I. 'ONCLE JEAN
Tout à coup uiadeinoiselle Margueiile ilesceudil, aussi calme, aussi tranquille que s'il ne s'était rien |iassi'. Mlle me poussa un iianicr dans les mains el int' dit : » Tenez, allez chez le bouclier chercher qnalro livres de bteufà la petite côte. Vile, et soyez de retour d;ins un instant. Ne me regardez pas ainsi; di'sormais vous aurez à ui'obéir; c'e.-l la volonté de l'oncle Jean. » Kl depuis ce jour-là, monsieur, elle dis|iose de tout chez nous. Il va des gens qui disent qu'elle a ensorcelé .M. lloobeck.
— Ensorcelé? ré[)t'lai-je.
— Oui, monsieur. Ce sont des enfantillages, n'est-ce pas?
— Je sais mieux ce (|ui en est. C'est |)ar son aiïa. bililé, son ilévouenienl, ses soins incessants, en un mot par ses vertus qu'elle a gagné l'estime de mon maître et, depuis près de trois ans, elle l'a conservée lout entière. Il \ a encore des envieux qui disent (jue mademoiselle Marguerile n'a eu en vue que l'héritage de .M. liooljcck. Mais, bonté du ciel, cela est faux! La noble tille ne songe pas à pareilles choses. Si elle avait de l'argent elle le donnerait plutôt pour épargner la moindre peine à son cher oncle!
Pendant ses longues explications, le vieux domesti(|ue avait eu plus d'une fois son tic nerveux; mais maintenant ses hochements de tète el ses sourires grimaçants devenaient si marqués, que j'en eus gr;ind'|»itié.
— .Mon ami, vous souffrez cruellement des nerfs, lui dis-je. C'est un mal douloureux, n'esl-ce pas?
il me regarda dans le blanc des yeux, comme surpris de ma question naive, et leva les épaules sans répondre. Nous marchâmes encoie quebjue temps.
Ouoiju'il m'eut parlé de ma cousine Marguerile avec grand éloge, le ton de sa voix était pourtant si singulier que jt; me mis à douter s'il m; me cachail pa> à dessein la vérité.
Plus d'une fois je le questionnai pour tirer de lui des ex[)licalions [dus claire.*, mais il répéta ses premières al'tirmalions de la même manière.
Si son liiii avait été de me mettre en défiance contre elle, il l'avait parfaitement atleint. l'ne jeune rdie (|ui en (|ueb|ues minutes exerce une influence sans bornes sur un vieil homme malade, el se rend maîtresse de son ménage, cela me paraissait tout au moins étonnant. Il n'était cept'ndant pas dans ma nature confiante de soupçonner quelqu'un sur des paroles douteuses, cl je luttais en moi-même contre le sentiment défavorable qui voulait se glisser dans mon Ame.
— Diles-moi, brave lujiMme, demandai-je, ma coU'ine est-elle encore jeune?
11 secoua la léle.
— Est-elle vieille?... l'as vieille non plus? Elle doit être pourtant vieilb; ou jeune.
— So;i visage ne porte pas d âge, monsieur, répondit-il. Mais moi je lui donnerais trente ans environ.
— Esl-elle jolie?
— Non, |ias jolie.
— Laide, alors ?
— Elle est un peu grêlée, l'eul-on dire pour cela (|u'8lle est laide ! C'est alfaire de goût; mais elle est grande el maigre, el douce, amicale et franche, que c'est à ne pas le dire et c'est une chose merveilleuse ([ue le désintéressement avec lequel elle soigne son vieil oncle, el la tendresse filiale ([u'elle a pour lui, aussi vrai que Corneille Sauleriol marche droit dans ses souliers ! .
A ces mots il secoua encore nerveusement la tète.
Je ne savais (|ue croire. Cet être iiicoiiipréhensible était-il faible d'espril, ou en voulait-il à .Marguerite. Elle lui avait repris l'emitire qu'il semblait avoir exercé aupaiavant sur moii oncle. Etait-ce cela? Mais il ne parlait d'elle qu'avec les plus grands éloges! Cependant ses paroles ne laissaient pas de m'inquiéler beaucoup.
Nous approchions de Visseghein, la tour de l'église s'élevait un peu plus loin au-dessus d'un épais rideau d'arbres.
nieiitèd la roule nous mena au milieu d'une ciniiuaiilaine de maisons éparses autour d'un moulin à vent.
— C'est le hameau de BleUioul, dit le domesti(|ue. Il appartient à noire commune... Celle fêle (|ui nous regarde par une lucarne du moulin, c'est maître Casparl Vlierings, le roi de la société de Saiiil-Si'baslien, le meilleur archer des environs... La maison là-bas, avec des volels verts el un jardinel devant la porte, est une propriété de votre oncle. C'est là (|ue demeure le maîlre d'i'ccde Thomas nok>lal. Il n'a pas une bonne santé el l'ail m ligre chère, avec ses (|ualrepelils entants. Il a lr(q) peu d'élèves; la plupart de nos garçons vont à l'éc(de au village, chez le sacristain.
.Nous entrions dans une longue rue bordée des deux côtés de jolies maisons bien bâties. Çà et là les gens venaient sur le pas de leur porte et m'examinaient curieusement. Le (]oiiiesti(|ue (|ui portait mon sac leur faisait deviner cpi'il me rondiiisail chez monsieur lloobeck. Je voyais à leurs regards (ju ils faisaient à ce sujet toute .sorte de supposilioii>. fjiiehpies-uiis des plus hardis iiilerpellaieiit (iorneille jiour apprendre de lui ce qu'ils désiraient savoir; mais il continuait son chemin sans rien dire.
Nous arrivâmes ainsi au bout de la rue et déboucliftines sur une grande place presque carrée, plantée de tilleuls.
I/ONCt-K .IKAN.
Sauteriot dilen étendant le doigt :
— Voyez-vous là bas, au bout de la place, celte grande maison, — la plus grande de toutes, — avec ses dix fenêtres fermées? C'est la maison de votre oncle. Quand il est malade cl ne peut descendre, les volets vers la rue restent toujours clos. Les gens connaissent cela, et ils savent qu'alors il ne veut recevoir personne, même pour affaires urgentes; à droite de la maison c'est la grille de notre jardin; à gauche demeure maître Verdillen, le plus grand ennemi de M. Roobeck.
-^ Son plus grand ennemi?
— Oui. Il faut savoir que maître Verdillen est charpentier. Le bruit continuel de sa scie et de son marteau ennuyait M. Roobeck. Votre oncle voulait racheter sa maison à un prix très élevé, et le faire ainsi déménager. Mais Verdillen, qui est un homme têtu, et qui a le sac aussi, ne voulait pas en entendre parler. Et de là est venue une grosse querelle. Votre oncle et maître Verdillen se sont, en plein marché, devant tout le monde, jeté un tas d'injures à la tête. Depuis lors ils ne se saluent même plus... Que dites-vous de notre église? Grande et belle pour un village, pas vrai?... Voyez la licorne dorée au-dessus de celte porte ronde. C'est la brasserie de Frans Cools qui fait la meilleure bière des environs. Plus loin c'est l'huilerie de M. Bakkerzeal : Un richard...
Je n'écoutais plus son bavardage. Encore une centaine de pas, et nous allions atteindre la maison de mon oncle. Quel sort m'y attendait ? Qu'y avait-il de fondé dans toutes les paroles de mauvais augure qui m'avaient assailli depuis deux heures? Mon oncle était-il un homme dur et égoïste? Cela me semblait impossible... mais la cousine, la cousine?
Plus nous approchions, plus mon cœur battait, et quand le domestique mit la clef dans la serrure et ouvrit doucement la porte pour ne pas faire de bruit, je me sentis trembler.
H me conduisit, toujours marchant sur la pointe du pied, dans une assez grande chambre éclairée par deux fenêtres s'ouvrant sur le jardin. Il me montra un siège et me dit à demi-voix :
— Veuillez attendre un moment; mademoiselle Marguerite doit être en haut. Je vais l'avertir de votre arrivée.
— Conduisez-moi plutôt près de mon oncle, murmurai-je.
— C'est défendu, répondit-il; M. Roobeck dort probablement ; c'est son heure. Un peu de patience, monsieur, cousine Marguerite va venir tout de suite.
Quand le domestique m'eut quitté, je regardai autour de la chambre, qui n'avait rien de particulier. Une table, quatre chaises, une horlogecoucou, quelques estampes encadrées, une grande cheminée avec des chenets, et tout près une petite table avec de la lingerie et une chaise basse pour la 1 ingère.
Sur la table, deux ou trois numéros d'un journal de Bruxelles. J'allais en prendre un lorsque j'aperçus un livre ouvert. Mon œil s'arrêta sur un article VII, et je lus non sans étonnement ce qui suit :
« Tous testaments ou actes de dernière volonté » seront valables s'ils sont écrits de la main du )) testateur ou faits par notaire en présence de » témoins... »
Je regardais le titre du livre. Il portait : Coulu- )iu's de la ville et de la banlieue de Courtrai.
Mon pauvre oncle était-il donc si malade, que lui-même ou d'autres pensassent à son testament?
Je fus tiré de mes réflexions par le son d'une petit voix aiguë qui disait au domestique dans le corridor :
— C'est bien. Je n'ai plus besoin de vous cet après-midi. Allez au jardin, et plantez encore une couche de petits pois. Cela devrait être fait depuis trois jours. Dépêchez-vous. Là-dessus ma cousine Marguerite entra dans la chambre. Elle n'était certes pas belle. La petite vérole l'avait fortement marquée. Cela me donna du cœur; je la saluai en souriant.
l'allé me jeta un regard profond, et s'avança vers moi en me disant d'un ton fort doux :
— Soyez le bienvenu, cousin Félix. Il y a bien longtemps que je désire faire votre connaissance. Je suis heureuse de vous serrer la main. Depuis deux ans je m'efforce de décider l'oncle Jean à vous rappeler du collège. Il ne convenait pas qu'il fût soigné dans sa maladie par des gens cupides. Vous voilà maintenant pour m'aider. Nous lutterons d'affection et de dévouement pour rendre ses dernières années aussi douces que possible, n'estce pas?
Je ne savais que lui répondre.
— Vous avez conseillé à mon oncle de me rappeler du collège? balbutiai-je? Ah! je vous en suis reconnaissant du fond du cœur, mademoiselle.
— Mademoiselle! Appelez-moi cousine Marguerite; je ne vous appelle pas autrement que cousin Félix.
— Mon oncle est-il gravement malade, ma cousine?
iO
L'ONCLE JEAN
— Oh! lion, mon cousin. 11 soulfre d'un iliumatisme (M tie la ir^ulle. Mais cela ne remprclie pas lie inanj;»'!- el de boire comme un homme hien porlanl. Il dort maintenant; vous devrez attendre une heure, peut-être, p(»ur le voir, car il ne supporte pas d'être trouhlé dans son sommeil de l'après-midi. Il faut que je me dépèche à mon ouvrajje. Dès qu'il se réveillera, il m'appellera pour qu'on lui apporte deux petits sacs de sable chaud à jdacer derrière son dos. Je dois encore les coudre. Asseyez-vous près de la table, cousin, et lisez les nouvelles des patriotes dans les journaux de IJruvelles.
Kn ce moment elle aperçut seulemenl le livre ouvert sur la table, car* elle l'enleva el renferma dans le buffet en disant :
— C'est le livre de l'oncle Jean. Il l'a In encore ce matin.
Ensuite elle s'assit assez loin de moi sur la petite chaise dans le coin de la cheminée, et se mit à coudre rapidement les sacs de toile, sans lever les yeux de dessus son ouvrat!;e.
Je fei.i,Miais de lire le journal, mais je regardais attentivement ma cousine du coin de l'œil. Que fallait-il penser d'elle? L'avait-on calomniée par haine ou par envie?
La |)elile vérole avait marbré son visajic de plaques blanches, el légèrement déformé sa bouche. Elle était de taille moyen ne, mais sa maigreur peu commune la faisait paraître grande. Sa léle était rcmar(|uablement pelile : loul en elle était petit. A peine pouvait-on distinguer ses yeux, qui brillaient comme deux perles de cristal brun.
Ses vêlements, d'une grande propreté, étaient très humbles el san> aucun ornemenl. Elle portait un bonnet blanc à barbes, une longue robe de colon bleu à points noirs el un fichu violet à points blancs. Ce costume lui donnait l'aspecl d'une religieuse ou d'une béguine.
Sans doule on avait calomnié la pauvre fille. Assise dans le c((in <le la cheminée, elle me faisait j'eflet d'une créalure faible el naïve, incapable de ruse ou de méchanceté. Elle n'était ni jolie ni jeune; elle pouvait bien avoir trente ans en eiïei ; mais il y avait dans toute sa |tersonn<' quel(|uc chose de fin, de modeste et de réservé (]ui inspirait la contianre.
.l'avais remarqué depuis un instant (|u'elle m'observait aussi h la dérobée, des pieds à la léle. Je trouvai rcl.i Idiil ii.ilmi'l. \c f.iis.iis-jc pas l.i nii'iiii' cho^e.
Le silence (uMimençail a m eMibaiia.>ser. — Cousine Marguerilr, demaiidai-je pnur dire (|uelque chose, voulez-vous ^tre assez bonne pour me montrer la chambre que je dois occuper? Je voudrai"; me laver les mains.
— Votre chambre est en haut, à côté de celle de l'onde Jean, répondit-elle. Il dort encore; nous ne pouvons j)as monter avant qu'il appelle. Encore quelques moments de palieiice, mon cousin... Vous coucherez à côlé de l'oncle Jean, pour pouvoir l'aider, s'il avait besoin de (|uelque chose la nuit. Croiriez-vous (jiie jusqu'à présent Corneille Sauleriol a dormi dans cette chambre? Cela devenait dangereux; cet homme était toujours seul avec notre onde, cl feignait un dévouement exagéié, dans l'espoir d'être sur son testament. M. Hoobeck ne pouvait pas rester plus longtemps aux intrigues d'étrangers. Nous seuls, ses parents, nous devons le soigner el le veiller; c'est noire devoir, el aussi notre droit. Puisque vous voilà, cousin, je ne laisserai plus au domesli(iue l'occasion de rester seul avec notre oncle. Je pourrais faire renvoyer ce serviteur dangereux pour nous, mais il a une sœur qui est infirme, et je ne veux pas lui nuire inutilement.
Une sonnette lintadans le vestibule, el une grosse voix courroucée cria d'en haut :
— Marguerite! Marguerite!
— Ah ! l'oncle Jean est réveillé, dis-jc.
Mais elle, comme si elle n'avail pas entendu, continua froidement :
— Voici la règle de la maison : nous nous levons à six heures, nous déjeunons à sept, nous dînons à une. L'oncle Jean dort ensuite jusqu'à trois ou quatre heures. C'est le seul moment de la journée on nous sommes libres de faire ce que nous voulons. Nous soujtons...
— Marguerite! Marguerite! répéta la voix de mon oncle.
— Le pauvre malade a jienl-êire besoin de vous, remarquai-je.
— Laissez-le crier, dit-elle en riant; c'est son habilude. Cela lui fait du bien de se secouer la bile. Nous s(»upons donc à sept heures, el nous nous coucli(ms à neuf.
Nouvel ajipel, plus impatient que les deux premiers.
— Oui, oui, me voilà, loup garou, répoiidil-elle assez haut pcmr être entendue peut-être de mon onde. Mainlenaiit, cousin, tenez-vous prêt. Dans un instant je viendrai vous dire i\\\"\\ désire vous voir... Si vous voulez, nous nous eii'eiidrons bien, et nous resterons bons amis, car nos intérêts sont les mêmes.
Elle me laissa stupéfait. Hue signifiait l'ironie avec laquelle elle avait écouté ses appels réitérés? Disaient-ils vrai, ceux (|ui prélendaienl qu'elle ne visait (pie l'héritage? Le tlattait-elle en sa présence, cl se miiqiiail-elle de lui dès qu'il ne pouvait jilus l'enleiidre? Doule pénible (|u'aucuii rayon de lumière n'éclairait pour moi.
L'ONCLE .IMAN
A mon entrée dans la chambre. (Page 31.j
La voix de ma cousine vint jusqu'à moi :
— Venez vite, cousin Félix, criait-elle. Votre oncle est impatient de vous serrer la main.
Ces derniers mots me donnèrent du courage en me faisant espérer un accueil aimable. Je grimpai rapidement l'escalier et pénétrai dans la vaste chambre. En entrant je tendis les bras vers mon bon parrain, mon généreux bienfaiteur, prêt à lui sauter au cou. Mais son regard froid et sévère me glaça; je laissai retomber les bras et m'arrêtai hésitant.
Mon oncle était à demi couché dans un grand fauteuil, avec deux coussins derrière le dos. Un de ses pieds reposait aussi sur un coussin. Sa grande robe de chambre bordée de fourrure qui lui tombait jusqu'aux pieds le faisait paraître encore plus grand et plus gros qu'il n'était réellement. Tl me fit l'effet d'un géant en colère.
Tandis qu'il tenait les yeux fixés sur moi, je
sentais son regard perçant me pénétrer jusqu'aux moelles. J'avais peur. Marguerite me poussa par le bras et voulut me faire avancer; mais j'attendais un ordre ou un mot d'encouragement de mon oncle.
— Ah ça, mon drôle de neveu, cria-t-il, êtesvous une petite fille, ou me prenez-vous pour un ogre. Garçon, garçon, que vous avez l'air simple ! Approchez, donnez-moi la main : je ne vous mordrai pas.
11 riait d'un air aimable, et paraissait joyeux. Rassuré, je courus à lui, je saisis la main qu'il me tendait et l'approchai de mes lèvres avec reconnaissance.
Cette effusion le toucha sans doute, car il relira sa main en grommelant.
— 0 mon bon oncle, mon cher parrain, m'écriai-je, combien je bénis Dieu qui m'a enfin permis de vous connaître, et de vous témoigner mon amour et ma gratitude ! Depuis le berceau
L'ONCLK JKA.N.
j'ai joui d»* vos bieiilails; vous avez élt'* li» noMo protecteur de toute ma vie; je veux par un di'voueineiit sans bornes, par un zèle...
— Ou'avez-vous à lire en dessous, Mar.nuerile? iiiterroiiipil mon oncle avec colùn' ! Vons croyez (|ue les fadaises de tnon innocent neveu m'attendrissent ? l'as du tout. Non, mille tonnerres, elles ne m'attendrissent pas !
Surpris et effrayé, je reculai de quelques pas. Le juron de mon oncle retentissait a mes oreilles comme le roulement de la foudre.
— Vous voulez le cacher, ricana ma cousine. Croyez-vous (jue je ne le vois pas?
— Taisez-vons, eilVontée Itégnine, ri|)osla mon oncle. Vous ne vivez que pour me tourmenter. Olez-vous de mes yeuv, je veux rester seul avec mon neveu.
— l'our pouvoir le cli.iirriMer à votre aise, n'estce pas?
— iMaigre (iretclien, ne me faites pas bouillir le sang, tonnerre, ou je me lève de mon fauteuil pour vons tordre le cou ! Mles-vous partie, oui ou non ?
— Eli bien, soulagez-vous encore un peu, vous êtes fou, dit .Marguerite en riant. Ki elle sortit à pas lents.
Je croyais que l'onde Jean ne tarirait pas sur l'insolence de ma cousine; mais au contraire, il murmura à demi-voix avec admiration :
— C'est une perle, cette (ille-la. Klle a hoc et ongles, et ne se laissera |>as marcher sur le pied. C'e^t ainsi que j'aime les gens.
Il me drsigni une chaise et me lit asseoir devant Ini, puis il reprit d'un ton froid et sévère :
— Félix, mon gareon, vous avez encore du lait au menton. Il faudra m'essuyer cela. Je n'aime pas les gens plais. Vous êtes encore terriblement enfant. Ce n'est pas votre faute, et cela changera; mais ne me Matiez pas, car nous ne serions pas bons amis. Je ne veux |ias entendre parler de reconnaissance et de bienfaits, par le diable. Qu'est-ce que la reconnaissance? Un moyen d'oblenir davanlage; et pas autre chose. Silence donc désormais sur ce (|ue je j(uis avoir fait pour vous et pour vos parents. Vons croyez peul-êire qu'il peut être bon de me flagurier pour que je vous couche sur mon leslament, au déinnient des autres? Inutile, mon gardon. Tout se passera légalement et naturellement, à moins qu'fui ne me donne des raisons de changer d'avis. .Ma .succession >e partage en deux : La moitié est jiour vous, car vons êtes le (ils uni(|ue de mon unifjue frère. Il est inutile, je le répète, do me Hatler ou de me flagorner, ou de m'ennnyer des effusion *> de votre prélendiie reconnaisNanrc, et cela peut même vous èlre nuisible. Tout ce (|ue je di >ire,
c'est que vous ne souhaitiez pas trop ardemment ma mort... Pour(|noi faire celle mine déconlile? Est-ce que la plupart des neveux n'aspirent pas après la mort de leur « oncle de sucre » ? Allons, allons, pourquoi mettre tant de gants ? (Juand l'àne est mort, on fait des Mûtes avec ses pattes pour l'aire danser les paysans, n'est ce pas ? Parlez, n'est-ce j)as ainsi ?
Je me taisais. Les oreilles me tintaient; ses paroles m'avaient glacé le sang dans les veines.
Il élait là devant moi, l'homme dont le nom élait mêlé à toutes mes prières depuis mon enfance; le second père, le bienfaiteur que j'avais aimé, que j'aimais encore si tendrement! Mon CM'ur, trop longtemps contenu, avait besoin de s'épancher, et je ua trouvais en Ini que rudesse et raillerie! N'était-ce pas un rêve, une erreur de mes sens?
Je poussai un long soupir et deux larmes jaillirent de mes yeux.
— Eh bien, éles-vons devenu muet? Allez-vous parler? gronda mon oin:le dont les yeux lançaient des flammes.
— Ah ! mon cher oncle, balbuliai-je, ayez pitié de moi. Vos paroles me percent le ccenr. Vous ne me connaissez pas. Dieu nous entend. Je vous assure que je donnerais tout au monde, même mon bonheur, jjour que vons vivi.-/ jus(|u'à cent ans. Votre succession, je n'y pense pas. Kussé-je dès à présent convaincu que je n'hérilerai pas un sou, je ne vous en aimerais pas moins. Croyez-nnji, c'est mon âme elle-même (|ui vons parle.
Des larmes roulaient dans mes yeux, et je voulus porter sa main à mes lèvres.
— Mille milliards! s'écria-t-il, (|u'esl-ce que c'est (|ne ces manièies-là? Me prenez vous pour une femme qu'on gagne par ces sensibleries? Cela ne i)ent durer ainsi. N'enlendrai-je de vous (jue ces éternelles jérémiades? .Nous y metlions bon ordre.
Marguerite, suivie du domestique, entra dans la chambre et dit en riant :
— Kli bien, vous n'avez pas encore lini de martyriser ce |)auvre garçon? Laissez-le en repos, ou vous aurez affaire à moi.
— Allez-vous-<'n , maigre échine, (tn je vous jette Cftie tasse de café à la tête, vociféra l'oncle Jean en se levant à demi d'un air furieux.
— Taisez-vous, répondit- elle, ou je Man»|ne votre sable bnilanl par la fenêtre.
— Oui, oui, du sable chaud, je n'y pensais plus.
— Je le crois bien. Vous prenez tant de plaisir à tourmenter mon bon cousin, que vous oubliez voire mal... Venez, Félix, donnez-moi nn coup de main. Soulevez un peu ce gros breufqne je puisse lui mettre des sacs de sable derrière le dos.
I/ONCLE JEAN
Elle prit les deux petits sacs des mains du domestique et lui montra la porte.
Je m'étais approché do mon oncle et l'avais pris sous les Ijras, pendant que Margueril e s'apprêtait à arranger les sacs de sable chaud. 11 était très lourd, et la crainte de lui faire du mal me privait d'une partie de mes forces. Je léussis cependant à le soulever un peu, mais tout à coup il poussa un tel cri de douleur tt se mit à sacrer si effroyablement, que je le laissai retomber dans son fauteuil.
Alors il éclata en injures et me reprocha amèrement ma maladresse. Mon cœur se serra et je sentis la rougeur me monter au front. J'étais là tremblant, immobile, n'osant articuler une syllabe.
— Attendez un moment! s'écria Marguerite, je vais mettre mes gants de velours... Vous, Félix, prenez les sacs et jetez-les derrière son dos, pendant que je vous montrerai comment il faut manier ce malade récalcitrant.
L'oncle Jean se mit à crier à l'aide dès qu'il eut deviné son iniention. Mais elle, rassemblant toutes ses forces, le leva de dessus son fauteuil, me fit placer les sacs, et le laissa ensuite retomber comme une masse.
Il poussa un second cri de douleur, puis il se piit à rire tout haut avec Marguerite et parut ravi de la rudesse de sa nièce.
Ce spectacle me stupéfia à ce point que je le contemplai en homme qui ne peut en croire ses yeux.
— Mais,vertudieu ! quel homme ètes-vous donc? s'écria l'oncle Jean. Voyez-le donc, avec ses yeux écarquillés, comme uu hibou dans un boulin. Me prenez-vous pour un bonhomme de porcelaine qui se casse au moindre choc?
J'avais la gorge serrée; je respirais h peine. J'employai toute la force qui me restait à refouler mes larmes. Je me sentais profondément malheureux; mon cœur saignait de ces cruelles blessures que mon affection, mon respect et ma gratitude avaient reçues coup sur coup.
Marguerite eut sans doute pitié de moi.
— Venez, Félix, laissez ce grognard seul, et suivez-moi, dit-elle.
— Il restera ici! grommela mon oncle.
— 11 vient avec moi, j'ai besoin de lui,répliquat-elle.
— C'est ce que nous verrons. Suis-je le maître ici, ou non?
— Maître de martyriser votre neveu? Oui, si je n'y étais pas pour proléger voire victime. Làchez-le, pour l'amour de Dieu, jusqu'au souper. Il n'a pas encore vu sa chambre; il n'a pas même eu le temps de se laver les mains. Il vient avec moi, vous dis-je.
— Je le défends!
— Et moi, je le veux!
— Eh bien, allez au diable tous les deux! Marguerite m'entraîna par la main; je la suivis,
passifetsilencieux, comme un homtneà moitié mort. Dans le corridor, à côté de la chambre de l'oncle Jean, elle me montra une porte ouverte et m'y poussa en disant:
— Voilà votre chambre. On a apporté votre malle ; j'ai fiit monter aussi votre sac. Arrangez vos effets, et lavez-vous la figure et les mains. Reposez-vous un moment, pour revenir de votre surprise et de votre chagrin. Puis je vous attends en bas. Ne craignez rien, votre oncle ne vous appellera pas; je le lui défendriii.
J'entrai eu chancelant dans la chaoïbre que j'allais habiter désormais. Je ne jetai pas un regard sur ce qui m'entourait. Tout m'était devenu indifférent : je restai au milieu de la pièce, immobile, stupide, les yeux cloués au sol. Était-ce possible? Ne rêvais-je pas?... Non, non, c'était la désolante réalité : Toute ma vie j'avais aspiré après celte heure, comme après le paradis... et j'étais en enfer! Je me laissai tomber sur une chaise, je cachai ma figure dans mes mains et donnai un libre cours à mes larmes trop longtemps comprimées.
Combien de temps pleurai-je ainsi? Je n'en sais rien. Peu à peu mes larmes cessèrent de couler, et la lumière revint dans mon cerveau. Je pensais au passé, à mon village natal; mon heureuse enfance, mes bons parents, le professeur Charles, mes camarades Mouton, De Reus et Davreux repassèrent devant mes yeux en nie regardant avec compassion. Ils déploraient mon triste sort... Et ce sort ne devait plus changer! Peut-être mon oncle était-il bon au fond; mais moi, élevé avec tant de réserve, pouvais-je m'habituer à cette atmosphère de grossièreté et de froide ironie? Et cependant, ce sort affreux, je devais l'accepter sans murmurer. La reconnaissance même m'en faisait un cruel devoir; mais je prévoyais en frémissant tout ce que j'aurais à souffrir, et combien je serais blessé dans mes sentiments intimes.
J'ouvris ma malle et commençai à ranger mes petites affaires; mais j'étais si troublé et si peu capable d'attention que je ne savais presque pas ce que je faisais. Lorsque j'eus ôté de mon coffre quelques livres, — mes amis de collège, — et que je les eus posés sur la table, mon œil resta longtemps fixé sur leurs titres. Les noms illustres d'Homère, de Démoslhènes, d'Horace et de Cicéron me ramenèrent par la pensée au collège Saint-Paul, à Tournai, au milieu de mes professeurs et de mes condisciples; je me rappelais leur affection, leur amitié désintéressée pour le pauvre estropié... Ce souvenir, qui me réjouit d'abord, finit par me déchirer le cœur.
l.'ONCLE JEAN.
.Ne sachant ce <|ut' jo Taisais, et comme pour échapper à ces doulouroux souvenirs, je descendis à pas lenls, el allai m'asseoir au rez-de-chaussée, dans la chambre ver-: le jardin, la tête appuyée sur ma main.
J'y étais depuis quel(|Ut» temps, lorsque Marguerite entra avec un |»anicr de salade qu'elle [)0sa sur la lahle. Tout en nettoyant sa salade, elle me dit :
— Allons, Félix, prenez courai;e; bientôt vous envisagerez les choses avec un meilleur aspect. Je comprends votre cliaiirin, et j'ai vraiment pitié de vous. Vous avez l'air d'un hon iiarçon, mais vous êtes beaucoup trop naïf, et vous ne connaissez pas encore le monde. Il y a des irens de toute sorte, et l'on doit traiter chacun selon sa nature. Croyez-vous que je sois si impolie au fond (jue je me montre en présence de l'oncle Jean? Pas du tont; et si nous restons amis, ce dont je ne doute pas, vous verrez (|ue je ne suis pas mal élevée, et que je suis douce de caractère. Mais puis-je f:'ire autrement? L'oncle Jean le veut ainsi. Pour (|u'il se fasse un peu de Ixm sang dans ses vieux jours, je dois non seulement me laisser injurier, mais mémeini répondre sur le même ton. Je le fais, autant que possible, par dévouement pour lui. Vous le savez, il a été soldat en Allemagne, et, de plus, il a passé une grande partie de sa vie parmi les gens les plus grossiers (|u'on puisse trouver. Ktrc brusque, parler brus(|uement, tonner, tempêter, faire du (apage, c'est sa vie, son plus graïul, son seul plaisir. Huand il est réellement fiché, on s'en aperçoit à quelques mois d'allemaïul (|ui lui échappent, et que j'ai entendus cent fois.
— Notre oncle sait-il l'allemand?
— Pas du tout; il n'en a rien retenu, sauf quel- (jues expressions de caserne... Mais s'il a des manies étranges, et d'incompréhensibles lubies, an fond il n'est pas méchant. Le tout e.st de savoir le[»rendre. Voici la règle en ce qui vous concerne : S'il se moque de vous ou s'il vous traite durement, ne vous en attristez pas; réjouissez-vous-en plutôt, car c'est »in signe de sympathie pour vous. Si, par malheur, il venait jamais à vous liair ou à être léellt'inent irrité contre vous, vous vons en apercevri*'z à sa douceur et à sa politesse envers vous. Il est ainsi fait qu'il malmène ses amis et caresse ses ennemis. Vons ne le croyez pas? Vovez Corneille Sauleii<it. Quand ce rusé vaictétait le favori de l'oncle Jean, les oreilles lui tintaient du malin au soir du bruit des injures et des sobriquets (|ue son maître lui jetait à la tète. Mais depuis ((ue j'ai tait comprendre à .M. Hoobeck que le cupide Cor-
neille n'acceptait tout cela si patiemment que pour être couché sur son teslamenl, au détriment de ses héritiers légitimes, tout a changé. Observez-le : vous verrez que notre oncle parle poliment et amicalement au domcsli(jnc ; cela signifie qu'il lui en veut. Soyez donc joyeux, au lieu de vous désoler, notre oncle doit vons aimer tendrement, pour vous traiter si mal. Votre bonheur me rendrait jalouse, si j'étais capable d'envie.
J'étais abasourdi. Ce monde où je me trouvais était tellement le contraire de ma nature intime, (jne je ne savais plus que |ienser ni que croire. Mon oncle était bon malgré sa brutalité. Ma cousine Marguerite, dont je m'étai méfié, agissait avec moi de la façon la plus généreuse; elle était amicale, polie, douce, et je me sentais pénétré de reconnaissance envers elle.
— Savez-vous, cousin, ce que vous avez de mieux à faire? reprit-elle. Suivez mon exemple; redressez-vous contre voire oncle, rendez injure pour injure, moquerie pour moquerie, payez-le dans sa propre monnaie. Il vous en saura gré.
— Ah! ma cousine, je le voudrais que je ne le pourrais pas. Les p iroles me manquent.
— Bah! cousin, vous les apprendriez bien vite, comme je les ai apprises moi-même, el comme vous êtes un homme, vous pourriez aller beaucoup plus loin que moi. 11 n'est pas difficile de l'appeler dragon, taureau, podagre, grognard ou radoteur, jieu importe, pourvu que cela sonne fort.
— Non, macousine, je ne pourrais jamais. Votre conseil est bon, je le sens, mais je ne saurais le suivre. J'aime et j'honore sincèrement notre oncle; mon cœur se déchirerait en l'injuriant; je ne le puis.
— Il se peut qu'il vous faille un cerlain temps pour vous habituel' à celte singulière situation. En allendanl, je vous donnerai un autre conseil. Quand l'oncle Jean vous malmènera ou vous insultera, bornez-vous à s<nirire doucement, comme si vous ne le preniez pas au sérieux. C'est aussi une manière de ne pas le froisser, et vous resterez dans le vrai, car ce (|u'il dit ou ce qu'il fait n'est pas sérieux pour lui-même. Par condescendance, paramilié pour lui, vous devez feindre du moins de n'être pas ému de ses invectives, il ne peut souffrir un visage Irisle, et les larmes, les larmes, voyez-vou>, lombenl sur son humeur impatiente comme des goutte.>> il'eaii sur un 1er rouge. Que vos yeux ne se mouillent jamais en sa présence, car il sérail capaldede vous haïr... V(uis comprenez bien, Félix, «pie je ne von> dirais pas tout cela, si ce n'était pour vous rendre service?
— Fn effet, cou.sine, répondis-jc, v(mis agissez généreusement à mon égard, et je vous en suis bien reconnaissant.
L'ONGLE JEAN
— Mais quelle est votre résolution?
— Je tâcherai de suivre votre dernier conseil, de supporter tout avec patience, de dissimuler mon chagrin et de paraître insensible à tout ce que mon oncle pourra dire ou faire. Mais en auraije toujours la force?
— Essayez-le avec une ferme résolution. Cela ira mieux que vous ne pensez. En tout cas, soyez sans inquiétude. Tant que je vous protège, vous n'avez rien à craindre. L'oncle Jean est sous ma domination. Il ne fait que ce que je veux. Si quelque chose vous gêne, si vous désirez n'importe quoi, dites-le-moi; nos intérêts sont les mêmes. Nous devons rester amis, et nous soutenir l'un l'autre.
— Marguerite, Marguerite! cria l'oncle Jean.
— Cousin, nous montons pour le souper, ditelle. Portez ce panier plein d'assiettes ; moi je porterai le saladier. Vous m'épargnerez la peine de redescendre. Maintenant, attention : ne vous laissez pas troubler, et si l'orage éclate sur votre tête, souriez comme si vous y preniez plaisir.
Je la suivis en portant le panier.
A peine l'oncle Jean me vit-il paraître, qu'il éclata en gros mots contre moi, me reprochant d'avoir fui perfidement sa présence, d'avoir peur de lui, d'être un poltron, un blanc-bec, et d'être mieux à ma place dans une école de petites filles.
J'essayai de sourire, mais mes lèvres tremblaient, mon cœur battait violemment, et mes yeux se fussent certainement mouillés de larmes, sans Marguerite, qui s'en aperçut.
Elle se mit à faire des reproches à mon oncle, et détourna ainsi l'orage chaque fois qu'il voulait décharger sur moi sa colère.
En même temps elle disposait la table pour le souper; elle me désigna une place à la gauche de l'oncle Jean, et se mit en face de lui, avec l'intention visible de me défendre en cas de besoin.
Le souper consistait en une énorme coupe de salade, avec une grosse pièce de rosbeef froid, de la bière et du vin.
Etourdi, aveuglé, ne sachant ce que je faisais, je piquai avec ma fourchette une feuille de salade tombée sur la nappe, et la portai à ma bouche.
— Ah ça! gourmand impie, grogna mon oncle, ne vous a-t-on pas appris à prier au collège?
En achevant ces mots il courba la tête, joignit les mains et marmotta le benedicite.
Je l'imitai en silence, mais, dans ma surprise, je ne pouvais m'enipêcher de le regarder. Était-ce bien ce même homme, si dur et si brusque en apparence qui, dans l'altitude de la plus profonde piété, me rappelait au sentiment de mes devoirs envers le créateur?
C'était un spectacle consolant pour moi. Sous cette rude écorce, il y avait sans doute un cœur
sensible... Mais, hélas ! ce doux rêve ne dura pas longtemps. Je^n'avais pas encore fini ma prière qu'il s'écriait en ricanant :
— N'avez-vous pas bientôt fini vos oremns ? Coupez-là, abrégez, et mangez, mille tonnerres! Quand je vois vos simagrées, je suis prêt à tomber d'apoplexie. Voici de la salade et voilà de la viande. Si vous avez un cœur de fille, montrez au moins que vous avez l'estomac d'un homme.
A ces mots il jeta sur mon assiette un monceau de salade et une tranche de bœuf suffisante pour quatre personnes. Je n'osais plus parler, et fis semblant de manger, quoique je n'en eusse nulle envie. Ce qui m'étonnait, c'était de voir l'oncle Jean, que je croyais vraiment malade, avaler un demi-seau de salade et quatre grosses tranches de bœuf, sans qu'il parût rassasié. Avec cela il buvait de la bière et du vin alternativement, s'interrompant de temps en temps pour me gronder de mon peu d'appétit, ou pour invectiver Marguerite qui s'en mêlait pour me défendre.
Ainsi finit le souper. J'acquis la pénible conviction qu'il n'y avait pas de changement à espérer pour moi, et que dussè-je vivre là des années chaque jour ramènerait les mêmes scènes.
Marguerite desservit la table, alluma deux lampes, et descendit pour achever son ouvrage.
— Ma vue est devenue fiil)le, dit mon oncle. Lisez-moi les journaux de Bruxelles. Ils sont là sur cette commode. Tenez, commencez par VAmi des Belges, mais pas trop lentement, entendezvous. Je n'aime pas qu'on lambine.
Je me mis à lire. A chaque instant il m'interrompait pour grommeler. Tantôt je lisais trop lentemenent, tantôt trop vite, ou trop haut on trop bas; mais je ne répondais rien et poursuivais ma lecture, impassible en apparence.
Mon oncle m'arrêtait de temps en temps pour donner cours à ses réflexions sur ce que contenaient les journaux. Il tonnait contre les patriotes autant que contre les ennemis. Van der Noot était pour lui un imbécile, Vonck, un étourneau; tous avaient tort et raison, mais personne n'avait assez d'esprit pour savoir ce qu'il fallait faire, et lo monde entier, patriotes, impériaux, Vonkèstes et même Français, n'étaient qu'un tas de fous incapables.
L'oncle Jean me demanda aussi plus d'une fois mon avis sur l'état du pays, et voulut me contraindre par menaces à déclarer ce que je pensais des patriotes et des édits de l'empereur; mais, certain qu'il accueillerait mes paroles avec colère ou avec moquerie, j'éludai ses questions en lui disant que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour oser exprimer mon propre jugement.
Lorsque j'eus lu presque entièrement deux ou
l/ONCI.E JKAN.
trois gazelles, il m'ordonna de prendre des caries pour jouer avec lui. Je ne savais même pas les noms des t;irtes. En tout cas, mon iiilirmilô ne nu' pernieltail pas île le salislaire.
Après m'avoir demandé avec impalience pourquoi je n'avais pas la main l'aile coinnie tout le monde, mun oncle me dil d'appotler le damier.
Je ne connaissais pas non plus le jeu de dames, mais il voulait me l'apprendre; car jouer le soir avec lui ilevailùtre di-sormais ma principale ti\clie.
Il est facile de dev.ner que le professeur trouva à clia(}ue instant l'occasion de gonrmander son ignorant élève. Ses re|)roches bourdonnaient si conslammeiil à mes oreilles (jue je finis par y devenir insensible, lellemenl j'étais fatij^ué et découragé. Mon oncle, au contraire, paraissait s'amuser beaucoup. Cela lui faisait sans doute du bien d'épancher ainsi sa bile, cumme disait ma cousine.
Le jeu dura si longtemps (|ue Marguerite monta, une lumière à la main, el dit avec étonnement :
— Pas encore couchés? Il est di\ heures bientôt. Laissez votre neveu se coucher, pour Dieu ! Il en a bien besoin. Je vous souhaite la bonne nuit à tous deux ; mais d'abord j'ai (|uel(iues mots à dire à l'élix. Cousin, ce cordon de soinielte au-dessus du lit de votre oncle aboutit à votre chambre. S'il a besoin de quelque clntse, il sonnera. Il va une veilleuse dans voire chambre, et j'en mels une ici. Aidez votre oncle à se mettre au lit, et allez vous coucher.
L'oncle Jean rinterr()iii|)it plusieurs fois, mais ({uand elle eut disparu, il se montra disposé à se coucher.
Je l'aidai de mon mieux, et i|uand il fut dans ses draps, il me jeta en guise de remerciements une poignée de reproches sur ma maladresse.
J'entrai dans ma chambre, mais au lieu de me déshabiller, je m'assis, les mains dans les cheveux, et me mis à rélléchir aux événements de cette journée. La télé me tournait, les idées me tourbillonnaient dans mon cerveau... (juand il s'y fit un peu de clarté, j'acquis la conviclion <|ue Marguerite m'avait dil la vérité, el mon unique planche de salut était de suivre son con.seil.Je résolus ilonc de le faire, d'enfermer mon orur comme dans une cuirasse, de cacher mon alTection |iour mon oncle, de feindre l'insensibilité, en un mot de me comporter comme il semblait le désirer.
Je passai ainsi une grosse heure à rêvasser, pui<«j'ùlai ma redingote; mais tout à coup la sonnette tinta. Mon oncle m'appelait; je courus en louli- hâte à sa chambre.
Il m'ordonna avec colère de placer nu livre ou n'iiiiporle (|uel aulre objet devant la veilleuse dont la nainme le gênait.
Je relournai dans ma chambre. Je n'étais pas encore à inoilié déshabillé que la sonnette retentit de nouveau.
— Marguerite, la méchante vipère, voeiféra mon oncle, l'a fait exprès de mal arranger mon lit pour m'eiiipécher de dormir. Les oreillers n'ont pas été reinnés. Secouez-les.
Deux fois encore son appel me tira de mon lit. La première fois pour lui donner à boire, la seconde, pour couvrir son i)ied malade.
Kiifin je m'endormis, et ne fui plus troublé jusqu'au malin.
Le lendemain, dès l'aube, je me levai aussi doucement que possible, el commençai à m'habil- 1er.
Mon inlenlioii élait de descendre pendant (|ue mou oncle donnail encore, de prier ma cousine de faire atlen'.ion à la sonnette, et de m'aveilirsi mon oncle m'appelait, pendant (|ue j'irais an janlin respirer librement le grand air.
