‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 3 sur 115 · I.i: C.rET-AI'KNS · texte numérisé non relu

I.i: C.rET-AI'KNS

WaiTiizée rac('om|»agna.iii.s(iu'à la porle, le suivit dos yeux un instant, puis lonlra dans son cabinet, le visa.uc ;uiiiii('' ilune expiession sini^nliriv; on eut dit un défi de liiiinc ou un sourire ironiciuc de tiiomphe.

.Madame Larncllc et son fils ('taient dans le j^rand salon de leurdenioureet surveillaient des ouvriers iiui apportaient de nouveaux meubles.

C'étaient des fauteuils, des cbaises et des canapés en noyer sculpté, recouv.'rls en velours d'Utreclil vert, et une table massive, admirablement travaillée. Daniel regardait ce magnifique mobilier avec un sourire de salisfaclion, mais il était en nn-me temps si absorbé et répondait si peu aux joyeuses exclamations de sa mère, que celle-ci le crut dominé par quelque pensée mélancolique. Elle laissa partir les ouvriers et denianda à son fils :

— Daniel, est-ce que ce beau mobilier ne le plaît pas? Ton père lui-même en a choisi le dessin; il n'y avait rien de plus cher.

— Il me plait beaucoup, ma mère, répondit Daniel, et je suis bien certain que Claire n'en sera pas moins satisfaite. Vraiment vous êtes trop bons : nous voulons vivre sans luxe, et vous allez nous meubler une niaisrm, comme si nous étions des enfants de princes. Celle pendule et ces candélabres ne sont-ils pas trop grands, trop riches et trop beaux pour orner riiabilalion d'un bourgeois?

— Cela ne regarile i)ersonne, dit-elle en rianl, pourvu que, Claire et toi, vous en soyez contents. Lai-'se-moi faire, Daniel; je ferai en sorte que Claire ne regrette pas ce «pTelle a vu dans la maison de son père!... Je croyais remarquer, mon fils, que tu étais triste. Ce sont toujours les mêmes pensées qui te chagrinent?

— (lui, mère, loujouis; mais n'y faites pas attention. Vous le savez, j'ai un esprit très impressionnable. Cette nuit, mon sommeil a été troublé par des rêves inquiétants. Il vous faut de meilleurs raisons, n'est-ce |)as? Kh bien, voilà déjà un mois de passé, et pas encore de décision ! le frère du comte (|ui ne répond même pas aux lettres qui lui sont adie>séfsî Si le bonheur allait ni'écliap[)er!

— Daniel, tu te tourmentes sans motif. Le frère du comte cxl en Albmagne; on ne sait dans quel pays. Il ne peut donc pas recevoir les lettres; mais il revienilra bientôt. Do \Au<, le comte ne te dil-il pas qu'il ne demande ce consentement (jue |)our se conformer à l'usage? Ilien ne peut plus em[)<^cher ton mariage, mon fils. Toute la ville le sait.

— Oui, mais cela tr.iitn' si longtemps, ma mère! soupira le jeune homme.

— Longtemps? Kcoule-dnnc, un ni.iriagc, ce

n'est pas une allaire de semaines, mais de mois. D'ailleurs, c'est depuis hier seulement (|ne nous t'avons trouvé une baliilalion, et elle ne sera vide que dans deux mois. Tu vois donc bien (|ue l'affaire s'arrange au mieux et (ju'en attendant lu ne perdras rien.

— Kn clTel, ma mère, répondit-il, mes inquiétudes n'ont sans doute aucun fondement; mais je ne puis empêcher mon imagination île travailler : je suis si étonné de mon bonheur, que j'ai peine à y croire. Vous avez vu la maison de M. Xliovemal? Esl-elle belli!?

— Dix fois depuis hier que tu me fais répéter la même chose. Attends que le comte vienne avec sa voilure, nous irons la visiter tous ensemble. Prends l)atience, une demi-heure tout au jilus. D'ailleurs, tu n'y demeureras que jus(|u'au jour où, la paix signée, on pourra aller habiter la campagne sans danger. Tu demandes si elle est belle? Mais elle esl située sur le mont Saint-Martin, non loin de celle du baron de Saizan. Elle a un jardin d'où l'on a vue sur toute la ville et sur le montCornillon. Que peux-tu désirer de plus? J'ai même idée qu'une fois installé, tu ne voudras plus la quitter.

— Ah! que le frère du comte se liàte donc de donner son consentemenl! muimura Daniel à part lui.

— Uêveur o|iiniàlre! s'écria madaree Lamelle, ce consentement n'est pas nécessaire, tu le sais bien, mais lu es impatient et tu voudrais être marié dès domain, n'est-ce pas?

— Ah ! j'entends une voilure s'arrêter devant la porte, s'écria le jeime homme dont les yeux brillaient de joie. Peut-être le comte.

— Oui, et Claire! Viens à leur rencontre.

La porte s'ouvrit, et le comte de Warfuzée, suivi de ses (juatre filles, entra dans le salon. Après l'échange des saluts d'usage, madame Lamelle dit:

— Eh bien, mesdemoiselles, vous (pii avez fréquenté la cour et <|ui êtes habituées fi voir tant d'objets de luxe, ne trouvez-vous pas ce mobilier de bon goût? .l'attache beaucoup de prix à votre 0|tinion ; mais je suis bien Mue d'avance de votre appndialion.

On fil quebjues |ias dans le salon. Claire trouvait tout trop cher et Ircqt beau, tant elle était enchantée. Elle remercia madame Lamelle et son fiancé dans des lermes pleins de douceur et damabililé. Ses sœurs, excepté l'aînée, rendirent aussi justice à la richesse et au clioix de l'amenblenierit. Quant à Elisabeth, elle jiinça les lèvres et liaussa les épaules.

— Y man(jue-t-il (|uel(|ue chose, mesdemoiselles? diMuanda la mère de Daniel; veuillez me le dire. 11 nous sera peut-être possible de suivre \olre bon conseil.

LE GUET-APENS

— Oui, madame, répondit Élisaholh, ce bois de noyer soinbie, sans aucune dorure, et ce velours vert foncé me paraissent trop bourgeois.

Le comte lui jeta un regard sévère.

— Mais que dis-je ? où ai-je donc respril? s'écria-l-elle, je me crois encore à la cour. Certes, ce mobilier est magnifique, et, quant au dessin et à la forme, ils sont irréprochables. D'ailleurs, celte splendide pendule, ces candélabres, ces glaces et ces cadres ont bien assez de dorures.

Pendant ce temps, Daniel faisait à Glaire une description poétique de la maison située sur le mont Saint-Martin. 11 insistait surtout sur l'agrément d'avoir un jardin au sommet de la montagne, comme celui du baron de Saizan, où il avait causé un jour avec elle de sou enfance paisible et des beautés de la nature.

Claire se tourna vers ses sœurs et dit à haute voix :

— Toutes ces belles choses méritent certainement qu'on les regarde longtemps. Mais nous sommes venues ici pour aller voir la maison du mont Saint-Martin. Je suis d'une impatience qui n'étonnera personne. Si madame Lamelle est prête, je la prierai d'être assez bonne...

— M. le bourgmestre est-il à la maison? demanda le comte.

— Non, il est au conseil.

— Eh bien, madame et mesdemoiselles, dit-il, je mets la voiture à votre disposition. Quant à moi, j'ai à terminer une affaire pressée et je vous quitte, en vous souhaitant beauconp de plaisir dans votre visite à la maison des fiancés... — Restez, restez, madame, ne vous dérangez pas.

Mais la mère de Daniel le suivit jusque dans le vestibule et demanda :

— Seigneur comte, excusez mon indiscrétion : n'avez-vous pas encore eu de réponse de votre frère ?

— Il n'est pas revenu d'Allemagne, madame, répondit-il.

— C'est que les jeunes gens deviennent impatients et se chagrinent de cette longue attente! s'il y avait moyen d'abréger cette incertitude, je vous en serais très reconnaissante. Vous comprenez, n'est ce pas? une mère est heureuse et souffre avec ses enfants !

— Mais, ma chère dame, s'écria-t-il en riant, de quoi vous inquiétez-vous? Je désire que mon frère ait connaissance de ce mariage avant qu'il soit conclu; je suis certain de son consentement ; mais, le refusàt-il, peu importe. Ce n'est qu'un délai très naturel. On ne se marie pas en posle. Le jour viendra assez vite. Que les jeunes gens dorment sans inquiétude, et vous aussi, madame. Le mariage est résolu et il se fora. JN'y pensez pas

et gardez votre bonne humeur. A demain, madame; je viendrai ])robablemcnt voir M. le bourgmestre.

Devant la porte, il donna quelques ordres au cocher, et appela son valet Gobcrt, qui se tenait à côté de la voiture. Suivi de celui-ci, il se dirigea vers la porte d'Avroy et côtoya quelque temps le quai le long de la Meuse, dans la direction du Val- Benoist. Une fois qu'il se vit loin de tous les promeneurs, il s'arrêta jusqu'à ce que son valet fût à côté de lui; alors, il lui demanda, en reprenant sa marche :

— Gobert, as-tu apporté une bonne dague, comme je te l'avais recommandé?

— Oui, monsieur; mais celte précaution me rend inquiet... Nous n'allons pas nous battre, n'est-ce pas?

— Non, c'est une mesure de précaution. Hélas! mon bon Gobert, peut-être ne le sais-tu pas, mais de grands dangers me menacent. Il y a des conspirations pour m'ôler la vie. Un ami de Bruxelles vient exprès à Liège, pour me donner des renseignements complets; nous allons à sa rencontre.

— Au Val-Benoist?

— Non, nous traverserons la Meuse et nous nous promènerons dans le bois Saint-Laurent. Mon ami arrive de Namur par la barque. 11 en descendra à Quinquempoix. Quant à toi, ne fais semblant de rien, suis-nous à une courte distance et veille sur moi. Si j'appelle à l'aide, accours, et prépare-toi à me défendre.

