‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 20 sur 115 · I.E TllÉSOn liE FÉLIX IlOOIlKCK · texte numérisé non relu

I.E TllÉSOn liE FÉLIX IlOOIlKCK

Ilt'las! nos soiilTraiices ne faisaient que commencer, l'tie nuée de (Icli'iiui's avides de la Républi(|ue, ou plutùl du club fies Jacobins, se répandit sur les l'ays-Ilas, et quel<|ues-uiis d'entre eux se montrèrent aussi à Yissej;liem. Ils avaient en apparence pour mission de nous incii.!(|uer l'amour de la liberté et de réjralilé; aussi comniencèrenl-ils en poussant les babitants de Vissegliem au scrutin électoral à coups tie plat de sabre et de baïonnette; mais ils ne monlraienl ([ue plus clairement par là quelle était leur mission véritable. Durs, impitoyables, prêts aux sanglantes violences, ils emportaient de nos maisons tout ce qui avait i]uel(|ue valeur. Clia(|uc jour amenait uneréciuisition nouvelle. Tantôt ils exigeaient trois cents matelas ou lits de plume, tantôt six cents couvertures de laine, puis encore (|ualrc ou cinq cents sacs d'avoine ou de l'romenl, puis des clicvau.x et du bétail.

Les autorités clioisies par nous sous la pression des baïonnettes étrangères répartissaient lacliarge de ces rournitures entre les babitants, et quiconque n'apportait pas immédiatement et sans murmurer à la mairie lesobjels réquisitionnés, courait le ris(|ue d'être sabré, ou tout au moins d'être emmené en France et jeté en prison.

Notre maison était presijue vide; nous étions réduits à coucber sur des paillasses, chose ([ui contristait profondément Il-lcne; car nous avions l'espoir que Dieu allait nous donner bientôt un enfant, et la santé de ma femme paraissait très cbancelante.

Enfin la mesure de la bienveillance île nos pr(»lecteurs malgré nous fut comble. 11 fut annoncé que Vissegliem était frappé dunt; contribution de guerre de soixanle mille francs, (|ue la municipalité devait répartir entre les habitants selon leur fortune présumée. L'argent devait être versé dans les trois jours, et (juiconque ne se hâterait pas d'acquitter celte dette serait poursuivi ciniiue un ennemi de la République.

Par suike de la fausse idée (|u'(m se faisait de ma fortune, je fus compris parmi les imposés, et je reçus l'ordre de verser entre les mains de la municipalité la somme de cincj cents francs.

.Marguerite courut à la mairie et essaya de convaincre le commissaire de la République que l'on s'était trompé sur noire situatioi» véritable, et que nous étions même dans le besoin. Toutes ses peines demeurèrent infruclueuses; cl mémo la hardiesse de ses paroles irrita tellement les commissaires, qu'on avait déjà donné l'ordre de la jeter en prison comme une aristociatc. Kllc échappa néanmoins à ce danger à la faveur d'un jugement qui nous condamna à payer mille francs de contribution au lieu de cinq cents. Kt si l'argent

n'était pas livré avant le soir, on nous enverrait une dizaine d'hommes sans pilié, pour faire une pcr(iuisiliou cliez nous, et euiporler loul ce (jui pouvait ac(|uillcr notre dette.

Lorsijue Marguerite revint à la maison et nous fil part du lerrii)le résultat de nos elforls, nous nous niiuies à trembler d'angoisse. On exigeait mille francs de gens qui ne possédaient rien du tout! Et si nous ne les donnions pas tout de suite, notre maison serait prise d'as>aul et pillée [lar des gens (|ui ne reculaient pas devant des actes de sanglante violence! Nous levâmes les mains au ciel avec désespoir, et nous implorâmes l'assistance divine.

— Il ne serl de rien de se plaindre, dit Marguerite; le plus honnête homme ne fait que ce (|n'il peut, et non pas ce qu'il désire. Nous prendrons les mille francs dans la malle... Oui, oui, récriezvous tant que vous voudrez. Si ces hommes viennent ici faire une per(|uisilion, le trésor sera perdu certainement. l'our le sauver, nous devons payer immédiatement Nous pouvons donc conclure que celte contribution doit tomber légitimement à lacliarge du trésor même. Mais je consens, Félix, que vous la preniez à notre débit envers M. Van der .Malen. Si nous en avons jamais les moyens, nous remettrons les mille francs dans la malle.

Si pénible que me fût l'idée de ne pas pouvoir rester fidèles à notre serment, les dernières conditions posées par Marguerite diminuèrent cependant uotie elfroi. Kl d'ailleurs (ju'y faire? Nous n'avions pas d'autre ressource.

Je montai avec ma cousine et j ouvris la malle. Elle y prit nu rouleau d'or et se renlil au village.

Ce qu'elle nous dit à son retour nous fit redouter de nouveaux dangers. La vue des pièces d'or prescjue neuves avail fait sourire non pas seulement les commissaires de la Républi(|ue, mais aussi certains bourgeois de Vissegliem qui se trouvaient présents. On avait dil en plaisantant (pie cesjaiinets n'avaient probablement pas \u le jour depuis longtemps et qu'ils avaient reposé au 'iiilieu d'un grand las de cam.irades. Nous devions donc les ccMiserver soigneusement jusqu'à ce que la Républii|ue nous fit riionnenr de venir nous les demander.

Il est facile de comprendre combien, à parlir de ce moment-là, notre vie devint anxieuse et inquiète.Cb.i, ne jour nous nous attendions à ipielque contribution extraordinaire, ou à qm-lqne réi|uisiliou d'objets que iions ne pouvions nous procurer qu'au jtrix de sommes considérables.

En effet, cin(| semaines plus tard, une nouvelle exigence des commissaires de la République nous

LE TRÉSOR DE FEUX ROOBECK

for(,a de piendre dans la malle une vingtaine de louis. Comment pourrais-je justifier, aux yeux des piopriétaires du trésor, ces emprunts qui menaçaient de se répéter? Car notre livret de comptes ne pouvait pas entrer dans tous les détails de notre triste situation. Cette idée me poursuivit penilant quelque temps et m'amena à écrire une courte l'elalion de tout ce qui nous était arrivé depuis que les émigrés avient fait leur ajjparition dans notre demeure, et à conlinuer celte relation pour ainsi dire jour par jour. Cela pouvait m'être utile à moi-même, pour me fournir les raisons qui devaient justifier ma conduite ; et de plus ce récit pouvait faire connaître à mes enfants, lorsqu'ils seraient devenus grands, le secret et les particularités de cette triste période de la vie de leurs parents.

Nous ne pensions plus que la femme de l'émigré \înt nous rendre visite dans cette époque troublée, et nous n'avions aucune espérance de voir survenir prochainement un changement favorable dans la situation de noire malheureux pays, ni de l'Europe en général. Les armées françaises avaient franchi le Rhin, s'étaient emparées de la Suisse et de la Savoie, et partout elles étaient restées victorieuses. Mais en ce moment, comme la gelée et les mauvais temps étaient venus entraver les opérations militaires, les armées des deux camps avaient pris leurs quartiers d'hiver, et, de fait, il régnait entre elles une sorte d'armistice.

