I-E TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK
t Mon cIht, je vis Iidps des murs du srpukre, el j'espi'ie Irouver bii'iilôl l'occasion de (luillcr aussi le grand cimetière. Ayez confiance. J'irai chez le iiianiliot, el je tirerai heaiicoup de saiij,' de la peau de veau pour te guérir. (Juand le temps s'éclaircira, nous irons ensemble à la recherche du petit chat (pi'on nous a pris. Si le maître de toutes choses nous le lait retrouver, nous oubliertuis le fiel t|ui rend notre calice si amer.
» iNupta. ))
Nous regard;\mes Marguerite avec stupeur, car quoique nous eussions le pressentiment île l'importance de ce billet, nous n'en comprenions cependant pas le véritable sens.
— Ces paroles sont écrites par la femme de l'émigré, dit Marguerite, en doutez-vous?
— Non, répondis-je. Klleasigiié, car -V»/^^< en latin signifie épouse! Mais que veut-elli; dire avec ces mots énigmatiques?
— C'est bien l'acile à comprendre, et il ne faut pas réfléchir loni^^lemps pour en pénétrer la signification, reprit Marguerite. Le sépulcre c'est Paris, le grand cimetière, (;'est la France, la peau de veau c'est la malle, où elle |)rendra de l'argent pour guérir son é|)oux prisonnier, c'est-à-dire pour le délivrer. — Il est trop tard, hélas! Le manchof, c'est vous, Félix, et le petit chat, c'est leur fils qu'on leur a pris.
— C'est vrai! nous comprenons parfaitement. Dieu .soit loué, la noble dame est encore en vie, et elle viendra nous redemander le trésor!
Sans se laisser distraire par nos exclamations, Marguerite reprit :
— Je m'étais sentie forte tant que je m'étais trouvée mêlée à ces scènes de meurtre et (jue j'avais uiuî mission à remplir; mais alors mes nerfs se détendirent, el je perdis toute mon énergie. Je ne pouvais plus dormir; ces fantômes sanglants se dressaient devant mes yeux; je friss(tniiais comme si. j'avais eu de l'eau glacée dans mes veines. In dernier spectacle devait me donner le coup de grâce. -\ux premières lueurs du matin, j'étais devant ma fenêtre, le front appuyé coulre les vitres, pour rafraîchir mon cerveau brûlant. Tout à coup je vis paraître au bout de la rue une horde furieuse hurlant el ciiatit derrière un lionune (|ui portait au bout d'une longue piijue un hideux trophée de victoire. C'était une tête de femme avec descheveux très longs, et fort belle encore, malgré la lividité de la mort. TaHdis que, frémissant d'horreur cl presque hors de moi, y tenais les yeux fixés sur ce triste reste d'une victime peut-être illustre, mon hôtesse monta dans ma chambre en criant : « Malheur! malheur! r"e>t la tète de la princesse de Lamballe, la plus belle femme de Fran<e! » l',n
ce moment riioninie à la pique nous a|ierçul et poussa la léle sanglante jusijue contre la fenêtre. Un cri d'hornur déchira ma poitrine, et je tombai à la renverse, sans connaissance, dans les bras de mon hôtesse qui me déposa sur mon lit.... Lorque je revins à moi, j'avais une forte fièvre nerveuse qui, pendant cinq jours, mit ma vie en danger. Grâce aux soins presque maternels de la vieille aubergiste, je fus bientôt sur pied et je me hâtai de quitter une ville où les clameurs des meurtriers et l'odeur du sang ne cessaient de me poursuivre. Enfin, Dieu soit béni, mes amis, me voici près de vous saine et sauve.
INous causâmes pendant longtem|)s,ce soir-lâ, du récit de Marguerite et de l'espoir (|u'elle nous don^ nait d'être bientôt délivrés de la garde de ce trésor qui nous a\ait déjà causé tant de soucis.
Le lendemain, maître Bokstal el beaucoup d'autres peisonnes (jui avaient appris le relourde .Maiguerite vinrent chez nous pour avoir des nouvelles de sa santé el des événements de Paris.
