi'de se montrait fort commnnicatil et répondait avec beaucoup d'obligeance à toutes leur> questicms, ils restèrent longtein|t9- à causer avec lui des merveilles naturelles de celte contrée et des mo'urs de la Suisse.
Ils lurent si satisfaits de leur halte dans ce cabaret et des renseignements qu'ils y avaient (dttenus, qu'ils entrèrent encor»; dans deux autres maisons semblables: il s'ensuivit que le temps leur parut très court et (piils virent avec surprise le jour pencher vers sou déclin.
LE GANT PERDU
Cela les décida à l'aire la dernière lieue en toute hâte, de sorle qu'ils arrivèrent à Grindelwald harassés de fatigue et haletants, lorsqu'il commençait déjà à faire nuit.
Ils entrèrent dans le premier hôtel qui s'offrit à eux et se laissèrent tomber sur des sièges, devant la table où |uue douzaine de convives étaient déjà en train de souper.
Malgré leur lassitude, ils furent enchantés de pouvoir satisfaire sans retard un appétit aiguisé par leur longue marche à l'air vif des montagnes.
Ils mangèrent donc copieusement de tous les pkts, burent encore un bon verre de vin, après quoi ils demandèrent qu'on les conduisît à leur chambre.
L'hôtel était entièrement construit en bois de sapin et devait être tout neuf, car les murs des chambres consistaient en murailles nues. Le plancher craquait et fléchissait sous les pieds des deux amis, et lors(|u'ils se trouvèrent dans une chambre à deux lits et que le garçon les eut ({uittés, Max éleva la bougie en riant et s'écria :
— Des planches par-dessus, des planches pardessous, des planches de tous côtés! Nous demeurons dans une grande boîte à cigares. Si ce nid d'oiseau s'enflammait, il brûlerait comme un feu de paille et nous serions rôtis en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
Herman ouvrit la fenêtre et cria :
— Ciel! je vois un glacier, une mer de glace presque devant notre porte. Quelle chose étonnante que cette lumière phosphorescente qui colore le glacier de mille teintes diverses! Mais est-ce bien un glacier?
— Tu en doutes, Herman? Ne sens-tu pas que l'air est gelé là-dedans? Brrr! Quel froid! Viens, ferme la iénétre, sans cela nous allons nous attirer quelque bonne maladie. Demain nous aurons tout le temps de voir le glacier. Ah ça, est-ce que nous serons obligés de grimper là-dessus?
— C'est probable. Ton oncle y a bien été. L'air est froid, en effet. J'en frissonne. Max, n'y aurait-il pas moyen de faire allumer du feu ici?
— Du feu dans une maison en bois d'allumettes? Tu plaisantes ?
— Alors nous n'avons qu'à aller nous coucher; sous les couvertures du moins on a chaud.
En moins de deux minutes, le jeune avocat se trouva enfoui sous les couvertures, par-dessus lesquelles il avait étendu par précaution tous ses vêtements.
— Eh bien, pourquoi restes-tu assis à cette table? demanda-t-il à son ami.
— Je vais d'abord écrire une lettre à la maison, répondit Max.
— Bah! bah! tes doigts seront gelés.
— Oui, Herman ; mais, hier au soir, après notre baiu forcé à Intcrlaken, nous avons négligé d'écrire. Faillir une fois à notre promesse, cela peut s'excuser; mais deux jours de suite, que penserait-on de nous là-bas?
— Il n'y a pas de poste à Grindelwald.
— Dors toujours et laisse moi tranquille, j'aurai bientôt fini.
Max Rapclings se mit à écrire. Ce travail dura plus longtemps qu'il ne le croyait. Rien d'étonnant à cela, car il voulait décrire en abrégé tout ce qui les avait frappés, le lac de Thun, l'orage dans les montagnes, le Staubbacli et le paradis dans la vallée de la Lutschine. De description en description sa lettre s'allongeait démesurément.
Lorsqu'il fut près d'arriver au bout, il voulut lire à son ami un passage relatif au gant jaune; mais il se ravisa en entendant la bruyante respiration d'Herman.
— Heureux gaillard ! murmura-t-il, à peine au lit, et il dort déjà comme une souche ! Tant mieux, cela prouve que la flemoiselle pâle ne lui trotte plus guère dans la tête. Finissons vite notre lettre, je suis jaloux de lui, le sommeil envahit mes paupières.
Il se rassit et se remit à écrire. Mais tout à coup il entendit un violent craquement de planches et la voix de son ami, qui criait, avec l'accent du désespoir :
— Max ! Max ! au secours, à l'aide ! vite ! Le crétin, le Russe... 0 Dieu! trop lard, elle est morte !
Le jeune docteur s'élançi vers son ami, le secoua rudement et l'appela par son nom.
Herman se réveilla, le front mouillé d'une sueur froide. Il regarda d'un air anxieux autour de la chambre et murmura :
— Ciel ! Max, des rêves aussi effroyables vous donneraient des cheveux gris en l'espace d'une nuit.
— Tiens-toi tranquille, dit le jeune docteur. Bois une gorgée d'eau froide, cela te rafraîchira.
— Le ciel soit loué ! Max, ce n'était qu'un rêve, c'est fini ; une espèce de cauchemar.
— Je m'explique ce qui trouble ton sommeil, mon ami ; nous avons probablement soupe trop tard et trop copieusement.
— Si tu savais, Max, ce que j'ai rêvé ! Mais non, tu te moquerais de moi.
— Tant mieux, Herman. Je donnerais bien cinquante francs pour pouvoir rire une bonne fois en ce moment.
— Imagine-toi, Max, que je me promenais sur la crête du rocher, tu sais, ce rocher en saillie dont la vue me fit frissonner pendant notre promenade. Tout à coup j'aperçois, tout près de
LE GANT PERDU
l'evlrème bord, un liomme qui voulail oiitrainei* une jeune fille Nersl'abime; mais la pauvre victime se iléliallail et |)oussait des cris décliirauls pour appeler à l'aide. Horreur ! c'était le llusse <|ui allait préci|iiter la deuidiselle pâle du liaul du rocher. Elle me rei uiinait et me crie que Dieu m'a envoyé pour la sauver. Je m'élauce... mais les forces de la jeune lille j'abandoniienl. Le [{usse la lient penclice sur le bord de l'abiiiif. Là. par un dernier effort, un elTort surhumain, elle résiste encore un moment. Je vais atteindre le meurtrier; déjà je lève mon al|)enslocK pour lui briser le crâne... .Mais tout à coup je sens comme une bêle fauve ramper entre mes jambes, elle se dresse contre mon corps et m'écrase la poitrine sous la pression irrésistible de ses bras d'un roujre de leu. Frémissant et hurlant de ra^e, je regarde le monstre qui paralyse mes efforts... C'est le crétin, le goitreux, (pii est sorti d'une crevasse du rocher. Pendant ce temps la jeune lille pousse un dernier cri de détresse, et mes yeux voient l'infâme Russe lancer l'infortunée dans le goulfre. .\h ! ce fut une si terrible scène que, rien qu'en le la racontant, je sens encore la sueur do lépouvante perler sur mon front.
— Hah ! bail ! n'y pense plus, IL-rnian. C'est tout bonnemt'ht le cauchemar, causé par notre souper liop tardif. l>siye de le rendormir; mais ne le Couche pas sur le dos, car le cauchemar reviendrait.
— Le cauchemar était le crétin, ce monstre informe et dégoûtant ([ui m'écrasait la poitrine.
— Où est le gant? demanda Max Uapelings avec un sérieux réel ou all'eclé.
— Pourquoi me tieniandes-tu cela d'un air si singulier ?
— Dieu sait, Ueruian, si ce n'est pas le gant ([ui a causé ton cauchemar.
— Tu vas donc continuer cette mauvaise plaisanterie ? Il me semble qu'elle a duré assez buiutemps.
— Héponds, où esl le ijant ?
— Dans mon portefeuille, lu le sais bien.
— Kt le portefeuille?
— Dans mon palelol, sur le lit.
Max tàta sur la couverture, trouva le portefeuille et s'écria :
— Vois, le gant a reposé justemonl sur la poitrine; c'est là le cauchemar qui te suffo(|uail.
— Mais, pour l'amour de Dieu, Max, plaisantes-tu ou parles-tu sérieusement ?
— Sérieusement ou non, je ne veux pas dormir dans la même chainbre (|ue cet objet ensorcelé. Je jelte le gant maudit [lar la fenêtre.
— Max, pas d'enfantillage !
Le jeune docteur ouvrit la fenêtre, et jeta le gant dehors, dans les ténèbres.
— Je n'y comprends plus rien, dit le jeune avocat stupéfait, et je me demande (piel est le plus fou d(; nous deux.
.Max éclata de rire.
— Ainsi se vérifie encor(! le proverbe, dit-il. Pour convaincre un fou <le sa folie, il faut avoir l'air d'être plus fou (juc lui. Allons, allons, le cbarnie est rompu, l-'erme les yeux, Ucrnian, et dors bien ; je souffle la bougie'.
1. L'épisode i|ui suit le (iaiil penlu a [loiir titii- : i.\ JEUNK FEHMK PALE.
r I X ne GANT P K II II I
Il descendit à pas précipités. (Page 7.)
LA JEUNE FEMME PALE
— Il n'est plus loin de neuf heures, dit Max, qui déjeunait seul avec son ami dans la salle à manger de l'hôtel. Nous avons dormi comme des marmottes. Moi, du moins; car si tu as encore rêvé du gant jaune, ton repos n'aura pas été aussi complet que le mien.
— Je n'ai plus rêvé de rien, répondit Herman, et je me sens aussi frais et aussi bien disposé qu'à notre arrivée à Berne. La journée est magnifique! le soleil luit au dehors.
