I.E TRÉSOR DE FÉLIX ROODECK
Cette populace en délire... (Page 20.)
chevaux me conduisirent sur le grand chemin de terre vers Messines. Je le suivis pendant une demiheure sans que rien vînt retarder ma recherche précipitée. Je rencontrais bien de temps en temps quelques paysans qui s'en allaient travailler aux champs, mais je passais rapidement en leur souhaitant le bonjour.
Près de Messines, les dragons avaient tourné à droite, en évitant cette petite ville, et avaient pris la grand'route qui mène à Waesten. Ils avaient usé des mêmes précautions aux environs de Waesten, pour traverser la Lys sur le Pont-Rouge.
J'étais là sur la frontière, et je fus retenu par les douaniers et les soldats, parce que je n'avais pas de sauf-conduit. Je leur montrai la pipe de porcelaine avec la tête de mort, en leur disant que je voulais la restituer à un dragon français qui l'avait perdue aux environs de Visseghem, et ils me laissèrent passer sans difficulté.
A peine eus-je fait une demi-lieue sur le territoire français que je commençai à douter si je n'avais pas perdu la piste. Comme je me trouvais sur la large chaussée qui conduit à Lille, je ne pouvais naturellement plus apercevoir la trace des roues de la voiture; mais, jusque-là, j'avais distinctement reconnu les empreintes des pieds des chevaux, et je les avais suivies avec certitude.
A cet endroit les cavaliers avaient sans doute pris le pavé, car les chaussées de terre ne portaient plus aucune trace. Avaient-ils passé par un chemin Je traverse?
Mon incertitude était grande ; je ne vis pas d'autre moyen d'en sortir que de demander des renseignements à la première maison que je rencontrerais.
J'arrivai bientôt à un cabaret. J'y entrai et me fis servir un verre de bière. Je demandai à la vieille hôtesse si pendant la nuit elle n'avait pas entendu passer une troupe de cavaliers.
LE THÉ SOU Ut: IKLIX llUOHECK.
— Ciimnient savez-vous < ela, tnonsieiir? demaiida-l-ellc avec {''toDiicineiil.
— J'ai eiitemlu ilire au l*oiil-IUiu,ue iiiie les dragons ont, celle nuit, ramené de Frandre des nobles lugilifs el les onl conduits à Lille.
— C'est la vérité, monsieur, répondil-elle. Nous en avons été assez eiVrayés. Fi.nurez-vous (jue nous dormions paisiblement, sans souprunner (jue nous pouvions être éveillés ainsi à l'improvisle... Tout à coup on Trappe à coups de sabre sur noire |)orle, et l'on nous oblij;e à descendre el à allumer de la lumière. Une vingtaine de dragons lonl irruption dans notre maison, el tandis que li plupart se meltent à boire, les autres sortent el ramènent avec eux trois prisonniers : un monsieur en manches de chemise, un paysan et une paysanne. La paysanne était pâle comme une morte, et elle devait avoir beaucoup pleuré, car ses yeux élaienl tout rouj^es. Elle semblait près de s'évanouir, et elle s'alVaissa comme une masse sur la chaise qu'on lui oITrait. Ni elle ni ses compagnons d'iurorluiie ne prononcèrent pas une parole. Les dragons m'ord'jnnèrenl de servir à boire et à manger aux prisonniers; mais la pauvre femme, pres(iiie su(To([uée par les larmes, refusa tout... Lorsijue les dragons eurent bu tout leur soûl et donné quel(]ue argent à mon mari pour payer leur écot, le chef s'écria avec colère : Assez de repos! emmenez les aristocrates! à cheval, à cheval ! — Ah ! monsieur, ce cliel avait lair d'un homtne iuipitoyable. — Je les suivis avec la lampe, el vis (ju'on jetait brntalemenl ces malheureux dans la voiture. Une de ces pauvres victimes, le paysan, profita de l'occasion pour tenter de s'échapper. Il sauta hors de la voiture du côté opposé à la maison, et voulut s'enfuir dans les t'nèbrps. Il y lui peul-éire |)arvenu s'il n'avait pas trébuché dans le fosse (|ui borde la chaussée. Je l'enlendis pousser un grand cri île détresse et demander grà» e. Avait-il reçu un coup de sabre? Je n'en sais rien, monsieur. Quoi (;u'il en soit, malgré ses gémissements, il fut de nouveau jeté dans la voilure, el b- triste cortège re[)ril au giand trot le chemin de Lille. — Horrible temps, monsieur! c'est il vous faire treudiler jour et nuit!
— .Mais, madame, répli(|uai-je, on m'a dit (|ue ces fugitifs avaient avec eux un enfant, un petit enfanl. Lavez-vous vu?
— Ils n'avaient pas d'enfant, monsieur?
— Il était peut-être resté dans la voilure?
— Je ne le crois pas, monsieur; car pendant que les dragons étaient ici occupés à boire, l'un d'eux, qui disait avoir perdu sa pipe, a forcé mon mari à l'accompagner dehors avec sa lanterne. Ils ont cherché \airiemfnl |)ailout, même dans la voiture. Mon mari n'a |)as \u d entanl. .Non, non, (nonsiiur, so\cz-en sûr, ils n'avaient pas d'enfant.