L'année 1793 commença sous les plus terribles auspices. Un jour vint où, dans le secret des familles, on poussa de pénibles soupirs et on versa de douloureuses larmes. Un coup mortel avait frappé l'Europe et l'humanité tout entière. Le roi de France, le bon et vertueux Louis XVI, était monté sur l'échafaud à Paris, et sa tète auguste était tombée sous le couperet de la guillotine.

Les commissaires de la république eux-mêmes, malgré leur cruauté et leur haine de la royauté, paraissaient stupéfiés par cette épouvantable nouvelle. L'un d'eux dit à la mairie, en ma présence :

— Non, Louis Capet n'était pas un méchant homme; son seul crime est d'être né roi, et son seul malheur est d'avoir vécu à une épotjue où le volcan préparé et allumé par les erreurs et les crimes de ses prédécesseurs, devait infailliblement faire éruption. Il élait bon, juste et généreux, et il aimait son peuple; mais depuis des siècles ses aïeux et leurs complices, les nobles et les cour-

tisans, avaient opprimé la France, par leur tyrannie, et l'avaient épuisée par leurs exactions et leurs débauches. Louis Capet expie fatalement des crimes auxquels il n'a pas pris la moindre part; le salut des peuples et l'affranchissement du monde doivent sortir de son sang répandu.

Quoique je ne pusse méconnaître que les réllexions de ce chaud républicain renfermassent un grand fond de vérité, cependant ses dernières paroles me remplirent de douleur et d'indignation. Comment pouvait-on pousser l'aveuglement de la passion politique au point d'oser croire que le plus grand forfait qui eût jamais été commis, et qui criait vengeance au ciel, pût devenir la source du bonheur du peuple?

Longtemps nous déplorâmes le sort du malheureux roi dont le sang avait coulé sur l'échafaud, tandis que ses sujets égarés l'accablaient d'outrages et de malédictions. Dans ces douloureuses réflexions nous oubliâmes presque l'horreur de notre propre situation, et nous y puisâmes du courage, ou du moins de la résignation. Car de quel droit nous fussions-nous considérés comme très malheureux, alors que le plus puissant monarque du monde avait subi le martyre sans se plaindre?

D'ailleurs, un rayon d'espoir passa pour ainsi dire sur l'Europe haletante. L'Angleterre était entrée dans la ligue contre la France, et les puissances coalisées allaient rouvrir la campagne avec de puissantes armées. Chacun prévoyait la défaite des Français, et l'on annonçait déjà la soumission des républicains sanguinaires comme une punition du ciel pour le meurtre du roi.

Cos prévisions consolantes se réalisèrent bientôt en grande partie. Au milieu du mois de mars les armées ennemies se rencontrèrent à Neerwinde, sur les frontières de Limbourg. La bataille fut si fatale pour les Français que, quelques jours après, ils évacuaient notre pays.

Tous les républicains disparurent comme par enchantement, et avec eux les autorités qu'ils avaient établies ou celles qu'on avait élues sous leur influence. L'ancien secrétaire communal reprit son emploi, et on me rendit ma place de commis.

La France n'était pas cependant définitivement vaincue; une nouvelle levée de 300,000 hommes fut décrétée par la Convention nationale, et la guerre, quoique favorable aux coalisés, se poursuivit lentement.

Pendant ces temps incertains et troublés, ma femme mit au monde une fille à laquelle nous donnâmes le nom d'Emma. Mon beau-père et Marguerite la tinrent sur les fonts baptismaux.

A cette occasion nous avions transporté notre lit

LE TIIÈSOR DE FÉLIX ROOHECK.

au premier étage, et celui de Marguerite dans la ohanihro luèrne où se trouvait le trésor.

Aprt'S tatit d'angoisses el de souffrances nous nous sentions tous heureusement soulagés. Non seulement le plus cher de nos vœux était rempli, mais je touchais de nouveau mon traitement de commis : la déliviance du pays et le senlimenl de l'indépendance recouvrée donnaient une vie nouvelle au commerce, el nous ne tardâmes |)oint à recevoir quelques commandes pour la confection de nouveaux vêlements. Marguerite travaillait déjà avec zèle, et hientôt ma femme pourrait l'assister. Kous allions donc retrouver dans les fruits de noire travail des moyens suftisants d'existence, et peul-étre pourrions-nous restituer au trésor, florin par florin, ce que la nécessité nous avail conlraints de lui emprunter.

Chacun vivait dans la consolante persuasion que les Pays-Bas, si cruellement éprouvés, ne seraient plus envahis par les armées répuhlicaines; car, quoique les alliés eussent rencontré une résistance énergique el ne pussent avancer que pas à pas sur le territoire français, on espérait (|ue les désordres inonis qui ne cessaient d'agiter Paris finiraient par hriser la force de la Uépubliqnc.

Au milieu du mois d'octobre, la reine Marie- Antoinette avail porté sa tète sur l'échafaud. Après de longues dissensions entre les Girondins et les Jacohins, après des émeutes el des assassinats répétés, les premiers auteurs de la révolution furent également livrés, comme trop puissants, à la vengeance populaire. Vingt-neuf Girondins montèrent sur l'échafaud. Leurs amis et leurs partisans furent traqués, emprisonnés et massacrés dans tonte la France. Les républicains en arrivaient à s'entre-dévorer, el la lutte devait continuer, pensait-on, jusqu'à ce (jue la révolution, épuisée d'émeutes et de meurtres, tombât enfin sans force.

Hélas! le terme des épreuves de la France n'était pas encore arrivé. Les farouches Jacobins s'étaient emparés du gouvernement, et l'efl'royable époque qu'on a désignée sous le nom de la Terreur venait de commencer. Dans tous les départements les t suspects » furent impitoyablement poursuivis et inrarcérés. La guillotine fonctionnait nuit et jour, et là où elle ne pouvait pas suffire assez vile à la besogne, on noyait les victimes par milliers ou on les fusillait par masses. C'est ainsi que, selon les .lacobins, on devait purger le sol français des ennemis el des traîtres. iJe tous côtés les personnes menacées tentaient de fuir au delà des frontières, mais on leur faisait une chasse si acharnée que bien peu d'entre elles réussissaient à se .soustraire à leur sort, môme lorsqu'elles avaient atteint le territoire néerlandais.

Nous apprîmes un matin, d'un paysan qui passait, qu'un drame effroyable avait eu lieu pendant la nuit aune demi-lieue environ de notre demeure, an hameau de Kruysbock. Les dragons français y avaient anété une famille d'émigrés; les malheureux gentilshommes, après s'être défendus à coups de pistolet et avoir tué deux dragons, avaient été impitoyablement sabrés. Une troupe de cavaliers auliicbiens, accourus au bruit des coups de pistolet, avait mis les dragons en fuite. Les cadavres avaient été déposés dans la ferme voisine du fermier Koorhals, où l'on |)Ouvait les voir.

Marguerite lut d'avis que je devais y aller. Ce qui la poussait à me donner cet étrange conseil, elle ne pouvait pas l'expli(|ner clairement; mais je compris par ses paroles qu'elle ne croyait pas impossible que celle fuite, dans la direction de notre demeure, eût ([ueNjue rapport avec la lemine de l'émigré ou avec le trésor qui nous avait été confié. 11 était de notre devoir de ne négliger aticune chance, si petite qu'elle fût; Marguerite se serait rendue elle-même sans hésiter sur le théâtre de cette scène de carnage, si elle n'avait clé retenue par les soiis à donner à Hélène el à son enfant.