— Pourvu que tu ne retrouves pas un prétexte pour retomber dans tes extravagances! Heureu-
sement nous ne courons pas le risque de rencontrer la jeune fille pâle sur la mer de glace, et tu ne portes plus le gant ensorcelé sur ton cœur, comme hier.
— Max, tu m'ennuie^ avec ce gant. Qu'y avait-il de plus simple que de \ouloir garder un pareil souvenir? Si cet objet pouvait faire réellement quelque impression sur moi, ce n'était que par suite de ta conduite peu amicale.
— Comment ? qu'est-ce que cela signifie ?
— Cela signifie qu'avec tes éternelles railleries à l'endroit de ce gant, tu m'as monté une espèce
1. L'épisode qui piécùde La jeune Femme pâle a pour titre le Gant perdu.
LA JKUNE FEMMK PALE.
de scie loiile la joiinit'e, (|iie lu m'as airacé les nerfs, et (luenlin lu as rtmlribué à iiio suiexciter.
— (Hi ! oh ! mou cher Ilermau, le [>reu(ls-iu si s»''iieusenieiit? Désormais, je ne parlerai pas plus lie i:aiil que de sa jtàle pr(t|)ri»'taire, si tant es( que ce soif son gant, ce dont je doute très fort.
— Tu peux en parler tant (jue tu voudras, Max; lindisposition d'hier soir était une crise, et ma sensibilité malatlive est entif'remt'ul calmée. Tu aurais beaucoup mieux fait de laisser le i^anf dans mon paletot. Nous n'y aurions probablement jdus pensé.
— Le crois-tu ? demanda Max en secouant la tête. Ah ! tu ne connais pas les lois de ce terrible mai,'nétisme. Qui peut alfirmer (|u'un objet cliar|,'é du lluide d'une personne n'exerce pas une certaine influence sur une autre? N'as-tu jamais rien lu sur le magnétisme Mesmer?
— Halivernes ! Tu as lellemenl l'habitude d'être peu sérieux ([u'en ce moment même lu te moques de toi sans le savoir.
— Comment cela?
— Que parles-tu de ma^rnélisme, puisque lu es convaincu que ce n'était pas le j;ant de la jeune fille pâle?
— .Non, ce n'était pas>on j^ant.
— Si fait, à cou|) sur, c'était son gant.
— Eh bien, Ilerman, ciois-en ce que tu voudras ; je suis ravi de t'eîi avoir délivré. Comme lu le dis toi-même, ce gant devient une affreuse scie.
- Kt j'eusse voulu le garder, ne fût-ce que pour ne pas obéir toujours en esclave à tes caprices.
Un garçon s'a|)procha des jeunes gens. Il leur offrit (|iiel(iue chose, et leur dit avec un sourire singulier :
— Ces messieurs ont, je crois, laissé tomb<'r ce gant par la fenêtre. Peut-être me tr.impé-je, car il a plutôt l'air d'un gant il'enfant ou de...
Hernian poussa un cri de joyeuse surprise, et voulu! s'emparer du gant; mais Max le prévint et mit i'olijft retrouvé dans sa poche en disant au garçon :
— Vous ne vous trompez p.is, merci, mon ami. Le garçon s'éloigna.
— Saprisii! voilà qui devient inquiétant, grommela le jeune médecin. Ce maudit gant s'attache à nous comme un fléau. Je le jetterai ai feu avant que nous sortions.
— Allons, allons! assez de sottises. Doime-moi ce gant et n'en parlons plus.
— Je le brûlerai, te dis-je !
— Kt moi je le dis que tu ne le brûleras pas, s'écria Ilerman avec impatience. Je l'ai tiré de l'eau, il m'ap[iarlient; ce serait bien étrange que tu eusses le privilège de faire toujours tes volontés. Suis-je ton subalterne ou ton domestique?
Max jeta sur son compagnon un regard sérieux, puis il se mit à rire.
— Oserais-tu encore refuser de croire, dit-il, que le gant est ensorcelé ou enchanté? Le voilà près d'allumer la guerre entre Ilerman Van Borgstal et Max Uapelings.il ne manquait plus que cela !
— Tu no brûleras pourlant pas le gant.
— Eh bien, non ; mais c'est moi (|ui le garderai.
Un honmio cuira dans la salle. Il portait un costume complet de drap de couleur de rouille, un chapeau de feutre grossier, un grand col de toile très blanche, et tenait à la main un bâton noueux.
Il ôla son chapeau et dit :
— Ces messieurs désirent un guide, un conducteur, pour aller visiter le glacier ?
— Ah ! vous êtes notre guide? répondit Max; c'est bien, mon ami, ilans quelques minutes nous serons prêts.
— Puis-je demander à ces messieurs si leur intention est de faire une course ou une longue promenade là-bas sur la mer de glace?
— Oh ! aussi longue que possible, s'écria Ilerman.
— C'est-à-dire, ajouta Max, s'il n'y a pas de danger.
— Non, messieurs, avec un bon guide, il n'y a pas le moindre danger. Nous qui j)arcourons le glacier depuis notre enfance, nous connaissons tontes les crevasses, tous les entonnoirs, tous les gonllres, et nous savons ([uels sont les endroits qu'il faut éviter.,.. \yez la bonté d'attendre quelques instants, je cours à la maison chercher des cordes.
— Kh ! dites donc, mon brave homme, cria Max. Vous allez chercher des cordes? A (|uoi doivent-elles servir? Est-ce pour nous hisser pardessus les rochers? C'est que je ne suis nullement amateur de cet exercice.
— Non, monsieur, c'est une précaution, .le ne sais pas où vous voudrez .dier sur le glacier. Il y a des endroits on l'on doit marcher sur d'étroits degrés laillés dans la glace et sur des flols de neige. C'est en pareil cas que servent les cordes, pour nous attacher tous les trois à une ceitaine distance les uns des autres... Si par malheur l'un de nous tombe dans un fond, il reste suspendu aux deux autres, e! on le remonte ainsi...
— Brrr ! je ne veux pas entendre parler de cordes.
— .\s-tu donc peur de si [teu de chose? demanda Ilerman; et serait-ce par hasard l'impression de mon horrible rêve qui agirait encore sur ton esprit ?
— Cela pourrait bien y être pour quebjue chose,
LA JEUNE FEMME PALE
Ilerman, mais on m'a rendu responsable de tout ce qui peut nous arriver.
— Une promenade sur la mer de glace doit laisser un beau souvenir. Cet homme dit qu'il n'y a aucun danger; il ne prend des cordes que par précaution.
— Soyez complètement tranquilles, messieurs, dit le guide. Une fois sur le glacier, vous n'irez que là où il vous plaira, et si vous prêterez ne pas vous servir de cordes, vous arrangerez votre promenade en conséquence.
Au bout de quelques minutes le guide revint avec un paquet de cordes sur l'épaule et perlant dans la main une sorte de pic ou de hache pour tailler au besoin des marches dans la glace.
Max le regarda avec une méfiance mêlée d'inquiétude. Ilerman, au contraire se frottait les mains et paraissait très satisfait.
Ils remplirent leurs gourdes d'eau mélangée d'un peu de kirschwasser, et ils quittèrent l'hôlel, leur alpenslock à la main. L'idée qu'ils allaient gravir le glacier les avait tellement saisis qu'aucun des deux ne pensait plus au gant, et probablement le souvenir de la jeune fille pâle allait rester pendant toute cette j(?urnée effacé de leur esprit par l'impression plus forte du spectacle d'une nature sauvage.
Après avoir marché pendant un quart d'heure, ils se trouvèrent sur les bords de la Lutschine noire et au pied du glacier.
Pendant qu'ils regardaient avec stupeur l'imposante montagne de glace, le guide leur dit :
— Ce que vous voyez ici, messieurs, n'est que la fin de la mer de glace, le défilé par où elle sort des montagnes, en s'affaissant avec une lenîeur continue. Heureusement ici la chaleur plus grande fait fondre la glace à mesure qu'elle avance, sans cela Grindelwald et peut-être même toute la vallée de la Lutschine seraient ensevelis sous un glacier de plusieurs mille pieds de hauteur.
— Je ne comprends pas, dit Herman. Voulezvous dire que cette immense montagne de neige se meut et avance réellement?
— Oui, c'est cela, monsieur, le glacier est toujours en mouvement, quoique nous ne puissions pas voir son progrès lent. Là, à son pied, il y a de grands tas de pierres de toutes dimensions; ces pierres ont été détachées de plus haut, peut-être d'une cime à plusieurs lieues d'ici, par le frottement du glacier, et sont tombées ainsi sur la glace. Tout ce qui tombe sur la surface de la mer de glace finit par descendre ici dans la vallée, où la glace fondante dépose les pierres.
— Mais d'où vient toute cette glace ? demanda Herman.
— Remarquez, messieurs, dit le guide, que sur
les plus hautes montagnes il ne plouf jamais, mais il neige abondamment. Le vent chasse la neige vers les fonds; celle-ci y descend d'ailleurs par son propre poids sous forme d'avalanches; plus bas le soleil a un peu de force »t il pleut qi'olquefois. Cela rend la neige humide et elle se fond, puis elle gèle chaque nuit, surtout pondant l'hiver. Vous voyez bien qu'une partie de la glace doit fondre, car la Lutschine noire sort de dessous le glacier; son eau n'est autre chose que de la glace fondue.
— La mer de glace est sans doute très étendue? demanda Max.
— On peut y marcher pendant de longues heures, dans le même sens, messieurs, sans en trouver la fin,
— Et comment parvient-on là-dessus? Doit-on grimper contre la glace? Cela me semble impossible, et dans tous les cas je n'en ai pas la moindre envie.
— Non, messieurs, on a frayé un bon chemin sur le flanc du Mettenberg. Il monte roide, et vous vous fatiguerez bien un peu, mais en deux heures et demie de marche, nous arriverons sur le bord de la mer de glace. Ici, au bas, il n'y a pas autre chose à voir que la grotte sous la glace. Nous la visiterons en passant. Elle en vaut la peine, et il ne vous faudra que quelques minutes pour cette visite. Venez, messieurs, ce drapeau rouge que vous voyez là-bas flotte sur la grotte.
