I.E TRKSOR DE FÉLIX ROOBECK
mon oncle, rc (|ui e.\|)li(|uait (|Uo nous ne fussions pas iionimi's dans son teslamenl. Une circonstiince qui renilail celle croyance vraisemblable, c'est ({ue mon oncle avail loujours passé pour èlre en possession d'une très j^rosse somme en pièces d'or; et comme, à son ilccès, on n'avait trouvé ciiez lui (jue très peu d'espèces sonnantes, on en concluait (jue noire oncle, avant de mourir, avail |>ailai,'é entre nous cet or. Celait la seule supposition qui put expliciuer notre incompréliensib'e exliérédation.
Lorsque j'essayai de convaincre M. Uokslal et sa femme que tout le village se trompait complètement, je vis bien dans leurs yeux qu'ils avaient de la peine à croire à ma sincérilé.
On me demanda ce que j'avais l'inlention d'en- Irepremlre pour gagner ma vie et celle de ma femme; le loyer de notre petite ferme serait trop lourd pour nous, car elle sérail naturellement vendue avec les autres biens de la succession de M. Koobeck, et j'avais à cberclier non seulement des moyens d'existence, mais encore un logis moins cber.
Nous répondîmes que nous travaillerions sans cbagrin ni découragement pour gagner notre pain ([uotidien, mais (|ne nous n'avions encore pris aucune détermination.
Marguerite, qui jusqu'alors n'avait pas prononcé une |»arole, releva la tète et nous dit, à Hélène et à moi :
— Mais à quoi servent toutes ces hésitations, mes pauvres amis? Le parti que vous pouvez et devez prendre est très simple. Héstorà Visseglicm est un rêve irréalisalile, vous y chercheriez inutilement des moyens trexistence, et même si vous en trouviez dans une certaine mesure, la dcliance el l'inimitié des gens seraient pour vous une smirre peipétuelle d'hutnilialion et de tristesse. La première chose (|ue vous avez à faire est donc de quitter Vissegbem, et de partir pour (iand ou pour liruxelles.
Ces paroles nous arrachèrent un nmrmure d'élonnement et de désapprobation. M. Ilokstal et sa femme s'effrayèrent à l'idée d'être bientôt oubliés et abandonnés sans secours dans leurs vieux jours, si nous nous éloignions aussi d'eux.
— Mais Marguerite, dit Hélène, que ferions-nous à (jand".'
— Chercher sans retard une occupaiion, réjiondit-olle. Kl si vous n'en trouvez pas as>ez vile, il reste toujours Itrnxelles comme dernier refuge. Des pers<tniies telles (|ue vimis, jeunes, inslrniles, parlant plusieurs langues, bien élevées el peu exigeantes trouvent loujours le moyen de faire honorablemeiil leur chemin dans le monde.
Sans combattre son avis, nous exprimâmes I opi-
nion (|u'il y aurait fort peu de chance pour nous de trouver une place à Gand ou à Druvelles, et que nous chercherions peut-être longtemps avant de réussir.
— Votre crainte |)ourrail être assez fondée, répliqua-l-elle avec un sourire, car vous mancjuez tous les deux de hardiesse el de confiance en vousmêmes; mais je vous aiderai. Il est 1res facile d'avoir de la hardiesse pour autrui. Ma ferme résolution était de partir demain matin |)ar la première poste pour ne jamais revoir ce village. Toutefois, comme je vois clairement un but à poursuivre, je puis attendre encore. Je resterai ici Irois ou quatre jours, jus(|u'à ce (jue vous soyez prêts à me suivre à Gand. Là, avec ou sans vous, je me mettrai en course el ferai les démarches nécessaires pour vous créer des relations avec quehiue maison d'éducation. Si, par malheur, nous devions partir pour Hruxelles, je vous accompagnerais el n'entrerais pas au couvent avant de vous avoir aidés tous les deux à réussir.
— Entrer au couvent? Vous voulez vous faire religieuse?
— Oui! mon parti est irrévocablement pris làdessus. Laitle comme je suis, el sans aucune chance de pouvoir racheter celle disgrâce |)ar la richesse, je n'ai à attendre ici-bas que chagrin el humilialion. Avec le peu d'argent que je possède et le produit de mes bijoux et de mes vêtements, je rassemblerai bien de quoi me faire admellre dans un couvent. .Je veux désormais oublier le montle dans la solitude el dans la prière.
