I.1-: t»p:soi; i>e fémx hooceck
llameués du jardin par d'auties dragons. (Page 10.)
pauvre petit être endurait de cruelles souffrances.
— Veux-je courir au villai^e chercher îe méilecin? demandai-je. Je serai de retour en moins d'une demi-heure.
— Oh ! je vous en prie, ne faites pas cela ! s'écria l'étranger.
La mère aussi, malgré les remerciements dont elle comblait Hélène, semblait préoccupée d'une autre idée, en proie à une crainte plus grande. Au moindre bruit elle tremblait de tous ses membres et regardait vers la porte en blêmissant. Malgré la violence qu'elle se taisait pour cacher son angoisse, je m'aperçus qu'elle redoutait un grand danger. Qu'est-ce que ce pouvait être ? Dans ma demeure elle n'avait, me semblait-il, rien à craindre.
Ma curiosité était grande, et j'eusse volontiers demandé à mes hôtes qui ils étaient et par quelles circonstances ils se trouvaient au milieu de la nuit dans un chemin de terre où il ne passe jamais
[ d'autre voiture qu'une charrette de paysan. Mais comme il me semblait qu'ils aimaient mieux se taire là-dessus, je respectai leur réserve.
Cette attitude nous causa à tous un certain embarras, et bientôt il régna entre nous une sorte de silence pénible. J'en profitai pour regarder plus attentivement l'étranger, qui était assis en face de moi et tenait presijue conslauiment les yeux baissés, il avait les traits assez réguliers, le nez aquilin, la bouche fière, le front haut. Les traits de sa femme étaient encore plus nobles. La blancheur mate de ses joues, la pureté de son teint, sa bouche mignonne, sa petite main... et surtout la distinction et la douceur de son langage qui ressemblait à une musique, éveillèrent en moi des idées singulières.
Le valet avait dit, et leurs vêtements semblaient confirmer, que c'étaient des paysans; mais ce n'était là sans doute qu'un moyen de garder l'in-
l.K TIlKSOIl DE FKLIX ROOBECK.
cognito, car il étail diflicile de croire que ce fussent des paysans, dès qu'(»n avait jeté un coup d'œil sur leurs visages. Mais (jue pouvaient-ils être? Des nobles, des personnages de faniilles illustres luyanl la France pour échapper aux violences populaires ?
Une pensée soudaine me fit frémir! Le roi Louis \VI, rclcnu prisonnier par le peuple de l'aris, avait, l'année précédente, tenté de fuir avec la reine et ses enlanls. Mais on les avait reconnus à Vai'ennes et ramenés à Paiis. Ils y étaient exposés à de terrihles dangers. Il était connu que depuis ce Jour-là beaucoup de fidèles serviteurs, des gentilbommes surtout, avaient |)réparé de nouveaux moyens de fuite pour le roi. Combien de ceux-là avaient payé leur dévouement de la vie ?... Ciel, si c'était le roi de France qui avait cherché un asile sous mon toit !... Mais cet enfant malade ne pouvait pas être le dau|)hin. Je me rappelai que le fils du roi avait près de six ans lorsqu'on le retint à Varenncs avec son père... Quel énigme avais-je donc devant les yeux?
Tandis que ces pensées traversaient mon esprit, l'étranger avait remarqué sans doute avec in(|niétnde (|ue j'étais plongé d.ms des réflexions dont il était l'objet. 11 crut devoir combattre mes suppositions.
— Vous vous demandez (jui nous sommes et d'où nous venons? dit-il.
— Nullement, monsieur.
— l*ardonnez-moi, je croyais lire celte question dans vos yeux; je me serai trompé. Fn tous cas, monsieur, je dois vous ilire à (|ui vous donnez l'hospitalité, ei je vais m'acquitter de ce devoir. Nous sommes de malheureux habitants de... Tout à coup, il tressaillit. Ciel ! ((u'enlcnds-je ?
— Dieu nous assiste! gém-t la mère en étendant les mains pour re|>rendrc son enfant.
— Ce n'e>t rien, rép(mdis-je : une fenètr<> du grtMiier qui n'e^t jtas bien fermée ft qui b.il. Il lait sans doute beaucoup de vent.
.l'eus peine à les convaincre (ju'ils n'avaient rien à rraindre et iju'ils étaient paifailemenl en >rirfté sous mon toit. L'étranger allait reprendre >oii récit, f|uand .Marguerite, ayant Uni de préparer une boisson, s'écria joyeusement :
— lUen de meilleur contre la coliipKî des enfants; c'est souverain, vous verrez, fermière. A peine le petit ange en anra-l-il pris quebpies cuillerées, qu'il s'endormira, pour se révedier demain frais et souriant.
Elle offrit en effet qu(dr|ues cnilbrées de son infusion de tètes de pavots à l'enfant (|ui, à la grande surprisf de sa mère, les prit sans rechigner, puis il |)en('lia la tète sur le cote et ne tarda pas à s'endormir.