Je payai mon verre de bière et me remis en route. () n'est-ce (|ue cela signifiait? Où l'enfant élait-il resté? Les dragons, voyaiil (|ue l'innocente! créature était dangereusement malade, rayaient-ils laissée par pitié dans r|uel(|ue village de la Flandre pour y être soignée! Fn pareil ca-:, il ne nous serait pas diflicile, pciisaisje, de découvrir son asile, puisque je connaissais exactement le chemin (|ne les dragons avaient suivi.
Je réiléchissais encore à celle circonstance inattendue, lorsque quelque chose de particulier attira mon attention. Devant les maisons d'un village ou d'un hameau que j'allais atteindre, beaucoup de i;ens étaient rassemblés, cl semblaient causer avec éton nement ou avec inquiétude de quel(| ne fait grave. M'élaul approché, j'ai a ipris d'eux que l'on avait, ce malin même, trouvé un cadavre près de la route. Le mort paraissait être un paysan; il avait la lèie fendue d'un coup de sabre.
Très ému, mais ne soup(;onnanl pas encore quelle pouvait être la victime, je pénétrai avec d'autres curieux dans la maison où l'on avait déposé le cadavre sur la paille; ses vêlements élaienl posés sur une chaise.
Je fus pris(i'un frémissement; je l'avais reconnu du premier coup d'œil; c'était le domestique des émigrés. A mes prudentes questions pour savoir si l'on connaissait ce mort, il me fut répondu qu'on avait fouillé ses vêlements, mais qu'on n'y avait rien trouvé qui pût indiquer son nom ou sa condition. On avait entendu la nuit un bruit de chevaux, el l'on supposait (|ue le meuitre availélé commis par les cavaliers. Le bailli était parti pour Lille pour dénoncer le crime, si crime il y avait et en l'aire rechercher les auteurs.
Je pmirsuivis mon voyage les larmes aux yeux, et j'alleignis la ville de Lille vers onze heures du malin. Je me rendis dans le (juarlier où se trouve la prison, car je ne doutais pas que It-s dragons n'eussent fait descendre là le;irs prisonniers.
Comment allais je faire maintenant pour lâcher de savoir le nom des nouveaux venus? Je me fis servir un verre de bière et un morceau de viande froide dans un cabaret voisin, et en causant avec les gens de choses bien indifférentes, j'ac(|uis la (eitilude (|ue je ne m'élais pas trompé. Les dragons avaient réelli-menl amené, vers le matin, des émigrés prisonniers; mais depuis plus de deux heures ceux-ci étaient rc|iarlis pour l'aris a\cc beaucoup d'aulres, dans trois voilures fermées escortées par une nombreuse troupe de dragcms, pour y être incarcérés et jugés.
Les fugitifs étaient partis pour Paris! me landrail-il donc relourn r à la maison sans aucun éclaircissement? Si je pouvais seulement savoir leur nom, mon but serait du moins atteint.
LE TRÉSOR I)K FÉF.IX IlOORECK.
Je quittai le cabaret, et j'errai par les rues, irrésolu, ne sachant que faire, les yeux sans cesse tournés vers la porte de la prison r|ue je voyais s'ouvrir de temps en temps, ou vers les soldats qui se tenaient devant leur corps de i;arde.
Je ne pouvais pas faire autre chose que de questionner le portier; mais que lui dire, pour expliquer ma curiosité? Après m'cire longtemps et inutilement creusé la tête à cet effet, je m'arrêtai à une résolution insensée; celle de faire semblant de croire que les émigrés eux-mêmes pouvaient avoir tué leur domestique, et de dire (]ue si je cherchais à savoir leurs noms, c'était uniquement pour les dénoncfr à lajustice.
Quelqu'un sonna en ce moment à la porte de la prison. Je m'approchai, et lorsque le battant s'ouvrit, je me glissai prestement par l'ouverture ; mais le portitr, me regardant avec des yeux irrites, me retint et me demanda ce que je venais faire là. Il écouta avec un sourire d'incrédulité l'histoire que je lui débitai sur le meurtre du domestique; sans me répondre, il fit signe aux soldats du corps de garde, leur dit à l'oreille que j'étais un espion, assez téméraire et assez fou pour venir s'informer auprès de lui du nom des émigrés.
Les soldats me prirent brulalement au collet et m'entraînèrent en m'adressant une série d'injures qui me firent comprendre que mes allures étranges avaient tout de suite éveillé leur attention, et qu'ils ne m'avaient pas un instant perdu de vue. On me poussa dans le corps de garde, où je fus immédiatement interrogé par un sergent aux grandes moustaches et à la figure rébarbative.
— Qui êtes vous? Quel est votre nom? Où demeurez-vous? me demanda-t-il sévèrement.
— Je suis Flamand; je demeure de l'autre côté de la frontière, près d'Armenlières, et je m'appelle Félix Uoobeck, répondis-je.
— Que venez vous faire en France, et à Lille?
Je lui racontai, d'une voix aussi assurée que possible, qu'un dragon français avait perdu près de la frontière une pipe de prix, et enfin toute l'histoire que j'avais forgée en route, et qui était vraie en partie.
Et pour preuve de la vérité de mon récit, je tirai la pipe de ma poche. Le sergent et les hommes quil'entouraientlaregardèrentavecuneadmiration mêlée de convoitise. Ce qui les ravissait le plus, ce n'était pas le couvercle et les petites chaînettes d'argent, c'était la tête de mort coiffée du bonnet rouge des Jacobins.
