‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 113 sur 115 · I.A JEUNE FEMMi: l'Al.i · texte numérisé non relu

I.A JEUNE FEMMi: l'Al.i

— Ali ! si nous n'avions pas à traîner là-liaut notre loriius lums, connue nous serions vite au somniel du l'aulhorn !

— Kl que ferais-tu là-liaut, Ma\, si lu n'avais pas d'vt'ux [lour re},Mrd('r ?

— Nous verrions beaucoup niii'ux par les yeux de l'a me.

— Bah ! laisse-moi trant|uille avec ces sottises. Voilà (|ue le diablotin du ma{>n(''tisme s'installe de nouveau sur tes épaules. Allons, allons ! en avant ! et lais-toi en marchant, si tu peux, car parler l'ati},'ue encore plus (jue marcher.

Ils se levèrent et entrèrent dans le bois. Le sentier n'était pas moins escarpé «jue plus bas, et il ne fallut pas longtemps, pour que les voyageurs fussent de nouveau aussi haletants (lu'aupara vaut.

Une seule fois, Max resta en arrière pour remplir ses poches d'une certaine mousse verte qui pendait a toutes les branches, pareille à de longs lils ou à des toiles d'araignée. Mai<, pour rattraper le temps perdu, il dut tellement se hâter (|ue, tout hors d'haleine, il demanda griice à llerman. ( elui-ci, pour la punir, faisait la sourde oreille.

Ils continuèrent donc leur chemin à travers le bois, et passèrent ensuite par de grands pâturages et par de sombres forêts de pins, se reposant souvent et causant peu. jusciu'â ce qu'enfin, apiés trois heures d'une fatigante ascension, ils se \irent près d'atteindre la hauteur qu'on nomme llosalp, d'cMi ils devaient, au dire de leur guitle, jouir d'une perspective qui leur causerait une vive impression.

Assis sur le bord du sentier et tournés du côté d'où ils étaient venus, ils voyaient maintenant sous leurs pieds la valbe de Grimlelwald, comme une déchirure jjrolonde et sans fond. Les liants nus du Mettenberg et du Welterhorn surgissaient pre-que à pic de cette profondeur, pareils aux murailles de roc d'un burg giganles(jue. Leurs cimes étaient couvertes de neiges éternelles que la lumière du soleil nuançait de toutes les teintes délicates qui séparent le blanc vil du bleu d'azur. Çd et là, la lutnière et la neige semblaient se conloudre; la limite entre l'une et l'autre était si indécise (ju'on eut cru voir une montagne dont la cime atteignait le ciel, ou perçait au travers du lirmament.

La vallée de (irindeluald, dont on ne prjuvait découvrir le tond, paraissait sombre malgré l'éclatante lumière du soleil. Tout y était gris et obscur, peut-être à cause de l'ombre immense des montagnes invisibles. On voyait cependant, à de grandes hauteurs, drs bois et des prairies, de-^ liutle^ et (les chutes d'eau, étages les uns au-dessus des autres, comme sur des escaliers incrustés dans le liane escji pè de la moiitigne.

Non seulement le cœur des deux amis battait chaque fois ({ue leur regard descendait dans cette profondeur (pii leur donnait le vertige, mais le silence complet et émouvant qui régnait dans cet abime les faisait frémir.

— Kt là, là, au sein de ce goulTro est le séjour des hommes ! murmura Max. Là est le théâtre de leur ai tivité, de leurs joies, de leurs douleurs, de leurs espérances! C'est là qu'ils vivent et qu'ils meurent! Fourmis, fourmis!

— Tais-toi pour l'amour de Dieu! dit Herman. (;)u*cst-ce que ces idées de fossoyeur? Le cœur me bat aussi, mais c'est de joie. Que c'est beau, que c'est splt'iididi' ! La .Suisse est l'enfant gâté du créateur. Une seule de ces merveilles, si elle existait en lleigifiue, ferait accourir le pays entier; et ici, il y ade eesbeautés parinilliers. .Mais, qu'entendsje? des cloches dans ce désert ?

— Tu sais bien, répondit .Max; ce doit être des vaches. Nous l'avons déjà entendu souvent, ce bruit. Chaque vache, ici, cha(iue chèvre même, a une clochette suspendue au cou pour (lu'on la retrouve quand elle s'est perdue dans les montagnes. C'est singulier, la miilliplicilé des échos trouble aussi l'ouïe. Ces tintements viennent-ils de dioile ou de gauche, d'en haut ou d'en bas? Je ne m'en fais pas une idée exacte.

— lié ! mon ami, on sont les vaches dont nous entendons tinter les clochettes ? demanda-t-il au jeun ; guide qui se tenait à une dizaine de pas lieux et regardait dans la vallée.

— Klles paissent là-bas sur la montagne, messieurs, répondit-il. De l'endroit où je suis on peut les voir.

Les Flamands s'approchèrent de leur guide. Celui-ci montra du doigt le dessus de l'étroite déchirure d'une vallée de roches et dit :

— Là, sur l'autre bord, messieurs. Le berger nous a vus et souiTle dans son cor des Alpes pour nous saluer. Kcoutez comme les montagnes répètent les sons du cor.

— Mais comment est-ce possible, s'écria ILrman, mes yeux me irompent-ils? Les vaches sont .sur le bord d'un précipice elfiay.int où il ne parait pas y avoir place pour le passage d'un homme. Que font là ces pauvres bêtes?

— Elles clierclieiit l'herbe qui pousse çà et là sur les Alpes. Uemarquez bien, messieurs, qu'on a taillé là de petits chemins pour (jue les vaches puissent poser leurs pieds sur un terrain uni.

— Oli!... ah! je vois (juehiue chose lie bon plus rtonnaiil, s'écria .Max.

— (Jue vois-tu, «lis t

— Uu chamois, un (jciiis.

— Ou ?

— Là-bas, bien au-de.ssus des vaches, une bêle

LA JEUNE FEMME PALE

noire qui se tient sur la pointe d'un rocher, les r|na(re pieds rassemblés, comme si elle était en train de faire des tours.

— Ce n'est pas un chamois, monsieur, dit le jeune gar^-on en souriant; les chamois demeurent plus haut, L'animalque vousvoyez là-has au-dessus de la crevasse, sur la pointe d'un rocher, c'est une chèvre. Ah ! les chèvres sont plus hardies que les vaches; mais là où la chèvre marche encore avec prudence, le chamois bondit et vole d'un rocher à l'autre, par-dessus les abîmes, comme s'il avait des ailes.

— Mais que vois-je là-bas, au-dessous ? demanda Herman; ne sont-ce pas des hommes ?

— Oui, monsieur, ce sont des paysans et des paysannes qui font les foins sur une alpe.

— Ils ne paraissent pas plus grands que des lapins, observa Herman. Il faut avoir des yeux de Suisse pour distinguer de si loin les paysans des paysannes. Comment est-il possible qu'ils fassent les foins et travaillent sur une montagne qui est presque à pic?

— [/habitude, monsieur, répondit le guide, la vue claire et le pied ferme.

— Allons, poursuivons, dit le jeune docteur. L'air est très froid ici malgré la chaleur du soleil. Je sens comme un frisson courir dans tous mes membres; cela est dangereux.

Ils ramassèrent leurs alpenstocks et se remirent à gravir le sentier avec d'autant plus de courage que leur guide leur annonça que, avant une demiheure, ils allaient arriver à la Sennliiitte ou laiterie Bachalp, où l'on pouvait se procurer du vin, du lait, du pain et du fromage, et où les touristes ont l'habitude de manger quelque chose et de se reposer un moment.

Les Flamands étaient de nouveau très fatigués et avançaient en soufnant,sans rien dire, quand ils arrivèrent à un petit monticule de pierres d'ardoises brisées, où ils s'assirent pour respirer un instant.

Le jeune garçon avait aperçu entre les pierres une fleur blanche qu'il désigna par un nom suisse. Pour la cueillir, il essaya de grimper sur le monticule; mais, comme il n'y put réussir faute d'appui, il prit son élan, et bondit contre les pierres.

Un cri d'épouvante et de pitié échappa à nos deux amis lorsqu'ils virent le pauvre gnrçon tomber sur le côté et rouler en bas du monticule. Ils s'élancèrent vers lui, mais il était déjà debout et s'écria en riant :

— On n'a pas d'assiette sur ces pierres qui bougent. Ce n'est rien, messieurs, ne faites pas attention, je ne me suis pas fait mal.

— Mais votre m.ain saigU'^, mou ami, votre

main gauche. Voyons, je vais panser votre blessure, dit Max.

Et il tira de la poche de son paletot une poche de cuir vert qui était toute garnie de jjelits couteaux étincelants et d'autres instruments. Il y prit un petit rouleau de bandes de toile et pansa la blessure du jeune guide, qui n'avait d'autre mal qu'une petite coupure au doigt du milieu de la main gauche.

— Voilà qui est fait, dit Max. Notre i)eur a été plus grande que le mal. Ayez soin seulement de ne pas froisser ce doigt.

— Oui, monsieur, je vous remercie, répondit-il. J'ai quelque chose dans ma poche, qui peut me servir à cela.

En disant ces mots, il lira de la poche de sa veste un objet qui ressemijlait à un petit morceau de peau grisâtre.

Herman ouvrit les yeux avec étonnement, prit cet objet des mains du jeune garçon, et murmura :

— 0 ciel! qu'est-ce que cela signifie? c'est le gant de la demoiselle pâle !

— Ah ! bon ! le gant de la demoiselle pâle ! répéta Max en riant à se tenir les côtes. Ah ! ah ! ah ! Le gant de la demoiselle pâle est dans l'entonnoir de la mer de glace.

— C'est bien cela, te dis-je, affirma Herman, en regardant le petit morceau de peau avec gravité et presque avec stupeur. Commentée gant est-il sorti de rabîme pour nous suivre jusque sur le Faulhorn?

— Cela n'a rien d'étonnant, il est enchanté, Herman.

— Non, je ne ris pas, je t'en prie. C'est bien réellement son gant, le même que nous avons ramassé sur le chemin de Lauterbrunnen.

— Çà, Herman, cesse toi-même ces plaisanteries puériles, répliqua le jeune médecin. Je croyais que nous étions décidément guéris des rêveries creuses et des folies sentimentales, et voilà que tu recommences, et pis encore qu'auparavant ! Tu vas donc maintenant, pendant toute ta vie, voir le gant de la jeune fille pâle dans chaque petit morceau de peau ?

— C'est son gant, Max.

— Mais celui-ci est blanc ou gris.

— Il a été jaune; il est encore jaunâtre... et vois ces doigts délicats.

— Mais, pour l'amour du ciel, comment es-tu assez innocent pour croire qu'un gant va sortir du sein de la mer de glace, d'où jamais rien n'est sorti depuis la création du monde? Crois-tu vraiment qu'il y ait de la sorcellerie en jeu, ou que Dieu irait s'amuser à faire un miracle uniquement pour nous détourner de notre route ?

TA JEINE FKMME PALE.

— .le n'en sais rien, Max; cv\n dt'passe vraiment mon iulelli|,'ence ; mais sois sûr <iue t'est son ganl.

— Le pins simple est i!c demander à ce }ïarçon on il l'a pris, tu verras qu'il le possède peut-être depuis six mois.

— Dites donr, mon ami, domanda-t-il au petit guide, d'où vient ce [.-ant, et depuis quand lavezvous".'

— Je l'ai trouvi'' ce malin sur le l)ord delà Lutschinc, rqiondit-il. Comme ces messieurs ne voulaient point partir di' lionne heure, ne sachant que lairc, je me suis promené le long de la rivière. Là, à moitié dans l'eau, parmi les pierres, j'ai trouvé ce iranl jiisie on face ilo votre luV.el. Je l'ai ramassé parce (jue la peau peut servir à raccommoder les touches de mon petit harmonium. J'allais en envelopper mon doigt blessé ; mais, puisque le gant appartient à ces messieurs, ils peuvent le garder si cela leur plaît.

Les deux amis se regardèrent l'un l'autre avec une singulière expression de sur(trise et de doute. Le jeune docteur secoua la tète et demanda de nouveau :

— Connaissez-vous l'enl-Minoir de la montagne de glace, mon gardon?

— L'entonnoir sur iuuhTcn ij le t. se lier (glacier inférieur), monsieur?

— Oui.

— J'ai été plus de vingt fois sur les hords pour y jeter des pierres.

— Savez-vous, mon ami, si quelque chose de ce qu'on a jeté ou de ce qui est tombé dans l'entonnoir a jamais reparu?

— Non, jamais, monsieur.

— Serait-il possible qu'un gant qvi'on jetterait dans rent(»nnoir sortit par dessous la mer de glace et reparut sur les bords de la Lutschine?

Le jeune homme baissa les yeux pour réiléchir plus profondément et répondit au bout d'un instant :

— Je niai jamais entendu raconter rien de pareil; mais, au fait, ce serait possible, puisqu'un homme qui était tombé dans une crevasse sur iohcicti-ulctsclicr <^glacier supérieur) en o>t ^orti par en dessous.

— Un homme qui est .'•oiti par-des>uus la mer de glace? répéla llerman dun air incrédule. C'est un conte, sans doute?

— Non, monsieur, c'est la vérité. 11 y a encore beaucoup de descendants de cet homme qui demeurent à (jriiidelwald. C'est une histoire que nous racontons aux voyageurs ipiand nous les conduisons sur le glacier supérieur.

— Eh bien, rac<tnlez-la-nous, cette histoire, dit Max.

— Cela s'est passé en l'an 1787, messieurs. {]n père de famille du nom de Christian Bohren tomba dans une large et profonde crevasse sur la surface delà mer de glace. Il ne s'était pas morlellement blessé, mais il était resté assez longtemps évanoui. En revenant à lui, il sentit de l'eau (|ui ruisselait sous lui en abondance, comme s'il était couché sur le lit d'un ruisseau. Dans sa terrible position, c'était encore un faible espoir. Il se mit à ramper en se traînant sur ses mains et sur ses pieds, à travailler et à se débattre pour chercher une issue, jns(ju'à ce (lu'il parvînt au lit d'un cours d'eau plus large et qu'il pût se tenir deboul. Le courant plus large était la Lutschine. 11 suivit son cours et parvint ainsi à sortir de dessous la montagne de glace. Heureusement que deux guides et trois voyageurs l'en ont vu sortir, car sans cela, personne dans tout Grindehvald n'eut voulu croire pareille chose. L'histoire est vraie, messieurs, mon père me l'a racontée cent fois et me l'a fait apprendre par cœur. D'ailleurs, le fils aîné de Christian Dohren était un des bons amis de mon père.

— El tu crois, mon brave gardon, que ce gant aurait glissé depuisTentonnoir jusqu'au bord de la Lutschine?

— Je n'ose pas affirmer qu'il en soit ainsi, messieurs, mais je ne connais pas d'antre explication.

— Ce garçon raisonne parfaitement pour son Age, dit llerman. Ce qu'il nous a dit prouve bien que c'est son gant.

— C'est dommage, dit Max en ricanant, voilà que tout le merveilleux disparait, cl la chose n'est pas plus miraculeuse ([uc de voir un fétu de paille'entrainé par la pluie dans le ruisseau. Marchons, llerman, cela ne vaut pas la peine de nous arrêter si longtemps.

Ils avancèrent en silence; mais le sentier devenant moins roide et plus facile, Max s'approcha de son ami et demanda :

— llerman, à qimi penses-tu? A ce gant? Où esl-il'

— Dans mon portefeuille.

— Prends garde, car, sans être ensorcelé luimême, le gant pourrait bien l'ensorceler.

— Marche un peu pins vile, Max, je n'écoute plus ces sottises.

