I-K TUKSOU l)K ri':i.I\ IIOOBKCK
homme ou sa femme, et onlendrail probalilemeiit appeler leur vérilable nom.
— Aller à Paris? Vous vouiez ([ue j'.'iille à Paris? m'»'criai-je avec ell'roi.
— Non, pas vous, Félix, répondit ma cousine. Pour remplir une pareille missi(»ii, vous manquez de hardiesse. D'ailleurs, les allées et venues, les faits et gestes d'un homme éveillent trop facilement le soupçon. C'est moi qui irai à Paris, et soyez certains que si la chose n'est pas absolument impossible, je vous rapporterai des nouvelles de nos émigrés. J'ai assez de temps pour prépareimes plans en route; et dussé-je, à Paris, hurler avec les sanguinaires tricoteuses et danser la carmagnole, je n'hésiterai pas un instant, si cela ixnil m'aider à atteindre mon but.
Nous fîmes de vains efforts pour la dissuader de cet étrange et léméiaiie projet; Marguerite, selon son habitude, resta inébranlable dans sa résolution.
— .Mais, objecta ma femme, un voyage à Paris conte beaucoup d'argent. Tout ce (|ue nous possédons y suffirait à peine.
— Uah ! vous voilà encore avec vos bizarres scrupules? répHcjua .Marguerite. N'est-il pas juste et naturel que celui dans l'intérêt duquel nous agissons paie les frais de nos efforts? Je prendrai l'argent dans la malle.
Nous déclarâmes d'abord que nous nous y opposions de toutes nos forces, et que si notre cousine voulait entreprendre ce |)érillenx voyage, nous consentions à faire le sacrifice de toutes nos économies; mais disposer ainsi librement d'une partie du trésor, sans l'approbation et à l'insu du propriétaire, cela nous paraissait, sinon tout à tait malhouiK'ie, du moins imprudent et blâmable.
Lorscjue Marguerite eut combattu victorieusement toutes nos objections, et nous eut affirmé en guise de conclusion (pTelle ré|iondait personnellement de l'emploi de cet argent et qu'elle prenait le fait sur sa conscience, nous ne sûmes plus que répondre.
— Je lui remis, contre un reçu signé de sa main, la somme considérable de cinquante louis d'or, — I 20) francs, — pris dans la malle, puis elle remplit de ses meilleurs vêlements deuv grands coffres <le bois.
Elle nous dit que si nous étions amenés à expliquer son absence, nous n'avions qu'à répondre qu'elb- avait reyu une lettre lui annonçant ([u'une vieille tante à elle était mourante à l'aris, et la suppliait de venir immédiatement si elle voulait voir encore nii*- fois la malade.
Je procurai à Marguerite un certiliral de domicile et de bonne conduite délivré |tar l'autorité communale.
Deux jours plus lard nous la conduisîmes jusqu'à la malle-poste. Lorsque nous lui serrâmes les mains pour lui dire adieu, nous avions les yeu\ pleins de larmes, et nous admirions sincèrement la courageuse femme (jui n'hésitait point à entreprendre un si long voyage, et à aller s'exposer à Paiis à un danger certain, s:ins autre esjxdr que de découvrir la trace des propriétaires du trésor dont nous avions la garde.
A peine Marguerite lut-elle partie que je sentis combien sa présence m'était devenue nécessaire; tout mon courage, toute ma confiance avaient disparu avec elle; à mon bureau je n'avais plus ma traïKjuillité d'esprit, je pensais contiiuiellement au trésor exposé à l'avidité des voleurs ou des rôdeurs de frontières. La nuit, j'entendais toute sorte de bruits étrange*, et quoitiue je reconnusse que ce n'était qu'une illusion de mes sens, je passais la plus grande partie de mes nuits sans sommeil.
Hélène essayait de combattre mon injjuiétude, mais je m'apercevais bien (juo l'ai)sence de notre énergique cousine la laissait également livrée à mille angoisses.
Après dix longs jours nous as|)irions au retour de Marguerite comme à noire délivrance d'une situation intolérable.
Tout à coup notre village se remplit de bruits elfrayaiils venus de Paris, de nouvelles terrifiantes (|ui nous firent oublier le trésor en nous faisant trembler pour les jours de notre malheureuse cousine. Le peuple de F*aris, égaré, avait forcé les prisons et, pendant deux jours entiers, s'était livré à des scènes de meurtre; le sang des nobles, des prêtres et des bourgeois suspects avait coulé à flots; des milliers de personnes avaient été les victimes des vengeances populaires.