Elle leur raconta à tous la même chose; que sa parente élail guérie ; qu'elle avait passé tout son temps à son chevet, et que de tout ce (jui s'était passé à Paris elle ne savait rien que par oui-dire.
(^cs continuels mensonges qu'il me fallait souvent confirmer m'attrislaient; mais qu'y |touvais-je l'aire? Poussés par la rigueur du sort dans la dissimulation, nous devions nous soumettre avec résignation à celte pénible nécessité.
Marguerite n'avait dépensé dans son voyage (ju'une couple de cents florins. Le reste de la somme (ju'elle avait emportée fut remis dans la malle. Nous résolûmes alors, pour établir notre compte avec le trésor, de tenir un livre particulier, où nous désignerions notre créancier inconnu, propriétaire de la malle, sous le nom de M. Van der Malen; de porter à SOI] crédit le loyer de la petite métairie, et à son (lehi't les frais de voyage à Paris de Marguerite. Par prudence, nous ne ferions pas mention, dans ce registre, des :2iO,0()() francs.
(Juoicpie nous jirissions des précautions comme si le trésor devait rester longtemps encore commis â notre gaide, nous attendions chaque jour la visite aimoncée de l'émigrée, et pendant des semaines et des mois celte espérance fut l'objet de nos préoccupations.
A peine art ordâmcs-nous (|uel(|ne attention à la nouvelle que la républicpie venait d'être proclamée à paris. Certes, le renversement de la monarchie en France «tait un événement qui, en daulres «irconstancê!), aurait rempli les Pays-Bascl toute l'Eu-
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK
C'était elle qui devait prendre la place. (Page 38.)
rope d'effroi pour l'avenir; mais l'attaque victorieuse des puissances alliées inspirait à chacun la confiance que la révolution aurait bientôt une fin. En effet, les Prussiens et les Autrichiens avaient envahi la France du côté des frontières allemandes, et avaient déjà forcé les villes fortes de Longvvy et de Verdun à se rendre. L'armée française, sous le commandement du général Dumouriez, essayait bien de les retenir; mais que pouvait, croyait-on, un ramassis de gens recrutés à la hâte, contre les troupes exercées de l'Autriche et de la Prusse?
Comme on se trompait cependant ! L'approche des ennemis fit frémir la France d'indignation et de vengeance jusque dans les derniers recoins de son territoire. On eût dit que de son sol menacé surgissaient des légions de héros.... Et en moins de trois semaines les alliés furent forcés de reculer. Alors les Français prirent l'offensive à leur tour. Non seulement ils envoyèrent leurs intrépides co-
hortes sur le Rhin et s'emparèrent de la forteresse de Mayence, mais il disposèrent [encore de forces suffisantes pour jeter une autre armée en Flandre.
Une après-midi que nous causions avec inquiétude de tous ces graves événements, sans redouter cependant des maux immédiats, nous entendîmes retentir dans le village des sonneries de trompettes, et une demi-heure plus tard, à notre grand effroi, six dragons s'arrêtèrent devant notre demeure.
Ils nous poussèrent dans les mains, avec force jurons, un billet de logement. Ils avaient faim et soif et leurs chevaux n'étaient pas moins affamés. 11 fallait se hâter de pourvoir à tous leurs besoins; sans cela, criaient-ils, ils sauraient bien nous apprendre à coups de plat de sabre, même à coups de pointe, comment les soldats de la République entendent être servis par les esclaves du despotisme.
LE TllÉSOR DE FÉMX ROOHECK.
Tandis que je leur mollirais l'eiulroit où ils . pouvaient ioper leurs chevaux, Hélène et Marguerilo st> (l<''pèclière;it d'allumerdu feu dans l'àtre. Ndus avions jusleinent dans le ijarde-iiianiiLM" des œufs frais et un bon morceau de lard.
I.orsque je rentrai dans la maison avec les dragons, après les premiers soins donnés aux chevaux, une bonne odeur (romelcite nous saisit aux narines, et nous cntendimes le lard rissoler dans la poêle. Cela parut surprendre agréablement nos hôtes; ils se rroltèront les mains en souriant; l'un d'eux me frappa amicalement sur l'épaule et s'écria :
— A la bonne heure! voilà (|ui promet. Continuez ainsi, mon i^aillard, et vous verrez que les républicains sont do bons garçons ([uand on les traite bien.