— Il me vient une idée. Coupons le gant en petits morceaux (jue nous sèmerons le long de notre route, comme le petit Poiicel fit avec les miettes de |tain. hieu sait si nous ne retrouverons pas le gant miraculeux à Brienz, entier et immaculé, comme s'il >orlait de la boutique. Alors il y aurait vraiment de qmii crier au miracle!

— Le couper en morceaux? Tu ne reverras jilus le gant de ta \ie. Il vaut mille francs pour moi. Il n'est pas question ici de sorcelb-rie ni de miracle;

LA JEUNE FEMME l'ALE.

la demoiselle pâle elle-même n'y est pour rien. Ne comprends-tu pas, railleur cntiurci, que ce gant restera le plus beau souvenir de noire voyage en Suisse? C'est tout un roman. Toul y est amené naturellement par le hasard seul. Mais lu verras que, quand nous serons do retour chez nous, personne ne voudra croire à l'histoire de ce gant, tant il nous a merveilleusement suivis, même après que tu l'avais jeté dans le gouffre sans fond de la mer de glace, pour ne jamais le revoir.

— Messieurs, dit le guide, cette cascade est la chute de Mahlebach

Nos deux voyageurs étaient tellement absorbés par leurs réflexions sur le gant retrouvé, qu'ils n'avaient pas fait attention à une petite cascade qui, bondissant à côté d'eux, descendait de la montagne en écumant et en grondant. Ils avaient déjà vu tant de belles choses qu'il en fallait de plus belles encore ou de toutes nouvelles pour réveiller leur enthousiasme. D'ailleurs, ils se sentaient de nouveau très fatigués. Aussi, lorsque le guide leur montra la halte de Bachap, ils poussèrent un cri de joie. C'était l'endroit où ils allaient se reposer et se restaurer quelque peu.

Cette hutte, comme toutes les huttes de berger sur les Alpes, était construite de troncs de pins superposés. Le toit, d'une faible élévation, consistait en planches disposées comme des ardoises ; et de grosses pierres, dont il était chargé, le préservaient de la violence des ouragans.

Lorsque les Flamands y entrèrent, ils n'y virent rien que des seaux, des chaudrons et des pots. Un simple banc de bois et une table grossière s'y trouvaient pour le service des touristes. Dans l'àtre pendait une grande marmite au-dessus d'un feu fumant, et un homme se tenait devant pour attiser le feu et veiller à la marmite.

Ce berger s'approcha des voyageurs, qui s'étaient assis sur le banc, et demanda très poliment ce que ces messieurs désiraient prendre.

Sur leur demande, il leur apporta une bouteille de vin, du pain, du beurre et du fromage.

Si frugal que puisse paraître ce repas, les Flamands, affamés par leur ascension, mangèrent de grand appétit, regardant en même temps autour d'eux avec curiosité, et suivant des yeux l'homme pour voir ce qu'il faisait.

Il avait ôté la marmite du feu et l'avait portée dans une autre pièce. Maintenant il avait sans doute un moment de loisir, car il se rapprocha des voyageurs et leur dit en souriant :

— Ceci est, je le vois, du goût de ces messieurs? L'air de ces montagnes agit singulièrement sur l'estomac; cependant il n'est pas prudent démanger trop de fromage quand on n'en a pas l'habitude. Notre fromage est juste^uent renommé dans le

monde entier, mais c'est une nourriture pesante.

— Voulez-vous boire un verre devin avec nous, mon brave homme? demanda .Max.

— Ces messieurs sont bien bons. Je ne refuserai pas un verre de vin.

Lorsque l'homme eut bu; Max reprit :

— C'est une vie étrange que vous menez ici, mon ami, tout seul, loin de tout être humain, à six mille pieds au-dessus du niveau de la mer! En été, cela peut encore être supportaljle, mais en hiver !

Les Suisses, qui ont l'habitude d'avoir affaire aux voyageurs, savent qu'on peut leur être agréable en satisfaisant leur curiosité sur tout ce qui éveille leur attention. Le berger, voyant par les paroles qu'on lui adressait que les jeunes gens étaient tout à fait étrangers à la vie des Alpes, s'assit sur un coin du banc, prêt à leur donner les explications qu'ils désiraient.

— Messieurs, leur dit-il, en hiver je ne demeure pas ici, et je n'y reste pas d'ailleurs complètement seul. Je suis berger, et je suis les vaches lorsque, à mesure que l'automne approche, elles descendent dans la vallée pour rejoindre enfin le village et y passer l'hiver dans de chaudes étables Alors cette fiennhiltte est abandonnée, et souvent même entièrement ensevelie sous la neige. Lorsque revient le printemps et que la neige est fondue dans la vallée, on mène le bétail dans les prairies les plus basses; à l'approche de l'été, il grimpe sur les montagnes pour chercher enfin la dernière herbe sur les plus hautes Alpes. Telle est notre vie : reculer devant la neige et reprendre du terrain à mesure que la neige l'abandonne.

— Avez-vous beaucoup de vaches, et où sontelles? demanda Herman.

— J'en soigne environ quatre-vingts, monsieur; elles sont maintenant disséminées sur les Alpes, çà et là entre les collines et les montagnes. Un jeune garçon, qui est mon aide, les garde et veille à ce qu'elles ne s'éloignent pas trop.

— Mais comment pouvez-vous traire quatrevingts bêtes qui se tiennent parfois sur des rochers inaccessibles?

— C'est un rude travail en effet, monsieur, mais pas si difficile que vous le croyez. Les vaches viennent deux fois par jour, à un signal du cor des Alpes, ou d'elles-mêmes, à la sennhùtte, pour se faire traire.

— L'herbe doit être très maigre sur ces froides hauteurs ; les vaches ne peuvent pas donner beaucoup de lait ici, fit observer le jeune médecin.

— Pardonnez-moi, monsieur, répondit le berger, c'est une erreur. L'herbe des Alpes est très douce et très grasse. Nos bonnes vaches donnent chaque jour, lorsqu'elles sont sur les montagnes,

l.V .11:1 NE FKMMK l'Al.fc:.

qiiin/e à vin^M litres de lail, et une de ces vaches peut produire pour cent francs de fromat,'e eu un seul été. Vous voyez, messieurs, (jue ces pauvres bêtfs payent iarj;enieiit les soins (ju'oii leur donne. Sans bétail, la Suisse serait un désert. .\vec son bétail et par lui, c'est une terre bénie du ciel.

Ilerinan avait pris en main un morceau de lioma^'e et demanda en le rei^ardant :

— Vous avez fait ici ce fromaj^e vous-même?

— Oui, monsieur.

— (l'est ce fromage que l'on apprécie dans le monde entier, et que les Franrais connaissent sous le nom de fromage de (iruyère?

— Kn ellVl, monsieur, Gret/i'izer Kase, Sctrei- :er Kase.

— El n'est-ce pas abuser de votre complaisance que de vous demander comment vous préparez cet excellent froma;;e?

Le berger se leva et dit :

— Ces messieurs sont désireux de s'instruire. S'ils veulent me suivre, je vais leur montrer comment nous faisons le fromage. C'est fort simple ; mais les autres peuples ne peuvent pas l'apprendre de nous. C'est de l'herbe des Alpes que vient le bon goût et la supériorité de notre fromage.

Il les conduisit dans une autre pièce qu'il appe. lait la Iromageric el leur dit :

— Nous cuisons d'abord le lail, puis nous le faisons cailler au moyen de présure prise dans l'estomac d'un veau. Alors nous laissons couler le pelit-lait, nous travaillons et pétrissons le fromage blanc, pour en exjtrimer l'humidité autant (]ue possible. .Nous donnons à ces fi'omages frais la forme qu'il convient, nous les enveloppons de linges tremi)és dans la saumure, et nous les rangeons sur des planches pour les laisser mûrir. Tons les jours on retourne les fromages et on humecte les linges. Enlin, on transporte ces fromages dans la vallée, où on les conserve jusqu'à ce qu'ils aient atteint leur pleine maturité. Voilà tout l'art de la fabrication du fromage sur les Alpes, messieurs.

Les Flamands le remercièrent de sa complaisance, lui ilemandèrent encore (|uebiues explications de détail, et retournèrent se mettre à table.

Le berger était resté dans la fromagerie pour y ranger quelque chose; il allait et venait avec un seau à chaque main, continuant sa besogne journalière jusqu'au moment où nos voyageurs se levèrent et l'appelèrent pour payer leur écot.

ils ne lui demandèrent pas leur compte, mais lui mirent dans la main une petite |ùéce d'or, disant que, si c'était trop, il pouvait regarder le surplus comme la rénumération de sa complaisance.

i/homme les remercia et dit. l(im.|u'iU étaient sur le seuil de sa cabane :

— Encore deux heures, messieurs, et vous arriverez à l'hôtel sur le Faulhorn.

— Encore deux heures! soupira Max Rajudings. Il y a déjà six heures (|ue nous sommes en route.

— C'est probablement parce (pie ces messieurs se sont reposés souvent et longtemps; à partir d'ici, le chemin devient beancouj) plus facile, et suit pendant très longtemps un terrain presque uni. Bon voyage, messieurs!

— Brr! Il gèle ici, grommela Max. J'en frissonne. Si nous mettions nos pardessus?

— Non, non, marchons, un peu [dus vite; dans trois minutes nous serons en transpiration. Tu vois bien que 1» chemin n'est pas si uni que le prétend cet honnête berger?

— Tu as raison; la chaleur (jue l'on se procure jiar le mouvement est la plus saine. Dépéchonsnous.

Ils marchèrent longtemps à pas légers et en causant gaiement de toute sorte de choses, même du petit gant. Cette fois, Max consentit à peser plus sérieusement la singulaiité de l'incident, et il reconnut qu'il y avait quelque chose d'étonnant et même de merveilleux dans le fait de ce gant, si souvent retrouvé. Herman prélendail que c'était le gant que la jeune (ille pâle avait laissé tomber, près de la fosse aux ours, à Berne. Max ne voulait pas l'admettre; mais quoi qu'il en fût, il avait jeté le gant dans un torrent près de Ziceilusçhineu, il l'avait laissé tomber par la fenêtre, dans l'obscurité, à Grindehvald, il l'avait jeté dans un abîme d'une effrayante profondeur, sur la mer de glace, et chaque fois le gant leur était revenu ; il les avai même suivis jusque sur le Faulhorn. Si ce n'était qu'un concours de circonstances naturelles, on ne [louvait méconnaître que le hasard n'eût créé presque un roman complet.

Enfin, sacrifiant de nouveau à son amour de la plaisanterie, Max reprit :

— (Jui, c'est un roman, el cela ne m'effraye pas médiocrement. Car enfin, si le hasard a poussé si loin celte aventure, le hasard voudra peut-être y donner un dénouement. Oui nous dit que la fin ne sera pas une scène de tragédie?

— Tu ne peux pas rester sérieux dix minutes, muinnira Ilerman. Si j'étais plus faible d'esjirit, tes ridi<ules bavardages me farciraient la tête de sornettes. Le Busse est peut-être maintenant à trente ou quarante lieues d'ici, et toutes relations entre lui et nous sont pour toujours rompues. Tu secoues la tête, en doutes-tu ?

— Je suis presque convaincu du contraire.

— Mais pour (juelle raison?

— Ec(tute, Herman, écoute; car, cette fois, du moins, je vais parler sérieusement. Te souvieiis-tu que ce matin, après nous être reposés en regardant

I>A JEUNK FEMME PAI.E.

Hermaii aperçut une hutte... (Page 30.

ia vallée béante, nous avons traversé un bois épais?

— Certainement, c'est alors que tu es resté en arrière pour détacher de la mousse des arbres.

— Et te souviens-tu aussi que pendant plus d'une heure je me suis lu, et n'ai pas plus répondu à ce que tu disais que si j'étais sourd comme un pot?

— Qu'est-ce que cela veut dire, pour l'amour du ciel! s'écria Herman. Si tu étais sourd, c'était de fatigue.

— Non, Herman, je n'osais pas te communiquer mes pensées, de peur que cette confidence ne te causât trop de frayeur.

Et pourquoi vas-tu me la faire maintenant?

J'ai eu une hallucination, une vision, fruit

des égarements de mon cerveau troublé... C'est si eflVayant de voir son meilleur ami dans la situation la plus horrible !

— Ah! ah! dit le jeune avocat en riant, te voilà

en train de chercher un dénouement tragique à notre roman. Fais voir si tu as l'imagination féconde.

— Prends-le comme tu voudras, Herman.

Voici la chose sans enjolivement et dans toute sa simplicité. Tandis que j'avançais à travers la sombre forêt, réfléchissant et rêvant, je vis tout à coup, par les yeux de l'àme, une contrée formée entièrement de montagnes rocheuses et d'effroyables abîmes. Nous, avec nos alpenstoks à la main, nous marchions haletants et suants, jusqu'au moment où nous arrivâmes sur le bord d'une vallée dont les flancs à pic et l'incommensurable profondeur nous donnaient le vertige. Alors quelque chose d'étonnant, quelque chose d'ine.Kplicable frappa mes regards. Sur l'autre bord du ravin se tenait le Russe, la demoiselle pâle à côté de lui. Tandis que je dirigeais mes regards vers eux, je remarquai avec stupeur que la jeune (ille pâle était oc-

I,A JF.r.NE FEM.MK l'Al.l-:.

cu|>i'e à (irvidor un érlieveau de fil. Ce fil, ([iii |tarai.s>ail U-inlii ;iu-(lt'>siis de la vallée, ("lait d'un r()Uj;t' de sanj,'. tu le suivant des yeux, je vis que la jeune lille en tenait uu des buuts et le tirait à elle, tandis (|ue l'autre Ituut était attaché à ton ccrur, ou plutôt au ijant (pie tu |)oiles dans Ion portefeuille sur la poitrine. Tu sentais sans doute 1 1 secrète atiracliou, car tu ni'ajtpeiais à ton secours, criant que l'ahinie exerçait sur loi une puissance inat;néti(iue et que lu t'y précipiterais infailliblement si je ne te retenais. Je le saisis par le milieu du corps et nous luttâmes tous dou\ en unissant nos forces : mon sang se glaça dans mes veines. Un frisson moricl me traversa l'épine dorsale; car j'avais la conviction que toute résistance était inutile et (|ue la demoiselle pâle nous entraînerait dans le gouilre dont l'insondable sein s'ouvrait béant devant nous comme un bonible tombeau. Ku effet, rien n'y fit : le (il se tendit de plus en |)lus, nous chancelâmes sur le bord du goulfre, nos pieds perdirent leur dernier appui, je me cramponnai à ton corps... et nous roulâmes dans l'effroyable abîme.

— Kt le roman finit ainsi? dit llerman d'une voi.x élouffée.

— Non, la vision ne linit pas ainsi. Kncore un moment. .Nous ne tombâmes pas dans l'abime, mais nous volâmes, attirés par la puissance mai^ique du (il, jusqu'à l'autre bord. Là, la jeune (ille pâle le reçut dans ses bras avec un joyeux cri de triomphe qui résonna dans toutes les montagnes; quant à moi, je volai dans les bras du liasse, el celui-ci me serra sur sa poitrine à mo biiser les côtes. l'uis le llusse leva la main au-dessus de ta Icle et s'écria : « Déni soit le fiancé de la nym|)he des abîmes! (|u'il devieime le roi du pays des ti'-nèbres et (|u'il prenne |)osses>ion de son royaume. » Et en disant ces mois il le donna une secousse, et toi cl ta fiancée, vous fûtes précipités à dix mille pieds an moins dans le gouiïre. .l'avais dé^iagé une de mes mains et saisi le Husse à la gorge. Mais lui, sans se laisser émouvoir le moins du monde, me dit :

« — !,p[têrede la fiancée doit être présenta la fêle des noces; l'ami du (iaucé conduire les promis à l'aiilel. Viens, mon gaillard, ce n'est qu'im simple saut !