Le sergent mit la pipe dans sa poche en riant, et me dit :
— C'est bien ; je connais le dragon et lui remettrai sa pipe. Et maintenant, en avant, arche, pas-
sez votre chemin, si vous ne voulez pas qu'il vous arrive malheur.
Son projet ne m'échappait point;il voulait s'appropiier la belle pipe; mais moi qui croyais en avoir besoin pour ma sauvegarde, je la réclamai avec insistance, je finis même par le menacer d'aller me plaindre à ses chefs.
— Mille tonnerres! s'écria le sergent furieux, c'est ainsi que lu le prends et que lu me remercies de ma bonté? Attends un peu, imbécile de Flamand, tu vas payer cher Ion audace... Caporal, veillez au grain. Deux hommes avec moi pour conduire ce gredin-là chez le commissaire extraordinaire. Je lus conduit, ou plutôt poussé à force de bourrades à travers deux ou trois rues, jusqu'à ce que je me trouvasse dans l'antichambre ou dans la salle d'attente d'un grand bâtiment. Les deux soldats me gardèrent à vue, tandis que le sergent entra, probablement pour aller me dénoncer comme espion.
Je m'étais laissé tomber sur une chaise, et je réflcc'eissais, la tête cachée dans les mains, au terrible sort qui m'attendait. On allait sans doute me jeter en prison, me conduire à Paris comme tous les condamnés, et... peut-être! Ma pauvre Hélène, qu'allait-elle devenir?
J'avais les yeux pleins de larmes, et l'inquiétude me faisait trembler de tous mes membres.
Le sergent revint, et l'on me fit entrer dans une pièce où un monsieur était debout derrière un grand pupitre. Il me regarda d'un œil sévère et inquisiteur.
— Pourquoi cache-t-il sa main gauche sous son habit? demanda-t-il. Que cachez-vous là?
Sans rien dire, je lui montrai ma main mutilée, dont la vue provoqua chez le commissaire un geste de commisération.
— Pourquoi rôdez-vous comme un espion autour de la prison? Pourquoi témoignez-vous de l'intérêt pour des gens qui sont traîtres à leur patrie?
Je lui dis que j'avais vu un cadavre à une lieue de Lille environ ; que d'après les dires des villageois, je devais supposer que le meurtre avait été commis par des émigrés qui avaient passé par là sous une escorte de dragons ; que ce crime m'avait pendant la nuit indigné, et que j'étais venu à Lille pour le dénoncer, après que j'aurais appris du portier de la prison les noms des coupables.
Le commissaire, étonné de ce récit invraisemblable, fit une moue de mauvaise augure. Je sentis le péril de ma situation, et j'y puisai la force de continuer à jouer mon rôle difficile.
— C'est peut-être une sottise que j'ai faite, monsieur, balbutiai-je, mais il ne m'est pas venu à l'esprit de croire de braves soldats comme les
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOHECK
drapons coupables d'un pareil méfait. Si je me suis tridiipt', veuillez me le |)ar(i()mu'r.
— Vous demeurez en Flandre?
— Tout pr<'*s des Irontiéres, monsieur.
— Et quand vous avez vu le cadavre, vous étiez déjà à plusieurs lieues en deçà. Oue veniez vous fairi' en France?
Je répétai l'Iiisloire de la |)ipe trouvée et j'affirmai (jue je n'étais venu en France que pour en retrouver le propriétaire; et j'ajoutai connue conclusion que le sergent qui était devant lui avait mis la pipe dans sa poche et refusait de me la rendre.
Le commissaire extraordinaire ordonna au sergent de lui remettre la |)ipe. Était-elle pour lui la preuve de la sincérité de mes explications, ou avait-il pitié de mes angoises ? Quoi qu'il en fût, il serra la pipe dans son pupitre, en disant (|u'il allait en faire rechercher le propriétaire, et ajouta d'un ton fort calme.
— Vous avez été imprudent, très imprudent. Les émigrés dont vous parlez ne sont pas coupables de ce prétendu meurtre. Je connais toute l'affaire par l'enquête qui a été faite cette nuit même. L'homme dont vous avez vu le cadavre a voulu s'échapper, et c'est à cette occasion qu'il a reçu ce malheureux coup de sabre. Les émi};rés, dont il était en effet le (lomesli(|ue ou le cocher, ont obstinéiiicnl refusé de décliner leur nom; mais à Paris, on trouvera bien moyen de leur délier la langue.
Se tournant ensuite vers les soldats, il dit d'un ton sévère :
— Sergent, retournez à votre garde, et dorénavant ".'ardoz-vous bien de vous approprier encore des objets perdus, sinon vous aurez affaire à moi. Oue vos hommes conduisent ce Flamand hors des murs de la ville.
— Et vous, imprudent, ajouta-t-il, remerciez le sort de ce que j'ai eu pitié de vous, et ne remettez jamais les pieds en France tant qu'elle sera menacée par des ennemis de toute sorte. Si vous retombiez entre mes mains, je serais sans pitié pour vous, et je vous lerais jeter dans un cachot comme convaincu d'espionnage. Si vous n'avez pas envie de ronlempler de près le couperet de la guillotine, ne méprisez pas num sage conseiL... et maintenant courez à votre maison sans regarder derrière vous.