— Je ne comprends pas très bien, monsieur, observa le valet. Cet ami vient de Bruxelles à Liège pour vous rendre un service, et vous craignez qu'il n'en veuille à vos jours!

— Ah ! le monde est si pervers et si faux, qu'on ne peut plus même se fier à son propre frère, dit en soupirant Warfuzéo. Entouré de dangers que mes meilleurs amis me suscitent, je regarde autour de moi et je suis même étonné de conserver une si ferme confiance dans ton sincère dévouement, Gobert.

— Monsieur, toute ma vie en est le gage ! s'écria le valet. Bon gré, malgré, en bien ou en mal, dans ce qui était juste et même dans ce qui ne l'était pas, je vous ai toujours servi avec fidélité.

— C'est vrai, et je t'ai loyalement et richement récompensé.

— Cela est vrai aussi, monsieur, et je continuerai à vous servir avec le même dévouement jusqu'cà ce que vous ayez triomphé des difficultés de votre position actuelle.

— Je le sais, Gobert. Sois tranquille, le sort te fournira bientôt l'occasion de me donner des nouvelles et plus grandes preuves de ta fidélité. Marchons un peu plus vite. La barque pourrait être

LE GLET-Al'ENS.

passée ; l'Iieure approche et la navigation n'est pas tros ré^'ulière.

Ils arrivèrent au passage d'ean, au bas du Val- Benoist et entrèrent dans une nacelle. A peine avaient-ils atteint l'autre rive, qu'ils virent la liarque paraître dans le hdnlain el (ju'on lit signe au batelier de la nacelle de venir cliercher un vovageur qui voulait être passé.

Warfuzée et son valet s'arrêtèrent et regardèrent la barque. Ils virent bientôt la nacelle revenir. Elle ne contenait qu'un seul passager très simplement el très bourgeoisement vêtu ; il portail un manteau noir et un chapeau a\ec une plume sombre, presque invisdde. Warfuzée et le passager se reconnurent très bien, mais ils ne le laissèrent |)oint paraître. Lors(iue la nacelle ne fut plus éloignée du rivage (|ue de quelques brasses, Gobert s'approcha de son maître et lui souflla à l'oreille :

— C'est M. Devrièse! .Maintenant, je comprends votre crainte. En ellet, de tels amis ne méritent pas...

— Tais-toi, Gobert, murmura le comte; fais comme >i tu ne le connaissais pas, et n'oublie pas ce que je t'ai recommandé.

A ces mots, il se retourna et prit le chemin qui menait au château de Quiiiqueinpoix, le long de la Meuse, vers le village d'Ougrée.

Pendant ce temps, la nacelle avait abordé el déposé son voyageur. Celui-ci suivit i»cndant quelques minutes la même route que le comte, et parut ne pas iaire attention aux deux personnes (|ui marchaient devant lui. Bientôt Warfuzée arrêta son valet, revint un moment sur ses pas, el dit à Devrièse :

— Ici, il n'y a plus rien à craindre, nou> sommes coinpièteineut on sûreté. Suivez-moi, je vous conduirai dans le bois. Là, nous pourrons causer en liberté, sans danger d'être surpris par personne.

— .Mais cet homme-là, qui esl-il? murmura Devrièse.

— C esl uion valet de chamluc, Gobert. Vous devez l'avoir connu à Bruxelles.

— En ellet, mais osi,'z-vous bien otmlier vos plus imjtortants secrets à vos (lo!uesli(|ues?

— (joherl est chez moi depuis quinze ans, c'est un serviteur é|)rouvé. qui se laisserait plutAI tuer que de rien taire qui put me nuire. F^n tout cas, il n'est ici que pour veillei- à notre sûreté et il n'entendra pas un mol de n(»tre conver.sation.

Ils dépassèrent le valet, (|ui devait les suivre à quelque distance, et se diriKèrenl vers le bois Saint- Laurent, qui couvrait de ses arbres serrés etloulTus une rlialm^ de C(dlines voisines.

Au moment où ils allaient atteindre les premières broussailles, Warfuzée dit :

— Je vous remercie de tout cœur, mon cher Devrièse, d'avoir bien voulu entrepremlre, à ma prière, un si long voyage et de vous être lié entièrement à moi, au point d'être venu sans épée.

— Je suis prêt à tout pour le service de mon roi, vous le savez bien. D'ailleurs, comte, un bon poignard vaut autant iju'uue épée, et ([ui voudrait m'atlaipier devrait êlre bien agile; sinon, il serait étendu à mes pieds, avant de m'avoir touché.

— Je plaisantais, répondit Warfuzée; il n'y a pas le moindre danger ici, à moins qu'une troupe de pillards esj)agu(ds ou une bande de |U"oscrits errants... Mais depuis longtemps on n'a plus signalé leur présence auprès de la ville.

Deviièse s'arrêta et dit d'un Ion grave :

— Avant que je «onsenle à aller plus loin, je vous demanderai si vous répondez de ma vie sur votre tête?

— Certainement, sans le moindre doute. Pourquoi celte question, faite sur un ton si expressif?

— C'est pour vous avertir que l'on a pris des mesures contre toute trahison. Si après-demain je ne suis pas de retour à Bruxelles, ou si je n'ai |)as fait connaître les raisons de mon absence, vous ne vivrez pas huit jours de plus. Le poignard (pii doit vous frapper dans cette hypothèse est déjà prêt.

Un fiisson de crainte et d'indignation fit frémir le comte. Il murmura d'un ton amer :

— C'est donc ainsi (jue vous récompensez ma contiance? Vous n'avez pas foi dans ma sincérité?

— Moi! une pleine loi, vous le voyez bien, mon bon ami, c'est le président qui l'a voulu ainsi.

— .Me tuer! dit le comte en ricanant. Qui me tiu'rail?!! n'y a pas dans toute la ville de Liège une seule personne qui voudrait toucher à un cheveu \\c ma tête.

— Oui, mais nous avons, au (juartier |(rincipal du général Jean de Weerl, des hommes qui vont à Liège pres(|ue tous les jours el qui saui'aient bien choisir le moment favorable. In entre autres, un homme ailroit et rusé (|ue vous vous rappeleriez bien, si je vnus le nommais...

- Gilles de Pas? demanda Warfuzée.

— Gilles de Pas? je n'ai jamais entendu prononcer ce non.

— Grandmonl, alors?

— Vous savez ipir- Giandmonl vient souvent à Liège?

— Tiens, liens, luon cher Devrièse, c'est (irandmond i\\ù nu' tuerait?

— .Non pa- lui, seigneur comte, mais il (tréparerait et assurerait le crnip.

— CouiiU'' vou> \ou- trompez! Grauiluioul e-t mon meilleur ami.

— Votre ami?

LE GUET-AI'ENS

— Oui, et il n'est pas rare que je l'emploie poui* lies alfaires difficiles, au profit du roi, bien entendu.

— Comment est-ce possible? Il n'y a pas quinze jours ((u'il a été h. Bruxelles et qu'il a causé longtemps avec moi de la situation de Liège et de la vôtre. Il n'a rien dit des relations qu'il avait avec vous.

— C'est parce que ce sont des affaires pendantes, indécises, qu'on devait vous dire seulement quand notre but serait atteint; mais maintenant il y a des faits dont l'extrême importance me force à tout vous dire et à invoquer votre assistance. Encore quelques pas et nous trouverons un bon endroit. Avez-vous apporté les fonds demandés?

— Oui, mais je suis chargé de vous les remettre seulement après que vous m'aurez confié vos secrets.

— Soit, je suis très tranquille. Voyez là-bas derrière cet épais fourré une chapelle autour de laquelle il y a des bancs; nous pourrons y causer en toute liberté.

Il fit quelques pas en arrière vers son valet, et lui ordonna de se promener dans le chemin autour de la chapelle et de regarder de tous les côtés pour que personne ne pût les troubler. Du plus loin que quelqu'un se montrerait, il devait en avertir son maître.

Quelques moments après, le comte était assis à côté de son compagnon sur un des bancs de la chapelle.

— Eh bien, dit Devrièse, parlez maintenant. Votre lettre obscure nous a tous frappés de crainte à Bruxelles. Vous m'écriviez que, si je refusais de venir, la ville de Liège et la principauté seraient irrévocablement perdues pour le roi et pour le prince-évêque Ferdinand de Bavière.

— Avant tout, vous devez me promettre, mon bon ami Devrièse, que personne que vous, le président et le marquis, n'aura connaissance de ce secret. S'il en était autrement, il en transpirerait toujours quelque chose et cela me coûterait la vie, sans aucun profit pour mon roi. D'ailleurs, si nous sommes prudents, nous pourrons partager entre nous deux seuls les fruits de cet inappréciable service, et je suis bien sûr qu'il vous fera faire un grand pas dans la faveur du roi... Voici donc la grave affaire, grave et fatale, si je n'étais pas là pour payer l'injustice et la persécution par une fidélité inébranlable et un dévouement sans bornes. Vous savez que je suis venu à Liège en fugitif pour me soustraire à l'échafaud dressé par mes ennemis. Le bourgmestre Lamelle m'a accueilli très cordialement et m'a soutenu de son influence et de son argent. Naturellement, je me suis trouvé obligé d'approuver sa manière de voir et de me montrer

dévoué en apparence au parti français. J'ai même, pendant (jnelque temps, eu l'idée de devenir tout à fait partisan de la France, et peut-être le serais-je devenu, si les intrigues et la trahison que je découvris n'eussent réveillé en moi avec plus de force mon amour pour mon roi. Depuis ce temps, j'ai fait semblant d'être plus porté pour la France que les autres. Cette conduite m'a acquis toute leur confiance et ils m'ont mêlé comme un associé actif à leurs conversations les plus secrètes. Tant qu'il ne s'est agi que de mots ou de choses sans importance, j'ai tout enduré avec patience; mais, aujourd'hui qu'on veut trahir mon roi, mon indignation est à son comble, j'ai résolu non seulement d'entraver leur odieux projet, mais en même temps de les punir de leur trahison de telle sorte qu'on n'aura plus rien à craindre d'eux.