Malheureusement un de mes souliers s'échappa de ma main et tomba bruyamment sur le plancher.
Un furieux tiiileinent de la sonnette me lit frémir. Je courus, chaussé à demi, dans la chambre de l'oiiele Jean. 11 me demanda en grommelant ce (|ue je faisais, et pour([uoi je troublais son sommeil, et m'ordonna d'aller me recoucher jusqu'à ce (\\\"i\ lui plut de m'appeler.
Une heure après, lors(|ue je m'haliillai de nouveau, et qu'il sonna pour la seconde fois, il me falliil essuyer une tempête d'invectives à cause de ma lenteur.
Mais à (pioi bon noter jour par jour, heure par heure, les mauvais trailements que j'eus à subir? c'était toujours la même chose ; jamais un mot aimable. Et si parfois j'essayais de lui faire comprendre, de façon détournée, combien cela me faisait de peine, alors l'ornge se déchaînait, et j'étais abreuvé d'injures, de moqueries et d'humiliations. Et nul espoir, hélas! Cela devait durer ainsi toujours.
Certes, j'avais fermcnifiil résolu de supporter |ialieinment mon sort iriiel par alTerlioii pour mon bienfaiteur, qui semblait heureux d'avoir trouvé quelqu'un sur qui décharger impunément son hiimenr irritable, mais mmi sensible cœur en saignait à chaque instant. Et quelque eiïorl que je lisse pour me le cacher à moi-même, j'étais profondément malheureux !
l'endant (|ue nous dèjainions, le ciel se couvrit de gros nuages, et il plut si continuellement toute la journée, que je ne pus même |)as aller au jardin, l'.ii tout cas,, cela m'eût été impossible, car mon
L'ONCLE JEAN
oncle ne me laissa pas un instant de liberté, et me lorça de rester sans cesse en sa présence.
A peine, lorsqu'il s'endormit après le dîner, suivant sa coutume, me lut-il possible de me retirer dans ma chambre pour y rassembler mes idées et me remettre de mon trouble.
Je rangeai encore un peu mes affaires, puis après avoir relu u.ie ode d'ilorace pour me distraire je descendis au rez-de-chaussée où ma cousine Marguerite était occupée à coudre.
Comme jd me plaignais du mauvais temps qui ne me permettait pas de mettre le pied dehors, elle me répondit :
— Oui, cousin, votre lot est dur... plus dur que le mien. Vous êtes impressionnable; mais avec le temps cela ira mieux. Pour moi, je vous y aiderai de tout mon pouvoir. Par exemple, demain c'est dimanche. Je me lèverai de bonne heure, pour entendre la messe. Après le déjeuner vous pourrez sortir. Vous aurez le temps de faire le tour du village avant que la grand'messe commence P»eslez dehors jusqu'à une heure moins le quart. Ne craignez rien. Pour vous épargner des reproches, je prendrai votre service auprès de l'oncle Jean. Le sacrifice de ma cousine me sembla trop grand; mais elle insista si vivement, et se montra si heureuse de m'obliger, que je finis par accepter avec une profonde reconnaissance.
Le lendemain je sortis avant neuf heures du matin, en me dirigeant vers la place. J'avais mis mes plus beaux habits. Le ciel était pur, et le soleil du printemps répandait sur la nature réjouie sa féconde et bienfais;uUe lumière.
Comme je respirais à longs traits cet air vivifiant qui m'emplissait les poumons; avec quel bonheur je regardais autour de moi ! je jouissais d'une heure de liberté !
Le village de Visseghem était déjà, à cette époque, une commune populeuse. D'un côté de la vaste place s'élevait l'église avec sa façade gothique et son clocher pointu. Les trois autres cotés étaient bordés de jolies maisons, parmi lesquelles celle de l'oncle Jean, la brasserie la Licorne, le cabaret de la Vache Jaspée et la grande savonnerie étaient les principales.
Beaucoup de gens humaient l'air et le soleil devant leur porte; quelques-uns se promenaient sur la place; les enfants jouaient en foule sous les tilleuls. Tous me regardaient avec curiosité, et je voyais, non sans orgueil, que ma toilette recherchée, et peut-être aussi Pélégance de ma personne leur inspiraient une sorte d'admiration. Ils ne pouvaient pas voir que j'étais infirme, car je cachais soigneusement ma main gauche dans ma poche ou sous mon habit.
Je fus agréablement surpris en m'apercevant
que tout le monde me connaissait déjà. Partout où je passais, le salut amical de : Bonjour, M. Pioobeck, bonjour, M. Félix, résonnait à mes oreilles. Les petits enfants mêmes bégayaient mon nom.
Mon arrivée à Visseghem était donc un événement intéressant dont le bruit s'était répandu dès le premier jour dans les moindres demeures. Cette idée ne llattait pas peu mon amour-propre. Parfois les gens qui se tenaient sur le pas de leur porte m'adressaient la parole et m'invitaient à entrer un instant, surtout dans les maisons où il y avait des jeunes filles; mais si aimable que fut l'invilaiion, et si doux que fût le sourire des fillettes rougissantes, je passais rapidement en m'excusant en quelques mots.
J'avais la triste conviction qu'aucune jeune fille ne pouvait aimer ni accepter pour mari un homme atteint d'une si vilaine infirmité que la mienne. En elfet, ma main gauche était repoussante à voir, je le croyais du moins, et si ridicule que cela puisse être, j'étais plein de confusion chaque fois que quelqu'un remarquait pour la première fois ma main mutilée.
Ce sentiment irrélléchi de honte me poussait loin du marché et me faisait rechercher la solilutle. Je me souvins que ma cousine Marguerite m'avait indiqué comme but de promenade une propriété de mon oncle située à un (juart de lieue du contre du village, et appelée le « petit jardin ». Naguère, quand l'oncle Jean était moins souvent et moins longtemps atteint du rhumatisme et de la goutte, il gardait pour son agrément personnel cette petite campagne où il passait parfois des journées entières. Mais depuis une couple d'années il l'avait louée à un vieux monsieur de la ville qui vivait très retiré.
Marguerite m'avait prié d'avertir en passant le locataire qu'elle enverrait dans le courant de la semaine des menuisiers pour rattacher les volets que lu tempête avait arrachés.
Suivant ses indications je pris un chemin derrière l'église, qui me conduisit par des détours sinueux vers un bois épais dont les arbres encore dépourvus de feuilles se détachaient comme une tache noire sur le ciel bleu.
Ce chemin était, de chaque côté, bordé de taillis dont la verdure commençait à pousser. Les premières fleurs du printemps montraient leurs corolles naissantes à travers le gazon. Les oiseaux bavards faisaient entendre leur ramage sur les branches fleuries des pruniers sauvages, et toute la nature en fête chantait le réveil du printemps.
Je m'abandonnais si complètement à la joie d'être libre et à la douce inlluence du beau temps, que j'avais oublié la commission dont Marguerite
iH
L'ONllLE JEAN.
m'avait char^ïi''. Je venais de me la rappeler, lorsque je lus arrêté par un spectacle élran};e.
A une quarantaine de pas du chemin s'élevait un jiraiid tilleul séculaire vjms lequel conduisait une avenue de jeunes sapins. Au trunc de cet arbre était attaché un Christ eu croix de grandeur naturelle, grossier de forme, à demi vermoulu, noirci par le temps, et si saisissant dans sa siinplicilé rusli(|ue que j'en lus l'rappé. J'appris plus tard que ce grand tilleul était un but de pèlerinage pour les villageois (|ui avaient (juebine grâce particulière à demander au Ciel.
J'avais envie d'aller m'agenouiller sur le banc placé au pied du tilleul; mais voyant passer près de moi une femme accompagnée de ses enfants, leurs
; livres de prières à la main, je me dis (jue je n'avais guère de teujps à perdre pour arriver à l'heure de
1 la grand'messe. Je liàlai donc b; pas, et en ([uel-
j ques minutes j'atteignis la campagne où j'avais
I affaire.
Le IV'til jardin était une assez grande maison
1 mal entretenue, et qui n'avait plus été blanchie
j depuis longtemps. Quoique située au bord du chemin, elle paraissait très isolée, car de (juel-
j (jue côté qu'on se tournât, on n'apercevait aucune autre habitation, les premières maisons du village étant cachées derrière un repli montueux du terrain.
•Vprès l'avoir examinée d'un coup d'o'il rapide, je m'ap|)rocliai de la porte, et laissai retomber deux fois le (uarteau de fer. []\\e très vitMlle femme vint ouvrir. Elle me dit que son maître éiail sorti, et je lui fis mon nn^ssage, puis je rebroussai cliemin et retournai au village aussi vite que possible.
Lorsque j'entrai dans l'église, les prêtres montaient à l'autel , et j'aurais diflicilement trouvé place, si dix personnes à la fois ne m'avaient olfert leur chaises avec des démonstrations de déférence et de sympathie.
Le neveu, l'héritier du riche Jean Iloobeck était sans doute un personnage important à Vissegliem. Le respect, l'estime de ces bons villageois me consola et me donna du courage. Je pus donc assister aux offices >ans trop songer aux huniiliations qui m'attendaient au logis.
La messe finie, je restai dans l'église jusqu'à ce que la plupart d<'s fidèles fussent sortis, car je voulais me ilérober à la curir)sité de la foule. Mais je lus graadement déçu dans mon espoir.
Dans le cimetière et même bien loin en dehors, beaucoup dr gens, |'iinripalcment(le> femmes et des filles, s'étaient places sur deux files pour voir passer le neveu de M. Hoobeck et le bien regarder. Je cachai ma main estropiée et passai, la rougeur au front, entre le> deux rangs, sans faire attention au salut amical des mères, ni aux agaçantes œil-
lades des filles. Je hàlai le pas, et fus bient(Mhors de la foule, et an milieu du .Marché,
Là je vis un grand nombre d'hommes et de jeunes gens entrer au cabaret de la Vache Jaspée pour boire leur pinte et se raconter les nouvelles des patriotes. J'avais grande envie de les suivre pour faire connaissance avec la partie masculine de la population, car les hommes m'inspiraient beaucoup moins de timidité que les jeunes filles. Mais l'idée que je ne pourrais cacher mon infirmité au milieu de tant de monde, et (ju'il me faudrait donner des explications à ce sujet, me retint et me fit rentrer dans la maison de mon oncle, quoique je n'en approchasse pas sans hésitation. Celte maison n'était-elle pas la sombre prison de mon âme? El ne devrais-je j>as, derrière ces persiennes closes, vider pendant toute une semaine le calice amer de riiumiliation, avant qu'un nouveau dimanche vint me rendre une heure de liberté?
J'entrai cependant et trouvai ma cousine Marguerite occupée des apprêts du diner. Je lui dis que je venais la délivrer et repren !re mon service auprès de mon oncle; mais elle ne voulut pas. L'oncle Jean était prévenu que je ne rentrerais que pour diner. Je devais donc aller me promener, car elle n'était pas sûre de me procurer quelques heures de répit pendant la semaine.
Je me rendis au jardin. Il était plein d'arbres fruitiers, el les parterres ne renfermaient que des légumes. Une haute muraille l'entouiait de tous cotés. Dans un coin il y avait une petite maison de jardinier, habitée sans doute par Corneille Sauteriot et sa somr percluse.
Je n'y vis point de (leurs. Cela m'attrista. L'oncle Jean était-il ennemi des Heurs? Quoi qu'il en fût, je me projjosais bien d'apporter dans ce morne jardin des couleurs el des parfums, à moins ([ue mon oncle ne le défendit formellement.
Je me promenai i|uelque temps en rêvant dans les sentiers tin jardin. Plus d'une fois je dirigeai mes pas vers la maisonm-tie de Corneille ."^auteriot, mais chaque lois je rebroussai chemin, repoussé par une secrète aversitm. Quoi(|ue je n'en fusse pas certain, il me semblait (|u'à m(»n arrivée le domestique avait voulu me dire du mal de ma cousine, et je la trouvais si bonne el si serviablc pour moi (|ue je me sentais capable de liair ceux (jui osaient douter de sa générosité.
A la lin j'approchai d'une sorte de berceau encore sans feuillage, disposé à l'extrémité du jardin, et garni d'une table et de deux bancs.
Tandis (|ue j'y repassais dans mon es|)ril tout ce qui m'était advenu d.puis vingt-quatre heures, et (jue je l;kliais vainement de découvrii un rayon (le lumière dans mon avenir. Corneille, (|ui revenait de la messe, entra dans le jardin par la grille,
L'ONCLE JEAN
Je m'étais fait rapporter d'Ypres. (Page 36.)
et s'approcha en se promenant du côté où je ine trouvais. Il tourna et retourna quelque temps autour du berceau, attendant évidemment que je lui adressasse la parole, mais je baissai profondément la tête, et feignis de ne pas l'avoir aperçu. Il finit par me dire :
— Bonjour, monsieur Félix. Beau temps, n'estce pas? C'est dommage que les clématites, audessus de votre têle, soient encore sans feuilles. L'été ce berceau est un frais abri contre le soleil.
Je murmurai quelques mots inintelligibles.
— Monsieur Félix n'a-t-il pas bien dormi ? demanda-t-il d'un ton où je crus démêler de l'ironie. Mademoiselle Marguerite m'a pourtant fait porter dans votre chambre les literies les plus moelleuses de toute la maison. Votre cousine a bon coeur, pas vrai, monsieur?
Je m'indignai à l'idée qu'il voulait, par son
ironie déguisée, me faire douter de la sincérité et du bon caractère de ma cousine.
— Asseyez-vous là sur ce banc, dis-je en lui désignant une place devant moi. J'ai quelque chose à vous demander; vous me direz, j'espère, franchement et sans détours ce que je désire savoir.
Il me regarda, visiblement surpris, mais sans laisser voir aucun trouble.
— Vous me faites trop d'honneur, murmura-lil; c'est seulement pour vous obéir, monsieur, que j'ose m'asseoir.
— Hier, repris-je d'un ton bref, lorsque vous m'avez amené à Visseghem, vous m'avez parlé de ma cousine Marguerite sur un ton singulier. Vous avez voulu me dire du mal d'elle, n'est-ce pas?
— Du mal ? moi? de mademoiselle Marguerite? répéta-t-il. Au contraire, monsieur! >i'ai-je pas affirmé qu'elle a un excellent caractère ?
L'ONCLE JEAN
— Mais vuliv iiileiilioii, t'ii me |>arlanl ;iiiisi, n'élail autre, ce me semble, <|ue di- me inellie en mi'fiaïuf contre ma cousine.
— Ali ! monsieur, (|uelle supposition ! Vous vous êtes trompé. Oserai-je calomnier (|uel(|u'un qui n'a qu'un mot à dire pour nons faire jeter dans la rue, moi et ma sœur infirme ? Non, non, mademoiselle Mari^iicrite est la meilleure et la plus noble lille du monde, aussi vrai que Corneille Sauteriot marche droit dans ses souliers.
Kl il remua de nouveau la tête avec un violent mouvement nerveux.
— Oui, je vous comprends bien, répondis-je sévèrement, vous craij;ne/. la juste colère de ma cousine, et c'est pour cela que vous parlez à double entente. Vous avez contre elle une grosse rancune.
— Comme on est souvent mal récompensé du plus pur dévouement ! dit-il en soupirant. Tenez, monsieur, je viens du Lion Roiuje. Si vous m'y aviez entendu défendre mademoiselle .Marguerite contre les méclianles insinuations d'un grossier paysan, vous ne douteriez pas de ma sincérité. Quoiiiue je sois vieux et faible, j'étais prêt à me battre. Mais aussi, monsieur, ce que ces méchantes langues osent dire de vous cl de votre cousine Marguerite n'était pas supportable.
— De moi? Eh bien, qu'ont-ils dit?
— .Vh ! je ne puis ni ne dois vous le répéter, monsieur. Si mademoiselle .Mari;iierite venait à savoir (jne j'ai osé vous parler de pareille chose, elle comprendrait |ieut-être mal nmn intention et Dieu sait ce qui arriverait.
Il résista lonj^UMiips à mes instances; il ne se rendit qn'à mon ordre exprés, el après que je lui eusse répété l'assurance que je ne ferais jamais allnsion à cet entretien en présence de ma «onsine.
— Vous saurez donc, monsieur, ce (pie cet effronté paysan s'est permis d'adirmer. Mais je déclare d'avance qu'il n'a fait que mentir, el vous devez en être convaincu pour ne pas vous laisser aller à d injustes soupçons envers votre cousine... .Ne laites pas attention à mes mouvements de tête, monsieur. Ce sont ces maudits nerfs...
— .l'écoute ! interrompis-je avec impatience.
— Dapiès ce paysan, reprit-il, votre cousine vous a fait venir à Vi.sseghem parce qu'elle craignait que si vous restiez éloigné de votre oncle, et qu'il devint Ini-inème morlellement malade, il ne vous instituai son uni<|ue héritier. Ce paysan aflirmail, à tort sans doute, que M. Uoobeck prend en j;rippe au bout de 1res peu de temps toutes les personnes qui demeurent avec lui, el <|ue, pour être Lien avec lui, il laui ■uiaiil (|iie pos-
sible vivre éloigné. La mauvaise langue n'eul-elle pas l'impudence de prétendre que votre cousine Marguerite ne vous avait l'ait venir à Vissegliem (|ue pour vous faire perdre l'alfectiGn de votre oncle.
— Quelle méclianceté ! m'écriai-je avec indignation. Mon oncle ne cache nullement ses intentions relativement à sa succession, el ma cousine sait bien (jue ses intentions sont irrévocables. Le dévouement rare (}u'elle montre à notre oncle n'est ([u'uii sacrifice ilésintéressé de sa pari.
— Oui, oui, vous avez raison, monsieur. — Les nerfs me travaillent terriblement. — Je lai si bien dit au paysan qu'il a fini par reconnaître qu'il n'élail que l'écho d'autres méchantes langues. Mais, pour nous faire comprendre que pareilles choses ne sont pas impossibles, il nous a raconté alors un événement qui s'est passé dans son village lors(iu'il n'était encore qu'un enfant. C'était l'histoire d'un neveu et d'une nièce qui demeuraient ensemble, comme vous, chez un vieil oncle. Le neveu était un bon et candide^ jeune homme. La nièce lui témoignait tant d'amitié (|ue le pauvre gardon ne pouvait pas se méfier d'elle. Mais elle travaillait en secret contre lui... et quand le vieil oncle mourut et qu'on ouvrit son testunenl, le neveu n'eut pas un sou, et la nièce eut tout. Vous voyez, monsieur, combien les gens sont méchants. Ils inventent de pareilles histoires pour nuire à une brav(î jeune fille. C'est surtout. ..
l.ne contraction nerveuse rintenompil.
11 voulut continuer, mais je le retins d'un geste et lui dis sévèrement.
— Assez ! je veux bien croire que vous n'avez pas de mauvaise intention-, mais, quoi qu'il en soil, je vous défends, enlendez-vous, je vous défends de me parler encore de ma cousine... elsi )'a|)preiiais jamais (|ue vous en avez parlé niéchammeiil,je n'hésiterais pas à me plaindre de vous à mon oncle. Tenez-vous pour averti, et laissez-moi.
Il se leva en niunnuranl :
— Monsieur a tort de se délier de moi, mais je respecterai sa défense. J'espère qu'il ne voudra pas faire de mal à un pauvre vieil lionime tel ([ue moi. S'il rajiporlail à mademoiselle .Marguerite ce que de méchantes gens disent d'elle, il l'allrislerait inntilemenl, et l'aigrirait peul-élre contre moi.
— Non, ne craignez rien, répondis-je, je me tairai; mais soyez plus prudent désormais.
Corneille Sanleriol s'éloigna profondément affligé de ma sévérité.
Je restai assis le regard perdu dans le vide,
réfléchissant à ce que le dume.stique m'avait dit.
Ma pauvre eonsine, si innocente el si bonne; était
^ l'objet de la haine de méchantes gens. Cela mal-
L'ONCLE JEAN
tristait fort. Le désintéressement le plus complet, , le (iévouement le plus noble ne préservaient donc pas de la calomnie?
Que penser du domestique? Il semblait avoir du respect et de l'aiïeclion pour ma cousine; mais ses paroles, sincères ou non, me disaient mal parce qu'elles m'obligeaient à lutter contre la méfiance qui voulait se glisser dans mon cœur. Vraiment ce domestique, dont l'intention secrète restait un mystère pour moi, m'inspirait de l'aversion, et je résolus d'éviter autant que possible tout entrelien avec lui. Au bout d'un quart d'heure de réflexion j'avais tout à fait surmonté ma défiance. Marguerite était ma protectrice; jusqu'à présent je n'avais reçu d'elle que des marques d'amilié; elle était ma seule consolation dans la vie amère à laquelle j'étais condamné. Soupçonner ses intentions eût été une coupable ingratitude.
Je me levai et quittai le jardin.
A peine eus-je mis le pied dans le vestibule que j'entendis la voix tonnante de l'oncle Jean.
— Marguerite! Marguerite! criait-il, où est mon neveu? Qu'il vienne, le fainéant! je lui apprendrai à nàner dans le village tandis que je suis seul ici, à me tordre de douleur! Allez le chercher et ramenez-le par ses longues oreilles. .. Tonnerre! Me laissera-t-on crever comme un chien !
,Te montai en toute hâte.
Il va de soi qu'à mon entrée dans la chambre de mon oncle un nouvel orage éclata, si violent et si prolongé que les roulements en bourdonnaient encore dans mes oreilles lorsque je me mis au lit, ce soir-là, fatigué et découragé, et ne sachant pas si la sonnette ne me réveillerait pas une dizaine de fois.
Quelques mois se passèrent ainsi sans changement.
Ma cousine Marguerite était toujours aussi bonne pour moi, et plus j'apprenais à la connaître, plus j'éprouvais de reconnaissance. II y avait pourtant dans sa conduite quelque chose qui me faisait penser parfois avec une cerlaine défiance aux paroles ambiguës de Corneille Sauferiot. II me semblait que Marguerite prenait beaucoup trop de souci de la succession de notre oncle. De temps en tem|ts, quand nous étions seuls, elle exprimait la crainte que l'oncle Jean ne léguât son bien à des parents éloignés ou à des étrangers. Il semblait bien décidé, pour le moment, à me laisser la moitié de sa fortune. Mais il pouvait bien, sans que personne le sût, faire un testament olographe avec des dispositions tout à fait inattendues. Je devais, dans mon intérêt et dans le sien, saisir l'occasion
favorable de donner prudemment à mon oncle la conviction qu'il ne pouvait avantager d'autres personnes que celles qui le servaient et qui le soignaient dans sa maladie. Mais je reculais devant de semblables efforts. Parler de testament et d'héritage à mon oncle, comme si j'attendais sa mort avec impatience, je ne l'eusse pas osé pour touta\i monde. Marguerite s'aperçut bientôt qu'en cela je ne pouvais ni ne voulais suivre son conseil, et elle n'insista pas davantage.
Je m'étais presque accoutumé aux gronderies de l'oncle Jean. Mais la contrainte continuelle où je vivais obscurcit mon cerveau, et souvent je m'apercevais avec anxiété que mes idées commençaient à devenir troubles et confuses.
Je ne jouissais d'un peu de trêve que lorsque les journaux nous apportaient des nouvelles inquiétantes de France. A Paris le peuple était depui s longtemps en révolution, et se livrait tous les jours à des actes de violence contre le roi, les nobles et le clergé. Mon oncle, quoiqu'il blâmât la conduite des Français, feignait, pour me contrarier, une vive admiration pour Marat, Mirabeau et les Jacobins. II convenait que c'étaient des coquins, mais eux seuls montraient du courage, tandis que les honnêtes gens courbaient la tête comme des lâclies.
Il en voulait terriblement à maître Verdillen, notre voisin, et non sans raison; car pendant que l'oncle Jean souffrait de sa goutte, l'autre sciait et clouait constamment avec ses ouvriers et faisait tant de bruit que notre maison en tremblait, et que nous avions peine à nous entendre. Parfois, quand le tapage devenait insupportable, l'oncle Jean envoyait ma cousine chez le charpentier pour le prier de faire moins de bruit; mais elle revenait toujours avec un refus grossier. On devine combien mon oncle tempêtait alors contre son ennemi Verdillen, et le menaçait de son implacable vengeance.
Par malheur, pendant plus de quatre mois l'oncle Jran resta aflligé de la goutte et des rhumatismes, à ce point qu'il ne pouvait descendre. Mais depuis huit jours son état s'était sensiblement amélioré, et il pouvait faire quelques pas dans sa chambre en s'appuyant sur sa canne.
Celte amélioration me remplit d'espoir. Une fois mon oncle sur pied, je pourrais faire avec lui de longues promenailes. Il ne souffrirait plus, et serait probablement d'une humeur plus patiente. Je pourrais quitter ma sombre prison et vivre au grand air.
Nous étions encore en plein été, et toute la campagne était verte... 0 liberté promise, comme tu me souriais, même dans mes rêves!
Enfin mon oncle se rétablit si biçn qu'un soir
L'ONCLE JEAN
il m'aiinonra qu'il voulait essayer le leiideuiaiu une promenade. J'en fus si joyeux que je m'attirai une verte semonce. Cette joie, disait l'oncle Jean, n'était qu'une preuve de n)on ingratitude. Si je me montrais si exalté à la seule idée d'une promenade au grand air, c'était parce que j'étais ilégoùté (le soigner et d'assister dans sa diandire un vieillard malade.
Celle fois ses reproches ne m'cmurenl guère. I/espoir d'un changement dans ma triste vie me donnait de la force.
Le lendemain je sortis en effet avec mon oncle. Il s'appuyait de la main droite sur une canne, et de l'autre côté je devais le soutenir avec le hras, quoiqu'il eut pu se passer facilement de mon aide.
Tandis (|ue nous traversions la place, heaucoup lie gens vinrent sur leur porte pour nous regarder; mais la |duparl disparaissaient à notre approche, comme s'ils avaient peur de nous. Deux ou trois seulement osèrent nous attendre et adresser à mon oncle (|uelqut>s questions sur sa santé.
Ses léponses ne furent pas nndns rudes que d'habitude, et je craignais (|u'il ne se fit quelque (|nerelle; mais ces personnes, qui le connaissaient hien, ripostaient en riant, et paraissaient exciter à dessein sa colère.
Je hasardai une timide ohservation.
Mon oncle me répondit avec courroux :
— (juoiî innocent blanc-bec! Vous osez ouvrir le museau pour vous mêler à notre conversation? (Juand les grandes personnes causent, les enfants doivent se taire.
Je me tus en effet et baissai la tète avec humilité.
Un peu plus loin l'oncle Jean entra au cabaret de la Vache Jaspée. Je dus lui apporter une chaise, lui mettre son verre de bière dans la main, ramasser sa canne, essuyer la table devant lui, et tous ces ordres me furent donnés si brutalement, et avec un tel accompagnement d'injures que les gens de la maison me témoignaient leur [titié par leurs tristes regards.
Mon oncle resta très longtemps au cabaret. Il y avait rencontré (|in'l(|ues paysins qui ne le craignaient ni ne l'épargnaient guère. Il dut entendre beaucoup de paroles désagréables, mais il paraissnil tout heureux de pousoir y répondre sur le même ton. <hiand les paysans partirent, il les remercia de leur amusante société, et leur serra la main mmme à ses meilleurs amis.
Nous quittâmes le cabaret. A peine a\ions-nous fait quebjuespas, que nous \ime8 arriver le fermier Beks, le même qui m'.iNait dit tant de mal de mon
•mcle.
Ah! ah! je suis cliarnié de vous rencontrer!
sécria l'oncle Jean. Arièiez-\oi]s un in?tant, j'ai à vous parler.
— Laissez- moi en paix, vilain porc-épic, grommela le fernner Beks en passant. Je ne veux jjIus rien avoir à faire avec vous. S'il vous faut (|uel(|u'un à (luereller et à injurier, cherchez ailleurs.
— .Malhonnête, rustre, lui cria mon oncle, prenez garde, je vous trouverai bien. Oui, mille tonnerres, vous saurez plus tard comment Jean Uoobeclv se venge.
Nous vîmes, de l'autre côté de la place, M. lîakkerzeel qui nous saluait de la porte de la grande huilerie, et j)araissait nous appeler. Nous allâmes à lui et enIrAmes dans sa maison.
Il nous introduisit dans un beau salon et nous offrit des sièges. Je croyais m'asseoir comme mon oncle, mais celui-ci m'en em|iêcha sous (irétexte que j'étais encore trop jeune pour prendie place parmi des personnes raisonnables. Je me levai et restai debout, innnobile, tandis qu'ils échangeaient (|uel([nes mots sur l'indisposition de .M. Uoobeck.
— Il faut saluer ma famille, dit M. Bakkerzeel. Ma femme et ma famille m'en voudraient si je ne leur donnais pas cette occasion de vous féliciter de votre rétablissement.
Il sortit à ces mots.
— l'ouniuoi êtes-vous là comme un écolier (|ui va recevoir la férule? demanda mon oncle. Levez la tête, et ne faites pas croire aux gens que je vous mets la corde au cou.
Il fui inteirompu par le retour de noire hôte (jui rentra avec une vieille dame et deux jeunes filles.
Ces demoiselles étaient très jolies, et très élégamment vêtues à la dernière mode française.
Je cachai soigneusement ma main difforme.
.Après avoir félicité l'oncle Jean, les jeunes tilles daignèrent s'occuper de moi. Elles étaient curieuses de savoir si le village de Visseghem me plaisait, et si, maintenant que mon oncle était guéri, on ne me verrait pas un peu plus souvent. Je devais engager mon oncle, disaient-elles, à honorer (|uel(iuefois leur père d'une visite. Klles avaient un beau jardin, et si j'aimais les /leurs, elles se feraient un plaisir de me monirer toutes les nouvelles plantes (ju'elles avaient lait venir de Gand au prinlemjis.
Tandis que l'oncle Jean causait avec leurs parents, les denmiselles m'entraînèrent vers la fenêtre pour un- faire jeter un coup d'oeil sur le jardin. Elles étaient si aimables et si gentilles que j'oubliai mon oncle, io répondis du mieux (|ue je pus, et il vint même nn moment où je parlai tout haut, et où je les lis rire piir un mot spirituel.
Cela m'attira tout à coup les railleries de mon oncle, tlonnnenl un blanc-bec, un écolier tel (|ue moi osait-il se jiermettre de badiner avec des demoiselles et de faire le plaisantin? C'était inouï; on
L'ONGLE JEAN
voyait bien que nous vivions en temps de révolution, car il n'y avait plus d'enfants.
Ma bonne humeur était partie : Je me reculai sans rien dire, et restai à côté de mon oncle, la tête basse, comme si j'avais commis quelque méfait.
— Il est temps que nous nous retirions, grommela l'oncle Jean, sans cela le don Juan imberbe pourrait devenir dangereux. D'ailleurs je me sens fatigué; c'est trop pour ma première sortie... Pourquoi restez- vous là comme une bûche? Tendez les mains, et aidez-moi à me lever.
Je frémis. Je ne pouvais pas dissimuler plus longtemps mon infirmité. Je me soumis en soupirant à mon triste sort, et le pris sous les épaules pour le soulever.
Ah! quelle cruelle blessure je reçus dans mon amour-propre! Mon oncle pesta contre ma maladresse, et tandis que les jeunes filles paraissaient désagréablement surprises de mon inhrmité, il m'appela manchot.
Il me semblait que j'allais rentrer sous terre de honte. Je ne sais comment je sortis de cette maison. Je crois même que je partis sans saluer.
En chemin, l'oncle Jean m'accabla encore de reproches amers, mais je ne l'entendais plus. Que m'importait d'ailleurs, puisque personne, surtout les demoiselles Bakkerzeel, n'élait plus là pour être témoin de mon humiliation?
A peine eus-je, avec l'aide de Marguerite, ramené mon oncle dans sa chambre et dans son fauteuil, que je m'enfuis dans ma chambre sous le premier prétexte venu, et me mis à pleurer pour soulager mon cœur.
Plus de grâce pour moi, mon oncle me rappela à différentes reprises, et quand je reparus, la vue de mes larmes mit le comble à sa fureur; cette journée fut une des plus cruelles de ma vie.
Marguerite, la bonne Marguerite seule, versa un peu de courage et de consolation dans mon cœur brisé.
Bien des mois se passèrent ainsi sans que le moindre rayon vînt éclaircir mon sombre avenir.
Vers la fin de cette année d'importants événements politiques apportèrent un peu de répit à l'amertume de mon sort, quoique j'en fusse profondément affligé.
Après de longues et infructueuses négociations, l'empereur d'Autriche, successeur de Joseph II, avait envoyé vers nos frontières une armée considérable pour réduire de nouveau sous sa dominalion la Néerlande Catholique.
Les Belges qui, pendant tout l'été, avaient perdu un temps précieux à de furieuses querelles entre les partisans de Van der Noot et de Vonck, s'aperçurent au moment décisif qu'ils avaient aveu-
glément usé leurs forces, et que maintenant sans unité de vues, et môme sans confiance dans leur cause patriotique, ils pourraient difficilement tenir tête à un ennemi supérieur en nombre. Aussi se soumirent-ils après une faible résistance, et la Néerlande accepta sans grande émotion sa rentrée sous la domination autrichienne.
Ces événements n'apportèrent pas d'autre changement dans ma vie que d'occuper pendant quelques semaines l'esprit de l'oncle Jean, et de détourner sur d'autres que sur moi les éclats de sa colère. Auparavant il n'était pas rare qu'il s'élevât conire les patriotes; maintenant il maugréait sans cesse contre les Autrichiens.
Cette hardiesse aurait pu lui attirer de graves désagréments ; mais la plupart des villageois partageaient sa haine contre les kaiserliks, et au surplus on le considérait comme un braillard sans conséquence, ou comme une espèce de fou dont les paroles ne signifiaient rien.
Mais à la longue on s'habitua au nouvel ordre de choses, d'autant plus facilement que le gouvernement autrichien traita les Néerlandais avec beaucoup de douceur. L'oncle Jean détourna son attention des affaires politiques, et je redevins, comme auparavant, le principal objet de son incessante mauvaise humeur.
Presque tous les jours, même pendant les froides journées d'hiver, je devais sortir avec lui, quoiqu'il n'eût même plus besoin de canne et qu'il pût se passer de mon aide, mais il semblait indispensable au bonheur de cet être bizarre de pouvoir me traiter devant tous comme son domestique, pour ne pas dire comme son chien.
C'est ainsi qu'il me contraignit plusieurs fois à le suivre à l'huilerie, et chaque fois en présence des demoiselles Bakkerzeel, il m'abreuva d'insultes et de moqueries. Les jeunes filles essayaient de m'en consoler, et cependant j'avais peur d'aller dans leur maison ; il semblait presque que l'on me conduisît au supplice.
Je devins slupide, apathique, et à peu près indifférent, du moins en apparence.
A force d'êlre humilié devant la plupart des habitants de notre commune, un sentiment d'ombrageuse timidité, sinon de misanthropie finit par se glisser dans mon cœur. Même quand j'étais libre, je restais à la maison dans ma chambre, et cherchais des consolations dans les livres que j'avais apportés du collège. Si par hasard je sortais, c'étais par la petite porte du jardin, et à travers les champs, pour ne rencontrer personne.
Parfois mon esprit se révoltait contre le sort. Alors je me demandais s'il n'eût pas mieux valu pour moi dire adieu à mon oncle, et chercher dans l'une ou l'autre ville une place d'instituteur. Mais
L'ONCLE JEAN
toujours j«^ repoussais celle pensée avec indignali(U). Mes parents et nioi n'avioiis-nous pas joui peiulanl toute notre vie des hionfaitsclt' mon onde? Kl je rabandonnorais dans sa vieillesse, et je ne serais plus là pour lui fiMnier les yeux, rpiand Dieu trouverait bon de le lappelerà lui.
Le long bivi-r élait passé i-l le long mois de mai avait de nouveau reverdi et refleuri les champs. J'étais si énervé, si découragé, que je ne sortais pas et que je préférais rester assis dans ma chambre. J'étais devenu maigre et pâle, et Marguerite liocbail iiarl'ois la télé avec pitié lorsqu'elle reconnaissait l'inutilité de ses ellorls pour me-consolcr. Elle craignait que je ne devinsse malade.
Il allait se passer quelque chose d'insignilianl en apparence, mais qui devait avoir une inllucnce décisive et durable sur ma vie.
lue après-midi, pendant que l'oncle Jean était assoupi, ma cousine .Marguerite me dit:
— Cousin, je croyais sortir pour aller demander à M. iJokstal, le maître d'école, pounpKti il ne vient pa-; payer son loyer. Mais j'ai |>ensé que je ferais mieux de vous charger de ce message. Connaissezvous maître iJokstal ?
— Je l'ai rencontré quelquefois et échangé un salul avec lui, répondis-je, mais il |)araît jicu communiratif.
— Sa vue est faible. Je doute qu'il vous ail reconnu. Vous vous plaignez, Félix, de n'avoir personne avec qui causer de livres el île littérature. Thomas liokstal est un homme instruit, il a été à l'Lnivcrsiié de Louvain pour devenir docteur; mais une grave maladie des yeux l'a empoché de continuer ses éludes, et l'obligea à devenir niaiire d'école. Il doit connaître le latin comme vous, et saura, sans nul doute, |)arler des choses dont vous vous occupez sans cesse. Allez chez lui, sons le prétexte de son loyer, el lâchez de causer un peu avec lui. Ne secouez pas la tète; |ieul-élre me remercierez-vous de vous avoir fourni celle occasion. Kn tout cas, c'est à essayer. Il n'est pas nécessaire d'insister sur le payement du logis; il n'y a rien à craindre pour cela ; je sais pourrjurti il est en retard. Il faut savoir que Mailre Hokslal, (|ui a cinq cnf.inls, ne peut pas gagner assez avec son école pour nourrir sa famille; mais il a une (ille très instruite...
— Il a une lille î murmurai-je Nij||,ris el pre>- (|ue inquiet de cette parlirnbirilé.
— Vous avez donc lr)uj(»nrs peur des filles? ditelle en riant. Soyez tranquille pourlani, cousin. La jeune lille en question est depuis trois ans en .Vlle-
magne, el qui sait si elle en reviendra jamais. Lors(|ne les édils de l'empereur Joseph 1 1 commencèrent à émouvoir le peuple chez nous, elle élait institutrice des enfants du comte d'Unterhach, qui habitait un château, à une demi-lieue d'ici. Klle partit pour l'-Mlemagne avec la famille du comte. A en croire son père il n'y a |)as au monde de meilleur cieur ni d'àme plus noble. Il est certain (ju'elle est très bonne, car elle envoie à son |)ère, (|ui sans cela serait dans le besoin, assez d'argent pour se tirer bonnéteinent d'affaire; s'il est en retard de payer, c'est probablement parce qu'il n'a pas re^u l'argent ()ue sa fille doit lui envoyer... Allez le voir a|)rès (jualre lienies, sa classe est finie alors. Je dirai à l'oncle Jean que j'ai absolument besoin de vous pour cette commission. Si M. liokstal pouvait |)ayer tout de suite, voici une (juiltance ac(piiltée.
A l'heure dite je me rendis au hameau de IMekhout el frappai à la porte de maître Hokstal.
Une petite (ille d'environ huit ans m'ouvrit el me salua très poliment avec un doux sourire.
— Veuillez entrer, monsieur Félix, dit l'enfant (pii |)araissait me connaître. Mon père est au jardin. Il sera content de vous voir; car nous avons si souvent pailé de vous! Suivez-moi, s'il vous plail, monsieur.
Celle enfant, avec ses yeux noirs et brillants, el ses joues ro>es, qui élait si gentille el parlait une langue si choisie, celte enfant me cJiarma. Je la pris [)ar la main et me lai.ssai conduire dans le peli' jardin qui élait très bien soigné el plein de (leurs.
Je vis de loin le maître d'école courbé sur un |)arterre. A la voix de sa pelile (ille qui m'annonça il vint à moi.
M. I{(d\stal était un homme d'environ cinquante ans, maigre et maladif, et portait de grandes lunettes. Quoi(|ue visiblement usés, ses babils, par leur coupe élégante el leur couleur sombre, lui donnaient l'air d'un homme comme il faut.
Il s'approcha en souriant, me serra la main, el s'écria :
— (Juel bonliiMir pour nous d'élre enlin honorés de voire visite! Venez, M. lUxdieck, il lait si bon ici, à l'air. ^S'^^J'ons-nous sous celle tonnelle, nous causerons un peu.
Lorscpie nous fumes assis sur le banc sous la jeune verdure, il me dil :
— Si vous venez pour me |iarler du loyer, nous en aurons vile liui. A midi le messager de Courtrai m'a apporté l'argent de noire bcmm; IL-léne. Je vous remettrai le monlant du loyer quand vous vou*; en irez. Causons \K\ peu maintenant... Mais d'abord d faut que ma femme et mes enfants viennent vou> >alner.
— Marguerite, cours vite avertir la mère <|ue M. Félix Uoobeck esl ici, dit-il à la petite (ille. Les
I/ONCLE JEAN
enfants peuvent interrompre un moment leur travail du soir.
Je ne tardai pas à voir apparaître une femme avec quatre charmants enfants, deux garçons et deux filles, de cinq à douze ans.
Tous me saluèrent poliment, et la femme prononça quelques mots pour me témoigner combien elle se sentait honorée de ma visite.
Les enfants, qui me regardaient timidement et en silence, reçurent l'ordre de me donner la main. Mon sourire leur appr.t sans doute qu'ils étaient devant un ami, car ils se précipitèrent à l'envi, et s'aperçurent seulement alors que je n'avais qu'une main à leur tendre.
Pour la première fois de ma vie je ne m'en sentis point confus. Je n'avais pas à craindre de moqueries de ces innocentes créatures ni de leurs parents. Sans hésiter je leur montrai mon infirmité et leur dis :
— Voyez, chers enfants, que mon exemple vous apprenne à èire prudents avec le feu. Ouandj'étais tout petit, plus petit que vous, je tombai dans un chaudron d'eau bouillante, et vous en voyez les tristes suites.
Cette hardiesse, ou plutôt cette franchise me mit tout de suite à l'aise, et je n'eus plus à m'inquiéter avec ces bonnes gens de cacher ma main sous mes vêtements.
Je causai gaiement avec les enfants, je leur promis des jouets et des friandises, et les caressait l'un après l'autre : Mariette et Jeannot, Toinetle et François.
Mon intimité avec les enf;ints paraissait plaire beaucoup au maître d'école et à sa femme ; mais il y mit bientôt lin en les renvoyant à leurs devoirs. Avant de nous quitter madame Dokstal me fit promettre de renouveler de temps en temps ma visite en passant. Lorsque je fus seul avec le père, il commença à me parler de choses qu'il avait à cœur autant que moi. Il savait que j'avais fait mes humanités au collège Saint-Paul à Tournai, et comme il avait passé lui-même plusieurs années à l'Université de Louvain, nous étions comme deux anciens étudiants qui rappellent avec plaisir leurs souvenirs de la vie scolaire et qui passent en revue les plus beaux morceaux des poètes et des philosophes qu'on leur a appris à admirer. Il était plus avancé que moi en ces matières, mais ma mémoire était plus jeune et plus fraîche, et je pouvais lui tenir tète sans trop d'infériorité.
C'est une chose étonnante combien un sentiment profond, également partagé, rend les hommes égaux. Maître Bokstal avait oublié son âge, et moi ma jeunesse relative. Nous causâmes pendant une heure comme deux compagnons d'études qui sortaient tout fraîchement des bancs du collège.