La mère demanda (|u'on le plaçât sur un lit; mais Hélène ré|)ondit qu'elle préférait le garder sur son giron, berceau naturel et préféré des enfants. Puis, regardant toujours l'enfant, elle exprima aux parents ses sympathies et sa compassion en des termes si touchants, que les étrangi*rs émus èchangèreni entre eux un regard mêlé d'iu- (luiètnde et de reconnaissance.
Marguerite avait suspendu la bouilloire audessus de la flamme de l'àtre pour faire du café. Il y avait du [)n\n frais dans la huche, du beurre frais dans le buffet, cela suffisait pour restaurer nos hôtes. Mais ceux-ci refusèrent en la remerciant. Ils n'avaient ni faim ni soi!; la femme demanda seulement à se reposer un peu. Elle était harassée, disait-elle, et sentait que ses forces allaient la trahir.
Nous lui offrîmes notre propre lit, placé dans la pièce voisine. La pauvre mère embrassa son enfant en pleurant, secoua tristement la tête, comme si elle doutait de sa guérison, et suivit alors Marguerite, qui la précédait avec une lampe. L'étranger accompagna sa femme, mais il revint immédiatement et reprit sa place en face de moi, — .le voulais vous dire, monsieur, qui nous sommes, commença-t-il. Ne vous étonnez pas si j'hésite; je fais peut-être une imprudence qui peut devenir fatale pour nous et — qui sait? — fatale pour vous-même. Vous avez deviné f|ue nous ne sommes pas des paysans, n'est-ce pas? En effet, nous sommes... des citadins, des bourgeois français. A tort ou à l'aison — peu importe — je fus accusé d'avoir consjiiré pour dèlivier notre malheureux roi des mains de ses sanguinaires op|)resseurs. Ma tète devait rouler sur l'èchafaud. Averti à temps j'ai pris la fuite avec ma femme et mon enfant, car la guillotine n'épargne personne. Dc- |iiiis deux jours et deux nuits nous sommes en roule, et comme nous touchions la terre étrangère sans rencontrer il'ohstacles, nous pensions élre sauvés; mais n(tns fûmes retenus par les douaniers, et l'on nous annonça (|u'on allait nous ramenei" prisonniers à Paris, c'est-à-dire à l'èchafaud. Seulement l'hésitation des douaniers et plus encore l'èpouvanlablc orage qu'il faisait, nous fournirent l'occasicm et le moyen de nous échapper encore et d'atteindre le sol des Pays-bas Autrichiens. Mais en même temps nous entemlions derrière nous le bruit d une troupe de cavaliers, et nous ne doutions pas (jiie ce ne fussent des sold.its fr.inç:iis en\oyès à noire poursuite, et qui nhésiieraient pas à viider le territoire autrichien pour ramener d'innocentes victimes. Fous de peur, nous poussâmes nos chevaux, à travers les tém'-bres, dans le premier chemin «le terre que nous rencontrâmes, et nous nous cachâmes sous les arbres
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK
d'un pelit bois. Les cavaliers, dé))ist(;s, continuèrent leur course par la grand'route... Peu de temps après, l'indisposition croissante de notre enfant nous contraignit à remonter en voiture et à chercher du secours. C'est alors que nous avons aperçu la lumière de votre habitation, et résolu de vous demander asile pendant quelques heures. Vous nous avez accueillis avec une bonté fraternelle. Au nom du Seigneur, soyez bénis.
Je lui exprimai chaleureusement combien nous nous sentions heureux de pouvoir faire quelque chose pour de nobles et fidèles gentilshommes qui n'hésitaient pas à affronter la mort afin de donner une preuve de leur amour pour leur Dieu, leur roi et leur patrie, et je fis une sortie indignée contre les sanquinaires Jacobins.
Mes paroles semblaient lui faire du bien. Il me prit la main et la serra avec émotion. Mais ses idées prirent immédiatement un autre cours.
— Des soldats français franchissent-ils quelquefois vos frontières ? demanda-t-il.
— Il n'en a point encore paru aux environs de notre village; répondis-je : mais plus loin, du côté de Westoutre et de Reningelst, ils causent beaucoup de dommages aux pauvres paysans. 11 est aussi arrivé, précédemment, que les dragons ont poursuivi de nobles fugitifs bien loin au delà de leur pays, sans respect des droits de noire Empereur, et les ont ramenés en France.
L'étranger pâlit.
— N'y a-t-il donc pas de Iroupes impériales sur ces frontières? demanda-t-il.
— Pour le moment il n'y en a qu'à Menin et à Ypres. Le gros de l'armée est dans le Hainaut, près de Tournai.
— Comment pourrai-je joindre l'armée autrichienne ?
— C'est fort difficile dans votre situation. Il faudrait traverser Courtrai. Jusqu'à Menin, l'unique route côtoie sur une longueur de quatre lieues, l'extrême frontière. Au surplus, d'ici à Tournai, la distance est de plus de douze grands milles. Il vaudrait mieux aller d'abord à Ypres. Dans cette ville forte il y a une garnison autrichienne, et, de plus, il y a là une chaussée qui conduit à Menin. Il y a d'autres bons chemins qui, si vous le préférez, conduisent dans l'intérieur du pays.