Ils se laissèrent tomber sur des sièges en attendant que le repas fût prêt, et se mirent à adresser un las de plaisanteries à ma femme et à Marguerite. Leurs p;irolcs étaient parfois assez triviales, mais je vis avec plaisir que tous ces hommes, sauf un seul, paraissaient retenus pai' un sentiment de respect pour les femmes; du moins, ce qu'ils disaient ne blessail pas la décence, et ils s'efforçaient visiblement d'être polis.
Je les examinais en silence. C'étaient pour la plupart des hommes de belle taille, avec des traits fortement maïqiiés ot de longues moustaches pendantes; et comme ils se sentaient mis en belle humeur par la perspective d'un bon rep.is, leur physionomie ne me semblait ni dure ni désagréable.
Un d'enlre eux cependant me j)aiaissail d'uiu.' autre nature que ses camarades. C'était un rude gaillard à la tête carrée, aux cheveux roux, avec dfs yeux pri»rondéineiit enfoncés dans l'orbite, de grosses lèvres et de grandes dents saillantes comme celles d'une bête féroce. Il avait l'air méchant et hargneux. Loin de prendre |tarl aux joyt'uses plaisanteries de ses compagnons, il n'avait pas cessé de grommeler et de jurer à part lui parce que l'omelette n'était pas assez promplemenl servie à son gré.
Knfin le rej)as fut prêt, les dragons se jetèrent dessus avec un appétit surprenant et ne manquèrent pas de témoigner leur satisfaction. Seul, riiMrniiie roux trouva l'onn-lett»' trop salée et le pain pas assez blanc. Lorsque ma femme leur offrit à chacun un verre de bière, il s'écria en frappant du pied :
— iJe la bière? Donnez cela à nos chevaux. I)ii vin ! Il nous laut du vini
Marguerite lui dit que nous n'avions pas de vin dans la mai>on et >'e(Tor(;a d:,* le calmer; mais le dragon grossier se leva el me força de le suivre à
la cave. Il connaissait la ruse, grommcia-t-il, et saurait bien trouver du vin.
Je descendis avec lui dans la cave en tremblant; car nous avions du vin en effet; (juatre bouteilles de vieux Bordeaux dont mon oncle m'avait fait cadeau à l'occasion de mon mariage. Elles étaient cachées sous un las de sable dans un coin de la cave, el nous les avions soigneusement conservées jusqu'à ce jour pour n'y loucher (|ue si l'un de nous tombait malade.
Quoique forl effrayé j'espérais encore que le dragon ne trouverait pas les bouteilles; mais le gaillard semblait avoir l'habitude d'éventer les cachettes ; il jeia tout sens dessus dessous dans la cave, ne laissa pas un petit morceau de bois en |)lace, el finit par découvrir les bouteilles.
Tout en grognant contre moi, il les tira du sable, en prit une dans clia(|ue main, en mil une sous chaque bras el s'écria :
— Slupide hypocrite, tu crois pouvoir tromper les soldats de la République? Atlemls, attends, on t'apprendra une autre danse.
Et ne pouvant se servir de ses poings pour se venger de moi, il m'écrasa presque contre le mur en me poussant avec son épaule.
Lorsqu'il fut remonté, il versa le vin dans de grands verres et excita ses compagnons contre nous en nous accusant de mensonge et de trahison. Marguerite essaya de nous excuser en disant ((ue nous gardions ce vin eu cas de maladie, mais le soldat aux cheveux roux jura qu'il fouillerait notre maison de haut en bas, et qu'il bêcherait même le jardin pour nous convaincre de men.^onge, et que nous n'avions caché notre vin que pour en priver les soldats de la Képubli jue.
Celle menace de |ierqni>ilions dans toute noire maison nous lit frémir. Le laronche et probablement cupide soldat |touvait découvrir le trésor...
Nous ne parvînmes à le faire renoncer à ce projet qu'en lui promettant de faire tout ce qui serait possible pour les satisfaire, ses compagnons et lui, el de leur procurer tous les jours une bouteille de vin de Bordeaux, bien que nous n'eeussions |ilns à la maison. (]ela pariil les contenter, et à partir de ce moment-là nous n'eûmes plus à essuyer de grossièretés ni de mauvais traitements.