Notre intéressant entrelien passa ensuite à d'autres sujets. M. Bokstal me parla, entre autres choses, de sa fille Hélène, qui était institutrice au château du comte d'Unterbach, près de Prague, en Bohême, l'ne fois sur ce chapitre, il était difficile de l'en détourner. Son Hélène était son orgueil et son bonheur. Non pas seulement à cause de sa rare instruction (elle savait le flamand, le français et l'allemand,) mais surtout pour sa bonté, sa piété, la noblesse de son cœur. C'est à elle qu'ils devaient de traverser les difficultés de la vie sans avoir à soufl'rir du besoin.
Tandis que le père reconnaissant parlait avec enthousiasme de sa fille, je croyais pouvoir conclure de ses paroles que son Hélène était une 1res jolie fille. Il ne le disait pas, mais toutes les qualités morale.^ qu'il me vantait revêtaient dans mon esprit une forme physique analogue : Aussi n'étaisje pas fâché d'apprendre qu'il se passerait encore des années avant qu'Hélène pût revenir, car un pressentiment secret me faisait craindre que sa présence ne m'empêchât de continuer mes visites chez M. Bokstal.
Nous nous promenions dans le jardin tout en causant. Le maître d'école était grand amateur de fleurs et de plantes. Il en connaissait tous les noms, flamands ou latins.
Mais je m'aperçus bientôt que la moindre circonstance évoquait en lui l'image d'Hélène avec son auréole d'amour et de noblesse. Ces belles anémones, elle les avait plantées elle-même; ces roses mousseuses, près de la maison, elle les lui avait données pour sa fête; ces grosses pivoines jaunes, elle les avait eues de la comtesse d'Unterbach; tous les petits parterres du côté du soleil, pour les fleurs d'été, attendaient la semence qu'elle avait envoyée d'Allemagne. En un mot, tout dans ce jardin lui rappelait sa fille chérie : on eût dit qu'il l'avait toujours devant les yeux.
Avant de quitter M. Bokstal, je connaissais donc le caractère de son Hélène, comme si j'avais vécu des années à ses côtés; mais ce que je ne savais pas, et ce que je n'osai naturellement pas demander, c'était si la beauté de son visage répondait à la beauté de son âme.
En fin de compte, j'avais passé dans ce joli jardin, en compagnie de M. Bokstal, une couple d'heures très agréables. J'avais soulagé mon cœur en parlant poésie, beaux-arts et science; j'avais été éloquent, et je sentais maintenant que j'étais un homme et non plus un enfant, comme le disait encore l'oncle Jean, et comme j'avais presque fini par le croire à la longue.
Après avoir reçu le prix du loyer, j'entrai dans la maison pour prendre congé de la mère et des enfants.
L'ONCLE JEAN
Ils me Iriiloignèrent l)eaiuou|) d'amili»', et inc liienl proiiiellre de revenir bientôl, ce (jne j'eusse lait d'ailleurs sans y être invité, car si j'avais t'Ié mon inailre, j'aurais volontiers, me seinlile-l-il, demandé à rester avec eux.
Toute la lainille ni'aiconi|ta{,'na jusqu'à la porte et me serra la jnain. Je fus heureux et lier d'entendre mon nom prononcé avec autant de sympathie que de respect par ces chers petits (jui me criaient : Au revoir, M. Iloobeck, bonjour M. PV'lix. »
Je revins à la maison d'un pas lej^er, lortilié et raffermi; et l'idée d'être raillé ou injurié |)ar mon oncle ne m'attristait plus. 11 pouvait s'en donnera son aise; je le .«-oulTrirais en silence désormais, sans m'en afllii,'er comme auparavant.
Lorsque je remis Tarifent à Mart-uerile, et ((u'elle nie deniauila si j'avais causé avec le maître d'école, et ce que je pensais de lui, je la remerciai chaleureusement du grand plaisir que son amitié m'avait procuré. Elle me promit qu'elle lâcherait de me donner de temps en tem[)S (|uelqucs heures de libtMlé pour faire une ou deu.\ visites par semaine au maître d'école. C'était assez dir(icile,caiM. Bokstal n'étant libre qu'après quatre heures de l'aprèsmidi, je ne pouvais proliter de la sieste de l'oncle Jean.
Marguerite ayant réussi à me donner (inebjues heures de liberté quatre jours après, je songeai à tenir ma promesse d'apporter des jouets et des bonbons aux enfants de M. Doksial. L'argent ne me manquait pas, car mon oncle était lâché de ce que je n'eusse pas dépensé deux schellings, en dehors de quelques vêtements et de (|nel(jues livres que j'avais fait acheter par le messager.
Je m'étais lait ra|iporter d'Ypres deux poupées tout habillées et deu.x polichinelles, et de plus, pour chaque enfant, un paquet de gâteaux, d'un poids égal, pour ne pas exciter de jalousie entre mes petits amis.
Il avait plu toute la journée, et la rue éUiit couverte «le flaques d'eau.
M. Hokstal vint ouvrir lui-même, lor>(jU(! je frappai à sa porte. Il m'introduisit dans la salle à manger, en exprimant le regret que le temps ne nous permit pas de nous promener au jardin. Sa femme et ses enfants étaient assis aut(mr d'une table, ayant devant eux qui un cahier, qui un livre, qui une ardoise, et occupés à faire leurs devoirs de classe.
On leur permit de se lever et de me donner la main. J'étalai mes cadeaux et donnai à chaque petite fille une belle poupée et à chaque petit garçon un grand polichinelle (|ni faisait d'étranges gambades quand on tirait la ficelle.
Je crus que les pauvres enfant» allaient devenir
fous de joie. Ils me baisèrent la main, remplirent la chambre de leurs cris joyeux et se mirent à danser en rond. Ce fut bien pis iiuand chacun d'eux reçut un paquet de sucreries rej)résenlaiit des bonshommes et des animaux de toutes couleurs, avec des menues dragées comme on en distribue au baptême des enfaiils riches.
La |»reinière explosion de leur joie étant un peu calmée, M. Bokstal voulut leur faire mettre les jouets et les bonbons de côté, juscju'à ce qu'ils eusseut fini leurs devoirs. Les enfants obéirent sans murmurer et reprirent leurs places autour de la table. Mais il était visible, à leurs regards tristes et distraits, qu'ils n'avaient plus la tête à l'élude. .\ la prière de la mère, on leur accorda une heure de congé.
Mariette vint me chercher pour m'asseoir à la table et jouer avec eux. Je m'en acquittai avec un vrai plaisir. Je lis parler les poupées et danser les polichinelles. Je racontai une drôlerie à chaque friandise (ju'ils tiraient du sac, et je répétai en plaisantant toutes les petites farces, tous les petits tours d'escamotage que j'avais appris au oUège. C'était une fête pour ces chers enfants et une fête aussi pour mon cœur, affamé depuis plus d'un an d'alfeclion el d'intime causerie.
iiolvstal et sa femme paraissaient aussi heureux que nous, et je lisais sur leur visage combien ils étaient reconnaissants du plaisir que je procurais à leurs enfants. Madame Boksial surtout était heu relise, ses yeux se mouillaient de larmes, et elle répéta plusieurs fois (|ne je devais avoir un excellent cd'ur, |)uisqne j'aimais tant les enfants.
Peu à |)cu l'attention des enfants passa à d'autres objets. Ils me montrèrent les joujoux qu'ils possédaient déjà, leurs images, leurs livres, et chacun de ces objets amena sur leurs lèvres le nom de leur sieur Hélène. Ce qu'ils disaient d'elle devait être exagéré, car on n'eut pas autrement |)arlé d'un ange.
A la lin jouets et friandises furent serrés dans un tiroir, et les enfants durent reprendre leur travail du soir.
.Monsieur Dokstal me lit monter à son cabinet
d'étude et me montra les d'uvres de beaucoup de
poètes latins, parmi les(|uels plusieurs m'élaient
totalement inconnus. .Nous lûmes, nous causâmes,
nous parlâmes littérature el linguistii|ue jusqu'à
ce qu'il fiH mon heure de retourner au logis. Le
I maître d'école me remercia des agréables instants
I que je lui avais fail passer, el je lui exprimai ma
profonde reconnaissance pour le bonheur que
I j'avais éprouvé en sa com|iagnie.
.Nous nous séparâmes avec une cordiale poignée de main, et la promesse de nous revoir bientôt.
L'ONCLE JEAN
Mon père va propo,~er à votre oncle... (Page 415.)
Chaque dimanche après-midi, et une ou deux fois dans la semaine j'allais voir M. Bokstal, et je passais une couple d'heures à causer avec lui ou à jouer avec ses enfants. J'étais comme de la famille, et les petits, si le respect et la bienséance ne les en eussent empêchés, m'auraient appelé leur frère.
J'avais beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour le savant maître d'école, cela se comprend. Je lui devais le réveil de mon esprit et de mon courage. Je ne ressemblais plus à ce que j'étais auparavant. J'étais encore réservé, mais mon excès de timidité avait disparu; j'avais dépouillé l'enfant, et j'étais devenu un homme par la clarté do mon esprit, et la conscience de ma valeur personnelle.
Mon oncle remarquait ce changement avec un courroux réel ou feint, quoiqu'il ne sût pas à quoi l'attribuer. Je m'enhardis d'abord à vouloir lui prouver froidement qu'il avait tort dans telle ou telle circonstance. Mais l'ouragan de gros mots qui se déchaîna chaque fois sur ma tête me décida à renoncer à de pareilles tentatives et à laisser mon oncle grogner tout à son aise.
Souvent, lorsque je rentrais au logis après avoir entendu parler d'Hélène par sonpèreenthousiasmé, l'image de la jeune fille se dressait devant mes yeux. Je la voyais admirablement belle ; et les figures charmantes de ses frères et sœurs, la beauté même à peine flétrie de madame Bokstal autorisaient celte supposition
Mais eu réalité Hélène était-elle jolie? Cette question s'imposait à mon esprit avec une irritante importunité. Que m'importait cependant qu'elle fût belle ou laide, cette jeune filUe qui vi-
l/O^CLE JEAN.
vail loin de moi, que je ne vorr.iis |i('ul-èlii' jamais, ni ne (U'siivis voir?
Kt C('(HMHlaiil, j'aurais voulu le savoir.
Le demander à (|uel(|u'uii, je ne m'y fusse pas hasardé. Je n't'tais sur un [)ied de iamiliarilé qu'avec M. Bokstal et sa famille. Mar^jnerile ne connaissait |>as Hélène.
Quaire mois s'étaient écoulés depuis ([uc j'avais lié connaissance avec M. Hoksial. Depuis quehiues jours il se plaijrnait de la falijjue de ses yeux, et craignait que cet élal n'empirât. Il .<avait par expérience qu'un mois de repos absolu suflirait à sa j,'uérison. Mais il n'y pouvait pas son;.;er. Si, dans cette saison de l'année, il avait donné un con^'é de ((uelfiues semaines à ses élèves, ils ne j seraient plus revenus, et seraient allés à l'école ' chez le sacristain. Il ne pouvait pas supporter une si grosse perle; car, en dehors de l'ariient (|u*cnvoyait Hélène, son école était sa seule ressource pour lui et sa nombreuse famille. H devait donc niéna}:er sa vue, dans l'espoir qu'elle se rétablirait petit à petit.
L'oncle Jean souvent attaqué de la goutte, était pour le nioinenl en proie à un nouvel accès qui le (enait an lit. 11 m'était difficile de le (|uilter, et je restai six ou .sept jours sans aller voir le maître d'école.
Au premier jour de répit, je me rendis chez lui en toute hâte. Je trouvai sa femme et ses enfants tout en pleurs et désespérés. J'appris qu'un iriand malheur les menaçait. .M. Hokstal était sur le point (le devoir fermer son école et renvoyer ses élèves. L'état de sa vue avait empiré, et il était pres(pie aveugle.
Klle me conduisit auprès de lui, et je trouvai mon pauvre ami assis dans sa chambre presque obscure, avec une grande visière devant les yeux.
Je fus .si ému de compassion que j'eus toutes les peines du monde à retenir mes larmes. Que j'eusse voulu le consoler! .Mais que pouvais-je lui dire, sinon des paroles banales d'espoir et de sympathie.
11 ne doutait pas de sa guérison. Deux ou trois fois déjà il avait été dans le même élat, et il s'en était tiré au prix d'un long repos. Ce (|ui le désolait, lui et sa famille, c'éiait la nécessité de renvoyer ses élèves et la perte de son gagne-pain.
Son cœur saignait à l'idée que ses enfants pourraient souffrir du besoin et tomber dans la misère. Il connaissait les déplorabb's conséquences de la fermeture momentanée de son école. Chaque fois qu'il avait dû s'y résigner pour la même cause, il avait perdu la moitié de ses élèves. Kt il lui en restait si peu, que la moindre désertion l'obligerait à fermer définitivement. Et alors, que faire à son Age pour entretenir .••a famille?
Ses plaii.tes me touchèrenl si profondément que
je m'en retouiiiai en soupirant et en ruminant toute sorte tie projets pour lui venir en aide. Lui offrir de l'argent? Je le ferais au besoin? Mais à (|Uoi pouvait servir le peu d'argent dont je disposais, s'il devait fermer (léfinili\emenl son éccde? Je racontai son malheur à .Marguerite. M. Dosktal et sa famille étaient les seuls habitants de Vissegbem dont elle parlait avec estime et avec sympathie. Elle paiiit prendre pitié comme moi de leur infortune.
— Croyez-moi, ma cousine, lui dis-je pour finir, si j'étais mon maître, je sais bien ce ([ue je ferais pour sauver M. Hokstal et sa famille.
— Et (piel moyen empioiriez-vous? demandât-elle.
— Un moyen infaillible. Mais c'est une chose à la(|uelle je ne puis pas penser maintenant. Kt pourtant, Dieu le s:)it, Marguerite, je donnerais mon sang |iour montrer à M. Hokstal. dans son malheur, combien je lui suis reconnaissant.
— Kt de (juel moyen voulez-vous parler, cousin?
— De quel nmyen ! i\''ai-je pas acquis assez d'instruction au collège pour pouvoir la donner à de jeunes garçons ! J'en sais dix fois Iroj). Kh bien, si j'étais libre, je dirais à M. Hokstal : ne renvoyez pas vos élèves: je vous remplaceiai jus(|u';i voire guérison; votre école restera ouverte et vous ne perdrez pas votre gagne-pain. Mais vous comprenez, cousine, que cela n'est |)as possible. Notre oncle ne me le permetirail pas.
Elle garda un moment le silence, puis elle releva la tète et demanda avec un sourire singulier :
— Impossible? Et si l'oncle Jean vous l'olfrait lui-même ?
— L'oncle Jean me l'ollrir! répétai-je incrédule.
— Je l'essayerai, cousin. Si vous receviez l'autorisalion ou l'ordre d'aller donner l'instruction pendant une couple de semaines, ou |ilus, aux élèves de .M. Hokstal, consentiriez-vous à passer le reste de vos journées auprès de votre oncle, pour me laisser le temps de faire aussi mon ouvrage ?
Je lui reniflai qu'en dehors des heures de classes je ne demanderais |ias un moment de liberté; mais j'ajoutai qu'à mon avis tous ses elTorls pour obtenir le consentement de l'oncle Jean seraient vains.
Elle m(mta en courant, et en me disant :
— Atlendez-moi ici, je vais le savoir tout de suite.
J'entendis bientôt retentir la voix de mon oncle. Je ne distinguais pas ses paroles, mais mon mnn qu'il prononçait au milieu d'un torrent d'injures, me faisait comprendre qu'il ne fallait pas espérer son consentement.
.Marguerite ne descendit (juc longtemps après.
L'ONCLE JEAN
— Ne l'avais-je pas dit, cousine, que c'est impossil)Ie? soupirai-je. Voilà mon oncle très irrité contre moi.
— Oui, répondit-elle, il est furieux contre vous parce que vous avez refusé à M. Bokstal le service que ce malheureux implorait de vous.
— J'ai refusé à M. Bokstal le service qu'il me demandait?
— Notre oncle le croit, et maintenant il vous enjoint de remplacer M. Bokstal jusqu'à ce qu'il soit guéri.
Je la regardai avec stupeur. Je savais bien que, pour obtenir quelque chose de mon oncle^ le meilleur iuoyen était souvent de lui demander le contraire; mais je n'aurais pas cru que ce moyen pût réussir à ce point.
— Tenez-vous bien, me dit Marguerite; notre oncle vous accusera d'insensibilité et d'égoïsme. Ne faites semblant de rien; feignez de ne pas vouloir faire la classe de M. Bokstal. N'ayez pas peur d'un petit mensonge, maintenant que vous savez que ce petit mensonge peut seul vous permettre de faire une bonne action... Montez, l'oncle Jean vous attend pour éclater contre vous.
J'obéis lentement, et j'essayai de prendre des forces pour le rôle que m'assignait ma cousine. Je n'étais plus si impressionnable qu'autrefois, et je, comprenais qu'avec des gens tels que mon oncle il était parfois nécessaire d'user de dissimulation. Mais si je n'étais pas encore assez cuirassé pour mentir effrontément, je pouvais me taire, et laisser croire à mon oncle, par mon attitude et l'expression de mes traits, que j'avais envers M. Bokstal les dispositions peu charitables qu'il m'attribuait.
Cela se passa ainsi. L'oncle Jean était furieux contre moi. Dans une longue explosion d'indignation il me traita de lâche et de sans cœur. Si j'avais refusé de venir en aide à M. Bokstal, c'était par paresse et par égoïsme.
Je me défendis plus ou moins et balbutiai que je ne pouvais pas, tous les jours, abandonner si longtemps un oncle malade. Mais lui, excité par ma résistance apparente, finit par m'intimerl'ordre d'aller immédiatement avertir M. Bokstal que je ferais la classe à sa place avec tout le zèle et le soin dont j'étais capable, jusqu'à sa complète guérison. Mon oncle me menaça même de sa perpétuelle disgrâce si j'osais hésiter dans l'accomplissement de ce devoir.
Je promis d'obéir, en feignant une tristesse profonde. .Mais quand je sortis de chez mon oncle, mes yeux rayonnaieni de joie et mon cœur battait de bonheur.
Après avoir remercié Marguerite avec effusion, je courus tout d'une haleine chez M. Bokstal, et
lui appris la bonne nouvelle avec une joie sans mélange.
Le brave homme se défendit longtemps d'accepter mon offre. C'était un trop grand sacrifice, disait-il. Un fils n'en eût pas fait davantage. Mais il finit par consentir et me serra dans ses bras en pleurant.
Il appela sa femme et ses enfants (|ui partagèrent sa joie et me comblèrent de bénédictions. Ils seraient tombés à mes genoux, si je ne les en eusse . empêchés. Les enfants me baisaient les mains, et grimpaient sur moi pour me passer les bras autour du cou.
Cette journée fut une des plus heureuses de ma vie, tant la conscience du devoir accompli nous met de joie au cœur.
Au bout d'un quart d'heure les enfants se retirèrent avec leur mère, car il était temps qu'ils allassent se coucher.
M. Bokstal me remit une lettre qu'il avait reçue d'Allemagne, et comme sa mauvaise vue ne lui permettait pas de me la lire, il me pria d'en prendre connaissance.
C'était l'écriture d'Hélène, de cette Hélène dont l'image me poursuivait sans cesse. Ma main tremblait.
La lettre s'était probablement égarée en route, car sa date remontait à plus d'un mois. Elle contenait une nouvelle qui m'inquiéta. Hélène espérait, disait-elle, qu'elle reviendrait dans quelques mois. Elle n'en était pas encore sûre, mais, selon toutes les probabilités, son service chez le comte d'Unterbach deviendrait, inutile au commencement de l'année suivante. L'une de ses élèves devait se marier, et l'autre entrer au couvent.
Quand je rendis à M. Bokstal la lettre de sa fille, ma bonne humeur avait presque disparu. Hélène, revenir! Sa présence m'empêcherait de rester dans la maison sur le même pieJ d'intlmitié, et peutêtre même de continuer mes visites. Mais dans tous les cas elle devait encore rester plusieurs mois en Allemagne. Cette idée me permit d'écouter sans trop de distractions les paroles de M. Bokstal.
Je reçus de lui toutes les explications dont je pouvais avoir besoin pour faire sa classe dès le lendemain. Il me remit la liste nominative de ses élèves, suivant leur degré d'avancement, me montra les livres dont se servait chaque classe, et me donna tant de détails que je finis par être au courant presque aussi bien que lui.
Le lendemain, lorsque neuf heures sonnèrent au clocher de l'église, les écoliers de M. Bokstal étaient assis sur leurs bancs. J'entrai en classe et leur adressai une courte allocution, moitié sérieuse, moitié plaisante, pour leur apprendre la maladie
L'ONCLE JEAN
de M.BoksIal, cl la mission (luc j'avais de le remplacer en altendant sa {îuérison.
D'aliord les petits {jarçons m'écoulèrent houclie béante, et avei- une visilile méliance. Mais mon ton amical et mes paroles encourageantes amenèrent hienlùl le sourire sur leurs lèvres, et avant «lue j'eusse cessé de parler je pus m'apcrcevoir (jue les écoliers n'élaient pas fâchés d'avoir un instituteur si jeune el si aiïable.
Je passais tous les jours cinij heures, assidûment, dans l'école de M. lîokstal. Je me sentais heureux, el ce bonheur rayonnait au dehors. Mes élèves, charmés et encouragés, faisaient des progrès sensibles, et répandaient dans toute la commune l'éloge du nouveau maître décide. Au boni de (|uinze jours, l'école de M. lîokstal avait six nouveaux élèves, el huit antres devaient se présenter encore. Dans l'état de gène où se trouvait M. lîokstal, c'était une fortune pour lui. Sa vue s'améliorait lentement mais sensiblement, et l'on prévoyait une guérison certaine. Qu'on juge d'après cela de la joie de sa fannlle, et des témoignages de gratitude dont j'étais comblé!
Dès que la classe était (inie, je retournais chez mon oncle an |)lns vite, pour reprendre mon service et délivrer Marguerite.
Mon oncle, dont le pied était très enflé, soull'rail beaucoup el son humeur était fort diflicile. Les injures plenvaieiit. Mais j'étais si content de moi (jue je supportais tout sans chagrin.
Au bout de six semaines de repos les yeux de M. IJokstal étaient guéris. Il yav,ail déjà cinq jours (|ue je rem|)échais de reprendre son service, mais entin, à bout de prétextes, je ne pus lui résister davantage, et je quittai définitivement son école en le prévenant que je resterais prol)aldement(|nel(iucs jours sans venir le voir. .M<m intentitm était de rester assidûment à la maison pnnr (|ue .Marguerite put, à son tour, jouir de sa liberté donl elle avait été privée jietidant mon aixence.
Six jours se passèrent en eiïet sans que je sortisse, même pendant la sieste de l'oncle Jean.
Le matin du septième jour .Marguerite m'envoya à une métairie située à une dcmi-lieui- du village, el où mon oncle faisait bàlir une nouvelle grange. Je devais m'assurer si les ouvriers s'ac- (juillaienl bien de leur travail, et transmettre quelques ordres au maître mav'ui.
Hiiand je revins, Marguerite m'entraîna dans la chambre vers le jardin, en me disant :
— Devinez un peu, cousin, qui esl venu vous demander :
— Comment puis-je le deviner?
— Kssayez.
Je nommai les villageois que je connaissais le mieux, et comme Marguerite se moquait de mon
peu de perspicacité, je prononçai même les noms du professeur Charles et de mes camarades de collège. Moulon, De Ueus et Davreux.
— Mais (jui donc, alors, demandai-je im|)atienté.
— Oui? Hélène Bokstal.
— Hélène Bokstal? Est-ce possible? ô ciel!
— Klle est arrivée à Yisseghem. à l'improviste, hier au soir. Son père lui a raconté ce que vous avez fait pour l'obliger, et elle est venue ce malin avec sa mère pour nous remercier, mon oncle, vous et moi. C'est une tille intelligente, modeste, réservée, aimable et polie. On voit bien, à son langage el à ses manières, (|u'elle a passé de longues années avec des gens de haute volée.
— Mais comment est son air, son visage? demandai-je avec hésitation.
— Que vous dirai-je? répondit-elle en levant les épaules. Certes, il y a des femmes plus jolies...
— .\h! dieu merci! elle esl laide, m'écriai-je avec joie.
— Laide? je crois (jue vous rêvez, Félix! La (ille de M. Duksial est au contraire charmante de visage.
Je laissai tomber ma tète sur ma poitrine en soupirant.
— Qu'est-ce (pie cela signifie? ricana Marguerite. Cela vous attriste (ju'Hélène soit plus ou moins jolie? Aniiez-vous mieux aimé qu'elle l'ut laide? Vous semblez ellVayé.
— Je suis triste, npondis-je, très triste. Je n'irai plus voir .M. Bokstal comme précédemment.
— Parce que sa fille est assez jolie! Ah, oui, j'oubliais que vous aviez peur des (illes, el surtout de celles qui ne sont pas laides. Je le comprends, Félix, vous craignez d'être touché au cœur, et comme votre infirmité vous fait douter qu'on réponde à vos sentimenls, vous aimez mieux ne pas vous exposera pareille désillusion. Il faut accepter votre lot l(d qu'il est. Un homme, sullisamment averti, a assez de force el de courage pour arracher de son cœur toute affection qu'il ne veut pas y laisser enraciner.
Je baissai la tête, car les paroles de ma cousine ne me persuadaient pas. Pour ne pas rester muel je demandai :
— Vous dites que mademoiselle Bokstal est venue pour remercier iikmi oncle. L'a-l-il reçue?
— .Non, cela ne se peut pas, vous le savez. Je me suis chargée de lui transmettre ses remerciements; mais je ne le ferai pas. Notre oncle esl jaloux : il ne veut pas rjue nous ayons du dévouement pour personne, hormis pour lui. S'il apprenait que celle Hélène est une. jolie fille, il craindrait ce (|uc vous craignez vous-même, el vous empêcherait prcdiablemcnt d'aller encore chez M. lîokstal. Si nous ne pouvons pas lui tenir (■.iclié le
L'ONCLE J£A^
retour d'Hélène, je lui ferai croire ((u'elle est laide, — cela dépend des goûts. — De votre côté, ne me démentez pas.
— Et mademoiselle Bokstal a-t-elle l'intention de rester longtemps à Visseghcm?
— Elle dit qu'elle va s'établir couturière; et comme elle connaît les modes nouvelles et qu'elle est très habile, elle espère que cet état lui fera gagner longtemps sa vie.
— De sorte qu'elle va demeurer ici? demandaije tristement.
— Allons, allons, Félix, pas d'enfantillages. Je lui ai annoncé qu'aussitôt après le dîner, pendant la sieste de l'oncle Jean, vous iriez la remercier de sa visite... Cela vous répugne-t-il vraiment, cousin? N'irez-vous plus voir du tout votre ami Bokstal? Quelles raisons acceptables donnerezvous pour expliquer cette rupture?
Je ne savais que répondre, et je reconnus que je ne pouvais pas rompre ainsi brusquement. J'irais donc le voir au moins une fois encore, et, après celte première rencontre avec sa fille, je verrais comment j'agirais désormais.
Je causai avec Marguerite jusqu'à l'heure du dîner.
Les paroles de ma cousine avaient en partie dissipé mes appréhensions : et quand l'oncle Jean fut endormi, je quittai le logis, poussé par elle, pour aller remercier de sa visite la fille du maître d'école.
J'allais donc la voir, cette Hélène que j'avais constamment devant les yeux depuis six mois.
Je marchais à pas lents et la tète basse. D'étranges sentiments m'agitaient, je regrettais sincèrement qu'elle ne fût pas laide... (t je me réjouissais en secret qu'elle fût jolie. Plus d'une fois j'eus envie de faire un grand détour, et mes pas suivaient, comme malgré moi, le chemin le plus direct vers Blekhout; je souriais, je soupirais, je me parlais à moi-même.
Deux ou trois fois, en regardant ma main difforme, j'avais rougi de honte. Cacher mon infir. mité? A quoi bon? Les frères et les sœurs d'Hélène n'avaient certainement pas manqué de lui faire de moi un portrait fidèle, et de lui parler de mon accident. Si pénible que cela me fût, je résolus de ne rien faire pour détourner l'attention d'Hélène de ma difformité, car ces efforts seraient vains et ne pourraient que me rendre ridicule à ses yeux.
Quoique profondément ému, je feignis d'être très calme, et j'entrai hardiment quand madame Bokstal m'ouvrit la porte et m'invita à la suivre
dans la salle commune où je devais trouver Hélène,
Mon premier regard tomba sur le visage de la jeune fille. 0 ciel, elle élait vraiment belle! J'en frémis.
Elle vint à moi avec un doux sourire, et me tendit la main en m'exprimant sa reconnaissance dans un langage ému et choisi. Elle savait tout : mon amitié pour son père, mon dévouement généreux qui l'avait sauvé, lui et sa famille, d'une ruine certaine. Elle avait appris tout cela en Allemagne par les lettres de ses parents, et elle éprouvait un vif désir de connaître le noble cœur qui aimait son père comme un fils.
Certes, ainsi que Marguerite me l'avait fait pressentir, cette Hélène n'était pas une femme ordinaire. Son langage élait pur et châtié ; tout ce qu'elle disait avait une forme exquise; sa réserve, ses gestes mesurés, l'aisance de ses manières, tout en elle attestait qu'elle avait vécu au milieu de gens haut placés et bien élevés.
Nous prîmes tous place autour de la table, et la conversation roula sur le séjour d'Hélène en Allemagne et sur son projet de se fixer dans le village comme couturière. Puis nous abordâmes une foule d'autres sujets variés.
Hélène ne m'adressait la parole qu'avec les formes d'un profond respect et d'une politesse exquise. Elle semblait ne voir en moi que l'ami et le bienfaiteur de ses parents, et n'était ni timide ni embarrassée. Son aisance me mit à l'aise moimême. Bientôt je recouvrai toute ma liberté d'esprit et je fus fort étonné que la présence de cette jeune fille me laissât, contre mon attente, aussi libre d'esprit que si j'avais causé avec un jeune homme de mon âge.
Je profitai de l'occasion pour la contempler avec attention. Ses traits, sans être d'une beauté saisissante dans leur ensemble, étaient fins et délicats. Elle avait des cheveux bruns, de grands yeux noirs très expressifs. Elle était de taille moyenne, et de complexion délicate. Il y avait dans toute sa personne quelque chose d'élégant, de distingué, et ses vêtements, malgré leur humilité, confirmaient encore cette impression. Elle ne devait pas avoir vingt ans.
Comme je n'étais venu que pour saluer Hélène, je voulus abréger celte première visite autant que la bienséance le permettait. Aussi, lorsque M. Bokstal eut quitté un instant sa classe pour venir me serrer la main, je me levai pour me retirer.
Hélène et sa mère m'accompagnèrent jusqu'à la porte, et la jeune fille me dit qu'elle espérait que je viendrais voir M. Bokstal comme auparavant. Ce serait un honneur et un bonheur pour elle d'exprimer sa reconnaissance à l'ami de son père.
1/ONCLE JEAN
Je retournai à la maison le C(Viir It'fjcr, coiilcnl (io imii-mt''m«», el souriant de ma puérile liiniditô.
— Kh bien, cousin, comment trouvez-vous Ilrlrne IJokstal? demanda Mari;ucrile en me revoyant.
— Ali! ma cousine, répondis-je, elle est intellii,'ente, aimable et très polie. Comme une .éducation choisie peut transformer une humble villajjeoise, n'est-ce pas?
— Oui, mais je veux parler de son visaj^e.
— Klle n'est pas laide, balhutiai-je, du ton le plus indilVérent (|ue je sus premlre. Au contraire, ses traits sont aj^réables, et elle a de magnifiques yeux noirs.
— Comme vous dites cela, cousin! Vous n'avez donc pas eu peur d'elle?
— Pas (lu tout. Je ne sais comment expliquer cela, mais je me sentais tout à fait à mon aise avec ellt'. Ma crainte a dis|)aru. C'est u/i j^rand bonheur pour moi. Maintenant du moins je ne devrai pas rompre mes relations amicales avec M. Bokstal, car la présence d'Hélène ne me gêne pas du lout. Je continuerai à voir son père comme auparavant.
— C'est surprenant! Kt vous êtes sur (jue cela continuera ainsi? demanda-l-clle en riant.
— Très sur, ma cousine.
Elle me regarda un instant avec un sourire singulier et secoua la lète.
Moi, qui me sentais Tort, j'essayai de la convaincre que ses doutes n'étaient pas fondés. Je savais trop, disais-je, à quel sort me condamnait mon infirmité dans les affaires de cœur, et en tout cas, s'il devenait nécessaire, je suivrais son conseil et chercherais un prétexte pour rompre avec .M. Bdkstal. .Mai- à mon avis un tel danger n'était pas à craindre.
Marguerite parut se réjouir de mes paroles. Klle me demanda si Hélène persistait dans son projet de se faire couturière. Je répondis (pie je l'avais trouvée ocru[iée à couper et à coudre des vétenicnls pour ses petites su-urs, el (ju'elle avait l'intention de faire le b'ndemain une tournée dans Ir village pour se recommander a la bienveillance des liaiiilant<.
— Kt vous seriez bien aise, sans doute, me ditcil)-, qu'Hélène trouvât promptemcnt (pieli|urs pratiijiies?
— .Naturellement, comme ami de son jtère je dois le souhaiter, répondis-je; car le fruit de son travail peut .seul préserver les Hokstal du besoin.
— Kh bien, Ki lix, je veux être sa première cliente. Je lui donnerai bien pour (piinzc jours d'ouvrage à moi seule. Je vais renouveler toute ma toilelte des diinniii'lies; manteau, robe, tunique, tt ul. C « st un b m commencement, n'est-ce pas?
Cette Hélène me plait, et même je le fais par pure amitié pour vous.
— Je vous remercie de tout cœur pour ces braves gens; votre étrenne leur portera bonheur...
— L'onde Jean ap|)elle. Il est réveillé. Venez, cousin, nous montons. Tout à l'heure j'irai jusqu'à IMekhout pour remettre mes nouveaux habits à Hélène.
Kt elle ajouta pcndanl (|ue nous montions :
— Kt je lui (lirai ([iie c'est à vous qu'elle doit sa première cliente.
— Noiijje vous en prie, ne faites pas cela, murmu rai -je.
— Jiah ! dit- elle en riant. Je croyais que l'opinion d'Hélène vous élàit tout à l'ail indidérenle.
— Klle lest en edet, répliquai-je. Agissez comme, il vous plaira, cousine; mais je ferai comprendre à Hélène qu'elle doit son premier ouvrage à votr(; bon cieur seul.
iNous ouvrîmes la porte, et l'oncle Jean nous salua, comme de coutume, d'une bordée d'injures qui dura au moins une demi-heure. Marguerite sortit pour faire son ouvrage, et je restai seul avec mon oncle. Sa goutte le faisait tant soulfrir qu'il dut se mettre au lit. A chaque instant il poussait des cris qui se résolvaient en une pluie de reproches contre moi; mais j'étais devenu presque insensible à sa rudesse apparente, du moins quand il n'y avait personne pour être témoin de mon humiliation.
Quatre jours après, seulement, je résolus d'aller voir le maître d'école, quoique Marguerite, par plaisanterie, n'eût cessé de me pousser à y aller plus toi. Mais la sévère bienséance d'Hélène me retenait. Je ne voulais pas me montrer inférieurà elle de ce ci'tté. liiii imposer trop souvent ma présence pouvait lui par.iitre une indiscrélioii.
Lorsque la mère Bokstal m'inlroduisil, je vis Hélène assise près de la grandi; table couverte d'étolTes nouvelles. Autour d'elle, élalés s ir des chaises, ou pendus à la muraille, il y avait beaucoup de vêtements de femme faufilés ou prêts à être cousus.
La jeun(! fille se leva dès qu'elle me vit, et me dit, en me regardant avec des yeux rayoniianls du bonheur et de gratitude.
— Merci de votre visite, monsieur. Combien nous la désirions! Depuis avant-hier nous ne pensons qu'à vous...
— A moi, ma(lemois«dle? murmurai-je étonné.
— Oui, monsieur! Je suis si heureuse que je désirais faire part de notre joie au généreux ami de mon père, — et à l'ami de ses enfants, aussi, n'est-ce pas? Voyez, sur la lable el sur les chaises, le bel ouvrage qu'on m'a confié. Ah! j'ai ru une bonne idée de inétablir couturière. Je gagnerai
L'ONCLE JKAN.
beaucoup d'argent. Je dois cliercher des ouvrières et (les apprenties. Peut-être mon travail inc fournira-t-ij plus tard les moyens de permettre <à mon père de fermer son école sans avoir à s'inquiéter de l'avenir de mes frères et sœurs. Si tout va bien, je puis ouvrir une boutique, et alors mon pauvre père n'aura plus besoin de s'abîmer la vue, c'est le rêve de ma vie, et avec l'aide du ciel, je le réaliserai. Et ainsi, monsieur, je pourrai rester dans notre cher Visseghem, pour assurer les vieux jours de mes parents. Je bénis le ciel du fond de Tàme de cette heureuse perspective.
Madame Bokstal, émue, ouvrit les bras, et serra sa bonne fille sur son cœur.
J'avais les larmes aux yeux. La voix d'Hélène avait des accents qui allaient au fond de l'àme, et faisaient vibrer les cordes de mon cœur.
Je ne savais que dire. Hélène remarqua mon embarras, et s'imagina sans doute que sa joie l'avait entraînée trop loin, car elle parut se faire violence, et me dit d'un ton plus calme :
— Daignez m'excuser, monsieur. L'idée que je pourrai préserver mon pauvre père d'un danger menaçant me fait perdre mon sang-froid. Il est bien naturel, n'est-ce pas, que je fasse part de notre bonheur à vous, l'ami, le bienfaiteur de mes parents?
— Certes, mademoiselle, répondis-je, je suis bien reconnaissant de vos bons sentiments à mon égard. Ce que j'ai pu faire pour votre père est peu de chose. Mais, croyez-le, si je pouvais contribuer à vous faire toucher ce que vous appelez le but de votre vie, j'en bénirais le ciel autant que vous, car ce serait pour moi un vrai bonheur.
Elle me pria ensuite de remercier en son nom Marguerite pour l'importante commande qu'elle lui avait faite. Son étrenne avait porté bonheur à Hélène, comme je pouvais le voir, et je devais le lui dire, car cela ferait sans doute plaisir à ma bonne cousine.
— Permettez- vous que je continue mon travail, M. Roobeck? demanda Hélène. Veuillez vous asseoir. Les enfants ont congé cet après-midi. Mon père va venir à l'instant. Lui aussi est de bonne humeur. Il aura plaisir à causer avec vous. Tous les jours il allait à la porte voir si vous ne veniez pas. Mon père vous aime comme son propre fils, monsieur, et il a des raisons pour cela.
Elle avait, tout en causant, lepris sa place auprès de la table, et cousait une robe de salin bleu destinée, à ce qu'elle me dit, à mademoiselle Béatrice, la fille de M. Bakkerzeel, le fabricant d'huile.
Pour dire quelque chose, je lui demandai si son long séjour en Allemagne lui avait plu.
Elle se mit à me parler du comte d'Unterbach, de ses filles, — ses élèves — du beau château
qu'elle avait habité, et de toutes les personnes au milieu desquelles elle y avait vécu. A l'en croire elle n'avait rencontré que de bons et nobles cœurs. Elle faisait l'éloge de tous et en parlait avec une sincère gratitude. Elle nous découvrit aussi d'une façon pittoresque les beaux environs du château; les montagnes, les vallées, les pics rocheux, les cascades nmrmurantes; et elle nous en fit un tableau si vivant, que je me figurai être avec elle au pied des Alpes saxonnes.
Je ne répondais rien, non par timidité, mais parce que je craignais de l'interrompre par des remarques intempestives.
Quant à madame Bokstal, assise auprès de l'âtre, elle ne quittait pas sa fille des yeux et elle l'écoutait parler avec admiration, comme on écoule une musique délicieuse.
Je subissais le même charme, et les petits enfants qui faisaient leurs devoirs à la petite table, avaient déposé leurs plumes pour mieux écouler leur sœur.
Quand M. Bokstal entra, j'appris de lui que les principaux habitants du village avaient à l'envi apporté leurs plus beaux ouvrages à sa fille. Il en rendait grâce à la protection du ciel; mais je me disais, moi, qu'il y avait encore une autre raison. La politesse extrême d'Hélène, le charme de son langage, la bonté d'âme qui rayonnait dans ses yeux devaient avoir contribué pour beaucoup à lui gagner la faveur des gens.
Probablement pour montrer à sa fille que j'étais un jeune homme instruit, M. Bokstal amena insensiblement la conversation sur les poètes latins, dont les œuvres étaient le sujet habituel île nos entreliens.
Jfi lui en sus gré, car ce fut alors mon tour de tenir le dé de la conversation.
Ensuite nous passâmes aux grands tragiques français, à Corneille et à Racine dont j'étais enthousiaste, et il m'arriva de dire que, de tous les peuples modernes, les Français seuls avaient une littérature capable, par la grandeur des conceptions et la pureté de la forme, d'entrer en lice avec If s œuvres des anciens maîtres de l'art.
Quand je cessai de parler, Hélène me demanda la permission de faire une observation. Elle ne voulait pas, dit-elle, méconnaître les grands mérites des poètes français; mais nous, Flamands, si voisins de la France, nous n'entendions souvent qu'une cloche, et ne savions pas toujours ce qui se passait chez d'autres peuples. Là-dessus elle se mit à nous exposer les heureux effojts qu'on avait tentés depuis quelques années en Allemagne, pour créer une littérature libre de toute influence étrangère, et fondée sur la nature même du peuple allemand. Onycomptaitune foule d'écrivainsd'unvrai mérite, à la tête desquels brillaient KIopsIock, Gœthe et
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Scliiller, dont les noms devaient, d'après elle, ac- (liirrir une ct-irbrili' universelle. Klle parla encore de Lessiri};, de Uerder, de Jaeolii et de Wieland, et nous (it rej^reller sincèrement que r»'(lncation inennipléle de im)s eollè^M^s nous laissât i},Mioi-ants de tout ce qui se passait dans le n)(Hi(le des arts en deliors de la France.
Klle connaissait aussi quelques poésies îles maîtres d'outre-Uhin, et nous récita (juelques vers pour nous l'aire a[)pn''(i('r l'iiarmonieet la richesse de la langue allemande. Knlre antres choses elle nous raconta que lorsque le mal dn pays la faisait sonidrer après ses parents et après son beau pays de Flandre, elle avait trouvé, en lt(diéme, une véritable consolation à répéter le beau lied de la Mignon de Gœlhe.
r.iiiiiiiis-lu lo pays où llenril l"oraiigiM- 1 ■>
El, pour sa propre satisfaction sans iloute, elle en récita trois strophes en allemand avec des inllexions de voix si tendres, et une si douce expression dans le regard, que nous écoutions encore en .silence après (|n'elle avait cessé de parler.
Il ne pousse ni oiangers ni citronniers en Flandre, mais le village natal, où (|u'il soit situé, et ne produisit-il que des ronces et des orties, reste cher au cu'ur de l'homme. Un italien, disait-elle, n'a pas plus (le nostalgie en pensant à sa jtalrie ensoleillée, ([u'elle n'en avait éprouvé (dle-même en pensant ciintiimcllenn-nlà l'humble petit coin de terre on elle avait bégayé pour la première fois le donx nom de mère.
Enlin, pendant (jue je causais avec Hélène et avec son père, dans un complrl oubli dn monde entier, le poids du coucou pendu à la muraille en descendant tout à coup avec bruit me tira de mon emhanlemeMl, et la sonnerie de l'horloge m'avertit que depuis plus d'une heur.' j'aurais dû être de retour à la maisi;n.