Les soldats me conduisirent hors de la ville, et me mirent alors en liberté. J'avais déjà fait cinq lieues à pied c*; jour-là, et je me sentais fatigué; de plus, la crainte d'être arrêté encore me faisait désirer d'atteindre la frontière le plus tôt possible. Cela me donna l'idée de louer une voiture dans le faubourg populeux où je me trouvais. La première personne à qui j'en parlai me conseilla d'atten-
dre la malle-poste qui part tous les jours de Lille à trois heures, et (jui correspond à la frontière avec la malle-poste llamande pour Commines, Wervick et Menin; cette voilure allait passer dans dix minutes.
Je suivis lentement la chaussée, et (juand la malle-poste arriva, je (is signe d'arrêter et j'y montai.
Kcconnu à la frontière par les douaniers, on me laissa passer sans diflicullé, et je me dépéchai de retourner à la maison par les chemins les plus courts. J'y ariivai vers le soir.
Le récit de mes mésaventures en France fit plus d'une fois pleurer Hélène. Nous étions fort affligés parce que ce voyage, au lieu de nous apporter quelque lumière, n'avait fait qu'augmenter nos incertitudes. Où pouvait être resté le pauvre enfant malade?
Marguerite était d'avis que je me remisse en route dès le lendemain matin pour interroi,'or les i;ens tout le long de la route par laquelle les dragons avaient passé. Elle convenait que c'était difficile, car je devais éviter prudemment toute allusion (|ui pourrait faire soupronncr nos rapj>orls avec les émigrés. Cependant il fallait le risquer, il n'y avait pas d'autre moyen, pas d'autre chance de découvrir où les dragons avaient laissé l'enfant héritier du trésor qu'on nous avait confié.
.\vant de me coucher je voulus aller m'assurer de mes propres yeux que la malle qui contenait l'argent était encore dans l'armoire. Marguerite se moqua de moi, mais je n'en persistai pas moins, donnant pour raison mon rêve irjquiétant de la nuit précédente, et mon désir de ne plus en avoir de semblable.
La malle était toujours à sa place, telle que l'étranger l'avait mise; on n'y avait certainement pas touché.
Cela me rassura tout à fait, et je passai une nuit tranquille.
Le lendemain, une heure après que le soleil avait paru sur lhoriz(»n, je pris mon bâton et me mis en route pour rechercher lenlanl. Je parlai à toutes lespcrsîunesque je rencontrai, j'entrai dans toutes les inais(tnsel fermes le long de laroute. Cmnme je n'osais pas poser de (jueslions directes, je donnai à tout le monde la même explication de ma curiosité.
— Je viens d'entendre raconter tout à l'Iiouie par un passant, disais-je avec une indiirerence affectée, (pi'hier des dragons français ont abandonné un enfant dans un village des environs. On ne sait rien décela à Visseghem. C'est une histoire comme
LE TRÉSOR DE FÉLIX UOORECK
on en répand tant dans ces temps troublés, n'estce pas?
On me regardait avec étonnement et méfiance,
et malgré toutes les peines que je me donnai, je
ne trouvai personne qui eût entendu parler de cela.
Lorsque je rentrai le soir, harassé et découragé,
je ne rapportai aucun renseignement.
Marguerite s'imagina que mes recherches n'avaient pas été assez minutieuses, je fus obligé de lui indiquer le plus exactement possible le chemin que les dragons avaient pris, parce qu'elle voulait se mettre en quête elle-même le lendemain matin.
Elle partit en effet, elle soir elle revint, comme moi, sans avoir rien découvert.
Les jours suivants nous fîmes de nouvelles recherches, chacun de notre côté, mais toujours sans le moindre succès. Nous en vînmes naturellement à douter que la vieille aubergiste m'eut donné des renseignements exacts en me disant que les émigrés n'avaient pas d'enfant avec eux. 11 pouvait bien être resté endormi au fond de la voilure sans que son mari l'eût remarqué. En ce cas, on l'eût conduit à Paris avec ses parents.
Nous nous vîmes donc réduits à cesser nos infructueuses recherches, avec l'espoir de recevoir plu s tard des nouvelles.
Alors se posa naturellement la question de savoir ce que nous avions à faire non seulement en ce qui concernait le trésor, mais encore relativement à nos propres moyens d'existence.
Je possédais environ deux cents couronnes; mais cette somme ne pouvait pas toujours durer, et nous ne devions l'employer qu'avec parcimonie, car elle était notre seule ressource pour attendre une amélioration dans notre position. Aller à Gand, il n'y fallait pas songer, du moins pour le moment. La malle était trop pesante pour être emportée, et en tous cas, il n'y avait pas moyen de la cacher en voyage. Un pareil trésor en notre possession éveillerait naturellement les soupçons, et que pourrions-nous répondre si quelqu'un nous demandait où nous avions ramassé ce tas d'or? Non, le trésor devait rester là où le gentilhomme français l'avait déposé, et nous ne pouvions pas nous éloigner de la cachette.
Mais que faire, alors? Notre situation pouvait rester la même pendant des mois, des années même. De quoi vivions-nous alors, et comment payer le fermage de notre petite métairie. Puiser dans la malle et employer le contenu à notre entretien? nous repoussâmes cette pensée avec horreur; nous avions juré de conserver le dépôt à ses propriétaires, et nous étions résolus à tenir ce serment, dussions- nous souffrir le besoin et même la misère.