Nous essayâmes de la dissuader de celle résolulion extrême; mais en vain. Sur ce poinl comme sur noire départ pour Gtand, elle nous opposa aes raisons si victorieuses que nous ne sûmes bientôt plus que dire, el (|ue nous fûmes forcés de reconnaître (|u'au fond elle voyait juste.
Marguerite avail vraiment un étrange caiaclére. lue heure auparavant nous la croyions abattue et sans force : mainleiianl elle parlait librement, souriant el plaisaiilanl même pailois, comme si l'injustice de noire oncle n'avait laissé aucune impression dan> son espril.
Gomme nous laissions percer notre étonnemcnt, elle nous dit :
— Vous uje croyiez tout à lail anéantie, mes amis?.le cherchais à envisager froiilement l'avenir. Les plaintes et les larmes n'oni jamais assisté personne. Iiénecliir avec calme el agir avec énergie, voilà runi(|ne moyen de salut el en môme temps le véritable devoir de l'homme.
Kniin, apiè^ (jue nous eûmes répélé |dusienrs fois la piomesse d'aider les parents de ma femme selon nos moyens, en quel(|ue lieu (|ue nous fussions établis, les braves gens finirenl par donner
LE TRÉSOR DE FKLIX ROORECK.
— ;i contre-cœur — leur approbation au projet que Marguerite avait formé pour nous.
Il nous quittèrent consolés et se dépêchèrent de rentrer chez eux, car il était midi sonné.
A peine étaient-ils sortis que Marguerite s'écria en riant :
— SnrsHDi corda, mes amis! Ne courbez pas la tête plus longtemps sous ce coup immérité. Courage et confiance, voilà le vrai trésor. Oublions ce que nous avions espéré. Les choses iront mieux que vous ne pensez... Mais les estomacs vides ne font pas les cœurs résolus; songeons un peu au dîner. Qu'y a-t-il à cuisiner ici? Venez, Hélène, je vous aiderai.
Et prenant ma femme par la main, elle l'entraîna à la cuisine.
Je restai seul et me laissai aller peu à peu h de douloureuses pensées. Je revoyais mon oncle mourant, et dans ses yeux noyés je lisais une accusation contre moi; j'entendais sa dernière plainte : 4 0 Félix! Félix! » me reprochant mon ingratitude. Mes yeux se mouillaient de larmes et je me sentais trembler. Etais-je coupable? Mon maringe avait-il abrégé ses jours? Aurais-je pu agir autrement? Etait-ce par égoïsmc que j'avais coiilraclé celte union qui devait lui porter le coup mortel? Ma conscience troublée ne savait que répondre et me laissait ployé sous le poids du doute.
Je restai longtemps plongé dans celte douleur muette. En entendant le pas de ma femme qui venait mettre le couvert, j'essuyai rapidement deux larmes et dissimulai de mon mieux. Marguerite suivait de près Hélène, et au bout de quelques minutes le dîner était servi.
Comme il n'y avait qu'un seul service, et qu'aucun de nous n'avait grand'faim, nous eûmes vite fini. Marguerite se leva et annonça qu'elle allait à la maison mortuaire pour retirer tout ce qui lui appnrtenait. Nous pensions qu'elle feiait mieux d'attendre un jour, pour ne pas se rencontrer dans la maison de mon oncle avec maître Verdilleu, son légataire universel. D'ailleurs, les villageois, encore attroupés sur la place, étaient excités contre elle , et lui adresseraient peut-être quelques paroles injurieuses.
Mais elle répondit en souriant fièrement :
— On dirait, amis, que vous ne connaissez pas encore la pauvre Marguerite Rydams. Ma conscience ne me reproche rien, je ne crains personne.
— Et si on vous contestait le droit d'emporter les objets qui sont à vous? demandai-je.