Je pris congé d'Hélène et de son père, et les remerciai de tout cœur des mmnents agréables t|u'il m'avait ité donné de passer en leur amicale compagnie.
Après cette seconde eninvue, je continuai à faire régulièrement des visites au m;iilre d'école, c'«'8t-à-<lire (|uc deux fois par semaine je passais une partie de l'après-midi , et même (|uelquefois de la soirée dans sa famille.
Pendant les premières semaines, pour satisfaire à ma demande, il me conduisit souvent dans sa chambre où nous restions des hr-nres à causer littérature et sciences. Une timidité secrète m'en-
pêchait de rester longtemps en compagnie d'Hélène; mais bientôt ce dernier reste de ma timidité disparut, et j'osai ex|)rimer le désir de uj'asseoir à la table de travail d'Hélène, et de la voir prendre part à nos entretiens, cioyant n'avoir d'autre mobile que les agréments de sa conversation.
Souvent jt; Ircmvais chez M. Hokstal d'autres habitants du village, principalement des femmes et des jeunes filles, clientes d'Hélène, qui, attirées par son amabilité et stm esprit, restaient assises pendant des lieuies autour de sa table.
Autrefois leur présence m'eût déplu. Maintenant au contraire j'y trouvais du plaisir. Pour moi, habitué à coiirbei' la tête sous les humiliations, j'étais flatté dans mon anmnr-propre lorsque, dans mes discussions avec M. Dokstal et sa fille, je pouvais montrer que j'étais un jeune homme instruit, et jouir de l'étonnement que j'inspirais à mes auditeurs.
Parmi ces nouveaux visiteurs il y en avait deux qui venaient pros(|ue tous les soirp, et (|ui étaient pour ainsi dire les amis particidiers de ses parents, les siens, et un peu aussi les miens.
Le meunier (jas|iard Vlierings, qui demeurait dans le voisinage, avait quatre enfants. Nos deux amis étaient son fils aîné Gérard, un garçon de vingt-cinq ans, et sa (ille aînée Jeanne, une fdie de vingt et un ans.
Tous deux étaient des personnes simples et illettrées qui, vouées au travail, n'avaient pas eu le temps d'aller longtemps à l'école. Il n'était pas bien sur qu'elles fussent en état de lire le livre de prières avec lecjuel elles allaient à l'église. Tous deux étaient d'ailleurs de joyeuse humeur, répétaient volontiers les mêmes plaisanteries villageoises, et riaient si fort, si bruyamment et si longtemps, (|n'ii nous fallait rire avec eux bon gré mal gré.
La sœur était assez réservée , mais le frère, dans sa grosse gaieté, s'exprimait souvent en des termes qui ne s'accordaient pas avec nos idées, et qui faisaient parfiùs rougir Hélène ; mais elle le lui pardonnait volontiers, à cause de son ignoraïu-e des usages, et elle se contentait de l'avertir amicalement qu'il ris(|uail de franchir les bornes de la bienséance.
Ce jeune hniiiiiie lra\aill:iil depuis son enfance au moulin de son père et faisait la ronde chez les paysans avei- s(m cheval |ionr chercher le blé et reporter la farine. Il était large d'épaules, solidement bàli, et il avait de grosses mains calleuses. Sa figure ouverte n'était pas laide, ntalgré ses gros traits : il pouvait même passer pour un beau pa\-
.san.
Si le père Vlierings étiit roi de la confrérie de Saint Sébastien, son fils Gérard pouvait se vanter
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Je me vengerai! (Page 52.)
d'êlre, après lui, un des archers les plus adroits de la commune. En outre il faisait partie de toutes les sociétés de tir au blason, de jeu de boule ou de quilles, de jeu de palet, et d'autres encore. Il était partout le boute-en-train, le joyeux compagnon, et chacun l'invitait et l'aimait.
Sa sœur avait des joues fleuries, des yeux bleus très doux et une jolie bouche toujours souriante, même lorsqu'elle croyait avoir des raisons d'être triste. En un mot, Jeanne était une grosse, saine et jolie paysanne.
Bien des mois se passèrent sans qu'il survînt un changement dans ma façon de vivre ou dans celle de mes amis ; mais, petit à petit, certaines circonstances éveillèrent mon attention et troublèrent quelque peu la quiétude de mon esprit.
Il me semblait que Gérard commençait à se montrer bien familier avec Hélène et ne se souvenait pas toujours du respect (ju'il lui devait.
J'éprouvais souvent un certain déplaisir à entendre les louanges grossières qu'il lui adressait sans discernement, et à le voir lui prendre la main ou lui frapper hardiment sur l'épaule en causant avec elle.
Je ne comprenais pas que cela fût possible, et Hélène ne paraissait pas froissée de sa familiarité. Y était-elle indifférente, ou le contact fréquent de ces gens peu délicats lui avait-il déjà fait perdre quelque chose de sa réserve habituelle.
Quoi qu'il en fût, je conçus un sentiment d'aversion pour ce hardi jeune homme. Et comme sa conduite y donnait sans cesse un aliment nouveau, j'aurais sans doute fini par le haïr, si la crainte d'être injuste à son regard ne m'avait fait refouler ce sentiment au fond de mon cœur.
Sa sœur Jeanne, au contraire, me fatiguait par sa trop grande amitié. Était-ce par pur hasard qu'elle finissait toujours par être assise à mes côtés
L'ONCLE JEAN
et très pii's de moi, quoi (jue je fisse pour l'éviter? Et pourquoi ne me (juittait-elle pas des yeux? CommenI se fait-il (lu'cii mi' parlant «'lie fût sérieuse contre son habitude, et qu'au li.'u de bavarder bruyamment, elle tâchât île retenir et d'adoucir sa voix?
Je croyais remarquer (|ue l'amilié d'Hélène pour moi diminuait insensiblement, eu même lem|)s que son amitié pour le fds du meunier senibiait augmenter. Lorsque parfois mes yeux se levaient sur elle et rencontraient le regard profond de ses yeux noirs, il me paraissait qu'un frisson glacé courait dans mes veines sans que je pusse dire pourquoi. Des (jueslions in(|uiétanles s'élevaient dans mon esprit, mais je ne pouvais ou ne voulais pas y réi pondre francheujent. Éprouvais-je quelque dépit j à cause de la légèreté de Gérard avec Hélène, je l'expliiiuais par le déplaisir (|ue me causait ce mau(|ue de respect envers la noble fille. M je déîournais souvent le regard de son visage, comme si je craignais de rencontrer le sien, c'était, pensais-je, par un'reste de timidité. Kl c'est ainsi que je lâchais de me tromper moi-même, pour écartnr le danger qui me menaçait.
l'endant les (piel(|ues mois (jui suivirent le roluur d'Hélène à Vissegliem, mon oncle avait été souvent alité, mais il avait eu cependant, à diiïérenlcs reprises, quelques semaines de bonne santé, cl alors je sortais avec lui pour le soutenir el le guider.
La seule peisonne du village qu'il voulût bien honorer de sa visite était le riche fabricant d'huile nokkerze<d,en présence (hnpiel il m'avait si cruellement humilié précédemment. Plus d'une fois depuis j'avais dû l'accompagner dans celle maison, el chaque fois j'y avais rencontré les deux demoiselles i'okkerzetd. L'ducle Jean n'était pas plus aimable avec moi ; mais moi, devenu beaucoup plus hardi, je n'y faisais plu< allention, d'autant miiins que ces demoiselles me montraient surabondamment (|u'ellcs ne prenaient pas les paroles de .M.Uoobeck au sérieux, el qu'elles considéraient sa grossièreté comme un dada.
Tandis que mon oncle causait a\ec le fabricaiil d'huile, ses charmantes (illes me conduisaient ordinairement au jardin, pour me montrer les belles fleurs, objet de leur prédileclion. Elles étaient fort aimables a\ec moi, surtout Héatrice, une 1res gentille j>ersonne, spirituelle, inslruile et bien élevée, el assez au courant des poêles français pour en parler avec moi. Dans les derniers temps crlle-ci m'avait témoigné une amitié si particulière, que sa compagnie m'était devenue pour ainsi dire à charge. A nnm avis celle jeune (ille avait des manières trop libres (ît re><prittr(qi léger. Quand je la comparais j)arfois à Hélène Hokstal,
Béatrice me paraissait bien inférieure, quoiqu'elle eût les traits plus réguliers. Mais il lui manquait les beaux yeux noirs d'Hélène, son esprit, sa distinction, sa réserve et probablement aussi sa délicatesse des sentiments.
Depuis queNjucs jours l'oncle Jean était de nouveau sur pied, il m'ordonna de le suivre chez l'huilier.
A peine avions-nous échangé les compliments d'usage que M. Bokkerzeel témoigna le désir de causer un moment seul avec l'oncle Jean. Les jeunes (illes m'invilèrenlà les suivre au jardin.
Anna ne se tenait pas de joie, et battait des mains en me regardant avec malice. Béatrice, quand je l'interrogeai dii regard |tour avoir l'explication de cette gaieté insolite, rougit jusqu'aux oreilles el balbutia des mots inintelligibles, il était clair (ju'on me cachait un secret ; quebiue chose de grave se tramait entre mon oncle el M. Bokkerzeel; mais qu'est-ce que ce pouvait être?
On résista pendant quelque temps à mes pressantes questions, puis je vis Anna faire à la dérobée un signe à sa sœur, el Béatrice, sous prétexte d'arroser une fleur, s'éloigna jusqu'à l'autre bout du jardin.
Anna médit mystérieusement :
— Soyez coulent, Félix ;le bonheur vous sourit. Aujounrhui même le vreii le plus doux de votre cœur sera sans doute rempli.
Je la regardai avec étonnemenl.
— Ne devinez-vous pas ce que mon père veut demander à votre oncle?
— Nullement, mademoiselle; je n'en ai aucune idée.
— Allons, ne feignez pas, Félix, c'est inutile; mon père va proposera votre oncle de vous marier à Béatrice.
Celte révélation n)c (il pâlir, el mon visage exprima si clairement ma sinpeur, qu'Anna se prit à douter si elle ne s'était pas tioni|tée sur mes sentiments envers sa sœur.
— Vous aimez ma sœur Béatrice, n'est-ce |)as? demanda-t-elle.
— Moi lainier votre sœur?murmurai-je. Pas du tout, mademoiselle : je n'y ai jamais pensé. Je l'estime et je la rcspecle : j'ai beaucoup d'amilié pour elle. Mais je n'ai point d'amour.
— .\insi, si M. Iloobeck consentait à votre mariage avec Béatrice...?
— Je refuserais, mademoiselle.
— Ciel! monsieur, vous seriez assez cruel pour nous faire cet affront?
— Oui. Je ne veux pas. me marier.
— Mais voire oncle pourrait vous forcer.
— J'aimerais mieux m'enfuir de Vissegliem el n'v revenir jamais.
L'ONCLE JEAN
El comme je voyais que mes paroles l'affligeaient profondément, je dis d'un ton plus doux :
— Pardonnez-moi, mademoiselle, si mes paroles vous blessent. 11 m'est impossible d'agir aulrement. Ne voyez-vous pas comme la seule idée de ce mariage me fait trembler?
Elle marcha lentement vers sa sœur et lui fit part de ma résolution. Je vis Béalrice sortir d'un sentier, les larmes aux yeux et les mains étendues. Vraiment je souflVais de devoir payer ainsi les sympathies de la pauvre fille.
Mais j'étais dominé par une irrésistible aversion, et je n'eusse pas accepté la main de Béalrice pour tout l'or du monde. Mais que lui dire? Ma silualion était si terrible que je frémis à son approche.
Heureusement j'entendis la voix furieuse de l'oncle Jean résonner au même instant. Il m'appelait, et me semblait d'une impatience extrême.
Je courus à lui en balbutiant quelques excuses aux deux jeunes filles : il était déjà dehors. Il se parlait à lui-même en grommelant.
— Tonnerre! il me le paiera, l'avide huilier! Ah! il attend ma mort. Il a beau calculer, ma fortune lui passera devant le nez, mille milliards!... j'aimerais mieux me casser la jambe que de remettre les pieds dans sa baraque... Il ose dire que je donnerai mon consentement bon gré mal gré! Si c'est cela que Béatrice attend, il peut la conserver dans du se', sa fille.
L'oncle Jean devait être furieusement en colère, car il jurait en allemand, et il oubliait de me demander mon appui. Comme je marchais derrière lui, il se retourna, et éclata :
— Ici, séducteur hypocrite! Vous ne me l'aviez pas dit, n'est-ce pas, que pendant que je causais avec Bokkerzeel, vous jouiez l'amoureux avec ses filles?
— Moi, m.on oncle, bégayai-je. Qui vous a ditcela?
— Ne faites pas l'innocent, manchot ridicule. N'avez-vous pas avoué à Béatrice que vous êtes follement épris d'elle?
— Pas du tout, mon oncle. Je ne l'aime nullement.
— El vous ne désirez pas vous marier avec elle?
— Je n'y ai jamais pensé.
— Vous me trompez, coquin.
— Je vous en prie, mon oncle, ne persistez pas dans celte erreur.
— Ainsi, vous osez soutenir que vous ne désirez pas épouser Béalrice Bokkerzeel? c'est une jolie petite et son père est riche.
— Quand même il serait un Crésus et elle une Vénus, je ne le voudrais pas encore, m'écriai-je.
— Et si je vous l'ordonnais? demanda-l-il avec un regard sévère qui me fit frémir.
Je n'osai pas répondre.
— Ah! vous vous taisez! ricana-l-il. Vous espérez?... Eh bien, pourquoi restez-vous là muet comme un poisson?
— Je crains, balbuliai-je, que par un mouvement de votre impénétrable volonté, vous ne me condamniez à cette union...
— Et si je vous ordonnais en effet d'épouser Béatrice?
— Je refuserais, mon oncle. Je ferais tout pour vous être agréable, mais épouser mademoiselle Bokkerzeel, jamais!
— Et si je vous menaçais de vous déshériter?
— Pas davantage, mon oncle. Mon unique souhait est de rester auprès de vous, libre de tout lien, fût-ce pendant quarante ans.
— Bravo! mon garçon, alors je serais plus que centenaire, dit-il avec un bon sourire qui m'étonna. Mais, Dieu merci ! je ne durerai pas si longtemps. Je suis cependant content de vous, Félix. Je craignais que vous n'eussiez l'ingratitude de m'abandonner pour une femme. Cela m'était fort pénible. Je suis bien aise que vous m'épargniez ce chagrin. J'ai foi en votre franchise, Félix. Le rusé Bokkerzeel a voulu me tromper, mais il saura pourquoi, l'imposteur !
Nous fîmes quelques pas, puis il reprit d'un ton très amical :
— Croiriez-vons, Félix, que ce gros sac d'écus m'a affirmé sur tous les tons que vous aimiez sa fille depuis longtemps, et que vous seriez au comble du bonheur de pouvoir l'épouser? Il supputait, couronne par couronne, ma fortune et la sienne et de plus il avait l'impudence d'ajouter que j'irai bientôt dans le royaume des vers. L'imbécile! il a raison peut-être; mais on ne dit pas aux gens des choses si désagréables en face. Je ne trouvais pas étonnant, mon garçon, que vous vous fussiez laissé ensorceler par Béalrice. Elle a reçu sa part quand le créateur a fait la distribution des jolis visages. Mais qu'une fille comme elle puisse aimer un estropié tel que vous, c'est une histoire à conter aux oies. L'argent seul, et la perspective d'un gros héritage, inspirent Bokkerzeel et sa fille. N'a-t-il pas eu la folle hardiesse de rire de ma colère? Jusqu'au dernier moment il a osé soutenir que mon refus n'était pas sérieux, que je reviendrais sur ma décision, et qu'au besoin vous, Félix, vous m'y contraindriez par vos instances et vos larmes. Heureusement le pauvre homme est fou... car n'oubliez jamais, mon neveu, que si une femme devait se mettre entre nous, non seulement je vous déshériterais sans pitié, mais je vous bannirais pour toujours de ma présence. Celle menace a l'air de vous faire de la peine? Allons, ne craignez rien. Vous n'oublierez pas votre devoir, je le sais bien.
iS
L'ONCLE JEAN
Jamais il ne m'avait |)arlé si doucemeiil, et j'en étais proloiulénienl touclir. Aussi je l'assurai de mon dévouement d'une voix attendrie et les larmes aux yeux.
Cela parut lui déplaire, car il se remit àiirogm-r et à me traiter d'enjôleur et de blanc-liec, et nous n'étions pas encore rentrés à la maison qu'il avait r>'|)ris son ton liabituel. Le soir, rentré chez moi, je réllécliis à tout cela et je me réjouis de ce moment d'expansion de mon oncle. Il avait donc du cœur? .Mais ne jamais me marier tant qu'il vivrait. Cette défense absolue n'était pas l'aile pour me plaire.
Le lendemain, je m'éveillai en sursaut, et plus tôt que d'habitude, le front trempé de sueur. Impossible de me rendormir. Je me levai tout doucement et me mis à la fenêtre.
Pourquoi étais-je agité et tout tremblant? Que m'étail-il arrivé?... Il m(> semblait avoir rêvé toute la nuit de Héatrice et d'Hélène; dans le premier moment mes souvenirs n'étaient pas bien clairs.
Mais peu à peu la mémoire me revint. J'avais rêvé que j'étais à l'é^rlix', devant l'autel; Iléatrice était ai;enouillée à coté de moi, coilfée de la couronne de fiancée. L'orgue résonnait, et le prêtre implorait la grâce divine |)our le jeune couj)Ie (jue sa biuédictioM allait unir pour la vie. Toute l'église était pleine de monde, nos amis et connaissances... Le prêtre descendit de l'autel et (ommen(,'a la cérémonie nuptiale; mais Iors(|u'il me denianda si j'acceptais Héatricc Boklverzeel pour ma femme, au moment où j'allais prononcer le oui fatal, j'entendis retentir sous les voûtes de l'église un cri d'angoisse, le cri d'un cœur qui se déchire, et une voix bien connue me crier : <« Félix, Félix, ayez pitié de moi, ne me tuez |)as! » Je courus vers l'endroit d'où le cri était parti, ..je vis Hélène llokstal étendue i)ar terre, immobile et pâle comme un cadavre !... C'est sans doute à ce moment que je me réveillai, car je ne me rappelais rien de plus.
Je me demandai dans quels mouvements de mon àme ce rêve avait pris sa source. Il avait évidemment sa cause prochaine dans la proposiliiin que M. Holikerzeel avait faite à mon oncle. Mai> pourquoi Hélène s'y Irouvail-elle mêlée et d'où pouvait me venir l'idée qu'elle souffrirait si j'épousais Béatrice? Elle aim.iit Céranl Vlieriiigs, c'était « a^'Sez visible, et depuis six Mioi> j'en étais convaincu.
Je ne pouvais niéconnailri' qu un amour n. lissant |>our Hélène ne m- fût éveillé dans mon cceur;
mais tout espoir mêlait défendu à cet égard. Cet amour, lors même qu'il eût été partagé, où nous aurait-il conduits? .\u chagrin et au désespoir. Je n'avais pas le droit d'aimer; je ne pouvais pas me marier! L'oncle Jean avait prononcé un arrêt irrévocable. Je ne mellVayais pas beaucoup de la menace (|u"il m'avait faite de me déshériter; mais être banni de sa pré.sence et poursuivi de la haine de mon bienfaiteur! Ah! oui, mon cœur devait rester fermé!... A force de me pénétrer du sentiment de ce devoir, je finis par me persuader que ce (|ue j'éprouvais pour Hélène n'était que de l'estime et del'amilié. J'essayais ainsi de me tromper moi-même, et j'y réussis assez bien pour retrouver ma liberté d'esprit.
L'api ès-mi(li je mo rendis chez le maitred'école.
Madame Bokstal vint m'ouvrir et me conduisit dans la pièce commune où Hélène travaillait. Elle échangea avec moi un salut amical et un doux sourire, mais petit à petit elle devint si taciturne que je fis de vains efforts pour ranimer la conversation. Pourquoi étions-nous maintenant si embarrassés tous les deux?
Je ne pouvais naturellement pas lui parler de mon rêve; et j'avais jteu d'envie de lui parler du projet de l'huilier.
Tandis (ju'elle continuait son travail en silence, je la contemplais involontairement avec plus d'attention que d'habitude, (ju'elle était belle! quelle douceur dans ses traits fins et charmants ! Je détournai la tête en frémissant, sans oser la regarder davantage.
Ce long silence que la mère llokstal essaya vainement d'interrompre, augmenta encore mon embarras. Et p(mr dire quelque chose, je demandai à Hélène si elle avait du chagrin.
Elle me répondit (|u'elle avait la migraine depuis le matin, ce (pii lui arrivait rré(|uemmenl maintenant... mais pourquoi soupira-t-elle en même temps?
La conversation tomba de nouveau, et j'avais envie th' m'en aller, lorsque Gérard Mierings et sa s(eur Jeanne entrèrent gais et riants.
I.e jeune meunier s'a|)procha hardiment d'Hélène, lui serra les mains, et se mit immédiatement à débiter une f(>ule de plaisanteries plus ou moins spirituelles.
Je fus aussi peiné (|ue surpris de voir avec quelle promplilude llelènt> avait oublié .son mal de tête en pré.'^ence du jovial Cérard. Avec moi, malgré tous mes efforts, elle avait à peine échangé (|uel(iues mots, et avec lui elle relronv.iit toute sa gaieté et toute sa volubilité. Je remar(|uai en outre que, même pour me répondre (|uand je lui parlai>, elle tournait la tête vers le (ils du meunier.
Dépité, et voulant peut-être me venger un peu.
L'ONCLE JEAN
/lO
je me mis à causer très familièrement avec Jeanne. Nous riions, nous plaisantions, et je feignais de ne plus faire aucune attention à Hélène ni à Gérard.
Quand celle comédie eut duré quelque temps, Hélène dit toul à coup que sa migraine empirait et devenait insupportable. Elle nous pria de l'excuser, mais il fallait qu'elle se retirât dans sa chambre pour se remettre un peu par le silence et le repos. Jeanne resterait auprès d'elle, Gérard et moi, nous ne pouvions faire autrement que de lui dire adieu jusqu'au lendemain, en lui souhaitant d'être promptement rétablie.
Madame Bokstal nous dit qu'elle ne savait pas ce qui rendait Hélène si triste et si concentrée depuis quelques jours. Elle craignait que sa fille ne tombât malade. Après l'avoir rassurée de mon mieux, je sortis avec Gérard Vlierings.
Une fois dehors, il me dit mystérieusement :
— Félix, vous êtes l'ami d'Hélène et le mien, n'est-ce pas ? J'ai quelque chose sur le cœur que je voudrais vous confier. Je vous en prie, venez faire un bout de chemin avec moi dans les champs.
Je le suivis sans répondre, et quand nous fûmes assez loin, il m'arrêta et me dit avec plus de sérieux que je ne lui en avais jamais vu.
— Vous êtes un homme instruit, Félix, et vous avez plus d'esprit dans votre petit doigt que moi dans tout mon corps. Depuis quelque temps j'ai la tête si vide que j'en perds l'appétit, et que je ne dors plus. C'est pour cela que je veux 'vous demander conseil avant de prendre une résolution grave... Hélène Bokstal est une fille aimable et spirituelle, honorable, soigneuse, laborieuse, et à qui son état de couturière peut rapporter gros. Il me semble qu'à tous égards elle est faite pour rendre heureux l'homme qu'elle acceptera pour mari. N'est-ce pas aussi votre avis ?
Je le regardai avec stupeur, comme si je ne l'avais pas compris.
— Je ne veux point parler de sa beauté, poursuivit-il. Cela ne gâte rien, mais je fais beaucoup plus de cas de son bon caractère, de son esprit et de son instruction que des charmes de son visage que la moindre maladie peut détruire. Ne croyezvous pas aussi, Félix, que je serais heureux avec elle?
— En effet, répondis-je sans bien savoir ce que je disais, la beauté de l'âme n'a rien à craindre du temps ni de la maladie...
— Vous êtes donc également convaincu, Félix, que le jeune homme qui prendra Hélène pour femme n'aura pas plus tard à regretter son choix? Vous vous taisez? Parlez, quelle est votre pensée? Cela exige-t-il tant, de réflexion? La chose vous paraît-elle douteuse?
— Mais pourquoi me demandez-vous tout cela?
murmurai-je avec une impatience que j'essayais de dissimuler autant que possible.
— Ne le comprenez-vous pas? répondit-il en souriant malicieusement. Voyons, Félix, ne dissimulez pas avec moi. Vous avez bien remarqué, n'est-ce pas, ce qui se passe depuis plusieurs mois eiUre Hélène et moi ?
Je levai les épaules.
— Vous êtes donc aveugle comme une taupe pour ces choses-là? Je vais donc parler franchement et en deux mots. Voici la chose : j'aime Hélène Bokstal si ardemment et si profondément que j'en deviendrais malade ou fou si je devais continuer à vivre ainsi. Le seul remède est le mariage. Je n'ai pas encore osé en parler à mon père; ma sœur Jeanne sait où le bât me blesse. J'ai longtemps hésité, et j'hésite encore; mais puisque vous exprimez ainsi la conviction que je serai heureux avec elle, j'épierai une occasion favorable, fût-ce aujourd'hui ou demain, pour obtenir le consentement de mon père... et, cet obstacle écarté, le reste ira comme sur des roulettes, car je ne doute pas plus d'Hélène que de moi-même.
J'étais sur des charbons ardents. Que n'eussé-je pas donné pour être loin ! Je m'étais cru fort, peut-être avec raison ; mais je n'étais pas armé contre un pareil coup. Chaque mot du jeune meunier me perçait le cœur, et je ne pouvais rien laisser paraître !
Rassemblant péniblement mes forces, je trouvai assez de calme pour répondre avec une feinle indifférence :
— Pourvu que vous ne vous fassiez pas illusion, Gérard! H me semble qu'Hélène ne peut pas se marier, lors même que son plus ardent souhait serait de devenir votre femme. Vous savez aussi bien que moi qu'elle veut et qu'elle doit travailler pour ses parents, et qu'elle fera même en sorte que son père puisse fermer son école pour ne pas se rendre aveugle en travaillant.
— Oui, Félix, mais cela n'est pas un empêchement. Mon père, outre quelques pièces de terre, a un gros sac plein de couronnes, et il n'est pas avare. De plus quand nous serons deux à travailler pour maître Bokstal, cela ira plus facilement encore. Hélène demeurera au moulin avec moi...
Je secouai la tête en murmurant :
— Cela me parait très douteux, Gérard; mais puis(iue vous croyez si fermement pouvoir compter sur son consentement...
— Compter? répéta-t-il d'un air triomphant. Compter? Elle consentira en pleurant de joie, ^e le croyez-vous pas? Je l'aime à la folie, mais elle m'aime encore beaucoup plus... Tiens, pourquoi mes paroles vous font-elles pâlir? Bon, voilà que
L'ONCLE JEA.N.
vous rougissez ! qu'est-ce (jue cela siiiiiifie, Félix? seriez-vdus jaloux? Knvieiitz-vous mon bonheur, par hasard?... Allons, c'est pour rire, ce (jue jeu dis. C'est iuipossible. llélèue ne pourrait jamais devenir votre iemuie, à vous le plus riche JH'rilicr de la coninuine. Elle est pauvre, et d'ailleurs... ne vous fâchez pas, elle ne \ous aime point. Supposez (ju'il en fût autrement, et que le inaitrc d'école vous oITiit la main de sa fille. Que feriezvous ?
— Je refuserais, répondis-je la gorge serrée.
— Naturellement, je le sais hien, reprit-il. Vous n'avez pas assez de confiance en moi poui' '.n'avouer que votre cœur est pris ailleurs, en meilleur lieu. J'ai entendu raconter hier à la Vache Jaspée que vous allez épouser Béatrice Bokkerzeel. C'est une demoiselle de votre condition : riche cl très jolie. Vous secouez la têle, et voulez me faire croire qu'il n'est pas question de mariage entre elle et vous? L'huilier l'a dit lui-même à maître Verdilleu le charpentier, et c'est celui-ci (jui la raconté en ma présence. Voyons, soyez franc avec moi : convenez qu'ils ne mentent pas.
Son long bavardage m'avait laissé le temps de surmiuiler mon Ironbl»', et je saisis avec joie l'occasion qu'il m'odVail d'échapper à son pénible interrogatoire.
— iNon, ils ne mentaient pas, répondis-je. Il y a en effet quel<|ues mots de maringe échangés entre M. Bokkerzeel el mon oncle; mais ils resteront probablement .sans résultat.
— Oui, Félix, nous connaissons ce refrain, ditil en riant. On parle toujours ain^i au commencement : mais la femme mùril avec le temps, el le maiiage aussi. J(î vous félicile de lout cour, car madenujiselle Bokkerzeel est une bonne el charmante fille.
Je lui fis comprendre (|ue je n'avais pas le loisir de causer plus longtemps, parce ipic mon oncle m'attendait. Il me serra la main, el dit en s'cloignant :
— Motus sur celte alfaire avec tout le monde, et surtout avec Héléru'. File ne sait rien de mes intentions. Mes parents doivent d'abord bâcler la chose. Le reste, je puis le considérer comme fait. Ne soyez dom- pas éloniu', Félix, si dans une couple de semaines, dans (juebjues jours pcnl-élre, vous a|iprenez qu'Hélène Boksial devient ma femme. A<lieu.
Je re>tai un instant immobile. Les pandes de (iérard me bounlonnaicnl encore aux oreilles. Puis je repris le sentier i|ui se dirigeait vers la place â travers champs, le long des tilleuls du saint Calvaire. Ce sentier solitaire était depuis un certain temps mon ( hemin habituel (juarnl j'allais clie/ maître Bukstal.
Je chancelais, je m'arrêtais, je |)arlais lout haut ! je me sentais profondément malheureux. Gérard aimait Hélène, et elle l'aimait avec une tendresse infinie! Je le savais depuis des mois; p(iur(|uoi donc mou cœur batlail-il si fort? Ce n'était pas la jalousie, non; mais voir Hélène devenir la femme de Gérard! Ne plus pouvoir m'approclier d'elle sans être coupable, du moins devant Dieu ! Me voir privé de ses causeries, ne plus voir briller ses yeux noirs, lui devenir lout â fait étranger! Je n'exigeais ni ne souhaitais son amour; mais il me semblait (|ue j'en mourrais.
Je luttais en vain contre lalumiéie qui pénétrait dans mon cerveau. Je ne pouvais plus longtemps me mentir à moi-même. Je poussai un profond soupir, et m'écriai en essuyant deux larmes.
— .Malheureux que je suis! Oui, oui ma conscience me le crie: je l'aime folb'menl, autant (|u'il est possible d'aimer ! Hélas! (jue faire jiour arracher de mon cœur celle passion victorieuse?
En ce moment j'approchais des tilleuls. Obéissant à un senlimcnt secret, je m'agenouillai sur le banc de bois, et priai Dieu d'éclairer mon esprit.
Lorsque j(H|uillai enfin cet endroit isolé, je me sentis plus calme. La tempête de mes idées s'apaisa, et ma raison reprit le dessus. Hélène n'élait-clle pas libre de disposer de son cœur et de sa main? Et j)uis(pi'elle aimait Gérard Vlierings, quel droit avais-je d'assombrir le ciel de leur bonheur par l'aveu de mon amour insensé? Ne me rendrais-je pas ridicule aux yeux de tous, si (juelqu'un pouvait suj)poser (| ne j'aimais une jeune lillc fiancée à un autre? Comment me comporter dans ma triste situation? Quel était mon devoir? Ah! si pénible (jue fut le sacrifice, je ne pouvais méconnaître la vérité. Je devais étouffer dans mon cœur cet amour sans espoir (|iii deviendrait |)lus lard un senlimer.l coupable; el en attendant, il fallait cacher mon secret à tout le nujnde, me taire el dissimuler ma faiblesse, non seulement pour me soustraire à la honte, mais pour ne pas laisser ternir l'honneur d'Hélène par les vains propos des bavards.
Oui, je ferais ainsi; il n'y avait pas d'autre moyeu. El dans l'hypothèse (»ù Hélène m'eût aimé au lieu d'aimer le jeune meunier l'u quoi cela eùt-il changé ma position ? Je ne pouvais pas me marier; je devais rester libre auprès de mon oncle, jusqu'à ( e qu'il plût à Dieu de l'appeler à lui. (iela valait dimc mieux ainsi ; je serais seul à souffrir, el Hélène du moins sérail heureuse.
Celte dernière réflexion changea le cours de mes idées, el me fit secouer la tête avec inquiétude.
— La bonne fille serait-elle bien heureuse comme elle le mérite? murmurai-je. Pauvre amie!
I/ONCLE JEAN
vous avez reçu une cilucalon soii;née; vous èles douce, sensible, délicate, polie, instruite, spirituelle... et le sort vous donne pour fiancée, pour compagne à un brave garçon qui sait à peine lire, qui est ignorant, grossier et lourd!... J'essaierai d'oublier ce que mon cœur éprouvait pour vous; mais quand j'aurai triompbc de mon égarement, l'idée du triste sort qui vous attend me poursuivra encore comme un mauvais rêve...
Perdu dans ces réflexions, je regagnai notre demeure, fermement résolu à cacher à tout le monde le chagrin que me causait l'idée seule du mariage d'Hélène.
Ce qui m'aî'fligeail surtout, c'était de penser qu'il ne me sérail plus possible de rendre visite à M. Bokstal. Quelle attitude pouvais-je garder en présence de sa fille? Et, lorsqu'elle m'annoncerait son mariage avec Gérard, mon émotion ne lui révélerait-elle pas le secret qui devait rester éternellement enfoui dans mon cœur comme dans un tombeau?
Mais comment justifier celte rupture soudaine d'une si longue amitié? Feindre une maladie et gagner du temps pour habituer M. Boksial à mon absence? Oui, je pouvais chercher des prétextes, du moins jusqu'au jour où Hélène quitterait la maison palernelle pour aller demeurer au moulin avec son mari. Alors je pourrais encore de temps en temps, en son absence, rendre visite à maître Bokstal.
Conformément à ma résolution prise, je feignis d'être indisposé, tant pour l'oncle Jean et pour Marguerite que pour les autres. Le second jour Corneille Sauteriol alla dire à M. Bokstal que je ne me sentais pas bien et qu'il ne devait pas s'étonner si je restais quelque temps sans aller le voir.
J'étais fort triste et ne pouvais chasser l'image d'Hélène, qui me poursuivait jour et nuit; mais malgré les révoltes de mon cœur blessé, le sentiment du devoir me donna la force de ne pas chanceler dans ma résolution.
Je restai à la maison une semaine entière sans sorlir.
Le huitième jour, pendant que mon oncle faisait sa sieste, je dis à Marguerite que j'avais besoin d'air et que j'allais me promener un peu dans la campagne derrière notre jardin. Je m'étais éloigné peut-être d'une dizaine de minutes et je me trouvais dans un chemin, immobile, la tète basse, et le regard perdu dans une ornière comme si je demandais à la terre le secret de mes souffrances.
Tout à coup j'entendis la voix de quelqu'un qui semblait m'appeler avec colère. Je frémis à l'idée que l'oncle Jean pouvait me surprendre là, mais je me trompais. C'était Gérard Vlierings (pii s'approchait, les poings fermés, avec des gestes furieux. Il paraissait avoir l'intenlion de m'altaquer, mais lorsqu'il vit avec quel froid étonnemenl je le regardais, il s'arrêta à deux pas de moi et s'écria :
— Je ne sais ce qui me retient de vous tordre le cou, hypocrite! Pendant des mois entiers vous avez attendu le moment de me piquer mortellement comme un r^^ptile venimeux.
— Savez-vous bien, Gérard, répliquai-je irrité, que vous poussez la grossièreté trop loin ou bien êtes-vous devenu fou?
— Fou, furieux, enragé! Remerciez Dieu de n'avoir qu'une main, et de ne pouvoir vous défendre, sans cela un de nous deux ne sortirait pas de ce chemin.
— Mais que voulez-vous dire? demandai-je. Que vous ai-je fait, qui vous fâche à ce point?
— Vous m'avez trompé,' vous avez détruit mon bonheur à jamais; et si je viens à me noyer dans quelque étang, ne vous en prenez qu'à vous. Vous serez la cause de ma mort.
Des larmes coulaient de ses yeux et il paraissait en proie au plus grand désespoir.
— Mais, Gérard, je ne vous comprends pas, lui dis-je avec une compassion sincère. Apprenezmoi la cause de votre chogrin, je tâcherai de vous consoler.
11 répondit en sanglotant, d'une voix étranglée :
— Il n'y a plus d'espoir pour moi; je suis un homme perdu. J'avais obtenu le consentement de mon père; il était allé chez M. Boksial, qui lui avait répondu qu'il laissait Hélène entièrement maîtresse de sa résolution. Il ne fallait donc plus que le oui d'Hélène pour me rendre l'homme le plus heureux du monde... Hélas ! Hélène a lefusé! Mon père et ma sœur l'ont suppliée de m'épargner ce coup mortel : Je me suis agenouillé devant elle en pleurant... Rien, rien. Elle ne sera jamais ma femme, dit-elle. Pourquoi, elle ne veut pas le dire; elle reste muette; des soupirs et des larmes sont sa seule réponse.
Surmontant mon émotion, je répondis avec un calme affecté.
— Je vous plains, Gérard. Oui, votre chagrin doit être grand. Mais quels motifs croyez-vous avoir de me menacer comme si j'étais cause de votre malheur?
— Vous dissimulez encore, j'en suis certain, s'écria-t-il. Si vous n'existiez pas, Hélène accepterait ma main avec joie.
— Comment pouvez-vous vous mettre pareille folie en tête, Gérard? Puisqu'Hélène vous aime.
L'ONCLE JEAN
mon seiiliiiieiil sur ce mariage, si je l'avais exprimé, devait lui être tout à fait indifTiTcnt.
— Oui, c'est moi qu'elle aime, moi seul... et cependant vous êtes cause que je mourrai de désespoir.
— Allons, (jérard, le cliap^rin vous riçare. Vous vous trompez. Je suis si peu mêlé à cette all'aire que, depuis notre dernière rencnnlre, je n'ai plus ('•té chez .M. Hokslal, et j'avais rermi-mcut lésidu de ne plus voir Hélène avant le jour de votre mariage.
Il semblait porté -à croire à ma sincéiilc Pourtant après un moment d'hésitation il reprit avec un redoublement de colère :
— Oue vous soyez innocent, cela ne fait rien à l'aiïaire. Hélène n'eu est (|ue plus coup:ilik'. Ah! je sais bien ce qui la pousse à ce relus impitoyable quoi(|u'eIle m'aime. C'est la cupidité, le dé>ir de votre héritai^e. KUe doit s'ajipeler madame lîoobeck, habiter un château, rouler eu voilure. Un paysan tel <|ue moi est beaucoup trop commun pour elle, et cpie ce paysan meure de chaj,'iiu, elle n'en versera pas une larme, tant la cupidité gâte lecd'ur humain. Les écus, les terres, les Termes de votre oncle lui donnent dans l'œil, et mon bonheur, son amour, elle sacrifie tout à cet es|ioir d'être riche... .Mais, aussi vrai (|ue je vis encore, je me veii};erai, je me venjjerai cruellement! Elle ne connaît pas encore Gérard Vlierings. .\h ! elle me livre à la risée du monde. Kh bien, elle saura ce (ju'il en coûte, oui, elle le saura !
En achevant ces nmls il s'enfuit eu i;roiiiMi(!lant.
D'abord un joyeux sourire éclaira mon visa};e ! Hélène avait refusé sa main! Elle resterait donc libre; il n'y aurait pas de mari entre elle et moi pour m'ébd^rucr delIc.
Mais cette illusion de mon esprit se dissipa promptement. Si Hélène, malgré son amour pour (iérard. n'avait pas consenti, c'était sans doute parce (ju'elle m* pouvait ou ne voulait pas (juilter ses parents sitôt, (le n'était qu'une affaire de temps, et en tout cas, (juellc influence ce refus pouvait-il avoir sur mon sort ou sur ma conduite? l'Ius encore (juauparavant je devais m'éloif,'ner d'Hélène, car a toutes les raisons que javafs pour cela venait se joindre la crainte de donner queli|ue apparence dt; fondement aux soupçons du vindicatif (iérard.
Je retournai à la maison, ne dis pas un mot à Marguerite de ma rencontre, et fis semblant détre plus malade.
Quand j'eus passé <|uatre jours de tristesse dan^ la solitude, .Mar;:uerite alla une a[irès-midi au village p((ur diiïerentes commissions. Elle resta
longtemps dehors, et quand elle rentra, elle m'appela du bas de l'escalier.
Lors(jue j'arrivai auprès d'elle, elle me regarda avec un sourire étrange, où je pouvais lire en même temps l'étouneuu'nt ou la mo(|uerie.
— Eh bien, cousin, innocent gai(,on que vous êtes, s'écria-t-elle, voilà douze jours que vous restez au logis, sans soupçonner ce (|ui se passe dehors. Tout le village est monté contre vous.
— Contre moi, ma cousine'/
— Oui, vous exercez terriblement la langue des gens. Tout le monde s'occupe de vous. H parait que vous n'ensorcelez pas seulement Hélène, mais aussi Ih'atrice liokkerzeel, Jeanne Vlierings et d'autres filles encore. Vous ne pouvez cependant avoir donné votre cœui" qu'à une seule, et bien, sur, c'est à Hélène Dokstal. Hypocrite ! Je vous eu veux. Moi, votre amie, votre prolectrice désintéressée, vous me l'avez caché ! ce n'est bas bien, Félix, ce n'est pas bien.
— Mais, cousine, répondis-je avec embarras, tout cela, mais ce sont de pures suppositions. Hélène aime le fils du meunier. Jamais un mol n'a été échangé entre elle et moi qui put faire croire pareille chose. C'est Gérard Vlierings qui, dans son dépit, répand ces sottes accusations contre nmi. Le désesjioir le rend fou.
— En efTet, j'ai causé avec Gérard. H prétend qu'Hélène l'aime ardemment, et qu'elle désire cependant se marier avec vous. Le pauvre garçtm ne sait plus ce (|u'il dit, et il est vraiment à moitié fou. Cela n'empêche pas (jne les gens l'écoutent et qu'il monte t(»ut le village contri; vous.
— Dit-on du mal de moi, ma cousine'? Demandai-je.
— De vous pas autant qu«' d'Hélène Bokstal. H y en a qui sont tellement cxas|>érés contre elle qu'ils ne parlent de rien moins que de la chasser de la commune.
— Ciel ! est-ce possible ? m'écriai-je. Pourquoi cette injuste colère contre une innocente jeune lille?
— On la traite de séductrice, de trompeuse... et celui (ju'elle aurait séduit n'est autre que vousmême, Félix. — Vous me regardez avec stupeur! c'est pourtant ainsi. Tenez, je n'ai pas beaucoup de temps, et je veux vous expliquer la chose. Gérard Vlierings, du moins à ce (pi'il dit, très sûr de l'amour d'Hélène pour lui, l'a fait demander en mariage par son père. Elle a refusé, fermement refusé, sans laisser le moindre espoir au pauvre garçon.
— Ce n'est pas étonnant, intorrompis-jc. Hélène veut rester auprès de ses parents pour travailler. Vous le savez bien, .Marguerite, elle ne peut pas se marier.
L'ONCLE JEAN
Mes cris de détresse avaient été entendus. .. (Page 57.)