Marguerite persistait dans sa résolution d'aller dans un couvent à Gand. Je la suppliai de renoncer à ce projet, du moins pendant (juelque temps; car je m'effrayais à l'idée de rester seul avec ma femme pour garder le trésor, et de voir s'éloigner une personne qui partageait avec nous ce secret redoutable. Pour la convaincre, je lui dis que sa promesse lui imposait, autant qu'à nous, un devoir grave, mais librement accepté. Elle le reconnaissait, mais pour toute réponse elle me dit qu'elle réfléchirait; peut-être y avait-il encore un moyen pour nous de sortir d'embarras.
Le lendemain en déjeunant elle nous dit :
— Mes amis, j'ai trouvé un moyen. Il n'est pas brillant, mais j'ai eu beau me casser la tête, je n'ai pas trouvé mieux. Il nous permettra en tous cas d'attendre des temps meilleurs. Voici la chose : J'ai une proposition à vous faire. Hélène est couturière, et les gens de Visseghem ont appris à estimer son habileté et son goût. Je suis également assez adroite en fait de couture, vous le savez; qui nous empêche de reprendre l'état de couturières?
— Ah ! les habitants de Visseghem nous en veulent; ils ne nous donneront pas d'ouvrage, dit Hélène en soupirant.
— Vous ne connaissez pas les gens, répliqua Marguerite; qui a des ennemis trouve des amis par cela même. D'ailleurs, ceci est mon affaire, je chercherai des clients, et vous pouvez être certaine que je vous en amènerai; dans les commencements, pas beaucoup, sans doute, mais insensiblement assez pour nous mettre à même de payer notre loyer et notre entretien avec le fruit de notre travail. Ne considérez cela que comme une ressource momentanée; dès que nous saurons quelque chose des émigrés, et de ce qu'il faudra faire pour leur rendre le trésor, chacun de nous reprendra sa liberté. Vous, vous chercherez alors un autre moyen d'existence, et j'entrerai dans un couvent.
Après une courte discussion nous approuvâmes son projet et nous l'adoptâmes.
— Maintenant, je dois vous dire comment je comprends la chose, dit-elle: Les bons comptes font les bons amis. Nous partageons tout ce que nous gagnons, et nous supportons chacun notre part dans les frais du ménage.
— Naturellement, dit Hélène, la moitié de ce que nous gagnerons vous appartiendra légitimement. Pensez-vous, cousine, que nous aurions pu avoir une autre intention ?
— Vous ne me comprenez pas, répondit Marguerite, ce n'est pas la moitié qui m'appartiendra, mais le tiers. Ne sommes-nous pas trois ?... Ne vous y opposez pas, mes amis, il y a une com-
IS
LK TIlKSOIl I)K I KM\ HOUBKCK.
pensalion; vous payerez les deux liers de la dépen>e.
— Mais nuti, jf ne peux pas (ravailler avec vous, ubjectai-je.
— Vous cliercherez une occupation, répli(|ual-elle. l'as inainleuani, un |teu plus laid; nous devons savoir d'aliord si l'ctal de coulniièie nous rap- |»orlera de (|U(ii i^agner noire vie. Alors, ce que vous i;a};nercz, vous le verserez comme nous dans la caisse commune, de cette ia(;on, les droits seront part'aitemenl éjjaux enlre nous. Nous nous aideions et u)èine nous nous servirons l'un l'autre; mais personne ici ne sera servante ni domesiii]ue. Diles-moi maintenant si vous approuvez mon plan.
Nous ne pouvions (lu'accepler avec reconnais- .>anci! sa généreuse proposition, et cet entretien se termina par une chaleureuse étreinte entre ma Temme el Marguerite.
L'ne heure après, Marguerite s'en allait déjà au village pour annoncer à tous ({u'ilélène reprenait son état de couturière, et pour lui chercher des pratiques.
Vers midi, elle revint avec deux citminandes qui, à la vérité, ti'étaien pas bien importantes, mais (|ui donnaient hon espoir pour l'avenir. Maiguerite nous raconta tout ce qu'elle avait tlit cl fait |)our inspirer aux gens de l'intérêt pour nous. Partout elle avait eu à lutter contre la croyance enracinée que nous devions avoir beaucoup d'argent, que nous étions riches, et que nous ne feignions d'être pauvres que [)onr l'aire cesser les cancans des paysans. Nous prouverions bien plus tard, aliirmaient pourtant les gens du village, que notre oncle ne nous avait déshérités (|u'en aiqiarenie. Marguerite avait réussi à convaincre quelques personnes que ce soupçon n'avait rien de fondé; elle en avait ébranlé d'autres, bien qu'elle dut convenir que chez la plupai t elle avait lait di; vains ellorts pour ôtcr celte fausse idée de leurs dures tcles. Mais cela ne faisait rien, pensait-elle. Si nous faisions de bon ouvrage, si nous fournissions de jolies robes, d'une bonne coupe et d'une coulure solide, les clients ne sin(|uièteraienl plus de savoir s'ils étaient >ervis par des ouvrières riches (»u jianvres.
Avant la fm de la semaine .Marguerite avait raccolé deux ou trois nouvelles prati(|ues, et obtenu même la lar(m d'une rolti' de gala pour la fille de M. itackerzeel, le fabriiant d'huile. Si je pouvais, de mon côté, trouver rpiehjue occupation Irucluense, les ressources ne nous manqueraient probablement pa> pour continuer à'babiler la pelile ferme,
et à y attendre des nouvelles des émigrés français ou de leur enfant.