— Ah! ah! je voudrais voir ça! D'ailleurs, maître Verdiller peut être un homme emporté et brutal, mais il est honnête, et je n'ai pas à craindre de lui une injustice aussi inutile. J'ai hâte de pouvoir oublier l'ingratitude de notre oncle... Mais
vous, Félix, n'irez-vous pas avec moi pour rapporter ici vos malles et vos livres? Une fois nos effets rentrés en nos mains, nous n'avons plus rien de commun avec ces gens-l;i, et nous devenons tout à fait libres. Noire, calme, notie assurance les convaincront qnc nous nous mettons au-dessus de leurs soties suppositions.
Hélène lui donna raison. Tout sera fini en un jour, et nous pourrons fixer, sans crainte d'empêchements, le jour de notre départ pour Gand. Je consentis, et nous nous rendîmes tous les trois à la maison mortuaire où maître Verdiller, loin de nous susciter des difficultés, nous prêta même deux de ses ouvriers pour emporter nos malles et ma bibliothèque.
Le soir, assis devant notre porte à la clarté des éioiles qui brillaient par milliers dans le ciel bleu, nous prenions le frais en causant avec confiance de l'avenir qui nous attendait.
Ma bonne Hélène n'avait p.^s peu contribué à remonter mon courage. Les paroles de Marguerite lui avaient donné tant dVspoir, qu'elle faisait briller à mes yeux de séduisantes perspectives, et en même temps elle se montrait prêle à tout supporter. N'était-elle pas la compagne de ma vie, et tout ne devait-il pas être commun entre nous?
Nous étions donc d'aiissi bonne humeur que possible dans notre situation incertaine.
Aucun de nous n'avait envie d'aller se coucher, sur toute la nature régnait ce silence solennel, précurseur ordinaiie de l'orage; mais la fraîche brise du soir agissait d'une façon si bienfaisante sur notre cerveau, que nojs hésitions à rentrer quoique de forts éclairs commençassent à sillonner l'horizon, et que leur éclat aveuglant nous obligeât à fermer les yeux.
Vers neuf heures le tonnerre se mita gronder. Nous rentrâmes, mais sans nous mettre au lit, car nous prévoyions qu'un violent orage allait éclater.
Il ne se fil pas longtemps attendre; au bout de quelques minutes les éclairs, le tonnerre, la pluie et la grêle faisaient rage au-dessus de notre tête.
L'orage dura longtemps. Au moment où Marguerite allumait sa lumière pour aller se coucher, nous entendîmes tout à coup frapper légèrement à la porte de la maison.
Nous poussâmes un cri de surprise. Marguerite, avant d'ouvrir, demanda de l'intérieur qui était là. Une voix craintive et retenue lui répondit en français :
— Ayez pitié d'un pauvre voyageur ! Je suis égaré dans les ténèbres, l'eau ruisselle de mes
LE TUÉSOil DE FÉLIX HOOLECK.
habits; donnez-moi un aliri, ne fi'il-ie que pour quelques in.»lants.
— Ci't h(»inine n'a pas de mauvaises intentions, nous (Ut tout has Mar^ruerite. Il est malheureux; sa voix trahit une inijuiélude réelle.
Et, sans allemlre mon consentement, elle ouvrit.
Ln homme cii'-jà vieux, vêtu comme un paysan, d'une hlouse bleue (|ui dé{,'Oultait de pluie et lui collait au corps, entra en hésitant et en rej^ardant autour de lui avec méfiance. Lors(|u'il aperçut le crucifix et le bénitier, un sourire brilla dans ses yeux, et son inquiétude parut se dissiper.
— Ah ! vous croyez encore en Dieu ! dit-il. Vous Hes chrétiens et vous ne refuserez pas de secourir ceux qui sont dans la détresse... Mais vous ne me comprenez i)as, hélas ?
— Si, si, nous comprenons et nous parlons le français, répondimes-nous tous ensemble, émus de pitié.
— Quel bonheur! s'écria-t-il. C'est le ciel qui m'a conduit ici. Ecoutez, le temps est précieux. A une portée de llèche d'ici, ilans le chemin de terre, il y a une v(»ilure où se trouve un fermier français, un homme à son aise, avec sa femme et un enfant de deux ans. Nous nous sommes égarés, et nous avons essuyé cet épouvantaide orage. L'enfant de ma maîtresse est très malade, peut-être en danger de mort. Ayez pitié de la pauvre créature et de sa mère désespérée. Donnez-lui un abri sous vfttre toit, aidez-la à sauver son enfant, Dieu vous bénira.