Mais nos économies disparaissaient («nninepar enchantement. Il fallait à ces hommes, outre le vin, trois repas |)ar jour, dont deux avec tie la soupe et de la viande l'raiche. Nous devions satisfaire leurs moindres désirs, elle dragon aux cheveux roux ne savait qu'inventer pour nous rendre celle satisfaction diflicile et coûteuse. Nous devions acheter tout an village a des prix excessifs, car toutes les maisons étaient pleines de soldats, et
LE THÉSOr. DE FÉLIX ROOBECK.
il s'ensuivait que les denrées alimentaires, devenues insuffisantes, se payaient pour ainsi dire au poids de l'or.
En quinze jours nos ressources avaient diminué de moitié, et ce n'était pas là la principale cause de mon inquiétude. Les allures du dragon roux m'inquiétaient bien davantage; j'en perdais le sommeil, et mon cœur palpitait nuit et jour comme si j'étais en proie à une fièvre continuelle. Ce méciiant homme rôdait sans cesse dans ma maison et autour de mon jardin, toujours cherchant et furetant, comme s'il espérait découvrir des choses cachées; il ne se privait pas d'ouvrir les tiroirs et les armoires. Marguerite seule se risquait parfois à le gronder de cette indiscrétion; mais lui, se considérant comme tout à fait maître chez nous, n'y faisait point attention, ou bien il répondait par des insolences.
Il va sans dire qu'à la maison commune, où j'avais beaucoup à travailler en ce moment, je ne pouvais faire ma besogne qu'avec distraction. Mon esprit était près du trésor.
Un matin que les dragons étaient, comme d'habitude, partis à cheval pour le village afin d'y prendre part aux exercices militaires, je remarquai que notre chercheur, sous prétexte d'indisposition, allait rester seul au logis. Je me rendis à la mairie à contre-cœur et mon inquiétude ne me permit de rien faire de bon.
Un pressentiment m'agitait; dans mon esprit troublé je voyais le dragon ouvrir la malle et bourrer ses poches de louis d'or. Le trésor était découvert et perdu .
Ne pouvant surmonter mes préoccupations, je courus à la maison. Marguerite était sortie. Je m'informai du dragon roux auprès de ma femme; il n'y avait qu'un instant, me dit-elle, qu'il était venu manger un morceau de viande froide, et il était probablement rentré dans sa chambre pour astiquer son fourniment.
Je le cherchai dans sa chambre, puis dans l'écurie, dans le jardin, et dans tout le rez-de-chaussée de ma demeure, où pouvait-il être puisque je ne l'avais rencontré nulle part et que je ne l'apercevais pas dans la campagne, de quelque côté que je portasse mes regards.
Gomme j'étais entré à tout hasard dans la chambre de Marguerite, j'enlendis à l'élage supcpérieur un bruit qui niDuilla mon front d'une sueur froide et me fil trembler sur mes jambes. Il était clair pour moi qu'oi y faisait des efforts pour briser une serrure et pour ouvrir une armoire.
Dissimulant mes craintes autant que possible, je montai l'escalier à pas de loup et regardai dans la pièce où le trésor était renfermé. Je poussai un
cri : le soldat était en train de déplacer la grande garde-robe, et il l'avait déjà en partie écartée de la muraille. La cachette ne pouvait pas échappera ses regards s'il continuait.
A ce cri il m'aperçut et s'emporta en jurant:
— Mille tonnerres! Pourquoi tout est-il fermé à clef ici, comme s'il y avait de l'or caché dans tous les meubles^ Qu'y a-t-il dans cette armoire? Je veux le savoir, ouvrez-la tout de suite.
Je n'avais pas autre chose à faire que d'obéir. Je lirai la clef de ma poche et j'ouvris la garde-robe. Il jeta par terre quelques vêtements usés, vida un panier plein de vieux chiffons, et voyant qu'il n'y avait plus rien à en lirer, il grommela :
— Vous nous donnez du genièvre: de la saleté, du poison! Je parie que vous cachez ailleurs quelques bouteilles de vieux cognac. Ah ! ah ! Je les trouverai bien, soyez-en sûr.