— En vérité, seigneur comte, vous me faites peur, interrompit Devrièse; dites-moi donc, pour l'amour de Dieu,'quel grand danger nous menace à Liège.

— Quel grand danger? Le bourgmestre Laruelle, le résident de Mouzon, le baron de Saizan et quelques-uns des principaux grignoux ont ourdi secrètement une conspiration pour livrer la principauté et la ville de Liège au roi de France, non pas pour un temps déterminé, mais d'une manière définitive. Liège resterait en apparence libre sous la protection du roi de France, et recevrait une garnison française. Vous comprenez : on déclarerait que Fempereur et le prince-évêque sont déchus de leurs droits, et une puissante armée française pénétrerait dans la principauté pour exécuter cette décision. Un si petit pays ne peut pas conserver son indépendance, sous la protection d'un grand État; on l'absorbe petit à petit, puis on l'annexe une bonne fois. J'avais donc raison de dire que le prince-évêque, le roi et l'empereur allaient perdre irrévocablement une de leur plus belles possessions, au profit de la France.

— Le bourgmestre Lamelle! s'écria Devrièse avecétonnement. Impossible! Il n'est pas favorable à l'Espagne, c'est vrai, mais nous savons à Bruxelles qu'il veut avec la plus grande énergie faire respecter la neutralité de la principauté.

— Erreur! tout cela n'est que ruse et fausseté, dit Warfuzée. Lamelle est la tête et Fàme de la conspiration.

— En êtes-vous bien certain, seigneur comte?

— Comment n'en serais-je pas certain? Je suis un des conjurés. D'ailleurs, le bourgmestre me confie ses pensées les plus secrètes. LarécompLUse de chacun est déjà fixée et promise par le roi. Laruelle sera fait noble avec le titre de baron. De Mouzon devient ambassadeur; de Saizan, gouverneur d'un duché.

LE GIJET-APENS.

— Il laiit bii'U U'cruiie, (|iicl(|iie iiuioyal)Ie que cela me paraisse. El ce projet est miir et arrêté?

— Oui, mùr et arrêté. Le roi de l'rance lorme déjà l'armée qui doit venir occuper la principauté.

Devrièse secoua la tête eu soupirant.

— C'est grave! uiuruiura-t-il. .\urons-nous encore le temps de délourner ce coup l'atal?

— Fie/-vuus-en à moi. Je veux rendre à mon roi un service si éclatant, (ju'il réitarera l'injustice dont je suis victime, et m'accordera les laveurs qu'on ne donne qu'il ses plus dévoués, à ses plus fidèles serviteurs. iNon seulement j'empêcherai (pie la France ne puisse se réjouir du triomphe de sa di|)lomatie, mais je veux extirper le maljus(|u'ii la racine, ramener le piince-évè(|ue triomphanldans sa principauté et faire en sorte que la population tout entière se déclare jiour l'Kspajjne et conire la France.

— Mais ce serait un miracle, mon hou Warfuzée!

— Ce miracle, je le ferai!

— S'il y avait iri un autre hourirmestre que Laruelle, murmura Devrièse d'un air incrédule, peut-être croirais-je jilus facilement à voire [irédirlion; mais lui (|ui, d'un seul i^esle, peut faire marcher le peuple comme il vent, comment l'écarter de notre route?

— C'est là mon secret, du moins le seul secret que je veuille conserver pour moi. Que diriez-vous, si je vous livrais le hour.i^mestrc, de Mouzon, de Saizan et d'antres encore?

— Comment serait-ce possihle? s'écria Devrièse.

— J'y cnprage ma vie, répondit le comte avec une nuance d'orpucil.

— Mais le peuple de Lièire?

— Tout le peuple n'appai tient pas au parti du bourgmestre. Je suis en relations avec les principaux cliiroux et je mènerai si bien mon jeu, qu'il doit infailliblement réussir. Nous n'aurons pas à craindre l'influence du bourgmestre, car il sera entre mes mains et ne pourra parler à personne. En cas de besoin même, je puis donner des ordres au peuple en son nom dans le sens de mon |)rojrt.

— Mais les moyens, les moyens? demanda Devrièse; car vous ne pouvez pas être seul le meneur et l'exéci.teur de ce plan.

— C'est pour avoir ces moyens, mon cher Devrièse, «juc jf vous ai appelé à Liège. Voici ce qu'il me faut absolum' nt pour réus>ir. L'empeKur «l'Allemagne doit me douuer un plein pouvoii' pour faire et ordonner iri eu son nom et pour son service ce quf je jugerai utile. Il me faut ctlo pièce pour avoir tous 1rs cbir(»ux à ma dis|ifisili(in et pour pouvoir réclamer l'aide du géni'iil Nan

de Weert, sans ijn'il ail le droit de la lefuser ou de demander à (juoi elle doit servir.

— Voulez-vous donc appeler à Liège les soldais des frontières? Il n'y en a pas beaucoup en ce moment.

— Non, non; je ne sais pas encore au juste si j'aurai besoin d'en déranger un seul; en tout cas, s'il me fallait du secours de ce côté, il consisterait seulement en (juelques hommes choisis, Croyez-vons voire influence assez grande pour me procurer ce plein pouvoir?

— Je n'en doute pas, seigneur comte; pour prévenir un si grand danger, on se montrera certainement [trêt à tout. Mais vous désirez sans doule ([ue ce plein pouvoir vous soit donne par l'empereur?

— Par l'empereur même.

— Cela exige quelques semaines ; pouvez-vous attendre aussi longtemps?

— Oui, mais pas trop longtemps. Je sais que le roi de France a fait savoir qu'il ne peut être prêt avant la première moitié du mois de mai. Nous sommes au commencemcnl de mars, encore deux mois tout au plus. Il faut donc se hâter, car sans ce plein pouvoir je ne puis ni ne veux rien entreprendre d'important.

— C'est bien, dit Devrièse, dès que j'arriverai à Bruxelles, j'en donnerai connaissance au président et au marcjuis, et avec leur assentiment je partirai le lendemain matin pour Donn, afin d'y parler au prince-évê(jue.

Warfuzée regarda sou compagnon dans les yeux et demanda :

— Dit(!S-moi maintenant, la main sur le cceur, mon ami, si j'exécute tout ce plan comme je viens de vous l'expliquer, (|uelle récompense puis-je attendre (\i) notre gracieux roi?

— D'abord, la revision de votre jugement, la déclaration de votre innocence et la restitution de vos biens.

— Ne me trompera-l-on pas de nouveau?

Devrièse tira de sa poche un portefeuille et y

prit un papier qu'il déplia et donna à \Varfuzée.

— Tenez, lisez, dit-il; c'est un écrit du marquis «i'Aytona par lequel il s'engage à vous donner la récompense promise. Je ne devais vous le montrer ((u'après avilir reçu vos ex|dicallons.

Un sourire de satisfaction illumina la figure du comte.

— C'est Itif'U, c'est loyal, s'êrria-t-il. On réparera le tort que l'on m'a fait, et l'on me rêlablira dans mes dignités à la cour. Je le mérite bien ; car ce que je vais tenter doit réussir, sinon, j'y perdrai la vie. Vous avez apporté de l'argent, monsieur Devrièse?

LE GUET- A ['EN S

— Oui, des ordres de payement sur le banquier Isaac Ahraliam?.

— Isaac. Abraliams! Mais cet homme est-il bien sur? Le résident français sait que vous avez envoyé à Lièiie cinq mille florins.

— Oui, c'est bien possible ; mais nos précautions pour l'avenir sont prises. Il y avait au Trésor à Bruxelles un serviteur infidèle. Il est destitué et mis en prison. Le résident ne sait pas d'ailleurs à qui l'argent était destiné. Ne vous méfiez pas d'Isaac Abraliams, c'est un homme éprouvé.

A ces mots, il donna quelques papiers au comte, qui les examina les uns après les autres, puis les mit dans sa poche et dit en se levant :

— Ainsi le but de notre entrevue est atteint pour le moment. Promenons-nous un peu dans le bois et causons comme de vieux amis.

— Je dois m'excuser, répondit Devrièse. Tout me force à vous dire adieu. Ce que vous venez de me confier est si grave, que je veux être ce soir à Bruxelles. 11 faut que je me hâte.

Ils marchèrent tous deux dans la direclion de la Meuse.

— N 'attendez-vous pas le retour de la bariiue de Namur? demanda Warfuzée.

— Non, je vais directement vers la prévôté de Saint-Gilles. J'ai là un bon ami qui me procurera une voiture pour me conduire sur la grande route de Bruxelles.

Lorsqu'ils furent près de la nacelle, le comte dit, en serrant la main de son compagnon :

— Recevez ici mes adieux, cher ami ; il faut que nous n'ayons pas l'air de nous connaître; un seul mot surpris pourrait être dangereux, et pour la réussite de notre entreprise, et pour notre propre sûreté. Vous ne sauriez croire combien les Liégeois sont méfiants et soupçonneux.

— Eh bien, comte, soyez certain que je n'épargnerai rien pour aider à l'accomplissement de vos souhaits. Au revoir.

Dès ce moment, ils marchèrent à quelque distance l'un de l'autre et entrèrent l'un après l'autre dans la nacelle sans avoir l'air de se connaître.

Sur l'autre rive, le comte et Devrièse échangèrent encore un salut. Le premier, avec son domestique, suivit le cours de la Meuse ; l'autre se dirigea par un chemin de terre vers les collines qui s'élevaient sur la gauche et montaient jusqu'aux hauteurs de Saint-Gilles.