» Nous te suivîmes dans l'abîme sans fond où je n'arrivai <|ue réduit en pièces et en morceaux. El ainsi linil le roman, de même que le combat, faute de condiailants. Voila un dén(»uemenl artistifjue ! De tous les personnages il ne reste (pie des bras et des jambes, et encore, en ()uel étal 1

llerman, qui n'avait pas écoulé sans f|uelque émotion, pons.^a a la lin un bruyant l'clat de rirc; le jeune docteur en fit de même. Il était très fier

de son histoire qui d'après lui, pouvait être mise en parallèle avec les romans de nos jours, on l'on donne comme réelles et véritables beaucoup de choses plus invraisemblables encore.

llerman reconnut que ce récit n'était pas composé sans art; mais il faillit, suivant lui, s'appeler .Max Uapelings pour coudre ensemble un si monstrueux assemblable de sérieuse boud'onnerie.

En causant ainsi ils avançaient toujours. Ils s'arrêtèrent pendant quebjues instants sur le bord du laclîaclialp. Celait une i;rande .'tendue d'eau dans un bassin rocheux entre des montagnes. Il se récrièrent à celte vue, tant il leur semblait étrange de trouver encore, à une hauteur de sept mille pieds un lac sur lequel on eut pu facilement faire naviguer des bateaux.

Peu de temps a|)rès ils virent de la neige attachée au (lanc des monlagn s et jiassèrent même très près de cette neige. Ils sentirent en même temps(|uerair devenait très froid, et commencèrent à frissonner cha(iue fois ([ue, pour se reposer, ils s'asseyaient seulement pendant deux ou trois minutes sur le bord du chemin.

— C'est étonnant, je ne suis pas à moitié si fatigué que ce matin, dit llerman ; je crois (ju'au bout de ()uel(iues jours, on serait tout à fait habitué à ces ascensions.

— C'est l'effet de l'air âpre et froid, dit Max. La chaleur (|ue nous produisons en nous-mêmes, à force de marcher, nous sert à combattre le froid extérieur; et, puisque la marche el la chaleur sont devenues |)onr nous une source de bien-être, tu ne dois pas t'élormer (|ue nous ne soyons pas fatigués.

Ils avaient gravi quelques marches taillées dans un pan de rocher.

— Voyez là-haut, messieurs, l'Iiolel du Faulhorn. Encore une heure, nous y sommes, dit le jeune guide.

— Encore une heure, marronna Max, et il en est (l('jà trois ! Allons, un peu de courage, llerman, sinon nous n'arriverons pas aujourd'hui.

— (Jue parles-tu de courage? dit llerman en riant; (|uel(iu'un de nous reste-t-il en arrièic, si ce n'est loi (|ni as eu assez de temps pour dévider le fil sanglant de la vision?

— Dites donc, mon ami, à quelle heure dîne-ton sur le Faidhorn? demanda .Max au pelil guide.

— A deux heures, je pense, monsieur; maison prépare sur-le-champ à dîner pour les voyageurs qui le désirent

— On ne peul pr(»bablemenl pas s'y procurer grand'chose?

— Oh ! si, monsieur.

— Ile la viande aussi ?

— Uui, de la \i inile fraîche, et tout ce que ces

LA JEUNE FEMME PALE

messieurs ont trouvé à leur hôtel de (JrindelwalcL Sur le Faulliorn ilcmeure un brave aubergiste très obligeant et qui connaît la cuisine aussi bien que le meilleur cuisinier français. Je l'ai oui dire souvent par les voyageurs.

— Ah ! ah ! s'écria Max ! Alors je vais joliment me régaler; et je te conseille, Ilernian> de ne pas surveiller cette l'ois le mouvement de mes mains. La tête t'en tournerait... En avant, en avant, il me semble que je flaire l'odeur de la cuisine.

— Je voudrais bien savoir, dit llerman, qui de nous deux a la plus grande faim... une faim particulière, une faim de mets chauds.

— Oui, de la soupe chaude, de la viande chaude, un gigot de mouton, ne fût-ce qu'un gigot de chèvre.

— Ne parle pas de ces mets appétissants, je sens mon estomac qui danse de joie.

— Mais d'où cette nourriture, ces provisions arrivent-elles sur le Faulhorn?

— Tout cela est porté à dos d'homme sur la montagne, messieurs.

Enfin, après avoir encore marché lestement pendant une bonne demi-heure, les Flamands parvinrent à une grande maison de bois située au pied d'une dernière montagne en forme de quille.

C'est l'hôtel du Faulhorn, dit le jeune garçon. Mais pour jouir de la vue qui attire ici les touristes, il faut être là-haut sur le sommet le plus élevé. C'est encore quinze minutes à grimper.

— Oui, oui, gromujela Max, nous avons tout le temps. Je veuxd"abord aller voir un peu là dedans comment se comporte la cuisine.

Ils entrèrent dans l'hôtel où cinq ou six autres voyageurs étaient en train de prendre du tlié ou du café.

Un homme gros et rond vint à leur rencontre avec un visage souriant, les salua par quelques paroles amicales et leur demanda en très bon fiançais s'ils passeraient la nuit sur le Faulhorn.

— Oui, monsieur, répondit Max. Mais la longue ascension... vous comprenez... Nous sommes affamés, et nous mangerions bien volontiers quelque chose.

— Un dîner?

— Oui, oui, un dîner complet.

— Je regrette de n'avoir pas grand'chose pour le moment : un morceau de rôti et une épaule de chamois.

Max fit un bond comme s'il avait envie d'embrasser l'hôte.

— llerman, mon cher Herman, du chamois, de la viande de chamois! s'écria-t-il; que cela doit être bon sur une montagne de plus de huit mille pieds de haut!

— Ces messieurs sont-ils pressés?

— Pressés? Nous mourons de faim.

— J'aurai besoin d'uniî bonne demi-iicuie pour préparer leur dîner. Il faudra (|ue ces messieurs prennent patience jusque-là.

— Donnez-nous un verre de kirsch en attendant. Le jeune garçon s'approcha et présenta aux

deux amis leurs paletots.

— Messieurs, leur dit-il, il fait très froid ici.

— En effet, répondit Herman, c'est comme en plein hiver chez nous. L'air vif me saisit : dépêchons-nous de mettre nos paletots. N'y a-t-il pas de feu ici?

— Si ces messieurs désirent du feu, ils n'ont qu'à demander; mais le bois coûte aussi cher ici que le pain ; on l'apporte également à dos d'homme sur la montagne.

L'hôle versa aux voyageurs le kirsch demandé et leur dit :

— Encore une demi-heure, messieurs, une bonne demi-heure. Je ferai de mon mieux pour VOIS préparer un dîner convenable.

- Et il y aura de la viande de chamois?

— De la viande de chamois pour dix personnes. Si ces messieurs veulent en attendant gravir la cime de Faulhorn, on peut se procurer ici des couvertures pour un franc.

— Des couvertures? A quoi doivent servir ces couvertures?

— Il fait très froid sur le sommet du Faulhorn, messieurs. On s'enveloppe d'une couverture de laine comme d'un manteau, sans cela on n'est pas à son aise là-haut.

— Eh bien, votre idée est bonne, monsieur; nous allons grimper sur le Faulhorn; cela nous fera passer le temps.

On apporta deux couvertures de laine blanche, toutes pareilles à celles dont on se sert pour (;ouvrir les lits, et on les leur pendit sur les épaules.

Max Rapelings faillit éclater de rire lorsqu'il vit son ami marcher devant lui ainsi affublé; il parla de revenants et des trois mages; mais Herman, qui riait tout aussi fort de la tournure du jeune médecin, n'entendait pas ce qu'il disait.

Comme le chemin montait tout droit, ils eurent besoin de toutes leurs forces et gardèrent le silence, jusqu'à ce que, au bout d'un quart d'heure d'ascension, ils arrivèrent sur le sommet de la montagne où ils s'arrêtèrent en extase, les bras levés au ciel.

— Eh bien, Herman, qu'en dis-tu? demanda Max après un silence de quelques minutes.

— Je ne sais que dire ni que penser, répondit son ami, plongé dans une admiration profonde. Il me semble que nous sommes ici au sommet de la terre. Tout un monde s'élend là sous nos yeux. Maintenant je ne me sens plus petit dans la nature : je suis grand, grand comme un géant, moi,

LA JEUNE FEMME PALE

qui |ieiix embrasser ainsi d'un seul coup d'œil loutc une création.

— Voilà (les glaciers maintenant, s'écria Max. Il y on a di's miliiiMs. dirait-on... C'est une mer immense avec de>; Hots affilés, et cliaque (loi csl une montagne de plus de di\ niilie pieds de hauteur.

— Tais-toi, Ma\, lais-loi un in>lant... Jouissons en silence de ce majestueux spectacle.

Ils regardaient de tout côté avec slupéfaclion, si étourdis de toutes ces choses d'une grandeur incoinmensuraliie, qui les entouraient de toute part, (ju'ils se frollaient le Iront pour éclaircir leurs idées.

Leui- guide se raj>procha, et, montrant du doigt l'espace, il leur dit :

— D'ici, messieurs, on voit à quarante lieues de distance, et même pins loin. Voilà le Schrekhorn , \'1,'}^)Ù pieds de hauteur; plus loin le Finsteraarhorn, I3,:2:}() pieds, et plus loin, à droite, la Jungfr.ai, le Dreitliorn, le ninmlisal|), le Wildslrubel, et une qnantilé d'autres monlagnes dont je pourrais vous dire les noms : mais cela aurait peu d'intérêt pour ces messieurs. Les points éloignés que notre vue distingue d'ici sont : de ce côté, les montagnes du Jura et les frontières de France; de l'autre colé, le l'ilate sur le Highi, près de la ville de Lucerne, et là, du côté du sud, le pic du Diable, une monlagne située dans la val'ee du lUiônc.

— Mais (pielle e>l ct-lte surface d'un vert clair, là-bas, dans celle elfrayante profondeur? demanda llerman.

— C'est une partie du lac de Thun, monsieur.

— Le lac de Tbnn, s'écria Max, cette mer bleue où il y a un bateau à vapeur?

— Oui, monsieur.

— .Mais comment est-ce possible !... llerman, lorsque nous montons sur le beffroi, à (îand, nous osons à peine regarder dans la rue, el ici notre œil mesure d'un seul regard i\e:i abîmes de plusieurs mille pieds de profondeur!

Le jeune avocat n'enlendail pas ce que lui disait son ami. Il était eiitirreinenl absorbé dans la contemplation de ces milliers de monlagnes dont les cimes blanches ou bleuâtres semblaient se fondre en une seule et incommensurable mer de glace.

— Les nalurali>tes enseignent, dit-il loul rêveur, que la lave, à cause de l'absence de l'eau, n'est «lu'nn monde désert et sans vie. C'est ainsi yue doit être le globe de la lnin', un clcms silencieux et inanimé.

— La neige (jue n'»n> voyons est éternelle, dit .Max; sous un pareil linceul aucune étincelle de vie ne peut luire. Ce monde de glace restera donc

mort jus(]u'à la fin des siècles? Cette pensée m'épouvante.

Ils se turent de nouveau et regardèrent de tons côtés. Les abîmes surtout captivaient leur attention; souvent ils restaient |iendant plusieuis minutes muets et stupéfiés, regardant dans ces effroyables profondeurs (|ni s'ouvraient comme autant de crevasses béantes et sombres entre les montagnes les plus rapprochées.

— Cette perspective te fait-elle le même effet qu'à moi, llerman? demanda enfin le jeune docteur. Il me semble qu'on doit êlre bienlût rassasié d'un spectacle où tout affecte la figure d'un bloc inerte et uniforme : du moins les détails n'y ont aucune valeur. Ces géants majestueux nous crient : C'est nous (jue vous devez regarder, nous seuls el rien autre. Mais chaque fois qu'on tourne les yeux vers eux, on les trouve toujours couverts de leur linceul de neige, dormant depuis le commencement du monde dans leur informe majesté ! Pourquoi rester ici plus longtemps? De la glace et de la neige, de la neige et de la glace : c'est grandiose, mais c'est monotone...

— C'est la faim qui parle, n'est-ce pas? Tu voudrais descendre à la cuisine?

— Je l'avoue, mon cher llerman. 11 fait si terriblement froid ici, même sous mon enveloppe de fantôme, que je me sens des crampes d'estomac.

— Froid? Max! avec ces grosses couvertures? Je transpire.

— Oui, d'admiration et d'enthousiasme sans doute. Je suis tellement à bout, que je donnerais tous les glaciers du monde pour une côtelette de chamois.

— Restons encore un peu, Max. On ne jouit pas deux fois en sa vie d'un pareil spectacle.

— Nous reviendrons ici après le diner. Ce que je veux surtout voir d ici, cesl le coucher du soleil. Cela doit être splendide.

— .Messieurs, dit le jeune garçon, on nous crie (|ue la table est servie.

— Oui crie?

■ — Le cor des Aljies, messieurs, je connais le signal.

— llonrrah! s'écria .Max, qui descendit la montagne en coiirant, au risque de se casser le cou. Du chamois, du chamois, je le sens.

Kn bas, devant la porte, le jeune garçon leur dit :

— Messieurs, maintenant je vais à l'office. Si vous ave/ besoin de moi, l'hôte me fera appeler.

En entrant a lliôlel, nos deux Flamands trouvèrent la table toute servie. Ils ne devaient pas diner seuls, car trois autres voyageurs y avaient pris place, et tenaient déjà la cuiller à la main.

.Max llapelings el son ami s'assirent également

LA JEUNE FEMME PALE

et mangèrent en silence le potage et les deux premiers plats; mais lorsqu'enlin on servit l'épaule de chamois, la langue du jeune médecin se délia, et il entama avec les autres convives une conversation animée sur le goût de la chair du chamois. Il prétendait qu'on ne pouvait rien imaginer de plus savoureux. Herman soutenait au contraire que cette viande était sèche, et qu'elle ujavait de goût que par sa sauce piquante et fortement épicée. Les avis étaient également partagés entre les autres convives.

Les Flamands firent ainsi connaissance avec les trois autres voyageurs. C'étaient trois jeunes Parisiens, un peintre, un clerc de notaire et un voyageur de commerce. Ils venaient de Meyringen par le grand Scheideck, et devaient descendre le lendemain, avant le lever du soleil, vers Grindelwald. Leur gaieté et leurs spirituelles saillies plurent si fort à nos deux amis, qu'ils étaient encore en train de prendre un verre de bourgogne en leur compagnie lorsque déjà la clarté du jour avait sensiblement diminué.

— N'allons-nous pas remonter sur le Faulhorn pour voir le coucher du soleil? demanda Herman à son ami.

— Tu m'y fais penser, dit Max. Ces messieurs ne voudraient-ils pas aussi jouir de ce spectacle? cela doit êlre magnifique là-haut.

Les Parisiens acceptèrent la proposition, et bientôt ils gravissaient tous ensemble le Faulhorn, enveloppés dans des couvertures blanches, le cou et les oreilles entortillés dans des mouchoirs de poches et des écharpes, comme s'ils allaient à la découverte du pôle Nord.

Arrivée sur le sommet, la joyeuse troupe devint quelques instants sérieuse.