Au pied de la montagne de neige ils entrèrent dans une sorte de trou creusé comme un corridor voûté sous la glace. Ils pénétrèrent ainsi dans le corps même du glacier avec le sentiment, assez peu rassurant, que quelques centaines de pieds de glace étaient suspendus au-dessus de leurs tètes.
La grotte, à son entrée, recevait un jour suffisant du dehors, et ses parois semblaient transparentes comme le cristal. Mais plus loin brûlaient quelques chandelles dont la lumière vacillante et fumeuse allumait çà et là des étincelles phosphorescentes dans la glace.
Tandis que les Flamands étonnés et silencieux s'extasiaient devant ce bizarre jeu de lumière, des sons étranges et mystérieux vinrent tout à coup frapper leurs oreilles. Herman en fut si surpris qu'il poussa un cri étouffé.
— Ciel ! s'écria-t-il, qu'est-ce ci ? J'ai cru à un malheur.
Ils virent dans un coin deux vieilles femmes, vêtues du costume suisse, et tenant sur leurs genoux un petit instrument à corde nommé sistre. Le son plaintif des cordes métalliques avait saisi Herman, qui d'ailleurs était très sensible à tous les sons qui, par leur nature particulière, agissent sur l'organisme nerveux.
Les vieilles femmes avaient entonné un chant
LA .11: l .NE KEMMi: l'A LE.
qui ne pouvait être autre chose qu'un lied des sit'cL'S passas : cette niclopt-e letite, même traînante, emprunlail à l'accoïupagnement du sistre, el à la voix cassée des chanteuses, un accent si lamental)le(|ue l'esprit d'ilerman en l'ut assombri et (|ue .Max de son côh- ne put s'empCclier de rire.
Ils donnèrent une pièce de monnaie aux deux vieilles et sortirent de la i,'rolle.
.Max Kapelinjis se frolla les yeux pour s'habituer de nouveau à la lumière du soleil, et cria en tLimand, pendant qu'ils marchaient sur les pas de leur j.'uide :
— Heureusement que nous n'avons pas rencontré ces deux sorcières hier. J'aurais cru moimême qu'elles étaient des émissaires de notre Russe. Il faut être possédé du diable pour épouvanter les voyaiceurs dans cette sombre glacière, avec cette horrible musique de chat?
— Ponniuoi parles-tu du Russe maintenant? demanda llenuan ; vas-tu encore recommencer?
— Tiens, je croyais (|ue cela tétait devenu indifiéront!
— Eh bien, soit, dis ce que tu voudras; je ne m'en soucie nullement. Tu trouves donc que cette musique est une musique de chai?
— Certes, et bien pis encore.
— Tu as tort, .Ma.\, cela ressemble en effet à des miaulements sauvages, mais il y a dans ce chant quelque chose de bizarre, de mystérieux qui m'a sin.uulièrement remué.
— Dis pluti'il (pielque chose d'infernal ; et maintenant (jue j'y pense, cette musique me paraît tout à t'ait en harmonie avec cette galerie souterraine. Hue iteut-on attendre de mieux dans une montagne de glace que ces sirènes miaulantes?
— Ce chant me restera longtemps dans la mémoire, dit llerman pensif, il résonne encore à mes oreilles.
— Je sais bien pourquoi, mais je ne veux \)as le dire !
— Ouf'l f'nfanlillage !
— Eh bien, je l'ai vu pâlir au premier son du sisire. Tu croyais entendre la voix de (juelqu'un qui criait au secours. Oui était ce quelqu'un ?
— C était encore la suite de mon vilain rêve.
— Permets-moi donc, mon cher llerman, de féliciter la jeune (ille p;'ile de la bonne opinirm (|ue tu as de son talent. Elle serait peu Dallée d'apprtMidre (|ue tu as cru reconnaître sa voix dans un «harivari de matous.
— .Messieurs, nous commençons à nous élever bien hnul, leur dit le guide. Suivez-moi, et si vous vous sentez fatigués, nous nous reposerons en chemin. On souffle bien un peu, mais une minute d'arrêt suffit pour vous remettre.
Ils commencèrent courageusement leur ascension, sans pr('S(|ue se j)arler; mais, au bout d'une demi-heure, ils se laissèrent tomber sur le bord du sentier, criant qu'il leur serait impossible de soutenir pendant trois heures la fatigue d'une telle marche.
Le guide sourit de leur confusion et leur dit :
— Vous n'êtes pas encore habitués à monter, messieurs, cela viendra. Reposez-vous un peu. Il faut pourtant (jue l'ascension de la mer de glace ne soit pas une chose bien difficile puisqu'il va des femmes, et même des enfants, qui passent par ce chemin.
Soit qu'ils eussent honte leur faiblesse, soit qu'un peu de repos leur eût en effet rendu des forces, les Flamands se relevèrent en riant, et se remirent en route.
Jus(iue-là, ils avaient marché dans un sentier frayé à travers des pâturages et des bois de sapins suspendus au flanc de la montagne, et qui ne leur paraissait avoir rien de périlleux, bien (ju'il fût très escarpé. Mais bientôt ils furent obligés de marcher sur le bord des rochers, ayant sous leurs yeux des abîmes de mille pieds de profondeur, tandis que, de l'autre côté du sentier, le roc se dressait à pic comme une muraille, et (\ue parfois même sa masse imposante surplombait au-dessus de leurs têtes.
Tout ce qui les entourait était si incomnicnsurablemenl grand, si confus, si déchiré, si bouleversé, qu'il leur sembla (|u'un épouvantable iremblement de terre devait avoir exercé ses ravages sur toute cette nature alpestre.
Puisqu'il y avait des milliers de pierres tombées au pied des rochers, pourquoi une de ces pierres n'aurait-elle pas pu se détacher au moment même où ils passaient?
A un endroit où le sentier côtoyait l'arête vive d'un gouffre béant el sombre, Max Ra|)elings s'arrêta et dit très sérieusement :
— Brrr! J'en ai assez de la mer de glace, retournons en arrière, llerman, ma tête tourne comme une girouette.
— A quelle hauteur sommes-nous arrivés ici? demanda llerman à son guide.
— A «luatre mille pieds environ, répondit l'autre.
— Sans plaisanlerie, llerman, balbutia le jeune docteur, nous ferions mieux de redescendre. Cela commence a devenir horrible, et Dieu sait ce qui suivra encore. — Oui, mo(iue-toi de moi àton tour; ta mère m'a confié le soin delà sûreté; si l'un de nous tond)ait de cette élévation, (|uatre mille pieds! on n'en retrouverait plus rien, si ce n'est peul-êlre ses chaussures... En outre, ces abimesattirent les gens par une espèce de magnétisme.
LA JEUNE FEMME PALE
Il poussa la pierre. (Page 10.)
— Bah! bail! Max, c'est parce que nous voyons ces choses-là pour la première fois. Tu entends bien que des enfants même ne craignent pas de marcher le long de ce rocher. Ton oncle un homme âgé et prudent, y est bien allé aussi. Comme il se moquerait de nous s'il apprenait que nous, jeunes et forts, nous avons fait volte-face par frayeur!
— Ne soyez pas inquiet, monsieur, à cause de l'étroifesse du chemin, dit le guide. Les chevaux y passent bien.
— Les chevaux! s'écria Max.
— Oui, monsieur, les chevaux !
— Et que viennent faire ici les chevaux?
— Ils transportent des voyageurs sur la montagne, surtout les dames. Ici le chemin est encore large, messieurs, mais dans quelques minutes nous arriverons à l'endroit où les chevaux s'arrêtent parce qu'ils ne peuvent pas aller plus loin. A partir de là nous n'aurons plus devant nous qu'un
petit sentier taillé à la hache, qui serpente le long du pan de rocher. Pour beaucoup de voyageurs, la route devient alors bien plus effrayante; mais c'est une idée sans fondement, il n'y a absolument rien à craindre.
Max se laissa persuader et continua à monter.
Un quart d'heure après, ils parvinrent à un endroit où l'on avait établi une enceinte de pierres pour laisser manger et reposer les chevaux.
Il n'y avait pas de chevaux en ce moment, mais on voyait là deux chaises à porteurs avec leurs bâtons.
— Il y a des dames sur le glacier, dit le guide. Elles sont portées dans ces fauteuils par deux hommes, l'un devant l'autre derrière. Il faut quatre hommes robustes pour porter de pareils sièges ils se relayent de temps en temps, sans quoi ce travail ne serait pas possible.
LA JKl NK FEM.MK VMK.
Les Flamands sVtaicnt assis sur des pierres coiilre le rorlier pour se reposer un inslanl.
Max I{apelinf.'s tenait les yeux fixés avec une hésitation inquiète sur l'étroit sentier (|ui nionlail de là contre le flanc nu du roc et courait sur le horil d'un épouvantable ahinic.
— Je lais une réflexion, llernian, dit-il en secouant la lète. Les jdirénoioi^ues |irétendeM( que l'honinie a sur la têle différentes bosses, et (pie sous chacune de ces prolnhérances se trouve le niohile d'une de nos passions ou d'une de nos (|ualités. J'ai cru jusqu'à présent (|ue cela pouvait être à moitié vrai, mais à présent je suis convaincu du contraire.
— Est-ce la vue de celte imposante montaj^^ne qui t'asujijiéré celte idée? den:anda llermann avec un sourire moqueur. Quel rapport ton esprit découvre-t-il entre ces protubérances de notre crâne et les bosses irigantesques qui s'élèvent de la terre?