Je me dirigeai donc, à conlre-cœur je l'avoue, vers la ferme indiquée par le paysan. On y voyait, étendus sur la paille dans la grange, les corps sanglants d'un monsieur, d'une dame, dun jeune homme, de deux jeunes filles et d'un dragon. Je lins un moment, en frissonnant, le regard fixé sur ces cailavres. Leurs visages m'élaient tout à fait inconnus, et j'étais inlimemenl convaincu qu'aucun d'eux ne pouvait avoir rien de commun avec l'objet de mes recherches.

Je me disposais à (initier la ferme, et près de la porte je dis à la fille de la mai:son.

— Votre voisin Thomas m'avait parlé de deux dragons tués. Il s'est trompé, n'est-ce pas?

— Non pas, répondit-elle; il y en a un second, mais il n'est pas encore mort, quoiqu'il n'en vaille guèrc^ mieux. Mon frère est allé à Dranoulre chercher le médecin... Voulez-vcms voir le blessé, M. Koobeck? Il est couché sur une paillasse dans une pièce vers le jardin.

Lorsque j'entrai dans la chambre avec elle je vis de loin, couché sur le dos, un soldat dont les vêtements étaient couverts de sang et près duquel une servante priait à mains jointes.

Je ne pus bien distinguer les traiis du moribond (jue lorsque j'arrivai près de lui. Au premier coup d'œil que je jetai sur son visag<; altéré, je reculai tout tremblant el j'eus peine à retenir un cri d'angoisse. l)(!vais-je en croire mes yeux? Non, ce n'était pas une illusion : j'aurais reconnu entre ' mille l'homme qui avait arraché des bras de ma

LE TRESOR DE FÉLIX ROOBECK

Quel affreux réveil m'attendait ! (Page 40.

femme en pleurs l'enfant de l'émigré et l'avait emporté au grand trot de son cheval.

Il était étendu là, les yeux à demi ouverts et s'efforçait d'étendre la main vers moi comme pour implorer mon assistance. Entraîné par une espérance soudaine, je me laissai tomber à genoux à côté de lui, et sans prendre garde à la présence des femmes, je lui demandai en français, en lui prenant la main :

— Mon ami, m'entendez-vous? Pouvez-vous me comprendre?

— Oui... oui... répondit-il d'une voix très faible.

— Vous souvenez-vous, lui dis-je à l'oreille, qu'un jour vous avez enlevé un enfant d'émigré d'une maison pas loin d'ici?

— Oui... un enfant.

— Eh bien, cet enfant, où est-il resté?

Il se taisait et paraissait privé de sentiment.

— Parlez, pour l'amour du ciel! où est l'enfant :

— France... en France, balbutia-t-il.

— Où, où en France? m'écriai-je en tremblant d'espoir.

Le blessé fit un effort visible pour parler, mais les sons expiraient sur ses lèvres. A la fin je devinai au frémissement de sa bouche, que 1 explication attendue allait m'ètre donnée.

— L'enfant vit? Où? où? répétai-je.

— Oui, l'enfant vit... sauvé... par compassion, murmura-t-il d'une voix à peine intelligible, et, comme si cette dernière réponse avait épuisé ses forces, il demeura sourd à toutes mes autres questions.

Le fermier revint avec le médecin, et celui-ci, haussant les épaules d'un air qui ne présageait rien de bon, se mit à examiner les blessures du dragon. Une balle avait pénétré dans sa poitrine

LE THKSOIl 1»E FÉLIX IlOOBECK.

el liavorsé le poumon. L'épaiiclienieiil interne du san^; devait lét^ulTer, el le nialluMiicux soldat, di'jà en |deine aj^'onie, n'avait plus une heure à vivre.

Cette triste prrilidion devait même se rc'-aliser plus tùt, ear à peine eut-on soulevé le l)k'>s>'' par l'ordre du médecin, pour lui glisser un oreiller sous la léle, (|u'un r;Me se (it entendre ilans sa gorge, et le médecin nous dit :

— Priez pour l'âme du pauvre pécheur, mes amis, il est devant le Irihunal de Dieu.

Quel(|ues instants après je quittai la ferme et retournai à la maison. Mar|.'uerite el ma femme poussèrent des rris de joie en écoutant mon récit. Nous savions du moins maintenant que l'enfant de l'émijrré était encore en vie. L'avait-on conlié au\ soins de (juelque femme du peuple, comme tant d'autres enfants nobles? L'avail-on peut-être rendu à sa mère? En tout cas, notre devoir était tout tracé : nous devions conserver son héritage jusqu'à des temps meilleurs.

Oli! combien le bonheur de l'homme est incertain et variable!.,. Ma femme et ma cousine avaient du travail ; je gagnais un modeste traitement et maintenant (|ue nous savions que l'enfant de l'émigré avait échappé, comme sa femme, à la fureur de leurs ennemis, nous envisagions l'avenir avec confiance et avec satisfaction. Kt cependant, an milieu de cette situation relativement favorable, une nouvelle lorrifianle vint tout à coup troiiblrr pour lon;;temps notre joie. Les armées franraises avaient définitivement vaincu les alliés à Fleurus, et notre pays était de nouveau annexé à la France.

Nos autorités furent r,. i re une fois remplacées par de chauds lépubLcairs.

Comment se lit-il (jue notre vieux secrétaire communal ne fut pas rév(»qué de nouveau, c'est ce f|ue je compris seulement quel(|ues jours |(lus tard, lorsque se trouvant seul avec moi il répondit à une de mes observations.

— Oui, Félix, mon gan.on, il n'y a pas d'amélioration à espérer de longtemps. Pour(|u<ri resterions-nous toujours les victimes des plus malins? Il f.iut .'■avoir hurler avec les loups. Ils --e figurent maintenant que j'approuve leurs rubriques el que je leur suis dévoué; mais vous el tous ceux qui me connaissent, vous savez bien ce quej'cn pense, l'ar relie ajqiarence de bonne volonté je conserve du moins le pouvoir et les moyens de protéger les i iléréts de notre commune el d'épargner à nos pauvres concitoyens beaucoup de vexations, tt si

vous désirez aussi conserver votre place de commis, gardez-vous bien de laisser voir à personne ce qui se passe au fond de votre cœur.

Mon traitement m'était tellement indispensable, que, pour ne pas le perdre, je promis sincèrement de suivre sou conseil, quoicju'il n'y eût peut-être pas une seule personne à Visseghem qui ciit |ilus que moi l'horreur de l'oppression et surtout des impiétés inouïes qui lurent immédialement prescrites el imposées par la nouvelle administration.

Tous les décrets poilés par la Convention nationale pendant la très courte période d'indépendance (lue nous venions de traverser, furent déclarés obligatoires, en Flandre et dans les autres provinces conquises. La religion catholique fui abolie, et les églises furent fermées, après avoir été mises au pillage. Il était défendu de fêter le dimanche, on ne baptisait plus, les morts étaient ensevelis sans prières; les prêtres, pour éviter la prison ou la guillotine, devaient fuir ou se tenir cachés. Il vint même un jour où les cœurs les moins sensibles frémirent d'horreur el de crainte de la vengeance céleste.

On avait rouvert notre église, non pas pour |)ermellre aux prêtres de lemonter à l'autel, mais pour profaner le temple par l'inauguration d'un culte tout à fait nouveau. Celle solennité, annoncée el préparée longtemps d'avance, devait avoir lieu le second décadi de messidor, c'est-à-dire un des jours de repos républicains de l'ancien mois de juillet.