— C'est du cognac que vous cherchez, mon ami ? bégayai-je avec une lueur d'espoir. Nous n'avons pas de cognac, mais on peut s'en procurer de très bon au village. Pourquoi ne dites-vous pas que vous désirez du cognac? J'irai au village cet aprèsmidi, et je vous en rapporterai une couple de bouteilles.
— Pas cet anôs-midi, tout de suite, répondit-il. Le laisser seul en ce moment dans cette
chambre? Cette idée m'effrayait fort. Je lirai deux couronnesdemapoche,et jeleslui tendis en disant:
— Tenez, mon ami, moi je ne sais pas faire la -différence entre le bon et le mauvais cognac. Si vous vouliez y aller vous-même, on ne pourra pas vous tromper, et vous me rendrez un grand service, car j'ai à terminer un travail très pressé pour la Commune.
La vue de mes deux couronnes le dérida pour la première fois depuis qu'il était arrivé chez moi. 11 mil l'argent dans sa poche, murmura entre ses dents que s'il y avait un choix de cognac dans le village il me ferait goûter une liqueur divine, et descendit l'escalier en courant.
Respirant à peine dans la crainte qu'il ne revînt, je me laissai tomber sur une chaise et j'essuyai, tout haletant, la sueur froide qui perlait sur mon front. Au bout d'un instant je me levai, je m'assurai que la serrure de la cachette était restée intacte, puis, poussant le meuble pesant de toutes mes forces avec mon épaule, je parvins à le remettre à sa place, et je redescendis, après avoir surmonté suffisamment mon émotion pour pouvoir raconter l'incident à ma femme sans l'effrayer inutilement.
Le dragon revint avec une seule bouteilb', et ne parla plus du reste de l'argent; mais il se montiait extrêmement satisfait.
Depuis quelques jours il était arrivé des nou-
LE TUÉSOU DE FÉLIX UOOBEGK.
velles qui, tout en enflammant la vaillance des soldats, seinblaiont lenr itispirer cependant certaines in(|uiéludes. On avait appris nolainment que les Autrichiens, après avoir considérablement renforcé leur armée, descendaient des Pays-lias avec toutes leurs forces pour entrer en France. Une {,'raiide bataille se livrerait donc sur nos frontières. De cette lutte décisive dépendait le maintien delà République et — qui pouvait le savoir — la liberté, achetée au prix de tant de sani.', allait peut-être disparaître.
Nos dragons grillaient d'impatience ;\ chaque rumeur concernant l'approche de l'ennemi, et ils murmuraient parce ([uon ne leur donnait pas l'ordre de partir (ju'iis attendaient à chaiine inslant.
Une après-midi que l'un d'eux était allé à cheval au village s'informer s'il n'y était pas arrivé (|uel- (jue nouvelle, et que les autres, assis autour de noire table, causaient avec inquiétude, nous entendîmes tout à coup retentir un coup de canon. Surpris par cette détonation inattendue, nous nous levâmes tous ensemble et courûmes à la porte. La cloche sonnait au village; ses tintements étaient si précipités (ju'on pouvait les prendre pour un tocsin d'alarme; les clairons sonnaient également, mais leur sonnerie ressemblait plutôt à une fanfare joyeuse (|u'à un appel.
Nos dragons se demandaient ce (jue tout cela pouvait signifier, et ils auraient sellé leurs chevaux pour se rendre en toute hâte au village, si leur camarade n'ava I point paru sur la route, faisant des démonstrations de joie et agitant son shako en l'air. Il arrivait au grand (rot, et de loin il cria à ses compagnons :
— Vive la liépubli(iue ! victoire, victoire!
11 sauta à bas de son cheval, presque hors d'haleine d'émotion et d'enthousiasme.
— Vive la Itépublicjue! Les tyrans .-ont battus, la liberté a triomphé! l ne grande bataille a été livrée à Jemmajtes, en llainaut. Les Français ont culbuté l'ennemi, et l'ont mis en déroute. Venez vile an village, camarades; on y commence une fête patriotique; le vin va coulera flots... Victoire, victoire!