Nous connaissions l'intrépidité de Marguerite; nous ne doutions pas ([ue, même au milieu de ces elfroyables massacres, elle n'eût fait des prodiges pour atteindre son but. N'aurait-elle pas été comprise dans ces égorgements, et n'aurait-elle pas payé sou dévouement de sa vie?
Nous vécûmes quatre jours dans celte affreuse anxiété. .Nous nous demandions déjà s'il n'était pas de notre devoir de partir aussi pour Paris. Peutêtre Marguerite y était-elle malade ou blessée; peut-être languissait-elle dans quelque prison? .Nous savi(ms dans (juel hôtel elh^ était descendue, pouvions-nous l'abandonner à son sort sans tenter quelque effort pnni ^.i •n.'ri'.nri mm pour SOU élargissement?
M'éloigner pour si Innglemp.s de Visseghem, laisser le trésor à la garde d'une faible femme, cela me paraissait impossible, et Je frémissais à la seule idée ()'une telle im|tru(lenre.
LK TRÉS0I5 DE FÉLIX ROOBECK
Hélène, très inquiète à cause des dangers que je pourrais courir à Paris, luttait autant que moi contre la dure nécessité de ce voyage.
Néanmoins nous décidâmes que je partirais le lendemain matin, et pendant mon absence, ma femme prierait son père de venir coucher chez nous.
Je passai l'après-midi à prendre quelques dispositions en vue de mon départ. Aidé de ma femme je traînai une grande garde-robe devant le placard où le trésor était caché, et je montai notre lit dans la même chambre, où Hélène devait coucher, tandis que son père coucherait à l'étage inférieur, car on ne pouvait lui révéler l'existence du trésor. Je n'emporterais avec moi que l'argent de nos économies, sans toucher à l'argent de la malle.
11 faisait presque nuit quand tous ces préparatifs furent terminés, et pendant que j'adressais à ma femme mes dernières recommandations, la porte s'ouvrit tout à coup.
Un triple cri de joie retentit, et Marguerite se jeta dans nos bras.
Après les premiers épanchements de la joie que nous causait cet heureux retour, Marguerite prit un siège et s'assit. Elle était pâle et paraissait malade, ou extrêmement fatiguée. Néanmoins nous l'accablâmes de questions, mais elle nous supplia de lui accorder quelques instants de repos; elle avait tant de choses effrayantes à nous raconter, qu'avant de commencer elle avait besoin de reprendre haleine.
— Avez-vous des nouvelles de notre émigré? lui demanda Hélène après un moment de silence.
— Je l'ai vu, répondit-elle.
— Vous l'avez vu? 0 ciel! quel bonheur! nous écriâmes-nous tous deux en levant les mains. Et savez-vous son nom?
— Non, je ne le sais pas; mais ce que je crois pouvoir vous apprendre, c'est que nous devons probablement nous attendre à recevoir avant peu la visite de la femme de l'émigré... Mais ne m'interrogez pas davantage; je me sens maintenant assez forte pour vous raconter tout mon voyage. Ecoutez donc, mes amis, et ne m'interrompez pas, le récit serait trop long. Je dois l'abréger moimême autant que possible, sinon il durerait jusqu'à demain matin... Quel pays que cette France! Gigantesque en tout, en bien et en mal. Ah! il s'y passe actuellement plus de choses terribles en une semaine que dans toute l'Europe en dix ans.
Elle but une gorgée du café froid qu'Hélène lui avait versé, et commença son récit en ces termes :
— En partant d'ici j'avais pris place dans la malle-poste. (Combien de fois je fus obligée de montrer mon passeport, et combien de petites contrariétés j'eus à subir en route, ce sont des détails dont il ne vaut pas la peine de vous entretenir. Ce qui me préoccupait le plus, c'était de trouver un bon prétexte pour justifier ma présence et ma démarche à Paris. Je finis par m'arrèfer à l'histoire suivante : mon père, disais-je, était un vieux patriote emprisonné parles Autrichiens à cause de son amour pour la liberté et de ses sympathies pour la France. Moi, entraînée par son exemple, je haïssais les aristocrates et les tyrans. Les persécutions des Autrichiens avaient fait perdre à mes parents toute leur fortune, et une de mes sœurs, nommée Claire, s'était vu réduite à chercher un emploi de femme de chambre. Elle était venue à Paris avec ses maîtres qui, à ma connaissance, étaient barons, et s'appelaient de Lombal ou de Plombai. Nous avions reçu en Flandre, il y a huit jours, la nouvelle qu'on avait jeté ma sœur en prison avec ses maîtres, malgré ses sentiments patriotiques, et je venais à Paris pour tenter d'obtenir son élargissement. Peines, dangers, rien ne pouvait me faire reculer, pas même la mort.