Dans le cimrant de la seconde semaine, je me rendis chez le notaire |)our lui olfrir mes services en (jualité de commis ou d'expéditionnaire. A sa première réponse, je sautai île joie : Son clerc venait précisément de solliciter une meilleure place chez un notaire de Courtrai, et avant huit jours il sauiait s'il était accepté? Si cela réussissait — et c'était probable — il (|uitterait Visseghem, et le notaire ne demandait pas mieux que de m'admctlre dans son élude pour succéder à son clerc. Durant une semaine nous lîous berçAmes de ce doux espoii', car le clerc du notaire recevait de beaux appointements... Mais, hélas ! Iors(jue j'allai demander, le dixième jour, si l'on n'avait pas encore de nouvelles, je fus cruellement déçu, le clerc s'était trompé dans son attente : la place de (lourirai était donnée à un autre. Notre notaire ne pouvait donc pas m'employer...
Je revins au village à pas lents et les larmes aux yeux. J'avais perdu tout espoir de gagner quelque chose de mon côté : car le bailli m'avait dit qu'il ne pouvait me donner du travail. Ma situation visà-vis d'Hélène et de Marguerite m'était pénible et m'humiliait profondément. Kester ainsi à la charge de deux femmes, et vivre à leurs frais sans apporter un sou dans le ménage, moi, le seul lunnme de la communauté ! Celle idée me faisait rougir. Pendant (|ue j'étais plongé, la tête basse, dans ces tristes réflexions, quelqu'un me fra|)pa tout à coup sur l'épaule; je levai la tète et vis le vieux secrétaire de notre commune arrêté devant moi en souriant.
" — Je viens de chez vous, me dit-il. J'avais une proposition à vous faire. Vous cherchez un emploi de commis, n'est-ce pas? Je sais depuis hier que le clerc de rmtre notaire ne quittera pas Visseghem. 11 V a aujourd'hui trente ans que je passe toutes mes journées à écrire, courbé sur un pupitre en qualité de secrétaire communal. Un héritage m'a donné le moyen et le droit de |)rendre du repos; mais je ne voudrais pas abandonner mon tilre de serrétaire. Comprenez-vous ce <|ue je veux vous pro|)oser? Vous m'aiderez ilans mes écritures. Vous ne serez obligé de vous liouver à voire bureau que deux heures par jour; le reste de votre besogne, vous pourrez le taire chez vous. F*arce r|ue c'est vous, je vous donnerai quinze florins par mois. Ce n'est pas une fortune (|ne je vous offre, j'en conviens; mais il n'est pas certain (|ne vous trtuiveriez ailleurs de plus gros appointements. Eh bien, ()u'en dites-vous?
Je me montrai enchanté, et j'acceptai sa proposition avec la pins vive reconnaissance. Cela parut lui faire plai.sir.
LE TIIÉSOR 1)K FÉLIX ROOIJECK.
— Eli bien, dit-il, battons le fer pendant qu'il est chaud. Venez avec moi, je vous mettrai à l'œuvre tout de suite. Vous ne rencontrerez point de difficulté, je serai toujours là pour vous dire ce (|ue vous avez à faire et pour vous donner des conseils.
Je restai avec lui à la maison commune jusque sur le coup de midi. Alors je retournai cliez moi heureux comme un prince, avec mes papiers sous le bras ; car, à moins que le secrétaire ne me fît appeler, je ne devais pas retourner au village dans Taprès-midi.
Je ne pouvais pas souhaiter une meilleure place. Elle ne m'assurait qu'un modique salaire, mais ■elle ne m'imposait que peu de travail et me per- «neltait de disposer de la plus grande partie de jîion temps, chose que j'envisageais comme un avanlage considérable; car je m'inquiétais sans cesse lorsque j'étais absent de ma demeure, à cause du trésor qui s'y trouvait caché, et cola ne me laissait pour ainsi dire pas de repos.
Ce fut une grande joie à la maison lorsque je fis part de mon bonheur à Hélène et à Marguerite. Nous étions donc certains désormais de pouvoir attendre des nouvelles du gentilhomme français, sans être obligés de toucher au trésor qu'il avait ■laissé entre nos mains, et même sans entamer nos jietites économies.
Notre lot était donc devenu supportable, et nous continuâmes à vivre ainsi tout doucement.
Deux ou trois journaux étaient envoyés à la maison commune, et le secrétaire m'avait permis d'en emporter un chez moi tous les jours. Le soir, à la lumière de notre petite lampe, je lisais cette gazette à haute voix à Hélène et à Marguerite, de la première ligne jusqu'à la dernière, car nous espérions toujours y trouver quelque chose qui pourrait nous mettre sur la trace du nom ou du sort des malheureux que nous cherchions. Par les nouvelles quotidiennes de Paris que nous apportait cette feuille, nous acquîmes la conviction qu'en ce moment l'échafaudy faisait peu de victimes; mais on opérait beaucoup d'arrestations et les prisons regorgeaient de monde.
Comme nous ne pouvions reconnaître les propriétaires de notre trésor dans les rares proscrits dont on publiait les noms et la profession, et que d'ailleurs on m'avait décapité aucune femme depuis le séjour des émigrés dans notre maison, nous pensions pouvoir être sûrs qu'ils languissaient à Paris dans quelque prison. Nous n'étions point étonnés de ne pas recevoir de leurs nouvelles, car un message, de quelque nature qu'il fût, pouvait être surjiris et faire tomber l'héritage de leur enfant entre les mains de leurs ennemis.