Le spectacle grandiose que les Flamands avaient contemplé sur le Schanzli, à Berne, avec une admiration si enthousiaste, se déroulait devant leurs yeux, mais sur une échelle cent fois plus large. Tous les versants occidentaux des glaciers paraissaient en flammes; ce feu avait des milliers de teintes différentes; il flottait et vacillait dans le ciel et rendait les cimes de glace transparentes, comme si elles fussent devenues immatérielles. A côté de ces sommets incendiés, les vallées se détachaient comme de noirs et insondables abîmes et ajoutaient encore à Fillusion qui faisait croire que les montagnes de neige n'appartenaient pas à la terre, mais nageaient libres et impondérables dans l'océan des cieux.

Le silence ne dura pas longtemps. Les Parisiens commencèrent bienlôt à exprimer à haute voix et avec un flot de paroles leurs remarques sur ce majestueux phénomène de la nature. Insensiblement leur gaieté revint tout entière, et, pour ne

pas s'ennuyer en attendant VAlpeyif/lnlien, ils se mirent à faire assaut de plaisanteries et de bons mots.

Lorsqu'enfin tous les glaciers furent ilevenus incandescents, comme s'ils étaient pénétrés d'un feu rouge de sang, l'un d'eux s'écria :

— C'est incroyablement grand et admirable en effet. Mais voilà plus d'une heure que nous sommes ici debout par un froid de dix degrés. Nous avons tout vu. L'incendie s'affaiblit déjà. Je vais faire comme le soleil, je vais me coucher. Qui est raisonnable me suive!

— Il a raison, murmura Max à l'oreille de son ami. Nous devons nous lever demain de très bonne heure. Je ne voudrais pas être grillé une seconde fois par le soleil. Si nous ne sommes pas en route à six heures du matin, ce sera de notre part une grande sottise.

— Je voudrais rester encore ici des heures! répondit Herman, ne fût-ce que pour jouir du calme et du silence de la nuit, et pour voir disparaître la nature dans le sein des ténèbres.

— Tiens, les Parisiens descendent déjà de la montagne. Il fait trop froid ici, cela peut devenir malsain.

— Eh bien, allons nous coucher, Max.

Ils pressèrent le pas pour rattraper les Parisiens. Arrivés à l'hôtel, chacun prit la bougie qu'on lui présentait, et ils se souhaitèrent réciproquement une bonne nuit et un bon voyage.

On frappa deux ou trois fois avec force à la porte de la chambre à coucher des deux amis. Max s'éveilla en sursaut et s'écria :

— Et! qu'y a-t-il? que voulez-vous?

— Messieurs, il est cinq heures, répondit de l'extérieur la voix du jeune guide.

— Je ne me lève pas encore, grommela Herman en se frottant les yeux.

— Ni moi non plus, déclara Max. C'est bien, mon garçon, reviens frapper dans une petite heure.

Ils s'enveloppèrent de nouveau dans leurs couvertures; mais, comme ils entendaient dans l'hôtel un grand bruit d'allées et venues, et que le son des voix montait du rez-de-chaussée jusqu'à leur chambre, ils ne purent se rendormir.

Après s'être retournés inutilement dans leurs lits pendant plus d'une demi-heure, ils se levèrent et s'habillèrent à la hâte, car il faisait un froid piquant : puis ils descendirent dans la salle à manger où un poêle était allumé.

Pendant qu'ils étaient en train de déjeuner, leur sfuide entra :

i.A JEi'M-: FE.MMi-: l'A m:.

Messieurs, leur ilit-il, il y a encore un voyageur qui esl descendu vers llrienz; c'est pour cela qui- j'étais venu vous éveiller, il eût peut-être été at:rt''al)le à ces messieurs de faire la roule en société, il'autant plus {|ue le touips est 1res brumeux et que, pendant la plus jurande |)arli(' de la matinée, on ne pourra voir (;uo peu ilc clio<o du pays:ige.

— r/est dommage que nous ne nous soyons pas levés, dit llerman. Peut-être pourrions-nous, en nous pressant, rejoindre tMicorc

— Tais-toi, interrompit M ix en llaniand, ne devines-tu pas qu'il y a quelque anguille sous roche?

— Kl qu'y aurait-il sous roche?

— Le llusse qui est encore une fois dans notre chemin, et le (il qui t'attire pour courir derrière lui. .l'ai précisément rêvé cela i rtle nuit.

— Ne commence pas à railler de si bonne heure, Max !

Et, se tournant vers le guide, il demanda :

— Avons-nous vu ce voya;:('ur ici hier au soir?

— Non, messieurs, il est arrivé à l'hôtel pendant que vous étiez allés sur le Faulhorn avec cette société française. Il a soupe à la h:\le et il est allé se coucher tout de suite. Son guide m'a dit que ce monsieur est déjà venu p'us d'une fois sur le Faulhorn. Il y a à peine un quart d'Iicure (|u'il a pris le chemin de IJricnz.

— Et comment est-il, jeune ou vieux? Quel est son extérieur?

— C'est un hommo (le grande taille, qui parle franrais, et (jui porli' des favoris gris, presque blancs.

— Kh bit'n, ((ue te disais-je? demanda le jounn docteur étonné lui-même. Voilà (jue nous allons retrouver le I\usse au milieu d'un désert.

— N'est-il pas accompagné d'une jeune fille qui a l'air maladif? demanda llerman.

— Il est tout seul avec son guide, répondit l'autre.

— Seul, tout seul ! murmura If jeune a\ocat avec effroi. Ciel, si c'est lui, qu'a-t-il donc faitde la pauvre demoiselle?

— Qui sait, Ilernian, si son cadavre brisé ne git pas ,iu fond de quelque gouffre?

— Dis donc, mon garçon, demanda llerman, qui paraissait réellement inquiet, ce voyageur, n'est-il pas vrai, est un homme long et maigre, avec une figure pâle et des yeux noirs clincelants?

— Non, monsieur, au contraire; il e>t pasablement gros, il a de grosses joues, de grands yeux bleus, et un nez si rouge que je uic demandais s'il ne s'était pas heurté le visage contre

quelque chose. Il a même dit en riant à son guide que cela provenait du vin de Bourgogne.

Nos deux Flamands n'avaient pas attendu la lin de celte explication pour éclater de rire. Le Hussc avait un nez rougi par le vin ! Cette image, qui détruisait toute illusion, leur donna sujet de rire de leur propre crédulité.

— Messieurs, dil enfin le jeune garçon, il serait bon de commencer le voyage de bonne heure. Maintenant il fait encore fioid et nébuleux ; mais plus lard, dans la matinée, si \e soleil perce à travers les brouillards, il fera très chaud.

— Nous parlons iminédiateuient, lui lu l-il répondu.

Les Flamands appellèrent l'hôtelier et payèrent leur dépense. Quelques minutes après, ils étaient sur le seuil de la porte, leur alpenstock à la main, prêts à se mettre en route.

Ils regardèrent de tout côté devant eux, 1res étonnés de ne plus rien voir de ce qui les avait frappés la veille.

Toute la nature était couverte d'un voile gris. Les montagnes, les vallées et les abîmes avaient disparu, et à leur place on n'apercevait plus qu'un brouillard iui|»énétial)le. On eùl dit (|ue le ciel et la ferre étaient confondus dans un chaos informe. Nos voyageurs pouvaient bien distinguer les objets à une cin(|uantaine de pas de distance dans toutes les directions, et très facilement, à une distance moindre ; mais plus loin leur vue était bornée par une nuée de vapeurs suspendue sur eux et autour d'eux comme un rideau fermé. Lors(iu'ils se furent mis en marche sur les pas de leur guide, le jeune médecin demanda :

— Qmdle est donc la cause de ce singulier brouillard, mon garçon?

— N(Mis nous trouvons dans les nuages, monsieur.

— Dans les nuages ? s'écria Herman. Ah ! nous sommes dans les nuages ! Il y a des gens qui prétendent que sur les plus hautes montagnes on peut se laver les mains dans les nuages. Je ne vois pas comment on pourrait faire C(da ici.

— C'est pour rire (|u'on j)arle ainsi, répondit le jeune garçon. Ce|)en(ianf, messieurs, il y a bien là (|uel(|ue chose de vrai. Fn descendant |iliis bas, nous reuconirerons probablement des nuages plus épais, et vous verrez alors que le brouillard ne mouille jias moins que la pluie.

— llourrah ! s'écria llerman; cela nous promet de nouvelles surprises. J'étais déjà de mauvaise humeur en voyant ce temps désagréable; mais maintenant je regretterais que le soleil dissipât tout à coup le brouillard.

— Fh bien, qu'est-ie? grommela .Max; est-ce qu'il va falloir descendre dans cet abime comme

LA JEUNE FEMME PALE

cela, droit devant nous à travers la brume, sans savoir ce qui nous attend plus loin? C'est effrayant.

Lorsque du sommet du Faulhorn on regarde en bas du côté de Brieiiz, toute la hauteur paraît n'être qu'un seul et étroit |)an de muraille, presque à pic, qui descend à plus de six mille pieds, et va rejoindre ainsi le fond d'un immense et terrible abîme.

Cette incommensurable profondeur, qui les avait fait frémir la veille, nos P'iamands allaient y plonger maintenant. La perpective était peu encourageante, et, pour des touristes novices, il y avait réellement de quoi s'inquiéter.

— Ne craignez rien, messieurs, dit le guide; le chemin est difficile à la vérité; mais il n'y a pas le moindre danger. Nous devons tourner ainsi autour du Faulhorn. Dans une heure nous arriverons sur un meilleur terrain, c'est-à-dire que nous ne serons plus obligés de côtoyer l'abîme.

— Une heure ! grommela Max qui avait envie de s'arrêter; une heure entière à marcher comme cela, les yeux sur cet épouvantable gouffre, par un sentier qui doit avoir été frayé par les chèvres ou les chariiois !

— Viens donc, Max, tu nous fait perdre un temps précieux ! dit le jeune avocat.

— Oui, oui, tu as beau dire, llerman, tu n'es pas responsable, toi; mais si un malheur nous arrivait, il me semble que je n'oserais plus retourner à la maison.

— Puisque ce garçon déclare qu'il n'y a pas le moindre danger.

— Si je pouvais seulement voir devant moi i mais cet infernal brouillard ! On courrait tout droit dans un précipice sans le savoir.

— Ce garçon connaît le chemin; c'est son métier. Voudrais-tu rester sur le Faulhorn ou retourner à Grindelvvald ?

— Alagràcede Dieu alors, llerman ! La Flandre n'a pas de montagnes hautes comme le ciel, mais on y trouve du moins des chaussées unies et commodes, et on n'y court pas à chaque instant le danger de se rompre le... Oh ! que diable est-ce que ce chemin-là ? Les pierres se dérobent en roulant sous nos pieds.

— C'est pour cela qu'on nomme cette montagne le Faulhorn, dit le guide. Comme ces messieurs le savent bien, Faw^ signifie pourri, vermoulu. Cette montagne est formée de pierres d'ardoise qui se fendent et se brisent facilement par l'humidité. Le terrain du versant sur lequel nous marchons maintenant n'est formé que de monceaux de pierres qui sont tombées depuis des siècles du

-liaut du Faulhorn et qui roulent pour ainsi dire encore tous les jours dans le fond. Mon père

croyait que le Faulhorn devait avoir été autrefois (le plusieurs mille pieds plus haut qu'il ne l'est aujourd'hui, et qu'avec le temps, il s'abaisserait jusqu'à devenir une petite montagne, parce que son roc n'est pas assez dur.

— Oui, oui, gronuiiela Max, en s'arrêtant tout à coup et en plantant son alpenstock entre deux pierres, donnez-nous des leçons de géognosie, comme si nous étions ici sur les bancs de l'Université; mais si vous croyez que je ferai encore un pas de plus, vous vous trompez. Qui diable a imaginé le premier de conduire les gens par ici, sur un sentier replié en zigzag comme un ruban, à l'extrême bord d'un épouvantable précipice? Si du moins on pouvait avoir le pied ferme entre toutes ces pierres chancelantes ! Un seul faux pas, et nous roulons à une profondeur de mille pieds à travers cet affreux brouillard.

Herman croyait que son ami avait envie de plaisanter; il reconnaissait lui-même que ce sentier n'était pas des plus faciles ni des plus agréables; mais il avait confiance dans l'expérience du guide.

Après quelques effoits pour décider son compagnon à continuer le voyage, il dit d'un ton à moitié fâché :

— Tu parles de prudence, Max? La prudence n'est elle pas, dans la plupart des cas, le manteau de la crainte? Le plus souvent n'est-on pas prudent faute de courage?

— Courage! courage! grogna Max. Je te l'ai déjà dit. A la maison, je n'ose pas même regarder du second étage dans la rue : c'est une crainte que j'ai eue dès mon enfance.

— Nous gelons ici. Tu es docteur, et tu vas nous attirer une pleurésie sur les reins.

— Mais, Herman, pour l'amour de Dieu, accorde-moi du moins le temps de m'accoutumer à la vue de cet abîme... Et toi, mon garçon, tu es bien certain que l'on ne court pas le risque de tomber dans le précipice?

— Impossible, monsieur, quand même on le voudrait.

— De plus en fort. Si je sautais d'ici je ne roulerais pas jusqu'au fond brisé en mille pièces?

— Non, monsieur, je vais vous le démontrer tout de suite; car il fait ici trop humide et trop froid pour s'y arrêter longtemps. Ten^z : faites attention, monsieur.

Et le jeune garçon se laissa tomber de côté sur le bord de l'abîme.

— Pour l'amour du ciel, cessez cette affreuse comédie! s'écria Max pâlissant.

Le guide était étendu à terre, immobile, à quel" ques pas plus loin, avec un sourire ironique sur les lèvres.

LA JEUNE FEMME PALE

Il se releva, retourna auprès des Flamands stupéliés, et dit :

— Ces messieurs voient bien qu'il n'y a pas de danger.

» Le versant de la montagne leur parait beaucoup plus escarpé qu'il ne l'est en réalité. Cela provient (le la profondeur de la vallée et du nian(|ue d'habitude.

— Je suis un imbécile, dit Max avec un soufiir, mais c'est égal, on ne n;e rattrappera plus sur ce chemin. Kn avant maintenant, car je suis à moitié gelé.

Ils marchèrent 1res longtemps sans dire un mol. Knlin ils arrivèrent à un endroit on le brouillard semblait éclairci en partie, du moins autour d'eux ; mais ils virent devant eu.x, dans le fond, une brume beaucoup plus épaisse et blanche, qui avait des formes déterminées et elont la surface extérieure paraissait faite de hauteurs et de bas-fonds, comme une chaîne de monla,^nes.

Ils s'arrêtèrent devant ce nouveau spectacle pour se reposer un peu.

— Qu'est-ce que cela? ilemanda Ilerman.

— Ce sont les nuages, monsieur, répondit le jeune ^'uide. Les gens de iJrienz, lorsqu'ils regardent eu l'air maiiileiiani, voient au-dessus d'eux un ciel nuageux. l'eul-èlre pleut-il dans la vallée ; il y a plu indubitablement une partie de la nuit.

— tt les nuages que les gens de Brienz ont audessus de leur tôle, nous les voyons maintenant sous nos pieds?

— C'est bien cela, messieurs. Encore quelques minutes et nous traversons un de ces nuages. 11 est suspendu là-bas contre la montagne et se trouve tout à fait sur notre chemin. Ces messieurs devront fermer leurs paletots, car nous ne sortirons pas du nuage sans être passablement mouillés.

— Et si ce brouillard blanc dans la vallée était une nuée d'orage, nous verrions les éc air.-, briller et nous entendrions le tonnerre gronder sous nos pieds? demanda Max

— Certainement, messieurs ; nous voyons cela très souvent.