— La route qui mène à Ypres est-elle facile à trouver ?
— Ne vous inquiétez pas de cela, monsieur, répondis-je. Vous pouvez rester sous mon toit tant que vous voudrez; mais dès qu'il vous plaira de continuer votre voyage, je vous servirai de guide et vous mettrai sur la route d' Ypres.
— Merci, je profiterai de l'hospitalité jusqu'à ce
que ma pauvre femme se soit un peu remise en prenant du repos. Dans tous les cas il faut que je parte avant la pointe du jour.
Il se leva et alla regarder son enfant. Il reposait sur les genoux d'Hélène et paraissait profondément endormi. L'étranger le contempla longtemps d'un air triste.
— Vous croyez qu'il dort? domanda-t-il. Fasse Dieu que vous ne vous trompiez pas, bonnes gens! Mais si grave que soit la maladie de mon pauvre enfant, que pouvons-nous, malheureux que nous sommes, sinon prier et espérer...
En achevant ces mois avec une douleur contenue, il s'éloigna et descendit le pelit escalier menant à la chambre où sa femme s'était jetée tout habillée sur notre lit.
Elle ne dormait pas, car nous l'entendîmes immédiatement engager une conversation animée avec son mari. Mais malgré toute l'attention que nous y prêtions, nous ne pûmes rien distinguer de ce qu'ils se disaient.
L'étranger remonta et prit un siège. L'expression solennelle de son visage semblait annoncer qu'il voulait nous dire encore quelque chose d'important.
— Monsieur, et vous, nobles femmes, dit-il, je vous supplie d'accueillir ma prière. Dans une couple d'heures il faut que je quitte avec ma femme cette maison hospitalière. Noire pauvre enfant, dangereusement malade peut-être, ne peut pas nous suivre. Refuserez-vous de le garder ici jusqu'à ce qu'il soit guéri?
Nous répondîmes tous les trois que nous étions prêts à tout, que nous garderions l'enfant aussi longtemps qu'il serait nécessaire, et que nous le traiterions avec autant d'affection et de tendresse que si c'était noire propre fils.
— Dès que nous serons partis, vous ferez venir des médecins, n'est-ce pas? Les plus savants, les plus habiles, f;illùt-il les payer au poids de l'or.
Nous les regardâmes avec étonnement, car de l'or nous n'en avions guère.
— Ce petit garçon est notre unique enfant, notre seul héritier, reprit l'étranger. Il était destiné à se trouver un jour à la tète d'une grande fortune; mais maintenant, nos biens en France seront confisqués et vendus. Il ne lui reste que l'argent que nous avons pu emporter dans notre fuite. Je ne sais pas quels dangers peuvent nous menacer encore avant que nous nous trouvions en sûreté loin de la France. Cet argent me gêne; je crains de le perdre et je veux vous le confier en vous priant de le garder. Vous en prendrez ce qu'il faudra pour faire soigner mon enfant. Le restant, ma femme ou moi viendront vous le redemander dès que nous pourrons nous rapprocher sans
LK TUÉSOK DE FKI.IX IlOOFîECK.
(laiijfcr dos fronlièies de noire pallie. J'ai une confiance absolue eu votre lionn(Melé. on voire loyaulé. Diles-inoi, mes ami-, que vous accepltz celte charjje, par pili»', par iiuuianitt'.
Sur notre réponse allirnialive il me pria d'ailunier la lanterne el de l'aceonipajiner au dehors. Il réveill.t li; donieslique qui souinieillail à demi, assis sur une des hauqueltes de la voilure.
Lé domestique oltéil sans observations aux ordres de son maître. Ils tirèrent avec effort du fond lie la voilure une malle en cuir, (|u'i!s portèrent dans la maison et dêposèreul sur noUv table. Le domestique se retira immédialemenl.
L'étrauirer ouvrit sa malle el en tira un sac de toile qu'il vida .«-ur la table. Il en sortit une vine:laine de cartouches enveloppées de papier. Après avoir défait le papier d'un de ces rouleaux, il compta une à une, sous nos yeux, les pièces d'or qu'il contenail.
— Vous le voyez, dil-il, cha(jut' rouleau est composé de cinquante louis d'or, et a par conséquenl une valeur de douze cents livres; dans charpie sac il y a vini;t-eiuq rouleaux, el la malle contient trente sacs. Toute la somme que j'ai l'inlenliou de vous confier, s'élève donc à '2iO,()00 francs.
Nous restions ébahis, rciiardanl la n)al!e sans prononcer une syllabe. Moi surtout, je devais avoir le visape pâle et l'air ellrayé, car je frémissais ii l'idée que je pourrais élre rendu responsable d'un si énorme trésor. Je murmurai vai^uement un refus.
— Oh! je vous en supplie, rendez-moi encore ce service, dil-il. Mon sort est incertain. Là ou sera mon enfant, doit élre sou hérilaiçe. Uni sait si dès demain je ne tomberai pas entre les mains de nos ennemis? Ah! consentez pour notre pauvre petit. Prenez hardiment de cet or ce qu'il vous en faudra pour le bieu-êtie de notre fils, el cachez le reste, dussiez-vous, pour plus de Mircté, l'enfouir dans la terre.