— Il n'y a que la difl'érence du petit au grand, Ilerman. .Mais ce n'est pas cela. 11 me semble que dans ce système ce n'est pas une seule bosse, mais cinquante qui devraient pousser sur notre tète pour chaque passion ou pour chaque qualité. Prenons pour exemple le courage ou le manque de courage. Il y a des gens de guerre qui ne tremblent pas au milieu du feu et du .sang, et qui reculent ellrayés lors(|u'ils rein-ontrent un troupeau de vaches. D'autres héros domptent avec plaisir un cheval écumant, et frémissent à la vue d'une araignée. D'autres rient de tout ce qui est surnaturel, et n'osent pas aller se cou« her sans lumière. En un mot, on peut être courageux, très courageux dans les grandes occasions, et en même temps avoir peur de certains objets parfois insignifiants : de chats, de souris, de crapauds, de quelque chose de blanc dans l'obscurité, d'une têle de mort, etc. Il y a dune différentes espèces de courage et de peur, et toutes ne peuvent pas prendre leur source sous la iiiémc bosse!
— Mais, pour l'amour de Dieu, .Max, pourquoi ces idées te viennent-elles en cet endroit?
— Parce que je me trouve dans le même cas ({ne les héros dont je viens de parler. M'as-lu jamais connu pour lâche? .N'as-tu j)as dit cent fois que Max lîapclings n'avait p'^ur de rien?
— En effet.
— Eh bien lu l'es troin|té, uion ami; depuis mon enfance je n'ai jamais osé monter sur une échelle de dix échelons; regarder en bas, ne futce que du premier étage dans la rue, me fait courir des frissons par tous les membres.
— .Mais, mon bon .Max, s'écria le jeune avocat étonné, parles-tu sérieusement? Ileculerais-lu devant un»- tentative que des femmes cl des entants
accomplissent sans s'effrayer. Vraiment tu me stupéfies; je ne te reconnais plus.
— Et moi, llernian, je ne me reconnais pas moi-même; je suis convaincu par ma raison que le danger n'existe pas, et cependant la vue de ce chemin me fait frissonner. Ma raison et ma volonté sont impuissantes â tiioini)lier de celte inexplicable faiblesse. C'est probablement que je n'ai pas la bosse des ascensions... Dieu sait si je ne suis pas ensorcelé comme tu l'étais hier.
— Ce sont les neifs, Max. On ne |)eul rien contre cela. Iletournons, c'est un bien faible sacrifice pour moi ; mais (jne dira ton oncle à cette nouvelle?
— Eh oui, je le sais bien, s'écria Max en se levant avec résolution; toi et tes amis vous rirez de moi tonte la vie, n'est-ce pas? Non, non, je grimperai jusqu'au haut, (|uand même je rencontrerais ton crétin ou ton Russe pour nie barrer le chemin. En avant, en avant, et suis-moi, si tu peux!
Depuis une dizaine de minutes, ils marchaient au milieu d'un silence complet et solennel, dans un sentier où deux personnes pouvaient â la rigueur se croiser, â condition que l'une des deux se rangeât contre le roc pour laisser passer l'antre. Max n'osait |)as tourner les yeux vers le précipice; il regardait droit devant lui.
Tout à coup il s'arrêta.
— Eh bien, avance donc, dit Herman, qui marchait derrière lui.
— Crand Dieu! s'écria Max d'une \oix étouffée; mesyeux me trompent sans doute, c'est impossible!
— (Jn'est-ce (jui est impossible, .Max?
— C'est lui, c'est lui !
— Mais (|ui?
— Vois, là, tout en haut, dans noire chemin. Ne le rcconnais-lu pas? »
— Oh! le lUisse!
— Et la jeune fille pâle 1 quand on jiarle du diable on en voit les cornes. Ils descendent vers nous. Comment nous tirer de là?
— C'est très simple : rangeons-nous contre le rocher, et laissons-les passer.
— Oui, mais, Ilerman, le gaillard a l'air d'un homme méchant et cruel. Il croit avoir à se plaindre de nous. S'il saisissait celle occasion de se venger! l'ne seule petite bourrade, et nous sommes ad paires.
— Don Dieu, Max, tu dérailles terriblement! Sommes-nous des enfants! A nous deux, devonsnous craindre le llusse, fùt-il deux fois plus fort? D'ailleurs il ne s'agit pas de tergiverser. Fuir comme des lâches, cela ne se peut pas : nous devons donc les rencontrer bon gré mal gré. Je dévisagerai du moins la jeune fille pâle à mon aise et de tout prés.
LA JEUNE KEMME PALE
— llerman, je t'en prie, ne dis pas un mot qui puisse blesser le Russe; mais à tout hasard liens ton alpenslok prêt. Si quelqu'un doit Caire ici le saut périlleux, mieux vaut que ce soit lui que nous.
-=- Mais, Max, mon garçon, si lu vas jouer la comédie mainlcnanl...
— Tais-tois, tais-toi, il nous a remarqués et reconnus.
En efïet, le vieux monsieur, suivi d'une demoiselle assise dans une chaise à porteurs, s'était arrêté tout à coup, hésitant, l'œil fixé sur les Flamands. Il parut se consulter un instant avec sa compagne sur ce qu'ils avaient à faire; mais lui aussi probablement, par nécessité, s'était décidé à continuer son chemin, car il descendit à pas précipités de la montagne.
Max Rapelings s'était fait aussi petit que possible pour faire place à l'homme qu'ils redoutaient. Quant à liermaii, il était entièrement absorbé par une seule pensée : regarder la deînoiselle paie de près et avec attention.
Celle-ci était poussée sans doute par la môme curiosité, car elle tournait la tête à demi, comme pour bien voir le jeune homme que le hasard plaçait si souvent sur son passage, jusque sur les bords de la mer de glace.
Cependant, dès qu'elle l'eut reconnu, elle baissa la tète et regarda devant elle, comme si elle n'avait pas conscience de sa présence. Elle ne jeta sur Herman qu'un seul regard furlif. Ce regard sembla encore à notre jeune Flamand une plainte déchirante, une demande de secours et de délivrance...
Lorsque le Russe fut près des jeunes gens, il les regarda fixement d'un air farouche et courroucé.
Herman ôta son chapeau et salua en même temps l'étranger et sa compagne; mais le Russe grommela quelques paroles entre ses dents et passa sans répondre au salut du jeune homme.
— Le grossier butor! murmura Herman; j'ai envie de lui demander compte.
— Pour l'amour de Dieu, tais-toi, imprudent, dit Max en lui mettant la main sur la bouche. Veux-tu le faire revenir sur ses pas? Un bel endroit vraiment pour se battre en duel avec un Russe !
— H est déjà loin, répondit Herman; ne parlons plus de ce grossier personnage. Si je le rencontre encore, je lui demanderai quelles raisons il croit avoir pour me traiter de cette façon blessante. Car, avoue-le, Max, sa conduite envers nous devient intolérable... Pauvre malheureuse jeune fille! Sois certain, Max, qu'il la fait mourir lentement, si jeune et si belle! Si l'on pouvait lire dans l'àme de ce méchant homme, on n'y trouve-
rait que grossièreté, égoïsme, cruauté et beaucoup d'autres mauvaises passions peut-être.
— Oui, recommence ton roman, alors nous serons tous les deux ensorcelés, dit Max en soupirant. C'est un voyage de fous que nous faisons ici. Viens, viens, dépêchons-nous; plus tôt nous serons en haul, plus tôt nous aurons le pied ferme. Puisque h jeune fille pâle ose voyager sur ce sentier, je n'hésite plus. Mais il fera beau quand tu me reprendras à gravir le flanc d'un glacier.
Lorsqu'ils arrivèrent au sommet de la montagne, après avoir grimpé longtemps en silence, harassés et à bout de forces, le premier objet qui frappa leurs regards fut une petite maison en bois.
— C'est un chalet, messieurs, dit le guide, où l'on peut se procurer du pain et du lait; mais je vous conseillerais plutôt de prendre une jatte de café chaud et de manger une bonne tartine avant d'aller sur la mer de glace.
Ils entrèrent dans le chalet dont l'intérieur avait l'air passablement propre, et prirent place sur un banc devant une grande table. Une femme déjà vieille parut à l'appel du guide, et leur dit que le café serait prêt à l'instant, puisque l'eau était déjà bouillante.
En eiïef, quelques instants après, elle leur servit du beurre, du fromage et du pain très blanc.
— Vous de:neurez bien haut, ma bonne femme, dit Herman. Comme il doit faire froid ici l'hiver !
— L'hiver je demeure en bas, dans le village, monsieur, répondit-elle. Dès que la neige commence à tomber, même quelques jours plus tôt je pars d'ici pour n'y revenir qu'au mois de juin. Je suis une pauvre veuve, et c'est ainsi que je gagne mon pain quotidien.
— Mais vous ne demeurez pas seule sur celle haute montagne déserte?
— Si, monsieur, toute seule.
— Et vous ne craignez pas que des voleurs ou malfaiteurs viennent ici la nuit?
— Nous ne connaissons pas cela sur les Alpes, monsieur.
— Oui, mais les ouragans, les tempêtes? Ce doit être une chose effrayante, à six ou sept mille pieds de haut !
— Nous y sommes habitués depuis notre enfance, répondit la vieille.
— Tu ne dis rien, mon bon Max, demanda Herman en llamand. Tu as vraiment l'air sombre; qu'as-lu ?
— Je n'en sais rien, Herman, c'est la fatigue, sans doute.
— Mais celte fatigue se passe vite, et ce caf j c haud éclaircit les idées et réjouit le cœur.
LA Ji:i NK IKM.Ml-: l'ALi:
— Alors, c'est (jue je suis eiisortolé, llennan le diahle sail ce (|ui me pèse sur l'estomac; je voudrais rire et je ne peux pas.
— Maiiileiiaiit (jut' lu as vu la demoiselle pâle de prt's, n'as-lu rien lu dans ses yeux?
