‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 17 sur 115 · LI-: TlŒSOi; DE FKLIX HOOIlKCK · texte numérisé non relu

LI-: TlŒSOi; DE FKLIX HOOIlKCK

tuiiie, le lioniiet roiifje de la liberlé sur la tète ! Nous (iiiuiM'S natiirelleinenl de là la triste conviolioii (|iie, dans l'état liôvreiix des os|(rils à l'aris, nous ne [touvions espérer de recevoir de sitôt dos nouvelles de l'rniigré, et que nous n'avions qu'à attendre avec patience qu'il plut à Dieu d'aniélioier la situation de la Fiance.

Le jour était enfin venu où les biens de la succession de mon oncle allaient être vendus publiquement.

Je me rendis dans la j,'rande salle de la maison commune où la vente devait avoir lieu. Klle était entièrement remplie de gens de Vissegbem et d'amateurs des villes et villai,'es voisins.

Un grand nombre d'assistants m'adressèrent la parole, les uns pour tâcher de pénétrer mes intentions, les autres pour mo plaindre ; car le narcliand déclarait à (|ui voulait l'enlendre (|u'<uijourd'hui même la petite ferme lui appartiendrait. Je le laissai jaser et ne lis (\ne des réponses Avasivos ou insignifiantes. Celle dissimulation l'orcée m'était extrêmement pénible, et je me seutais rougir de bonté, surtout lorsque je fus obligé de n'opposer qu'un silence confus aux tristes réHexions (!e maiire Bokstal, mon beau-père.

Ce (jui me blessa encore plus profondément, ce furent les paroles de quelques-uns des liabilanis du village. Ils riaient et ricanaient entre eux de ma prétendue pauvreté, et continuaient à affirmer que j'avais reçu de mon oncle, pendant sa vie, beaucoup de milliers de couronnes, et (|ue je ne tard'-iais pas à le laisser voir. J'étais forcé, en acquérant la petite ferme, de leur donner raison, du moins on apparence, et de reconnaître, pour ainsi dire, (|ue j'étais un hypocrite et un menteur! Quelle honte! quelle humiliation! Il n'y avait pourtant |)as à hésiter : le devoir ne me j)ermetlait pas de me soustraire à cette nécessité cruelle.

Malheureusement cette position pénible dev.ii'. se prolonger; car j'appris, j)ar la lecture du cahier des charges de la vente, que la petite ferme serait mise en vente la dernière, comme étant la propriété la moins importante.

On adjugea donc d'abord les métairies, |iuis les terres et les prairies séparées, et après cela trois maisons d'bnbilalion situées à Vissegbem. Tous CCS biens furent, à cause des circonstances défavorables, adjugés fort en dessous de leur valeur.

Enfin vint le tour de la petite ferme. Klle fut mise à prix pour la somme dérisoire de mille florins ; mais il apparut bientôt qu'un grand nombre d'amateurs en avaient envie; car de tous

côtés on enchérit sur le marchand de bois, et le prix monta bientôt à -2,.'>(i() lloiins. .Mors le nombre des enchérisseurs diminua petit à petit, et trois ou quatre seulement tinrent bon.

Jus(jue-Ià je m'étais tù, mais je sentais (jue le moment décisif approchait. Le cieur me l)attait et j'étais troublé comme si j'allais comnieltre une mauvaise action. Je gardai encore un moment le silence, mais le marchand de bois restant seul en lice à 3,0()() llorins, le notaire cria :

— Trois mille llorins... Personne ne dit un mot? L'ne fois, deux fois. - Personne?

— Trois mille cent! balbuliai-je.

!l y eut un mouvement général dans la salle; tout le monde me regardait, les uns avec colère, les autres en ricanant, tous avec étonnement.

— Félix, étes-vous fou? ([n'allez-vous faire? murmura le maître d'école à mon oreille.

Mais le marchand de bois, irrité de mon intervention inattendue, avait mis deux cents florins d'une seule enchère.

— Trois mille cinq cents! m'écriai-je à mon tour.

Nous poussâmes ainsi l'un contre l'autre jusqu'à ce ([ue le prix atteignît la somme considérable de i,'10i) florins. Le marchand de bois, renonçant à l'allaire, se retira en grommelant dans un coin de la salle, où il se répandit en invectives contre moi; mais le notaire, fatigué de cette longue séance, se dépécha de faire les derniers appels et me déclara acipiéreur.

J'étais donc, aux yeux de tous, devenu le légitime propriétaire de la petite ferme.

Je ne laissai point voir combien j'étais blessé par les rires et les regards triomphants des assistanls, et je me disposais à quitter immédialement la place; mais je fus entouié par quelques-uns des principaux habitants du village qui me félicitèrent avec des semblants d'amitié; mais je m'apercevais bien (ju'ils n'étaient pas moins étonnés que les autres de ce (jui venait de se passer.

Parmi eux se trouvait le secrétaire communal. Je ne pouvais pas laisser ce dernier sans une réponse sali.- faisante, et c'est alors (|ue je déclarai pour la première fois, non sans hésiter, qu'au dernier moment j'avais trouvé une personne g<'Miéreuse (|ui m'avait olfert de me prêter l'argent nécessaire .'i cette acquisition.

Cette explication ne laïul pas convaincre tout le monde; il y avait beaucoup de gens qui secouaient la tète en riant, ayant l'air de dire que ma déclaration n'était (ju'un prétexte pour cacher que j'avais reçu île mon oncle de grosses sommes d'argent.