J'hé>itais encore; mais à la fin, vaincu par les prières de ma femme et de .Marguerite, je consentis, à condition que l'étraiifrer acceplerail de moi une reconnaissance écrite du dépôt de celte somme
Il ne le voulait pas; mais je lins bon, je pris du pa|)ier et une plume, et lui demandai son nom, pour pouvoir dire dans mon récépissé par i|ui le dépôt m'avait été confié.
— Mon nom? répondil-il avec endiarras, je dois le taire. La vie de mon enfant el voire propre vie sont à ce prix. Avant que le foyer incandescent de la révolution soil éleint, les armées françaises viendront plus d'une fois p«*ul-éire, envahir voire pavs el s'y établir pour lon^ilcmps; mou nom ne serait donc pas seulement un arrêt de mort pour
I mon fils, mais il pourrait vous exposer tous, vous qui donnez rhosi)ilalité au proscrit, à la vengeance de nos ennemis. Ni vous ni pei'sonne ne pouvez connaître ce nom tant ijue le danger existe.
— Mais alors, comment rédiger cet écrit? demandai-je.
— Je n'ai pas besoin d'écrit, et je n'en veux pas, répondil-il. Les écrits trahissent nos secrets. Dilesmoi seulement voire nom à vous.
— l'élix Hoobeck, monsieur.
— Kl le nom de voire village?
— \ issegliem.
— Félix Uoobeck... Vissegbem. C'est bien cela, n'esl-ce pas? Je répéterai ces noms à ma femme. Nous les graverons dans notre mémoire. Là, du moins, aucun persécuteur ne les prendra... Ditesmoi, où croyez-vous pouvoir cacher l'argent?
Je n'avais pas d'autre cachette à lui montrer qu'une armoire prali(|uée dans le mur de notre thambro, au premier étage, el (jui avait probablement déjà servi à cacher de l'argent précédemmcnl.
11 replaça les rouleaux d'or dans la malle, la reboucla, el me fit signe de l'aider à la porter en haut, (;ar il pouvait être dangereux de laisser tant d argent dans inie pièce du rez-de-chaussée.
La malle était très lourde, el comme je ne pouvais me servir que d'une main, la charge était trop pesant»! pour moi. Marguerite, (jui s'en aperçut, accourut, me donna la lumière à porter, et saisit, avec l.i force d'un homme, une des oreillettes de cuir de la malle.
J'i'clairai les deux porleurs, je les vis déposer la malle au fond de l'armoire scellée dans la muraille, el je mis en tremblant la clef dans ma poche.
Nous redescendîmes, el abus l'étranger nous dit :
— Notre enfant reste donc ici jusqu'à ce que nous revenions le chercher. Personne ne peul saviu'r (|u'il a|iparlieul à des émigrés français; car cela sullirait pour le mellre en danger de mort. Ne dites donc pas un mot, pas un seul, de notre couri séjour dans voire demeure. Allez demain déclarer aux autorités (|ue vous avez ti'ouvé un entant dans vos environs, et que vous voulez le garder et eu prendre soin par compassion el par charité. Comprenez-vous lurgeute néiessilé de ces précautions, mes amis?
Nous lui donnâmes l'assurance (|ue nous nous coiiforuierions à ses intentions avec une religieuse ponclualilé. car nous aussi nous sentions que la discrétion la plus absolue. pouvait seule préserver le pauvre enfant de Ions les dangers à venir.
Après MU moment de silence, l'étranger |Hjursuivii :
LE TPiKSOll DE FELIX ROOBECK.
— Il est impossible de pénétrer les décrets de Dieu. Dans ces tristes jours de tourmente, personne n'est sûr de vivre encore demain. Il faut prévoir le pis. Supposez, mes amis, que nous tombions entre les mains de nos ennemis, que nous restions plongés durant des années dans de sombres cacbots, que la mort nous ait frappés... Celle affreuse pensée vous fait frémir, et vous secouez la tête avec incrédulité, mes amis? Alors, supposez seulement que pendant quelques années vous ne receviez pas de nouvelles de nous. Voici ce que, en pareil cas, j'attends de votre bonté pour mon enfant. Vous ne le laisserez manquer de rien, vous rélèverez dans la crainte de Dieu; vous lui donnerez des maîtres, surtout vous le ferez instruire avec soin dans sa langue maternelle, en un mot, vous n'épargnerez rien pour développer toutes ses facultés. Vous pouvez prélever sur le trésor que je vous confie, tout ce que vous jugerez nécessaire à celte fin, car l'argent appartient à l'enfant... Ob! oui, tout est possible. Nous pouvons mourir sans revoir notre fils, et il faut cependant qu'il sache quels étaient ses parents et sa famille.
11 se leva, s'approcha de ma femme, et nous montra un médaillon que l'enfant portait sous sa chemise.