— Je ne . sais pas comment je pourrai faire croire cela à ma mère, murmura ilerman pensif. Mille pieds au-dessus «les nuages, — au-dessus des nuage d'où la pluie tombe sur les campagnes.

Ils continuèrent leur voyage, les yeux (ixés sur le nuage (|ui semblait vouloir leur barrer le chemin. Plus ils en approchaient, plus il devenait évident pour eux que ce nuage n'était (|u'un brouillard plus épais. El lorsqu'ils y furent entrés enfin, ils ne sentirent qu'une grande humidité (jui tombait sur leur léte et sur leurs vêtements comme une fine et abondante rosée.

Au bout de i|uel({ues minutes, leurs palelots

étaient, extérieurement du moins, tout à fait mouillés.

Le jeune docteur, «jui marchait en avant, les mains étendues, s'arrêta tout à coup et s'éciia joyeusement :

— Ah! ah! je pourrai dire «jue je me suis lavé les mains dans les nuages! Vois, vois comme elles sont mouillées : je les frotte l'une contre l'autre et les essuie avec mon mouchoir de poche. Qu'on refuse de le croire si l'on veut, ce n'en est pas moins la vérité.

Le jeune avocat l'imita, et ils s'amusèrent longtemps de la peine qu'ils se donnaient pour recueillir la rosée dans leurs mains, afin de pouvoir aflirmer sincèrement chez eux qu'ils avaient réellement lavé leurs mains dans les nuages.

Enfin le jeune médecin s'écria :

— Marchons un peu plus vile pour être hors du nuage. Quel froid croissant! un froid qui me remonte dans la moelle des os et me pénètre d'outre en outre! Si cela durait quehjue temps, on |)ourrait prendre ici un vérirable bain.

Ils se mirent à marcher rapidement, et même à courir, quand le terrain le leur permettait.

Depuis (|uel(|ues minutes le sentier les avait éloignés du bord de l'abîme. Ils avaient passé devant un petit lac (|ue le guide leur avait désigné sous le nom de Ifuttciibodruscc. Plus loin ils entrèrent dans une épais.'ie forêt de sapins, entièrement pénétrée et remplie d'un brouillard gris, et où régnait un triste crépuscule, comme si le soir élait venu. Ils échangèrent quelques observations sur le silence morue de cette forêt, sur ce jour opa(|ue et sombre, beaucoup [dus Irisle que l'obscurité de la nuit, et ils finirent par se sentir envahis à ce point par la mêlaucolie de ce lieu solitaire (|u'ils ae lurent com|)lêlemenl.

Le chemin descendait toujours très rapidement vers le fond et présentait parfois les (lif(icullés de j.atiueà eiïrayer le jeune docteur; soit que Max fut honteux de sa pusillanimité récente, soit qu'en eiïet, comme il le disait, l'homme s'habitue à tout, il sautait hardiment hors du chemin frayé, et se plaisait à marcher en avant de son compagnon et même du guide.

C'est ainsi qu'il fut par hasard le premier a alleindre la li.sièri! de la lorét. Là il s'arrêta tout à coup, les bras levés au ciel, et cria, comme quelqu'un <|ui appelle à l'aide :

— Un chamois, un chamois! Vite, vite, Ilerman, un chamois ! — Hali ! je crois (|ue le chamois sait voler. l)ieii me pardonne! il est déjà à une demilieue d iii.

— Que parles-tu de chamois? dit Hermaii d'un ton railleur. Tu veux encore m'en faire accroire.

LA JEUNE FEMME PALE

Il crispait les poings. (Page 39.)

— Qu'avez-vous vu, monsieur ? demanda le guide, en regardant autour de lui.

— Un chamois, mon garçon, un chamois!

— Tout est possible, monsieur ; mais je crois que vous vous êtes trompé.

— Trompé? Un animal d'un brun foncé, pareil à une grande chèvre avec une tète blanchâtre et deux petites cornes noires recourbées comme des crochets ?

— En effet, monsieur, ce dalt être un chamois; où l'avez-vous aperçu.

— Là-bas, contre ce rocher. Il sautait de côté et en l'air; oui il semblait avoir des ailes. En un clin d'œil il était bien loin, et il a disparu derrière la hauteur dans le brouillard,

— Cela m'étonne, monsieur; les chamois ne se laissent pas approcher de si près, et ils évitent tous les chemins foulés par le pied de l'homme. Celui-ci aura peut-être été chassé des montagnes

voisines pardes chasseurs. J'en doute encore; mais cependant, d'après ce que dit monsieur, cène peut pas être iin autre animal qu'un chamois.

— Ces animaux doivent être bien difficiles à attraper ici, dit Herman.

— Très difficiles, monsieur. Il n'y a que les hommes les plus robustes et les plus hardis qui osent choisir le périlleux métier de chasseurs de chamois. II faut épier les animaux avec beaucoup de ruse et les suivre jusque sur les plus hautes Alpes et sur les rochers les plus inaccessibles. Si l'on n'a pas le pied ferme et la vue perçante, on court grand risque, à cette chasse, de rencontrer bientôt sa fin. Dans sa jeunesse, mon frère a été chasseur de chamois, et il m'a souvent fait promettre de ne jamais essayer de l'imiter.

Près d'un pont de bois jeté sur un ruisseau qui descendait dans le fond, le guide leur expliqua que c'était le Giesbach, la source du torrent qui.

LA JKLNE FEMME l'A LE.

à trois lieiips plus loin, à DritMiz, forme la cliule d'eau (jue bcaucoiii» de louri>tes vont voir, et qui tombe dans le lac par plusieurs cascades successives.

Ils t'iaienl parvenus enlie îles collines verles où ils aperçurent tout à coup, à l'iniprovisle, un grand nombre de vaclies, broutant (.ii et là, jus(|nc sur le sentier.

Max Hapelinj,'s s'arrêta avec bésiialion et refusa de suivre son camarade ; du moin3 il regarda autdur de lui pour trouver un autre [>assage.

— Ali rà! ivc vas-tu pas avoir peur île vacbes inoffensives? lui demanda son compagnon.

— Non pas des vaches, répondit-il, mais du muni. Je crois (ju'il se tient là-ba«, juste sur notre chemin, et il nous regarde d'un air peu amical.

— Allons, allons, tu vois bien (juc notre jeune guide rit de tes rrainles.

— Il peut rire tant (ju'il lui jjlaira. Je sais ce que j'ai lu dans Ikedeker. Comme je suis responsable, de pareils avertissements n'échappent pas à mon intention. Lis |)liitôt, à la page loi : « Partout où l'on rencontre des bêtes à cornes, on doit se tenir éloigné autant que possible du taureau ou muni. » Bœdeker, qui a voyagé par toute la Suisse, et qui est consulté par tout le monde comme un oracle, est pour moi plus croyable (|u'un jeune garçon qui est, par nature, insouciant et imprévoyanl.

Le petit guide, suivi d'Herman, passa hardiment au milieu des vaches, .Max Rapelings, grommelant et dépité de l'imprudence de son ami, fit au contraire un long détour.

Le passage franchi, ils discutèrent encore un instant sur cet incident, et ils Unirent par en rire tous les deux.

llerman aperçut une hutte et demanda au guide :

— Peut-on se procunr du rromai:e, I;ï ?

— Hu fnunage et du pain, du lait et du bourre, monsieur, réjiondit le jeune garçon.

— A peine avaient-ils fait quelque^ pas de plus, qu'un voyageur parut sur la porte de la butte.

— (jel, le Musse! s'é» ria Max en s'arrétaul tout à coup.

— Est-il possible? balbutia II< rman stupéfait.

— Mais lorsque l'étranger, suivi de son guide, quitta la Imite pour venir à leur rencontre, le jeune jjarçon leur dit :

— C'est le voyageur qui est |)arli ce matin de l'bùtel du Faulliorn. Il desreml aussi vers Prienz.

— .Non, (c n'e.sl pas lellusse, rejuit Max. Celuici est gros, avec une figure rubiconde.

— Ces messieurs vont à Prienz? demanda l'étranger lorsr|u'il se trouva prés d'eux; en re cas, nous pourrons voyager de compagnie, ajouta-l-il

en français. Vous avez pcul-éire intention de prendre quelque chose ilans la senidiiille? J'y ai eu très froid et je vais essayer de me récbauller un peu. Je prends donc les devants, mais je marcherai assez lentement()our vous |)ermettre de me rejoindre bientôt. A tout à l'heure, messieurs.

Kn achevant ces mots, il s'éloigna avec son guide.

Les Flamands entrèrent dans la butte et demandèrent du pain et du fromage.

Pendant ce court repas, llerman fit (pielques remarques sur la ressemblance de ce voyageur avec le Pusse, du moins quant à la taille et aux favoris blancs; mais le jeune docteur mangeait en tonte h;\te el ne répondait pas.

— Prends garde, Max, lu vas l'étrangler, dit llerman en riant. Ali çà ! mais pourquoi secoues-tu ainsi la tète d'un air profond? Te demanderais -tu encore si cet étranger n'est pas le Russe? Nous n'avons pas le temps de nous amuser ici à des fariboles.

— Non, non, tu te trompes. C'est une toute antre idée (jui m'occupe.

— Laquelle?

— Eli bien, il me semble que cet étranger est le voyageur (|ui a causé à Grindeiwald avec notre Russe et avec la jeune tille pâle.

— En es-tu sur, .Max?

— Pas très sur; niais je ne risque pas grandchose à le lui demauiler. 11 serait étrange qu'ici, perdus dans le brouillard, au milieu d'un lieu sauvage, nous apprissions quel est l'homme qui nous préo(cui)c et nous tourmente depuis que nous sonmies en Suisse.

— Oui, et que nous puissions obtenir des renseignements sur \c. inallicnrcnx sort de la jeune fille pale.

— Viens, nous mangerons nojre pain et notre fromage en marchant. Paye ces bonnes gens. Je suis impatient île savoir si je me suis trompé.

lisse remirent en route avec une grande rapidité, et au bout d'un quart d'heure ils avaient rejoint le voyageur.

— Un lem|is nébuleux, messieurs, dit celui-ci en continuant d'avancer. Pour vous, (jui voyagez probablement pour voir la Suisse, cela est très regrettable. En ce qui me concerne, cela m'est bien égal, pourvu que je puisse me fatiguer. Dans ma famille tout le njonib; a la goutte; mon père en est mort. Depuis six on sept ans, je fais chaque automne un voyage h pied à travers la Suisse, non pour voir quelque chose, mais |iour me préserver de la goutte. Cest un vieux médecin allemainl qui m'a donné ce conseil. Jusqu'à présent j'ai réussi à me }:aranlir de mon ennemi, quoique dans l'occasion je ne me refuse pas une bonne bouleille de vin.

LA JEUNE FEMME I»ALE

— Monsieur ne vient-il pas de Grinilelwald? demanda Max Rapelings.

— Et de quel autre endroit viendrais-je?

— Excusez mon indiscrétion, monsieur. N'avezvous pas causé là avec un monsieur étranger qui était dans une voiture?

— Je ne m'en souviens pas.

— Avec un Russe.

— Un Russe? Je ne connais pas d^ Russes.

— Un monsieur qui était accompagné d'une jeune fille pâle et maladive.

— Ah! maintenant je sais ce que vous voulez dire. Et vous pensez que ce monsieur est un Russe?

— Oui.

— Un Russe ! s'écria le voyageur en poussant un grand éclat de rire. Un Russe? C'est un Flamand comme moi, un Flamand de Gotlegliem, près de Gand.

Herman et Max se regardèrent d'abord avec stupeur, puis avec une certaine confusion de leur simplicité, cependant ils finirent par imiter l'hilarité de leur interlocuteur.

— Vous êtes un Flamand de Gotleghem et nous sommes des Flamands de Gand, dit Max dans sa langue maternelle. Parlons alors la langue de notre chère patrie.

— Ah ! ah ! vivent les Gantois ! s'écria le voyageur.

— Comme cela nous réjouit le cœur, reprit Herman, chaque fois que nous entendons parler notre langue maternelle en pays étranger! c'est comme si la ville de Gand sortait tout à coup du brouillard devant nos yeux. N'est-ce pas, monsieur, qu'il est bien doux d'entendre tout à coup la langue de son pays au milieu de ces montagnes?

— Cela m'est bien indifférent, répondit le voyageur. Flamand ou Français, peu m'importe, pourvu que je puisse me préserver de la goutte... Vous semblez étonnés, messieurs ? Mon Dieu, je suis marchand de guano. C'est vous dire que la poésie et moi...

L'aspérité duchemin distança un peu nos jeunes amis du voyageur, qui n'avait pas interrompu sa marche.

— Maintenant, dit Max à Herman, je regrette moi-même que notre rêve soit évanoui. Adieu tous les Russes, les demoiselles pâles et les tyrans ! Tout cela va tourner en une vulgaire histoire de paysans. Tu peux jeter le gant, va, Herman I

— J'ai presque envie de suivre ton conseil, répondit son ami. Mais, non; je veux garder le gant comme un souvenir de notre crédulité naïve. Tiens, voilà que nous arrivons à un bout de chemin moins difficile ; nous allons pouvoir causer plus à l'aise.

Herman se mit à marcher à côté du marchand de guano et lui demanda :

— Monsieur, pouvons-nous savoir le nom de la personne que nous prenions pour un Russe.

— Son nom est Jacques Halewyn.

— J'ai déjà entendu ce nom-là, ce me semble. Et comment s'appelle sa fille?

— Sa fille? Sa nièce, voulez-vous dire? Elle s'appelle Florence Halewyn, et elle est la fille de son frère. 11 paraît, messieurs, que M. Halewyn et sa nièce vous inspirent beaucoup d'intérêt?

— Oui, c'est une chose singulière. Nous avons rencontré cinq ou six fois ce monsieur avec la jeune fille maladive, et nous avons supposé, — pourquoi? je n'en sais rien, — que c'était un méchant homme et qu'il rendait cette demoiselle très malheureuse!

— Vous ne vous êtes pas trompés, messieurs ; c'est un méchant homme, en effet, un être égoïste et sans cœur.

— Un tyran ?

— Un cruel tyran.

— Et elle, monsieur?

— Elle ? Elle est la plus misérable créature de la terre.

— 0 ciel! comment entendez-vous cela, monsieur?

— Je veux vous dire qu'elle est malheureuse, profondément malheureuse.

— Je vous en prie, monsieur, pardonnez-moi toutes ces questions, dit Herman; ce que nous avons rêvé en route pourrait donc être vrai? Le Russe s'évanouit: mais le sort lamentable de la pauvre jeune fille resterait une réalité ?

— Allons, allons, ne commence pas à rêver de nouveau, répliqua Max Rapelings en riant. M. Halewyn est un oncle qui conduit sa nièce en Suisse pour rétablir sa santé.

— Vous vous trompez, monsieur, et votre ami a raison, reprit le marchand. Cet oncle est un tyran sans âme, un homme qui ne connaît rien au monde que son propre intérêt : j'en sais quelque chose ; il m'a déjà intenté deux procès. Pour me dépouiller de ce qui m'appartient, il m'accuse d'avoir empiété sur son terrain. Vous ne sauriez croire combien cet homme est avare et cupide.

— Avare ? murmura Max. Et il voyage en Suisse avec sa nièce, et il la fait porter sur les montagnes; oui, jusque sur le glacier de Grindelwald. Cela coûte de l'argent...

— Oui, cela coûte de l'argent; mais qu'est-ce que cela fait à un avare, lorsqu'il n'agit ainsi que pour pouvoir mettre la main sur un héritage de deux cent mille francs qui ne lui appartient pas?

— Vous piquez ma curiosité, monsieur, dit Her man, et si vous vouliez avoir la bonté...