Un jour, en allant à la maison commune, je vis, au coin de la Grand'Place, une ijrande afiiche an-
nonrant la vente des biens de la succession de mon oncle. Dans quelques semaines, les maisons, les fermes, les terres, les prés, les bois, et même la petite ferme que nous habitions allaient être vendus publiquement.
La lecture de cette affiche ne me surprit point et ne m'aflligea pas davantage. La vente deva't avoir lieu, je le savais bien, et quel que fût notre nouveau propriétaire, en lui payant un loyer raisonnable, nous nous mettions à l'abri d'une expulsion.
Sans que je m'en fusse aperçu, le maréchalferranf, quittant sa forge, était venu se placer à côté de moi. II me dit d'un ton un peu gouailleur.
— Ah! ah! monsieur Roobeck, vous ne pourrez pas cacher plus longtemps désormais que votre oncle ne vous a pas tout à fait déshérite.
— Pourquoi donc, maître Mook? demandai-je.
— Vous allez acheter la petite ferme, n'est-ce pas?
— Moi? avec quoi? je n'ai pas d'argent.
— Bah ! vous allez donc déménager? mais il n'y a pas une seule maison vacante.
— Déménager? je ne sais pas pourquoi. Le nouveau propriétaire sera content d'avoir un bon locataire; car, qui voudrait habiter une petite maison si écartée et si mal entretenue.
— Qui? L'acquéreur lui même.
— Mais cela n'est pas possible, murmurai-je visiblement in(iuiet.
— C'est ainsi : Jean Plalleel, le charpentier, l'achètera et y continuera son commerce. 11 va transformer le jardin en chantier pour y déposer des piles de bois, et il y élèvera des magasins pour y enfermer des écorces de chêne. 11 me l'a dit lui-même, et il espère pouvoir acheter la ferme à bon marché, si vous n'enchérissez pas contre lui. En ces temps incertains, on ne trouve pas beaucoup d'amateurs ponr des propriétés de ce genre.
— C'est une mauvaise nouvelle que vous m'annoncez là, dis-je tristement, mais qu'y puis-je faire? je n'ai pas d'argent, hélas!
— Oui, faites accroire cela aux oies, grommela le maréchal entre ses dents, pendant que je me dirigeais vers la maison commune.
Pendant toute cette matinée mon travail fut troublé par de cruelles distractions : Qu'allionsnous faire maintenant? S'il était vrai que le marchand de bois eût résolu d'acheter la petite ferme pour l'occuper lui-même, il nous faudrait déguerpir. La seule question pour ïious était de savoir non pas si nous trouverions une autre maison, mais comment, en ce cas, nous transporterions la malle pleine d'or sans que son poids extraordinaire
F.E TRÉSOR DE FKM\ ROOnECK.
éveillât l'allentioii des gens curieux. Et si noiis élioiis (tl)]if,M''s d'aller dans une autre commune, peut-être ('•loii,'in''(', comment les cmigrés, (|ui avaient eu de la peine à retenir mon nom, pourraient-ils nous retrouver?
Lorsque je revins à la maison et (|ue j'annonçai la mauvaise nouvelle, ma femme poussa un cri de douloureuse surprise. .Mar.iruerile en parut moins tnuililée. Tandis cjue nous continuions à nous plaindre, (jue nous voyions tout en noir, et que nous aujj'mcntions notre tristesse par de sombres prévisions, notre cousine avait caché sa tcfe dans ses mains, <^es[e (jui lui était habituel lorsqu'elle réiléchissait profondément.
— Bah! hall ! dit-elle, nous sommes fous. Il n'y a pas de raisons de se désespéi'er : la chose est toute simple, au contraire ; nous devons acheter la petite ferme.
— L'acheter? El avec quoi?
— .Vvcc Tarifent de la malle.
Cette idée nous fit reculer avec épouvante, ma femme et moi. Prendre de l'argent dans la malle, commettre un vol!
Mais .Mari:uerile ne nnus laissa pas le temps de donner cours à notre indii^nalioii. Elle nous regarda avec un sourire tranquille, et nous dit en secouant la tête :
— Mais quelles gens éles-vous donc? .Me croyezvous capable d'une action malhonnête? Vous ai-je jamais donné des prétextes pour le supposer. Vous vous lais>ez toujours emporter par votre premier mouvement. Vous feriez mieux de réfléchir comme moi, et de tâcher de voir clair dans vos affaires. L'émigré n'a-t-il pas dit que nous devions prendre du trésor tout ce qui sérail nécessaire à l'entretien et à l'éducation de son enfant! Il n'a point exigé, par conséquent, ni môme supposé (jue le trésor restât matériellement ideiiticjuc. Si nous achetons la petite ferme pour son compte, agissons-nous dans notre intérêt personnel?... non, n'est-ce pas? c'est au contraire p^nr pouvoir mieux < onserver le trésor r|ui nous est coudé?... Vous ne paraissez pas vouloir comprendre mes raisons? Est-il donc nécessaire d'être inintelligent pour rester honnête? Pensez-vous (jue l'émigré nous désa|»|irouvera s'il revient? Les propriétés sont aujourd'hui fort audessous de leur valeur réelle, et en resliluanl plus tard la petite ferme à l'émigré, nous lui rendrons plus (|ue nous n'aurons emprunté à son trésor pour racheter. Et, croyez-le ou ne le croyez pas, il me semble que cette partie de l'argent .sera ainsi beaucoup mieux gardée que les espèces monnayées (|ui sont là-haut et <|ui peuveut être découvertes par des voleurs ou par des maraudeurs français. On ne peut pas voler des maisons ni des terres.