— Vous voyez ce médaillon, dit-il, et les emblèmes qu'il porte? Une grande étoile avec cinq étoiles plus petites entre ses rayons? Le bijou n'est qu'en étain, pour détourner tous les soupçons. Il paraît très mince, mais il est double cependant, et contient un petit morceau de parchemin sur lequel sont écrits, à côté de notre enfant, les noms et le domicile de ses parents. Je vous prie de lui laisser toujours ce médaillon au cou... S'il arrivait que la révolution fût étouffée, et que le roi occupât de nouveau le trône de ses ancêtres avant que vous n'eussiez entendu parler de nous, prenez un couteau, ouvrez le médaillon, faites connaître à mon fils sa famille, et mettez-le en possession de ce qui restera du trésor.
Nous combattîmes ces sombres prévisions et il reconnut qu'il mettait les choses au pis; mais la prudence lui commandait de prévoir toutes les éventualités.
Après nous avoir fait répéter la promesse de lui obéir en tout point et de garder un secret absolu, il demanda la permission d'aller se reposer pendant une couple d'heures.
Dès qu'il se fut retiré, nous nous mîmes à causer de cet étrange événement, et nous prîmes, les uns envers les autres, l'engagement de garder fidèlement les secrets qui venaient de nous être confiés.
Hélène avait roulé l'enfant dans des couvertures de flanelle et le serrait contre sa poitrine pour le tenir chaudement.
L'étranger reparut sur le petit escalier et la pria de descendre avec l'enfant, pour permettre à la mère de le voir et de l'embrasser encore une fois. Hélène le suivit, et resta pendant plus de vingt minutes en conversation avec l'étrangère.
Lorsqu'elle revint près de nous avec l'enfant, elle paraissait en proie à la plus vive émotion. La mère l'avait suppliée en pleurant de bien veiller sur son enfant et de n'employer que pour lui le trésor que son père nous confiait; Hélène en avait fait le serment. Nous approuvâmes ce qu'elle avait fait et nous nous considérâmes comme liés par le même engagement.
Peu à peu nous devînmes silencieux. Le sommeil alourdissait nos paupières, et nous laissions tomber nos têtes sur nos poitrines, pour trouver un peu de repos dans un assoupissement passager.
Le plus profond silence régnait autour de nous. Nous pouvions entendre distinctement la respiration embarrassée de l'enfant.
Mais il ne nous fut pas donné de jouir pendant longtemps de ce repos relatif. Tout à coup le valet apparut à la porle qui s'ouvrait sur le jardin. Il était pâle et tremblant.
— Vile, vile, bégaya-t-il. Où est mon maître? Il y a des cavaliers, beaucoup de cavaliers sur la route.
Nous lui montrâmes la chambre de ses maîtres et nous l'entendîmes qui leur conseillait rapidement de fuir sans perdre une minute. H n'y avait pas d'autre espoir que de s'échapper par le jardin, car on frappait violemment à la porte extérieure de notre maison, et l'on nous criait que si nous ne l'ouvrions pas sur-le-champ, on l'enfoncerait à coups de crosse.
Pâles comme un linge, l'étranger et sa femme descendirent en courant. Ils ne savaient que faire, et paraissaient fous de terreur.
Marguerite, qui seule avait conservé toute sa présence d'esprit, s'élança vers la porte et nous dit d'un ton impérieux :
— Personne de nous ne comprend le français, pas un mot, entendez-vous^?
Elle jeta un regard sur la porte du jardin pour s'assurer que les étrangers s'étaient échappés par là, puis elle répondit à voix haute aux gens qui frappaient au dehors :
— Oui, oui, un peu de patience, on y va. Quatre dragons, le sabre nu, tirent irruption
dans la pièce, et jetèrent autour d'eux des regards enflammés en criant :
LE TlU'SOn DE FÉLIX UOOUECK.
— Ou sotil-ils, où soiil-ils, ces dainiH'S arislocrates? Parle/, ou nous vous Iciidous la lèle.
— Ali! vous (ailes seniblaul île ne pas comprendre le franvais el de ne rien savoir, vociféra celui d'entre eux (|ui |)araissait être leur chef. Leur voilure nesl-elle pas à coté de voire maison? Kt poun|uoi cette lumière ici passé minuit?
Il avait déjà saisi iMari,'uerile |tar ré|>aule et meiiai-ait de la Irapper ellecliveuieul de son salue. .le poussai un cri el m'élançai à son secours... mais en ce moment les inlortunés fuf,'ilirs, ramenés du jardin par d'autres dragons, rentrèrent dans la maison.
Le chef Iraina l'étranj;er près de la table |)our que son visafie fut éclairé par la lumière de la lampe, et le |irenant à la i,'ori;e lui dit.
— Qui es-tu? Quel est ton nom? Parle.
— Je suis un paysan de la .Normandie, répondit le gentilhomme, el mou non est .larcjues Vannier.
— Ali! tu es un paysan? ricana le brigadier. Et celte dame-là, c'est une paysanne aussi? Allons, allons, levez-vous, madame, et confirmez les mensonges de votre mari. Levez-vous, vous dis-je!
A ces mots il se dirigea vers l'étrangère pour la contraindre à se lever; mais la |)anvre mère était tombée eu syncope, et .sa tète roulait inanimée sur la lable au milieu des cris des soldats impitoyalde.>.