Je sortis pour retourner clio/ moi au plus vite. Au milieu de la grande place le maiire d'école

LE TRESOR DE FEMX ROOBECK.

m^arrèta et làclia de savoir de moi quelle était la personne qui m'avait prête l'argent. Et comme je lui répondais invariablement qu'elle voulait rester inconnue, maître Bokstal s'éloigna avec un murmure de mécontentement. Ainsi, chacun m'accusait de mensonge, même mon beau-père, ce brave et excellent homme!

Pendant toute cette journée je restai confus et humilié. Marguerite me gronda de ma faiblesse et soutint que mon manque de hardiesse était la seule cause des soupçons persistants des villageois. Elle ajouta qu'elle irait au village dans l'après-midi, pour réparer le mal que j'avais fait par mes hésitations.

En elfet, lorsque j'arrivai sur la place le lendemain, je pus remarquer un grand changement dans les dispositions et l'attitude des gens à mon égard. La plupart semblaient maintenant admettre comme vrai qu'une personne que je ne pouvais pas nommer m'avait avancé l'argent nécessaire pour acheter la petite ferme.

Je m'habituai bientôt à cette situation nouvelle, et tout en évitant autant que possible de plus amples explications, je n'hésitais plus quand on me questionnait au sujet de mon acquisition.

Une quinzaine de jours plus tard, il arriva de Paris des nouvelles si effrayantes, qu'elles firent sans doute retentir par toute l'Europe un cri d'épouvante et d'horreur.

Le peuple révolté avait, dans son délire sanguinaire, envahi pour la seconde fois le palais, massacré par milliers les gardes du roi, et tout brisé et déchiré dans la demeure royale. Le roi avait été déposé et enfermé dans une prison.

Si le récit de ces terribles événements nous fit frémir, nous fûmes encore plus émus peut-être par un article que je lus à ma femme quelques jours plus tard dans un journal de Bruxelles. Les Prussiens et les Autrichiens avaient réuni une armée de 130,000 hommes, y compris 6,000 émigrés français, qui descendait de Coblence pour entrer en France, afin de protéger le roi Louis XVI contre son peuple révolté. Cette nouvelle répandue à Paris enflammait les esprits de fureur et de passion de vengeance, et comme on accusait généralement d'intelligence avec les puissances étrangères les nobles et les prêtres qui restaient encore en France et surtout ceux qui étaient prisonniers, on entendait crier dans les rues de Paris qu'il fallait étouffer dans le sang des coupables toutes ces intrigues et ces trahisons.

Dans les clubs, on excitait la populace, par des déclamations furibondes, à exiger la mise en jugement immédiate des détenus. La guillotine, en faisant tomber les têtes des aristocrates ennemis du peuple et des prêtres tanatiques, pouvait seule,

prétendait-on, détruire cette ivraie sans cesse renaissante. Pour avoir les mains libres contre l'ennemi du dehors, il fallait purger Paris de tous les ennemis du dedans. Mais comme les tribunaux ordinaires étaient encore infectés de haine contre la liberté, et dans tous les cas trop lents à prononcer leurs jugements, on érigeait un tribunal révolutionnaire composé d'amis connus du peuple, etce tribunal prononçait sommairement, sans égard et sans pitié, sur le sort des détenus ou des accusés. Ce terrible tribunal était nommé maintenant et allait commencer son œuvre.

Le journal terminait sa nouvelle par ces paroles de mauvaise augure :

« L'atmosphère à Paris respire le sang humain. On sait quel sort les pauvres gentilshommes ont à attendre des commissions d'enquête ou des tribunaux où siègent seuls leurs implacables ennemis. Que Dieu tout-puissant les en préserve, sans cela l'Europe épouvantée verra avant peu les têtes des plus illustres enfants de la France tomber sur l'échafaud. »

La vie des émigrés auxquels appartenait notre fameux trésor était donc menacée. Et s'il arrivait que l'affreux présage du correspondant parisien se réalisât, comment pourrions-nous jamais savoir à qui nous aurions à en faire la restitution?

Celte réflexion nous remplit de tristesse. Nous avions juré de conserver soigneusement l'héritage de l'enfant des émigrés, et nous étions décidés à tenir ce serment, si longtemps qu'il nous fallût pour cela. Qu'avions-nous à attendre à présent? Devant ce trésor énorme, devant ce tas d'or, il nous fallait mener une vie mesquine et misérable, sans pouvoir même aller chercher une existence plus large dans un milieu plus peuplé! ma femme devait donc toujours rester couturière, et moi, commis de bureau?

Nous passâmes toute la soirée à parler tristement du danger auquel la vie des émigrés semblait exposée, et de la terrible incertitude où leur mort pouvait nous jeter. Ils étaient bien pénibles les rêves qui vinrent troubler mon sommeil cette nuit-là.

Le lendemain malin, Marguerite nous dit d'un ton qui nous fit prévoir qu'elle avait pris une résolution importante.

— Mes amis, j'ai mûrement réfléchi aux choses graves que nous avons apprises hier par le journal. S'il arrivait que l'on mît réellement à mort à Paris la plupart des nobles qui sont détenus dans les prisons, nous perdrions toute chance de savoir jamais à qui le trésor appartient. Si, au contraire, quelqu'un de nous pouvait être présent à Paris quand les émigrés comparaîtront devant le tribunal, il reconnaîtrait assurément le gentil-

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