— Gérard l'accuse de cupidité. Selon lui elle refuse sa main pour vous épouser. Moi je n'en sais rien, mais les autres se laissent e.xciter contre Hélène. Gérard a beaucoup d'amis qui croient devoir tirer sur la même corde. Tout le village est monté contre Hélène. El, bien sûr, sa réputation est perdue pour toujours à Visseghem, ou du moins fortement entamée. Déjà quelques clientes lui ont retiré leurs commandes.
— Pauvre Hélène ! soupirai-je. Ainsi, la plus grande bonté, le meilleur cœur ne préservent pas de la calomnie! Qui aurait pu supposer que Gérard Vlierings fût un si méchant homme?
— Ce n'est pas lui seul qui excite le village contre Hélène. L'huilier et ses filles se mettent lie la partie, aidés de Jeanne Vlierings, de Thérèse Moers, de Catherine Vedels et de beaucoup d'autres qui crient comme si on leur avait volé leur bien. Il paraît que vous faites des miracles
sans le savoir, Félix : Toutes lei filles de Visseghem sont folles de vous ou de votre iiéritage... Et vous n'en saviez rien vraiment?
— Sauf le dernier entretien de mon oncle et de l'huilier, rien, absolument rien, Marguerite. La tête m'en tourne. Je n'y comprends rien, mais je n'ai pas besoin de vous dire combien tout cela m'afflige. M. Bokstal en sera bien malheureux, lui qui aime Hélène comme la prunelle de ses yeux. La réputation de sa lille perdue; son gagne-pain compromis! Ah ! c'est un grand malheur pour ces braves gens... Je n'oserai plus aller voir mon pauvre ami maintenant.
— Pourquoi pas, cousin?
— Je donnerais un nouvel aliment à la médisance.
— Et vous laisseriez donc le maître d'école sans consolation, précisément quand vous croyez qu'il est très malheureux? Moi, à votre place, je rirais
L'ONCLE JEAN
(les vains pro|M)s, et je irrroulcrais pas ci's bavardages (le paysans. N'è'Ies-vous pas iiKh'pondaiil ? Oui a le droit de vous deinaiulor complc de vos actions? Il faut aller voir M. Uokslal aujourd'luii même : C'est votre devoir de le consoler et de le conseiller, si vous pouvez. .Vinsi vous saurez du moins ce (jui se passe chez lui, et vous jugerez en connaissance de cause comment vous devez vous cotn|»orlcr (lorcnavaiit. Ilans une lionrc j'aurai lini mon ouvrage; je viendrai vous remplacer auprès de noire oncle, et vous enverrai dehors sous un pr»ite\t(' <|uelcon(jue. Allez droit à Dlocklioul et tachez de rendre un peu de courage à votre ami. Peut-('lre la malveillance des gens se calmera-lelle plus vile (}ue nous ne pensons. Si vous voulez réellement rompre avec Dokatal et sa fille, ditesleur du moins vos raisons et prenez congé' d'eux... Non, non, ne ré'pliquez pas, vous avez tort. N'è'lesvous pas un homme? Et si rien ne charge votre conscience, que craindricz-vous? Remontez maintenant jusqu'à ce que je vienne vous délivrer.
J'eusà essuyer un torrent d'injuresde mon oncle, Il nous accusait, no!i sans raison celle fois, de ne pas faire attention à ses cris pour bavarder à noire aise; mais ses reproches ne m'émurent pas : mon esprit était ailleurs.
Marguerite tint jiarole. Elle vint bientôt me délivrer et m'envoya dehors sous prétexte d'aller surveiller des maçorrs (|ui conslrnisaicnl un nouveau |iuits.
Quoif|ue je ne sortisse que [)Our obéir à Marguerite, l'idée de me retrouver en présence d'Hélène me rendait heureux. Je devais rassembler mes forces, fermer mon c<eur, et composer mon visage jionr (|ue personne ne put deviner mon secret.
Je sortis par le jardin et pris par des chemins détournés pour ne rencontrer personne.
Au moment où j'ap|)rocliais de la maison du mailre d'école, je sentis tout à ron|) quel(|u'un me prendre la main, (i'élail Mariette, la petite sœur d'Ilelcne, ipii s'écria toute joyeuse :
— iJonjonr, monsieur Félix ! Je suis bien contente (jiie vous veniez chez nous! Il y a si longtemps (jue nous ne vous avons vu. .Mon père sera content, et Hélène aussi... Hélène est >i malade, monsieur !
— .Malade, votre sn-ur est malade! répélai-je avec inquiétude.
— Oui monsieur, elle pleure toujours. Elle a tant de chagrin !
— Pourquoi donc, Mariette? diles-le nmi?
— Je n'en sais rien, monsieur.
El, comme si l'enfant voulait chercher une explication, elle regarda un moment à terre, puis elle me demanda à mon grand él<»nneiiie!it :
— Est-il vrai, monsieur Félix (jiie vous allez vous marier avec Héatricc Bokkerzeel'
— Qui vous a dit pareille chose?
— C'est Hélène (jui me l'a dit, monsieur.
— Et c'est pour cela (ju'tdle est si triste?
— Non pas pour cela, monsieur. C'est Gérard qui lui fait du chagrin. Il vient toujours lui dire de vilaines choses. Mais iiiaintenant Hélène ne travaille plus en bas.
Nous étions devant la maison, et je suivis l'enfant dans la salle commune où je ne trouvai personne en elTet.
— Montez, monsieur, dit Mariette en me prenant par la main. Ma so'ur sera joyeuse.
J'hésitais à paraître devant Hélène sans être annoncé et je demandai à l'enfant on était son père. 11 descendait justement.
Il me salua profondément, avec une sorte de solennité.
— Monsieur Iioobeck, dit-il, nous sommes devenus très malheureux depuis votre dernière visite. Je dois vous dire (|uelques mots en particulier. Ayez la bonté de me suivre.
Je le suivis passivement, le cœur serré. Pour- (|uoi cette solennité insolite? Savait-il mon secret et allait-il in'accuser ?
II ferma la porte derrière nous et me montra un siège.
— Veuillez vous asseoir, dit il. Ce (|ue j'ai à vous demander m'est |)éuible, niais vous êtes bon et généreux, et vous comprendrez la crainte et le souci d'un pauvre père. Ecoutez-moi avec bienveillance, je vous en prie.
Il se mita me raconter et à m'expliquer ce que je savais d»''jà : la demande du meunier, le refus d'Hélène, et l'irritation du village contre «die et contre ses |iarenls.
— Je supposais bien, dit-il, (lu'llélèiie ne consentirail pas à se marier d(''j;i. D'ailleurs je la laissais entièrement libre. Son refus ne m'élonna donc pas, et, pour consoler (lérard, je lui fis espérer «|ue plus tard Hélène pourrait |irendre une décision plus favorable; mais l'irascible jeune homme ne voulut rien entendre et menaça de se venger. Il l'a fait cruellement, et il a excité contre nous tous ses amis et connaissances. Hélène a perdu plus de la moitié de ses |)raliques; déjà cinq élèves (ml (|iiitlé mon école. .Nous étions si reconnaissants à Dieu du htmlieur (|ui nous était promis, et mainlenant, hélas, |)eut-(tre est-ce la misère (|ui nous attend.
— Espérons, balbiiliai-je avec embarras, que celle pénible situation, ne durera pas longtemps. Les villageois, égarés par Gérard, s'apercevront bienlnl (|ne leur irritation est sans fondement.
LONCLE JEA\.
— Savez-vous, monsieur, de (juoi on accuse Hélène?
Je répondis que je le savais.
— Comment est-il possible que l'on croie pareille chose de ma bonne Hélène ? Depuis que vous nous honorez de vos visites, s'est-elle jamais écartée du respect qu'elle vous doit ?
— Jamais. Sa réserve ne s'est jamais démentie.
— Et l'on prétend dans le villae^e qu'elle a employé des artifices pour vous séduire, non par amour pour vous, mais par intérêt ! La perte de notre gagne-pain est certes un grand malheur. Mais voir ternir la réputation de ma chère et noble Hélène, cela me fait tant de peine que je crains d'en perdre la raison. Que faire, ô ciel, pour la défendre contre la calomnie?
Je balbutiai quelques consolations banales, car vraiment j'avais beau chercher, je ne trouvais rien de raisonnable à dire. En tout cas le maître d'école, tou; à ses propres pensées ne m'écoutait pas.
— Oui, reprit-il, j'en perdrai la tête... J'avais oublié ce que je voulais dire. Votre compagnie m'était précieuse, monsieur Félix; elle m'a consolé et rajeuni. Je ne doute pas que vous n'ayez aussi trouvé du plaisir en notre société. Rompre ces douces relations est une résolution qui me déchire le cœur; mais l'honneur de ma fille est pour moi le bien suprême, et aucun sacrifice ne me coûte pour le garder intact. Ne vous étonnez donc pas de ce que je vais vous demander; pardonnezle-moi; mes sentiments n'ont pas changé, mais mon devoir de père, le bonheur de ma fille... Il avait les larmes aux yeux. J'eus pitié de lui, et l'interrompant :
— Il est convenable, croyez-vous, M. Bokstal, pour faire laire la médisance, que je cesse mes visites et ne parle plus à Hélène.
— En effet, monsieur Félix, c'est douloureux pour tous deux, mais ce sacrifice prouvera aux gens qu'ils se trompent et l'orage se calmera peu à peu.
— Vous avez raison, maître. Quoi qu'il m'en Coûte, j'obéirai.
— Et vous n'en voudrez ni à moi ni à mes enfants ?
— Nullement; je vous garderai la même estime et la même amitié.
— Merci, monsieur Félix. Aujourd'hui que tout le monde est contre nous, vous êtes notre seul ami, et si je devais perdre aussi votre amitié...
— Non, non, ne le craignez pas, dis-je en me levant pour lui serrer la main. Jamais je n'oublierai votre bonté, et je me tiendrai toute ma vie pour votre obligé. Les temps peuvent changer. J'aurai peut-être un jour les moyens de vous
prouver ma gratitude autrement qu'en paroles. Ne redoutez donc pas trop la pauvreté. J'ai une grosse detie envers vous, et je ne l'oublierai pas.
— Noble cœur ! soupira le maître d'école d'une voix émue. Je vous crois, mais il ne peut pas être question de pareilles choses entre nous. Vous dites que les circonstances peuvent changer? Oui, et plus vile que nous ne le pensons. Hélène ne pourra peut-être pas continuer son état de couturière. Elle chercherait alors une place d'institutrice et devrait quitter le village. Si elle part, nous pourrons encore causer ensemble comme auparavant.
L'idée qu'Hélène pourr.iit être forcée de s'éloigner m'attrista.
Le maître d'école le remarqua, et dit :
— Ce n'est qu'une crainte qui ne se réalisera peut-être pas. Si Hélène conserve assez de pratiques elle restera à Visseghem.
11 se leva et me prit la main.
— Ainsi, monsieur Félix, sans adieu. Nous continuons à nous aimer, malgré notre séparation forcée.
— Mon amitié pour vous et les vôtres est inébranlable, maître.
Nous étions émus jusqu'aux larmes. Il m'accompagna dans le vestibule et me répéla son adieu. Je m'arrêtai, le regard fixé sur la porte de la salle commune.
— Hélène ? demanda-t-il. Voudriez-vous la voir encore une fois?
— Il serait si cruel, répondis-je, d'être venu ici et de partir sans l'avoir saluée.
— En etfet, vous pourriez lui dire pourquoi vous ne viendrez plus la voir désormais. Elle le trouverait moins triste ; car elle aussi a besoin de causer de temps en temps avec des personnes intelligentes et bonnes. Suivez-moi, monsieur, et ayez la bonté de ne rester qu'un moment auprès d'Hélène.
Il me précéda et ouvrit la porte de la pièce où travaillait sa fille.
Elle était pâle et ses yeux étaient rougis par les larmes. A mon apparition inattendue, elle se leva, et il me sembla que ses mains trendilaierf! ; mais je m'étais trompé sans doute, ou bien elle maîtrisa sur-le-champ son émotion. Du moins je n'aperçus rien dans l'expression de son visage et dans son attitude qu'un grand abattement, qui s'expliquait suffisamment par le chagrin que devait lui causer la calomnie dont elle était l'innocente victime.
Elle fit un pas vers moi, et balbutia un bonjour amical.
— Vous êtes malade, mademoiselle ? demandai-je.
L'ONCLE JEAN
— Non, monsieur, je ne suis pas malade, ditelle d'une voix tri's faible.
— Monsieur Uoobock vient vous dire adieu pour <|uel(jue temps, Hélène, dit le maître d'école. Je l'ai prié de suspendre ses visites. Il ne s'en formalise pas, et reeonnaîl avee nous que cela est nécessaire pour convaincre les i;ens (|ue (léraid est un calomniateur. M. Roobeck n'en restera pas moins notre bon et fidèle ami.
— Toujours, mademoiselle, alfirmai-je. Quoi (\ui\ arrive, mon estime pour vous et votre père ne s'affaiblira pas.
Un sourire ijui ressemblait à une triste ironie plissa ses lèvres.
— Qu'il me soit permis de féliciter M. Roobeck, dit-elle. Je prierai Dieu de bénir son union avec Béatrice Dokkerzeel.
— Vous \nus trompez, mademoiselle, il n'en est pas question, m'écriai-je.
— Votre oncle aurait-il refusé son consentement ".''
— Ce consentement n'était pas nécessaire ; j'ai refusé.
— Héalrice est pourtant une très jolie lille, et lort bien élevée.
— Qu'importe? Je n'ai .pas la moindre inclination ])our elle.
— Ab ! ()ue doit-on... que peut-on croire de tout ce (jue disent les };ens, bégaya-t-elle en cberchant de la main le dossier d'une cliaise pour s'ajipuyer.
Elle se retourna \ers moi, et reprit avec un sourire dont la vivacité m'élonna :
— Le cliaprin me rend un peu maladive. J'éprouve parfois une faiblesse soudaine, mais cela passe vite, .\dieu, M. Iloobeck, je ne puis rester longtemps debout, .\dieu, excusez-moi, il faut que je m'asseoie.
Le maitre d'école me prit par la main et in'entr.iiiia dehors.
— Pauvre Hélène, dit-il, elle n'est pas moins triste (jue moi, d'en être réduite par la calomnie, à se priver du plaisir de vos visites. Mai> il 1<> faut, nous devons en prendre notre parti et nous consoler.
Je me laissai reconduire >ans répondre, et quittai la maison de M. Rokstal en balbutiant qucbjurs mots saii» suite, dont l'accent désolé put cfmvaincre le brave homme que celte séparation ne me faisait pas moins de peine (ju'à lui.
J'étais content de n'avoir plus h chercher de prétt xtes pour rester éloigné d'Hélène, et je ne
doutais pas que la blessure de mon cœur ne lut bientôt guérie. Mais hélas ! combien j'avais mal calcnlé mes forces. L'image d'Hélène me poursuivait si obstinément (ju'on eût dit (|ue pour moi il n'y avait pins qu'elle au monde.
D'après les informations que je recevais de Marguerite et du domestique, l'exasjjération des villageois contre Hélène n'avait pas diminué. Elle n'avait presijue plus de pratiques ; son père avait perdu la moitié de ses élèves... Qu'allaient-ils devenir? Tomber dans la misère et lutter contre le besoin? Eux, si dignes, si bons, si nobles?... Et moi, qui leur devais le seul bonheur de ma vie, je ne pouvais ni les consoler, ni les aider! Comment espérer que, devant la calomnie qui nous poursuivait, M. Bokstal accepterait mes secours, et même comment oserais-je lui offrir lie l'argent ?.,. Cette idée seule me l'aisait frissonner.
Le sentiment de mon imj)uissance devant leur détresse me torturait si cruellement, (ju'au bout de six semaines j'avais perdu tout mon courage. Je ne sortais plus; j'évitais même la présence de Marguerite, pour rêver à mon aise, seul dans ma chambre. Car ma cousine, qui ne soupçonnait pas sans doute le mal (lu'elle me faisait, ne se lassait pas de me parler d'Hélène, de vanter sa beauté et son esprit, de plaindre son malheur, et de raviver ainsi mon amour et ma pitié pour la fille du maître d'école.
Une a|)iès-midi, pendant (|ue mon oncle dormait, je sortis par la ()orte du jardin. La veille au soir, il m'était venu le désir d'aller revoir les tilleuls du Calvaire. Une force secrète me poussait malgré moi vers le sentier qui y conduisait.
J'avançais machinalement la léte baissée ; mes pieds un' portaient sans (juc ma volonté y fut pour rien.
Tout à coup il me send)la que j'entendais soupirer près de moi. Je levai la télé et regardai vers le crucifix... Je me nus à trembler comme la feuille. Un cri expira sur mes lèvres; mon émotion était si forte que je ne pus articuler aucun son, et je demeurai cloué au sol.
Là, au pied du Tilleul, à dix pas de m<n, une jeune fille était agenouillée, la léte basse, et si prolondénient absorbée dans sa fervente prière, qu'elle ne m'avait pas entendu approcher.
0 ciel, c'était Hélène Doksial !
Je rrtins mon sonflle, et lAcbai de comprimer les battements de mon cœur. Hélène tenait la tête un peu sur le côté, et je la voyais de profil. Elle pleurait amèrement; ses larmes roulaient sur Nés joues comme de grosses perles.
Je croyais n'avoir pas bougé, et cependant, malgré moi, je m'étais avancé si près d'Hélène,
L'ONCLE JEAN
qu'en étendant, le bias j'aurais pu lui touclier l'épaule.
Tout à coup elle fit un mouvement : elle leva les bras vers la croix, et dit en sanglotant :
— Dieu miséricordieux, exauce ma prière! Pour détourner de moi la calomnie, pour sauver mes parents de la misère, je dois accepter la main d'un homme que je n'aime pas. Je suis prête... mais, Seigneur, donne à mon âme la force d'accomplir ce douloureux sacrifice.
Avais-je bien entendu? N'était-ce pas un rêve? Hélène n'aimait pas Gérard : elle le confessait devant Dieu. Il y avait donc place dans son cœur pour une autre inclination ?
Quel espoir vint luire à mes yeux ! Mais ce ne fut qu'un éclair. Hélène ne venait-elle pas de dire qu'elle voulait se sacrifier pour épouser son persécuteur, si cruel que dût être son avenir?
Ces réflexions traversèrent mon esprit avec une rapidité foudroyante. L'émotion me rendait fou; je ne savais plus ce que je faisais. Je m'écriai avec force :
— Hélène, chère Hélène !
Elle, au son de ma voix, se leva d'un bond, et poussa un cri d'effroi, en me regardant avec une étrange impression de terreur. Frémissante, et faisant un pas en arrière, elle s'écria :
— Vous ici, monsieur? Vite, éloignez-vous. Si quelqu'un vous voyait, je serais perdue pour toujours... Non, non, je vous en supplie, partez.
Au lieu d'obéir, je me rapprochai, uniquement pour justifier ma présence en cet endroit; mais elle, voyant mon intention, voulut fuir. J'ouvris les bras pour la supplier de m'écouter un instant. Elle crut sans doute que je voulais la retenir de force, car elle devint paie comme une morte, et ses jambes se dérobèrent sous elle. Elle poussa un cri déchirant, et serait infailliblement tombée, si je n'avais étendu le bras pour la soutenir.
Ma position était cruelle. Hélène était dans mes bras sans mouvement, les yeux fermés et les lèvres décolorées, comme si elle avait cessé de vivre. J'avais peine à me tenir debout. La force allait me manquer... Que faire?... Et pas de secours, mon Dieu !
Je regardai autour de moi avec angoisse, et me mis à crier de toutes mes forces. Mes cris résonnaient dans la campagne... En même temps j'appelais Hélène par son nom en murmurant de douces consolations à son oreille. Mais elle restait inanimée et pesait de tout son poids sur mon bras... Si la vie l'avait réellement abandonnée! si c'était son cadavre que je soutenais en frémissant !
Dans mon désespoir, je jetai un regard de dé-
tresse sur le crucifix en implorant l'assistance du Très-Haut.
II vint du secours. Mes cris de détresse avaient été entendus d'une dizaine de villageois, hommes et femmes, qui travaillaient aux champs. Ils approchaient en courant, craignant un malheur.
Lorsqu'ils me reconnurent, et qu'ils reconnurent aussi celle que je soutenais, ils s'arrêtèrent étonnés, et me regardèrent avec des yeux où brillaient l'indignation et la haine. Je devinai leurs soupçons, qui me percèrent le cœur, non pas pour moi, mais pour la pauvre innocente Hélène.
— Mes amis, leur dis-je, votre arrivée me remplit de joie. Je passais par hasard. Mademoiselle Bokstal est tombée en syncope. Soyez bons ; ne restez pas immobiles ; je vous en supplie, secourez la pauvre fille. Allez chercher de l'eau.
Une des femmes, moins insensible que les autres, s'approcha et prit Hélène dans ses bras. A sa demande un des hommes lui tendit une bouteille pleine d'eau. Au moment où elle allait humecter le visage de la jeune fille, celle-ci fit un mouvement et reprit ses sens.
Elle regarda d'un air surpris et inquiet les gens qui l'entouraient, détourna de moi ses yeux effarés, jeta un cri, et fit quelques pas en disant à la femme qui la secourait :
— Par pitié, soutenez-moi, ramenez-moi à la maison. Hélas ! Dieu m'a abandonnée.
La peur lui donnait des forces; elle courait plutôt qu'elle ne marchait, et disparut bientôt à un coude de chemin.
Je demeurai un instant anéanti : mais les rires insultants des paysans, leurs murmures à travers lesquels je croyais entendre de méchantes accusations contre Hélène, me rappelèrent au sentiment de la réalité, et je m'éloignai à pas précipités.
En rentrant je ne dis rien à Marguerite. Il me restait encore une demi-heure avant le réveil probable de mon oncle. Je m'enfermai dans ma chambre pour réfléchir à ce qui venait de se passer.
J'étais effrayé et profondément affligé... Et pourtant je riais parfois malgré moi, et mon cœur battait joyeusement comme s'il m'était arrivé un bonheur inattendu. Hélène n'aimait pas Gérard Vlierings ! Et si elle en aimait un autre ; qui cela pouvait-il être? Moi? Mais alors pourquoi avait-elle ainsi peur de moi? Pourquoi ma vue Pavait-elle effrayée? Parce qu'elle craignait la médisance? Probablement. Quoi! elle pourrait m'aimeri... Ah ! je me berçais d'un vain espoir. C'était impossible : sans cela, ne m'en fussé-je point aperçu auparavant? .Jamais Hélène, ni par ses paroles, ni
l/ONCLE JEAN.
par l'i'xpression de son visage, ne m'avait donné le droit de croire qu'elle «"'pronvàt pour moi autre chose (|iie du resjjoct ot de l'amitié...
Vax tout cas, à (juoi ces décevantes réllexions pouvaient-elles me conduire? Hélène allait accepter la main de Gérard. Si elle avait pour moi plus que de la sympathie, c'était un iiialluMir pour elle, car ce sentiment empoisonnerait sa vie, à moins qu'elle ne l'élouffàt immédiatement. Pauvre Hélène, é:re réduite à épouser un homme ([ui avait agi envers elle comme un bourreau, (jui avait terni sa réputation, qu'elle haïssait peut-èlre!... Kt si elle m'aimait, moi? Ah! que pouvais-je faire? Je n'étais pas libre : sans cela, (jni m'eût empêché de demander sa main et de l'arraclier au nialhenr(iui la menaçait? Mais c'était une idée insensée; il m'était interdit de songer an mariage, .le nejtouvais rien pour elle. La conscience de cette cruelle impuissance m'arrachait des larmes et des soupirs, mais la tristesse et le désespoir ne m'élaienl d'aucun secours.
C'est ainsi (jue ballotté entre des sentiments contraires, passant de l'espoir au découragement, je passii tonte cette journée, et pour comble de disgrâce, mes distractions m'attirèrent les reproches et les injure- ilonl mon oncle était si prodigue.
Le lendemain, dans l'aprés-midi, comme j'étais assis au jardin, sous la tonnelle, rédéchissant au malheureux sort d'Hélène, je m'entendis appeler, .le reconnus la voix de Marguerite, qui revenait du village et avait probablement quehjue chose de particulier à m'a|)prendre. Dès que ji* l'eus rejniiit(> dans la salle basse, elle me dit :
— l'élix , mon garçon, si vous saviez ce qui >'est passé celte nuit, vous ne seriez pas si tranquille.
— Oue s'est-il donc jtassé! murmurai-ji; en compiimant violemment mon éfuotion.
— Kst-il vrai, cou>iii, (jue vous avez eu hier nu rendez-vous secret avec Hélène IJokstal m>us les tilleuls du Calvaire?
— In rendez-vous? Nouvelle cahunuie. JepasN.iis par là sans me douter de rien !
— Comment se lait-il alors, Félix, qu'une douzaine de témoins vous aient surpris tenant Hélène dans vos bras?
— Cela peut paraître inexplicable en eiïel. A mon apparition inattendue, Hélène poussa un cri d'angoisse. Klle devint pâle comme une morte, et serait tombée si je n'étais accouru jiour l.i soutenir. Elle était évanouie; j'ai crié au secours, et les gens sont accouru^.
— N'aviez- vous réellement rien dit qui |)ût la terrifier?
— Hieii.
-- Kt Hélène.
— Pas un mot non plus, ma cousine.
— C'est incompréhensible, grommela-l-elle en secouant la tète. Ainsi, vous ne saviez pas qu'Hélène devait venir là?
— Comment pouvais-je le savoir? l)e|mis plus de deux mois je n'ai |ilus rien appris d'Hélène, sin(ui par vous ou par le domestique... et encore, rien que des bruits de rue.
— (hioi (ju'il en soit, cousin, Hélène est perdue maintenaut, dit Marguerite avec un souj)ir. Aucun malheur plus grand ne pouvait lui arriver; et vous, conscient ou non, vous en êtes la cause... J'ose à |)eine |)arler... Félix, hier au soir, les garçons du village ont donné à Hélène un charivari assourdissant. Jusque bien avant dans la nuit ils ont fait un vacarme infernal devant la maison du maître d'école, adressé des injures à Hélène : ils l'ont traitée de « scandale du village, » et lui ont juré (ju'ils ne lui laisseront point de repos jusqu'à ce (|u'elle ait quitté pour loujcmrs Visseghem fpj'elle déshonoie par sa conduite.
Je blêmis (riiuiigiiatiou. (u charivari; à elle? Elle, déshonorée, insultée, bannie! c'était horrible. Je poussai un cri de désespoir, et laissai tomber ma tète sur ma poitrine, muet, consterné, anéanti.
— C'est tout ce (jne vous trouvez à dire? ricana Marguerite. Vous voyez (ju'on veut porter le cou|) de la mort à la pauvre Hélène, votre amie, le cœur le plus pur, le plus noble, et pour l'assister, pour la sauver, vous ne savez que soupirer, et larmoyer peut-être en secret?
— Inutile, répondis-;e avec dépit. Hélène fera taire la calomnie et cesser la persécution. Elle va épouser (lérard.
— Ah! ah! vous êtes'fou! répliqua Marguerite. Ce sont les amis de Céraid, insligués par lui, qui ont donné un charivari à Hélène. Kt elle épouserait son |)erséruteiu!
— Croyez-le, Marguerite, je di> la vérité.
— Mais comment pouvez-vous le savoir?
— D'une (açon singulière. Pendant (ju'Hélène priait au pied du crncilix, je l'ai entendue demander au ciel le courage et la force d'accepter la main de Gérard. Elle disaiU|u'elle ne ne l'aimait pas, et que cependant elle voulait l'épouser pour sauver ses parents de la honte et dtî la mi>ère.
— L'ne pareille abnégation! s'écria Marguerite. Oui, elle en est capable, la noble fille! Pauvre victime!
Je me laissai tomber sur une chaise. Des larmes coulaient de mes yeux. Marguerite me regarda un
L'ONCLE JEAN
moment sans rien dire; puis elle posa sa main sur mon épaule, et me dit :
— Allons, Félix, ne soyez pas si abattu. Tout n'est pas perdu. Montrez un peu de courage. Vous êtes un homme, et vous pleurez comme une faible femme.
— Oui, m'écriai-je, je suis un homme, et j'ai honte de pleurer. Mais si vous saviez, cousine, combien je suis malheureux!
— Est-ce la calomnie et le chagrin d'Hélène seuls qui vous désespèrent ainsi?
— Hélas! non, Marguerite, pas cela seul.
— Ah! vous êtes franc enfin! Vous n'avez pas besoin de me faire un aveu plus complet. Depuis longtemps, cousin, j'ai lu dans votre cœur, mais j'ai respecté votre secret, puisque vous vouliez me le cacher. Maintenant le moment de feindre et d'hésiter est passé. Si vous reculez encore devant une résolution ferme et énergique, vous devenez le véritable bourreau d'Hélène. Dites-moi, Félix, voulez-vous la sauver de la misère, elle et ses parents? Voulez-vous lui rendre l'honneur?
— Ah! ma bonne cousine, si c'élait possible, je le ferais au prix de mon sang, de ma vie, m'écriai-je.
— Eh bien, répondez-moi franchement. Vous aimez Hélène?
Je fis un signe affirmatif.
— Profondément, cousin?
— Plus que je ne puis dire.
— Hélène le sait-elle?
— Elle ne peut le savoir; nous ne nous sommes jamais parlé qu'avec la plus grande réserve.
— Vous aime-l-elle?
— Je ne le sais pas non plus, Marguerite.
— Et moi, cousin, je n'en doute pas. Tout dans sa conduite semble attester que son cœur et le vôtre saignent de la même blessure.
— Ah! cousine, c'est une simple supposition de votre part.
— En effet, je n'en suis pas tout à fait sûre. Mais quoi qu'il en soit, c'est votre devoir de secourir la pauvre fille. 11 faut à tout prix empêcher qu'elle devienne la victime de la méchanceté, de l'égoisme et de la sottise de Gérard.
— Si cela m'était possible j'en bénirais le ciel!
— Oui, il faut du courage, poursuivit-elle en réfléchissant. Si vous hésitez, Hélène est perdue, condamnée à un malheur éternel, et vous aurez toujours le remords de ne pas l'avoir sauvée quand vous le pouviez.
— Mais le moyen, cousine?
— H n'y en a qu'un, et il est souverain, répondit-elle, mais oseriez-vous y recourir? Voilà la question.
— Ah! parlez, parlez, je suis prêta tout. Ce moyen, quel est-il?
— Vous marier : épouser Hélène.
Je me sentis trembler et pâlir. Me marier! Cette idée jetée à l'improviste dans mon esprit, me remplit d'elfroi. Je baissai la tête et ne répondis point.
— Vous hésitez? votre courage faiblit? murmura Marguerite avec un accent de mépris. Ainsi, vous abandonnez Hélène à son malheureux sort?
— Mais, ma cousine, vous le savez bien, balbutiai-je; je ne dois pas, je ne peux pas me marier.
— Pourquoi pas?
— Mon oncle ne m'a-t-il pas défendu de songer au mariage tant qu'il vivra?
— Bah! n'est-ce que cela? Je me fais forte d'obtenir son consentement.
— Il refusera inexorablement!
— Vous vous trompez, Félix. Je m'expose à sa colère, oui; mais que sa résistance soit insurmontable, ne le croyez pas; je peux tout sur lui.
Dans un transport de joie que je ne pus contenir, je saisis la main de Marguerite, et, la regardant avec des yeux étincelants, je m'écriai :
— 0 Marguerite, que vous êtes bonne et généreuse! Vous feriez consentir l'oncle Jean à mon mariage avec Hélène? Je pourrais sauver ma pauvre amie et la rendre heureuse! Comme nous vous bénirions!
— Mais, m'écriai-je tout à coup, pris d'une terreur soudaine, si Hélène ne m'aimait pas?
— Je ne doute pas de son amour pour vous; mais avant de faire une démarche auprès de notre oncle, nous devons avoir une certitude sur ce point.
— Mais comment? cousine.
— Rien de plus facile : vous allez trouver M. Bokstal et lui demander la main de sa fille. Hélène ne pourra cacher ce qu'elle ressent pour vous : amour ou indilTérence. L'idée d'une pareille démarche vous fait frémir? Pourquoi?iS'allez-vous pas leur apporter le bonheur, si elle vous aime, comme je le crois? plus que le bonheur même, le salut. Réfléchissez bien. Félix. Si vous êtes publiquement reconnu pour son fiancé, on n'osera plus médire d'elle à la légère, car ce sera votre droit et votre devoir de la défendre. L'argent ne vous manquera pas pour traduire au besoin Gérard et les autres mauvaises langues devant les tribunaux. Le bailli est très irrité du tintamarre de cette nuit, et sur votre plainte, il ne négligerait rien pour mettre un terme à de pareilles algarades. Voilà pour l'honneur d'Hélène. Pour ce qui regarde le sort de son père et de sa famille, vous pourrez l'améliorer à votre guise quand vous serez marié. L'oncle Jean vous donnera une pension suffisante. Je veillerai à cela... Maintenant, cousin, il ne dépend que de vous de sauver Hélène et de réaliser le plus cher désir de votre cœur. Vous irez
I, 'ONCLE JEAN
domain à Bleckhout, n'esl-ce pas, pour demander la main d'Hélène?
Une telle hardiesse m'elTrayail. Je secouai encore la têle avec lit'-silatioii.
— N'en auriez-vous pas le courage? dit-elle avec colère. Seriez-vous assez lâche, oui, assez lâche pour reculer devant une bonne action dont la récompense doit être le bonheur de toule votre vie?... souhaitez-vous peut-être queje tasse la démarche pour vous? Mais cela serait ridicule; vous avez vini.M-(|uatre ans et je ne suis pas votre mère.
-- Kh bieii,c"e>t décidé! m'écriai-je. Vous ave/ raison, Mari!;uerile,je rassemblerai mon courage, et demain j'iiai à UlecKhout. Mais je vous on prie, ma cousiiu', si l'oncle Jean...
On frappa doucement à la porte de la rue.
— Voici queli|u'un, dit Marguerite. Probablement on m'apporte encore des mauvaises nouvelles d'Hélène. Ne remontez pas encore, je vais voir qui c'est.
Marguerite revint avec une vieille femme : à ma grande surprise je reconnus la mère d'Hélène.
— Voici madame Uoivslal (jui désire vous i)arler, j me dit ma cousine. Prenez une chaise, madame... j Félix, j'entends appeler l'oncle Jean, et je vais
auprès dt; lui. Ne causez pas trop haut. Je tiendrai les portes closes lâ-haut.
Eu s'éloignant elle me (il signe des yeux et de la main quf je ne devais pas négliger de saisir l'occasion si favorable qui s'od'rait à l'improvisle.
C'était ma ferme résolution. Cependant j'api"'ochai de la mère d'Hélène, si ému et si lu'silant que je devais avoir l'aird'un coupable devant son juge.
— Madame Bokstal, vous êtes malheureuse, n'est-ce pas? bégayai-je. Ah! les gens sont bien méchanls et bien cruels! Mais il est consolant de pouvoir espérer que cette persécution ne durera plus longtemps.
Elle se mil à \\\r décrire en pleurant, les tristes scènes de la imit. .Maintenant Hélène était au lit et le médecin redoutait une forte fièvre. Dès (|u'elle sérail guérir cil»' quitterait la commune et chercherail mit' autre pla -e d'institutrice dans l'une ou l'autre ville. Ses parents devraient la suivre, car ils ne pouvaient plus gigner leur vie â Wisseghem.
Elle pleurait si amèrement que moi-même j'avais besoin de toutes mes forces |tour retenir mes larmes.
— Mais puisque Hélène consent â é|.ouser Gérard? dis-je.
— (Juoi! vous savez, monsieur? s'érria-t-elle avec une surprise mêlée d'inquiétude. Hélène vous en a-t-elle parlé.
— Non, pas Hélène, répondis-je avec end»arras. Mais je le sais.
— Hélas! oui, monsieur, la [«auvre enfant est
prête à se sacrifice par amour pour nous; mais nous ne le voulons pas. Dieu nous punirait si nous étions assez inhumains pour livrer Hélène au méchant homme qui, par vengeance, parce qu'elle ne peut pas l'aimer, a lâchement terni son honneur, son seul bien sur terre... Mais mes sens s'égarent. Qu'esl-ceqne je vous dis là? J'oublie pourquoi je suis venue.
Elle reprit d'un fou suppliant :
— Monsieur Roobeck, pardonnez à une pauvre mère la prière qu'elle vous adresse. Ayez pitié de nous et d'Hélène! Ne faites plus un pas pour la voir, ce serait donner de nouvelles armes à la calomnie. C'est par amitié, par plaisanterie seulement, n'est-ce |)as, que vous avez voulu suiprendre ma fille près du crucifix? Le danger auquel elle s'exposait sans le savoir l'a presque fait mourir de peur. Hélas! son pressentiment ne la trompait pas; avec quelle cruauté on nous a tous punis de votre imprudence! Nous ne resterons plus longten)ps â Visseghem; mais je vous en conjure, monsieur, soyez généreux pour nous : Jusqu'au jour de notre départ, lâchez d'oublier que vous nous avez connus.
Elle se tut. Le moment solennel avait sonné. Je le sentais, et je taisais de si grands elîorls pour recueillir le courage nécessaire, que je. ne répondis point à son accusation. Elle aussi croyait donc que j'avais volontairement surpris sa fille sous les tilleuls; mais je jugeai inutile de la convaincre du contraire. Mon parti était pris, j'allais parler, parler franchement.
— .\sseyez-vons encore un instant, madame Hokstal, dis-je, et écoutez-moi. Ce que j'ai à vous apprendre vous étonnera peut-être, c'est un secret (jue j'ai religiiMisement caché à tout le monde, même à Hélène. .Mais son bonheur, le vôtre et le mien peuvent dépendre de mon courage : je n'hésite plus,., mailame, j'aime votre fille... je l'aime d'un amour sans bornes.
— Omon Dieu! vous aimez ma fille, s'écria-l-clle, quel malheur! maintenant elle jiarlira de Visseghem dès quelle pourra se lever. Vous ne pouvez plus la voir; ce, serait la «léshonorer.
— La déshonorer! Je ne vous comprend.s pas.
— En pareil amour sans but légitime est coupable aux yeux de Dieu et des hommes?
— Calmez-vous, je vous prie. Mon amour pour Hélène n'est pas sans but, et pour vous en convaincre, je vous dirai (pie j'avais lintenlion d'aller chez vous en plein jour, au vu de tout le village...
— Oh! ne le faites pas, m<msieur!
— Pour demander à M. Hoksial la main de sa fille.
Elle me regarda toute stupéfaite, en ouvrant de grands yeux;Jelle semblait douter qu'elle eiit bien
I/ONCLE JEAN
Je tombai à genoux. (Page 71.)
compris; et cependant un sourire de bonheur éclairait son visage.
— Vous vouliez demander à mon mari la main d'Hélène, répéta-t-elle? Vous feriez d'elle votre femme ?
— Mon vœu le plus cher est de consacrer toute ma vie à son bonheur et au bonheur des siens.
La mère Bokstal prit ma main en tremblant, et la serra tendrement en disant :
— Soyez béni, monsieur!... mais n'allez pas à Bleckhout : 11 ne faut pas qu'Hélène apprenne cette bonne nouvelle sans y être préparée.
— Puis-je espérer qu'elle accueillera ma demande?
Madame Bokstal leva les épaules.
— Je ne sais pas, répondit-elle : peut-être hésitera-t-elle de crainte de justifier, du moins en apparence, les méchants propos des gens.
— Hélas! elle ne m'aime donc pas?
— Ah! ne parlez pas ainsi, monsieur Félix; ne vous a-t-elle pas toujours témoigné la plus profonde estime et la plus vive amitié?
— De l'amitié et de l'estime, oui; mais ce n'est pas assez. Peut-être ferais-je mieux de renoncer à ma vaine espérance. Me marier sans amour !
— Taisez-vous, monsieur; taisez-vous, dit-elle avec une sorte d'indignation. Si vous aviez souf" fert comme notre pauvre Hélène, si le chagrin vous avait rendu malade, vous ne douteriez pas. Ah! vous levez les épaules et ne voulez pas me comprendre? Vous exigez un aveu suprême de la bouche d'une mère! Trahir le secret d'Hélène! Je n'ose pas...
— Parlez, je vous en supplie; m'écriai-je respirant à peine.
— Félix, j'ai fait mal peut-être en vous le disant, répondit-elle, encore hésitante; personne au monde n'est aimé plus que vous.
LONCLE JEAN.
Kt, on achevant cos mois, elle s'alTaissa sur une cliaisc en pleurant, comme si elle était à liont de forces.
Je lui sautai au cou et l'embrassai tendrement.
— Ne soyez pas triste, chère mère, dis-je en lui tenant la main. iNous serons tous heureux. Hélène ne peut refuser. Je deviens votre lils. Mon oncle me donnera les moyens de faire honneur à son nom. Hélène ne travaillera plus. Avant de songer à m'allier à lui, j'ai promis à maître Dokstal de pourvoir à son avenir, à celui de ses enfants. Je liens parole... Vkus n'avez plus rien ;\ craindre, chère m''re, ni misère nicalonmie, car Hélène trouvera en moi et en mon oncle des défenseurs naturels, et, croyez-moi, je remplirai mon devoir avec tout le dévouement dont je suis capable... Maître Bokslal agrécra-t-il ma demande?
— Pas tout de suite, monsieur; lui aussi hésitera; mais je suis mère et le bonheur de mon enfant passe avant tout. La crainte de justifier la médisance ne peut m'arréter. Je convaincrai mon mari qu'il doit accepter votre généreuse proposition. Ne doute/ donc pas davantage, monsieur.
— J'ajournerai donc ma visite à Bleckhout et parlerai d'abord à mon oncle.
— Ciel, qu'entends-je? s'écria la mère Dokstal, avec une subite inquiétude. Kst-ce possible? Votre oncle ne sait rien de votre projet? Hélas! monsieur, vous m'avez cruellement trompée.
— .Mais non, vous avez tort de vous inquiéter, mon oncle donnera son consentement, soyez-en sûre. Cela coûtera peut-être quel(|ue peine, mais je ne reculerai pas, et lui ferai comprendre que son refus me réduirait au di'-sespoir. .Marguerite m'aidera; UKin oncle ne lui refuse jamais rien; elle peut tout sur lui. Vous cimcevez bien (|ue je ne p()uvai> parler di* ce mariago à mon oncle avant de savoir si Hélène m'aimait assez pour m'épuuser... Il est trois heures, mon oncle m'attend. Rentrez chez vous, madame, et faites part de mon projeta votre mari et à Hélène. Demain ou aprèsdemain jt! viendrai vous dire que mon oncle a consenti. Laissez les calomniateurs ré|)andre leur ▼enin : ils .«ont impuissants contre nous. Que le spectacle de notre bonheur à Ion» soit leur |tunilion !
La mère llokstal se leva et se dirigea vers la porte. Elle ne paraissait pas tout à fait convaincue que les choses s'arrangeraient si facilement et si bien.
Je lui posai la main sur l'épaule en ajoutant :
— Soyez tranquille, rlièrc mère, et bon espoir! Nous avons tou^ bien soulTcrt, mais un bel avenir nous sourit. Demain peut-être je pourrai presser maître Bokslal ^ur mon cœur en l'appelant mon père. '
Je la reconduisis jusqu'à la norle, et avant de [
monter je m'arrêtai un moment dans le vestibule. (' Personne n'est plus aimé que vous. » Ces douces paroles résonnaient encore à mon oreille, car elle l'avait dit, et une mère ne peut mentir. Il n'y avait plus d'obstacle. Hélène accepterait ma main; Marguerite obtiendrait le consentement de mon oncle; il ne pouvait rien lui refuser; mon bonheur était donc certain... Le ciel allait s'ouvrir pour moi.