La veille au soir on avait ordonné aux habitants des maisons qui entourent la place, d'orner leurs façades el de les pavoiser aux trois couleurs. Il y eut des roulements de tambour, des sonneries de clairon, des détonations d'armes à feu et, soit crainte, soit curiosité, soit contrainte, lorsque vint l'heure de l.i cérémonie, le peuple atterré se lenail sur deux rangs de chaque côté de la place.

Au moment annoncé, les deux petites couleuvrines du serment de Sair.t-.Xntoine furent déchargées, et l'on vil apparaître au bout de la place une dizaine d'hommes coiffés de grands chapeaux à claques, ceints de larges écharpes tricolores, et traînant d'immenses sabres. Au milieu d'eux marchait une jeune femme, en costume d'héroïne grec(|ue, el couronnée de (leurs. C'était elle qui devait prendre, sur l'autel de l'église, la place du Dieu éternel. On l'appelait la déesse de la Raison, el elle était l'image de la seule autorité qm; les Jacobins insensés voulussent encore reconnaître... El, — je rougis encore au souvenir d'un pareil scan.laie, — celte femme devant laquelle beaucoup de personnes, par égarement ou jtar |tar peur, allaient s'agenouiller, n'élait autre qu'une certaine Lol!c^ tt, dont les mœurs plus que légères el les

LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK

dérôglements avaient depuis quelque temps scandalise le village.

Je n'assistai pas plus longtemps au spectacle de cette profanalion, et je retournai à la maison le c(eur brisé. On me raconta le lendemain que cette étrange déesse avait élé réellement élevée sur l'aulel, qu'on l'avait encensée, qu'on s'était prosterné à ses pieds, et qu'on avait chanté, en guise de psaumes, des chansons républicaines.

Quant à la situation morale de celte époque, elle n'est pas à décrire. La violence, la duperie, l'exaclion, la dissipation, la débauche, l'ivrognerie régnaient sans aucun frein; c'était une ivresse générale, et certes, si les choses avaient dû continuer longtemps ainsi, la civilisation et l'esprit humain auraient disparu dans cet effroyable cataclysme.

Mais le ciel sembla prendre en pitié les maux de l'humanité! Quelques jours plus tard nous reçûmes de Paris la nouvelle que les principaux chefs des Jacobins, Robespierre, Saint-Just et Couthon, étaient montés sur l'échafaud.

La terreur était finie, et une période moins sanglante allait commencer. Car le premier effet de la disparition des cruels tribuns fut l'élargissement de plus de dix mille détenus, et par conséquent le salut d'un très grand nombre de prêtres, de nobles et de bourgeois suspects, qui étaient destinés à servir de pâture à l'insatiable guillotine.

La forme républicaine subsista, mais ce qui prouvait que l'on avait à attendre plus de justice et un traitement plus doux, c'étaient les paroles hardies qu'osa prononcer au sein de la Convention nationale un des membres de cette assemblée. Lorsque les Jacobins s'efforcèrent de conserver à l'impitoyable Fouqnier-Tinville les fonctions d'accusateur public, Fréron s'était écrié, aux applaudissements de la grande majorité de l'assemblée :

« Et moi, au contraire, je propose de purger la terre de ce monstre et d'envoyer Fouquier-Tinville en enfer pour y lécher tout le sang qu'il a versé. »

Quoi qu'il en fût, resi)oir fondé d'un peu de repos après de si dures épreuves fortifiait notre courage. Le commerce repi'it un essor relatif, et, du moins en apparence, les choses rentièrent dans un cours régulier.

Maintenant plus que jamais nous espérions recevoir la visite de la femme de l'émigré. Après une longue et vaine attente nous prîmes patience en nous disant que si l'on avait mis eu liberté les détenus, la tête des émigrés restait mise à prix, et qu'aucun fugitif ne pouvait fouler notre sol sans danger de mort.

Ma femme et Marguerite gagnaient beaucoup d'argent, et en y. joignant mon traitement nous

pouvions vivre sans faire de dettes. Maître Bokstal avait retrouvé un assez grand nombre d'élèves, et sa femme était guérie. Notre petite Emma, qui avait deux ans, était une jolie et charmante enfant, et nous l'aimions et nous la caressions tous les trois à qui mieux mieux. Nous nous trouvions donc aussi heureux que la situation le comportait.

Mais bientôt de nouveaux nuages couvrirent le ciel à peine rasséréné. L'hiver de 1795 venait de commencer avec une rigueur extraordinaire, et les suites de la longue stagnation des affaires se firent tristement sentir. Notre commune fut comme envahie par des bandes de mendiants qui, parfois, menaçnient d'employer la violence pour obtenir un morceau de pnin. Aussi le bruit se répandit bientôt que des voleurs et des brigands commençaient à répandre la terreur dans les villages circonvoisins. On racontait même qu'à Dickebusch, à deux heures de marche de notre maison, une ferme avait été pillée nuitamment et qu'on avait trouvé le lendemain le fermier, sa famille et ses domestiques, solidement garottés dans l'écurie.

Le récit de ces brigandages nocturnes me causa une telle inquiétude que j'en eus la fièvre. N'étaiton pas persuadé, dans noire commune, que je devais avoir de l'argent, beaucoup d'argent? Et si cette particularité attirait l'attention des voleurs, ne pouvaient-ils pas être facilement amenés à diriger leurs expéditions contre mon habitation isolée !

Marguerite riait de ma frayeur, qu'elle trouvait fort exagérée. Pourquoi ces bandits seraient-ils précisément venus voler chez nous, à proximité du village? C'était d'autant moins vraisemblable qu'on s'occupait d'organiser et d'armer un corps de veilleurs de nuit.

Ses réflexions rassurantes ne me tranquillisaient point. Pour ce qui regarde ma femme, elle semblait moins accessible que moi à ces craintes incessantes. Cela s'explique : d'une part sa confiance en la protection divine était très grande, et d'autre part elle subissait l'influence de notre intrépide cousine dont l'exemple soutenait son courage.

Marguerite ne devait cependant pas être aussi tranquille qu'elle voulait bien le prétendre, car une couple de jours plus tard elle revint du village avec deux pistolets chargés, et me dit en m'en tendant un :

— Piegardez, Félix, ceci vaut mieux que de trembler et de se plaindre. Ce sont des pistolets de cavaliers autrichiens; je les ai achetés du garde-champêtre. Prenez-en un : je tiendrai l'autre dans ma chambre à coucher... et si quelque voleur vient nous faire une visite nocturne, avec l'aide de Dieu je lui brûle la cervelle.

Je reçus le pistolet avec un sourire de satisfaction.

— Oui, ma cousine, vous avez eu là une bonne idée, lui dis je. On n'a pas besoin de ses deux mains pour driliarger re pistolet, et la iiosscssion d'<ine pareille arme me met de pair avec tout autre homme. .Meni! si le malheur voulait (|ue des voleurs vinssent ici, vous verriez que je ne reculerais pas et (jue je m'en servirais sans lu'siter pour la défense de notre vie et de notre trésor.