— Kilo duil avoir du chagrin et souffrir de peines morales, llennaii. Klle ne souffre pas d'une malailic de poitrine. Je pourrais te donner sur ce point une longue leron des syniplomatologie, mais je n'en ai point envie. Klle est assez lorle de coips, cl elle n'est [>as, à beaucoup |)rès, aussi |)àle i\\ie nous nous le figurions. D'ailleurs, le coloris de son visage, si peu prononcé (|u'il soit, a cependant de la fermeté et n'est point transparent; ses yeux aussi ne présenlent pas cet éclat vitreux, aqueux...
— Si ces messieurs veulent voii- la mer de glace, interrompil le guide, il ne laul [)as perdre les meilleuies heures de la journée.
Ils le suivirent derrière le chalet, puis ils aperçurent tout à coup la mer de i;lace, au bord de la(|nelle ils se trouvaient.
C'était une surlace immense, pareille à une mer agitée dont les flots auraient été gelés tout à coup pendant la furie. Ici ces (lots étaient blancs comme la neige immaculée, là sales et gris, plus loin liansparenls et bleus ou veris comme du verre de couleur, mais d'un bleu et d'un vert si étranges qu'aucun autre objet dans la nature ne peut en donner une idée. Ailleurs la glace était découpée par la chaleur du soleil en croupes rugueuses, en arêtes vives ou en pointes aiguës, ou fendues en crevasses et en précipices sans fond qui elfrayaieni limaginalion par la seule idée (|u'un touriste imprudent ou malheureux pouvait y trouver une mort affreuse.
Il y avait également de larges bandes i\\i\ paraissaient plus unies ou dont les lames présentaient du moins assez de surlace pour qu'on put se promener assez facilement dessus.
De tout coté de hautes montagnes surgissaient hors de la mer de glace, (|ni montait elle-même le long de leurs lianes, ou plutôt qui en descendait comme uw énorme torrent de neige gelée.
Le long des bords du glacier et pre.s(|ue sur toute sa surface, il y avait des pierres et des quartiers de roc, tantôt épars, tantôt amoncelés, (jue la mer de glace, dans son allaissemenl graduel et insensible, avait détachés des monlaums. L'aspect de < e j;randio>e et magnifique spectacle avait tellement .saisi les Flamands, qu'ils ne prêtaient pour ainsi tlire aucune attention aux explications de leur guide.
Ce qui les étonnait le plus, c'était la scène d'universelle confusion, d'abandon, de solitude et de tranquillité, (jui se dépl(»\ail là sous leurs yeux. De> montagnes enliéres brisées et tombées en
ruine, une immense mer de .^lace, dont les Ilots à moitié fondus avaient perdu toute forme déterminée; pas une herbe, pas un oiseau, pas une créature vivante dans ce désert. C'était comme une création sauvage, homijgéne, ineite et morte, née du hasard seul ou de la force inconsciente de la matière.
Les Flamands, sur les pas de leur guide, descendirent sur la surface du glacier.
Max Uapelings hé^ilail à mettre les pieds sur { cette glace raboteuse qui suait abondamment sous la chaleur du soleil et (jui paraissait très glissante. Cependant il se laissa entraîner par les plaisanteries d'ilerman à motitrer un peu plus de hardiesse, tout en maugréant entre ses dents :
— Oui, oui, si tu crois (jue je suis venu en Suisse pour y chercher une catastrophe ! C'est bien vrai, ce que dit le proverbe : quand un âne a trop bonne vie, il va danser sur la glace et se casse la jambe.
— Avance toujours, .Max, il n'y a pas de danger. Tu ne nous flattes pas avec ton proverbe de l'âne.
— Si jamais ce proverbe d'or a été applicable à quelqu'un... Mais taisons-nous. 11 faudrait bien avoir une demi-douzaine d'yeux ici... Vois de ce côté quelle crevasse! Elle a peut-être cent pieds de profondeur. Une petite glissade et voilà le pauvre Max Rapelings enseveli sous la glace et gelé jijsi|n "à ce (jUC, dans deux mille ans, on l'en relire comme un mammouth pétrifié. Oui, oui, ris toujours, je le dis sérieusement... Patatras! me voilà déjà par terre. Aide-moi à me relever, Ilerman, car tout seul je ne me remettrais jamais sur pied.
Max lîapclings avait glissé et s'était laissé tomber.
— Tu le fais pour rire, grommela son compagnon. Voyons, relève-loi. Ou'est-ce (jue notre guide pensera de toi? Heureusement que lu ne t'es pas l'ait de mal, car tu ris.
— Je ris comme un chien (pii a mangé de la moutarde, répondit Max, qui se remit en marche avec une prudence conùque. Si je n'étais pas habitué à patiner, je me serai'^ certainement cassé un bras ou une jambe; mais le véritable patineur, ({uand il sent (pi'il va tomber, plie les jand>es et se laisse aller. Ouind on se brise un membre, le plus souvent c'est parce «|u'on se roidil violemment contre... Aïe, aïe, voila une crevasse beauccmp plus grande. Ilerman, ne marche |)as si près du bord : lu me donnes la chair de poule, et tu sais que je réponds de loi. Tu ne m'i-coules pas? .Mors retournons.
— Eh 1 mon brave honioir, ii la-t-il eti allemand, arrêtez-vous un moment pour l'amour de Dieu ! Je veux causer avi ( \ous.
LA JEUiNE FKMME l'ALE.
— Que désire monsieur? demanda le guide.
— Diles-moi donc, quand nous aurons couru une couple d'heures autour de la mer de glace, en supposant (]uo ces perpétuels sautillements et trébuchements puissent s'appeler une course, qu'estce que nous verrons alors?
— Vous verrez la mer de glace, monsieur.
— Vous parlez comme un livre, mon ami; mais il me semble que la mer de glace consiste premièrement en glace, secondement en neige, troisièmement en arêtes et en trous, quatrièmement en crevasses, en lézardes et en flots, cinquièmement en flots, crevasses et lézardes, sixièmement en lézardes, flots et crevasses, et ainsi de suite, toujours la même chose. Me trompé-je?
— C'est ainsi en e(Tet pour quelqu'un qui a peur, répondit le guide d'un ton goguenard qui blessa le jeune médecin dans son amour-propre, d'autant plus qu'Herman battait des mains et riait tout haut.
— Pour quelqu'un qui a peur? répéta Max avec un dépit simulé. Tiens, Herman, veux-tu que je te montre que vous vous trompez tous les deux et que j'ai du courage à revendre?
— Et que feras-tu?
— Je vais te dire adieu, prendre mon élan et sauter dans cette large crevasse, ni plus ni moins.
Le jeune avocat ne savait que penser. A. tout hasard il se plaça entre son ami et la crevasse. Max éclata de rire à son tour et dit :
— Ah! ah! tu me crois donc bien simple, que tu me supposes capable de risquer une culbute dans cet abîme ? Mais revenons à nos moutons, comme disent les Français. Soyez sincère, mon brave homme, il n'y a pas autre chose à voir, n'est-ce pas? de la glace et des pierres, des arêtes et des crevasses?
— Comme vous dites, monsieur, mais tout cela change de forme à chaque pas.
— De forme? Toute forme est absente ici. Je suis d'avis que nous avons assez marché ou plutôt dansé sur la mer de glace. Nous pouvons facilement nous figurer ce qu'il y a à voir là-bas. Je ne remue plus les pieds, sinon pour retourner en arrière... Et dire qu'il nous faut redescendre par ce terrible sentier, à une profondeur de six à sept mille pieds, en côtoyant l'abîme : cette idée seule me fait dresser les cheveux sur la tête !
Herman essaya encore de convaincre son ami qu'il n'y avait pas de danger; mais il s'assura que Max était sérieusement décidé à quitter la mer de glace.
— Eh bien, dit-il, je n'insisterai pas. Je n'ai pas le courage de rire plus longtemps de ta singulière prudence. Allons-nous en.
— Ces messieurs veulent-ils me permettre une
observation? demanda le guide. Il y a beaucoup de gens qui n'osent faire qu'une courte promenade sur la mer de glace. Ce n'est pas faute de courage, c'est l'impression produite par un spectacle si nouveau, impression qui dépend du plus ou moins d'excitation des nerfs. Cependant personne ne vient sur la mer de glace, pas même les enfants, sans aller voir au moins l'entonnoir, qui se trouve à une portée d'arbalète d'ici. Je vous engage, messieurs, à me suivre au moins jusque-là; le chemin est très bon.
— Ah! vous appelez cela un chemin ! grommela Max, un chemin par-dessus les flots de la mer.
— Je veux dire, monsieur, que, dans la direction de l'entonnoir, la marche est facile. D'ailleurs, messieurs, comme guide je réponds de votre vie tant que vous suivrez les conseils que je vous donne. Moi aussi j'aime bien à rentrer de bonne heure à la maison, près de ma femme et mes enfants; mais puisque vous me payez pour vous conduire, je souhaite que vous voyiez quelque chose de remarquable.
— Viens, mon bon Max, les femmes y vont bien.
— A la grâce de Dieu alors! dit Max, ce n'est pas loin d'ailleurs, et si je refusais, tu me le reprocherais trop longtemps.
Pour arriver jusqu'à l'entonnoir désigné, il fallait passer en même temps par-dessus une arête de glace ou une petite crevasse. Max murmurait et grommelait qu'on l'avait trompé, il suivait pourtant son ami. Bientôt ils entendirent presque sous leurs pieds un mugissement sourd, pareil au bruit d'un torrent.
Max s'arrêta effrayé.
— Ciel! qu'est-ce qu'il y a là-dessous? demanda-t-il; sommes-nous ici au-dessus d'une eau sans fond sur une mince croûte de glace?
— Sur une croûte de glace de quelques centaines de pieds d'épaisseur, répondit le guide.
Et, s'approchant d'Herman, il lui dit :
— Si monsieur veut s'approcher avec moi, il pourra regarder dans l'entonnoir.