M. Xhovemal, le propriétaire de la maison que Daniel devait habiter après son mariage, avait

l'intention de quitter Liège, pour fixer sa résidence à Bruxelles. Il était même parti depuis la veille pour la capitale des Pays-Bas espagnols, afin d'y chercher une habitation convenable. En attendant, il avait rassemblé ses meubles dans une partie de la maison et mis l'autre partie, notamment le salon du rez-de-chaussée et trois chambres du premier étage, à la disposition du bourgmestre. M. Xhovemal n'avait eu celte complaisance que pour satisfaire l'impatience visible de madame Lamelle et de son fils qui ne lui cachaient pas leur vif désir de faire des embellissements à la maison. La joie de Daniel fut grande lorsqu'il apprit cette bonne nouvelle. Sur ses instances, ses parents consentirent à l'accompagner dans sa nouvelle demeure, afin de convenir des dispositions à prendre pour l'ameublement.

En revenant de là, comme ils ajiprochaient, en causant gaiement, du pied de la Basse-Sauvenière. leur conversation fut interrompue par l'apparition d'un cavalier qui semblait avoir peine à contenir son cheval.

Le bourgmestre et sa suite se rangèrent contre les maisons pour se garer, et regardèrent avec inquiétude le cavalier, qui courait risque d'être jeté à terre.

Cependant, le cheval parut se calmer et s'avança d'une allure régulière vers l'endroit où se trouvait la famille Lamelle.

Tout à coup le cavalier tire de dessous son manteau un pistolet, en braque le canon sur la poitrine du bourgmestre... et, tandis que Jaspar, voyant le danger, s'élance en avant et frappe de sa canne le bras de l'assassin, une détonation retentit dans la rue; le cavalier pique des deux et disparaît avec la rapidité de l'éclair.

Daniel, pâle de frayeur, courut vers son père; quelle angoisse terrible le saisit, lorsqu'il vit sa mère tomber en jetant un cri de détresse et le sang inonder ses vêtements: la balle l'avait frappée à la tête. Il se jeta à genoux près d'elle, souleva sa tête sur son bras, arrosa de ses larmes sa pâle figure, couvrit son froul de ses baisers inquiets et s'écria avec l'accent du plus profond désespoir:

— 0 mon père, plus de bonheur pour nous! Elle est morte... morte, ma mère! Si la balle m'avait frappé, du moins! mais ce doux ange... Ma mère!... ma mère!

Attirés par le coup de pistolet, beaucoup de gens des rues environnantes étaient accourus, et en un clin d'œil la me fut pleine de monde.

Le spectacle de la douleur et des larmes du bourgmestre, de Daniel et de Jaspar toucha la foule et fit naître en elle des sentiments de fureur et de vengeance. On entendait déjà quelques voix crier que le sang des chiroux payerait cent fois

LE GlJET-\rFNS.

cet odieux lorfail, lioiil la nouvelle lut bientôt répandue ilans toute la ville.

On avait porté madame Lnruclle dans une des maisons voisines et l'on avait couru cliercher un chirurgien.

Heureusement, il y en avait un très renommé au coin de la rue Montagne; ou courut le chercher et il vint à l'instant.

Il trouva madame Laruelle sans connaissance, étendue sur plusieurs oreillers, et entourée du bourgmestre qui essayait d'élancher avec un linge le sang qui coulait de la blessure, de Daniel i\m tenait sa froide main contre ses lèvres et la mouillait de ses larmes, et de Jaspar (|ui s'arrachait les cheveux en inaiidissant la méchanceté des hommes.

A son entrée, le chirurgien fut salué avec un cri d'espoir et on s'éloigna un peu du lit pour lui laisser le champ libre; mais tous les yeux étaient fixés sur lui, tous les cœurs !)attaienl d'inquiétude, attendant son premier mot comme un bienfait ou comme une condamnation. Le chirurgien se fil apporter du linge et de l'eau. Il lava la blessure, l'examina attentivement, la banda avec précaution et dit :

— Monsieur le bourgmestre, et vous, mon jeune ami, ne vous désespérez pas ainsi; l'événement est certainement inoui, mais les suites n'en seront pas graves pour madame Laruelle. La balle l'a frappée de côté et a glissé sur le ciàne, qui n'est même pas atteint. Il n'y a donc pas le moindre danger pour sa vie ; seulement, la peur l'a l'ait tomber en défaillance.

Daniel sauta au cou du chirurgien et le remercia avec la même ardeur (jue s'il avait sauvé sa mère d'une mort certaine. .

Fuis le chirurgien approcha un llacon des narines do la malade et lui tàta le pouls.

— Son cfpur commence à battre; elle revient à elle, dit-il. Soyez calmes, je vous prie, ne lagit€z pas.

Kn effet, un instant après, madame Laruelle ouvrit les yeux et regarda autour il'elle dun air in(|uiet, comme si sa première pensée était de chercher ceux qui lui étaient chers.

Le bourgmestre et son fils se tenaient à côté ^l'elle et la regardaient avec tendresse.

— .\bl soupira-t-elle avec un doux sourire, ah! Laruelle, vous êtes là! La Providence soit bénie! — .Mmi «lier Daniel, j'ai cru mourir de peur, parce ([u'une balle avait trappe (on pèio; mais je m'étais trompée.

Os mots arrachèrent des larnies d'allendrissementel d'admiration à tous les assistants ilépousc dévouée, la tendre mère ne pensait pas à ellemême! Seulement, après un instant, madanie La-

ruelle porta la main à sa tète et regarda son mari d'un air interrogateur.

Lui et Daniel lui expliquèrent le fait et la rassurèrent en disant que sa blessure était légèie et serait guérie en quelquesjours. La bonne femme le com|)rit bien et témoigna le désir de retourner chez elle.

Une voiture attendait devant la porte et sou vœu fut accompli. Après avoir remercié les gens de la maison de leur bonté, le bourgmestre et son fils voulurent porter la blessée dans la voiture; pour les rassurer, la malheureuse femme refusa leur secours; mais elle était encore si tremblante, qu'elle ne put se passer de l'aide (|u'on lui oITrait. Son mari et son fils se placèrent à ses côtés, et, sur les instances du bourgmestre, le chiruigieu monta avec eux pour veiller à tout ce qui pourrait arriver, bien qu'il affirmât (pie sa présence était inutile.

La voiture ne pouvait aller qu'au pas, car la rue s'était encombrée d'une foule immense, et de tous côtés la poi)nlation continuait traflluer.

L'attitude de tous ces curieux olfrait un coup d'œil étrange. Ils s'interrogeaient les uns les autres avec une agitation fébrile et jetaient autour d'eux des reganls elfrayés. Quelques-uns avaient les larmes aux yeux; d'autres grinçaient des dents et serraient les poings; mais tous montraient la même tristesse et les mêmes regrets, comme si leur propre mère avait été frappée d'une balle meurtrière. Daniel tenait la main de sa mère dans les siennes et la serrait avec bonheur ; il était tout entier à sa joie.

11 ne voyait ni ne savait rien de ce qui se pas>ait autour do la voiture. Le bourgmestre, au contraire, commençait à craindre de nouveaux malheurs. Il connaissait ses compatriotes. Le morne silence de la foule, le sourd murmure qui s'élevait parfois de son sein, pareil à un bruit souterrain, ses regards étincelants, éclairs jtrécurseurs de l'orage, ses bras ([ui menaçaient, ses poings serrés, fous les signes d'une émeute près d'éclater l'inquiétaient prolomiément, et en ce moment il avait presque entièrement oublié sa femme, pour ne peu'^or (|u'à la conservation du repos public et h la sûreté de ses propres ennemis. Près du pont, la voiture fut obligée de s'arrêter. Les flots du peuple y fermaient le passage, et d'autres vdilures arrêtées formaient un encombrement qu'il fallait d'abord laisser écouler.

Lamelle profita de cette occasion pour descendre \ de voiture et pour exhorter le peuple à la lran((uillité. Il dit à la foule compacte dont il fut immédiatement entouré :

— .\mis, je vous remercie du fond du ciour de rafTcction (pic vous me montrez ainsi qu'à ma

LE GUET-APENS

Les soldats, au commandoment. (Page 30.)

femme; car sans doute voire agitation n'a d'autre ' source que votre attachement pour nous ; mais vous vous alarmez à tort; ma femme est si légèrement blessée, que dans peu de jours elle sera complète" ment guérie.

La plupart écoutèrent avec respect; seulement, un groupe d'ouvriers, parmi lesquels se trouvaient quelques mineurs, ne semblait pas disposé à suivre le conseil du bourgmestre ; l'un de ces derniers qui, à la nouvelle d'un coup de pistolet tiré sur le bourgmestre, était accouru avec sa liavressc (pioche), leva cette arme terrible et répondit d'une voix sombre :

— Oui, bourgmestre, vous êtes toujours trop bon, nous le savons bien, c'est votre seul défaut; mais nous, nous ne voulons pas qu'on vous tue comme on a tué notre père Beekman. II est bien certain qu'aussi longtemps qu'il restera un de ces maudits chiroux à Liège, nous ne pourrons pas

travailler sans craindre qu'on vienne nous apporter sous terre la nouvelle d'un assassinat. Comment préserver de leurs lâches embûches les défenseurs de notre liberté? Le moyen est bien simple. Qu'on massacre d'un seul coup toutes ces bêtes venimeuses, pour qu'elles disparaissent à jamais de notre sol.

— C'est vrai, mort aux chiroux! Ils veulent du sang? Que le sang coule! s'écrièrent ses compagnons.

Le bourgmestre éleva la voix :

— Vous êtes mes amis, n'est-ce pas? Vous ne voudriez rien faire qui pût m'affliger? Vous ne refuserez pas d'écouter une prière que je vous adresse au nom de votre liberté même? Eh bien, je vous dis que, si vous troubliez la tranquillité de la ville par quelque violence, vous agiriez, sans le savoir, en ennemis de la liberté et en ennemis de votre bourgmestre. Retournez chez vous et restez calmes. Si vous ne voulez pas le faire parce que je

i.K (Il i:t-ai'K.\s.

voiisledeinande enami,ol)t''i>sez au moins àronlio que jo vous lioniie comme mairisliat de Lièire.