Après une résistance de plus on plus molle, nous finîmes par consentir, à condition (|ue le moulant du loyer de notre demeure serait versé religieusement dans la malle; j'y joindrais une déclaration signée de nous, attestant notre intention bien arrêtée de restituer le bien au propriétaire du trésor.
Je ne devais laisser soupçonner à personne (jue nous avions envie d'acheter la petite ferme; car alors les amateurs feraient monter le prix, et il était de notre devoir de tâcher d'acquérir au meilleur marché possible.
Restait la question de savoir comment j'expliquerais cette acquisition aux habitants de Vissegem. Le matin même j'avais répété au forgeron que nous étions pauvres et que nous ne possédions pas d'argent. Que dirais-je donc aux villageois étonnés?
— Eh bien! expliquez-vous le moins possible, répondit Marguerite. Si vous ne pouvez pas éluder leurs questions, insinuez-leur (ju'une personne qui veut rester inconnue vous a prêté l'argent.
... Oui, vous avez raison, Félix, c'est un mensonge en effet, mais est-ce pour votre intérêt ou votre plaisir ()ue vous le proférerez? La solennelle promesse que nous avons faite |)ar humanité, par bonté d'Ame, no nous oblige-t-elle pas à ce pieux mensonge, surtout s'il a pour ellet de sauvegarder le trésor commis à notre garde?
Il n'y avait rien à répondre aux raisons de Marguerite; nous décidâmes donc d'acheter la petite ferme pour le compte de l'émigré.
Le soir, lorsque je lus le journal à Hélène et à .Marguerite, nous fûmes vivement émus par le récit d'une émeute terrible qui avait éclaté à Paris. Je lus notamment ce qui suit :
« Paris. 21 Juin 1711-2. L'émeute, préparée secrètement depuis longtemps déjà par le maire Pétioii et par les Girondins, a éclaté hier. Une foule furieuse d'au moins 30,000 personnes de tout âge et de toute profession a parcouru les rues comme un torrent déchaîné. Au-dessus de leurs têtes ils agitaient de prands drapeaux portant cette inscription : La Constitution ou la mort! Virent les Sans-ruloltes! Et sur la pointe d'une pique on portait un co'ur saignant avec ces mots t Ceci est le cmurtle l'aristocratie. » Des bandes d'hommes et de femnu's du peuple ivres de vengeance et de haine plus encore (|ue de \in et d'eau-de-vie, dansaient à l'entour, en chantant le Ça ira et la Carmat/nole. Cette populace en délire, que rien ne pouvait retenir, s'approcha du palais, gravit les escaliers et envahit les appartements du roi. Louis XVI, entouré tout d'un coup par une nuée d'homujes furieux, les regarda avec un calme si imposant que la majesté de sa personne fit hési-
LE TRÉSOK DE FÉLIX HOOnECK.
Un cri d'horreur déchira ma poitrine. (Page 28.)
ter les plus hardis. Une vocifération assourdissante remplit la salle, et le roi eut peine à comprendre ce qu'on exigeait de lui. 11 sut bientôt cependant qu'on venait lui demander l'approbation trop longtemps refusée du décret contre les prêtres, et l'autorisation d'établir un camp près de Paris. Mais pendant qu'on dirigeait contre lui sabres et piques et que la mort le menaçait, le roi, sans rien perdre de son calme, refusa de se laisser arracher un décret d'une telle façon et en un pareil moment. Un ouvrier ivrelui tendit un bonnet phrygien rouge : le roi, souriant, se coiffa du redoutable emblème Un second lui présenta une coupe; et quoique le malheureux roi fût depuis longtemps averti qu'on tenterait de l'empoisonner, il but sans montrer la moindre inquiétude. Fendant ce temps, la foule égarée cherchait la reine et les membres de son auguste famille. La princesse Elisabeth, sœur du roi, prise pour la reine par les émeutiers, fut acca-
blée d'outrages et de malédictions. On lui tendit un bonnet de Jacobin, et elle, peut-être pour détourner de plus graves dangers, le posa sur la iête du Dauphin âgé de sept ans. Le naïf enfant souriait, tandis que sa sœur, un peu plus âgée, pleurait sur le sein de la reine. .. A la tin, par l'intervention de meneurs intluents et de Pétion lui-même, la foule fut éloignée du palais, et le soir seulement, à huit heures, on eut la certitude que, pour cette fois du moins, le roi et sa famille avaient échappé au danger de nmrt, »
La lecture de ce récit nous avait tellement émus, que nous restâmes quelque temps silencieux; Hélène versait des larmes, Marguerite grondait d'iudignalion : moi, j'étais plongé dans de douloureuses pensées. Etait -il bien possible? Le plus puissant roi de la terre, l'auguste fils de la noble dynastie de France, l'homme vertueux que l'on vantait pour sa bonté, avait été forcé de vider le calice d'amer-