Le jeune avocat s'avança jusqu'au bord de l'abîme et regarda au fond.
L'entonnoir était un trou rond creusé par l'eau du glacier. A sa partie supérieure on voyait les parois de glace unies et luisantes descendre d'aplomb, puis étinceler çà et là sous le reflet de la lumière affaiblie et enfin devenir invisibles et dis- [)araîtredansla profondeur vertigineuse du goulTre. 11 était facile d'entendre qu'une rivière coulait au fond ; le clapotement bruyant faisait même supposer que plusieurs cours d'eau s'y rencontraient et luttaient l'un contre l'autre pour se frayer un passage.
Herman trouva ce spectacle si étrange et si sai-
LA JEUNI-: FEMMi; l'ALE.
sissant qu'il courut vers son ami, el le prit par la main eu s'érriant :
— Vit'us, viens, .Max, il faut voir cela, (|ne tn le veuilles uu non. Il y a là dedans un lapai;c! ou dirait t|ue tous les diables de l'enfer s'y livrent bataille. Kt c'est profoiul, proloml!
Le jeune médecin se laissa traîner iï liois ou qualrc pa< de l'ahime, puis il résista et relusa net d'aller plus loin.
— .Mais, .Max, il n'y a |)as le moindre dantrer; les bords de rcnlonnoir sont durs et s(dides comme lin mur.
— Je It' sais l.ien, balbutia le jeune docteur.
— Si tu le sais, pounimd refuses-tu d'approclier?
— C'est ce que je me demaiule moi-même.
— .Mon cher Max, sais-tu bien que depuis ce malin je ne le compiends plus? Toi d'ordinaire si conraireux! serais-tu égalemenl ensorcelé, comme tu croyais que je l'étais hier par l'innuence niaiîique de ce j^anl?
— Sous le charme du gant! s'écria Max en se frap|)ant le front de la paume de la main. — Du' irant? qui sait? il y a dans mon étal quelque chose qui n'est pas naturel.
Kn achevant ces mots, il fouilla dans la poche de son paletot, fit un bond de cùlé, ramassa un petit morceau de irlace ([u'il enveloppa d'un objet caché dans sa main, s'avança plus prés de l'entonnoir el lança le tout dans l'abiine.
— Que le Russe essaye maintenant de repêcher le gant fatal! s'écria-t-il d'un air triomphant.
— Quelle lubie est cela? .Max, tu es fou! Croistu réellement aux sottises que tu as inventées toimêine pour le divertir à mes dépens?
— Non, mais c'est égal. Ce maudit gant m'agace mortellement.
— l'eut-étie (iserais-tu mainicnaiil t'approrlier de l'eiitoniioir?
— Probablement, Herinan, je vais essayer. Il Ht deux pas, hésita et s'arrêta.
— lu vois bien que le gant n'y était pour rien, dit llfiinan, tu as toujours peur.
— Oui, je n'ose pas regarder dans labime. Celte profondeur m'attire et me trouble. Mais viens, pcnir te contenter, je vais essayer... .Miséricorde de Dieu, c'est la bouche de l'enfer!
Le guide était allé près d'un tas de pierres et apporta un pesant morceau de roc jusqu'au bord de l'entonnoir.
— Faites attention et écoutez bien, messieurs, dit-il, je vais pousser cette pierre dans l'abime. Vous l'entendrez bondir et relxmdir contre les deux parois, et la duré de sa chute vous permettra de ju/er de rélonn.inle épaisseur de la glace >ur laquelle nous marchons.
Il poussa ia pierre à l'aide de son bùtmi, el la fit rouler dans le goullre. Il s'éleva un bruit retentissant pareil à une succession de coups de tonnerre ([ui devinrent de pins en plus sourds et finirent par s'éteindre enlièrement, preuve que l'entonnoir était si profond (jue le bruit de la chute était devenu iinpeiceptible avant même que la pierre louchât le fond de l'elfroyable abîme.
— Quelle nature sanvaue et brutale! grommela .Max.
— Mais grandiose et majestueuse, n'est-ce pas? dit llermaii. (Miel spectacle que celle mer de glace !
— Uni, iieaiicoup Iroj) grandiose. Cela dépasse les facultés comparatives de res|)ril humain; cela pèciie par excès.
— Personne n'esl-il jamais tombé là dedans? demanda Herinan au guiilc.
— i*as dans cet entonnoir; mais vous pouvez lire sur une pierre du cimetière de Grindelwald, qu'en 18:21, le pasteur .Mourron a glissé dans une crevasse du glacier, et y a trouvé une mort terrible.
— Çà, mon ami, je l'ai satisfait, malgré la sueur froide (jui m'inondait, s'écria .Max Uapelings ; mais je le déclare maintenanl (|ue, si tu veux rester plus longtemps sur la mer de glace, je retourne tout seul sur la terre ferme; si je me casse le cou en chemin faute de guide, ce sera ta faute.
— .Non, nous allons redescendre dans la vallée, dit le guide, c'est beaucoup plus facile (|ue de monter. Vous verrez, vers cinq heures, peut-être plus tôt, vous serez de retour à votre hôtel.
Ils quiltèreiil la mer de glace, repassèrent devant le chalet et se retrouvèrent au l.aul du sentier elfrayant qu'ils avaient suivi pour monter sur le glacier.
Max s'arrêta de nouveau, irrésolu, el murmura, l'œil fixé sur la profondeur qui lui donnait le vertige :
— Non, non, ce n'était pas le gant. 11 n'est pas besoin de sorcellerie pour glacer le sang dans les veines de l'homme le plus courageux; si l'ascension était dilficilc, que sera donc la descente, quand on a constamment cet effroyable abime sous les yeux?
— Aurais-tu la lanlaisie d'établir domicile sur la cime déserte du Mcttenberg? demanda llennaii.
— Je suis ici entre le mal el le pire; il n y a pas à choisir. Tais-toi, llerman; parler est dangereux. Descendons à la grâce de Dieu.
11 suivit .son ami, d'abortl avec une certaine
timidité, mais bientôt avec plus de courage. Il
reconnut même (|ue les choses allaient mieux qu'il
ne l'avait cm, que la descente pouvait ilevenir une
1 habitude, cl qu'au besoin on s'accoutumerait, sans
LA JEUNE FEMME l'ALE
Irop (le peinp, à se promener sur la mer de i;Iace. Lorsiiu'ils approchèreiU du rocher devant lequel 6 Russe les avait croisés, Herman tourna la tûte et dit en continuant à marcher :
— Tiens, vois, Max, j'étais précisément à cette place lorsqu'elle m'a jeté un regard qui semblait vouloir lire au fond de mon âme. As-tu remarqué, cette fois, quel inexplicable chagrin, quelle douleur intime, quelle plainte déchirante exprimaient ses beaux yeux noirs?
— Bah! bah! en avant, ne me parle pas! répondit le jeune médecin. J'ai en ce moment tout autre chose à faire que de penser à des yeux bleus ou noirs.
Ils parvinrent à l'endroit où les chevaux ont coutume de s'arrêter, et s'assirent pour se reposer.
— M'est-il permis de savoir, demanda le guide, si ces messieurs restent encore demain à Grindelwald?
— Nous faisons demain l'ascension du Faulhorn, répondit Herman.
— Un instant! interrompit Max. L'ascension du Faulhorn? Cela n'est pas certain. Cela dépend de certaines circonstances... Dites- moi, mon brave homme, y a-t-il une mer de glace sur le Faulhorn?
— Non, monsieur.
— Et y a-t- il de ces jolis petits chemins comme celui-ci, où l'on peut à chaque minute se rompre le cou?
— Non plus, monsieur. Le chemin y est facile, et l'on n'y marche nulle part, comme ici, contre le flanc du roc nu ou l'arête vive de la montagne. Voulût-on y chercher un endroit pour tomber, on ne le trouverait pas, du moins en suivant le sentier frayé.
— Alors nous risquerons l'ascension.
— Le Faulhorn est plus haut que le Mettenberg, n'est-ce pas? demanda Herman.
— Oui, monsieur, beaucoup plus haut; il mesure au-delà de huit mille pieds.
— Et combien de temps faut-il pour atteindre son sommet?
— Des voyageurs novices, comme vous, messieurs, qui se reposent souvent, restent six heures en route. Mais on peut mettre moins de temps lorsqu'on est habitué à grimper... Avez-vous déjà un guide, messieurs?
— Non ; voulez-vous être notre guide?
— Pour demain, cela n'est pas possible, je suis retenu par une famille anglaise pour l'accompagner à Rosenlaui, par le grand Scheideck. Ces messieurs n'ont-ils pas un bagage trop lourd?
— Nous n'avons que nos paletots, une couple de chemises et quelques autres petits objets.
— Alors, messieurs, je vous recommanderai le
fils de ma sœur, une pauvre veuve qui a besoin de gagner sa vie. Son fils n'est âgé que de quatorze ans, mais il est fort et alerte comme un jeune homme fait, et nussi bon guide que le meilleur de Grindelvvald. D'ailleurs, vous ne lui donnerez que moitié prix.
— Mais nous passerons la nuit sur le Faulhorn, dit Max, et nous voulons descendre de là le lendemain vers le Giesbach et Brienz. Ce garçon nous accompagnerait-il jusque-là?
— Ha fait plus d'une fois ce chemin-là, messieurs, et il revient alors par Interlaken à Grindelvvald.
Les Flamands se montrèrent disposés à accueillir la proposition du guide, et lui donnèrent même l'assurance que, si le fils de la pauvre veuve leur rendait le même service qu'un homme, ils lui payeraient le salaire d'un homme.
Hs se levèrent et se mirent à descendre. Comme, à partir de cet endroit, la pente devenait plus facile et côtoyait des bois ou traversait des terrains gazonneux, ils pressèrent le pas et arrivèrent enfin sans encombre dans la vallée de Grindelwald.