— Vite, Félix, allez chercher la pauvre femme, dit Hélène en pleurant de compassion.
.Marguerite avait déjà allumé la lanterne qu'elle me mit dans la main. Je suivis l'homme, éclairant le chemin avec ma lanterne.
J'aperçus bientôt une chaise à timon avec sa capote relevée, attelée de deux chevaux ruisselants de pluie et fumants de sueur. Je ne pouvais pas di»tinguer les [tersonnes assises dans la chaise et qui essayaient de se cacher, par frayeur. Je remarquai seulement (|ue l'homme était aussi vêtu d'une blouse bleue, et portait autour du cou un mouchoir rouge à (leurs.
Lorsfjue nous fûmes tout prés, jentendis le fermier demander à son domeslicjue à voix basse :
— Kh bien, y a-l-il espoir de secours?
— Le ciel soit béni! ce sont de bons chrétiens qui demeurent là-bas. Voici le maître de la maison, qui vous offre généreusement l'hospitalité. Je conduirai les chevaux |us(|u"à sa porte.
Chemin faisant le valet me demanda si nous avions une écurie pour les chevaux et une remise pour la voiture. Je lui répondis (jue nous avions une écurie vide derrière la maison, mais que p(»ur
remiser la voiture, il n'y avait que quelques grands châtaigniers contre le pignon.
Ce dernier détail parut l'inquiéter; mais nous arrivions à notre porte et l'entretien fut interrompu. Comme je tenais la lanterne de ma seule main valide, j'appelai Hélène et Marguerite pour aider à descendre la mère et l'enfanl. Mais le fermier, avec une torce surprenante, saisit sa femme et l'enleva hors de la voiture.
Hélène prit l'enfanl des bras de sa n)ère avec les plus vifs témoignages de pilié et d'intérêt, et dit en le couvrant de baisers.
— Ne pleurez pas si fort, ma bonne femme. Ce ne sera rien, votre enfant guérira!... Oh! le joli petit garçon !... 11 a froid. Vite, faisons du feu.
Et elle rentra vivement avec l'enfant.
Marguerite avait pris la fermière française par la main, et lui disait en la conduisant vers notre demeure :
— Pauvre femme : consolez-vous; du courage. Vous êtes chez de braves gens (pii vous offrent volontiers l'hospitalilé. (Juel effroyable orage vous avez essuyé ! Votre enfant est devenu malade de pour, de froid, de faim peut-être, mais nos S(dns l'auront bienlùl gu(''ri.
La fermière continuait à pleurer en silence, et se laisait conduire sans répondre un mol.
Je restai dehors avec les deux hommes, pour les éclairer. La voilure fut traînée sous les châtaigniers, à une trentaine de pas du chemin de terre, et je montrai l'écurie où les deux chevaux pouvaient se reposer. Je n'avais (|uo de la paille à leur donner, mais il y avait dans le coffre de la voiture un petit sac plein d'avoine, de sorte qu'ils eurent à la fois bonne litière et bonne provende.
Au moment où, les arrangements étant pris, nous allions entrer dans la maison, je vis le fermier faire tout bas, avec un air d'inquiiHude et de niystère une recommandation à son domesli(|ue. De la réponse de ce dernier je n'entendis que ces mots : Je reste ici pour veiller, soyez tranquille.
J'entrai avec le fermier et lui offris une chaise, sur la(|nelle il se laissa tomber avec accablement.
Hélène avait déshabillé l'enfant et l'avait envelo|)pé dans une camisole de flanelle; elle le berçait sur ses genoux et le baisail avec une tendresse toule maternelle, tandis que Marguerite se dépêchait d'allumer le feu et de faire bouillir la marmite.
Je m'approchai pour examiner l'enfant. (î'était un petit garçon de deux ans à peine, avec des cheveux presque noirs, et des traits d'une finesse et d'une ilistiiiction angéli(|ue. Ses yeiix étaient clos, et on aurait pu croire qu'd dormait; mais la pâleur de ses joues, les frissons convulsifs qui parcouraient parfoii ses petits membres, et surtout b s criséloulTés qu'il poussait, montraient assez (|ue le