— Lorsque je descendis à Paris, à l'hôtel de la Croix d'or, je racontai cette histoire à mon liôtesse avec des larmes feintes, et non seulement je gagnai sa confiance, mais encore sa compassion et son amitié. D'après son opinion, on ne me croirait pas; j'étais trop bien habillée, et j'avais plutôt l'air d'une riche dame que de la sœur d'une servante. — Je ne m'arrêtai guère, d'abord, à cette observation, et je commençai mes démarches. Je voulais notamment aller rôder autour des prisons et me rendre compte par un coup d'œil, de ce que je pouvais tenter. Je trouvai Paris comme un volcan qui se repose pour éclater avec d'autant plus de violence. Quoique les rues fussent sillonnées d'hommes armés qui couraient dans toutes les directions, et qu'on entendît les cris de : « Aux frontières, aux frontières! La patrie est en danger! », un silence de mort régnait partout parmi les bourgeois inquiets. De terribles événements étaient dans l'air; mais lesquels? Personne ne pouvait l'expliquer. — J'échouai complètement dans cette première tentative. Comme l'hôtesse me l'avait dit, mes vêtements, de grosse soie d'Anvers, inspiraient de la méfiance ta la populace qui seule régnait et était maîtresse dans Paris. Deux fois déjà, lorsque j'avais adressé la parole à un homme ou à une femme du peuple, on m'avait montrée au doigt en prononçant le nom d'aristocrate. — Ma résolution fut bientôt prise. Je me rendis à un marché public nommé le Temple, où l'envoyait étalés toutes sortes de vieux habits et même des loques indescriptibles. J'y fis
LE TIIKSOR DE FÉLIX ROOnECK.
l'emplelte d un liabilleinciit complet, ust' cl sans forme, qui devait nie donner l'air d'une balayeuse <leruesou d'une marchande de quatre saisons. Mon hiMesse approuva ma résolution et m'aida à <(»mpK'ler mon traveslissemenl. J'avais noirci mon visaj^e, nalurellemenl assez laid. Le miroir où je me re.izardais me dit (jue je passerais sans peine pour appartenir à ce peuple souverain qui riait le maître de Paris.
» Une demi-heure plus lard j'étais assise, coidce du honnel phryi,Men, dans l'arrière-hoiitifiuc d'un marchand de vins, prés de la [)rison de l'.Miliaye, au milieu d'un groupe d'hommes et de femmes déguenillés, et je criais aussi fort que les autres contre les tyrans et les aristocrates. Quel(|ues litres de vin bleu <|ue je payai à mes voisins me concilièrent les sympathies et la coutiance de la plus furieuse de ces femmes et de son mari, aussi monté qu'elle. Je leur débitai l'histoire de ma sœur Claire, et ils jurèrent île m'aider à la délivrer si c'élait possible. Ils avaient, disaient-ils, beaucoup d'in- (luence sur certains mendjres de la Commune et me promirent de parler en ma faveur. Le soir, j'assistai avec eux à la séance d'un club populaire. Ce que j'entendis là me fit dresser les cheveux sur la télé et m'inspira un profond déj^oùl, et cependant, — que Dieu me pardonne celte erreur d'un moment, — certains hommes y moniraient tant de courage, de hardiesse, d'abnégation et de mépris de la mort, les mots de liberté et de [tatrie y retentissaient avec une force si irrésistible, que frappée d'admiration, j'applaudis avec un enthousiasme sincère ces gigantescjues exterminations de la tyrannie. — L'heure était déjà très avancée, el la séance allait finir fauti d'orateurs, lorsqu'un homme, dont l'apitarilion fut saluée par des bravos «•t des cris de joie, escalada la tribune et dit d'une voix entraînante : « Amis, le temps n'est |)lus aux délibérations; il faut agir, agir hardiment. Notre liberté est menacée, non pas seulement jiar les troupes mercenaires de la tyrannie étrangère, mais plus encore par les intrigues des aristocrates qui vivent au milieu de nous. Le sort en est jeté ; qu'ils reçoivent le |tri\ de leurs làrbes attentats. Le canon d'alarme va tonner : coure/ rberclier vos armes, et rendiz-vous dans vos sections. Aujourd'hui même la France écrasera les serpents qui répandent leur venin sur son sein maternel... Kl s'il fani (|ne le sang coule, <\u'\\ retombe sur la tête des tyrans! » — Tous les assistants sortirent en tumulte pour obéir à ce ommandemenl. Je restai an|)rès de l'affreuse mégère, ma nouvelle amie, el nous nous promenâmes ensemble pendant une partie de la nuit à travers les rues de Paris, dans l'attente de ce (|ui allait arriver. Les sons répétés de la rbtche d'alarme (rémissaieni ilans l'air; de temp<en temps