Là, Max Rapelings commença tout à coup à piétiner et à rire si fort que les deux autres le regardèrent avec surprise. 11 se tenait les côtes, il se tordait : ses éclats de rire ne s'interrompaient que pour laisser passage aux phrases suivantes :
— Ah! ah! ah! ce pauvre Herman! Ah! ah! mon simple, mon naïf, mon crédule ami! comme on peut lui vendre des vessies pour des lanternes !
— Allons, allons, cela va Irop loin, dit Herman; tout à l'heure, il faudra te mettre des liens; deviens-tu fou, ou as-tu été mordu d'une tarentule?
— Ah! ah! ah! Tu as cru que j'avais peur làhaut, sur la mer de glace, et en chemin? Je jouais la comédie, mon cher, pour m'amuser à tes dépens.
— Oui vraiment? dit en riant le jeune avocat; tu te sens honteux de ta lâcheté de tout à l'heure? Tu crains que je n'aille la raconter à nos amis de Gand et tu essayes de te laver du reproche? Ainsi tu n'as pas eu peur? à d'autres! Fais accroire cela à de plus simples que nous!
— Je te dis que ce n'étaient que des grimaces.
— Eh bien, console-toi avec l'idée que j'ai donné dans le panneau, et retournons à l'hôtel, car j'ai une faim de crocodile. Veux-tu rester ici et rire de toi-même jusqu'à demain matin? Libre à toi; chacun son goût.
Le jeune médecin sentait bien que sa ruse ne réussirait pas cette fois. 11 se leva, prit le bras de son ami et murmura à son oreille :
— Bah ! bah ! Herman, j'aime mieux l'avouer; j'ai été légèrement troublé sur la mer de glace.
I E JEUNE FEM.Mi; l'AI.K.
Mais il n'est pas nécessaire d'aller pendre' cette nouvelle-là à la cloche du beffroi de fiand.
Au moiuont où ils entraient à l'Iiùli'l, les voyajjeurs allaicMit se metiro à lal)le : (|uelques-uns y avaient déjà pris place.
Max pinça le bras de son ami, le retint et lui dit tout bas :
— .Notre Russe ! sortons de la salle.
— Non, Max, je veux montrer (jue je ne le crains pas; tiens-toi tranquille, la demoiselle pâle nous re5,'arde.
Mais le vieux monsieur, dès qu'il eut vu entrer les jeunes gens, se leva, arrêta un instant sur eux son rejrard calme, mais sévère, et cria en fiançais au maître de la maison :
— l'n dîner pour deux et une bouteille de Sainl-.liilien dans l'appartement n" H.
Après avoir donné cet ordre, il prit le bras de la jeune lille pâle (jui s'était levée, et sortit avec elle par une porte au fond de la salle.
Les Flamands voyaient bien qu'il s'éloignait ainsi pour ne pas s'asseoir avec eux à la même table. Cependant ils n'osaient rien dire; mais quand le Russe en sortant retourna la tète pour jeter à Ilerman un regard de mépris, celui-ci ne put se contenir plus longtemps.
— Grossier personnage, s'écria-t-il, (iu'est-ce qui vous pousse à m'outrager ainsi sans motif? Attendez! vous me rendrez raison de votre impertinente conduite.
Et il se disposait en effet à suivre le vieux monsieur; mais Max le saisit pai- les épaules, le retint avec force et s'elTorça en même temps de le calmer. Il lui parla de sa mère, lui dit que tous les voyageui's avaient les yeux fixés sur lui, et le su|iplia de ne pas gâter tout le plaisir de leur beau voyage par une imprudente précipitation.
Heriiiaii était pâle de colère; il criait à liante vni\ qui- nul n'avait le droit d'insulter (juehpi'un sans provocation. Il voulait, il exigeait une réparation d'honneur...
Le bon .Max llapelings s'effrayait à l'idée qu'un malheur pourrait résulter de cet emportement, En effet, Ilcrmaii était la bonté même, mais il avait ses moments de vivacité, et alors il était capable de tout. Aussi, Max, retenant de toutes ses forces son ami désespéré, lui déclara qu'il ne le laisserait [>as sortir de la salle à manger, dùl-il se battre avec lui.
L'irritation d'IIeriiian avait une double cause : non seubment il avait à venger une injure gratuite, mais ce qui ne lui souriait pas moins, c'était l'idée de punir en inénie temps le cruel tyran, pour tous les maux (|u'il faisait endurer à la jeune filb'.
Lorsque Max fut parvenu à lui faire sentir l'inconvenance d'un scandale public et lui eut promis
de l'aidera obtenir, après le dîner, une réparation d'honneur satisfaisante, Ilerman s'assit en grommelant, et, encore tout agité, il se mil à table.
L'orage ainsi apaisé pour le momeiil, les deux amis convinrent, après avoir délibéré longtemps à voix basse, qu'en sortant de table, .Max Rapelings se rendrait à l'appartemenl n S. pour parler au Russe et exiger de lui des explications et la réparation de ses grossiers procédés à leur égard. S'il n'était pas reçu d'une manière convenable, Ilerman demeurerait libre d'air selon que son honneur offensé le lui conseillerait.
Le jeune docteur n'était pas très enchanté d'une pareille mission, qu'il n'avait acceptée que pour apaiser son ami furieux. Aus.^i traîna-l-il le diner en longueur autant (|u'il put, et, malgré toutes les prières d'Ilerman, il ne voulut pas perdre un coup de dent, ni laisser passer au dessert une pomme ou un morceau de fromage.
Cependant il fallait bien en finir; Max se leva et dit :
— Toi, reste assi-, Herman, et ne fais semblant de rien. Les voyageurs n'ont pas besoin de savoir ce qu'il y a à démêler entre le Russe et nous. Je monte, et je viendrai te rendre compte ici du résultat de ma démarche.
— Pas de lâche complaisance au moins ! murmura Ilerman.
— Non, mais de la politesse toujours : on peut bien être sérieux et sévère sans devenir grossier.
11 quitta la salle et demanda à un garçon qn'il rencontra dans le vestibule où était situé l'appartement n" 8.
— Est-ce le vieux monsieur avec la demoiselle malade (jue vous désirez voir'.'' demanda le garçon.
— Oui.
— Ils sont partis, monsieur.
— Partis ? Pour quel endroit ?
— Pour Inlerlaken, sans doute. Il n'y a pas d'autre chemin ici. Tenez, voyez, les voilà là-bas dans leur voiture. Ils se sont arrêtés pour causer avec un autre voyageur.
Max vit en effet, de la porte sur le seuil de laquelle il se trouvait, le Ru»se et sa pâle compagne, assis dans une voiture, échangeant quelques paroles avec une autre personne (|u'à son alpenstok on pouvait reconnaître |)our un voyageur.
A|)rès moins d'une minute d'arrél. la voilure reprit sa cour.se.
.Max courut rejoindre son ami et lui dit :
— S'il n'y a pas (|uelqne sorctdlerie (|ni s'en mêle, cela y ressemble terriblement. Voilà que le Russe est parti, probablement par peur. Mais autre chose : j'ai vu un voyageur causer et échanger des saints avec lui. Prends vite ton chapeau. Ce voyageur doit encore être dans la rue, je le
LA JEUNE FEMME PALE
Ils s'élancèrent vers lui. (Page 17.)
reconnaîtrai, et lui demanderai des renseignements sur le Russe. Ainsi nous saurons du moins qui il est. Viens, dépêche-toi.
Ils sortirent de l'hôtel et regardèrent de tous côtés, mais le voyageur qu'ils cherchaient n'était plus visible.
Comme Max croyait qu'il avait pris la rue montante qui mène à l'extrémité du village où se trouvaient encore quelques hôtels, ils suivirent le même chemin et se promenèrent dans tous les sens, pendant plus d'une heure, mais en vain.
Pendant ce temps, Herman s'était entièrement calmé, et il reconnut enfin avec franchise qu'il avait eu tort de s'exposer ainsi à de grands dangers pour un seul regard équivoque. Il ne craignait pas ces dangers pour lui-même, mais il ne devait pas oublier qu'il avait une mère qui mourrait de chagrin s'il lui arrivait malheur en Suisse. Maintenant il n'était pas probable qu'il revît ja-
mais le Russe ; leurs rencontres répétées jusqu'à Grindelwald pouvaient s'expliquer par cette circonstance que le Russe s'était rendu, comme eux, dans rOberland bernois par le lac de Thun. Il n'y a pour ainsi dire qu'un seul chemin, qui est suivi par tous les voyageurs. Il n'était donc pas étonnant que des gens qui se trouvaient en même temps sur le chemin se fussent rencontrés plus d'une fois. A présent le Russe était retourné à Interlaken, sans doute pour commencer par Berne son voyage vers Genève et l'Italie qu'il avait annoncé à son hôtesse. Il avait donc pris une direction opposée à celle des deux jeunes gens, et dès lors il était impossible qu'ils le retrouvassent encore ailleurs.
En achevant ce raisonnement, Herman ajouta gaiement :
— Mon bon Max, envisageons toute cette affaire comme un incident terminé de notre voyage;
vin.
1 A .li:i\NE FEMMK l'Al.K.
roniercioiis Flieii, qui m'a préseivô dos suites de mon imprudent iMiiportement, et n'y pensons plus. Qne le soleil de demain éclaire les excursions de deux joyeux erilliousi.istes de la nature.
— (hii ! oui ! s'écria avec feu le jeune docteur; qiu' notre cœur suit pour jamais soulaf^é de ce laidoau î Les aventures de la jeune fille pAle se terminent là. J'ai encore la cliair de poule (juand je pense qu'elles auraient pu avoir pour dénouement un duel entre un jeune avocat, de Gand, et un aliominahle eosaciue... .Mais, llerman, es-tu devenu infatigable. La nuit commence à tomber; je sens mes jambes plier sous moi.