— De vous expliquer la chose plus en détail ? Pourquoi m'y refuserais-je? Ce sont des faits que

LA JEUNE FEMME PALE

cliacun sait et raconte clans nolie commune et dans les villages voisins. Kssayoz de marcher à côté de moi, messieurs, je vous ferai connaître cet homme sans cœur, tel qu'il est.

Et il donna à sesjeunescom|iaj,'nons l'explication suivante, interrompue de temps en temps par les inégalités du chemin :

— Le père de Jac(|ues llalewyn, (|ui liahitait Gand, a gajiné beaucoup d'argent au temps des Hollandais dans lecommerce des cotons. A sa mort, il a laisséà chacun de ses deux fdsundemi-million. D'après la notoriété publique, .lar(|ues llalewyn doit être maintenant riche de six cent mille francs; mais cela ne suffit pas à l'avare : il entrevoit la chance de s'approprier en outre deux cents autres mille francs, et il consacre toute sa vie à atteindre ce but. Florence est la fill.; de son frère; elle n'a pas de parents, et Jactiues llalewyn est son tuteur. Il tient la malheureuse fille enfermée dans son château...

— Ah! il a un chàleau? dit Max.

— Oui, un vieux château délabré, si sombre et si triste que l'angoisse vous serre le cœur, rien qu'à le voir en passant.

— Ilélas ! la pauvre fille y traîne sans doute une bien cruelle existence au fond de quelfjue cachot? murmura llerman entre ses dents.

— l'as si vite, mon jeune monsieur, dit le marchand, n'attelez pas la charrue devant les bœufs. Jacques est assez malin |)our se soustraire à la loi et pour exécuter son odieux projet, sans donner à personne le droit de se mêler de ses affaires.

— Son odieux projet : mais (|uel projet? demanda llerman avec l'accent d'une curiosité surexcitée.

— Vous ne comprenez pas? Jac(|tics possède plus d'un demi-million ; la jeune Florence jouit d'une fortune personnelle de deux cent millefrancs. Si .Ia(<|ues meurt le premier, alors la nièce hérite de son oncle; mais si Jacques survit à la jeune fille, alors l'oncle hérite de sa nièce. Il n'y a pas d'autres héritiers, et il ne peut pas s'en présenter d'autres, à moins que Florence ne se marie. Cela est assez clair, ce me semble, pour vous faire deviner quel peut être le projet de l'avare.

Les jeunes gens exprimèrent leur incrédulité par un léger hochement de tête.

— Ne comprenez-vous pas, continua l'autre, que Jacques llalewyn, pour entrer en possession desd''u\ cent mille francs de sa nièce, doit alteind-i-e un double but : éloigner la jeune fille du mariage, et la l-iirt' mourir préinalurémeni ?

— Mais c'.si b(.iril,|, «ela! s'écria llerman avec indignation.

Kn ce moment, le i Ijeinin devint tout à coup si étroit et la ileseente si rapide, fiuiU ne pouvaient

plus marcher qu'avec peine l'un derrière l'autre. Losrqu'il redevint possible de i éprendre la conversation, .Maxdemaiula :

— Ainsi cette pauvre jeune fille est restée enfermée depuis son enfance dans ce vieux château? Elle n'a don'; pas re(,u une éducation convenable? Cela ne me semble pas moins affreux.

— Vous vous trompez, monsieur; Jac(iues llalewyn est trop (in et trop rusé pour éveiller sans utilité les soupçons du monde. Il a envoyé sa nièce dans les premières maisons d'éducation du pays; et lors(|ue parfois elle revenait pour quelques semaines à la maison, il faisait venir de Gand à grands frais les meilleurs |)rofesseurs et les meilleures institutrices. On eût dit qu'il voulait prodiguer sa fortune pour donner à sa nièce la même éducation qu'à une fille de roi. S'il agissait ainsi, c'était |iour cacher son jfu. Aussi longtemps (pie Florence resta enfant, les choses continuèrent sur le même pied; mais dès (|u"il |»ut craindre que ses projets ne fussent soupçonnés, il la fit revenir chez lui et l'enferma dansson château. Ce séjour est pour elle une véritable prison, sombre et triste comme une maison de détention. La pauvre Florence y est entourée de domestiques, vieux, moroses, sans cœur, qui sont dévoués à Jacques comme s'ils lui avaient vendu leur àuie; de froids et cruels bourreaux «jui, du matin au soir, chagrinent et tourmentent la malheureuse victime par leur lâche espionnage. Vous pouvez penser, messieurs, l'horiible vie que cela doit être pour une jeune fille qui aspire après un peu de liberté, qui sait qu'elle est belle et riche, et qui possède tout ce ([u'il faut pour faire le bonheur d'un honnête homme.

— Due horrible vie! eu effet. Pauvre Florence! soupira le jeune avocat.

— Jacfjiies llalewyn ne reroit-t-il donc jamais personne? demanda .Max.

— Il reçoit de la société; mais quelle sociélé! Deux petits rentiers, le notaire, trois ou quatre de ses lermiers, un agent d'affaires et le secrétaire de la commune, tous gens de cinrpiante, soixante et soixante- dix ans.

— Mais ces gens- là ne voient pas ce qui se passe avec la nièce, et comment elle est opprimée par cet once avi<le?

— Ils le voient sans aucun doute; mais qu'estce que cela leur fait, puis(|u'ils no vont au château que pour s'emplir le ventre et boire du bon vin? En un mot, et quoi qu'il en soit, la malheureuse Florence, à force de chagrin et d'ennui, a commencé à languir et à dépérir; si bien que l'avide llalewyn survivra certainement à sa nièce. Ce s(mt deux cent mille francs que l'insatiable tyran serrera alors dans sa caisse en disant : t Ils sont à moi. »

LA JEUNE FEMME l'ALE.

— Non, cela n'est pas certain, i;roinmela Ilerman, les dents serrées par l'indignation.

— Comment, pas certain ! Croyez-vous par hasard que Jacques Halewyn mourra le premier? Les Halewyn sont des hommes aussi solides que des arbres, et à moins qu'il ne leur arrive un accident, ils vivent jusqu'à quatre-vingts ans. La pauvre Florence pourrait vivre aussi longtemps, si on ne la poussait pas dans le tombeau à force de la tourmenter.

— Mais si c'est vrai, ce que vous dites là, monsieur, remarqua Herman avec plus de calme, il doit y avoir un moyen d'arracher l'innocente victime à son cruel bourreau.

— Oui, je vous conseille d'essayer : en dix ans vous ne parviendrez pas même à adresser une seule parole à la jeune fille, vous surtout jeune homme, car vous êtes précisément de ceux dont la figure seule fait frémir Jacques Halewyn de crainte et de colère.

— En effet, nous en avons déjà eu la preuve, répondit Max.

— Vous ne me comprenez pas, monsieur, dit Ilerman. Je suis avocat : il doit y avoir dans les lois un moyen d'empêcher un pareil méfait; car c'est un crime, un crime affreux de miner, par cupidité pure, la vie d'une innocente enfant. Il doit y avoir un conseil de famille : au besoin j'irai parler au procureur du roi. Ah! si j'avais l'assurance que vous ne vous trompez pas, monsieur, je remuerais ciel et terre pour empêcher ce méchant homme d'assassiner ainsi l'enfant de son propre frère.

— Et vous auriez raison, monsieur; mais qui vous parle d'assassiner? La faire souffrir moralement, la tourmenter et la faire mourir d'ennui, oui.

— Pardonnez-moi mon objection, dit Max. Un doute s'élève dans mon esprit. Peut-être êtes-vous trompé vous-même, sans le savoir, par les apparences. Si l'oncle, en effet, voulait faire périr sa nièce d'ennui, comment se ferait-il qu'il la menât en Suisse? Si l'on peut s'ennuyer quelque part, ce n'est assurément pas au milieu des merveilles de la nature, au milieu des majestueuses splendeurs que nous admirons.

— Ah, ah! ceci est une autre histoire, répliqua le marchand de guano. Vous comprenez, messieurs, qu'une héritière qui a deux cent mille francs de dot, avec des espérances d'un demi-million, qu'une pareille héritière, dis-je, affriande beaucoup de jeunesgens; et si par-dessus le marché elle est aussi belle que la malheureuse Florence, il est bien certain que beaucoup déjeunes godelureaux la feront figurer dans leurs rêves. Et c'est ici le cas : nous voyons de temps en temps apparaître dans notre

village des jeunes gens de la ville, pomponnés et frisés, qui viennent flâner autour du vieux château comme s'ils avaient perdu quelque chose; mais le boule-dogue veille et tient la brebis enfermée dans rétable dès qu'il entrevoit seulement le bout du museau d'un de ces loups gantés de paille. Cependant je crois que depuis un mois l'effroi s'est emparé de lui, et qu'il s'est mis à craindre que ni portes, ni verrous, ni grilles, ni vigilance ne suffisent pour lui assurer le trésor si ardemment convoité. Il y a un jeune lieutenant de lanciers qui depuis bientôt six semaines se promenait presque tous les jours dans notre commune, qu'il arpentait dans tous les sens, disant partout qu'il délivrerait la pauvre fille, que l'oncle avare y consentît ou non. D'après ce qu'on dit, il avait déjà suborné une des servantes du château, et Jacques Halewyn l'avait découvert par une lettre même du lieutenant, que cette fille devait rem(;ltre entre les mains de Florence. Alors la peur lui a pris et il s'est enfui en Suisse pour empêcher le lieutenant d'approcher de sa nièce. Il espère que, dans l'intervalle, le régiment de lanciers auquel appartient le bel amoureux quittera la garnison de Gand, ou que le lieutenant ss fatiguera de ses courses infructueuses, et les laissera tranquilles, sa nièce et lui. Croyez-moi, quoi qu'il arrive, la pauvre enfant est condamnée : Jacques Halewyn héritera d'elle, et la tombe muette n'accusera pas l'avare.

Les jeunes gens adressèrent encore à leur compagnon de route un grand nombre de questions; mais ses réponses ne lui apprirent aucune nouvelle particularité.

Cette conversation les avaient fatigués; ils se turent et marchèrent pendant longtemps en silence.

Enfin ils arrivèrent à un endroit où le chemin frayé descendait très rapidement, et avec des replis et des ressauts très brusques contre l'escarpement de la montagne. Le marchand, plus habitué à ce genre d'exercice, arriva en bas quelque temps avant ses compagnons et continua son chemin pendant qu'ils étaient encore sur la hauteur, ce qui fournit aux deux jeunes gens restés un peu en arrière l'occasion d'échanger leurs idées.

— Ce Jacques Halewyn n'est pas un mince gredin, dit Max, si du moins ce monsieur dit la vérité.

— Un trompeur égoïste, un oppresseur inhumain, pis qu'un assassin! s'écria Herman. Maintenant je suis enchanté que le hasard ait mis sur mon passage ce lâche voleur d'héritages. Je ne pensais guère me mêler jamais de plaider, mais maintenant, qui sait? si, par le peu de science que je possède, je pouvais tirer le pauvre agneau languissant des griffes du loup vorace, si elle me devait une longue et heureuse existence, ah! je béni-

l.\ .lElNE FEMME l'Al.E.

rais Dieu de m'avoir donné la noble mission d'avo-

ral, et en niêmc temps la force de la bien remplir.

-— L'idt'-e n'est j)as mauvaise, ré|)ondil .Max, à la

comlilion d'aj^ir avec un désintéressement absolu.

— (Jue veux-tu dire !

— Crois tu que je ne voie pas, llerman, ce qui se passe en toi! A peine le roman du Russe est-il terminé (jue lu es en train d'en composer un antre. Cela commence à m'inquiéter. Avec toulesces belles illusinns dans la tète, nous oublions la plupart du tem|)s que nous si»mmes en Suisse. Ouvrons plutôt tout notre esprit el tout uutre cœur aux beautés de la nature.

— l'oiirquoi me parles-tu de roman, Max? Sois sérieux du moins une fois en ta vie. La cliusc est trop importante pour en plaisanter.

— llislout ce que lu voudras, llerman; si jamais tu as forgé un ruman, c'est certainement en ce moment.

— Mais quel roman ?

— lùoute. Je vais te le raconter en trois mots. Il y avait une fois une belle jeune lille qui était opprimée el tourmentée par un tuteur inhumain. Un jeune avocat i)rit sa défense, travailla, courut, plaida et se démena avec tant de dévouement et de persévérance qu'il parvint à délivrer la pauvre victime des mains de son bourreau. La jeune ûlle, par reconnaissance, donna sa main au courageux avocat; ils se marièrent, eurent beaucoup d'enfants, et vécurent heureux jusqu'à la vieillesse la plus reculée. J'ai vu représenter ce drame avec dénouement heureux au théâtre de Gand, lorsque j'élais encore un i)elit gargon. Ose dire que ce n'est pas là le roman que tu es en train de forger, peut-être sans en avoir la conscience bien nette?

— Tu es assommant et insupportable! s'écria le jeune avocat avec impatience. Ce que tu débiles L\ n'est ([u'un tas de ridicules enfantillages. Pensestu (jue si Jacques Ilalewyn venait me dire : « Prenez ma nièce pour fiancée, je l'accepterais? » Le mystère s'est évanoui maintenant, et avec lui la lièvre de liniagination et le charme, le prestige de l'inconnu. Il ne me reste que la pitié et le désir de débuter dans ma carrière d'avocat par un f-rand acte d'humanité. Ne ris pas de ce vœu, ne te moijue [las de ce projet, car je t'avertis (jue, pour la première fois de ma vie, je me verrais forcé de te cacher mes pcnsése. Et cela me rendrait malheurt'ux.

Kl je ne le serais pas moins, Ihrmati, répondit le jeune Esculape. Si je me suis trompé, pardonne-le moi. En effet, si tu pouvais arracher sa victime à ce misérable avare, ce serait une belle et noble action. Et puisijuc lu semblés si fermement résolu à le tenter...

— Oui, dès (jue nous serons de retour à Gand.

— Eh bien donc, je t'aiderai. Tu sais que Max Hapelings,(|uoi(iueun peu motjucur, a le cœur bien placé. D'ailleurs, tant que nous serons amis, je ne soufl'rirai pas ([ue tu fasses quel(|ue chose de bien sans (|ui; j'en aie aussi ma pari.

Ilerujan lui prit la main et la serra avec force.

, — Je te remercie, Max, dit-il. Ah ! je sais bien (jue tu as un noble cœur el (|uetune me refuseras pas ton assistance pour délivrer la malheureuse enfant !

Le marchand de guano, pensant que ses deux jeunes c()Mij)a|.'nons reslaieiil en arrière parce qu'il marchait trop vite, s'était arrêté jtour les attendre.

— Le brouillard ne se dissipera peut-être pas de toute la journée, dit-il. La Suisse n'est belle que par un temps clair. Dans les montagnes il y a souvent de ces journées grises et nébuleuses; même il m'est arrivé dans un de mes précédents voyages de rester toute une semaine sans apercevoir le soleil. Mais il faut prendre le temps comme il vient. Encore une heure et demie, et nous sommes à lirienz, ou, pour mieux dire, au pied de Giesbach. Si vous êles fatigués, messieurs, je marcherai un peu plus lentement.

— Nous ne sommes pas très fatigués, répondit Max, et cela m'étonne. J'ai toujours oui dire qu'il est plus fatigant de descendre une montagne que de la gravir. Cette oj)inion n'est assurément pas fondée.

— Cela dépend de la manière dont on veut l'entendre, répliqua le marchand. La descente est plus facile, en clfet; mais le lendemain on a les jambes presque engourdies, et l'on a mal dans les pieds, du moins quand on n'a pas riiabitudc des longues marches. On n'éprouve pas cela quand on a moulé : un court repos vous remet complètement.