Je remarquai avec joie qu'Hélène avait caché tout à fait reniant sous ses cfuiverlures de laine, et ne faisait aucun mouvement (|ui |)ut liahir la présence d'une (piatrième victime.
— Ah! ah! ricana le dragon, pas mal imaginée celte syncope, mais nous n'avons pas le lem|»s de nous amuser ici. Voyons si vous êtes réellement des paysans.
Il déchira par bandes la blouse bleue de l'étranger, et lui arracha aussi une es|M'ce de ve.ste grossière. Un pénible soupir souleva la poitrine du gentilhomme à demi défaillant. Il était là, exposé aux legards de ses ennemis, avec une chemise dont le jabot el les manches étaient garnis d«' dentelles; des pierres précieuses étincelaieiil au ruban de sa m(Hitre.
— Nous en savons assez, dit le «Iragon. Prenez ces aristocrates [lar le cou, camarades, et évanouis ou non, en route pour la justice parisienne! Ils ont pris soin cg\-mémes d'ameuei" leur voilure et leurs chevaux; ils n'auront pas besoin di' se fatiguer, vite, ne perdons pas un instant : quatre hommes avec moi.
Sau> pitié, sans égards |>our la pauvre dame inanimée, les trois étrangers lurent sai>is el Iraiués ou poriés dclior>.
Nous, à demi morts de peur, nous tremblion?^ de tous nos membres, et nous ne trouvions ni force
ni couiage pour exprimer notre angoisse par un seul mot.
— 11 n'y a plus d'aristocrates dai\s votre maison? demanda le dragon ; vous me le jurez sur votre vie?
Marguerite leva les é|>aules, comme si elle ne le compienait pas; nous restâmes inuels.
— Ignares, imbéciles, oisons! grommela le soldat, (ia demeure sur les frontières de France, el ça ne comprend pas le fr.mçais! Suivez-moi, mes hommes, nous saurons bienlol à quoi nous eu tenir.
Kn achevant ces mots il prit la lampe, numla l'escalier, visita toute la maison du grenier à la cave, et, lorsrju'il revint, nous dit d'un ton menaçant :
— Vous n'êtes pas eiicore Français; mais prenez-y garde, vous le serez un jour, et alors gare aux imprudents qui ont osé héberger les ennemis de la France. Mais à (|uoi bon donner ces avis à des esclaves qui n'entendent pas un mot de la langue de la liberté?... Kn route, camarades.
Quel(|ues minutes après nous entendimes les cavaliers s'éloigner, et le lonlemenl des roues et le cla(|uement des fouets nous arracha un cri d'angoisse; carcela nous apprenail(|ue les malheureux étrangers commençaient ce terrible voyage (|ue le dragon avait apjielé le « voyage » vers la Justice parisienne. Muets el frémissants, nous nous regardions les uns les autres, craignant toujours de voir les soldats revenir sur leurs pas.
Marguerite romoit la piemièie le silence.
— Les tigres sont déjà loin, dit-elle. Pauvres gens, (|uel terrible sort ! L'enfant du moins est sauve : le ciel l'a visiblement protégé. S'il perd sa mère, il en retrouvera deux autres. Quant à moi, je jure Dieu que si cet enfant reste confié à nos soins, je me dévouerai à son bien-être jusqu'à mon dernier s(tnpir. Ile sera désormais le but de ma vie.
— Ah ! je l'aimerai comme mon propre fils, dit Hélène, s'enraanl déjà à l'idée d'avoir à partager cette noble tache avec une autre.
— Je comprends, murmuia ma cousine. Tant qu'il n'aura pas besoin de mes soins, je l'abandonnerai enlièrement à votre amour! mais il nous est confié à tous, et j«' remplirai tant que je vivrai la tâche que j'ai acceptée.
Les deux femmes échangèrent encore bien d'autres pandes pour se disputer la plus grande part de cette ii-uvre d'humanité...
Comme le sort cruel se rit des espérances humaines ! Hélène et Marguerite venaient de se mettre d'accord el embrassaient à l'eiivi la pauvre petite créature abandonnée, lorsque tout à c(uip nous entendîmes se rapprocher le galop d'une troupe de cavaliers.
LE TRÉSOR DE FELIX ROOBECK
Avant que nous eussions le temps de faire un mouvement, notre porle fut enfoncée, et quatre draurons tirent irruption chez nous. L'un d'eux s'écria d'un ton de menace, pendant que ses rei^ards fouillaient tous les coins de l'appartement ;
— H y a un enfant dans cctie maison. Où est-il? Vous ne répondez pas ? Allons, pas de bêtises, notre temps est précieux. 11 me le faut, livrez-le moi! Ah! vous ne comprenez pas le français! C'est inutile, d'ailleurs; celte femiTie que voilà tient le moutard sur ses genoux. Faut-il que j'emploie la violence pour le lui prendre? Eh bien, soii !