— C'est ta frayeur de ce matin, là-liaut sur la mer de .iilace, qui t'est descendue dans les jau'bes, dit llerman d'un air railleur.
— Cela me lait plaisir de te voir rire, même à mes dépens. Je voudrais bien profiter de la bonne humeur pour faire assaut de plaisanteries avec loi, mais l'haleine me manque. Puisque demain matin nous devons s;rim|)er six heures durant, il serait prudent d'aller nous coucher sans retard.
— Tu as raison. D'ailleurs, nous n'avons plus besoin de rien savoir concernant le Russe; viens, allons nous mettre au lit.
Ils redescendirent la rue et rentièrent à l'hôtel.
— C'est à ton tour d'écrire une lettre à la maison, dit Max; mais, après les agitations de la journée, tu auras sans doute peu d'envie de remplir ce devoir?
— J'écrirai la lettre demain matin. Dormons une bonne fois tout notre soûl, Max, et prenons bien nos aises. D'ailleurs, |)uisque nous avons l'intention de i)asser la nuit prochaine sur le Faulhorn, je ne sais pas pourriuoi nous nous presserions d'abréger celle-ci, comme si nous avions le fouet sur les épaules.
— En ellet, llerman, cela nous donnera des forces pour accomplir notre longue ascension.
— lîonsoir donc !
— bonsoir !
Les jeunes Flamands marchaient lentement dans un sentier (|ui montait presque a pic sur le flanc verdoyant du raulliorn. La sueur ruisselait de leur visage, et on les cnternlait haleter et souiller bruyamment. De temps en temps, ils murmuraient contre la difficulté du chemin, mais ils élai*'nt incapables de la moindre conversation. Vingt fois déjà ils s'étaient reposés, cl, à peine avaient-ils fait cent pas, qu'ils éprouvaient de nouveau le dé^ir de s'asseoir; in.iis la présence de leur guide leur donnait le courage de ne pas se montrer trop fatigués.
Ce guide élail un jeune gareon d'environ cjuatorze ans, assez fort pour son âge, a ver des yeux vifs el une physionomie intelligente. 11 portait sur son iU)<, le bagage des deux voyageurs, gravissait le chemin escarpé avec autant d'aisance que s'il avait marché sur un plancher uni et suivait ceux qu'il appelait « ses messieurs :> ensiinolant et en (■liantoiinanl à demi-voix.
(Quoiqu'il fût très discret et qu'il ne parlAl point, à moins (|ue ce ne fut nécessaire pour montrer le chemin ou pour répondre aux questions ((u'on lui adressait, il souriait cependant chacjue fois (|u'il voyait ses messieurs épuisés s'asseoir sur le bord du clicmiii.
11 |)ouvail être dix heures du matin, le soleil toniijait presfiue d'aplomb le long des lianes de la montagne et, sous l'ardeur de ses rayons de feu j)lus encore que sous la fatigue de l'ascension, les voyageurs sentaient leurs membres s'alTaisser, comme si un poids de deux cents livres leur eut pesé sur les épaules.
Encoie un quart d'heure et ils allaient atteindre un bois épais. Le guide leur avait dit que le sentier traversait le bois, et (ju'ils y trouveraient de l'ombre el de la fraîcheur. Cette promesse fut pour eux un sliinulaiil (jui les encouragea à rassembler toutes leurs forces; et, (|uoii|ue leur haleine fût devenue brûlante et que leur cœur battît violemment dans leur poitrine, ils luttèrent énergicineinent contre la laligue pour alteindre le but désiré.
les premiers arbres de la forêt s'élevaient déjà à cimiuante |)as et semblaient tendre leurs rameaux vers eux, comme des bras amis qui les invitaient à jouir d'un long repos sous un ombrage frais.
Mais .Max liapelings ne put y tenir plus longtemps. Lors(ju'iI entendit le guide ilire : « Messieurs, d'ici on voit tout !•• Grindelwaid, > il saisit cette occasion pour se laisser tomber sur le liord du sentier.
— Ouf! murmura-t-il, le Russe,., nous auraitil... à notre insu... transformés, par quelque enchantement... en chevaux ou en mulets?
— Cela y ressemble en elTet, répondit llerman en s'asseyant à côté de lui. Ce serait une singulière vengeance. Soufflons un peu. Tais-toi maintenant, .Max...
Au bout de quelques instants, le jeune <locteur reprit d'une voix plus libre :
— C'est une cho«;e étonnante, llerman. Vax gravissant les montagnes, les jambes ne se ratiguenl presque pas. La poitrine seule semble travailler el souffrir; car à peine a-l-on repris haleine |tendanl que|(|ues ininulo, que l'on se sent tout à fait remis. Au contraire, à la descente, ce sont les jambes
LA ,n':iINE FEMME PALE.
seules qui se fatiguent, tandis ([ue la poitrine reste tout à fait libre, comme si elle ne prenait aucune part à l'exercice du corps. Kt dire (|uc nous avons peut-êti-e encore cinq heures à monter ! Est-ce que l'haleine ne t'est pas encore revenue, Herman, que te voihà si taciturne?
— Ce garçon a raison d'appeler notre attention sur la vue dont on jouit d'ici, répondit le jeune avocat. Au milieu des merveilles sans nombre qui s'offrent à nos yeux, nous nous blasons petit à petit, et nous devenons pour ainsi dire insensibles à tout ce qui n'est pas plus grand et plus merveilleux que ce que nous avons vu la veille. Qu'elles sont pittoresques et charmantes cependant, ces maisons de Grindelvald, disséminées dans la vallée profonde, ou suspendues sur le flanc des montagnes ! Il me semble que j'en vois encore là-haut
à plusieurs mille pieds de hauteur.
— Je remarque ici, mieux encore qu'ailleurs, dit Max, ce qui met ma faculté de comparaison en défaut. Devant nous, les trois géants de Grindelwald : le Wetterhorn, le Mettenberg et l'Eiser, élèvent jusqu'au ciel leurs cimes neigeuses; leurs larges collines sont recouvertes par les deux mers de glace. Cet arrière-plan est si énorme, si grandiose, qu'à l'avant-plan tout se rapetisse d'une façon étonnante et perd probablement, à nos yeux, sa véritable dimension.
— Je ne crois pas que ce soit une illusion, Max, c'est la réalité.
— Mais regarde donc ces centaines de petites maisons, Herman, chacune au milieu d'un pré entouré de jardins, elles ne paraisent pas plus grandes que des nids d'oiseaux, et les prés, que des mouchoirs de poche.
— Oui, Max, mais quelle dimension veux-tu qu'une construction de l'homme conserve à nos yeux, lorsque nous devons la comparera ces montagnes hautes de dix mille pieds ?
— Ces petits champs verts, là, dans le bas, ces petits arbres presque invisibles, ces petites maisonnettes ressemblent tout à fait aux villages et aux jardins que nous faisions dans notre enfance avec les jouets des boîtes de Nuremberg.
— Ici la nature primitive règne dans sa pleine majesté. Elle écrase les ouvrages humains par la grandeur immense de ses formes. Si nous entrions dans le bois, Max ?
— Non, cela ne serait pas prudent. Nous sommes en pleine trans|)iration ; il doit faire trop frais sous cette ombre épaisse. Nous sommes très bien ici, et nous pouvons nous reposer tant que nous voulons; nous ne sommes pas pressés par l'heure.
H se tourna vers le jeune garçon, qui était assis à quelques pas plus loin, et lui demanda en allemand :
— Dites donc, mon ami, je vois que toutes ces petites maisons-là, dans le bas, sont accouplées deux par deux. L'une de ces deux est sans doute l'écurie ?
— Monsieur se trompe, répondit le petit guide. Dans ces huttes, dont les fenêtres sont peintes en blanc, demeurent les babitar.ls; les autres sont des granges pour mettre le foin.
— L'allemand, que vous parlez si purement, mon garçon, n'est cependant pas la langue des habitants de Grindelvvald?
— Non, monsieur, nous avons aussi notre patois suisse; mais nous apprenons le haut allemand à l'école.
— Vous savez donc lire et écrire ?
— Oui, monsieur, et calculer aussi, répondit le jeune garçon avec une certaine fierté. En Suisse, tous les enfants savent lire, écrire et calculer, Personne de nous ne peut se dispenser d'aller à l'école pas même ceux qui demeurent sur les hautes almcn.
— Qu'appelez-vous almen ?
— Les prairies sur le versant des montagnes, monsieur, com.me celles où nous sommes maintenant.
— L'instruction est donc obligatoire en Suisse?
— Oui, monsieur : dans le canton de Berne assurément.
— Mais vous, mon ami, vous n'allez plus à l'école, puisque vous êtes guide?
— Il faut savoir, monsieur, que les guides de Grindehvald, comme ceux d'ailleurs, forment une gilde ou corporation ; et l'on ne peut devenir guide sans autorisation. Mais je suis le fils d'un guide qui est mort, et c'est pourquoi je puis, quoique jeune encore, exercer la profession de mon père, à condition de prouver par un examen que j'ai appris à l'école tout ce qu'on peut y apprendre. J'ai passé cet examen l'année dernière avec succès et j'en ai obtenu un certificat. Sans cela je n'aurais pas pu quitter l'école, ni par conséquent devenir guide.
— Un crâne peuple, ces Suisses, s'écria Herman. Ils réalisent sans bruit et sans orgueil des progrès que des nations plus grandes considèrent comme désirables, mais comme impossibles à réaliser.
— Si nous reportions notre fardeau un peu plus loin sur la montagne? demanda Max à son compagnon.
— Notre fardeau ? quel fardeau ?
— Notre corps, veux-je dire. Je ne sais, Herman, si tu es comme moi, mais tout à l'heure je rêvais réellement que j'étais un cheval, et que j'étais chargé de mon propre corps.
— Quelle folie est cela '^