Je parlais sincèrement; la possession du pistolet avait siniîulièrement ranimé mon éner!:ie, mais ce qui me donnait encore plus de tranquillité, c'était l'organisation effective de la i^arde rurale. Tous les villageois, de vingt à cinquante ans, devaient chacun à leur tour i)rondre les armi*s et parcourir durant toute la nuit, par petites bandes, toutes les dépendances de la commune. On disait bien que ces hommes, armés de pi<|ues et de vieilles arquebuses, avertiraient les voleurs de leur présence par le bruit qu'ils faisaient, au lieu de parvenir à les prendre; mais on pensait néanmoins (juc cette continuelle surveillance snl'lirail pour tenir les inalfaiteursnoctumeséloignésduterriloirede notre commune. D'ailleurs, depuis l'attaque de la ferme à Dickebnsch on n'avait plus entendu parler de vols. Toutes mes craintes à cet égard s'évanouirent donc peu à peu, et je retrouvai bientôt assez de tranquillité d'esprit pour goûter un sommeil paisible pendant presque toute la nuit.

Mais hélas! ([uol all'reu.x réveil m'attendait!... In soir, après une joyeuse causerie, nous étions allés nous ouclier de bonne heure, et je dormais peut-être depuis quatre heures, rêvant que la femme de l'émigré venait nous voir et que nous lui rendions le trésor, lorsque je crus tout à coup entendre du bruit, et j'ouvris les yeux. Devant mon lit se tenaient une dizaine d'hommes, aux visa.ues noircis, armés chacun d'un pistolet ou d'un long poignard. Un de ces fantômes portait une lam|ie dont il dirigeait la lumière sur moi. Je croyais avoir le cauchemar; mais on ne me laissa pas le temps de la réflexion, car au même instant l'un d'eux m'applif|ua un bâillon sur la bouche : d'autres me saisirent à bras le corps et m'arrachèrent de mon lit. Tandis qu'on m'emportait, je vis qu'on tenait un pistolet armé devant les yeux de ma femme mortellement effrayée, et j'entendis qu'on la menaçait en français de la tuer si elle osait proférer le moindre cri.

On me porta dans la pièce du rez-de-chaussée, ou une lumière était é;'aleriieiit allumée, et on me plaça près de la table, sur une chaise, avec beaucoup de précautions et sans dire un mot. Six hommes, horribles et noir.« comme des démons, m'rMitouraient. Celui ijui paraissait être le chef m'ôta

le bâillon, et, braquant sur moi .son pistolet, me dit à voix basse, également en français :

— Pas uu cri, [las un mouvement, ou je te loge nue balle dans la tête. Où sont les clefs de tes armoires et de tes coffres?

J'étais naturelleinent plus mort que vif, et je ne pus pas répondre immédiatement. Cependant la pensée (|ue j'avais eu la précaution de cacher sous mon oreiller la clef de la cachette du trésor traversa mon esprit comme un éclair. Je répondis en bégayant à la question du brigand :

— Les clefs? Dans la poche de mon habit bleu, près de mon lit.

Le chef /il un signe. Un de ses hommes sortit et alla chercher mon trousseau de clefs.

— Veillez sur lui, camarades, grommela le chef. Au moindre bruit (|u'il lait, tuez-le comme un chien; à l'ouvrage, les autres; suivez-moi!

Kt ils commencèrent tout de suite à ouvrir notre grande commode et à fouiller dans les tiroirs...

l'endant ce temps j'étais affaissé sur ma chaise, tremblant comme un roseau. Ah! ma pauvre Hélène! Ne succomberait-elle pas à son épouvante? Kt mon enfant qui était couché à côté d'elle? Durmait-il encore, et les brigands ne l'avaient-ils pas découvert? Et Marguerite, qu'était-elle devenue? A ces douloureuses pensées je sentais mes forces m'abandonner, et je serais probablement tombé en faiblesse, si l'apparition inattendue de Marguerite n'avait éveillé mon attention et mes esprits.

Kotre cousine avait paru sur l'escalier le pistolet au poing; mais à la vue de tant d'hommes elle avait reconnu sans doute que la résistance était impossible, et elle était remontée précipitamment, |)oursuivie par trois ou quatre bri}.'ands. J'entendis iinmédiatemenl retentir un coup de pistolet dans la partie supérieure de notre maison, puis le bruit sourd d'une lutte, et puis plus rien. Avaiton massacré la pauvre Marguerite, ô ciel?

Un des brigands redescendit et murmura quel- (|ue chose à l'oreille du chef. Celui-ci |tarut iii(|uiet et dit à voix haute :

— Nous allons le faire c(tiirt et bon. Vite, allumez le feu!

Son ordre n'était pas difficile à exécuter, car il y avait des copeaux et du |ictit bois dans un coin de la cheminée.

Il y eut un moment de silence. Alors le chef se tourna vers moi :

— Tu vois la (lamme qui sort de l'âtre, dit-il avec un ricanement féroce. Si tu ne veux pas qu'on le rôtisse les |>ieds, jjarle sans détour. Où ton argent est-il caché?

Lui indiquer le trésor, cela n'était |)a8 possible. Quoiqu'une sueur froide coulât sur mon Iront, il

LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK

me restait un espoir vague que sa terrible menace n'était que pour m'effrayer et ne serait pas mise à exécution.

— Nous n'avons pas d'autre argent, répondis-je, qu'une dizaine de couronnes qui sont renfermées dans ce pupitre.

— Dix couronnes? Penses-tu nous amadouer avec ça, imbécile? Tu as beaucoup d'argent; lu as des tas de louis d'or dans ta baraque. Veux-tu montrer ton trésor, oui ou non? Parle.

Je balbutiai que je n'avais pas d'autre argent. Il fit signe à ses hommes qui rapprochèrent ma chaise du feu et me forcèrent d'étendre les pieds. Un frisson mortel parcourut tout mon corps lorsque je sentis la première chaleur. Mon courage m'abandonna, et je bégayai d'une voix affaiblie :

— Oh ! ne me brûlez pas les pieds! je parlerai. Mais au même instant trois ou quatre coups de

fusil retentirent du côté du village, et un homme entra précipitamment en criant :

— Vite, vite, fuyez : la garde rurale est là!

Je reçus une violente bourrade dans le côté, et je tombai parterre. Avant que j'eusse pu me relever, les chauffeurs, épouvantés par les coups de fusil, avaient pris la fuite. Je vis les deux derniers descendre l'escalier et sortir en courant de notre maison.

Marguerite descendit immédiatement après.

Obéissant à la même inspiration, nous courûmes tous deux au premier étage, sans avoir échangé une parole. Ma femme était évanouie; mon enfant dormait encore. Nous poussâmes un cri de joie et de reconnaissance envers Dieu en voyant qu'aucun des deux ne portait de trace de mauvais traitements.

Marguerite prit une jatte d'eau et se mit à humecter le front de ma femme. Au même instant la garde rurale entrait chez nous, et malgré notre trouble et notre agitation il nous fallut faire le récit de l'événement.

Le plus clair de ce récit, c'est que nous devions notre salut à la présence d'esprit de Marguerite. Lorsque, en remontant l'escalier, elle s'était vue poursuivie par les brigands, elle avait grimpé jusqu'au grenier et déchargé son pistolet par la fenêtre ouverte. C'était le bruit de cette détonation qui avait fait accourir la garde de ce côté, et les paysans, en apercevant deux hommes devant la maison, avaient déchargé leurs fusils. Les chauffeurs avaient jeté Marguerite par terre et l'avaient réduite à l'immobilité en lui mettant le couteau sur la gorge.