Tons se monlnTeut préls à olnHr aux injonctions (lu l){)ai|,'inesln', ('xcc|»lt'' le mineur.

A re moment, le passage du pont ('tant libre, .laspar vint prier son maître de remonter en voilu:e.

Oiielque.» voix crièrent : « Vive Laruelle! «cl ce cri se lut sans doute propagé dans la foule, si If bourgmestre, n'eût, d'un geste, imposé silence. La voiture attei.::nil bientôt la rue Saint- Jean.

Un conduisit madame Laruelle dans son apparttinent.

\ peine Daniel leut-il déposée sur un l'aiiteuil, «luc le comte de Warl'uzée, qui, grâce à son titre (le l'amilier de la maison, avait forcé la consigne, parut avec ses quatre filles. Claire poussa un cri d'angoisse et voulut se jeter au cou de madame Laruelle; mais la vue des linges sanglants la retint. Elle regarda un instant ce spectacle effrayant, i)uis elle posa la tète contre la poitrine de la mère de Daniel, tandis (|u'un torrent de larmes s'échappait de ses yeux.

La bonne dame s'efforra de faire comprendre à Claire que la blessure n'était pas grave et qu'elle avait tort de s'attrister si fort. Daniel se joignit à sa mère; mais, malgré tout ce qu'ils lui disaient pour la consoler, ses larmes continuaient à rouler et ses sanglots attestaient l'angoisse de son cœur.

Le comte contemplait la blessure avec une sorte d'horreur. Ktait-ce rin(|uiélude ou la colère qui lui arrachait des exclamations entrecoupées? Liait -ce sa pitié pour madame Laruelle, ou sa haine contre le meurtrier qui faisait |)àlir son visage cl frémir tout son être? Tout à coup on entendit un grand bruit de voix devant la porte : Cfs cris annonraient que le peuple s'agitait et demandait vengeance.

Le bourgmestre causa un instant à voix basse ave«- son lils, puis il dit à Warfuzée :

— Seigneur comte, ces bonnes demoiselles veilleront sur ma femme. Vous êtes mon ami et vous ne me refuserez pas votre aille dans ces circonstances graves. Veuillez ni'accom|)agner, je vous prie;.

— Je suis t«ut à votre dispositinn, répondit ^Va^fuzl■e, ma vie est à vous.

lis trouvèrent dans le vestibule et dans l'antichambrc plusit'urs membres du conseil cominniial el des chefs des serments qui, à la nouvelle de l'altaque el voyant le peuple prêt à se remuer, étaient anourus |ircndre les ordres du bourgmestre. Laruelle leur donna des instructions précises, afin d'appeler sous les armes les chefs des métiers et de protéger les demeures des chiroux contre toute attaque. Il pria aussi toutes les personnes présentes qui avaient quelque influence sur

le peu|>le de parcourir la ville et de calmer les esprits par de sages conseils.

Lorsque la plupart d'entre eux, obéissant à celle invitation, se furent éloignés, Waifuzée demanda:

— Lh bien, monsieur le bourgmestre, je suis l)rél; (|uel service puis-je vous rendre?

— iMes intentions sont remplies en grande partie. Cependant, seigneur comte, si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, je vous prierais dallera l'hôtel de ville. Vous avez une grande inllnence sur le peuple et vous pourriez contribuer à détourner des calamités imminentes. Voulez-vous vous assurer si l'on exécute mes ordres, et venir nie dire ensuite comment tournent les choses sur les places publiques et tians les rues? vous m'obligeriez inliiiiment. De mou côlé, je descendrai dans la rue pour haranguer le peuple.

— .le ferai tout mon possible |)0ur accomplir votre désir, répondit Warfuzée en serrant la main du bourgmestre. Comptez sur moi comme sur votre ami le plus dévoué.

Le comte traversa la foule pressée sans prêter beaucoup d'attenlion aux questions qui lui étaient adressées. Il semblait plongé dans de profondes réflexions, et descendit toute la rue Saint-Jean.

Au lieu de prendre la rue du l*ol-d'or et de se diriger vers le milieu de la ville, il alla vers la porte d'Avroy et arriva sur le (|uai, où il se mit à marcher à grands pas, eu murmurant à voix basse :

— Quel bonheur, que ce stu|)ide assassin ait manqué son coup! — De (|uelles infimes circonstances déperul la fortune des hommes! — Formez un projet avec la plus grande prévoyance, avec une prodigieuse habileté, et un accident inattendu peut tout renverser! La balle était dirigée vers la poitrine du bourgmestre. Si elle avait atteint son but, tout eût été j)erdu; plus d'espoir pour moi : honneur, considération, faveur, richesse, s'évanouissaient pour toujours!... Qui me dit que ce mal (droit attentat ne se renouvellera pas? Uh! si j'avais une réj)onse de Devrièse!... il faut me hâter... le bourgmestre mort, on n'aurait plus besoin de moi...

Kn parlant ainsi, il se retourna vers l'intérieur de la ville et se ren lit, sans parler à personne, à l'hôtel de ville, où il demanda en toute hâte quelques renseignements sur l'exécution des ordres du bourgmestre. Puis il pculases pas vers le pont d'Ile et atteignit bientôt biplace Saint-Jean. Là, prés de rentrer chez lui, il s'arrêta tout à coup avec un sourire étrange, et, regardant d un air de doute (|uel- (pi'nn (|ui marchait sous les arbres, en lui tournrint le dos :

— Oui, c'est lui, murmura W .-irluzie. Il vient à point nommé/

LE GUET-A1'E.\S

Et, (lopassant rapidement le promeneur, il lui souffla à l'oreille :

— Suivez-moi, j'ai à vous parler.

Puis il frappa à sa porte.

Lorsque Gobert ouvrit à son maître, il lui dit mystérieusement :

— Grandmont est venu ici cet après-midi ; il avait à vous communiquer quelque chose de pressé.

— C'est bien, répondit le comte, il me suit. Conduisez-le dans mon cabinet.

Quelques minutes après, Grandmont se trouvait devant le comte.

— Savez-vous qui a voulu tuer le bourgmestre'? demanda ce dernier.

— J'étais venu pour vous annoncer que le fait allait arriver, répondit Grandmont, mais je ne vous ai pas trouvé chez vous. Il était donc trop tard; je n'ai pas d'autres nouvelles.

— Mais qui était l'auteur?...

— Je sais seulement que le meurtre a été comploté dans la forêt d'IIertogenwald ; l'auteur doit être un proscrit. Le roi, prince-évêque, et le général n'en savent pas plus que vous, seigneur comte.

— L'assassin est échappé?

— Oui, il était sorti de la ville avant que personne eût songé à lui barrer le passage.

— Pensez-vous, Grandmont, que les mêmes dangers puissent encore menacer le bourgmestre?

— C'est possible. Si les proscrits ont résolu de l'assassiner, qui peut dire si, dès demain, ils ne feront pas une nouvelle tentative?

Warfuzée se leva, prit la main de Grandmont et dit:

— Vous êtes mon ami, j'ai des preuves de votre attachement et de votre fidélité. Vous connaissez M. Devrièse? il m'a dit lui-même que vous alliez quelquefois à Bruxelles pour lui rendre compte de vos démarches dans la principauté.

— Devrièse vous à dit cela?

— Lui-même, mon cher Grandmont. J'attends un service de vous. Voulez-vous aller à Bruxelles, chez Devrièse, avec un message de moi? Mais il faudra partir à l'instant.

Grandmont s'excusa en alléguant que sa présence à Liège était indispensable. Mais le comte ouvrit sa caisse, lui remit dans la main une poignée d'or et dit :

— Ceci est pour vos frais de voyage ; vous savez, n'est-ce pas, que je récompense largement les services (|u'on me rend.

— Je suis prêt h tout, s'écria Grandmont, parlez et je vole accomplir vos désirs.

— Voici donc votre mission : Devrièse a promis de me procurer certains papiers qui me sont nécessaires pour l'exécution d'une entreprise d'une grande importance. Vous donnerez connaissance à M. De-

vrièse de l'attentat dirigé contre le bourgmestre. Dites-lui ({ue, s'il ne m'envoie pas le plus tôt possible ces papiers, tout sera perdu à Liège pour le roi. Si les papiers sont prêts, apportez-les-moi. S'ils ne sont pas prêts, pressez-le et attendez à Bruxelles, fût-ce une semaine entière. Je vous récompenserai généreusement. Plus tard, je vous dirai en quoi consiste l'entreprise. J'aurai besoin de vos services pour des affaires très graves. Votre fortune en dépend, mon cher Grandmont. A votie retour, je parlerai plus clairement, du moins si vous m'apportez les papiers. Avez-vous compris ce que je désire de vous?

— Parfaitement, seigneur comte, dans une heure, je serai en route pour Bruxelles,

— Eh bien donc, je vous souhaite un heureux voyage! Je retourne auprès du bourgmestre : il m'attend. Laissez-moi passer devant, je suis pressé.

A ces mots, il sortit de sa demeure et courut vers la rue Saint-Jean.

Le comte de Warfuzée se promenait à grands pas dans son cabinet, comme un homme en proie à une vive impatience. Au moindre bruit, il s'arrêtait et tournait les yeux vers la porte; mais, chaque fois, en voyant son attente déçue, il reprenait sa promenade précipitée. Enfin, se sentant fatigué, il s'approcha de la table et murmura :

— Si Grandmont rencontrait des obstacles à Navagne? Si le général Jean Van de Weert faisait des difficultés pour exécuter mes ordres? Impossible, impossible! Je suis le représentant de l'empereur et chacun me doit obéissance comme à l'empereur lui-même!