un coup (le canon grondait; des milliers d'hommes armés se pressaient sur toutes le» places. Mais quoique chacun «'ùl le pre«sentiment de que'que sanglant événement, personne ne savait au jusie pour(|uoi l'on avait ainsi appelé lont le peuple aux armes au milieu de la nuit. — Nous nous trouvions sur la place de Grève, devant l'Hôtel de ville; mon amie m'avait prise par la main et entraînée de force au milieu d'un groupe de femmes furieuses. Nous dansions, en agitant nos bonnets rouges el ciiaul vengeance, l'affreuse carmagnole, lorsque tout à coup (|uatre ou cin(| cents hommes armés, appartenant visiblement à la lie du peu,»le, el accompagnés de porteurs de torches, quitlèrent l'Hôtel de ville en criant: A l'Abbaye! à l'Abbaye! mort aux aristocrates! et failliient nous renverser. Je cachai autant que je pus l'effroi que m'inspiraient ces cris, et, suivie de mon amie, je me précipitai sur les pas des hommes armés. Devant la porte de l'Abbaye, leur chef, un certain .Maillard, les arrêta, el ils commencèrent à débattre entre eux, à haute voix, comment ils rempliraient le mieux la mission qui leur était confiée. Une dizaine des meneurs entreraieiU à l'Abbaye, et là, s'érigeant en juges, ils feraient com|iarailre successivement devant eux les piisonnicrs, reclierclieraient ce (|u'il y avait à leur charge, et prononceraient immédiatement sur leur sort. On ferait croire aux condam.nés qu'on leur rendait la liberté, et on leur ouvrirait la porte; mais dans la cour ils trouveraient le reste de la bande le sabre nu, prêt à exécuter la sanglante sentence.
» La chose se passa ainsi. Ma bouche se refuse à raconter toutes les horieurs dont je fus témoin. Sachez seulement (|u'une heure plus tard plusieurs centaines de nobles, de piètres, de bourgeois et même de femmes étaient renversés sous mes yeux dans leur sang, et (|u'on avait à peine le lemps d'enlever les cadavres avant (|ue de nouvelles victimes fussent livrées à l'insatiable rage de cette double l'angée de bourreaux. .M<ii, plus morte que vive, el cependant riant, hurlant el applaudissant pour mieux jouer mon rôle, je ne détournais pas les yeux dn visage des condamnés, dans l'espoir de reconnaître notre émigré ou sa femme. La populace qui s'était, comme moi, faufilée jus(|ue dans la cour de la prison, commençait à murmurer sous prétexte (|u'on achevait troji promptement les aristocrates, et que leur mort était lro,i doJice. Les chefs ordonnèrent au premier rang des bourreaux, de ne frapper les condamnés qu'à C(uips de plat de sabre, et de laisser à ceux du second rang le soin.de leur donner le coup mortel. Quoi<|ue à la lueur des torches aucune victime ne pnt échapper à mon examen, que lors même qn<' je reconnaîtrais noire émigré je n'ap-
LE TIIÉSOR DE FÉLIX UOOBECK.-
prendrais pas pour cela son nom; et à quoi me servait alors d'assister à ces horribes scènes de meurtre, puisque je voyais le peuple ivre de sang se disputer les cadavres, et les tramer dans les ténèbres dans toutes les directions, après les avoir percés de coups et rendus méconnaissables ? Je dis à mon amie qu'à l'intérieur le spectacle devait être bien plus intéressant, et que la comparution des aristocrates devant le terrible tribunal devait procurer des émotions plus vives, et je la décidai à lâcher de pénétrer avec moi dans la prison. Nous y parvînmes. Ce n'est pas sur les juges, — sur les tigres, pour mieux dire — que se porta mon attention; car, dès mon entrée dans la salle, je me mis à trembler sur mes jambes, et j'étouffai à grand'peine un cii d'angoisse. Là, au fond de la salle, dans un groupe considérable d'infortunés qui alteiulaient leur tour, se tenait l'émigré, le propriétaire du trésor qui nous est confié ! Il n'y avait pas de doute possible! il me reconnut aussi, je le voyais à son regard qui restait fixé sur mes yeux. J'allais donc apprendre qui il était, car lorsque son tour viendrait, on appellerait son nom. Malheureusement mon exemple avait été suivi; beaucoup de spectateurs avaient