Les autres répétèrent joyeusement son cri de triomphe; ils s'embrassèrent les uns N's autres avec ivresse, et quelques minutes plus tard ils pailaient tous en chantant.
Comme j'avais à travailler à la maison, je les >uivis une demi-heure après. Au village toutes les maisons étaient pavoisées ou ornées de branches de verdure.
Au milieu de la place les dragons rassemblés et le verre à la main trinquaient avec allégresse, et chantaient la Marseillaise avec une telle force que toutes les vitres des maisons voisines en trem-
blaient dans leurs chAssis. Quelques-uns des |)lus pauvres habitants du village buvaient avec les soldats à la santé de la Uépubliquc, mais il était visible que la grande majorité des villageois contemplaient la folle joie des dragons avec une crainte secrète et même avec dégoût, et si leurs maisons étaient pavoisées et ornées, ce n'était (jn'nn effet de la contrainte et de la peur.
Le dragon roux m'aperçut sur la place et vint à moi. Il me tendit un gobelet que je n'osai pas refuser, et me dit lorsque j'eus bu :
— Mille tonnerres! on dirait que la victoire de la Uépulili(jMe vous attriste! nous verrons ça ce soir, (juand nous rentrerons à la maison. Tâchez seulement d'avoir du vin et du cognac en abondance, car nous a(nènerons des amis. Un bon souper nous attestera aussi votre dévouement à la liépnblifjue.
El, retournant auprès de ses camarades, il répéta en criant les vers de la Marseillaise qui retentissaient de nouveau dans les airs avec un redoublement de sonorité :
<i Qu'un Siiii^ impur ahrcuvo nos sillons. *
Qu'allait-il se passer chez moi ce soir-l;\? Ces libations réitérées pouvaient pousser ces soldats à quelque folie, et le roux était capable de faire un malheur.
J'achevai à la hâte la partie lapins urgente de mes écritures, et je me procurai h prix d'or deux bouteilles de cognac et plusieurs bouteilles de bordeaux, puis je retournai bien vite à la maison alin d'avoir le temps de tout préparer pour (aire bon accueil aux dragons.
Hélène et Marguerite se mireiit à cuisiner; je disposai les bouteilles sur la table, et nous attendîmes ainsi, avec des battements de cœur, l'arrivée de nos hôtes incommodes.
Le soir commençait à tond)er; nous entendions encore dans le lointain le bruit de la fêle et, de teni|)S en temps, une fanfare de trompette ou un redoublement de chants de triom|)he; mais le souper, qui éiait prêt depuis lonjitemps, desséchait sur la cendre chaude.
J'allai encore une fois à la porte pour m'assurer si nos soldais ne revenaient pas. Tout à coup je les vis accourir au pas de course; il me .semblait que (pieque.s-uns d'enlre eux titubaient, même le vilain rous.seau s'étendit sur le sable de son long; mais cet accident ne retarda pas leur entrée.
— ^ous partons, nou,s allons à liruxelles! me cria l'un d'eux. Vile, donnez-nous un coup de main, et les femmes aussi. Apportez-nous tous noseffels, car Tordre est pres.->ant, nous n'avons pas une minute à perdre.
LE TllÉSOR DE FÉLIX ROOBECK.
Pendant qu'ils sellaient leurs chevaux, je me hâtai de rentrer pour annoncer l'heureuse nouvelle de leur départ. Joyeux et remerciant le ciel (lu fond du cœur, nous nous empressâmes de leur donner le coup de main qu'ils demandaient. Sans rien oublier, nous leur apportâmes devant la porte, où les chevaux étaient déjà prêts, tout ce qui leur appartenait.
Nous serrâmes avec un sentiment de reconnaissance la main de ces hommes qui ne nous avaient fait volontairement aucun mal. Seul, le dragon aux .xheveux roux, déjà en selle, ne répondit à nos adieux que par une sorte de grognement.