Cette réflexion, qui plaisait à son orgueil, calma un instant son impatience. Il se jeta dans un fauteuil et feuilleta à la hâte quelques papiers qui étaient classés sur la table dans un dossier.

— Oui, oui, reprit-il d'un air de triomphe, je suis bien le représentant de l'empereur dans la principauté de Liège. Ma volonté fait loi; personne ne peut la méconnaître, pas même le général, car je suis commandant en chef, même de son armée. Quelle puissance! Ah! Warfuzée, si votre projet réussit, vous monterez au faite des honneurs et des dignités, votre renommée et votre grandeur écraseront les envieux qui osaient contiiSler votre habileté et vos talents diplomatiques! Voici mon pouvoir signé de la propre main de l'empereur et scellédusceau impérial!... Hier seulement, Grandmont me l'a remis. Comment ai-je employé depuis lors mon temps, si précieux? Mes chevaux en savent quelque chose.

1,K GUKT-M'KNS.

Apivs lin moment (le réflexion, il reprit :

— nuelK' idée! On donnera à celle ville el à la principauté d'autres lois ot uni' touto autro orj^anisation. Tous ces ridicules droits populaires, toutes ces franchises seront annulés. Le prince-évèque, (|ui ne peut pas séjouiucr en même temps à Ronn et à Liéjrt', établira ici, pour l'ailministration tcnr porelle,un lieulenanl-gouverneur. Qui sera le gou- \erneur? Quel autre (|ue moi? Ah î ah î alors j'aurai une cour comme un petit roi el dos courlisans el des serviteurs et des llalleurs! el, si l'un de re> fiers hourj^eois ose mo regarder sans respect...

Il entendit ouvrir la porte cochère. Il poussa une exclamation de joyeuse surprise et se leva pour aller à la rencontre du visiteur.

(irandmont entra dans son cabinet. Warfuzée demanda :

— Eh bien, eli bien, mon cher (Irandmont, connnent le- ijénéral a-t -il accueilli mon ordre?

— Avec leres|»ect(iu'il vous doit, répondit Cirandmont. Il m'a permis de choisii' moi-nu'mc les hommes. De vrais lions, seigneur comte, qui sont prêts a tout pour mériter la récompense promise. Avec de>iiaillards aussi déterminés, j'irais, s'il le l'iillait, jusqu'en e:iler arrêter le diable lui-même.

— El combien sont-ils?

— Soixante et quinze.

— Pour (|uand?

— Pour cette nuit. Je les irai chercher moimême et serai leur conducteur. Tout est bien calculé.

— On peut être assuré que celle nuit même ils seront à Liège?

— A minuit; j'en réponds sur ma tête.

— C'est bien, je vous lemercie, (irandmcjut, vous êtes un homme énergique el intelligent; plus lard, je vous élèverai selon vos mérites.

— .Me serait-il permis de j)rendre une chaise, seigneur comte? demanda (Irandmoiit. Je suis très (aligné, et, comme je dois retourner à Navagne, je voudrais bien me reposer un peu.

— Certainement, mon cher (irandinont, ne vous gênez pas, répomlit Warfuzée. Ainsi tout est jnét, c'est demain le grand jour; demain, l'autorité lé- ^iitime des piinces triomphera...

— Oui, comte, demain le |)euple séditieux seia mis sous les chaînes... ou nous n'aurons plus d'yeux pour voir l'insuccès île la tragédie.

— Que voulez-\oiis dire, Çrandmonl?

— Je ne sais, seigneur comte; mais il me semble que cette affaire est poussée avec trop de préci- [(ilalion. Le fruit n'est pas mùr... el c'est pour cela ipiil |M)urrail bien a\oir un goût amer.

— Auriez-\ou> peur?

— .Moi, peur? répondit (îranduKuil en riant. Ce>t un mut que je ne connais pa>. Mai-, parce

(|ue l'on n'a pas peur de la Meuse qui coule sous le pont des Arches, est-ce une raison pour s'y jeter?

— Parlez-donc claiiemenl!

— Je veux dire, st'igueur rointe, qu'en voyage on a le temps de réiléchir. Tenter une pareille entreprise à Liège, tout seul, sans être assuré d'aucun concours de la population... Je me demande ce qui se passera une fois que nous aurons pris le bourgmestre et ses principaux partisans. Il me semble voir le peuple furieux délivrer nos prisonniers par la force et nous écraser sans pitié sous ses |»ieds.

— Mais vous n'avez donc aucune confiance dans ma prévoyance et mon esprit? s'écria le comte blessé. Me croyez-vous donc innocent comme un enfant? Hier, j'ai vu plus de cinquante des bourgeois les plus inlluents, des nobles, des échevins el d'autres personnes puissantes. Tous sont prêts à nous venir en aide pour exécuter la volonté de l'empereur... Je vais vous lire un écrit qui vous prouvera combien ma prévoyance est grande. Écoutez! « Je promets sur ma foi et mon salut de ne rien publier de ce que M. le comte de Warfuzée m'a comnmniqué touchant le bourgmestre Laruelle, de MouzBii et leurs complices; je promets en outre de l'aider en tout et pour tout dans l'exécution de son projet. »

— Qui a signé celle déclaration? demanda (jrandnmnl.

— Qui? l'avocat Marchand, l'échevin Fléron el plusieurs autres encore.

— Gomment! est-ce |)Ossible? Ils ont donc tous, avec la même naïveté, ajouté foi à cette fable ipii attribue au bourgmestre l'intention de vendie la ville de Liège aux Français?

— Une fable? reprit Warfuzée avec un air d'étonnement. Comment! vous pensez que le complot de vendre la ville de Liège au roi de France n'existe pas réellement?

— Je parle très séricusenuMit, seigneur comte, ré|ion(lil Grandmont. Que de Mouzon el d'autres peut-être soient disposés à entrer dans un pareil coni|)lot, je n'en doute pas; mais M. Lamelle vendre l'indépendance de la ville de Liège, ou seulement la nu tire en danger de son plein gré, c'est impossible! Je sais aussi bien que vous, peul-élre mieux, soigneur comte, à <|uel point le bourgme>tre est resté inébranlable el inaccessible à toutes les intrigues el à toutes les ruses qu'on a employées pour l'y déterminer.

— Kh bien, s'écria le comie en tiranl son jiorlefeuillc, puisque vous êtes incrédule, voici un érrit du b(»urj:meslre lui-même. Lisez-le, vous verrez (lu'il me donne connaissance de la marche du complot et m'apprenil que le roi do France a accepté les condition> de la cession.

LK GUET-APENS

Grandmont jeta un instant les yeux sur Fécril; un sourire de pitii' parut sur ses lèvres. Il tira de sou porlefeuille une feuille de papier qu'il plaça à côté de celle que Warfuzo'C lui avait présentée et dit:

— Voici une lettre que le bourgmestre a écrile au général pour se plaindre d'un acte de pillage commis sur le territoire liégeois. Comparez les deux pièces, seigneur comte, l'écriture que vous me montrez est contrefaite, maladroitement contrefaite. Si vous aviez eu recours à mon art, je vous aurais procuré une contrefaçon plus habile et plus exacte.

Warfuzée paraissait indigné et grommelait entre ses dents.

— Calmez-vous, seigneur comte, dit Grandmont, très calme lui-même, tout cela m'est bien indifférent, puisque je ne fais qu'obéir à ceux qui ont le droit de me commander; mais je cours les mêmes dangers que vous, même de plus grands; et je suis froissé de voir que vous ne m'employiez que comme un instrument |)assil, me cachant la vérité et me supposant assez simple, assez niais pour ne pas découvrir les trames secrètes que vous em|)loyez dans cette affaire, afin d'atteindre votre but. Pourquoi jugez-vous nécessaire de me trom[)er?

— Vous tromper? murmura Warfuzée d'un air confus. Est-ce que je trompe le roi et l'empereur en réduisant leurs ennemis à l'impuissance par un moyen hardi et risqué? Ne voyez-vous pas que le bourgmestre est l'ami de tous ceux qui sont favorables à la France? Et supposons même que la conspiration n'existe pas telle que le pense l'empereur, ne peut-on l'induire naturellement de la conduite du bourgmestre? D'ailleurs, comment eussé-je obtenu de pleins pouvoirs, si je n'avais pas prouvé par des faits précis et concluants les dangers qui existent réellement? Après cette franche explication, je puis espérer, je crois, que vous ne m'offenserez pas plus longtemps par une pareille méfiance?

— Puisque vous appelez cela une explication franche, je la prendrai comme telle, dit Grandmont en haussant les épaules. En effet, elle est assez claire pour celui qui sait la comprendre. Quoi qu'il en soit, seigneur comte, je remplirai fidèlement la mission que j'ai acceptée.

11 se leva et fit mine de partir; puis comme s'il se rappelait quelque chose :

— C'est donc pour demain? Vous eu êtes bien sûr, seigneur comte? Car une pareille entreprise ne se risque pas deux fois!

— Pourquoi douter encore, Grandmont?

— C'est que, voyez-vous, seigneur comte, je rétléchis que madame Lamelle n'est pas encore entièrement rétablie de sa blessure. En pareille

cirsconslance, il n'est pas probable que le i)ourgmestre accepte une invitation à un banquet. Cela est tout à fait contraire aux usages. Et, si Lamelle refuse de venir chez vous, que faire alors?

— Bah! bah! mon trop prévoyant ami, ne vous inquiétez pas de cela, dit Warfuzée en riant. J'ai un moyen infaillible de vaincre sa résistance. Partez donc pour Navagne, sans perdre de temps, afin que vous puissiez vous y reposer avant le voyage de cette nuit. Moi, pour la bonne réussite de notre entreprise, il faut que j'aille sur-le-champ en ville faire mes invitations, surtout chez les personnes qui ne sont pas encore averties. Ma voiture est prête depuis une heure, je vous serre la main et vous souhaite bon voyage!