Tandis que ma cousine faisait d'infructueux efforts pour rappeler ma femme à elle, j'avais pris mon enfant dans mes bras. Au bruit que faisaient autour de nous les paysans de la garde rurale, il

s'éveilla et se mit à crier. Cette chère voix résonn? dans le cœur de la mère, et Hélène ouvrit les yeux. Elle regarda autour d'elle surprise et effrayée: mais lorsqu'elle vit qu'elle n'était environnée que d'amis et que je lui présentais sa fille en riant, elle leva les yeux et les mains au ciel pour remercier Dieu de nous avoir tous préservés.

Nous restâmes longtemps encore sous l'impression de la frayeur que nous avions ressentie, mais cet événement n'eut de conséquences fâcheuses pour personne.

Pendant toute la journée notre maison fut visitée par les messieurs de l'administration et par une grande affluence de curieux qui nous accablèrent de questions. Chacun tâchait de nous consoler et de nous rassurer. Le maire nous affirma que nous n'avions plus rien à craindre désormais, parce qu'il donnerait à la garde rurale l'ordre de surveiller et de parcourir durant toute la nuit cette partie de la commune.

Ce fut seulement le soir que je pus causer de notre situation avec Hélène et Marguerite. Notre cousine y avait mûrement réfléchi. A nos premières observations elle répondit :

— Vous êtes d'avis que nous devons quitter cette demeure isolée et aller habiter la partie fréquentée du village? Et vous croyez que le trésor y serait mieux en sûreté? Mais les voleurs peuvent également atteindre leur proie au milieu d'un village. N'a-t-on pas essayé l'année dernière, la nuit de la Saint-Pierre, de forcer la caisse du notaire? D'ailleurs, il n'y a pas de maisons vides au village, et que ferions-nous de la petite ferme? Prendre à notre charge un double loyer ne nous est pas possible. J'en reviens à ma première idée, et maintenant plus que jamais je la crois raisonnable et fondée. Nous ne pouvons pas rester esclaves d'un trésor qui nous a presque coûté la vie cette nuit-ci, et qui nous condamne à sacrifier notre repos et notre bien-être tant qu'il sera dans notre maison. Ce serait une folie et une injustice envers nous-mêmes. Nous devons, aussitôt que possible, éloigner cet argent de notre demeure. Il y a pour cela un moyen sûr : Je vous le répète, il est impossible de voler des terres et des immeubles, mon sentiment, ma conviction, c'est que nous devons sans retard employer le trésor à acheter des fermes et des terres de labour pour le compte de l'émigré ou de ses héritiers. Nous en ajouterons le revenu annuel au capital. De cette façon nous ne ferons pas seulement fructifier cet argent au profit des propriétaires, comme des gens sages et raisonnables; mais nous-mêmes, délivrés de toute entrave, nous serons libres de chercher ici ou ailleurs une meilleure existence.

Quoique l'événement de celte affreuse nuit dût

LE THKSOK UK IKfJX ROOBECK.

nous faire souhailer éjialemeiU l'oloignemenl du Irôsor, et qu'il y eùl peu de chose à répondre aux saines raisons de ma cousine, Hélène lit encore quelipie résistance. Elle s'aldigeail de ne pas pouvoir tenir à la lettre la promesse (|u'elle avait faite à la femme de rémij,M'é. Klle finit cepemianl par consentir, mais sous la condition expresse qu'on ne sonjierail Jamais à acheter des biens nationaux.

— .Mais comment pouvez-vous craindre, répli(|ua Mnri:uerile, (|ue je veuille employer l'ari^'enl des émigrés à acheter des biens dont on a spolié leurs compagnons d'infortune ou les couvents? Non, riiMi t|ne des biens p.itrimonianx, d'une origine absolument irréprochable, voilà ce que nous clierrherons. Par exemple, dans dix ou quinze jours, je ne le sais pas an juste, la grande métairie le Heu fil il lih'U sera mise en adjinlicalion publicjue. Ma proposition est que nous commencions par là. Le liemiid lUeu a environ soixanle-dix hectares de bonne terre et de prairies grasses. Il y a vingt ans cette belle exploitation a été vendue (iO.OUO florins. Aujourd'hui, eu égard aux circonstances actuelles, il est probable qu'elle ne sera pas poussée an delà de 8(),0(K) francs. Avec deux ou trois acquisitions de ce genre nous serons délivrés du trésor, et nous recouvrerons notre entière liberté.

Alors se présenta la question de savoir ce que nous dirions au\ gens pour expliquer la possession de si fortes sommes. Après de longues réflexions nous fûmes d'avis que ce que nous avions de mieux à faire, c'était de laisser croire aux gens, sans explications, que nous avions réellement reçu de noire oncle de grosses sommes d'argent en avancement d'hoirie. Puisque cette croyance semblait assez généralement répandue, sa confirmation ne pouvait rien changei- à notre situation.

Il fat donc résolu que nous achèterions la ferme du Hi'iifird lilcu, si aucun empêchement inattendu ne venait se mettre on travers.

Ml

Au jour fixé pour l'adjudiralion pnblif|ne «le la ferme en question, je me rendis au village en compagnie de ma cousine.

Comme on allait être étonné en nous entenihmt oITrir jusqu'à S(l,()00 Irancs pour cette vaste propriété ? Kt comme on allait m'accabler de questions auxquelles je ne pourrai^ répondre que par des (xpHcations mensongères! Mon appréhension était grande, et je montrais encore une certaine hésitation.

— Je ne vous comprends vraiment pas, cousin, me dit Marguerite. Il y a mensonge et mensonge. Si l'on voulait pousser le rigorisme de la morale,

les scrupules de l'honnêteté un |teu plus loin encore, alors le conte le plus innocent, la plus simple histoire que l'on invente jumr endormir les enfants ou pour amuser les grandes personnes seraient de gros péchés contre la conscience. Ce que nous avons en vue est un acte de dévoueuient et de générosité ; nous ne faisons de tort à personne, et bien loin d'agir par égoïsme ou par amour du luxe, nous soulfrons dans nos intérêts les plus chers pour rester (idèles à la promesse faite aux émigrés. l*our(|uoi hésiterions-nous ou rougirions-nous dans l'accomplissement de ce devoir? Laissez-moi faire ; c'est moi ijui répondrai aux gens, et soyez-en certain, avant que nous retournions chez nous, on ne croira ni plus ni moins que ce qui peut être nécessaire h la réalisation de notre projet.

Un peu plus loin elle dit encore :

— Supposez, Félix, que nous achetions le R<^- 71111(1 lUc'H pour .S(),()()0 Irancs. Les frais d'acte et les droits s'élèveront bien à 10,000 francs environ. Nous inscrivonsànotre livredecomptes«emprunté de M. Van der Malen. » Pour nos acquisitions ultérieures nous faisons la même chose: et ainsi il viendra un moment où nous n'aurons plus à conserver d'argent comptant; mais le trésor, avec les revenus des biens achetés, figurera expressément sur notre livre de compte comme étant le montant de notre dette envers M. Van der Mal... Voyez, Félix, combien il y a de monde devant la porte delà fabri(jue d'huile et ils rapprochent leurs têtes d'un air si inquiet! que peut-il s'être |)assé chez M. Bakkerzeel?