Je montai d'un |>as léger pour délivrer ma cousine. Elle vint à ma rencontre et me demanda à voix basse :
— Eh bien, cousin, avez-vous demandé Hélène en mariage?
— 0 ma cousine, répondis-je. que je vous baise les mains ! Hélène m'aime.
— Je le savais, Félix. Et votre mariage?
— Ils consentent... Tout mon espoir repose en vous. Je n'ose en parler moi-même à mon oncle. Il refuseiait certainement.
— Vous n'avez pas à vous en mêler, laissez-moi faire. J'épierai le bon moment, car, soit dit entre nous, c'est une entreprise difficile. Mais par amitié pour vous je la mènerai à bonne fin, n'en doutez pas. Allez auprès de l'oncle Jean, maintenant, et ne faites semblant de rien. Tâchez de le satisfaire en tfiut et de vous le rendre favorable. Ce soir, dès qu'il sera couché, et qu'il vous aura donné la permission de vous retirer, descendez, je vous attendrai ; car avant de faire la démarche décisive, je dois vous faire conii.iitre mes conditions et vous demander aussi un imj)orlant service. Jusque-là plus un mol sur celte affaire.
Elle descendit l'escalier et me laissa stupéfait et incjuiel. Elle voulait me poser des conditions et me demander un service iniportant ! Qu'est-ce que cela pouvait être? Et si je ne pouvais pas lui rendre ce service? Hélas! Je le sentais bien, un nouveau danger me menaçait.
Je n'eus pas le temps d'y réiléchir longuement, car l'oncle Jean m'appelait; et maintenant surtout je ne pouvais pas le laisser attendre...
Que les aiguilles de l'horloge pendue à la muraille me paraissaient lentes et paresseuses ! Avec quelle impatience j'attendais le moment où l'oncle Jean se meltrail an lil !
Enfin il me remlil ma libert<'>, et je me hàlai de descendre.
Ma cousine élait assise près de la table dans la salle basse, et m'attendait. Elle me montra un siège en face d'elle et me dit.
— Asseyez-vous, cousin. C'est toute une histoire que j'ai à vous raconter. Je veux être franche
L'ONCLE JEAN
avec vous, et vous confier les désirs les plus intimes de mon cœur. La fierté et les réticences ne conviennent qu'aux personnes faibles ou méchantes, et je ne suis ni méchante ni faible, écoutez-moi avec patience.
Dès que je fus assis, elle commença :
— Vous le savez, cousin, je suis née à Loochrisly, près de Gand, de pauvres ouvriers que je perdis dès le berceau. Comme j'étais gentille, fraîche et rose, je fus recueillie par la femme d'un riche notaire sans enfants, mais au bout d'un an il leur vint une petite fille qu'ils nommèrent Claire. Nous fûmes élevées ensemble, el j'aurais été très heureuse si je ne m'étais pas aperrue, quand je n'avais pas six ans, que Claire était beaucoup mieux habillée et mieux traitée que moi. J'en conçus du chagrin et de l'envie. Quand Claire allait atteindre sa dixième année, sa mère la conduisit un jour dans un château voisin où il y avait un enfant atteint de la petite vérole. Elle rapporta le germe de la contagion. Nous en fûmes atteintes l'une et l'autre, et marquées toutes les deux; Claire fut même plus grêlée que moi, quoique chacun autour de nous ne parût remarquer que ma laideur à moi. A partir de ce moment ma situation devint pire. Le notaire, que ma jolie figure avait séduit d'abord, regrettait sans doute d'avoir constamment sous les yeux un visage défiguré. Sa femme seule restait bonne pour moi. Cela fit que petit à petit je demeurai confinée à la cuisine, Claire prit l'habitude de me commander et me traita comme sa servante. Il va sans dire que la différence entre nos toilettes s'accentuait de plus en plus... Nous étions devenues grandes filles, et le notaire parlait de chercher pour Claire un bon mari. Dans ma simplicité je considérais ce projet comme insensé. J'étais convaincue que laides comme nous étions — elle encore plus que moi, — nous ne pouvions inspirer de l'affection à aucun homme. Hélas ! cela n'était vrai que pour moi. Le notaire se mit à donner des dîners et des soirées. Vingt jeunes gens, aimables et beaux, s'empressaient autour de Claire et vantaient à l'envi ses qualités : ils louaient son espril, sa tournure élégante, la douceur de ses yeux bleus, et semblaient heureux d'un de ses regards. Ah ! je comprenais bien : elle était riche, et cet avantage suffisait pour (|u'on fermât les yeux à la laideur de son visage... et moi; pauvre créature repoussée, personne, pas même un valet, ne m'accordait un sourire de sympathie... Je supportais patiemment mon sort en apparence mais l'envie me rongeait le cœur. Non pas contre Claire, car je me serais volontiers sacrifiée |)our la voir heureuse, mais parce que j'étais convaincue que ma pauvreté serait pour moi une cause éternelle d'humiliation. De temps
en temps un rayon d'espoir perçait cependant à travers cette sombre perspective : peut-être seraisje riche un jour, plus riche (jue Claire... Je comptais dans les environs une douzaine de cousins et de cousines par lesquels j'avais appris que nous avions à Visseghem un oncle maladif dont la fortune dépassait unmillion,àce(iu'ils disaient. Nous devions hériter de lui, nous étions nombreux, il est vrai, mais un million partagé entre quatorze laisse encore une jolie somme à chacun... Je serais donc riche! Cela devint chez moi une idée fixe, un rêve continuel, où je puisai la force de dévorer mon chagrin... Claire fut conduite à l'autel par le fils de notre bailli. Sa mère ne survécut que six mois à ce mariage, et un an après le notaire se remaria avec une vieille dame de Gand très riche, qui semblait m'avoir prise en aversion. A chaque instant elle me reprochait ma laideur...
— Mais, ma cousine, interrompis-je avec impatience, vous êtes trop sévère pour vous-même. Vous parlez comme si...
— Oui, oui, ne disputons pas là-dessus, cousin, répondit-elle en riant. Mais pour qui me haïssait, il n'était pas difficile de me trouver affreuse... mais, ne m'interrompez pas, ce serait trop long. Cette nouvelle maîtresse me traitait si durement que je ne pus le supporter. Je me révoltai un beau jour, et ne lui épargnai pas les paroles amères. J'osai même lui dire : « Parce que vous êtes riche, madame, vous vous croyez d'une autre pâte que moi, et vous me traitez en esclave; mais mon sang est aussi noble que le vôtre, et s'il plaît à Dieu, je serai un jour plus riche que vous, et j'aurai le droit de vous rendre vos mépris !... » La suite de cette sortie fut que le notaire me montra la porte, et que tout le village me taxa d'ingratitude. Que faire maintenant? Entrer en service? J'en avais assez, ce n'était pas une existence pour une personne destinée à devenir riche. Je voulais rester indépendante et vivre de mon travail. Mais le notaire et sa femme m'avaient rendu cette tâche presque impossible, tant ils avaient dit du mal de moi. Le peu d'argent que j'avais épargné fut bientôt épuisé, et plus d'une fois j'eus faim et froid dans la petite chambre que j'avais louée. Dans ma misère j'eus l'idée décrire à mon oncle. Je travaillai pendant deux jours entiers à composer une lettre où je lui racontais mes malheurs, et où je lui donnais des assurances, vingt fois répétées, de mon amour et de mon dévouement, le tout sur un ton si désolé que je ne doutais pas qu'il n'en fût ému jusqu'aux larmes. Je ne lui demandais pas de secours, mais je le suppliais de me permettre d'aller le voir pour lui exposer ma détresse... Huit jours après le docteur m'apporta cent florins et une lettre de mon oncle. Cent florins! c'était
bi
l,'()NCLE JEAN.
un Iri'sor pour moi. Cet oncle millionnaire oxislaildonc réellement? Mais la lettre? Que pouvait-il m'écrire? Sans doute il mo |)ornieltait d'aller le voir, et alors, (|ui sait? Peul-être me liiciail-il déiinitivement de la misôre. Je courus in'enfermer dans ma chambre, et décachetai la leltie d'une main fiévreuse. Voici (-(Miuellc disait: « Ma nit-ce, je vous envoie cent llorins. Ne m'écrivez plus, car je jetterai au feu vos sottes lamentations sans les lire. Si vous osez venir à Visseghem, je vous déshérite. » Il n'y avait pas un mot île plus. Je pleurai de dépit et de chagrin; mais Je fus bientôt consolée par la certitude de ne pas m'être bercée de vains rêves. Je serais tout de même riche un jour! Je n'exi},'eais pas davantage du sorl... Je végétai ainsi pendant quelques mois. Alors arriva à Looclirisly une femme qui avait été pendant trois ans au service de l'oncle Jean, et qui l'avait (juilté par impatience et par colère. Je me fis son amie et la lis jaser sans perdre un mot de ce (|u'elle me racontait de Visseghem et de l'oncle Jean. En moins dune semaine je connaissais noire oncle, son caractère et ses faiblesses comme si j'avais vécu chez lui depuis mon enfance. Ce qui m'inquiélail, c'était de savoir ((iio mon oncle jetait son argent par les fenêtres de telle façon rjue s'il vivait encore longtemps, il ne lui en resterait pas grand'chose. Il donnait des sommes considérables à l'église, au bureau de bienfaisance, il avait fait parer une route à ses frais, et distribuer des bannières et \ des prix à des sociétés d'archers et de joueurs de boule. (I manifestait l'intention de faire un testament pour appeler amis et ennemis à sa succession. Il y avait auprès de mon oncle un certain domesti(|ue <|ui paraissait avoir aussi beaucou|) de chances d'obtenir une bonne jiarl de l'héritage. Je serais donc dépouillée par des étrangers, et mon légitime espoir s'évanouirait en un vain rêve. Non, non, cela ne pouvait pas être. J'avais du courage et l'esprit inventif. L'im|iiiéiude qui nu; tourmentait depuis une semaine l'aiguisa encore. Sitôt mon projet formé, je l'exécutai sans hésiti-r, sans faibles>e m.iis non sans feinte, avec une volonté inébranlable. J'avais un but : devenir riche, et je ne le manquerais pas... Quelques jours plus tard je me présentais ici, dans cette maison. Le domestique se laissa persuader et me conduisit auprès de mon oncle. Je savais comment je serais reçue, mais je .savais aussi comment il fallait s'y prendre pour le dompter. Dès ce moment je fus maîtresse «le lui... .\h! si (pielqu'un mérite d être récompensé du dévouement le |i|ii> absolu, c'e^t bien moi! Pour plaire à l'oncle Jean j'ai renié mon caractère et tout mon être; j ai feint d'être méchante et grossière, j'ai appris des mots injurieux, je me sui*; faite son esclave, et voilà quatre ans
que je passe dans une situation dont un chien perdu ne voudrait pas; mais tout cela n'est rien pourvu (jne je devienne riche... et je le deviendrai conte qne conte.
Marguerite se leva.
— Tant parler altère, dit-elle. Attendez, Félix, je cours à la cave chercher un broc de bière. Nous allons parler de vous. Vous le voyez, je ne tourne pas autour do la question et me montre à vous telle que je suis. C'est parce que vous êtes un bon garçon, et que j'ai de l'amitié pour vous. Je suis incapable de vous tromper, d'ailleurs, nous avons le même intérêt, et mes elforts sont peut-être plus à votre avantage qu'au mien.
Elle- sortit. Je ne savais que penser de ses confidences. Son furieux désir d'être riche me semblait une passion quelque peu blAmable, mais combien j'aimerais et j'enviais sa force de caractère! Quel mal faisait-elle? S'il était vrai que, sans elle, l'oncle Jean eut disposé de sa fortune aux dépens de ses parents, la lutte qu'elle avait engagée n'était «|u'une légitime défense, et tous ses cohéritiers devaient lui en savoir gré, car c'était leur cause ([u'elle défendait en môme tenq)s que la sienne.
Lorsqu'elle revint avec la bière je lui dis :
— Ma cousine, j'admire votre courage. Sans vous, je le reconnais, je n'aurais pas pu passer six mois dans cette maison. Je me fusse enfui, on mon oncle m'eut chassé, et dans les deux cas j'aurais perdu mon héritage. Je vous dois beaucoup, et vous serai éternellement reconnaissant.
Elle se rasait et reprit ses explications.
— C'est ce que nous allons voir. Écoutez encore. Vous croyez, Félix, que l'oncle Jean me porte une véritable affection? Il me haïrait, que je ne m'en étonnerais pas; cependant je ne crois pas que cela aille si loin. Mais une chose dont je suis sûre, c'est qu'il n'aime qu'une personne au monde, a|irès lui, et cette personne, c'est vous.
— Uéellcmcnt, cousine? Cela me réjouit fort. Mais n'êtes-vous pas trop modeste et injuste envers vous-même?
— Ne m'interrompez pas. N'est-il pas naturel (]ue l'oncle Jean n'aime que vous, le fils de son frère unifjue? Tous ses autres collatéraux sont, comme moi, des descendants de frères ou sœurs de feu .sa femme. Ils ne sont pas réellemeut de son sang. li'rnn-le Jean m'a souvent parlé de vous comme d'un jeune homme simple (|u'il ne voulait pas mamier auprès de lui. parce qu'il n'espérait pas (|ue vous supporteriez ses grossièretés. A la lin de la troisième année il me vint à l'esprit de le forcer à von> appeler à Vlsseghem.
— El je vous en remercie de tout mon cœur, cousine.
— Non, ne me remerciez pas, Félix. Ce que
j'en faisais, ce n'était point par amitié pour vous, car je ne vous connaissais pas, et comme nous sommes cohéritiers, je devais vous considérer comme un ennemi plutôt que comme un ami. Mais j'avais spéculé sur votre caractère, et jusqu'à présentée ne me suis, je dois le reconnaître, trompée en rien dansles jugements favorables que j'avais portés sur vous. Voici maintenant mes mobiles : D'après l'intention qu'avait plus d'une fois exprimée notre oncle, vous devriez hériter de la moitié de ses biens, et quant à l'autre moitié il voulait la partager entre ses quatorze collatéraux d'une part, et des légataires étrangers d'autre part. Or, à ce compte que devait-il me revenir? J'en ai fait 1res exactement le calcul. La fortune de notre oncle peut s'élever au plus haut à quarante-quatre mille couronnes impériales, soit environ deux cent quarante-cinq mille francs. La moitié étant pour vous, reste cent vingt-deux mille francs. Déduisez encore la moitié pour les legs, reste soixante et un mille, qui doivent être partagés entre quatorze héritiers. Il me reviendrait donc la somme ridicule de sept cents couronnes, ni plus ni moins que les cousins qui n'ont jamais vu l'oncle Jean. Ne trouveriez-vouspascelascandaleusement injuste, Félix, que moi qui depuis plus de quatre ans vis dans cette prison, qui me laisse invectiver et maltraiter du matin au soir, qui m'épuise à embellir les vieux jours de mon oncle, et qui ai résolu de rester son esclave impassible, dût-il devenir centenaire, je ne reçusse pour ma récompense rien de plus que des inconnus qui n'ont jamais rien fait pour être utiles ou agréables à l'oncle Jean?
— Certes, cousine, ce serait une scandaleuse injustice, affirmai-je. Mais votre crainte n'est pas fondée. Malgré sa grande rudesse notre oncle est un noble cœur, incapable de ne vous laisser qu'une aumône pour prix du dévouement avec lequel vous le servez.
— Eh bien, vous vous trompez. Maintes fois j'ai tâché de lui faire entendre raison là-dessus. C'est la seule chose à laquelle il refuse obstinément de prêter l'oreille. Il m'est difficile de parler pour moi-même : je sens bien que j'y manque d'autorité. Quand l'oncle Jean m'accuse d'avidité et d'égoisme, je ne sais presque que répondre. Quelqu'un d'autre doit plaider pour moi. Et qui le pourrait avec plus de chances de réussite que le fils de son frère, que la seule personne qu'il aime au monde? C'est pour cela que j'ai contraint l'oncle Jean à vous mander à Visseghem, Félix. Que n'ai-je pas fait pour mériter votre bienveillance et votre amitié? Je vous ai consolé, encouragé, protégé : j'ai porté votre chaîne avec la mienne, et je me suis privée de toute liberté pour vous en procurer un peu. J'ai tâché de deviner vos moindres
désirs et les vœux les plus secrets de votre cœur pour aider à leur accomplissement. J'ai vu que vous seriez devenu malade de tristesse et d'ennui. Je vous ai fait lier connaissance avec la famille Bokstal, et j'ai protégé vos relations avec elle au prix de mon propre repos. Vous le dirai-je, Félix? dès ce moment j'entrevis dans Hélène une consotion et une force pour vous. Si cette inclination a eu des fruits amers pour elle et pour vous, la faute en est à votre timidité. Mais je suis toujours convaincue qu'il n'y a pour Hélène et pour vous d'autre espoir de salut et de bonheur qu'un prompt mariage. Ce mariage, je vais le rendre possible. C'est un effort qui peut me faire perdre entièrement les sympathies de l'oncle Jean, mais j'invoque à mon tour votre protection et veux la mériter par cette preuve de dévouement. Le moment est venu pour moi de demander la récompense de tout ce que j'ai fait pour vous. J'espère que vous ne me la refuserez pas.
— Tout ce que vous pouvez désirer, ma cousine, m'écriai-je. Mettez-moi à l'épreuve. Je serai trop heureux de vous prouver ma profonde reconnaissance.
— Voici donc le service que j'attends de vous. Je veux être riche après la mort de l'oncle Jean, et je le serai. Pour me faire atteindre ce but de tous mes efforts, il n'y a qu'un seul moyen : Vous aurez la moitié de l'héritage ; les autres collatéraux auront un quart... Il me faut le quatrième quart! Cela ferait onze mille couronnes ; mais je me contenterais de dix mille. Il resterait à l'oncle Jean environ deux mille couronnes à léguer à l'église et aux pauvres, s'il en a réellement l'intention. Jusqu'à présent je n'ai réussi qu'à ébranler plus ou moins la volonté de l'oncle Jean. A vous, Félix, de le retourner en ma faveur. Le ferez-vous?
— J'essaierai, Marguerite, répondis-je.
— Essayer? répéta-t-elle avec un sourire amer. Hésitez-vous déjà? Vous devez convaincre notre oncle avec une volonté ferme et une persistance inflexible qu'il serait injuste, cruel et ingrat s'il me donnait moins de dix mille couronnes. Vous devez lui faire écrire sur son testament dans ce sens, ou du moins lui arracher la promesse qu'il le fera ainsi. Notre oncle ne mamiue jamais à une promesse faite. Le reste me regarde. Allons, Félix, donnez-moi l'assurance que vous tenterez sincèrement et résolument de me faire obtenir celle récompense.
Je répondis que j'attendrais la première occasion, favorable. Dans le fait, la seule idée de parler de son testament à mon oncle me faisait frémir.
— Attendre? ricana-t-elle. Non, non, cousin, pas de délai. Avant que je force l'oncle Jean à consentir à votre mariage, il faut au moins qu'il se
L'ONCLE JEAN
soit lié par une promesse lormelle envers vous et envers moi. Sans cela il serait bien capable de me (]('slu''riler tout à fait. Li 'n»''cessit('' exige que je reste inflexible sur ce point. Je ne veux pas vous faire violence, Félix; vous pouvez vous dérider librement; mais si vous hésitez ou si vous refuse/, [)lus de mariage. Hélène et ses parents qiiitleroiil Vissegheui, et iront lutter ailleurs contre la misère, comme des |»orscrils... Kl vous, cousin, vous serez et vous demeurerez malheureux, avec la conscience de n'avoir eu ni le courage ni la volonté nécessaires pour les sauver.
Krfrayé par cette menace, je promis à Marguerite de faire tous mes efforts pour réaliser son désir.
Elle me fit comprendre que je devais surtout m'ariner contre les feintes colères de l'oncle Jean, et ne pas reculer devant ses criailleries et ses brutalités. Je devais épier le moment propice, et alors entamer la lutte avec l'inébranlable résolution de ne pas la cesser avant d'avoir atteint mon but. Et le lendemain ou le surlendemain au plus tard elle lutterait à son tour pour le faire consentir à mon mariage. Il ne dépendait donc que de moi de hâter le mometit où je pourrais annoncer l'heureuse nouvelle à Hélène et à ses parents.
— Je pense, Félix, dit-elle en se levant, ([ue vous m'avez tout à fait comprise. Il est très lard, n(»us devons aller nous coucher. Si vous tenez courageusement votre promesse, avant la (in de la semaine nous pourrons nous dire heureux tous les deux... .\ demain, cousin.
Elle prit la lampe et s'éloigna par une porte latérale, car elle couchait au rez-de chaussée. Tout étourdi d'une fermeté de conduite et de langage si nouvelle pour moi, je montai tout doucement et ouvris ma chanibro sans faire de bruit.
.Assis sur une chaise près de mon lit, je pesai les paroles de Marguerite et la prome>se (|ue je lui avais faite. Si dure (jue me parut la nécessité de parler à mon oncle de choses <|ui devaient lui montrer <|ue sa mort entrait dans nos cab uls, je ne pouvais m'y soustraire. Le bonheur dllébne et le mien en dépendaient. El plus jv réMéchissais^ plus mon angoisse augmentait, et ma conscience commençait à me reprocher que j'allais peut-être coinnieltriî une giande injustice, une action couji.ible. En etiet, (|Ue Marguerite méritât d'être récompensée pour son dévouement, cela n'était pas conleslablt< ; mais si je décidais num oncle à lui laisser dix mille couronnes, ne faisais-je pas tort d'autant aux autres cohéritiers'.' N'aidais-je pas à dépnuiller secrètement des absents? Cette réflexion me lit trembler, el je formai même le projet d'annoncer neltemenl à ma cousine (pie je refusais de tenir ma promesse. .Mais ensuite l'iniago d'Ilé- i
lène, malheureuse el rej)oussée, se dressa devant moi et me fit hésiter de nouveau. Enfin j'eus une inspiration (|ui me parut tout concilier. Mon oncle voulait me laisser plus de vingt miUc couronnes. Je n'avais pas besoin dune si forte somnie pour être heureux. Si c'était nécessaire, je le supplierais de m'en reprendre la moitié pour la donner à Marguerite, el réaliser le v(eu de toute sa vie : être riche !
Après avoir formé ce plan je m'endormis Irauquillement.
Dès le matin du lendemain, .Marguerite me poussa à remplir ma promesse. Peine superflue, car mon parti était |)ris de tenter résolument l'essai, et de ne reculer devant rien pour atteindre mon but.
Je saisis un moment où mon oncle paraissait de bonne humeur pour me poster devant lui, et lui dire très sérieusement.
— Mon oncle, j'ai à vous demander une chose à bupiellc j'ai le. plus grand intérêt. Je vous en prie, écoulez-moi sans colère.
— Ah ! ah ! que signifie cette nniie de cro(|uemort? Est-il arrivé un malheur? Taisez-vous, je ne veux pas entendre voire billet de faire part.
— J'attendrai, mon oncle, jus(|u"à ce (|ue vous me permettiez de parler. .Mais celte fois je ne me tairai pas.
— Et si je vous ordonnais dé tenir la bouche close?
— Je n'obéirais pas, mon oncle.
Mon sang-froid parut surprendre péniblement l'onde Jean. Il me regarda en face et me dit en ricanant.
— Vous n'obéiriez pas? Mille tonnerres, c'est trop fort? Vous lisez trop les journaux, garçon. Le jargtm des Parisiens allolés vous trouble la tête... .\h! vous voulez vous révolter aussi contre votre roi? Prenez garde, vous regretteriez cette folie. Si les dénis du vieux lion sont usées, il sait mordre encore... .Mlez vous asse(ùr là-bas dans le coin, près de la petite table, et laissez-moi la paix.
Je ne bougeai pas.
— .\vez-vous juré de me faire avoir une attaque? Es! -ce que je vis trop longtemps à votre gré? Arrière, ingrat, et faites ce que je vous ordonne... Vous me bravez ?
— .Mon oncle, soyez bon pour moi. Je suis vraiment désolé de vous déplaire, mais j'ai à faire appel à votre justice, à volre droiture, pour une persunne qui vous rend les plus grands services avec un dévouement aussi rare que désintéressé.
L'eNCLE JEAN.
— Vous voulez parler de votre cousine Marguerite?
— Oui, mon oncle.
— Désintéressé, elle? Ah! vous me faites rire malgré ma colère. Cette adreuse vipère, désintéressée? Elle ne rêve que salaire et héritage. Innocent que vous êtes, on vous fait accroire ce qu'on veut. Ainsi : vous croyez que Marguerite me sert par pur dévouement? Croyez-vous aussi que l'abatteuse donne à manger au cochon par pur amour pour la bête.
Je compris que j'avais dit une sottise, et mal engagé l'afTaire, mais la froide cruauté des derniers mots de mon oncle me donna la force de triompher de mon hésitation.
— Si vous vouliez avoir un peu de patience et m'entendre, mon oncle, je vous démontrerais que vous risquez d'être cruel envers ma cousine. Peutêtre me trompai-je, car je ne doute nullement de votre générosité. Quoi qu'il en soit, Marguerite m'a rendu également beaucouo de services, et la reconnaissance me fait un devoir de la défendre contre une injustice possible. Ce devoir, je le remplirai auprès de vous, mon oncle, maintenant, tout à l'heure ou demain. Vous pouvez me faire taireautantde fois que vous voudrez, je parlerai toujours une fois.
Mon ton résolu étonna mon oncle.
— Je veux être pendu si je comprends quelle mouche vous pique, grommela-l-il? Heureusement pour vous, je suis curieux de savoir ce que vous pouvez avoir à dire en faveur de cette hypocrite.
— Vous m'écouterez avec patience, mon oncle? Il laissa relomber sa tête contre le dossier de
son fauteuil, et répondit d'un ton railleur :
— Nous allons bien voir. Commencez, et tâchez de ne pas m'endormir p?r vos sorneltes.
Je dépeignis avec une expression profondément sentie, et à la fois avec une éloquence enthousiaste, l'abnégation de ma cousine, son dévouement pour l'oncle Jean, son affection, sa patience, son désir de rendre la vie agréable à son oncle. Je préparai ainsi mon oncle à l'idée qu'un pareil dévouement méritait une récompense spéciale, et qu'il ferait bien de léguer une bonne part de son bien à Marguerite.
11 m'avait interrompu à différentes reprises pour faire une sortie contre ma cousine, se moquer de son désintéressement, mais il ne m'avait pas interrompu dans mon panégyrique. Cependant le mot testament parut l'avoir frappé désagréablement. Il se dressa dans son fauteuil et s'écria :
— Testament? Testament? Croyez-vous donc, mille tonnerres, que je sois à la mort? Je vous vois là tous deux, vous et votre belle cousine, attendant la mort du vieux baudet, et calculant ce
que vaut sa peau, et quel morceau vous pourrez en emporter. Mais je me tiendrai bien, sacrebleu! et je vivrai jusqu'à quatre-vingt-dix ans, ne fût-ce que pour me venger d'elle et de vous.
Je sentais que le courage allait me manquer, je refoulai violemment les larm'^s qui me montaient aux yeux.
— Ah ! cher oncle, vous me faites saigner le cœur ! soupirai-je. Pourquoi me dire cela? Je vous assure de nouveau que, si c'était possible, je donnerais vingt ans de ma vie pour prolonger la vôtre. Si vous ne croyez pas à la sincérité de mon afTection dites-le moi franchement. Je m'en irai loin d'ici, je renoncerai à votre héritage, et déplorerai éternellement l'injustice d'un homme que j'ai appris â aimer et à bénir dès mon berceau.
Et je fis réellement un pas en arrière, comme si j'abandonnais la partie.
Mes paroles avaient ému ou effrayé l'oncle Jean.
— Restez, dit-il. Approchez une chaise, et mettez-vous là devant moi. Vous êtes un élourneau; mais je veux vous parler une bonne fois. Félix, mon garçon, je n'ai rien contre vous; je sais, je crois du moins que vous me portez une affection sincère. Il ne manquerait plus que ça, que le fils de mon frère souhaitât impatiemment ma mort!... Mais, dites -moi donc, la maligne bigote ne vous a-t-elle pas pressé ou même forcé de parler en sa faveur.
— Oui, mon oncle, Marguerite m'en a prié; mais, qu'est-ce que cela fait à l'affaire, si ce que je vous dis est la vérité? Dans votre droiture vous devez reconnaître que ma cousine mérite bien plus une récompense que des gens qui vous sont étrangers et qui n'ont fait peut-être que vous desservii-.
— En cela vous n'avez pas tout à fait tort, Félix, dit-il avec une douceur inaccoutumée, et depuis longtemps mon intention est de ne pas oublier cette circonstance dans mon testament. Je ferai quelque chose pour Marguerite; mais elle ne sera pas contente. Savez-vous ce qu'elle désire?
— Je le sais, mon oncle, et je vous en supplie, réalisez généreusement son désir.
— Mais c'est impossible, s'écria-t-il. J'ai promis à ma femme, sur son lit de mort, que je laisserais au moins un quart de ma fortune à ses parents. Irais-je donc les déshériter au profit de Marguerite?
— Non, mon oncle, il n'est pas nécessaire de déshériter personne, ni de changer vos intentions. Vous m'avez dit plus d'une fois que vous avez l'intention de me laisser la moitié de votre fortune. Je n'en désire pas tant. Je suis jeune, et puis augmenter mes ressources en enseignant. Donnez à Marguerite la moitié de la part que votre bonté m'avait destinée... Cher oncle, ne repoussez pas ma prière.
L'ONCLE JEAN
L'oncle Jean me regarda avec stupeur.
— Ktes-vous l'ou mi eiisorcelt'*? me clomanda-til en secouant la li'te. Quoi! vous renonceriez à la moitié lie voire fortune en faveur do Marguerite? Savfz-vous bien à quel chiffre s'clevera voire part?
— Je ne sais pas avec cerlilude, mon oncle, 4nais j'estime que ma cousine recevrait au moins dix mille couronnes.
— Parlez-vous sérieusement? Avez-vous mûrement réfléchi?
— Très sérieusement, mon oncle, el je suis fermement décidé à vous prier jusqu'à ce que vous accédiez à ma prière.
Il coucha la tête el parut rélléchir profondément. Au hout d'un instant il reprit :
— Dix mille couronnes! C'est une somme considérahle, et cependant je pensais que Marguerite désirait beaucoup plus. Croyez-vous, Félix, qu'elle s'en contenterait?
— J'en suis convaincu, mon oncle; elle vous bénirait.
— Ah! cela m'inquiète peu ; mais elle m'a, en effet, rendu de bons services, el mon intention était de ne pas la laisser sans récompense après ma mort. Dix mille couronnes! Comment pourrai-je disposer de pareille somme sans nuire à d'autres personnes, là est le nn-ud.
— Mais mon oncle, si vous vouliea les prendre sur ma [tari...?
— Ta, ta, ta, laissez laces sottises. J'irais déshériter le fils de mon frère i)our enrichir à ses dépens une parente éloignée? non, non, Félix. Je trouverai bien (|uelqu'autre moyen. Et si je devais rogner votre i)art, ce serait de bien peu.
— De sorte que je puis espérer que ma cousine aura ses dix mille couronnes!
— Oui, |)onr vous satisfaire, elle les aura.
— Positivement, mon oncle?
— Ouand ai-je n)anqué à mes promesses?
Je lui |)ris la main in m'écrianl:
— Ah! mon cher oncle, vous feignez parfois d'être insensible, mais (|ue votre co-ur est noble el bon ! Merci! Croyez bien que ma cousine et moi nous prierons Dieu [tour (piil probmge vos jours au delà du ternie ordinaire. Nous tâcherons de deviner...
Il relira sa niiiin et iii"intt'rrom|tit en grommelant :
— Assez! celle ri<licule comédie a trop lungtemps duré. J»- ne veux pas qu'on m'ennuie. Lisezmoi le journal. Je v«'iix savoir si les l'arisims conlintjent à s'enlre-dévorer... Plus un mot de Marguerite, de testament ni tlhéritige, ou je relire ma promesse.
J'obéis, de crainb- qu'il ne reprit sa parole, et
me mis à lire rapidement pour ne pas lui laisser le temps de rélléchir. lleureusenu nt le journal contenait une nouvelle qui me fournit le moyen de fixer toute l'attention de mon oncle sur la politique.
L'Assemblée nationale de France avait publié un décret contre les émigrés, prononçant la peine de mort et la confiscation de leurs biens, cunlre lojis ceux qui ne seraient pas rentrés en France avant le I " janvier 179:2.
Je savais que mon oncle était généralement très hostile aux nobles. Quoique je sentisse au coutaire une profonde pitié pour les Français émigrés, j'avais l'habitude de me taire lorsque mon oncle blâmait leur conduite, el approuvait leur persécution par les Jacobins. .Mais cette fois je combattis son opinion, j'invoquai les services éminenls rendus à la France par les membres des familles nobles, et je rajipelai (ju'ils avaient, pendant des siècles, versé leur sang sur les chamj)s de bataille pour la grandeur el la gloire de leur pairie. El combien leur sort était horrible! Restaient-ils émigrés, ils étaient condamnés à mort; reniraient-ils en France, ils se livraient à la rage d'un peuple égaré qui avait soif de leur sang.
L'oncle Jean les accusait d'orgueil, d'égoisme et d'oppression, el affirmait que leur libertinage et leur tyrannie étaient les seules causes de l'effroyable révolution (|ui avait changé la France en un volcan, et menavail d'engloutir le trône et le pauvre roi Louis .\VI.
Je soutins mon opinion avec une certaine énergie, et je réussis, non sans essuyer quelques épithètes malsonnantes, à occuper mon oncle jus(|u'à l'heure où .Marguerite monta pour mettre le couvert.
Elle m'interrogea du regard, mais je n'osai pas lui faire signe, car il me semblait (jue mon oncle épiait mes mouvements, et il pouvait être dangereux de lui fournir l'occasion de revenir sur une chose décidée.
Le dîner fut plus calme que d'habitude. Car, sauf quebjues sarcasmes à l'adresse de Marguerite, mon oncle se montra gai, et je pensais qu'il élait content de m'avoir fait cette bonne promesse.
Dès (ju'il se fut assoupi dans son fauteuil, je descendis l'escalier quatre à quatre.
— Eh bien, cousin, demanda Marguerite, avezvous tente la chose?
— Oui, ma cousine, répondis-je. L'oncle Jean a consenti : \ous aurez dix mille couronnes.
— Mien sur! je ne peux pas le croire! Ilacontez-moi ce qu'il vous a dit. Pourvu que vous ne vous soyez pas laissé berner |)ar (juebjues paroles ambiguës.
— .Non, ma cousine : il me l'a promis formelle-
L'ONCLE JEAN
Tout à C3up je vis une femme s'élancer. (Page 75.
ment. Je lui répétai toute ma conversation avec l'oncle Jean, qui, m'avait-il affirmé, n'avait jamais failli à sa parole.
— Non, non, jamais! s'écria Marguerite. Ah! je serai riche ! Et vous, Félix, vous me resterez reconnaissant, n'est-ce pas, quand j'aurai rendu possible votre mariage avec Hélène ? mais votre reconnaissance ne sera jamais égale à la mienne. Vous m'avez aidée à atteindre le but de ma vie; il n'est pas de sacrifice que je ne sois prête à faire pour vous.
Nous étions enchantés tous les deux. Elle, de la certitude d'obtenir ses dix mille couronnes, moi de l'espoir qui me souriait, car Marguerite m'assurait qu'elle était absolument certaine d'obtenir le consentement démon oncle et de triompher de sa résistance. Notre oncle ne souffrait pas beaucoup de sa goutte pour le moment. Elle ne voulait pas lui parler de la chose aujourd'hui, mais elle le
ferait dès demain matin s'il était encore de bonne humeur.
Nous entourâmes notre oncle de prévenances jusqu'au soir; son humeur resta la même, et quand Marguerite lui eut souiiaité le bonsoir, elle murmura à mon oreille, en se retirant chez elle :
— Demain, Félix, demain vous serez heureux.
J'écoutais sans rien dire les sorties de l'oncle Jean contre les émigrés, contre le roi et contre les Jacobins, car selon lui personne n'avait raison, et Paris révolté n'était qu'une maison de fous furieux.
Marguerite monta. Elle me demanda du regard si le moment était favorable, et quand je lui eus fait signe que oui, elle dit à voix haute :
L'ONCLE JKAN.
— Mon oncle, permettez-vous que Félix descende à la cave pour une ilcnii-InMire? Il l'anl (ju'il aide le donit'Sli(iue à ranger le vin qu'on vient de niellre en bouteilles. San.s cela on ne s'y retrouvera pas.
— Brouiller mon vin? jirogna l'ontle Jean! pardieu! je voudrais voir ça! allez, Félix, et veillez à ce que Corneille ne Casse pas de mauvaise besoj,'ne.
Je compris que ce n'était qu'une invention de Marguerite pour rester seule avec mon oncle. Elle allait donc engager la lutte pour moi!
Je descendis. La cave était fermép, et le domestique sorti.
Assis dans la salle basse, je tendis l'oreille. D'abord je n'entendis tien. Marguerite et mon oncle parlaient donc sans passion ni colère de mon mariage? Cette pensée rassurante me remplit d'espoir; peut-être l'oncle Jean avail-il consenti tout de suite... Mais cette illusion ne fut pas longue. Tout à coup mon oncle éclata. Ses paroles, que je ne distinguais pas, roulaient comme un tonnerre sourd au premier étage, et à travers ses grondements s'élevait de temps en temps la voix aigne de Marguerite.
Une lutte acharnée se livrait au-dessus de ma tète. Je tremblais, car c'était le salut et le I onlieur d'Hélène (jui étaient en jeu. Ou'allait-il sorlir de là?
le bruit dura plus d'une demi-lieure, et ne fit que croître en intensité. A la fin j'entendis mon oncle frapper si violemment sur la table que toute la maison en fut ébranlée.
Quoi(|ue mon ccnur battit à se rompre, je n'avais pas perdu tout espoir. Je savais par expérience qu'on ne pouvait obtenir rien d'important de mon oncle avant qu'il eût épanché complètement son mécontentement réel ou feint. Si furieux qu'il parût, l'issue pouvait être favorable, et je le croyais d'aulanl plus ipie depuis un moment le bruit de la lutte s'affaiblissait sensiblement... sans doute mon oncli' avait consenti! Celte espérance me (it sauter debout.
Je vis .Marguerite de.scendre précipitamment l'escalier. File était pâle, et des larmes roulaient sur .ses joues. Elle se laissa tomber sur une chaise avec les signes du plus profond découragement. Je la regardai en trend)lant et lui detnandai avec angoisse :
— Eh bien, ma cousine, quest-il arrivé?
— Ah! Félix, dit-elle, croyez bien que j'ai fait tout ce que j'ai |»n, mais il n'y a plus d'espoir ! l'idée que vous pourriez le quitter pour une femme ne le rend pasjseulement furieux mais l'afflige profondément. Je ne l'ai jamais vu ainsi. Il a pleuré, lui qui parait avoir un coMir de pierre! Je
me suis enfuie, craignant (pie, si j'insistais, il n'eut un coup de sang. Kenoncezà vos v(eux, Félix; ne pensez plus à ce mariage, du moins pour quelque temps. Car si nous insistions maintenant, nous b;\terions peut-être la mort de l'oncle Jean, et cela ne se peut pas, je ne le veux pas, ni vous
non plus Écoutez, il sonne, et vous appelle.
Ne le faites pas attendre, ayez pitié du pauvre vieillard. Plus lard, insensiblement, je tâcherai de le disposer mieux.
Sans répondre un mot, jo montai l'escalier. Mes jambes se dérobaient sons moi, et je me sentais trenddei'. Lors(|ue je fus entré je (is (pielques pas en avant et m'arrêtai devant mon oncle la tête basse comme un coupable qui attend son arrêt.
— Approchez, monsieur, dit-il d'un ton amer mais cahne, quoique ses yeux fussent pleins d'éclairs. Ainsi, voilà ma récompense! Je vous ai aimé, protégé, élevé depuis votre enfance, et je vous chérissais tant que, pour vous épargner un chagrin, je vous ai tenu éloigné de moi, quand j'aspirais après votre présence! je me considérais comme votre père, et je n'avais à cœur que de vous rendre heureux
— Mon oncle, mon cher oncle, pardon? m'écriai-Je suppliant.
— Taisez-vous! je ne vous crois plus. Qui pourrait-on croire encore, quand vous, le (ils de mon frère, vous avez recours à de pareilles faussetés l)our me tromper? Vous me faites des protestations d'amiiié, de dévouement, de fidélité, et en même temps vous complotez contre moi avec Marguerite. Vous voulez m'abandonner pour une femme! ah! je sais bien ce que vous allez me dire pour pallier votre ingratitude. Hélène Hokstal est une bonne fille, n'est-ce pas? Vous serez deux à m'aimer, à me soigner? sottises que tout cela : vous ne savez pas ce que c'est (|ue le mariage. Personne ne peut servir deux maîtres, et le |ianvre vieillard (|uinleux serait bientôt oublié pour la jeune épouse. En tous cas, je ne veux pas de femme entre nous. Vous pouvez vous marier, je n'ai pas le drnit de vous en empêcher.
J'essavai de parler, mais il in'interromjiil immédiatement.
— Au contraire, je vous donnerai un millier de couronnes ccmime dernier gage de mon alTeclion, poursnivit-il, mais à partir d'aujourd'hui il n'y aura plus rien de comnnin entre nous. N'hésitez pas, Félix, puis(jne votre cœur a fait son choix. Abandonnez-moi sans remords aux mains de gens avides : je ne vivrai plus longtemps d'ailleurs, je le sens bien. Ce coup de poignard était inutile. J'ai beaucoup péché : je moiirrai sans qu'une main amie, sans que le fils de mon frère soit Ih jiour
• me fermer les veux. Ce sera ma punition !
L'ONCLE JEAN
Des larmes jaillirent de ses yeux.
Je ne pouvais pins comprimer mon angoisse et mon émotion. Je tombai à genoux devant lui, en m'écriant :
— Mon oncle, mon cher oncle, écoutez-moi. Je ne me marierai pas : je ne veux pas me marier. Plutôt que d'abréger vos jours, je veux être malheureux...
Ces paroles imprudentes l'impressionnèrent péniblement. Il me repoussa, et me dit qu'il ne voulait plus m'entendre et que je devais m'éloigner pour ne pas le frapper d'un coup de sang.
Je fis quelques pas pour lui obéir, mais avant de sortir je m'allaissai sur un fauteuil, et cachant ma figure dans mes mains, je me mis à sangloter tout haut.
Il se passa quelque temps sans que l'oncle Jean rompît le silence. Puis il reprit d'un ton plus doux :
— Félix, mon garçon, parlons raison. A tout péché miséricorde. Venez ici, près de la table, et asseyez-vous. Vous n'êtes plus un enfant, et moi je ne le suis pas encore redevenu. Pourquoi la vérité nouse(îrayerait-elle? après l'avoir reconnue, ne restons-nous pas libres de faire ce que nous voulons. Soyez franc. Aimez-vous beaucoup Hélène Bokstal?
— Je n'ose pas mentir, mon oncle, répondis-je en hésitant.
— Et vous souhaitez ardemment de l'épouser?
— Je le souhaitais très ardemment, mon oncle, non seulement par amour, mais plus encore par compassion pour elle et pour ses parents; et laissez-moi vous dire mes raisons, je vous prie.