pénétré dans la salle, et leur nombre était si grand que le président ordonna avec colère de nous éloigner, fût-ce à coups de sabre. Nous fûmes expulsés de force, et des senlinelles furent placées à l'entrée de la salle. Je me retrouvais à mon ancienne place, alteiidant avec dus battements de cœur l'apparition de l'émiijié. Je vis égorger sous nies yeux, presque avec indifférence, une vingtaine de personnes; leurs cris de détresse, leurs dernières plaintes furent étouffés sous les liuilemeiits de la multitude maj-iio par n.nliers de furieux dans la cour de l'Ai, baye et aans les rues avoisinantes. Tout à coup l'émigré j.nriit dans la cour, et à la vue des bourreaux dégouttants de sang, il voulut rentrer dans la prison, mais on le poussa de force entre les deux rangs des hommes armés. Avant que j'eusse pensé à faire un mouvement, il tomba par terre, l'échiné brisée. Je me précipitai vers lui pour tâcher de détourner les sabres levés pour le frapper; mais il fut arraché aux mains des égorgeurs, percé de vingt coups de pique, et enlevé par une bande acharnée d'une cinquantaine d'individus qui traînèrent son corps inanimé par les rues en chantant et en dansant. Je fis semblant de faire partie de cette bande, et je la suivis dans les ténèbres en poussant des cris de joie comme les autres. Dans quel but ? Je ne le savais pas bien moi-même, mais on eût dit que ce cadavre exerçait sur moi une attraction irrésistible. Pendant près d'ur.e heure ce triste reste fut traîné dans là boue, percé de coups et foulé aux
pieds, jusqu'à ce qu'enfin la bande se dispersât peu à peu et que les derniers, fatigués de ce jeu barbare, abandonnassent le cadavre dans un trou. Je restai toute seule, car j'avais perdu mon amie dés le commencement de cette scène de carnage. Je tâchai de m'assurer dans les ténèbres s'il n'y avait pas moyen de retirer le corps du trou où on l'avait jeté. Celait une excavation qu'on avait creusée dans le sol pour y asseoir les fondations d'une maison en construction. A force de chercher je trouvai un moyen de m'approcher du mort. Il était étendu sur le dos. Le dernier espoir qui m'avait amené là, c'est que l'émigré porterait peutêtre quelque papier ou quelque bijou, ou quelque autre objet qui pourrait m'apprendre son nom. Malgré l'horreur que m'inspirait le sang dont il était couvert, je fouillai tous ses vêtements avec une curiosité fiévreuse. Je ne trouvai rien qu'un étui à lunettes en cuir que je cachai dans ma poche. J'aurais continué longtemps mes recherches, mais un bruit de roues et la lueur de torches qui s'approchaient me firent quitter la place en toute hâte. Je m'éloignai un peu, et je me tins, indifférente en apparence, sur un trottoir, d'où je vis qu'on tirait le cadavre du .rou où il était jeté, qu'on lechargeait sur un tombereau avec d'autres, et (|u'on l'emportait. Je suivis pendant quelque temps la charrette ; mais voyant à un grand bàtimenL (|ue j'étais près de mon auberge, je cessai de suivre le sinistre convoi, et je pris une rue laténilc. Revenue au logis, je racontai à mon hôtesse encore levée — personne ne dormit à Paris cette nuit-là — les choses affreuses qui se passaient et je lui dis que j'éprouvais le besoin d'aller me coucher. Elle me donna une lampe et je montai à ma chambre. Là, je tirai de ma poche l'étui à lunettes et je le regardai à la lumière. J'avais espéré que des armoiries ou une inscription quelconque m'auraient fourni le moyen de découvrir le nom de l'émigré; mais rien, pas même le moindre indice. J'allais jeter l'étui à lunettes comme inutile, lorsque l'idée me vint de regarder à l'intérieur. Un papier très mince attira mon attention. Je le tirai de l'étui, le dépliai, et j'y lus quelques lignes qui doivent nous donner l'assurance que la femme de l'émigré se trouve eu sûreté, et qu'elle a l'intention de venir nous voir un de ces jours. Voici l'écrit... La vue de ces deux taches brunes vous fait reculer? Hélas! oui, c'est du sang, de son sang, en effet : la trace de mes doigts lorsque je pris l'étui swr son cadavre sanglant. Puisque cela vous effraie, rendez-moi le pajàer, je vous en lirai le contenu.
Et reprenant le papier de ma main tremblante, elle lut :