Dès que Grandmont fut sorti, le comte sonna et dit à son valet :

— Gobert, donne-moi mon manteau et mon épée. Les chevaux sont attelés, n'est-ce pas?

Pendant que le domestique lui plaçait son manteau sur les épaules, Warfuzée continua :

— Gobert, le moment solennel approche : ton pauvre maître va tenter une lutte décisive contre ceux qui ont juré sa mort. Je puis me fier à toi, n'est-ce pas? Tu m'aideras et tu exécuteras mes ordres sans hésiter?

— Oui, sans hésiter, répondit-il. Je me suis enchaîné à votre fortune, et peu m'importe ce que vous me commanderez : je suis prêt à vous obéir aveuglément.

— C'est bien, Gobert; ce soir, je te donnerai d'autres explications. Ne dis rien à mes filles qui puisse leur faire supposer qu'il y a sous jeu quelque chose de grave.

Il monta en voiture et fit arrêter devant la maison du bourgmestre. Là, il fut introduit par Jaspar dans une pièce où Laruelle était assis sur un fauteuil à côté de sa femme. Madame Laruelle avait encore un linge autour de la tête et ne paraissait pas guérie, car elle avait peine à faire un mouvement.

— Eh bien, monsieur le bourgmestre, comment va notre chère malade? s'écria Warfuzée. Mieux, mieux, je le vois. Dieu soit béni!

— Je souffre encore beaucoup, mais je ne vous en remercie pas moins de votre généreux intérêt, répondit la mère de Daniel.

— Allons, allons, ma bonne dame Laruelle, il faut vous fortifier et vous dépêcher de guérir pour que le mariage de nos enfants ne soit pas remis : tous les obstacles sont écartés.

— Ah ! quelle bonne nouvelle! votre frère a-t-ii donné son consentement?

— Mieux que cela, madame... — Mais, avant de continuer, j'ai à demander autre chose.

Il se tourna vers le bourgmestre et dit :

LK (lUET-AI'ENS.

— Lo comte île Warfuzée invite son digne ami à venir «linor chez lui demain.

— Oliî seigneur comte, \ous n'y pensez pas, (lit le bourgmestre en regardant sa femme. (l<rles, je vous suis reconnaissant, mais vous m'excuserez pour cette fois; aller à un l)an;|nel pendant que ma femme...

— Taisez-vous, taisez- vous, bourgmestre, inlcrrompil W ai fuzée avec une expression de triomphe. En d'autres circonstances, je vous donnerais laison, mais ici pas de reins possible; et madame même vous forcera de satisfaire à mon désir.

— Je ne lui obéirais pas, dit le bourgmestre en secouant la tète.

— Kli bien, mon l-:>n Lamelle, nous verrons! J'ai reçu le consentement de mon frère et de ma S(eur an mariage de nos enfants; oui, ils se montrent très satisfaits d'une alliance qui me permet de reconnaître les grands services (jue vous m'avez rendus. Demain, je donne un grand banquet, une fête de fiançailles. Nos amis de Mouzon et de Saizan y seront, de plus l'avocat Marchant et (jnelques chanoines; en un mot, des convives choisis de tout état; en même temps M. Daniel et ma fille Claire avec ses S(rurs; mais personne ne saura à quelle intention particulière je donne cette fèlo. Je ferai en sorte qu'on y soit gai; au dessert, je me lèverai comme pour porter une santé; mais, au lieu de cela, je proclamerai devant tonte l'assistance que ma fille Claire devient la fiancée de M. Daniel Lamelle, et, en même temps, j'annoncerai aux heureux fiancés que tout obstacle a disparu et que le mariage se fera avec la plus grande célérité. J'en ai rêvé toute la imit, bourgmestre. Le cœur me baltailà l'idée delajoie de nos enfants... Seriezvous assez cruel pour me priver de ce bonheur?

— Ce que vous dites est assez beau pour entraîner le cœur d'un père, dit le bourgmestre. Je regrette sincèrement d'être obligé de m'excuser; que tout se fasse comme vous l'avez projeté; mais permettez-moi de tenir compa.unie à ma femme.

— Sans vous, ce n'est pas possible, dit Warfuzée. 11 s'agil de la solennité des fiançailles. Elles ne peuvent pas être célébrées sans que le père du fiancé soit présent.

— .\lbms, Lamelle, dit la malade. Accomplissez le souhait de .M. le conile...

— Vous ne connaissez que la moitié de mon projet, interrompit VVjirfuzée avec tinimatirm. .Aussitôt que nous aurons vidé (juelques verres au bonheur des fiancés, nous viendrims tous ensemble porter nos félicitations à leur respectable et tiiidre mère. Apprêtez quelques bouteilles de votre meilleur vin. La joyeuse fête des fianç.iilles continuera iii, de sorte que madame Lamelle aura

sa part de la joie commune. J'ai tout prévu. Si vous continuez à refuser, bourgmestre, le mariage de nos enfants court risque d'être ajourné encore longtemps. Allons, mon cher ami, un peu de complaisance pour ce rêve de mon C(eur |»alernel. Puis(|ue madame Lamelle elle-même vous prie de ne point rejeter ma prière, eh bien, dites-moi (jue vous consentez.

— Vraiment, il n'y a pas moyen de vous refuser, répondit le bourgmestre. Eh bien, seigneur comte, j'accepte votre aimable invitation. Que ce pauvre Daniel sera content; il est ca|iable de faire des folies !

— Oui, mais vous devez me promettre tous deux (jue Daniel n'en saura rien d'avance; Claire n'en saura rien non plus. Vous comprenez, n'estce pas, mes bons amis? Sinon la fêle manquerait entièrement son but. Ainsi, demain à midi, j'attends M. Laruelhî avec son fils. Je puis y compter, n'est-ce pas, mon cher bourgmestre?

— N'en doutez pas, seigneur comte Une parole est une parole. Et l'aifaire étant ainsi arrangée, je ne voudrais maïKiuer pour rien au monde à la fêle qu'on peut noiiiuier réellement heureuse, puis(iue ma femme en aura aussi sa part. Je reconnais la bonté de votre cœur, seigneur couite, elle m'inspire la plus vive gratitude.

— Ne parlons pas de cela, mon ami, re|irit Warfuzée. Pardonnez-moi de vous ([uitter, j'ai encore (|uelqucs invitations à faire.

— Je sors avec vous, dit le bourgmestre. On m'attend à l'hôtel de ville.

— Je vais justement de ce côté, dit Warfuzée. Montez dans ma voiture, nous causeioiis encore (]ueh|ues minutes.

En sortant, le bourgmestre dit à Jaspar d'annoncer à Daniel (|ue sa mère était seule, et de le prier de lui tenir com|)agnie.

Daniel se hâta de descendre, car Jaspar lui avait dit (jue le comte de Warl'nzée avait causé longlem|is avec ses parents, et (|ue son père, (ini était sorti avec le comte, semblait très satisfait.

— .Ma mère, vous paraissez contente! s'écriat-il. .M. de Warlnzée aurait-i! apporté nue bonne nouvelle ?

— Une banne nouvelle? murmnra-t-elle. Non, mon fils, il n'a parlé (pie de p(>lili(|iie.

— Et n'a-t-il lien dit de son frère, de ce mariage qui, hélas ! ne s'accomplira peut-être jamais?

Elle secoua la tête.

— Hien, pas un mot, ma mère?

— Pas un.

Daniel s'assit à ses i.ôlés, prit une de ses mains et laissa tomber sa tête sur sa poitrine sans pioiioncer une parole.

La bonne dan.e essaya de lui doiiiiei' du cMiragc

LE GUET-Al'ENS.

en lui faisant espérer ([uc ses incertitudes finiraient bientôt; mais elle lui avait tant de fois rôpélé la môine chose, que ses paroles restèrent sans efl'et. Elle sentit trembler la main de son (ils et elle entendit des soupirs étouffés soulever sa poitrine.

Laisser souffrir ainsi son fils quand elle pouvait le consoler d'un seul mot, cette idée lui était pénible. Elle était mère et, par conséquent, faible contre une pareille dureté.

— Daniel, dit-elle, promets-moi de ne laisser voir à qui que ce soit que tu aies connaissance de ce que je vais te communiquer.

— 0 ciel ! ma cbère mère, que signifie?

— Cela signifie que je veux te rendre heureux, répondit-elle; mais fais-moi la promesse que je désire.

— Je promets, ma mère, d'être muet comme la tombe.

— Eh bien, le comte de Warfuzée a reçu une lettre de son frère.

— Elle renfermait le consentement de son frère?

— Une lettre favorable.

— Le consentement?... s'écria le jeune homme.

— Oui ; maintenant, il n'y a plus aucun obstacle. Daniel, transporté de joie, leva les mains comme

pour rendre grâce à Dieu.

La porte s'ouvrit... Claire de Warfuzée entra.

Daniel, sans lui laisser le temps de parler, courut au-devant d'elle en ouvrant les bras et s'écria :

— Ah ? Claire, ma bien-aimée, ma chère fiancée !

La jeune fille, effrayée, recula d'un pas et regarda la mère et le fils d'un air étonné qui ramena le pauvre Daniel au sentiment de la réalité. Il balbutia quelques excuses inintelligibles.

— Allons ! Claire, venez ici près de moi, ma fille, oit madame Lamelle avec attendrissement. Que votre cœur n'accuse pas Daniel. Venez, je vous dirai ce qui l'agite ainsi.

Elle serra la jeune fille contre son cœur et lui glissa quelques mots à l'oreille.

— Ah! que Dieu soit béni! et vous aussi, ma mère, ma chère mère ! s'écria Claire en couvrant de ses larmes le front de la malade.

Madame Lamelle appela son fils et l'étreignit, ainsi que sa future fille, dans un tendre embrassement.