Je recommençai à lui raconter tout ce qui s'était passé; mais il m'interrompit aux premiers mots.
— Je sais tout cela, me dit-il. Marguerite, votre avocat retors, m'a dit là-dessus plus que vous ne pourriez m'en dire vous-même. Je connais cette histoire dans tous ses détails. Ce que je veux savoir de vous catégoriquement, c'est si vous désirez encore vous marier, maintenant (juo vous savez que ce mariage abrégerait peut-être ma vie, et l'empoisonnerait à coup sûr.
— Mon cher oncle, répondis-je, si j'avais pu supposer que ma demande vous affligeât si fort, jamais je n'aurais osé ni voulu penser à cette union. Croyez-moi, je suis prêt à tout sacrifier à votre repos, au bonheur de vos vieux jours. Oui, j'aime Hélène Bokstal, et le sort affreux qui la menace m'inspire la plus profonde pitié; mais oublier ce que je dois au frère de mon père, à mon bienfaiteur, jamais.
— Ainsi, vous renoncez à ce mariage?
— Oui, mon oncle.
— Sans chagrin ?
— Non, pas sans chagrin.
— Et vous souffrez dans votre cœur cet amour qui me porte ombrage?
— Ah ! mon oncle, dis-je en pleurant, pourrjuoi me forcer à vous tromper ? Est-on maître de soi au point de pouvoir arracher de son cœur un sentiment qui y a grandi?
— Que voulez-vous dire? demanda mon oncle avec méfiance.
— Je resterai près de vous libre et sans lien, tant que cela pourra contribuer à votre bonheur. Mais vous promettre d'oublier Hélène? Cela ne serait pas sincère.
— Soit. Mais consentez-vous à ne plus voir Hélène Bokstal, à ne plus lui parler? Vous hésitez?... Ce que vous ferez après ma mort, je ne m'en mêle point et ne m'en soucie pas davantage; mais jusqu'à ce que je m'en aille ad patres, je ne veux pas de femme entre nous. Vous devez le savoir : je ne vous force pas. Choisissez en pleine liberté. Elle ou moi! c'est mon dernier mot.
Je me fis violence, et répondis d'une voix étranglée :
— Mon oncle, mon choix ne peut être douteux. Je remplirai mon devoir envers vous. Mais ce sacrifice me coûte beaucoup... Ah! mon cœur se déchire! Ne plus voir Hélène; ne plus lui parler! La fuir? L'abandonner sans secours! C'est cruel, mon oncle, et cependant je le ferai par amour pour vous. Je n'implore qu'une grâce de votre bonté : Permettez-moi de lui écrire une dernière fois pour lui faire part de ma résolution et pour justifier mon incom;iréhensible conduite.
— C'est bien, faites-le, Félix; mais pas de faiblesse, pas de détours, entendez-vous. Puisque vous êtes si franc avec moi, est-il vrai que Marguerite vous a poussé à ce mariage, et que, sans cela, vous n'y auriez point pensé? Vous secouez la tête? Elle me l'a avoué elle-même.
— Par générosité, mon oncle, pour m'excuser auprès de vous.
— Et vous vous êtes laissé prendre à ce piège ? Aveugle qui ne voyait pas qu'elle ne voulait que s'assurer son aide ! service pour service, naturellement Ah! c'est un grand bonheur pour vous et pour elle que vous renonciez volontairement à ce mariage ; car s'il avait dû s'accomplir, je me serais vengé sur tous les deux.
J'avais baissé la tête et ne disais plus rien.
— A quoi pensez-vous? Regrettez-vous déjà votre promesse?
— Ce (|ue je fais est inhumain ! répondis-je. Je suis libre de disposer de mon bonheur; mais ma résolution condamne maître Bokstal et sa famille à la misère. Je suis la cause de leurs
L'ON CLE JEAN
soullrances, et je n'aurais pas de remords en les abandonnant sans secours à leur sort? j'y pense avec lioneur, mon oncle.
— N'est-ce (jue cela, Kclix ? j'y ai pensé |)lus (|ue vous. Pour la dernière fois, répondez-moi : Vous ferez tout pour ne plus voir Hélène? Vous ne lui écrirez plus qu'une seule lettre; vous ne lui parlerez plus? Est-ce hien convenu entre nous? Alors donnez-moi la main.
Ce fut en hésitant (|ue je mis ma main dans la sienne.
— Kh hien, dit-il, j'assisterai moi-même Bokstal ei sa famille, pour vous récompenser de votre bon vouloir.
— Vous ne 1«' pouvez |)as, répon>iis-je tristement. Ils n'accepteront d'argent de personne, et de mon oncle moins que d'un autre.
— Je le coujprends, Félix, mais (|ui vous parle d'ar<,'enl?
— C'est égal, mon oncle. De nous ils refuseront tout. Ils sont très susceptibles jiour tout ce qui touche à l'honneur ou aux convenances ; et comme les villageois les ont calomniés, ils ne permettront |)as...
— Hah ! Bah ! Je n'ai pas besoin de leur consentement. Tout à riieuie, Félix, vous irez chez M. Neefs, le président du bureau de bienfaisance, et le |)rierez de venir me voir le |)lus lot possible.
— Le bureau de bienfaisanci' ? m'écriai-je avec indignation. Mon oncle, est-ce possible? Vous voulez faire assister maître Bokstal par le bureau de bienfaisance?
— Voilà que vous montez comme une soupe au lait. Attendez jusqu'à ce que vous connaissiez mon projet, étourneau. Je voulais le cacher à tout le monde; mais je vous le diiai à vous, à condition que vdus vous taisiez, mètne (lour Marguerite. C(Mnbien d'élèves y a-t-il dans l'école de M. Doksial?
— Peut-être vingt-cinq.
— Kl combien y en avail-il avant ces bavardages ?
— In peu plus (le (|uarante.
— Kh bien, quand .M. iNeefs est venu dernièrement me demander un don pour les pauvres, il s'est plaint qu'il y eut dans la commune plus de cin(|uante enfants qui courent les rues sans aller à l'école. Leurs parents voudraient bien les instruire; mais la caisse des pauvres n'est pas assez riche pour payer les frais d'études. Si je donne assez d'argent pour cela, à condition qu'on les envoie à l'école de ruailre lîokstal, il aura soixante élèves sans se douter à (|ui il les devra. Comprenez-vous?
Je lui pris la main et l'approchai de mes lèvres avec une émotion profonde, mais il la retira vivement.
— Assez d'enfantillages, dit-il. Je me suis laissé toucher une fois par votre sotte conduite; cela suffit; ne croyez pas (|ue désormais je me laisserai prendre à vos pleurnicheries. Non, inordieu, je me tiendrai ferme, ni plus ni moins qu'avant... Je n'ai pas fini. Ces quarante ou cinquante nouveaux élèves augmenteront nolableinent les ressources de M. Bokstal. Je fournirai des prati({ues à Hélène, qui a perdu les siennes à ce que m'a dit Marguerite. Vous me regardez avec étonneineiit ? l'n vieux grognard comme moi procurer (lu travail à une couturière ! Jugez par là de mon adection pour vous. Elle me rend ingénieux. Dans (juelques mois les enfants font leur première communion ; je me suis mis en télé d'habiller à mes frais toutes les jeunes filles pauvres comme des petites demoiselles. El toutes ces robes, savezvous (jui les l'era?
— Mon oncle, votre bonté est sans bornes! m'écriai-je. Hélène et son père ne connaîtront peut-être pas leur bienfaiteur. Mais moi je le bénirai !
— Allez-vous recommencer? Si vous m'ennuyez encore, je ne lais rien. Demain, Félix, vous irez prier le curé de vouloir bien venir me voir. Je m'entendrai avec lui sur cette ad'aire. Etes-vous content de moi, mainlenant?
Je recommen(;ai à vanter sa générosité et à lui témoigner ma reconnaissance.
— Assez! vous chantez toujours le même ennuyeux refrain, dit-il. Je n'en veux plus entendre un mot. Je vous répéterai seulement une chose : hfi vous n'observez pas fidèlement le traité que nous venons de conclure, je retire ma parole, et je laisse maître Bokstal et sa fille se tirer d'embarras comme ils pourront. C'est bien compris une fois pour toutes, n'est-ce pas? Descendez maintenant, et dites à Marguerite qu'elle vienne ici. Je |)ensais ne pas lui faire part de mes inlentions; mais je réiléchis (|ue la futée bigole ne tarderait pas à surprendre le secret. 11 vaut mieux que je lui en parle moi-même.
J'obéis et sortis de sa chambre.
J'avais leco'ur brisé! Mon doux rêve s'était évanoui sans retour. J'étais séparé d'Hélène peut-être pour toujours.
Je devais lui annoncer le refus définitif de mon oncle, et lui expliquer l'inexorable nécessilé dont j'étais la victime.
Je recommençai vingt fois ma lettre sans parvenir à écrire quebjue chose qui me satisfit. Toujours ma lettre finissait par des protestations
L'ONGLE JEAN
d'amour que je n'avais ni le droit ni la volonté d'adresser à Hélène. Je passai ainsi une partie de la nuit.
Après quelques heures d'un sommeil agité, je descendis et fis part à Marguerite de mon embarras. Elle me conseilla d'écrire à madame Bokstal, à qui je pouvais parler plus librement, et elle me promit de porter ma lettre le malin même, et de profiter de l'occasion pour causer avec Hélène.
Je suivis son conseil, et Marguerite partit pour Blekbout.
Midi sonnait quand je la vis revenir. Quel que fût mon désir de savoir le résultat de son message, je n'osai pas descendre, car j'étais occupé à faire avec mon oncle, et sous ses yeux, le compte de ses recettes et dépenses. Quand Marguerite monta pour dresser la table, elle me fit entendre par signes qu'elle avait causé avec Hélène. Cela excita ma curiosité, et dès que mon oncle fut assoupi, je descendis précipitamment.
— Marguerite, Marguerite, avez-vous vu Hélène? demandai-je.
— Oui, je l'ai vue et lui ai parlé.
— Seule?
— Seule, pendant plus d'une heure.
— Sa mère lui avait-elle dit que j'allais demander le consentement de mon oncle?
— Naturellement. Mais laissez-moi vous raconter tout. J'ai remis votre lettre à la mère Bokstal en présence de son mari. Hélène était en haut. Monsieur Bokstal a lu votre lettre tout haut. Il secouait tristement la tête et disait qu'il n'avait pas douté un instant du refus de M. Roobeck. Sa femme, au contraire, se mit à pleurer. Elle envisageait ce mariage comme l'unique moyen de sauver sa fille non seulement de la calomnie, mais de la maladie, de la consomption.
— 0 mon Dieu! pauvre Hélène! soupirai-je.
— Taisez-vous, ce n'est pas si grave. J'ai demandé alors à voir Hélène sans témoins , pour qu'elle m'ouvrît son cœur, et que je pusse la consoler et lui donner du courage. Ils y consentirent. Je montai auprès d'Hélène que je trouvai à l'ouvrage. Dès qu'elle me vit, elle courut à moi les bras ouverts. « Ah ! Marguerite , s'écria-t-elle, vous apportez de bonnes nouvelles, je serai sa femme! » Mais mon attitude lui fit comprendre qu'elle se trompait. Je lui appris avec tous les ménagements possibles l'insuccès de nos efforts; dès qu'elle connut le refus de votre oncle, elle s'affaissa sur une chaise et fondit en larmes. Longtemps elle resta sourde à mes consolations. Mais à la fin elle reprit un peu de calme et répondit à mes questions. Elle me dit qu'elle avait eu tort de se bercer d'un vain espoir. Elle se sou-
, mettra à son sort avec résignation, mais si elle ne peut pas devenir votre femme, elle ne se mariera jamais, et son cœur ne battra jamais que pour vous. Elle quittera Visseghem. Elle part demain pour Gand avec sa mère pour y chercher une place d'institutrice.
J'interrompis ma cousine par mes lamentations. Elle allait partir demain! Et si elle trouvait une position à Gand, la reverrais-je jamais? D'ailleurs, puisque mon oncle voulait venir à son secours, qu'avaitelle besoin de partir?
— Mais je ne pouvais pas lui dire cela, cousin. Et d'ailleurs , il vaut mieux qu'Hélène s'éloigne pour quelque temps. Si elle restait à Visseghem, son esprit n'aurait point de repos, et elle y deviendrait gravement malade. Elle est déjà bien maigrie et bien pâle.
Je secouai tristement la tête.
— Allons, Félix, soyez homme et prenez courage. Que font quelques mois et même quelques années, quand vous êtes sûr de la fidélité d'Hélène? Notre oncle est inabordable sur ce point, et nous devons nous taire; mais je le connais, il ne restera pas inébranlable, et je ne laisserai passer aucune occasion favorable de l'habituer petit à petit à l'idée de votre mariage. Ayez un peu de patience; l'étoile du bonheur peut se lever pour vous, et peut-être plus tôt que vous n'osez l'espérer.
Elle continua longtemps sur ce ton. Je ne croyais pas à ses prédictions; j'étais convaincu que l'oncle Jean ne consentirait jamais à mon mariage.
Pendant une semaine entière je fus moralement comme perdu. Mon état était afTreux. Tant que mon oncle vivrait, toute espérance m'était interdite. Sa mort seule pouvait me rendre le bonheur. Sa mort, ô ciel!... Et j'aurais donné ma vie pour prolonger la sienne! Et néanmoins, malgré moi, l'idée de cette mortm'apparaissait comme le signal de ma délivrance. Cette monstrueuse pensée, que je ne pouvais chasser, m'effrayait et m'inspirait de l'horreur contre moi-même. Cette lutte affreuse entre mon cœur et ma conscience me torturait cruellement.
Mon oncle pénétra sans doute les raisons de mon insurmontable tristesse ; mais, s'il me reprochait parfois de ne pas tenir complètement ma promesse, il ne le faisait qu'avec douceur, et acceptait mes excuses sans objections. Sa bonté, et la certitude du chagrin que je lui causais me donnèrent la force de cacher autant que possible ma douleur, et même de feindre la bonne humeur.
Ce qui me permit de le faire avec quelque succès, ce fut la nouvelle que m'apporta Marguerite : Hélène n'avait pas trouvé de place à Gand,
L'ONCLE JEAN
et grâce au travail que lui avait procure imm i oncio sans t|U('ll(' s'en doutât, elle ne son^jeail pliis àqiiilter Vissi'i,'li(Mn. (juarantccunuits pauvres j'iaieiil entrés tlaiis l'érolc de iM. iJokstal, et le curé avait commandé à sa lllle une nariie des vêlements destinés aux jeunes communiantes. Les moyens d'existence de la iamille IJoksIal étaient assurés |)our lon!,'tem|ts. Une autre nouvelle me réjouit encore davanta.^o : M. Ncels, le piésident (In bureau de bienl'aisance, était allé chez le bailli, à la demande de l'oncle Jean, pour se plaindre de la conduite de (lérard Vlierin-s envers Hélène. Le bailli avait fait venir (lérard et son père, et les avait menacés tons deux de l'amende et de la prison s'ils se permettaient encore de nouvelles dilTamations contre Hélène et ses parents, (^lérard avait promis non seulement de les laisser en paix, mais encore de réparer, tant par lui-même que par ses amis, le mal qu'il avait t'ail dons un moment de dépit et d'égarement.
La certitude (|u'llélène n'aurait pins à lutter contre le besoin, ni à chercher dans une ville étrangère ses moyens d'existence me donna le courage de cacher ma tristesse à mon oncle. C'est ainsi que se |)assèrenl les mois d'hiver. r*endant les premiers beaux jours dn mois de mars mon onde lut débarrassé de sa goutte; uiais son genou droit était ankylosé au point (|u'il ne pouvait marcher sans sap|Miyer sur une béquille. Je l'accompagnais presque tous les jours à la promenade, et parfois nous allions par les champs jusqu'à une demi-lieue de distance; mais, par un accord tacite, nous ne dirii:ions jamais nos pas dn coté de Hlekhout. \^i\ beau jour le repos de Vissegliem fut troublé par le passage de deux régiments de soldats autrichiens, l'n bat,tillon resta dans notre commune et fut logé chez les habitants. .Nous reçûmes deux ofliciers avec leurs domestiques.
C'étaient des Croates ou des Pandours,et la plupart ne connaissaient même pas rallemand. Ils se crovaient déjà sans doute en pays ennemi, car ils étaient brutaux et gr(»siers, et n'hésitaient pas à donner des coups de plat de sabre aux villageois qui ne comprenaient pas ce qu'ils désiraient.
Heureusement un des denx ofliciers logés chez nous parlait passablement le français, et nous servait dinler|>rèle auprès do ses conqiagnons. Sans cela un malheur fut vite arrivé, car I oncle Jean qui ne pouvait se défaire de ses formes bourrues ;:rognail souvent contre les officiers, et employait des gros mots allemands, dont il ignorait lui-même la portée.
Con)me j'avais averti lofficicr (|ni parlait français de ces façons de mon oncle, et lui avais dit (|uil ne devait pas y prendre garde ; comme, d'autre part, Marguerite leur servait chaque jour deux ou
trois repas choisis, et (lue j'avais sans cesse à la main la clef de la cave d'où je leur apportais les vins les |)lns fins, ces officiers et leurs gens nous prirent en telle alleclion qu'ils se seraient jetés au feu pour nous.
On dis:dt (|ue tous les villages sur nos l'ionlieros étaient ainsi lemplis de soldats.
L'Assemblée li'gislative de France retenti*^sait d'excitations à la guerre. Les chefs du mouvement révolutionnaire sentaient qu'une guérie extérieure était le seul moyi'ii de sauver Paris d'un bouleversement sanglant, et les journaux et les conseillers du peuple ne dissimulaient pas que la Néerlande autrichienne devait servir de pont aux armées françaises pour envahir le nord de l'Kurope. Il est vrai (|ue le roi Louis XVI se déclarait contre la guerre; mais pendant combien de temps ce faible monarque pourrait-il résister au courant qui entraînait son peuple ?
L'empereur d'Autriche, préparé depuis longtemps à de pareilles éventualités, avait envoyé une puissante armée pour proléger nos froniières et pouire|)ousser au besoin une atl.niuedes Français.
Wll
Il y avait environ dix jours que les l'andoiirs campaient à Visseghem lorsque, nue nuil, un orage mêlé de grêle et de neige, de vent et de tonnerre, tel qu'on n'en avait pas vu de mémoire d'homme, éclata sur notre village. Cependant on n'eut pas de malheur à déplorer. Tuut se borna à la chute de quelques cheminées. Mais à un bon quart de lieue de l'église, passé le hameau de lilekhoul, la Coudre avait frappé, dépouillé de sou écorce et fendu jusqu'au pied un chêne séculaire, et creusé en terre un trou de six pieds de profondeur. Tous les villageois et beaucoup de soldats étaient allés cont(Mnpler ces effets élonnauls du feu du ciel.
Mon oncle cùl voulu y aller aussi, mais le temps resta contraire jusqu'à la fin de la semaine. Alors il se mit an beau, et l'oncle Jean m'ordonna de l'y conduire.
Je lui h-; n'marquer en hésitant qu'il prenait le chemin de Klekhout, mais il réprmdit :
— Hall, bah, quel enfantillage! il n'y a pas moyen d'arriver au grand chêne par un autre chemin. Si vous avez peur de votre faiblesse, fermez les yeux ou détournez la tête et vous ne verrez rien.
Nous passâmes à Qùté de la maison de .M. Ilok.stal. Comme le cœur me battait, et que d'efforts il me fallut faire sur moi-même pour en détourner mes regards! Heureusement nous ne vîmes personne.
L'ONCLE JEAN
Nous arrivâmes au chêne foudroyé. Après avoir examiné les elïets de la foudre, nous nous reposâmes encore quelques instants contre le talus du chemin; car, malgré tout son courage, mon oncle marchait très difficilement avec sa béquille.
11 se leva enfin, et nous reprîmes le chemin de fîlekhout.Au moment ou nous allions atteindre ce hameau, nous entendîmes tout à coup un grand tapage derrière nous, et nous vîmes quatre ou cinq Pandours, le sabre nu, sortir d'une maison de paysans. Ils traînaient avec eux un homme qu'ils bourraient de coups de poing et de coups de pied ; mais il nous était impossible de deviner, à leurs cris, de quel méfait on l'accusait et ce qu'on avait l'intention de faire de lui.
Le premier mouvement de l'oncle Jean avait été de courir sus aux auteurs de ces mauvais iraitemenls; mais, à ma prière, il se tint tranquille et hâta le pas pour ne pas se laisser emporter par la colère.
Au moment où les soldats allaient nous dépasser avec leur prisonnier, nous n'étions plus qu'à une demi-portée de llèclie de l'école.
Le paysan épouvanté essaya de résister et de se dégager des mains de ses bourreaux; mais les Pandours, excités par la boisson, le frappaient rudement avec leurs sabres.
Je sentais mon oncle frémir d'indignation, car j'avais passé mon bras sous le sien, pour pouvoir le retenir au besoin; mais il se dégagea brusquement et s'écria avec colère :
— Ciel! c'est François Devilder, le plus brave homme de la commune! gredins, ivrognes, lâchezle. Mille tonnerres, imbéciles, pensez-vous avoir affaire à des esclaves? Si je n'étais pas perclus, je vous romprais le cou avec ma béquille, lâches mangeurs de chandelles! làchez-le, mille milliards !
Les soldats, surpris et blessés de sa sortie téméraire, tournèrent la tète vers nous et nous menacèrent de leurs sabres en vociférant.
Mon oncle répéta ses défis; mais lorsqu'il leur adressa en allemand l'épithète de misérables, la rage des Pandours ne connut plus de bornes. L'un d'eux retint le paysan; deux autres me prirent par les bras et m'entraînèrent à quelques pas plus loin. Le quatrième, un gaillard haut comme un géant, voulut saisir l'oncle Jean. Mais le courageux vieillard lui asséna sur la tête un coup si violent de sa bé(|uille qu'il en fut presque renversé. Mais aussitôt le Pandour hors de lui se rua sur mon oncle, le jeta par terre, et leva son sabre pour lui fendre la tête. Je voyais le danger; je n'étais pas à cinq pas, mais tout ce que je pus faire fut de pousser un cri d'angoisse, car les deux Pandours me tenaient si fort que, malgré mes
efforts désespérés, je ne pus faire un mouvement. Mon oncle était perdu!...
Tout à coup je vis une femme s'élancer, prendre le l'andour à bras le corps, et l'arracher de mon oncle.
Mon Dieu, c'était Hélène! n'allait-elle pas payer sa témérité de sa vie?
Non! Elle harangua les soldats en un allemand si pur qu'ils la regardèrent tout étonnés, et l'écoulèrent avec une sorte de respect. Ils essayèrent cependant de lui faire comprendre que le vieillard qui était encore étendu par terre leur avait adressé une sanglante injure, et qu'ils avaient le droit de le tuer.
Pendant celte explication, si courte qu'elle fût, beaucoup d'habitants du hameau avaient eu le temps d'accourir, et quelques soldats et sousofficiers étaient sortis également. Lorsque ces derniers s'aperçurent que leurs camarades avaient trop bu, ils les prirent par le bras et les emmenèrent moitié par persuasion, moitié par force.
Je courus auprès de mon oncle. Hélène essayait de le relever; mais il était presque évanoui, et comme inanimé. Il avait vu la mort suspendue sur sa tête!
M. Bokstal et deux ou trois voisins vinrent à notre secours. Nous conduisîmes l'oncle Jean dans la maison d'école, et l'assîmes doucement dans un fauteuil. 11 était très pâle; nous regardait d'un œil égaré, et ne prononçait pas une parole. Nous craignions tous que son émotion excessive n'eût des suites fatales.
Hélène lui témoignait la plus tendre sollicitude ; elle lui serrait les mains, murmurait à son oreille de douces et afiectueuses paroles, et lorsqu'elle vit qu'il remuait les lèvres comme un homme qui a soif, elle courut chercher un verre d'eau fraîche qu'elle approcha de ses lèvres.
Malgré l'épouvante qui me faisait frémir, je conçus un peu d'espoir. Hélène avait sauvé mon oncle d'une mort certaine. Ne l'acceplerait-il pas volontiers pour nièce? Notre bonheur pouvait résulter de ce terrible événement.
L'oncle Jean avait bu avec avidité, et avait repris ses sens.
— Chien de sauvage, grommela-t-il ! Mille tonnerres, je le...
— Soyez calme, mon bon monsieur Roobeck, lui dit Hélène, en l'entourant de son bras. Vous allez mieux. Dieu soit loué ! ce ne sera rien.
Alors seulement mon oncle regarda attentivement l'aimable fille. Un sourire éclaira son visage ; il lui prit la main, et lui dit doucement :
— Vous m'avez sauvé, n'est-ce pas? Oui, je le sais, vous vous êtes jetée entre son sabre et moi. Je vous dois la vie, je veux vous récompenser; je
suis riche : demandez-iuoi tout ce que vous voudrez, je vous le donnerai.
Personne ne disait mot. Nous étions tous pâles, et lit'Miltiantsd'angoisse.
— Qui ôtes-vous, vous qui m'avez si courageumenl défendu/ denianda-t-il. Je ne vous connais pas.
— Je suis ilt'lène Bokslal, répondit-elle.
— Hélène nokstal? Vous êtes Hélène Bokslal? Sans vous je ne serais plus qu'un cadavre. Hélas 1 mon enfant, il y a cependant une chose que je ne peux pas vous donner. Je vous en supplie, ne me la demandez pas!
Hélène, dé^ue dans son espérance, se laissa tomher à ses pieds, posa sa télé sur ses genoux, et fondit en larmes.
— Mon cher oncle, ayez pitié de nous! m'écriaije. Elle vous a sauvé la vie. Un seul mot de vous peut la rendre heureuse !
La mère Bokstal loniha à i;enoux à côté de sa fdle. Le vieux maître d'école joignit les mains... Mon oncle parut éhranlé.
— Vous l'aimez comme un fils; laissez-moi aussi vous appeler mon |)ère, dit Hélène enlevant vers lui ses yeux baignés de larmes.
— C'est donc là ce que vous voulez de moi? Je ne puis pas vous payer ma dette autrement? dit-il d'un ton plaintif. C'est un cruel sacrihce; mais soit ! Je compte pour bien peu de chose. Eh bien, je donne mon consentement. Que Félix devienne votre époux !
Nou; poussâmes un cri de triomphe. Hélène sauta au cou de mon oncle, l'embrassa avec effusion, l'appela son bon père, et arrosa son visage de ses larmes. Je l'embiassai à mon tour, et les parents, les frères et les sinurs d'Hélène le comblèrent des marf|ues de leur reconnaissance.
Le visage de l'oncle Jean s'assombrit |iromptement. Je le compris; son cœur répn,i;tiait à de pareils épanchements. Aussi m'efforçai-je de faire entendre à Hélène et à ses parents (ju'ils devaient se modérer; mais ils avaient grand'peine à contenir l'expression de leur joie. Et d'ailleurs, il était trop lard; il s'était déjà fait un revirement r(miplel dans riiumeur de mon oncle.
— Où est ma béquille? demanda-t-il, donnezmoi ma bé(|uille.
Et, remarquant notre étonnement, il ajr»uta :
— Oui, oui, c'est ainsi. Je veux retourner à la maison tout de suite.
Nous parlâmes de faire chercher le cabriolet de l'auberge; mais il s'opposa avec impatience àcetle proposition.
Lorsque je lui eus rendu sa béquille, il se leva non sans peine, cl fit quelques pas pour sortir. Mais voyant que sa froideur affligeait Hélène et
ses parents, il lui prit la main, et lui dit d'un ton moitié rude, moitié aimable.
— Oui, je suis ainsi fait. H faut me prendre comme Je suis. Qu'importe après tout, mille tonneres ! Ce n'est pas moi que vous épousez, n'est-ce pas? En tout cas, mon enfant, je n'ai qu'une parole. J'ai donné mon consentement à votre mariage, (jue voulez-vous de plus? Soyez tranquille, Félix vous dédommagera de ma brusquerie.
Il serra la main à M. llokslal et à sa femme, et sortit en murmurant quebiiies paroles d'adieu.
Je le soutenais du mieux que je pouvais; il marchait péniblement ; sa jambe malade lui faisait très mal, disait-il; mais comme je le plaignais, il m'envoya une bordée d'injures et me demanda si je le prenais |)Our une petite fille incapable de supportei' le moindre mal.
Un peu plus loin il se mit à parler de mon mariage avec beaucoup de calme, mais non sans tristesse. Puis(iu'il n'y avait pas à revenir sur une résolution (|u'nn concours fatal de circonstances lui avait arraché, il désirait que je hâtasse le plus possible mon mariage. 11 allait y penser sérieusement, et me ferait connaître le lendemain ses intentions au sujet des moyens d'existence qu'il voulait nous assurer. Jusque-là il me défendait de lui reparler de mon mariage, car il en avait plus qu'assez pour ce jour-là.
J'essayai pourtant de lui faire comprendre (|ue si Hélène et moi demeurions avec lui, nous n'avions besoin de rien, mais il me ferma la bouche avec colère, et répéta qu'il ne voulait plus élre ennuyé de cette allàirc jusqu'à demain.
Nous rentrions à la maison. Aidé de Marguerite je conduisis mon oncle à sa chambre, puis je racontai à ma c(tusine tout ce (|ui venait de se passer. Marguerite en |>arut plus heureuse encore que moi, et toule la journée elle se montra d'une joie folle.
Le lendemain l'oncle Jean resta au lit; son genou était enflé, et il devait souffrir beaucoup, car je le voyais parfois grincer des dents. Je lui conseillai, je le suppliai de faire chercher le médecin, mais il ne le voulut pas. Ce n'était qu'une suite de sa fatigue, et cela passerait tout seul, disait-il.
Après avoir grogné (|uelque temps contre les Autrichiens et les Pandours, il me fil asseoir près de son lit, et me dit d'un Ion très sérieux.
— Écoulez! Félix, je vais vous faire part du résullal de mes rénexions,et vous faire connaître ma volonté. Soumetlez-vbus-y sans me contredire, car moins longtemps j'aurai à m'ocrnper de votre mariage, et moins je me chagrinerai. Vous vous
L'ONCLE JEAN
Ao is la trouvâmes dans sa chambre. (Page 87.)
marierez le plus tôt possible, c'est-à-dire dans le mois. Je chargerai Marguerite de vous remettre tout l'argent dont vous pouvez avoir besoin pour vos habits de noce et votre première installation ; rien de luxueux ni d'extravagant, mais tout ce qui est convenable. Ne m'en parlez donc plus dès aujourd'hui. Marguerite est votre caissier et me rendra compte de vos dépenses. Elle fera arranger la petite ferme qui est vide depuis quinze jours. Vous l'habiterez avec votre femme...
Celte dernière décision m'arracha un cri de désappointement. Mon rêve était de demeurer chez mon oncle avec Hélène, et de consacrer tous nos soins à embellir ses vieux jours. Je ne doutais pas qu'Hélène ne gagnât bientôt son affection et ne l'ameniit à se féliciter de ce qu'il regrettait si fort maintenant. Mais il repoussa mes instances avec colère et avec impatience.
— N'est-ce pas assez que je consente â votre
mariage? grommela-t-il. Osez-vous exiger que j'aie sous mes yeux une femme qui m'est restée inconnue jusqu'à présent? Une femme par qui le fils de mon frère... Mais vous voulez donc me rendre enragé ? Tenez, si je pouvais supposer que vous ou votre femme vous ne vous soumettriez pas à ma volonté, je retirerais mon consentement. Oui, oui, je le retirerais. Si vous voulez l'éviter, parlezmoi d'elle le moins possible, et qu'elle renonce à venir m'importuner de ses témoignages de gratitude. Je le veux ainsi : mariez-vous et laissez-moi en paix.
Je courbai la tête, et répondis en soupirant :
— Cela me fait de la peine, mon oncle, mais que votre volonté soit faite.
— Un dernier mot touchant vos moyens d'existence. Je ne veux pas que la femme de mon neveu travaille pour autrui. Je ne le veux pas, entendezvous? Vous recevrez de moi cent florins de change
L'ONCLE JEAN
par mois. Vous n'avez pas de loyer à payer; cela vous suffira pour vivre à voire aise. .Marj^ucrite vous leiiu'llra celle soinine d'avance clia(|ui' mois. C'esl toul ce que j'ai à vous dir.'. Par consé(|iient, plus un mol là-dessus... Eu passanl ici vos journées auprès d'un malade, vous n'avancerez pas beaucoup vos propres alTaires. D'autres devoirs vous appellent. Vous n'osez peul-êlre pas me le dire, mais votre cœur esl à Bleklioul, n'esl-ce pas? Nalurellemenl! Ne devez-vous pas vous entendre avec votre fiancée el avec ses parents sur les mille préparatifs de la cérémonie, et sur l'arranîjernenl de votre maison? Ne devez-Vous pas vous réjouir ensemble de mon consentement inespéré? Il n'y a plus de repos ni de bonheur pour vous ailleurs (ju'à lileUiout, n'esl-ce pas? Non, non, n'essayez pas de me le cacher : môme pendant que vous êtes ici assis à côté de moi, voire esprit est ailleurs.
— .le conviens, mon oncle, (|ue j'irais volontiers à blekhout aujourd'hui, mais j'attendrai jusqu'au moment de votre sieste.
— Non, non, je ne le veux pas. Je me soumets à la nécessité, faites de même. Allez à Hlckhoul sur-le-champ... Ne répliquez pas, je le veux! Et reslez-y tant que vous en aurez envie. Ce n'est pas cela qui me rendra plus triste; le ^T;ind coup esl porté maintenant... Dites à Marguerite d'ouvrir si on sonne et parlez tout de suite... Ah ça! allezvous obéir?
.j'obéis à conlre-cœur en apparence, mais au fond j'étais très recoimaissant de cet ordre que je considérais comme une preuve de la bonté de mon oncle. Oui, j'étais heureux qu'il me biissàt aller à Dlekliout. El comment j)ouvait-il en être autrement? De[)uis que l'oncle Jean avait consenti, je n'avais pas pu échanger une parole avec III léne; je ne l'avais même [dus vue. Aussi, après avoir averti .Marguerite, je me dirigeai en toute hàle vers la demeure de maître Bukstal.
Il serait supeillu de décrire la joie d'Hélène et de ses p.irenls. Je leur lis part ries intentions de mon oncle au sujet de notre demeure et de noire pension. Celte petite ferme qu'il nous donnait pour habitation, avec peu de; |)eiM«^ nous pouvions en laire une sorte de pelil château. Il y avait un grand jardin, que nous remplirions de Heurs rares. El avec cent fiorins par mois, nous pouvions bien nous procurer (|ueli|ues petites douceurs.
Hélène eut préféré vivre chez M. Hoobeck, comme elle l'avait espéré; non pas |0ur avoir la vie facile, mais pour pouvoir donner ses soins à mon oncle et lui lémoiguer sa reconnaissance.
Cela me fournit l'occasion d'expliquer longuement le caractère, les habitudes et les manies de mon oncle, qu'ils ne cminaissaient (|ue par sa réputation, bien iiiérilée d'ailleurs, de bizarrerie fjuil
avait à Visseghem, el de prémunir Hélène contre ses épanchements.
Puis nous nous mîmes à |)arler tles préjiaralifs de notre mariage el de l'arrangemenl intérieur de notre fnlure demeure.
L'heure passa si vite que la mère Dokslal oublia de pré[)arer son diiier, el qu'il était midi et demi quand le mallie d'école \iiil nous avertir.
Je leur serrai les mains el m'éloignai à la hâte, en promettant de revenir le soir si mon oncle pouvait se passer de moi.
Le lendemain l'enflure du genou de l'oncle Jean avait disparu; mais il nous dit qu'il allait avoir une violente attaque de goutte. Il en élail certain: et son pressentiment ne l'avait jamais trompé.
En effet, (|uel(iues jours après la goutte lui vint aux deux pieds; mais il ne voulut pas rester au lit, malgré ses souffrances, el (juand nous l'eûmes placé dans son fauteuil, il y resta immobile. Onoi- (|u'il eiil l'espril libre el vif, il paraissait trisle, el porté au silence,contre sa coutume. Ce qui m'élonnait fort, c'est qu'il ne parlait jamais de mon inaiiage,el qu'il n'y f;tisail jamais la moindre allusion. Au bout de cinq ou six jours il élail si alTaissé el si tiré que Marguerite n'Iiésila pas à faire chercher un médecin sans le prévenir.
Mon oncle le reçut fort mal, mais le docteur ne l'en examina pas moins, et le résultat de son examen fut {[ue, à part sa goutte, M. Koobeck n'avait qir'une suraborrdance de sang el de santé.
Cependairt, pai* l'ordre exprès de mon oncle, les apprêts de mon mariage furent poussés avec acli- \ité. (;ira(|ne jour je corrrais plusieurs fois à lilekboul,etj'y [taisais plus de lernps que chez mon orrde. Je me le reprochais même quelquefois, mais il le voirlait aiirsi. El d'aillerrrs, les bons soins ne lui marKiuaient pas, car Marguerite me remplaçait avec dévouement. Elle avait même, malgré sa défiance, permis à Corneille Sauteriol de rester de temps en terrrpsseul avec l'oncle Jean dans l'espoir que celui-ci prerulrait plaisir à (|ueieller son doinesli(|ue comme autrefois, et qu'un ép;inchernent de bile lui ferait du bien.
Mais rierr ne poirvail tirer mon oncle de son aiïaissement, et malgré nos elToils pour le distraire, il restait souvent des heures entières la tête basse, le regard fixe, et gardant le silence. Plus de gros mots ni d'explosions de colère. Il ne parlait plus qu'avec douceur.
De quelle nature étaient donc les sombres pensées sous le poids (le^(|uelles il s'affaissait? Mon mariage? Mais il u'vn parlait jamais, sinon pour m'en faire IwUer la conclusion.
Le grand jour arriva enfin. L'oncle Jean m'avait ordonné de faire, avec ma femme, un voyage de plaisir de quinze jours, à Paris ou à Bruxelles.
L'ONCLE JEAN
C'était l'usage, disait-il, et il ne voulait pas qu'Hélène ou moi, lui lissions le sacrifice de notre plaisir.
.le conduisis ma fiancée à l'autel, et la bénédiction du prêtre nous unit pour toujours.
J'avais atteint le comble du bonbeur. Dans sa toilette d'une blanclieur de lys, avec sa couronne de vierge sur ses beaux cheveux noirs, et ses grands yeux où brillaient l'amour et la reconnaissance, Hélène me paraissait si charmante que parfois je croyais rêver. Était-ce bien vrai? Moi, le pauvre estropié, j'étais ardemment aimé de cette créature angélique : Elle était ma femme et m'appartenait pour toujours !
Au sortir de l'église nous nous rendîmes chez mon oncle en traversant les rues jonchées de fenouil et de fleurs, entre deux rangs de villageois en lie.sse qui formaient la haie. Marguerite nous introduisit.
j'avais recommandé à Hélène de se garder de toute effusion en présence de mon oncle et elle me l'avait promis.
Lorsque nous entrâmes, nous trouvâmes mon oncle assis dans son grand fauteuil près de la table avec une bouteille de vin de liqueur et quelques verres devant lui. Nous approchâmes et le saluâmes en silence. Il jeta sur Hélène un regard d'une fixité singulière; sans doute sa beauté peu commune lui faisait de l'effet, car il paraissait frappé d'admiration. Après avoir secoué fiévreusement la tète comme pour se soustraire à cette impression, il dit à Hélène :
— Venez ici, m.on enfant, donnez-moi cette douce main, que je la serre dans ma rude poigne. Vous êtes madame Roobeck n'est-ce pas ? Je pourrais vous en vouloir, car, si vous m'avez sauvé la vie, vous m'enlevez aussi une chose à laquelle je tenais plus qu'à la vie. Mais ce n'est pas votre faute... Prenez ce verre. Je veux boire à votre santé... et pour la dernière fois peut-être, car je sens bien que je ne vivrai plus longten^.ps.
Hélène et les autres personnes présentes voulaient l'interrompre; mais je leur fis signe de ne pas commettre cette imprudence.
— Que ce verre soit donc vidé à votre santé et en votre honneur, madame Roobeck ! continua l'oiicle Jean. Puissiez-vous être beurcuse dans la mesure du bonheur que j'ai perdu.
Sa voix s'était altérée, et des larmes roulaient sur ses joues.
Hélène ne pouvait plus maîtriser son émotion. Elle ouvrit les bras, et sauta au cou de mon oncle en lui adressant de douces paroles inspirées par son bon cœur.
Ce doux épanchement, loin d'émouvoir l'onde Jean, parut l'irriter. 11 repoussa lentement Hé-
lène, et grommela en nous regardant d'un o;il courroucé :
— Assez ! Ayez pitié d'un vieillard malade. Si vous ne voulez pas que j'aie un coup de sang, allez-vous-en. Laissez-moi seul, je vous en supplie. Au revoir, bon voyage ! |
Nous descendiiries l'escalier en pleurant. C'était un triste commencement que cet accueil déchirant. Mais d'un autre côté notre bonheur était si grand et je donnais à Hélène de si bonnes raisons que sa tristesse s'était presqu^î dissipée, quand nous montâmes dans la chaise de poste qui devait nous conduire à Gand, après avoir dit un dernier adieu aux parents de ma femme.
La séparation ne se fit pas sans quelques pleurs, mais ils furent bien vite séchéés quand la voiture eut dépassé les dernières maisons de Visseghein.
Nous passâmes deux jours à Gand, puis nous partîmes pour Bruxelles. Notre voyage de noce était assombri par l'acceuil froid et le triste adieu de mon oncle. Nous étions désolés que notre mariage fut la cause de son chagrin et nous craignions qu'il ne devînt gravement malade en notre absence. Marguerite savait, à la vérité, dans quel hôtel nous descendions, et elle avait promis de nous écrire, mais nous ne pouvions nous empêcher d'être inquiets.
Nous résolûmes de ne rester que quatre ou cinq jours à Bruxelles et celte résolution nous rendit un peu de calme. Nous prîmes plaisir à visiter les monuments et les promenades de la capitale.
Le troisième jour nous allâmes nous promener au parc, dont les grands arbres se paraient de leurs premières feuilles. Le beau temps et le clair soleil y avaient attiré des milliers do promeneurs.
En ce moment, je vous l'avoue, j'avais complètement oublié mon oncle. J'étais lier de l'admiration qu'Hélène excitait sur son passage, et je me disais avec orgueil que cette charmante jeune femme que j'avais au bras était la mienne et m'appartenait pour toujours.
En rentrant à l'hôtel nous trouvâmes une lettre dont les premiers mois nous airachèrent un cri d'angoisse. Voici quel en était le contenu ;
« Mon cher cousin,
» L'oncle Jean a eu hier une attaque. Le docteur, qui l'a fortement saigné, assure que pour le moment, elle n'aura pas de suites graves. En effet, notre oncle est remis, et on dirait, qu'il ne lui manque rien. Peut-être eussé-je mieux fait de ne
1/ONCLE JEAN
pas troubler votre voyajre par celte nouvelle lâcheuse; mais je suis pleine d'inquiélude et c'est mon devoir de vous avertir. Corneille Sauleriot est la cause de tout. Il a f;\clié tellement l'oncle Jean, et l'a si fort aiiité, (|iie le pauvre vieillard a pres(|ue sucoomlx'. Maiiilt'iiatit Sauleriot n'est plus chez nous : nous avons un autre domeslicpie. Je n'ai pas le temps d'en écrire plus lon^^ L'oncle Jean m'ajipelle. Je vous raconterai tout cela en détail.