Après qu'ils eurent marché encore un certain temps en silence, le marchand demanda :

— Ces messieurs passent-ils la nuit à l'holel du Giesbach ou à Drienz?

— Ki à l'un ni à l'autre, monsieur, répondit llerman.

— Ils relournenl peut-être comme moi à Interlaken par le bateau à vapeur?

— Non plus, monsieur. Notre intention e>l de prendre la diligence pour gagner Lucerne par le Ijrunig.

— Il est trop lard aujourd'hui, messieurs. On perd beaucoup de tempsù causer ainsi chemin faisant. Nous ne serons pas à lirienz avant midi. Le dernier départ de la diligence est à onze heures quarante-cini| minutes.

LA JEUNE FEMME l'A LE.

— Nous serons donc obliijés de pnsscr la nuit à Urienz ? dit Max. Ce sera une journée perdue.

— Oui, et vous ne vous ennuierez pas médiocrement. Il pleuvra probai)lemenl cet après-midi. — En outre, hormis le Giesbach, il y a peu de chose à voir à Brienz.

— Fâcheux contre-temps ! s'écria Herman.

— 11 y a cependant un moyen, reprit le marchand; mais il est coûteux. En prenant une chaise de poste, vous serez encore à Luceriie avant le soir. Cette chaise de postese paye soixantedix à quatre-vingts francs.

— Quel est ton avis là-dessus? demanda Herman à son ami. C'est cher, mais cela vaudrait peutêtre encore mieux que de perdre ici toute une journée inutilement.

— Non, non, quatre vingts francs, c'est trop, répondit Max ; ennuyons-nous plutôt un peu. Nous pouvons mieux employer cet argent.

— Ces messieurs retournent-ils chez eux par Lucerne? demanda le marchand.

— Non, notre plan de voyage est de gagner Fluelen, en traversant le lac des Quatre-Cantons, pour nous rendre à Genève par le Saint-Go- Ihard.

— Mais auparavant nous grimperons encore sur le Righi demain, ajouta Max.

— C'est une belle montagne, dit le marchand. Du haut du Righi-Kulm on jouit d'une vue admirable et grandiose. J'y pense maintenant, vous y rencontrerez probablement Jacques Halewyn et sa nièce.

— Sont-ils donc allés aussi à Lucerne pour faire l'ascension du Righi? demanda Herman avec surprise.

— Oui; M. Halewyn m'a dit à Grindelwald qu'il partait directement par Brienz et Interlaken pour Lucerne afin de visiter le Righi. Si vous le voyez, veuillez le saluer de ma part. Cela lui fera plaisir. Et, comme il me veut du mal, j'aime encore mieux me conduire avec lui comme si je ne soupçonnais rien de ses mauvaises intentions.

— Jacques Halewyn sur le Righi ? murmura le jeune docteur. Que penses-tu de cela, Herman?

— C'est assez grave, Max. Je pense que nous ne devons pas monter sur le Righi. Si je dois jamais revoir M. Halewyn, que ce soit plutôt en Flandre pour arracher de ses mains sa pauvre victime par des moyens légaux.

— Cependant il y a beaucoup d'hôtels sur le Righi; et nous trouverons peut-être moyen de l'éviter. Nous ne pouvons pas continuer notre voyage sans avoir visité le Righi.

— Dis ce que tu voudras, Max, je ne monte pas

sur le Righi, répondit le jeune avocat d'un ton décidé. Si je rencontrais encore une fuis ce méchant homme et (pi'il me regardât de nouveau d'un air de défi, je me laisserais entraîner à commettre quelque imprudence. Ce n'est pas ainsi que je puis atteindre mon but. Il m'a blessé â Grindelwald dans mes sentiments d'honneur, ne l'oublie pas.

— Eh bien! nous laisserons donc là le Righi, et nous irons directement de Lucerne à Fluelen.

Un peu plus loin le marchand reprit :

— N'entendez-vous pas uu certain bruissement? Nous approchons de la chute supérieure du Giesbach. Par ce temps sombre et brumeux elle n'est pas belle. C'est fâcheux; le Giesbach, qui, en sept sauts, c'est-à-dire en sept chutes d'eau, tombe de rocher en rocher d'une hauteur d'environ douze cents pieds, est une des curiosités les plus remarquables de la Suisse, et il est visité annuellement par plusieurs milliers d'étrangers. Nous ne sommes plus loin de la chute supérieure; mais, pour jouir d'un beau point de vue, il faut atteindre l'endroit que l'on nomme la terrasse.

Us commençaient en effet à descendre une côte très richement plantée d'arbres, et virent bientôt au-dessous d'eux la première chute du Giesbach, qui sort en écumant et en mugissant d'une étroite crevasse de la montagne, dont le flanc à pic paraît s'élever au moins à quatre cents pieds.

Le temps nébuleux diminuait de beaucoup le plaisir qu'ils eussent éprouvé dans la contemplation de la cascade. Aussi s'empressèrent-ils de descendre par un chemin largement frayé jusque sur la terrasse.

— Là ils eurent, aulant que le brouillard le permettait, une vue générale de tout le Giesbach. Des cascades bondissaient au-dessus et au-dessous d'eux. Mais comme la nappe d'eau n'est pas très large, ce spectacle ne fit pas sur eux l'impression qu'ils s'en étaient promise.

Le marchand leur dit :

— S'il ne fait pas mauvais temps ce soir, je vous conseillerais de prendre une barque à Brienz et de revenir ici. C'est une promenade agréable, et vous verrez un effet d'illumination qui en vaut la peine, bien que, d'après moi, on l'ait trop surfaite. Là, dans cet hôtel, on sonne la cloche pour annoncer aux voyageurs que le spectacle va commencer, quelques instants après, au bruit du canon, on éclaire la cascade avec des feux de Bengale, alternativement blancs, verts et rouges. Le Giesbach devient un brasier ruisselant : son écume, parsemée d'étincelles de couleur, semble transformée en un torrent de diamants, de rubis et d'émeraudes. Mais ce tableau, je dois l'avouer, n'a éveillé en moi qu'un sentiment de répulsion. Que

ae

LA JEUNE FEMM1-: l'A LE.

g3i,Mie-f-oii à faire ressembler cette nature grandiose à l'apolliéose linale d'un opéra? Des feux du Bengale, pour faire jouer la comédie par les mer- i veilles de la Suisse ! VA cependant cet artilice, cette fantasmagorie attire tous les ans plus de vingt mille voyageurs à l'endroit où nous nous trouvons, i

— Vous avez raison, monsieur, dit Ilerman; mais puis(jue nous ne savons que l'aire ce soir de notre temps, nous viendrons néanmoins voir l'illumination du (iieshacli. |

— Pour vous rendre celte petite excursion plus agréable encore, vous ferez bien de commander ' votre bar(jue à l'avance et surtout d'en louer une qui soit montée par des jeunes filles.

— Par des jeunes lilles? répéta Ilerman. De jeunes Suissesses?

— Oai, monsieur, elles rament comme de vrais matelots. Fort jolies d'ailleurs et fort i^racieuses sous leur costume suis.^e, elles chantent en ramant de jolies chansons avec beaucoup de charme et même avec beaucoup d'art.

— (Jui, oui, s'écria Ilerman avec animation, il faudra naviguer dans une de ces barques.

Cela me rappellera mes aimables amies de la cave de Berne, ajouta Max.

— Heureux |)ays où les hommes et la nature luttent à qui mitrux mieux pour changer la terre en un paradis! s'écria Ilerman avec enthousiasme. Paysages enchantés, montagnes immenses, lacs bleus, toutes les merveilles de la créalion... ce n'est point encore assez. Des jeunes filles charmantes vous accueillent le sourire aux lèvres; elles dirigent la barque légère sur le clair miroir des eaux, en chantant des lirds ijui vous emportent loin de la terre. Si l'on peut réellement appeler la vie un rêve, c'est en Suisse. Mais <|uel beau rêve que celui-là!.. .

— Ta, la, ta, le voilà encore (jui chevauche sur son dada, dit Max on riant d'un air railleur. Quant à moi, depuis que nou-< marchons dans ce brouillard gris et froid, mon admiration [tour ce piuadis a quelque peu diminué.

Le marchand, descendant plus loin, les mena dans un endroit où l'on [louvait passer >ous une des chutes du Giesbach, et leur dit que, par un temps clair, quand le soleil luit, c'est un magnifique s|)ectacle que le paysage vu à travers la nappe d'eau de cette cascade. Toute la nature paiail alors en mouvement et colorée de toutes les couleurs du prisme.

.Arrivés au pied du (iiesbach, au point on il se jette dans le lac de Brienz, ils s'arrêtèrent encore quehjues minutes; mais, comme le brouillard les empêchait de rien distinguer sur la hauteur, le beau paysage resta en grande pulie voilé pour eux.

Ils s'éloignèrent avec un sentiment de tristesse, entrèrent dans une barque et se firent conduire à travers le lac vers Brienz, où ils débarquèrent une demi-heure après pour descendre à l'hôtel de l'Ours.

Comme ils exprimaient le désir d'avoir un bon dîner, l'hôtelier leur dit qu'ils feraient infiniment mieux d'allendre la table d'hôte (jui allail être servie une Jieure plus tard.

Quand ils se furent un peu reposés, le marchand de guano leur pro|)osa une promenade dans Brienz pour passer le temps.

— Il est bien vrai, leur dil-il, qu'il n'y a rien de bien remarquable à y voir, surtout quand le paysage environnant est caché par b^ brouillard, mais pour des gens qui n'ont pas été à Meyringen, Brienz ofTre encore d'assez jolis spécimens de l'architecture suisse, c'est-à-dire de ces coqueltes et singulièies maisons de bois nommées chalets, (}ui étonnent les étrangers par leur construction pittoresque.

Max et Ilerman prirent en efîet grand plaisir à regarder certaine rue qui était pour ainsi dire entièrement recouverte par les saillies des toits. Chaque maison, si petite qu'elle fût, avait son balcon, (jue le charpentier avait orné de découpures, ou aucjnel il s'était efTorcé de donner une forme artistique. L'escalier conduisant aux étages supérieurs était suspendu contre le pignon latéral des maisons et avait le pied dans la rue.

Ils s'étaient arrêtés devant une fontaine près laquelle trois ou quatre jeunes filles étaient occupées à laver. .Max Bapelings avait entamé la conversation avec elles, et comme elles n'étaient nullement farouches et qu'elles répondaient avec esprit à ses questions, les jeunes gens auraient pu facilement oublier l'heure du dîner, s'il n'avait pas commencé tout à coup à pleuvoir.

lis s'empressèrent donc de dire adieu aux jeunes Suissesses et coururent à leur hôlel, on ils arrivèrent justement au moment où l'on allait servir le potage.

Quelques personnes avaient déjà pris place à table. On parlait haut et l'on se plaignait gt-néralemcnl du mauvais temps; la plupart des convives regrettaient d'être privés par là d'une partie des altrails de leur voyage.

Ilerman essaya de déterminer son ami à prendre une chaise de poste, el, dans son enijiresseraent à profiter de ce moyen de transport, il maugréait tout bas contre la lenteur du service.

Le marchand trouvait cette grande hâte déraisonnable, quel que put être d'ailleurs le parti auquel on s'arrêterait; car, d'après lui, quand on e>t bien et commodément assis ({uelque jiail, il ne faut jamais se presser de changer de place. D'ail-

LA JEUNE FEMME PALE

leurs, s'ils partaient pour Lucerne, ils y arriveraient avant neuf heures, assez à temps pour avoir une bonne nuit de repos. Il pleuvait très fort à ce moment et le ciel était très sombre : la voiture devrait donc rester fermée, car l'on ne pouvait pas espérer de voir grand'chose en route.

Un monsieur assez âi,'é, qui était assis à côté d'Herman, et qui avait écouté celte conversation, dit alors que lui et un de ses amis avaient eu également l'idée d'aller à Lucerne en chaise de poste, mais qu'ils avaient reculé devant l'élévation du prix ; si les jeunes gens voulaient prendre avec eux une voiture à frais communs, chacun n'entrerait que pour un quart dans la dépense.

Cette proposition ayant été acceptée, on pria l'hôtelier de retenir un postillon.

Il y avait à peine quelques minutes que l'on avait servi le café, que l'hôtelier entra dans la salle à manger, et cria :

— Messieurs, la chaise de poste vous attend devant la porte.

Les jeunes gens serrèrent la main du marchand de guano et le remercièrent de son aimable compagnie.

Ils montèrent en voiture avec leurs deux nouveaux compagnons. Le conducteur fouetta ses chevaux, et ils partirent d'une allure assez rapide.

Leurs nouveaux compagnons étaient des gens âgés qui ne parlaient pas beaucoup ; l'un des deux surtout paraissait d'assez méchante humeur et se plaignait de temps en temps de sa santé.

Soit que la pluie eût rendu glissante la route sur le Brunigberg, soit que les chevaux n'eussent pas été menés assez vivement, il était déjà près de six heures lorsqu'on approcha de la ville de Sarnem.

Là le voyageur morose demanda la permission de descendre pour quelques minutes dans le meilleur hôtel; il éprouvait le besoin de prendre quelque chose de chaud, et voulait se faire servir une tasse de thé très fort.

Herman et Max, n'ayant pas envie de prendre du thé, s'assirent devant une table particulière et se firent servir un verre de kirsch,

Herman tira machinalement son portefeuille et se mit à le feuilleter. Max Rapelings, qui le considérait avec un léger sourire de moquerie, lui demanda :

— Que cherches-tu dans ton portefeuille?

— Je n'en sais rien moi-même, répondit son ami. Je m'ennuie ici.

— C'est le gant qui travaille sans que tu t'en doutes.

— Non, je ne pense plus au gant.

— Tu le regardes cependant, Herman. Que te dit-il?

— Ah! je n'ai guère envie de plaisanter maintenant; je n'ai pas la moindre idée en tête.

Et refermant son portefeuille, il se disposait à le mettre dans sa poche, lorsqu'une apparition inattendue le frappa d'une agitation si soudaine que, se levant tout à coup, il appuya sa main sur la table et laissa échapper le portefeuille sans s'en apercevoir.

Par une porte qui s'ouvrait au fond de la salle, Jacques Halewyn venait d'entrer suivi de sa nièce. Le vieillard pâlit visiblement, et un frisson parcourut ses membres lorsqu'il aperçut les jeunes gens; mais il fit semblant de ne les avoir pas vus et gagna précipitamment la porte de la rue. La jeune fille le suivait la tête baissée, plus malade en apparence et plus triste que jamais.

Une minute après, Herman entendit la première chaise de poste s'éloigner. Sans trop savoir ce qu'il faisait, et sous l'impression de cette rencontre imprévue, il courut à la porte.

Ni lui ni personne ne remarqua que, par un mouvement de son paletot, il avait tomber à terre son portefeuille qui était posé sur la table.

Il revint bientôt, se jeta sur une chaise et dit à Max, qui n'était pas moins étonné que lui :

— Pauvre enfant, n'est-ce pas? l'as-tu bien regardée cette fois, Max? Hélas! elle ne vivra plus longtemps.

— Elle a du chagrin, beaucoup de chagrin, en effet, répondit le jeune médecin. J'en demeure stupéfait! Est-il donc écrit là-haut que nous ne pourrons faire un pas en Suisse sans rencontrer les ennemis de notre plaisir?

— Les ennemis de notre plaisir?