Nous approchâmes et nous appiîmes que le fabricant d'huile, rentrant chez lui il y avait un quart d'heure à peine, était tombé sans connaissance au milieu delà place. Quelques-uns disaient qu'il avait été fra|)pé d'ajjoplexie, d'autres prélendaienl que ce n'était qu'un simple évanouissement. Le médecin venait d'eo'/cr dans la maison, et l'on saurait bicnlôt ce 'jue l'on pouvait craindre ou espérer.

M. Itakkerzeel était un homme aimable et bon. Heancoup de personnes le plaignaient et souhaitaient ardemment qu'il fût sauvé pour le bonheur de sa famille et de ses nombreux ouvriers. Mais quelques-uns des villageois les plus pauvres parlaient de lui avec moins de respect.

— Oui, oui, disait un vacher en ricanant, voilà ce que c'est i|ue de re>ler chaijue jour trois heures à table, à boire du bon vin, et à manger des chapons et des perdreaux. Dieu n'a pas réservé toutes les maladies pour les pauvres gens. Je suis sûr que Lievin, le scieur de long, etJacob, le tuilier, qui sont là, ne mourront ni de la goutte ni d'un coup de sang.

Une servante sortit; elle fut immédiatement entourée et interrogée sur l'élat de son maître. On l'avait saigné, et il avait repris connaissance. Il avait bien eu une légère attaque d'aboplexie, mais le docteur pensait qu'elle n'aurait pas de conséquences fâcheuses.

Cette nouvelle fut saluée d'un cri général de contentement, et les moins curieux s'éloignèrent rassurés.

Nous, qui avions été retenus assez longtemps par cet incident, nous nous dépêchâmes de gagner la^grande salle de la maison commune, où allait se faire la vente du Renard bleu.

Le notaire étai déjà assis à sa table, en train de disposer ses papiers. Notre apparition inattendue produisit un mouvement de surprise visible dans l'assistance, assez nombreuse; tous les regards étaient fixés sur nous. Trois des plus hardis vinrent et le fermier Beckx, qui demeure sur le pré, me demanda en ricanant :

— M. Félix Roobeck a-t-il par hasard encore trouvé quelqu'un qui lui prête assez d'argent pour acheter quelques hectares de terre?

Ce fut Marguerite qui lui répondit :

— Quelques hectares de terre? nous verrons ce que nous avons à faire. Mais si nous voulions acheter toute la métairie, qui nous en empêcherait?

— Qui? qui? grommela le fermier Beckx. Personne; mais on n'achète pas un bien aussi considérable avec des noyaux de cerise. Votre oncle, — que Dieu veuille avoir son âme ! — vous a donné largement votre part, et à M. Félix aussi, cela semble certain. Mais qu'il vous ait donné des sommes aussi fortes que celles qui seront nécessaires ici, c'est ce dont vous me permettrez de douter.

— Doutez tant qu'il vous plaira, riposta Marguerite; notre oncle, pendant sa vie, n'était pas obligé d'afficher l'état de sa fortune au nez de tout le monde, et s'il avait eu le moyen et la volonté de donner beaucoup plus encore à M. Félix, son unique héritier direct, et à moi qui l'ai soigné, qui oserait s'arroger le droit de l'en blâmer!

La hardiesse de ma cousine eut l'effet qu'elle attendait. Immédiatement les têtes se rapprochèrent, et l'on se mit à raisonner comme s'il était incontestablement établi que nous avions reçu de notre oncle des sommes énormes, mais comme quel(iues-unes de nos meilleures connaissances nous accablaient de questions insidieuses, pour être à même d'évaluer le chiffre de notre héritage, nous ne leur fîmes, Marguerite et moi, que des réponses évasives.

Le notaire commeaça la lecture des clauses de l'adjudication. On allait d'abord offrir en vente la ferme avec une dizaine d'hectares de terres, puis séparément les autres terres de culture et les prai-

ries, sous réserve pourtant de faire ensuite une masse du tout.

Nous laissâmes l'adjudication des lots partiels suivre son cours, sans faire semblant de nous en soucier; mais Marguerite, qui inscrivait sur un carnet les prix atteints par chaque lot, me dit à la fin :

— Le tout se monte ensemble à soixante-dix mille francs. Demandez maintenant qu'on fasse une masse et mettez le tout à prix pour soixante-quinze mille francs.

Lorsque, suivant son conseil, je fis part au notaire de mon intention, un cri de surprise s'éleva parmi les assistants, et ils oublièrent presque ce qui allait se passer, pour nous regarder ou raisonner entre eux de l'énorme fortune que nous devions posséder pour acheter d'un seul bloc un marché de soixante- quinze mille francs.

Le notaire annonça le total de la ma?se de notre enchère. Deux fois déjà il avait fait appel aux am.ateurs sans que personne ne se présentât, mais alors un vieux monsieur s'avança, un habitant de Lille, qu'on nous avait désigné comme un richissime fournisseur des uniformes de l'armée française. Il haussa de cinq mille francs à la fois, et j'enchéris de même contre lui.

Lorsque le prix fut monté à quatre-vingt-dix mille francs, je n'osai pins parler, et le notaire était prêt à adjuger le bien au Lillois; mais Marguerite me poussa si souvent le bras, que j'ajoutai encore mille francs.

Le Lillois déclara avec un grognement de mécontentement qu'il renonçait à toute surenchère, et au bout de quelques instants je fus déclaré acquéreur du Renard bleu et des soixante-dix hectares de terre qui en dépendaient. On nous entoura, on nous félicita, et on ne se priva pas de faire toute sorte de réflexions et même de plaisanteries blessantes sur l'existence d'une fortune que nous avions tenue secrète pour des raisons inconnues.

Malgré la hardiesse de Marguerite, notre situation devenait difficile, et même pénible pour moi; mais l'attention générale fut détournée par un homme qui entra dans la salie en apportant la triste nouvelle que M. Bakkerzeel venait de mourir des suites de son apoplexie, et nous saisîmes l'occasion pour sortir de la maison commune sans faire beaucoup de compliments.

Sur la place nous vîmes encore beaucoup de gens rassemblés devant l'huilerie. M. Bakkarzeel venait d'avoir une seconde attaque, à laquelle il avait succombé.

Chemin faisant Marguerite me dit d'un air pensif:

— M. Bakkerzeel possédait, entpe autres, un certain nombre d'hectares de bonnes prairies le

LE TRÉSOK DE FÉLIX ROOBEGK.

loii}; de la Dauw. Si tes propriétés étaient mises en vente à la suite de son décès, ce serait une bonne occasion pour nous.

— Oui, et derrière sa maison i! y a de grandes pièces de terre de labour et de beaux pâturages, ajuulai-je.

— En effet, Félix; mais ceux-ci appartiennent à l'builerie, et coinme, depuis ([uebiues années, madame Uakkerzeel dirigeait seule les affaires de son mari, elle ne manquera pas de continuer cette industrie qui lui donne de gros bénèlices.Ce que je considère comme jjossible, c'est que son (ils marié et sa iillf aînée, qui babitent IJruges, lui suscitent des diflicullés pour avoir la disposition d'une partie de la succession de leur père. Alors elle serait obligée de vemlre les prairies; mais cela est très douteux, l'our le moment nous n'avons pas autre cbose à faire que de tenir l'œil aux alïicbes et aux annonces, et d'acbeter sans bésiter dès qu'il se présentera (jneique part une grande propriété patrimoniale à vendre. Plus tôt nous serons délivrés de la garde du trésor mieux cela vaudra. Va alors nous délibérerons mûrement sur la (|uestion de savoir si vous ne feriez pas bien d'aller à (îandouà Bruxelles pour ycberchorune meilleure position. Si vous piéférez rester à Vissegbem, vous êtes libre : pour ce qui me regarde, je dis adieu au monde et j'entre dans un couvent.