11 tendit les mains vers la pauvre victime, pour s'en emparer. Hélène recula jusqu'à la cheminée, implorant le. dragon avec des larmes de pilié ! Folle de terreur, elle oublia le sage conseil de Marguerite : elle parla français sur tous les tons, elle dit que c'était son propre enfant, et qu'on ne le lui arracherait qu'avec la vie.
— Qu'espérez-vous d'une pareille comédie? ricana le dragon? La femme de l'aristocrate ellemême, lorsqu'el'e est revenue à elle, a ciié et gémi pour avoir son enfant... Je ne suis ni méch.int ni cruel, mais j'ai des ordres précis de mes supérieurs. Ne me forcez pas à verser le sang pour les exécuter.
Il saisit l'enfant et l'arracha des bras de ma femme. Elle poussa un cri déchirant et se jeta en pleurant à mon cou.
Maiguerite s'élança sur les pas du soldat au moment où il allait sortir avec sa proie ; elle fut assez téméraire pour le saisir par les épaules et tenter de le faire rentrer dans la chambre; mais deux autres soldats la repoussèrent si violemment, qu'elle tomba la tête contre la muraille.
Le trot sonore des chevaux nous apprit bientôt que le pauvre enfant malade allait rejoindre ses parents, pour les accompagner dans ce terrible voyage.
Accablés de douleur et d'effroi, nous restâmes pendant quelque temps silencieux, nous regardant mutuellement avec angoisse; des larmes coulaient de nos yeux.
Une pensée soudaine me fit frémir; je me souvins du trésor. J'allai fermer la porte encore ouverte, puis je poussai le verrou. Dans le vestibule je heurtai du pied un objet que je ramassai et (jue j'approciiai de la lampe.
C'était une pipe dont le fourneau, en porcelaine fine, portait un couvercle attaché par des chaînettes d'argent. Sur ce fourneau on avait peint une tête de mort coiffée du bonnet rouge des Jacobins, et au-dessous on lisait ces mots : Liberté, égalité, fraternité, ou la mort.
Dans un premier mouvement de colère je me
disposais à briser cet emblème sur le sol, mais Marguerite qui s'en aperçut nie prévint et m'arracha la pipe en disant :
— Qu'allez-vous faire, imprudent? Et si les dragons revenaient chercher la pipe?
Je la jetai sur un bulfet.
Marguerite attira notre attention sur les habillements de l'enfant qu'on nous avait laissés. Ils consistaient en une paire de souliers et de bas, en un corsage, et une petite jupe de dessus. Nous examinâmes longtemps ces divers objets avec une grande attention; mais nous eûmes beau chercher pour y découvrir quelque marque ou quelque initiale, nous perdîmes nos peines.
— Ciel! quelle alfreuse situation! m'écriai-je. Les malheureux émigrés sont en route pour Paris; l'enfant nous est enlevé; le trésor seul, un trésor immense, reste entre nos mains. Nous ne savons pas quelles sont ces personnes. Cet argent m'épouvante. Que devons-nous en faire ? Si je le remettais à l'autorité ?
— Perdez-vous la raison, riposta Marguerite, Notre devoir est simple et clair : ne révéler à personune au momie ce secret, et rester lidèles à nos promesses. Ces malheureux nobles peuvent encore écliapper à la mort; la femme et surtout l'enfant peuvent trouver grâce devant les juges, qui n'ont point de motifs pour verser le sang de créatures innocentes. Les hasards de la guerre peuvent ramener les Français dans notre pays. Si nous révélions ce secret à quelqu'un, le trésor serait con- (isqué confine bien d'émigrés. Que répondrionsnous plus tard, quand les légitimes propriétaires viendront nous redemander l'argent? Nous devons être muets comme la tombe.
— Marguerite a raison, dit Hélène. L'enfant est enlevé à notre affection, mais nous avons à veiller sur son héritage avec un soin jaloux. Nous en avons fait serment.
— Si nous savions seulement le nom de ses parents ! murmurai-je. Cette complète ignorance m'effraie.
— Si j'étais un homme, dit Marguerite, je saurais dès demain quels sont ces gens.
— Et que feriez-vous donc ? demandai-je.
— C'est bien simple : dès le point du jour je suivrais les traces des chevaux, j'interrogerais les gens sur mon passage s'il le fallait, et je saurais par quel chemin les dragons et leurs victimes sont rentrés en France. Sans doute on a mis ces malheureux en prison dans quelque ville-frontière. On y connaîtra leur nom, ou on les aura forcés de le décliner. Avec un peu de prudence et de ruse, — dussé-je, pour réussir, me faire passer pour le plus sanguinaire des Jacobins. — je finirais bien par savoir ce qu'Us sont.
LK TIIÉSOU DE FELIX IlOOUECK.
Je (It'clîtrai que j'élais prcM à essayer cette tentative ilillicile et peut-être danj^ereuse. Cependant l'idée d'avoir à suivre en France, bien loin peutêtre, le fatal cortèjie, m'inspirait une iirnlonde terreur, car comment justifier mes recheicins aux yeux des Français méfiants? Témoigner (pielque intérêt aux nobles arrêtés pouvait me couler la liberté et niênie la vie.
Nous réllécbîmes pendant quelques instants à cette grave difficulté.