— Eh oui, depuis que nous sommes poursuivis ainsi parle sort jaloux, tout notre voyage est gâté. Je pensais que nous allions oublier le Russe, le bourreau et sa victime, du moins jusqu'en Flandre... et crac! les voilà qui surgissent de nouveau devant nos yeux comme s'ils sortaient de terre! Dieu sait si, à Lucerne, nous n'allons pas tomber aussi dans le même hôtel. Cette fois tu t'es bien tenu, Herman; mais s'il t'avait insulté de nouveau par ses regards ou par ses gestes?...

— Oh! je n'aurais pas été maître de moi; le seul aspect de cet homme sans âme fait bouillir mon sang dans mes veines.

— J'ai envie de ne pas aller à Lucerne du tout.

— Il y a un moyen infaillible de l'éviter, Max; nous chercherons un hôtel de second rang.

Leurs deux compagnons s'étaient levés et se disaient prêts à continuer le voyage.

Max et Herman les suivirent à la voiture en murmurant tout bas contre le hasard qui se plaisait à placer sur leur chemin M. Halewyn et sa

LA JEUNE FEMMK l'ALE.

nièce, et qui leur ménageait peul-tMre encore une nouvelle rencontre.

Ils parvinrent ainsi à Alpnach-Gestad, où la voiture s'arrèla un nionienl. Les jeunes gens descenilirenl pour se tlégourdir les jambes.

i Tout à coup Ilerman poussa un cri trin(iuiélude

en fouillant dans sa poche.

— Que t'arrive-t-il? As-tu perdu quelque chose? demanda Max.

— Ciel! mon portefeuille, mon portefeuille! murmura Ilerman en pâlissant.

— Bon! ponrcpioi l'at^iter ainsi? Si ton portefeuille est perdu, achèles-en un autre à Lucerne,

— Quel malheur!

— Parce que le gant est dedans? Tu ni'élonnes. Ilerman.

— Le gant? qui diable pense au gant! Tu oublies que mon argent est dans le portefeuille?

— Ton argent?

— Oui ; huit cents Irancs en billets de la Banque de France, tu le sais bien.

— Diable! s'écria le jeune docteur, qui s'émut à son tour; c'est un rnallieur, eu effet; notre voyage en sera déi)lorablernent abrégé. Je possède à peu près la même somme, mais ce n'est pas assez. Nous pourrions écrire à ta mère et attendre sa réponse à Lucerne. Mais ne te trompes-tu pas? Cherche un peu bien dans toutes tes poches. Attends; je vais voir si ton portefeuille n'est pas dans la voiture.

— Non, non, c'e^t inutile, répli(|ua Ilerman, (|ui était resté immobile et plongé dans ses réllexions. Je sais maintenant où il est; je l'ai laissé sur la table (le Ihntel, à Sanien. L'apparition inaliendue de M. llaiewyn et de sa nièce m'a étourdi au point que j'ai oublié le portefeuille. Que faire maintenant?

— C'est bien simple, Ilerman : dire adieu à nos compagnons de viiyage, |irendre une autre voilure et retourner à Sarnen comme le vent. Peut-être le portefeuille est-il encore sur la table où lu l'as laissé.

Ils firent comprendre à leurs (•om|)agnons de voyage qu'il leur riait impossible de continuer leur route jusqu'à Lucerne ; ils louèrent une autre voiture et ordonnèrent au cocher de les conduire à Sarnen sans perdre une minute. De là cel lioninie j devait les ramener à Alpnacli et les conduire à Lucerne.

Ils roulèrent pendant assez longtemps sans rien (lire. .Max rompit le premier le silence,

— .le lutte ( outre moi-même, dit il en scc(ujanl la tèle. .l'ai envie de rire de ma projire crcdulilé, et je suis réellemenl houleux de messn[)erslilions; mais cela n- sert de rien ; je n»; puis chasser l'idée que c'est ce maudit gant qui nous attire ce malheur.

— Ne plaisante pas en ce moment, je t en prie,

mon ami, répondit Ilerman; ne parle |»lus de ce gani : pareille chose peut arriver à tout le monde par des circonslances imprévues.

— Aurais-tu perdu ton porteleuille si tu ne l'avais pas tiré de la poche pour regarder le gant?

— Quelle sotte question! L'apparition de M. Ilalewyn est la seule cause...

— Mais qui ou quoi avait arrangé les choses de telle sorte (jue lu venais |)récisément de tirer Ion porteleuille quand M. Ilalewyn est apparu pour te donner des distractions?

— Assez d'enfantillage, Max; la jierte de ces huit cents francs (jui devaient nous permettre de prolonger noire beau voyage en Suisse est une bien fâcheuse circonstance.

— Mais, Ilerman, je ne suis pas moins désolé que toi.

— Pourquoi railles-tu alors?

— Je suis au contraire très sérieux; chacun a ainsi ses moments de trouble. Je n'y puis rien faire, il y a dans ce con(onrs de circonslances bizarres quelque chose d'étrange qui m'elfraye.

— Ce (|ui nous arrive depuis que nous sommes en Suisse est incompréhensible en elfet, répondit Ilerman en soupirant. Le fait qui nous afilige n'est-il pas assez grave par lui-même?... Et pourquoi, du reste, parlons-nous comme si le portefeuille était délinilivemeul perdu? Allons, allons, chasse tes folles idées. Si nous retrouvons le portefeuille avec son contenu, toute raison d'attribuer à cel événement une cause extraordinaire ou surnaturelle ne disparail-elle pas en même temps?

— Tu crois cela? Eh bien, tu te trompes. Que tu retrouves le porl(!f(MiilIe ou que tu ne le retrouves pas, d'autres comj)lications résulteront de cet incident, tu verras.

— .Mais lesquelles?

— Ah ! c'est ce (jue j'ignore. Peut-être Jacques Ilalewyn a-l-il re|)ris la roule des Flandres, et le destin veut-il nims obliger k le suivre dans son voyage.

— .\ssez, lais-loi Nous approchons de Sarnen, et nous saurons hieulot ce (|in nous est réservé.

Quelques minutes plus tard la voiture s'arrêta devant rin'ttel, el les jeunes gens, entrant tout (lr(»il, allér»;nt direclcment à la table près de laquelle Ilerman était assis lors(|ne ra|)parilion de M. Ilalewyn et de sa nièce l'avaient surpris si inopinément.

Ils n'apervurent l'objet perdu ni sur la table ni dessous.

Ils appelèrent rh(")lelier et lui explicinèrenl comme quoi Ilerman avait (lépo>é son |iorlefeuille sur celte lild.-, el lavait oublié en sortant. Ils s'étonnaient de ne plus le retrouver, cl ils ne doutaient pas ()uo (pielqu'iin ne l'cnl pris, pro-

LA JEUNE FEMME PALE

bableiïient pour le mettre de côté, jusqu'à ce qu'on vînt le réclamer.

L'hôtelier jeta sur eux un regard plein de méfiance et de mécontentement, surtout lorsqu'ils lui dirent que le portefeuille contenait une somme de huit cents francs en billets de banque.

— Soyez calmes et prudents, messieurs, leur dit-il. Si vous aviez oublié un portefeuille ou quelque autre objet dans ma maison, vous le retrouveriez à la même place, ou je vous le remettrais immédiatement. Mon hôtel est sur, et tous mes domestiques sont des gens éprouvés. Ne dites donc rien qui puisse mettre en doute leur probité. Vous avez probablement perdu votre portefeuille ailleurs.

Les jeunes gens continuèrent à chercher et remuèrent les chaises et les banquettes. Cette persistance irrita de plus en plus l'hôtelier. Il appela à haute voix loute sa famille et tous ses serviteurs, et leur dit :

— Ces messieurs affirment qu'ils ont laissé ici, sur cette table, un portefeuille contenant une forte somme en billets de banque. Ils ne le retrouvent pas, et ils en tirent probablement la conséquence qu'un de nous doit l'avoir pris.

Tous levèrent les épaules en murmurant, et exprimèrent leur indignation d'une pareille supposition.

— Nous n'accusons personne absolument, dit Herman. Il peut être venu ici des étrangers ; pourquoi vous fâcher contre moi à cause de cela! Je soutiens et j'affirme que j'ai oublié mon portefeuille sur cette table. Si je ne le retrouve pas, c'est tant pis; mais fussiez- vous deux cents, vous ne me feriez pas accroire que le portefeuille s'est envolé.

— C'est un peu fort! riposta l'hôtelier. Vouloir entacher ainsi la bonne renommée de ma maison. Si je ne me retenais...

Et il crispait les poings et regardait les jeunes gens avec des yeux enflammés.

Un personnage, qui était assis dans un coin de la salie, se plaça devant l'aubergiste.

— Mon ami, lui dit-il, restez calme et soyez raisonnable. Ces messieurs ont perdu une somme assez considérable. Cela n'est pas agréable. Ils croient avoir oublié leur portefeuille ici. Peutêtre se trompent-ils : ils se trompent probablement. Mais vous entendez bien qu'ils ne soupçonnent ni n'accusent personne. S'ils ne retrouvent pas le portefeuille, ils supporteront ce désagrément sans douter de la probité des gens de votre maison.

— Qu'ils le déclarent alors, s'écria Fhôtelier, car s'ils pensaient...

— Non, non, interrompit l'autre, pas d'amertume. Ll' mieux est de chercher encore une fois

avec soin. Et, si on ne retrouve pas l'objet, ce sera une preuve certaine qu'il n'a pas été perdu

Les domesticiucs suivirent son conseil et cherchèrent dans tons les coins de la salle, derrière les buffets et les rideaux. L'étranger s'approcha des jeunes gens, s'assit sur une chaise à côté d'eux et se mit à les encourager amicalement et à les consoler de celte perte probable. Apprenant qu'ils repartaient le soir même pour Lucerne, il leur dit qu'il devait se rendre également dans cette ville, mais qu'il passerait lanuitàSarnen pour attendre le passage de la malle-poste.

Les Flamands lui offrirent une place dans leur voiture. Il les remercia cordialement de leur politesse et accepta leur proposition.

Pendant ce temps les domestiques avaient cessé leurs recherches infructueuses et entouraient, la bouche béante, l'aubergiste qui grommelait tout bas au milieu de la salle.

Herman se leva et dit :

— Il n'y a rien à l'aire, il faut nous résigner et nous consoler de cette perte. Allons, remontons en voiture, et disons-nous que mieux vaut encore cela qu'une jambe ou un bras cassé. Nous serons un peu plus tôt à la maison, voilà tout.

Sur ces derniers mots, ils avaient déjà fait quelques pas pour rejoindre leur voiture lorsque, tout à coup, un des domestiques parut à la porte entre-bàillée d'une chambre voisine et cria de là tout en souriant, au maître de l'hôtel :

— Monsieur! monsieur! venez donc voir par ici : voilà qui est singulier! voilà qui est étrange! Ce polisson de Mops a trouvé le portefeuille.

Tous coururent vers la chambre voisine. Là, le valet montra un petit chien brun qui dormait dans un panier, le museau appuyé sur le portefeuille si longtemps cherché.

— Je vous demande pardon, messieurs, balbutia l'aubergiste à demi confus; mais qui aurait pu croire que cette maudite bête aurait traîné votre portefeuille dans son nid? C'est du moins la preuve que rien n'avait été oublié sur la table, mais que vous l'aviez laissé tomber à (erre.

Nos deux Flamands, dans leur joie d'avoir retrouvé leur argent, — car le portefeuille n'avait pas été ouvert, — répondirent à fhôtelier d'un ton amical et récompensèrent généreusement le domestique. Puis ils remontèrent en voiture, donnèrent la meilleure place à leur nouveau compagnon de voyage et recommandèrent au cocher de les conduire à Lucerne avec toute la rapidité possible.

D'abord, et tout naturellement ils ne causèrent pas d'autre chose que de cet incident singulier.

Lorsqu'ils eurent causé et ri assez longtemps de

LA JEUNE FEMME PALE

ce porteftMiille perdu et retrouvt', la conversation prit un autre cours. Les deux amis apprirent de leur compagnon de route qu'il était Français et qu'il appartenait à une maison des environs de Bordeaux. Il avait fait précédemment un petit voyage en Suisse pour son plaisir, et il y avait remarqué, à cette occasion, qu'on pouvait très facilement y l'aire le commerce des vins français.

Il demanda alors à son tour quelques explications aux jeunes gens, afin de les mieux connaître et de savoir s'ils se proposaient de passer quelques jours à Lucerne.

— Nous avions le projet de monter demain sur le Biglii, répondit Max ; mais, à notre lirand regret, nous devons renoncer à visiter cette montagne, pour une raison toute particulière.

— A votre place je ferais l'ascension du Pilale, dit le Français.

— Le Pilate est-il une belle montagne, mousieur?

— Comme montagne il est infiniment plus beau que le Highi, quoique ce dernier devienne de plus en plus h la mode. Il y a cinq ou six ans, j'arrivais directement de Bàle à Luceine, dans runi(jue intention de monter sur le Righi, car on m'avait raconté des merveilles de cette montagne. Mais, lorsque je me trouvai à Lucerne sur le quai, on me montra du côté gauche une montagne entièrement couverte d'arbres et de vertes prairies. C'était le Righi. Du côté droit, et s'élançant pour ainsi dire du fond du lac vers le ciel, s'élevait une montagne roide, rocheuse, sauvage, sombre et d'un aspect réellement t.aisissant. On me dit que c'était le Pilafe, f|ue l'on avait tracé un chemin contre son flanc nu, chemin qui n'avait pas coûté moins de vingt-cinq mille francs, et que l'on pouvait atteindre sa cime en (|uatre heures. Vous comprenez, messieurs, que je n'hésitai pas une minute dans mon choix, el je grimpai sur le Pilate. Maintenant encore c'est un des souvenirs b-s plus vi- \aces qui me soient restés de mon premier voyage en Suisse. Il v a deux bons hôtels sur le Pilate.

Gravissez cette montagne, messieurs, el vous me remercierez de mon bon con seil.

— Votre description est intéressante. Que le Pilate doit être beau à voir! s'écria Ilerman.

— Beau ? c'est-iï-dire laid, sauvage, âpre, et en ce sens une des plus attrayantes montagnes de la Suisse, du moins eu égard au peu de diilicultés que présente son ascension.

— L'idée n'est pas mauvaise, dit Max. De cette façon nous visiterons tout de même une montagne dans les environs de Lucerne. Si ce n'est [las le Piighi, ce sera le Pilate. .Monsieur a piqué ma curiosité. Et loi, Ilerman ?

— La mienne aussi. C'est décidé, nous monterons demain malin sur le Pilale.

— Si c'est là votre intention, messieurs, dit le Français, je vous dirai (|ue, pour visiter le Pilate, vous n'avez pas besoin de vous faire conduire jus- ({u'à Lucerne. Sur notre route, à cinq quarts de lieue de la ville, se trouve le village d'Hergiswyl, au pied même du Pilale.

— Merci de ce bon avis, monsieur, nous le suivrons, dit Max Rapelings.

— Alors je devrai bientôt vous dire adieu, messieurs. Regardez par la portière, à votre main gauche; cette sombre hauteur est le pied du Pilate. Je payerai la voilure d'Hergiswyl jusqu'à Lucerne.

Les Flamands lui répondirent que la voiture était payée jusqu'à Lucerne même; le Français n'avait donc pas autre chose à faire que de donner un bon pourboire au cocher.

Il se remit à parler du mont Pilate, du premier hôlel sur le Klemscnhorn et du second qui est situé beaucoup plus haut, au pied de VEzeliV^ne), du chemin que l'on appelle A'/"/.si7o6/< et qui monte comme un tuyau de cheminée à travers le corps de la montagne, et de beaucoup d'autres détails encore, jusfjuau moment où ils atteignirent 11ergiswyl. Là les Flamands échangèrent une cordiale poignée de main avec leur compagnon de voyage el lui dirent adieu'.

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