Ses camarades sautèrent également à cheval et ils étaient déjà loin lorsque nous entendions encore distinctement leur chant :
(( Allons, enfants de la patrie, i
Le jour de gloire est arrivé. »
Beaucoup d'autres troupes, cavalerie et infanterie, passèrent successivement la frontière, et nous avions presque chaque jour de nouveaux hôtes à héberger. En leur donnant tout ce qu'ils désiraient, nous traversâmes ces épreuves sans autre chagrin que celui de voir s'épuiser presque complètement nos ressources.
Enfin le passage des Français cessa tout à fait, et notre village fut délivré momentanément des soldats étrangers.
La bataille de Jemmapes avait eu en effet de graves conséquences, car nous apprîmes, quelques jours plus tard, que le général Dumouriez était entré à Bruxelles, et que les autorités autrichiennes s'étaient réfugiées à Ruremonde. La France avait conquis notre pays. Nous éprouvâmes bientôt ce que nous avions à attendre de nos nouveaux maîtres. La Convention Nationale — c'est ainsi qu'on nommait l'assemblée législative française — décréta que toutes les autorités des pays conquis étaient révoquées et tous les privilèges de la noblesse et du clergé abolis. Les citoyens devaient procéder librement à l'élection d'autorités nouvelles. Quiconque oserait résister à ces nouvelles mesures, quiconque refuserait d'user de ces nouveaux droits populaires, quiconque resterait en rapport avec les princes ou avec des émigrés, ou ferait quelque chose soit pour les protéger, soit pour les rappeler, serait traité comme un ennemi de la République.
Le vieux secrétaire de la commune fut remplacé par un étranger, et je perdis ma place de commis.
Une terreur générale se répandit en Flandre.
Toutes les transactions s'arrêtèrent; à peine pouvait-on se procurer des provisions chez le boulanger et le boucher.
Il va de soi que dans de pareilles circonstances peu de gens avaient envie de se faire faire de nouveaux vêtements. Ceux qui avaient de l'argent l'enfouissaient ou le cachaient d'une autre manière.
Je possédais encore à peu près une trentaine de couronnes. Marguerite pouvait avoir de son côté quelques réserves. Mais nous n'étions pas en arrière de moins de trois cents couronnes, et nous voyions avec inquiétude s'approcher la misère.
Un après-midi que je réfléchissais, en l'absence de Marguerite, à l'avenir menaçant qui se préparait pour nous, maître Bokstal entra chez nous et nous demanda, les larmes au yeux, de venir à son aide. Depuis que les premiers dragons avaient paru dans le village, tous les élèves avaient abandonné son école, et il n'avait plus reçu ni gagné un sou. Le notaire lui avait envoyé divers avertissements pour le paiement de ses loyers arriérés, et le nouveau propriétaire menaçait de l'expulser s'il ne payait pas immédiatement les loyers échus depuis la vente de l'immeuble. Mais ce n'était pas encore là le plus grave : depuis plusieurs jours sa famille et lui avaient souffert la faim, et la veille ils avaient dû aller se coucher sans souper. Tant que cela lui avait été possible, il avait différé de venir me demander assistance; mais maintenant il ne pouvait plus attendre; l'impitoyable nécessité était là et il venait nous supplier de ne pas laisser dans la misère nos vieux parents et leur famille. Il ne doutait pas que je ne possédasse de l'argent. Sa détresse pouvait durer longtemps, et d'ailleurs il avait son loyer à payer. Je le sauverais si je voulais lui prêter une couple de cents francs.
Son chagrin et ses prières m'arrachaient des larmes de pitié, et quoique nous eussions à craindre pour nous-mêmes, nous lui offrîmes une trentaine de couronnes. Cela ne lui suffisait pas : convaincu que nous pouvions disposer d'une plus forte somme il insista pour avoir quarante couronnes. Je finis par lui donner tout ce qu'il nous restait, et, à mon grand chagrin, je vis qu'il s'en allait cependant à demi mécontent, avec la persuasion que nous n'avions pas fait pour lui tout ce que nous pouvions faire.
La première conséquence de sa visite fut de nous obliger à prier Marguerite de nous prêter un peu d'argent. Ileureusement elle avait gardé un peu plus de cent couronnes. Nous devînmes donc ses débiteurs, mais avec l'espoir de nous acquitter bientôt dès que les temps deviendraient meilleurs.