— Ab ! il y un moyen, s'écria joyeusement Marguerite. La pipe, la précieuse pipe ! Emporlez-la ; les dragons l'ont perdue en route, et vous en cberchez le |)ropriélaire, afin de pouvoir la lui rendre. On considérera ce soin comme une preuve de vos sympalbies pour les soldats français... Et maintenant, mes amis, assez de tristesse et d effroi. Pensons à aller nous eoucber; nous avons besoin de toutes nos forces et de toute notre itrésence d'esprit pour arrêter définitivement notre plan de conduite. xNotre embarras est grand, je le reconnais.
Au moment où nous étions prêts à aller nous coucher, elle ajouta encore :
— Ne négligez pas, Félix, de prendre assez d'argent avec vous, cela peut être utile, et même nécessaire. Je veux supporter ma part ilans les frais, car je me tiens pour engagée de moitié dans celte irisle affaire. N'épargnez rien, et nt' revenez pas avant d'avoir atteint votre but... Maintenant, bonne nuit; je me lèverai de bonne beure, et j'aurai soin (|ue votre déjeuner soit prêt au point du jour.
J'allai m'assurer encore une fois que les portes et les fenêtres étaient bien fermées, puis je me mis au lit.
Ilêb'ne eut jieine à s'endormir. A la fin ce|iendanl j'entendis, à sa respiration égale, (|ne le sommeil avait vaincu ses émotions. Quant à moi, je ne pus fermer l'uil. Toutes sortes d'images ellrayantes tourbillonnaient dans mon cerveau, mais c'était surtout la pensée du trésor qui m'agitait, ce trésor (|ui était radié d;ms la chambre au-dessus de ma tête. (Joëlle terrible responsabilité pesait sur moi ! Si jamais cet argent nous était volé !
Oue se passait-il en moi ? J'entendais constamment des bruits de mauvais présage; oui, il me .semblait même qu'on essayait an-dessus de moi de forcer l'armoire où le trésor était renfermé... .Marguerite? Oh ! cela ne se pouvait pas ! Des voleurs? Je mt' trompais sans doute, mais le bruit sourd qui résonnait dans mes oreilles était si distiiH-t que je devins à moitié fou d'angoisse, et i|uc Je nr pus su[»portir l'incertitude plus lon^-lemp':.
Je me levai tout doucement pour ne pas éveiller ma femme, et je descendis pieds nus dans l'obs-
curité. Je prêtai l'oreille avec une attention fébrile, et dans le silence de la nuit, je n'entendis (|ue les battements précipités de mon creur. Je remontai, et j'écoulai à la jiorle de la cbaiiibn- de Marguerite. Je rentendis dorinir d'un sommeil tranquille. Je m'approchai en chancelant de l'armoire où était caclié rar;;eiit des éiiiii;iês, et la tàlai de ma seule bonne main, dans les ténèbres. La serrure était intacte. J'avais rêvé tout éveillé. Le bruit inquiétant n'avait existé (|ue dans mon imagination.
Ilassuré moinentanémcnt, je revins me mettre au lit, et peu de temps après je tombai dans un pesant sommeil.
Tout à coup je me réveillai tunl licmblanl, et je m'écriai avec épo:ivanle :
— Hélène, des voleurs, des voleurs !
— Mais calmez-vous donc, Félix, vous rêvez, dit ma femme. C'est Mai'guerite(|ui vient vous éveiller.
En ellèt j'entendis ma cousine frapjjer à la porte, et me crier i\n"\\ faisait jour et que le déjeuner m'attendait.
Je m'habillai et descendis à la salle à manger, bientôt sui\i d'ili-lêne.
pendant que nous prenions le café lous les trois, ma ( onsine ne iiéi^ligea |tas de me donner une foule de conseils pour l'accomplissemcnl de ma mission. Je devais être extrêmement prudent pour ne pas faire son|içonner (|ue nous avions des relations avec les proscrits français. Je ne devais reculer devant aucune cs|)èce de sacrifices, pécuniaires ou autres, pour découvrir le nom du malheureux émigré. S'il était nécessaire de mal parler du roi on des nobles, Dieu me pardonnerait cette imposluie en faveur de la purelé- de mes intentions.
Je mis la pipe dans ma poche, pris mon bâton de voyage, el me mis en route, |ilein de crainte et d'in(|uiélude, mais fermement résolu à faire tout ce qui serait possible pour éclaircir l'intolérable situation où me plaçait la possession de ce trésor sans propriétaire connu.
Il ne me fut pas diflicile de découvrir, sur le sol détrempé, les traces de pas des chevaux et des roues de la voiture. Il eût fallu être a moitié aveugle pour ne pas les distinguer, même de loin.
Je les suivis donc d'un j)as rapide, et la tête haute, sans avoir l'air de les regarder. A cette heure matinale loul dormait encore dans les villages et les hameaux, el il n'y avait personne sur les chemins; mais personne ne devait savoir, et je ne pouvais laisser soupçonnera Ame qui vive, que j'avais une raison |iariiculière pour m'atlacher aux pas des Français fugitifs. Les tr.aces de pas des