Nous fûmes bientôt cliez nous, et je fis tous mes elTorls pour détourner .Marguerite de l'exécution de son projet. Hélène joignit ses prières à mes raisons, mais notre cousine demeura inébranlable et nous dit, pour se résumer :

— Tant que le trésor a été en danger et qu'il a fallu le surveiller, j'étais obligée de rester ici par notre promesse solennelle. iMais une fois (|ue le numéraire des émigrés sera converti en bonnes et solides propriétés, ma présence ici n'aura plus de raisons d'être. Depuis mon enfance, vous le voyez, mes amis, le but de ma vie était de devenir riche pour faire oublier la laideur de mon visage. Ce but, je l'ai manqué, et je ne vois plus la chance de l'atteindre jamais; sans cela, je serais encore capable d'eiïorts qui vous étonneraient. .Mais le temps est passé pour moi ;il est trop tard. ...le renonce à toute espérance, et neveux plus ni lutter ni souffrir dans un monde qui n'est (|u'une éternelle lutte des désirs de chacun contre l'avidité tlo tous, cond)al dans lequel je n'ai [il us le moindre intérêt.

Il n'y avait pas à convaincre notre cousine p<Mir le moment ;maisconime il |>ouvail encore s'éc<»uler des semaines, el peut-être des mois, avant que l'occasion s'offrit à nous d'employer tout le trésor à l'acquisitiot) de bien.s immeubles, nous espérions que Marguerite, (jui n'on\isageait pns notre séparation sans tristesse, pourrait encore chan:;er

de résolution. Ce (|ni pouvait y contribuer, c'était sa sincère affection pour Hélène, et surtout son tendie amour pour notre petite Emma dont elle était la marraine.

La nouvelle (|ue j'avais acheté la ferme du Hi'uard Bleu se répandit rapidement dans la commune. .Maître Dokstal et sa femme vinrent le jour même nous demander si ce n'était pas un conte qu'on leur avait lait. Et quand nous leur répondîmes (jue c'était la vérité, il nous reprochèrent amèrement d'avoir dissimulé notre fortune non seulement aux autres mais à eux-mêmes, et surtout de les avoir laissés souffrir de misère et de faim pendant les jours difficiles, tandis que nous avions des monceaux d'or à notre disposition. Quelle que fut la somme que mon oncle nous eiil laissée en héritage, personne ne pouvait nous en contester la propriété Mon unique raison pour en faire mystère h. nos parents ne pouvait donc avoir été (jue la crainte d'avoir à leur venir en aide. Maître Bokstal déclara, les larmes aux yeux, (|ue jamais il ne se fût attendu à une si injurieuse méfiance et à une si fVoi(fe avarice de la part de (juelqu'uM (|u'il estimait et qu'il aimait tant. La mère Hoksial et Hélène pleuraient aussi; quant à moi, je restais silencieux et je baissais les yeux, car je ne savais f|ue répondre.

Marguerite essaya de leur faire comprendre qu'ils avai(Mit tort de m'accuser parce que nous avions été contraints d'en agir ainsi |)ar des raisons impérieuses; elle était cerlaine que M. Bokstal, sa femme el tous les autres approuveraient notre conduite, s'ils en connaissaient le mobile. Nous ne pouvions pas encore nous expliquer là-ilessus; mais bientôt peut-être on saurait tout; cela ne dé|)endait pas de notre volonté,

.Nos beaux parents finirent par se laisser persuader; mais ce ne fut |)as sans un nouveau sacrifice de notre part. Maître Bokstal avait encore quelques dettes, el nous ne pouvions pas refuser de lui prêter l'argent nécessaire pour se libérer envers (ont le monde.

le |)ris vingt louis dans la malle, et je les lui mis dans la main. Et le soir, j'inscrivis, le cœur brisé, ces vingt louis à noire ilrhrt.

Notre dette envers M. Van tler Malen, en n'y com|»renant pas les frais du voyage de Marguerite à Paris, s'élevait déjà à dix-huit cents francs. Pourrions-nous jamais gagner assez d'argent pour restituer une si grosse somme?

L'acquisition du Hi'unvd hlrii devait encore nous causer de pins (jonlonreuses épreuves que nous n'avions nullement prévues. I.e secrétaire communal se monlrait également irrité contre moi parce que je m'étais fait passer pour |tauvre, et je coniprerjais troji bien fju'il m'aurait congédié

LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOItECK.

Il me conduisit dans son bureau. (Page 5'2.)

sur-le-champ s'il avait pu se priver de mes services. Dans le village c'élail encore pis. Le fils aîné du garde champêtre, qui était passablement instruit, et qui cherchait de l'occupation depuis plusieurs mois, profita de l'occasion pour se plaindre partout de ma cupidité et de ma basse avarice. J'étais immensément riche, et j'occupais un emploi de quinze florins par mois! Je prenais le pain des pauvres diables pour qui de pareils appointements seraient une fortune!

Chacun me blâmait et s'élevait contre moi; la situation n'était plus tolérable, et, bien qu'une pareille résolution me fit trembler, je me vis contraint de donner ma démission de commis du secrétaire communal.De plus, nous nous aperçûmes bientôt que les villageois et les paysans n'auraient plus grande envie de faire faire leurs vêlements par des gens que la rumeur publique proclamait millionnaires.

Ces revers inattendus nous frappèrenl d'inquiétude et de découragement, ma femme et moi. Marguerite en tira cette unique conséquence que nous devions nous dépêcher de convertir tout le trésor en acquisitions d'immeubles, et de partir pour Gand ou pour Bruxelles. C'était peut-être, pensait-elle, un décret de la Providence qui voulait nous forcer à prendre une résolution avantageuse. A Visseghem, nous n'avions plus de bienêtre à espérer, et plus tard nous remercierions le ciel des contrariétés qui nous affligeaient si profondément à présent.

Si inquiets et si tristes que nous fussions, nous n'avions qu'à courber la tête, car nous ne pouvions pas nous soustraire à notre sort.

Quelques jours plus tard je fus mandé chez le notaire pour recevoir les titres de notre acquisition et en 'payer le prix. Pour ce dernier objet je fis deux ou trois voyages avec Marguerite, et nous

LE TIlKSOn DE FKLIX ROORECK.

apporlAines ainsi au notaire uno somme de |ilus de cent mille francs en or, sans avoir cveillé l'attenlion des indiscrets.

J'allai avec ma femme visiter la ferme du lirnanl lihu. C'était une lielle métairie, fort Itieii entretenue, et non moins bien cultivée. Le fermier, en homme à son aise, nous oiïrit toutes les {laranties pour le paiement exact de son fermaire, qui s'clevait, outre tontes les contributions, à près de trois mille francs, soit environ trois pour cent. Personne ne pouvait donc prétendre que nous avions fait un mauvais |dacement de largent qui nous avait été confié.

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