» Votre dévouée cousine, » M.viicrEniTE. »
Nous n'avions pas une minute à perdre, il fallait partir immédiatenuMit. Nous finies chercher une chaise de poste, et nous nous mimes en route.
Malheureusement la nuit était proche, et nous eûmes plusieurs letards. Nous avions à traverser Alosl, Andonaerde et Courlrai, et quelcjne diligence que nous fissions, il était plus de midi lorsque nous aperçûmes, le lendemain, le clocher de Vissejrhem.
Je descendis ma femme chez ses parents et me oclisnduire près de la place; car c'élait l'heure de la sieste de mon oncle, et je ne voulais |»as ristpier de l'éveiller par le roulement de la chaise de poste.
Quand Marj-'oeiile m'ouvrit la jiorle, clic me dit:
— ^'e soyez pas inquiet, cousin. L'atla(|ue n'a pas eu de suites, (iuel(|ue menaçante (ju'elle parût. Noire oncle est tout à fait guéri, et s'il ne souffrait pas de sa goutte, il serait mieux porlani qu'auparavant. Il dort tranquillemenl selon sa coutume; entrez dans la chambre basse; il pourrait nous entendre, et vous savez que son sommeil ne doit pas être troublé.
Je la suivis. Klle ferma la porte, et me dit :
— Ciel, que j'ai eu peur, cousin 1 Je croyais (ju'il allait passer dans mes bras. Dieu soit loué, c'était une fausse alerte!
— Va c'est Corneille qui a été la cause de tout? demandai-je.
— Vous doutiez parfois que j'eusse des raisons de me méfier de ce perfide valcl? C'est un coquin fieffé, un liypocrite, un traître, qui feint d'être dévoué à noire oncle, et qui n'a pas hésité à nieltro en danger de mort le j)auvre vieil homme parce qu'il espérait atteindre ainsi son misérable but. Je vous l'ai toujours dit : Corneille voulait être couché sur le testament, pas pour peu de chose, mais pour des milliers do couronnes.
Je manifestai ma surprise par un murmure d'incrédulité.
— C'est ainsi, reprit Marfruerile. Laissfz-moi vous raconter toule l'affaire. Kspéranl (pie l'onrle
Jean serait satisfait d'être servi par Corneille, j'ai fait coucher celui-ci dans votre chambre, mais à condition (|u'il ne parlerait jamais à .M. Koobeck d'héritage ni de testament, il le promit, mais avec le projet bien arrélé d'abuser de ma confiance. Vous étiez parti depuis deux jours. J'étais allée dans le village faire quelques courses et j'avais laissé le domesti(|ue seul avec notre oncle. (Uiand je revins, je rentrai |iar la grille du jardin sans faire de bruit, |)Oussée par je ne sais quel sentiment de méfiance. A peine eus-je mis le pied dans le vestibule que j'entendis retentira l'étage la voix de Corneille, et, par intervalle, celle de l'oncle Jean, ('e colloque était d'une vivacité qui m'étonna. Je montai à pas de loup. La porte n'élait pas bien fermée, et ce que j'entendis me lit dresser les cheveux d'indignation. Je me tins tranquille pour mieux entendre : Corneille Sauleriot vomissait un torrent d'injures et de reproches contre son vieux maiire, parce ([u'il refusait de lui léguer je ne sais combien de mille couronnes. A un moment donné notre oncle poussa un cri de détresse. J'entrai brusquement el je vis ledomes!i(|ue qui le secouait violemment par l'épaule. Je menaçai d'avertir immédialemcnt le bailli et de faire jeter le domestique en prison; mais notre oncle me défendit de faire intervenir la justice. Corneille Sauleriot partirait sur le champ, et ne pourrait jamais reparaître devant nos yeux. Il ne voulait pas qu'il fui puni aulrement, surtout par pitié pour sa sœur infirme. Jugez combien notre oncle est bon et généreux; il me fit compter cinquante couronnes à l'hypocrite. Le mémejour je pris un autre dômes li(|ue. C'est un vieux berger d'une de nos fermes, un homme très simple, de qui nous n'avons rien à craindre. Il s'appelle Hrnno Taffelinx. Vous le verrez tantôt; il est en haut.
— Qu'il y a donc de méchantes gens an monde! soupirai-je. Qui eut supposé cela de Corneille? Il était donc devenu fou ou enragé? Et notre pauvre oncle, mis hors de lui |)ar cette affreuse ingratitude de son domestique, est tombé en syncope?
— Pas tout de suite, cousin. Le soir seulement. Pendant ton teTaprès-midi il resta la lêle cachée dans ses mains. Je voulais aller chercher le médecin, mais il me le défendit. Pendant que j'élais descendue pour préparer le souper, j'avais chargé Uruno de veiller sur l'oncle Jean. Tout à coup j'entends pousser un cri el tcnnber un meuble. Je cours, et vois l'oncle Jean étendu par terre à cAlé de son fauteuil... En moins de deux minutes, aidée (lenrnno,je l'avais replacé sur son lit, cl Ilruno courait chercher le médecin. Je lavai les tempes el les mains de l'oncle Jean avec de l'eau froide, el il avait déjà rouvert les yeux avant (pie le méfleriii ne parut, el ne doimail plus aucun signe d'indisposi-
L'ONCLE JEAN
tion. Néanmoins le médecin lui lira un grand bassin de sang, et cela parut lui faire beaucoup de bien, car une demi-heure après il ne voulait plus rester au lit, et me força de l'aider à l'asseoir dans son fauteuil. Et maintenant il n'y a plus de trace de rien, sauf la tristesse que vous aviez déjà remarquée avant votre départ.
— Je ne suis pas tranquille, cousine, dis-je. Cette saignée m'inquiète. Si notre pauvre oncle avait eu une attaque d'apoplexie?
— Non, interrompit-elle. Tout à l'heure je dissiperai vos craintes à ce sujet. Le temps me manquerait pour vous donner une plus heureuse nouvelle... L'oncle Jean a fait son testament et me l'a donné à garder.
— Son testament? ô ciel! m'écriai-je. A-t-il donc le pressentiment qu'il va mourir?
— Non, cousin, il n'y a pas de danger de mort, mais tout est possible, n'est-ce pas? Et il est légitime que l'on prenne ses précautions à temps. En tout cas, la tentative de Corneille Sauteriot, qui aurait pu réussir, m'y poussa. Je saisis le moment où l'oncle Jean était de bonne humeur pour lui rappeler la promesse qu'il avait faite en ma faveur. Il reconnut le fondement de ma demande, et écrivit sous mes yeux le testament que je vais vous montrer.
Elle tira une clef de sa poche, ouvrit un tiroir, et me remit un papier en me disant joyeusement :
— Ah ! il est en règle, cousin ; écrit tout entier de la main de l'oncle Jean, daté et signé de son nom. Il me donne les dix mille couronnes promises. Il voulait m'en donner encore davantage, mais j'ai refusé. Il laisse mille couronnes à l'église, deux mille aux pauvres, et huit cent cinquante à chacun des cousins et cousines. Tout le reste vous est attribué; plus de vingt mille couronnes assurément.
Quoique la question d'héritage me laissât fort indifférent en ce moment, je crus cependant devoir remercier ma cousine; mais nous entendîmes retentir la sonnette. Mon oncle était réveillé, et j'avais hâte de me montrer.
— Pas un mot de ce testament, dit Marguerite. Je ne crains pas qu'il change d'avis, mais il est prudent de ne pas lui en parler.
Je montai l'escalier quatre à quatre. Quand il me vit paraître, l'oncle Jean me regarda avec un sourire étrange qui me fit croire pourtant que mon retour lui faisait plaisir. Je déplorai son accident, et remerciai le ciel de son prompt rétablissement, qui nous permettait d'espérer que nous le conserverions longtemps encore.
Il m'écouta sans rien dire, en levant de temps en temps les épaules; mais lorsque je m'indignai de la méchanceté de Corneille Sauteriot, il me dit avec le même sourire :
— Oui, c'est ainsi, malheureusement. On ne peut plus se fier à personne; les âmes les plus candides, les plus pures en apparences, débordent d'ingratitude.
Ces mots me firent frémir, car je pensais qu'il faisait allusion à mon mariage. J'essayai, d'un voix émue, de le convaincre que ma reconnaissance et mon dévouement pour lui n'avaient pas diminué. Je lui rappelai ses bienfaits et l'assurai que jamais je n'oublierais ce qu'il avait fait pour mes parents et pour moi.
Il m'interrompit çà et là par une exclamation ironique, ou par un mot dont l'accent d'incrédulité ou d'indifférence m'attristait profondément. Mais quoi que je fisse pour le toucher, il m'écouta avec le même sourire sarcastique, sans me répondre, jusqu'à ce que, ne sachant plus que dire, je me laissai tomber sur une chaise, découragé, et la tête dans les mains, pour cacher mes larmes que je ne pouvais retenir.
Après un court silence, il dit d'un ton aimable :
— Allons, Félix, ne pensons plus à ces tristes choses. On ne se fait pas soi-même, et il faut savoir subir son sort. Retournez chez vous. Pourquoi laisser votre femme seule le jour de votre retour? Je me sens très bien, et n'ai pas besoin de votre aide.
Je me plaignis amèrement de son froid accueil, et le suppliai de me permettre de passer la plus grande partie de la journée auprès de lui comme auparavant.
Il insista pour que je m'en retournasse; mais voyant que je ne voulais pas lui o-béir.
— Eh bien, soit, mon neveu, dit-il, je ne m'y oppose pas; mais je me fatigue à parler. Il y a un autre moyen de passer le temps. Depuis plusieurs jours je n'ai plus lu les journaux. Lisez-moi les principaux.
Je m'empressai de prendre les quatre ou cinq journaux qui étaient sur le buffet, et pris place devant mon oncle pour accomplir la tâche qu'il m'imposait.
Je tombai heureusement sur un passage qui parut intéresser beaucoup mon oncle.
La Chambre française s'occupait de l'insurrection des esclaves qui avait ensanglanté l'île de Saint-Domingue à la fin de l'année précédente, et les orateurs faisaient une description si terrible des cruautés des noirs, que la seule lecture en faisait frémir.
Puis, quand j'eus lu tout ce que les journaux disaient à ce sujet, mon oncle se fit lire tous les détails de l'effet produit sur le peuple de Paris par la défaite des armées françaises. C'était une véritable rage. On accusait les généraux, les nobles, mais surtout le roi de trahison et d'intelligence
I/ONCLE JEAN
avec l'ennemi, et dès ce moment l'on pouvait provoir la chute du trùne et la pidclaïualion de la F{t'|)uhli(|ue.
L'onde Jean avait souvent intiMTouipu ma lecture pour dire son avis sur les événements. Parfois aussi il me demandait le mien, ce qui am(Miait une lonjîue discussion. Je m'étais donc trompé? Mon oncle me rendait |teu à peu toute son atTection.
Les heures s'écoulèrent ainsi, et le soir arrivait (juanil je déposai le dernier journal. M. Hooheck voulut me forcer à le (juitler. Il savait ([ne ma femme était chez ses parents, et i\\n' je devais aller l'y chercher ()our la ramener au loicis. Il trouvait (|u'il était peu convenable de la faire attendre ainsi... Je pouvais revenir le lendemain, si j'en avais envie. Il ne pouvait ni ne voulait pas m'empèclier de passer quelques heures auprès de lui.
Je lui (lis (|ue le lendemain, avant sept heures, I je viendrais attendre son réveil; puis au risque de le fâcher, je lui pris la main et la serrai chaleureusenjenl. 11 me laissa faire sans donner la plus lêi.'èie marque d'impatience, et je courus, heureux et conleiit, à lUekliout, pour chercher Hélène.
Il me fallut causer quelque temps avec les |)arenls de ma femme et partager leur souper; puis nous partîmes, Hélène et moi, pour la petite ferme iju'un ménage d'ouvriers avait gardée en notre absence.
iNous congédiâmes ces braves gens et prîmes possession de notre nouvelle demeure. .Nous allumâmes des lampes et visitâmes en détail tnntes les chambres, que nous avions garnies de nuire mieux. IMiis nous redescendîmes au rez-de-t haussée, et je racontai gaiement l'accueil amiral (|ue j'avais reçu de mon oncle, ce qui fit espérer à Hélène que le dépit qu'il avait conçu de notre mariage se dissiperait bientôt. Je lui parlai aussi du testament que .Marguerite m'avait montré.
La soirée se passa rapidement, et l'aiguille de la pendule marquait dix heures, (|u'llélène était encore occupée à me C(mseiller de ne point me moairer moins assidu auprès de mon oncle, au risque de la laisser un peu seule au logis. Klle trouverait d'ailleurs à s'occuper dans son ménage et dans nuire j(di jardin, sans avoir le temps de s'ennuyer.
Je la remerciai de ses bons conseils f|ue j'avais d'ailleurs l'intention de suivre, l'uis nous fermâmes bien toutes les portes, cl montâmes à noire chambre à coucher. Nous n'étions pas encore
au n)ilieu de l'escalier, lorsque nous enlendimes frapper violemment à la porte de la rue. Je reconnus la voix de Bruno, le nouveau domesti(|ue de mon oncle, et courus ouvrir. Hélène m'avait suivi.
Hruno entra cl me dit en essuyant la sueur (pii perlait sur son front :
— Ah ! monsieur Itoobeck, il faut venir tout de suite, votre oncle vient d'être frappé d'apoplexie. Il est peut-être déjà mort.
Ma femme et moi, nous poussâmes un cri d'angoisse.
— Kst-il possible, ô ciel ! m'écriai-je. Mon bon oncle, mort !
— Non, pas encore mort, monsieur; mais il paraît bien mal.
— Vite, vite, Hélène, courons !
Kl nous primes en courant le chemin du village, sans même prendre le temps de fermer notre porte à clef.
Chemin faisant le domestique nous apprit (\\ie mon oncle, mieux disposé que de coutume ce soir-là, avait peut-être troj) mangé et trop bu. Au moment de se mettre au lit, il était tombé sans mouvement. On l'avait couché, et Marguerite, espérant le faire revenir à lui comme la première fois, lui avait baigné les tempes et les mains avec de l'eau froide. Mais l'inutilité de ses efforts, et la respiration silflanle de l'oncle Jean lui lirenl craindre tout à coup (pi'il ne fût en danger de mort, et elle avail envoyé immédiatement Bruno chez ie médecin et chez le curé. Il pouvait bien y avoir une heure que mon oncle avait eu son attaque.
Je n'écoulais pour ainsi dire pas le «lomestiqne el ne faisais qn'exliortei- Hélène à presser le pas. Des larm<'S toinliaieiit de mes yeux; j'avais la poitrine oppressée el le creur serré, je craignais (Ih ne pas arriver à temps pour trouver l'oncle Jean encore en vie.
Quand nous débouchâmes sur la place, nous aperçûmes devant sa porte la lumière des flambeaux. On venait de lui apporter les derniers secours de l'Kglise.
A celle vue je poussai un cri de désespoir, et, sans attendre ma femme, je m'élançai en avant. La |)orte était ouverte. Dans le vestibule je rencontrai une dizaine de voisins, hommes el fenimes, qui, à mon aspect, se mirent à pousser des plaintes el des géinissenuMils. An bas de l'esralier Marguerite |)leuiait. Klle m'empèclia de monter; le curé était auprès de mon oncle pour recevoir sa confession, el personne ne pouvait entrer dans sa chambre. Malgré sa douleur qui était immense, elle essaya de nu* consoler el de me donner du courage. Le docteur avait encore pratiqué une
LONCLE JEAN.
saignée, et ([uoiqiie le sang eût peu conlé, le résultat avait été favorable, car notre oncle était revenu un peu à lui, et pouvait prononcer quelques paroles. Nous pouvions donc avoir de l'espoir.
Le curé descendit. Je n'osais lui parler. Mais lui, lisant dans mes yeux la (juestion que j'hésitais à lui faire, secoua la tête d'un air si découragé que je frissonnai de tous mes membres.
Je montai avec ma femme, Marguerite et d'autres encore. Le docteur nous suivit.
Je me penchai sur le lit et baisai le visage pâle de mon oncle : Je l'appelai par son nom et serrai sa main glacée. Je plaignis ses souffrances, je parlai de guérison, et le comblai de témoignages d'affection. Mais il demeura immobile et ne m'entendit pas. Sa respiration haletante, l'éclat vitreux de ses yeux ouverts à demi, les frémissements convulsifs de ses joues, me frappèrent d'épouvante. Hélas! il râlait peut-être dans une lutte suprême avec la mort, et mourrait sans m'avoir reconnu !
Je posai mes lèvres sur sa main que j'arrosais de mes larmes silencieuses, sans m'inquiéter de ce qui se passait autour de moi.
Pendant ce temps, Marguerite et Hélène aidaient en pleurant le docteur à faire une dernière tentative. Elles posaient des linges mouillés d'eau froide, entouraient ses pieds de synapismes, et tâchaient de lui faire prendre une potion.
Tout à coup je remarquai avec surprise que l'oncle Jean remuait la main. Je regardai son visage; il ouvrait les yeux, leva vers le ciel un regard sombre, et murmura distinctement.
— 0 Félix, Félix!
Chacun retenait son haleine, croyant que le malade revenait à lui et voulait parler. Mais ses yeux se refermèrent, et il ne remua plus.
— Com.me il vous aime, monsieur ! murmura le médecin à mon oreille. l\ pense, et ses pensées ne trouvent qu'une expression : votre nom chéri.
La voix de mon oncle ne m'avait pas fait la même impression. H me semblait qu'elle avait un accent de reproche... Mais l'espoir de 'le voir revenir à lui tout à fait, et peut-être même guérir, suspendait cette expression pénible, et je ne le perdis point des yeux.
Tout à coup il remua violemment les bras et les jambes, et nous poussâmes tous un cri de joie... mais un râle douloureux lui monta à la gorge, ses membres se détendirent et ne bougèrent plus...
— Mes amis, priez pour son âme, il est devant Dieu ! dit le médecin.
Nous tombâmes à genoux et récitâmes en sanglotant la prière des morts.
Nous passâmes toute la nuit à prier et à veiller. J'étais inconsolable, et quoi que pussent me dire
Hélène et Marguerite pour alléger mon désespoir, elles n'y parvinrent point.
Ce n'était pas seulement la mort de mon pauvre oncle qui me faisait souffi'ir. Sa voix résonnait sans cesse à mon oreille, et mon nom, prononcé avec cet accent de reproche que j'avais cru remarquer, me faisait frémir. Mon imagination frappée complétait la phrase (ju'il n'avait pas eu la force d'achever : « ô Félix, Félix, qu'avez-vous fait? Je vous avais dit que votre mariage me rendait malheureux, et cependant vous vous êtes marié ! Vous m'avez donné sans pitié le coup de la mort ! »
Je luttais contre les douloureuses révoltes de ma conscience, et je tâchais de me persuader que ce n'était qu'une illusion maladive de mes sens. L'oncle Jean n'avait-il pas en effet voulu luimême ce mariage? N'était-ce pas lui qui m'avait ordonné de hâter autant que possible le jour de la cérémonie?
Mais tous mes efforts pour chasser ces pénibles pensées restèrent infructueux, et à la tin je courbai la tête sous la conviction que je n'étais pas tout à fait innocent de la mort prématurée de mon oncle, cet homme généreux qui m'avait protégé depuis ma naissance, et qui, maintenant encore, me laissait par testament une fortune considérable.
Nonobstant sa sincère tristesse, ma cousine Marguerite ne perdait pas la tête, et dès le point du jour elle commença à prendre les dispositions rendues nécessaires par le décès de l'oncle Jean. Elle courut â la cure et régla les funérailles qui devaient être très riches. A son retour elle écrivit des lettres à tous ses cousins et cousines pour leur annoncer le décès de M. Roobeck et le jour de l'enterrement.
Elle fit poser les scellés dans la maison mortuaire et remit au juge de paix les comptes tenus par elle, où l'on pouvait voir ce qu'il devait se trouver d'argent comptant. Cet argent, un peu plus de mille couronnes, — était enfermé dans un tiroir de l'armoire. Elle voulait donner à tout le monde la preuve qu'elle ne retenait pas un florin et qu'elle avait servi son oncle par pur dévouement sans aucune rétribution. Elle dit au juge que le défunt lui avait confié son testament, pour le remettre au notaire quand le moment serait venu; et, sur la demande qu'il lui en fit, elle déclara que dans ce testament mon oncle m'attribuait la moitié de toute lasuccession, et àelledix mille couronnes.
Apparemment le juge et son greffier n'avaient pasjugé nécessaire de garder le secret sur le contenu de ce testament, car dès le lendemain les deux dispositions principales en étaient connues de la plupart des habitants de Visseghem. En ce qui me concernait, on ne trouvait pas exorbitant que je reçusse la moitié de l'héritage. En ellèt, je
représentais seul la branche masculine : mais que Margiiciitc se lut fait attribuer une si grosse part au (ii'trinuMit des autres héritiers, de telle sorte qu'il ne restât presque rien pour les autres neveux et nièces, voilà coque l'on considérait coinine une scandaleuse caidalion.
Forte de sa conscience et des dispositions détinitives du testament qu'elle avait entre les mains, Marguerite se souciait peu des criailleries et des calomnies des villageois, et elle allait son train sans s'inquiéter, disposant tout pour la cérémonie de rinhumalion et pour les services religieux qui di'vaienl la suivre.
Le troisième jour, trois ou quatre de ses cousins étaient arrivés à Visseghem. Elle en avait d'abord reru un, et elle avait écouté paliennnent les reproches et les accusations qu'il lui avait adressés; mais dès qu'elle se fut débarrassée de celui-là, elle défendit de laisser entrer aucune personne qui ne lût pas de Visseghem, et elle aposta dans le vestibule deux hommes solides chargés de faire respecter sa défense.
Vers le soir les cloches commencèrent à sonner, annonraiit la triste cérémonie du lendemain. Le glas funèbre, qui se prolongea pendant une grosse heure, et s'entendait jusque dans la pièce la plus reculée de notre nouvelle demeure, me remplit d'angoisse et d'effroi.
Le lendemain, un peu avant di\ heures, tons les parents, amis et connaissances étaient réunis dans la maison nmrtuaire, attendant le clergé (jui allait venir chercher la dépouille mortelle de mon oncle.
Les héritiers furent avertis pai- le notaire que, lorsfju'ils auraient assisté à rcMt(Mrement, ils devaient revenir pour entendre la lecture du testainttit du défunt.
Enfin, les prêtres entrèrent dans la maison et montèrent au premier avec le sacristain et quatre hommes vêtus de noir.
Après avoir récité quelques prières, ils descendirent le lourd cerrut'il, le |)osèrent sur une civière devant la [)orle, et le couvrirent d'un somptueux dr.ip funéraire.
Lf triste cortège se mit en route. Les prêtres, le sacristain rt les enfants de choMir, avec la croix et les bannières précédaient le cercueil en chantant des psaumes. Je inarchnis derrière entre ma lemme et .Maigu»'rile, suivi de mes cousins et cousines. Du grand nombre d'amis, de voisins et <le connaissances fermaient le cnrlège.
Je pleurais à grosses larmes et sanglotais tout
haut. Hélène et Marguerite devaient me soutenir car les forces m'abandoimaienl, je chancelais sur mes jambes. Je devais sans doute exciter la pitié de tout le monde. Si l'on avait pu lire dans mon CQîur, on aurait vu quel sentiment de regret, quelle accusation contre moi-même me torturaient.
L'église était si remplie que le cortège eut grand'peine à se frayer un passage jus(|u'au chœur. On nous donna des chaises près du cercueil qui fut placé sur une estrade, au milieu d'une multitude de cierges.
Dirai-je quel sentiment de tristesse éveillèrent dans mon âme les accords désolés de l'orgue, le cbanl funèbre des prêtres, et le déchirant requiescal in pacef
Au cimetière, lorsque le cercueil fut descendu dans la fosse béante, et (jue j'entendis la terre retomber dessus avec un bruit sourd, je poussai un cri de désespoir et tombai à demi évanoui dans les bras de ma femme.
On me transporta ilans une maison voisine, et l'on me lava les tempes avec de l'eau fraîche. Je revins à moi petit à petit, et me sentis un peu raffermi. OiK' pouvais-je contre la fatalité? Tout était fini maintenant...
Après m'étre reposé encore un moment, je retournai à la maison mortuaire avec Hélène et Marguerite. Les héritiers étaient déjà réunis dans la grande salle, il y avait même quelques voisins et connaissances, au nombre desquels je reconnus avecétonnement Corneille Sauteriot, et maître Verdilleu, le plus graïul ennemi de mon oncle.
La [)àleur de mon visage, la rougeur de mes yeux semblèrent loucher tout le monde, et l'on se découvrait devant moi avec des marques de sympathie et de respect, mais dès que l'on aperçut Marguerite un murmure peu flatteur vint attester l'anlipathie générale.
Elle n'en fut point troublée, regarda hardiment
tout le monde en face, et prit place sur une chaise
I auprès de la fenêtre, sans avoir l'air de s'émouvoir.
Le notaire n'était pas encore là. lJ'a[)rès l'habitude (| ni régnai t alors en Flandre, nous aurions peul- 1 être îongtempsàrallenilre, car les notairesn'élaient I rien moins (|u*exacts. Mes idées tristes se dissipèrent un peu par TcNaintMi de tous ces incoimus i|ui me saluaient du nom de cousin. Ils pouvaient être une vingtaine, car quel(|ues-uns d'entre eux avaient ameiM' <|ui leur femme, (|ui un fils ou une fille. Oiiafre nu cinq seulement paraissaient appartenir à la classe des cultivateurs, Ions les antres avaient l'air d'être des ouvriers. Beaucoup d'entre eux étaient si pauvrement et si misérablement vêtus, (pi'on les eut pris |iour des memliants. Ils se tenaient près de la porte en un groupe serré, comme ; des gens qui ne se sentaient pas à leur place dans
un salon si richement meublé. Comme ils devaient avoir appris par la rumeur que Marguerite et moi nous devions recueillir les trois quarts de la succession, ils craignaient sans doute de n'en recevoir qu'une paît infime. Quelques hommes serraient les poings avec colère, et deux ou trois femmes geignaient en pleurant à chaudes lafmes. Corneille Sauteriot se tenait auprès d'eux, mais il paraissait tout découragé et tenait les yeux baissés.
Pendant quelque temps nos cousins et nos cousines murmurèrent entre eux à voix basse, jetant de temps en temps sur Marguerite un regard enflammé ; mais leurs murmures devinrent peu à peu plus bruyants et parfois une parole injurieuse pour Marguerite parvenait distinctement à nos oreilles.
Tout à coup une de nos cousines, une femme longue, maigre, maladive, et qui avait l'air d'avoir la jaunisse, se mit à gesticuler fiévreusement et à éclater en plaintes et en reproches. Les autres voulaient la retenir, mais elle se dégagea, s'avança vers Marguerite, et lui dit d'une voix tremblante de colère, et en la menaçant du poing :
— Oui, oui, vous qui faites ici la maîtresse, vous nous avez scandaleusement volés ! Vous n'avez pas plus de droits que nous; mais par vos manœuvres hypocrites, vous avez égaré et trompé le vieillard malade. N'êles-vous pas honteuse de nous ôter le pain de la bouche, à nous, pauvres gens que nous sommes? Dix mille couronnes pour la voleuse!... et pour nous, pour les honnêtes gens, rien du tout peut-être ! Ah ! vous serez riche et vous pourrez faire la grande dame, avec notre argent, avec notre sang : mais Dieu vous... Quoi, vipère, vous osez rire de moi ! Attendez, que je vous arrache les yeux...
Hélène et moi, voyant que cette folle allait réellement exécuter ses menaces, nous nous plaçâmes devant Marguerite pour la préserver des mauvais traitements de sa cousine. Quelques-uns de nos cousins et cousines proféraient des injures et criaient qu'Anna Dooms avait raison; mais les autres, moins déraisonnables, vinrent à notre secours, et éloignèrent de force cette héritière exaspérée ,
Marguerite, très calme, s'avança et dit :
— Mes amis, vous ne savez pas ce que vous faites. Je m'inquiète peu de vos injustes criailleries. Mais puisque vous ne pouvez pas attendre jusqu'à ce que le notaire lise le testament, laissezmoi parler; je vous dirai ce qu'il contient, et vous reconnaîtrez que vous n'avez pas la moindre raison de vous plaindre ou de m'accuser.
Chacun se tut et écouta.
— Monsieur Roobeck, poursuivit Marguerite, était convenu avec sa femme de laisser aux neveux et nièces de celle-ci le quart de sa fortune. Le quart pouvait s'élever à onze mille cinq cents cou-
ronnes. Eli bien, dans son testament il ne vous a pas seulement laissé votre part, mais encore la mienne. Vous recevrez chacun huit cent cinquante couronnes. Cela fait plus de quatre mille sept cents francs. Vous m'accusez! Mais si je l'avais voulu, le nom d'aucun de vous n'eût été mentionné dans le testament.
— Oui, mais combien de milliers de couronnes avez-vous mendiées ou extorquées d'avance à M, Roobeck? s'écria un gros paysan qui paraissait assez à son aise.
Marguerite ne lui répondit que par un sourire de mépris.
Les autres cousins et cousines paraissaient diversement impressionnés par ses explications. Quelques-uns des plus pauvres, qui avaient probablement déjà perdu tout espoir, paraissaient enchantés; car, en réalité, une somme de cinq mille francs était pour eux une fortune considérable. Mais la plupart des héritiers, qui pendant des années avaient entendu parler de m.illions, et qui avaient bâti sur le décès de l'oncle Jean des espérances insensées, ne cachaient pas leur déception. Cependant, la certitude de recevoir du moins quelque chose avait triomphé de leur dépit, et ils parlaient entre eux de l'afïaire avec moins de passion.
Marguerite s'était rassise près de la table, et causait tranquillement avec ma femme.
Une chose attirait mon attention : maître Verdilleu, notre plus proche voisin, qui s'était toujours montré l'ennemi de mon oncle, était présent ; il écoutait et regardait tout en clignant de l'œil, el en souriant d'un air malin. Les injures adressées à Marguerite paraissaient lui avoir particulièrement fait plaisir, et lorsqu'elle avait parlé avec tant de calme et de raison à ses cohéritiers, il avait secoué la tête en ricanant.
L'air de défi de l'homme qui avait causé tant de chagrin à mon oncle m'indignait profondément et j'avais envie de le faire sortir du salon ; mais j'étais si abattu, et je me sentais moi-même si coupable, que le courage me manquait pour lui faire des reproches.
Le notaire entra, et prit place devant la table dans un fauteuil qu'on lui avait préparé. Il promena silencieusement son regard sur l'assistance, el lorsqu'il eut regardé chacun des pieds à la tète, il tira de sa poche un grand portefeuille de cuir, qu'il ouvrit et posa sur la table. Puis il rangea ses plumes, son papier, et tout ce qu'il fallait pour écrire.
Nos cousins et cousines le regardaient avec une attente anxieuse, car ils croyaient qu'il avait le testament sous les yeux et qu'il allait leur en faire connaître le contenu; mais le notaire qui
L'ONCLE JEAN
semblait braver à dessein leur impatience, se tourna vers son clerc et se mil à causer avec lui ù voix basse, si tran(|uillenu'nt et si longtemps ([u'il paraissait avoir oublié pourijuoi il était venu.
Les héritiers témoiî,'naient leur méconlenlenieut par (les (nurmures sans cesse i^randissanls. Alors le notaire se leva et dit à Marguerite :
— .Mademoiselle {{ydains, veuillez me remettre le te^tanlent que M. HoobecK vous a conlié... Et vous tous là-bas, je vous conseille de vous taire, car au moindre bruit, je cesse ma lecture. Donc, si vous ne voulez pas rester ici jusqu'à demain, tenezvous traM(|(iilles.
Il prit l«! leslament (jue lui tendait Mari^ueiite, et le déplia. Tous écoulaient de toutes leurs oreilles, et avec des battements de cœur.
— Écoulez donc la dertiière volonté du ilélunt. Nour. commençons, dit le no'.aire à haute voix.
Mais en ce moment le charpentier Vcrdilleu s'avança, et dit avec un sourire triomphant, en posant devant le notaire un papier scellé :
— Inulile, monsieur, de lire ce testamenl. Il ne vaut rien. Kn voici un qui est meilleur.
— Un autre testamenl? dit le notaire étonné. Entre vos mains? Comment en êtes- vous délenteur?
— Cela ne fait lien à l'alTaire, répondit maître Verdilleu. Je vais pourtant vous le dire. M. Roobeck voulait sans doute se soustraire à certaines intrigues, et il a éciit secrètement un leslament. Lorsque le curé était auprès de lui pour entendre sa confession, il lui a donné ce testamenl avec prière de me le remettre. Je ne sais pas ce (|u'il contient. Ayez la bonté de nous le lire, monsieur le notaire, alors nous le saurons tous.
— Oui, mais il reste à voir quel testament est le bon, dit le notaire. Nous allons examiner la chose.
El après avoir comparé un instant les deux écrits, il déclara d'une voix assurée :
Le testament que m'a remis mademoiselle l{ydams porte la date du '1\ mai IT'.lii, l'autre est daté du::l mai, donc, trois jours plus lard, et un jour seulement avant la mort de M. Itoobeck. Reprenez donc votre pièce, mademoiselle; elle n'a jtius absolument aucunt' valeur.
Jeregardaimacousine : elle paraissait impas>ible. Son visage n'exprimait pas la moindre agitation.
— Silence maintenant, et attention! s'éciia le notaire. Ecoutez, vou^ allez counailre 1 1 dernière voloulc de M. Itoobeck.
Et, très lentement, et appuyani sur cha(|ue mol, il lut ce qui suit :
c Ceci est mon testament :
» J'annule tous mes tcstamenls antérieurs. Je » donne à l'Kglise de Visseghem (où je veux être
» enterré) pour l'ondei' une messe annuelle pour D le repos de mon ànie, avec dislrihution de pain » aux pauvres (|ui y assisteront, une somme de » iiiilli' couronnes.
» Je donne au bureau de bienfaisance de la » même commune <h'n.r niilli' courunm's.
» Je donne à Corneille Sauleriot, qui m'a servi
> à mon entière satisfaction pendantde nombreuses » années, trois mille couronnes. »
Lorsque Sauleriot entendit cela, il poussa un grand cri et chancela un instant sur ses jambes. Puis il jeta sou bonnet en l'air, et se mil à courir de droite et de gauche, comme un fou, en criant :
— Trois mille couronnes! pour moi! trois mille couronnes! Près de dix mille llorinsî J'achète nu château, je roule carrosse, je bois du vin! Ah! ce bon monsieur Roobeck! Trois mille couronnes! Tenez-moi, ou je deviens fou... Ah! ma pauvre sœur, queva-l-elle dire?
El sans ramasser son bonnet, il sortit en sautant, et en agitant les bras comme les ailes d'un moulin.
— Silence! dit le notaire : nous reprenons la leclure du leslamenl.
« Je donne à Martin lU'kx, fermier à Visseghem, » sur le pré, en souvenir de notre amitié, mille » couronnes. »
Chacun regarda pour voir Martin Bekx, mais il n'était pas présent.
Le notaire ne s'était pas laissé troubler et conlinua :
K Je laisse aux personnes suivantes, enfants du
> frère et des deux sœurs de feu ma femme Coriiélie Dooms :
» I". Jossc Dooms,
> 2". Callicrine Dooms.
). :{". Anna Dooms.
> 40. Jean (Charles Sncivœt.
» .■)". Thérèse Snolvœl.
» ()". Chribtiiie Siicivœl.
» 7°. Fraiis Snclvo-l.
» H". Malliilih- lirlloman.
> W. Jeanne Itelleinan.
» Kl". .Mnrie-Claiif Itcllcman.
» Il ". r:iisahelh Itelh'm.in.
» li". Tliédilorc Hi'llt'iiian.
> \'.\". Ursule ItclicMian.
» Je laisse, dis-je à chacune de ces treize pcr- » sonnes, par tête, deux mille cimi cents couron- « ncn. »
Des cris de j<iie éclatèrent dans la salle. Nos cousins et cousines, surpris à bon droit et enchan-
L'ONCLK JEAN.
tés (le celle libéralité inaltendue, s'embrassaient l'un l'autre avec effusion. Des larmes de bonheur coulaient de leurs yeux, et ils restèrent uu moment sourds à la voix du notaire (jui voulait les réduire au silence et annonçait que la lecture du testament n'était pas terminée.
Lorsqu'il crut avoir obtenu un peu de silence, il reprit :
a Et je nomme et institue pour mon légataire » universel... »
— Voulez-vous vous taire, malhonnêtes? criat-il avec colère à nos cousins et cousines qui ne pouvaient pas contenir leur joie. C'est ainsi, ingrats, que vous reconnaissez la bonté de M. Roobeck? Écoutez du moins avec respect sa dernière volonté... Allons, nous reprenons la lecture du testament.
« Et je nomme et institue pour mon légataire » universel et pour exécuteur de mes dernières » volontés Joseph Verdilleu, maître charpentier, » demeurant à Visseghem, sur la Place.
» Fait et écrit de ma main à Visseghem, le » vingt-quatre mai de l'année dix-sept cent no- » nante deux.
» Jean Roodeck. »
Il y eut un moment de silence, comme si l'on doutait que le testament fût à sa fin. Marguerite et moi, nous n'y étions pas nommés. L'oncle Jean nous avait complètement déshérités. Il donnait des libéralités à ses ennemis, et nous ne recevions rien !
Je regardai ma cousine. Elle était pâle comme une morte, et ses lèvres tremblaient comme si elle avait la fièvre; mais elle ne disait rien, et ne répondait même point par un soupir aux efforts que ma femme faisait pour la consoler.
Tout à coup, un de nos cousins, un brutal et grossier paysan, se mit à la plaisanter et à se moquer d'elle. Elle se leva et sortit du salon.
— Venez, Félix, me dit Hélène, c'est une triste déception, sans doute; mais elle ne nous empêchera pas d'être heureux. Nous travaillerons, et nous trouverons dans notre profonde et mutuelle affection la force d'oublier cette injustice imméritée.
J'étais anéanti, mes idées tourbillonnaient dans ma tête, et je me laissai conduire par Hélène comme un homme privé de sentiment. Ma femme crut que la perte de mon héritage était la cause de ma grande tristesse et essaya de me rendre un peu de courage en me disant que par notre travail et notre savoir nous n'aurions pas de peine à
gagner honnêtement notre vie. Mais un autre ver me rongeait le cœur. Hélas! je m'étais marié contre le gré de mon oncle. Cela l'avait rendu malheureux, en abrégeant sa vie, et il avait exécuté ses menaces. Il ne s'était pas vengé sur moi seul; il avait impitoyablement fait expier à ma pauvre cousine l'appui qu'elle m'avait prêté pour obtenir son consentement. Lui, le frère de mon père, le bienfaiteur de ma jeunesse, il était donc mort en me haïssant, en me maudissant, peut-être.
Je n'écoutais pas les consolations de mu femme. Quand nous eûmes traversé la moitié de la Place, elle m'arrêta en me disant :
— Mais, Félix, où sont nos esprits? Nous oublions cette pauvre Marguerite. Dieu sait si elle ne s'est pas évanouie. Nous ne pouvons pas la laisser sans secours. Elle ne peut pas rester dans la maison mortuaire. Seule ainsi, on l'accablerait d'outrages. Allons la chercher. Elle ne nous a jamais fait que du bien.
Le sentiment du devoir, la pitié ramenèrent la lumière dans mon esprit.
— Oui, hâtons-nous, répondis-je. Ma cousine ne saura pas où passer la nuit. Nous l'emmènerons avec nous dans notre demeure, et nous la consolerons, si c'est possible.
Nous retournâmes à la maison de mon oncle, et cherchâmes inutilement Marguerite dans la chambre basse et dans le jardin. Enfin nous la trouvâmes dans sa chambre à coucher, assise près de son lit, la tête dans les mains.
— Venez, ne perdez pas courage, Marguerite, dit ma femme en lui prenant la main. M. Roobeck a été injuste envers vous et envers nous; mais il n'y a rien à y faire; et il faut nous soumettre à notre sort...
— Ah! c'est fini de moi! gémit Marguerite. Ma vie est sans but. Que vais-je devenir en cm monde, laide et pauvre, c'est-à-dire portant la plus affreuse malédiction qui peut peser sur la tête d'une femme? Où demeurer? Chassée d'ici, on ne me recevra nulle part. Ah! si Dieu voulait écouler ma prière et me faire mourir, combien je le bénirais de ma délivrance !
Nous lui fîmes comprendre que nous, du moins, en amis reconnaissants, nous n'oublierions jamais ce qu'elle avait fait pour nous, et que nous ne cesserions pas de l'aimer et de l'estimer. Nous ajoutâmes qu'elle ne pouvait pas rester plus longtemps dans la maison mortuaire, où elle n'avait à attendre que des affronts et du chagrin; qu'elle devait venir avec nous à la petite ferme et y rester jusqu'à ce qu'elle trouvât une autre situation; et si elle voulait nous faire l'amitié de demeurer avec nous comme une sœur, nous en serions fort heureux.
Après une longue résistance elle consentit et se
L'ONCLE JEAN
montra prèle à nous suivre. Dt'S le lendemain, disait-elle, elle voulait l'uir le villai,'e où on la méconnaissait si injustement, et cacher ailleurs son désespoir, juscju'à ce que la mort vint lu délivrer d'une vie qui lui était à charge.
Nous sortîmes de sa chambre. Marguerite traversa le vestibule au bras de ma femme.
Alors (|uel(|u'un cria en ricanant, en s'adressant à elle et à moi :
— Oui, oui, jouez la tristesse; vous ne tromperez personne. Votre part, vous l'avez reçue ou
prise d'avance, n'est-ce pas? A combien de milliers de couronnes s'élève-l-elle bienV
iNous passâmes sans répondre à ces impertinentes accusations, et traversâmes la place, où nos cousins et cousines se tenaient réunis, épanchant leur Joie.
— Ahou ! Ahou ! crièrent-ils derrière nous.
Je vous raconterai peut-être quelque jour la suite de ce récit.
FIN DE l.'ONCI.K IKAN
J'aperçus bientôt une chaise à timon. (Page 4.)
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK
Mon oncle m'avait déshérité au profit de ses ennemis. Il avait pu me reprocher de l'avoir affligé par mon mariage; mais de quoi pouvait-il accuser ma cousine Marguerite? N'avait-elle pas passé auprès de lui ses plus belles années, victime résignée de ses brutalités et de ses lubies? Ne l'avait-elle pas soigné avec un dévouement filial?... Et, pour la récompenser, il l'avait déshéritée comme moi-même de sa part légitime.
Noire pauvre cousine était assise dans notre demeure, les mains sur ses yeux, sourde à nos consolations, et accablée de désespoir, — à ce que
nous croyions, du moins, — malgré son énergie habituelle. Peu de teiups après notre 'retour chez nous, mon beau-père le maître d'école et sa femme arrivèrent, et se mirent à nous plaindre de notre malheur. Ils se montraient indignés de la cruauté de mon oncle; je compris, quoiqu'ils n'en laissassent rien paraître, qu'ils avaient compté pour leur fille sur la richesse, et pour leurs autres enfants, sur notre assistance pécuniaire. Leur déception était profonde et douloureuse.
Comme ils nous trouvèrent assez indifférents, Hélène et moi, à cette perte d'argent, ils s'imaginèrent que le bruit public disait vrai en affirmant que Marguerite et moi, nous avions reçu largement notre part en argent comptant avant la mort de