Cette nuit-là même, un peu avant que la cloche de Saint-Lambert fit retentir douze fois ses sons frémissants sur la ville endormie, une bande de soldats descendait, à la faveur des ténèbres, de la porte Saint-Martin vers le bas de la ville; ils suivaient les chemins détournés en dehors des rem-

^)arts sans ralentir ni assourdir leur marche, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint la rue de la Fontaine; ils tenaient leurs armes cachées sous leuis manteaux. Sur le quai des Boyards, presque en face du cloître Saint-Jean, il y avait une barque qui avait servi à transporter un chargement de charbon jusqu'à la porte du jardin de Warfuzée. llampants et muets comme des spectres, tous les soldats entrèrent dans la barque.

Le seul matelot qui s'y trouvait fit avancer la barque au moyen d'une perche vers l'autre bord de la Sauvenière, sans dire un mot. Un des hommes de la bande s'approcha de lui dans l'obscurité et lui demanda à l'oreille :

— Gobert, tout est-il prêt?

-- Oui, monsieur Grandmont, répondit-il; vous trouverez là deux ou trois lits, de la paille, du vin et des vivres en abondance. Défendez à vos hommes de faire le moindre brait. La maison est vide, mais les murs touchent à d'autres habitations.

— Je le sais, Gobert; dis à ton maître qu'il peut être tranquille.

La barque s'approcha d'une porte ouverte. Toutes les ombres noires s'y glissèrent.

Gobert repoussa du pied la barque au milieu de la Sauvenière et disparut, à quelques pas plus loin, sous la porte de derrière de la maison de son maître.

Aucun bruit n'avait trahi ce voyage nocturne. L'obscurité et la tranquillité restèrent complètes, tout dormait dans les environs.

Le comte de Warfuzée seul veillait et attendait que son valet vînt lui dire :

— Ils sont là.

Daniel s'était habillé ce jour-là comme s'il devait conduire sa femme à l'autel. Son cœur battait d'impatience et de bonheur. En effet, l'heure solennelle était proche. Pendant qu'il serrait les mains de sa mère, il parlait avec enthousiasme de la belle vie qui l'attendait; dans un mois il serait marié et demeurerait sur le mont Saint-Martin. Sa mère y viendrait tous les jours ; son père y trouverait le repos et la paix après les travaux de son administration ; la douce Claire en ferait pour eux un paradis d'amitié, de joie et d'amour... Mais la cloche l'interrompit en sonnant douze fois, et le bourgmestre entra vêtu de ses plus beaux babils.

— Allons, Daniel, dit-il, il faut nous hâter, sinon nous serons en retard. Ce ne serait pas poli, mon fils.

^is

LK GUET-APENS

Le l)(»ur},'iiiostre et le jeune homme quiltèrent leur demeure el marclièrent à pas pressés par la rue Sainl-Jean. Ils étaient suivis du lidèle ,la>|)ar, qui, d'après la eoutume du temps, devait se tenir à table derrière son maître pour le servir.

La porte du (•(tmte était ouverte à deux Itallaiits. Gohert, (jui remplissait i'oriicc d'iiilroducteui-, conduisit le bourgmestre et son fils dans uiie cour découverte où jaillissait une fontaine.

I'res(jue tous les invités étaient présents.

Le comte, suivi de ses quatre tilles, alla à la rencontre du bourgmestre et l'accueillit avec les marques d'amitié les i)lus vives; il l'embrassa comme s'il avait pour lui la tendresse d'un frère.

L'avocat Marchant, qui, du banc où il était assis, observait cette démonstration insolite frémit, et se détourna, l'eut-élre savait-il (jue ce baiser n'était qu'un baiser de Judas.

Warfuzée conduisit le bouri;mestic vers le banc de rt'pos, s'assit à coté de lui, el ne cessa de le combler de témoignages d'alfection et d'estime.

La conversation devint bientùt générale; seul, l'avocat Marchant restait |iensif et morne; mais, comme il était habituellement sérieux, on n'y prit pas garde.

Daniel se tenait entre les filles de Warfu/ée, et 9^'eiror(,"ait, autant (jue possible, de |)i'endre part à la convi'rsalion frivole des demoiselles de la cour.

.Mais, pendant (jue ses lèvres prononçaient des paroles banales et indiiïérenti^s, ses yeux parlaient à Claire un langage éloquent el expressif, qui appelait sur le front de la jeune (ille un charmant incarnat.

Quehjues minutes après, le baron de Saizan fut introduit avec la baronne et son fils. La compagnie était complète.

Après l'échange des saints d'usage, le comte de Warfuzée invita ses hôtes à le suivre dans la salle à manger.

Quelques serviteurs prirent les manteaux el les épéesdes hommes, etcirculérent avec des aiguières d'argent contenant de l'eau pour se laver les mains.

On prit plaie à table. Le comte avec l'avocat Maichant du coté de la porte; le bourgmestre a\ec le résident français en face d'eux; la baronne de Saizan avec les chanoines Linlermans, llerkheni et Nysdii côté droit; Daniel Laruelle, Frédéric de Saizan et iiollin, cha|»elain de Saint-Jean, du côté gauche; les dames étaient assises entre les convives d'après leur libre choix. Claire se trouvait pres(|ue vis-à-vis de Daniel.

Derrière le bourgmestre se tenait Jaspar, son valet; le baron de Saizan était servi par son jeune page. Le valet de de Mouz'ui, t\\i\ était réputé bon

cuisinier, élait resté dans la cuisine à la prière du comte; tous les autres serviteurs appartenaient à la maison de ce dernier.

La salle à niangei' était une grande el vaMe pièce qui donnait sur le jardin, mais toutes les fenêtres étaient grillées, suivant la couiume ilu temps, de baireanx de fer rapprochés. Le diner commença. Dès le premier service, les convives en apprécièrent la somptuosité et la splendeur vraiment royales.

Warfuzée faisait verser incessamment les vins les plus recherchés et excitait tout le monde à boire.

Bien que ses hôles lissent de leur mieux pour lui tenir tête, les uns par goùl, les autres par politesse, Warfuzée les querellait sur leur sobriété, el ses reproches s'adressaient surtout au chanoine Nys el au chapelain Gottin, (]ui avaient la réputation d'être de fins gourmets. 11 s'ensuivit une discussion fort gaie, qui fit rire plusieurs fois toute la table aux éclats. Le bouigmeslre lui-même, ordinairement très sérieux, se laissa entraîner el prit part à la gaieté générale. Il risqua môme un éloge du vin de Donrgogne; mais Warfuzée était si animé, (juil coupa la i)arole à son ami, pour tenir lui-même le dé de la conversation; ce (|ui lit que plusieurs convives le regardèrent en souriant, comme s'ils le croyaient déjà sous rinduence de ses nombreuses libations.

Deux convives seulement n'entendaient rien de ce qui se passait autour d'eux. Que le diner leur semblait long! Ils comptaient les plats et jetaient de temps en temps un regard sur les aiguilles de la pendule, puis se regardaient avec un sourire, pour se plaindrtî de la longueur du repas. Cependant, si prolongé qu'il lut, le diner approchait de sa fin. Le dessert allait bientôt élie apporté, et c'était alors que Warfuzée devait annoncer solennellement le j)rochain mariage de Daniel et de Claire. Après av(»ir dit quelques mots à l'oreille de Goberl, Warfuzée se leva et dit :

— Messi(Mirs, j'aurai l'honneur de vous proposer une santé, (jue vous a<cueillerez tous avec de chaleureux applaudissements, j en suis sur; (ailesmoi raison, je vous prie, car je ne souffrirai pas (|ue |)ersonne laisse une goutte de vin dans son verre, pas même les dames, quoique nous les ayons épargnées jusqu'à présent.

Les coeurs de Dae.iel el de Claire commencèrent à battre violemiiK'iit, el le regard qu'ils échangèrent était plein d'élo(|uence. Lamelle aussi jeta à son fils et à sa future belle-fille un clin d'(eil d'intelligence.

(i(d)ert revint avec (juelques bouteilles de vin mousseux dont les bouchons sautèrent contre le plafond avec de bruyantes délonations.

LE GUKT-Al'EiNS.

Ils attachèrent une corde aux [lieds du corps. (Page 3iJ.)

Lorsque les verres furent remplis, le comte leva le sien et dit :

— Messieurs, je bois à Louis le Juste, puissant roi de France, l'ami du noble peuple de Liège! Videz votre verre jusqu'au fond, el criez avec moi :

— Vive le roi de France !

Quelques-uns,par sympathie véritable, etd'autres

pour ne pas blesser le comte, applaudirent et répétèrent à haute voix :

— Vive le roi de France !

Mais, comme si ce cri avait été un signal convenu, on entendit tout à coup dans le vestibule des pas lourds et un cliquetis d'armes.

Les convives, étonnés de ce bruit singulier, tournèrent les regards vers la porte et virent entrer dans la salle plus de vingt soldats.

Les uns portaient des mousquets , mèche allumée, d'autres avaient des sabres nus. A leur grande taille, au hâle de leur teint brûlé du soleil,

à leur visage froid et sévère plus encore <[u'à leur uniforme, il était facile de reconnaître des soldats espagnols.

Ils étaient conduits par GrandmonI, qui, aussi muet et aussi calme que ses compagnons, s'arrêta au milieu de la salle, une grande épée au poing.

D'abord les convivess'imaginèrent que l'arrivée de ces soldats était une comédie, un divertissement de l'invention du comte ; mais leur erreur fut courte, car ils virent bientôt les canons de cinquante autres mousquets s'abaisser entre les barreaux des fenêtres et menacer toute l'assistance d'un carnage général.

Chacun regardait le comte avec angoisse pour lui demander l'explication de ce ({ui se passai L

AVarfuzée leva de nouveau son verre et s'écria avec ironie :

— Ah! ah 1 traîtres, vous avez bu avec tant de joie à la santi'^ du roi de ['rance. Mainlenant

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