IV
.\ partir ile en moment nous ne fiimes préoccupés que d'une seule idée, celle de nous débarrasser le plus promptemenl possible du reste du trésor et de recouvrer ainsi notre pleine liberté, afin d'aller chercher ailleurs des moyens d'existence.
Mais nous avions beau aller aux renseignements dans les communes voisines, mms ne trouvions rien; on n'annonçait aucune adjudication pnbli(|ue, si ce n'est des adjudications de biens nationaux ou de petites pièces de terre éparses qui ne répondaient pas à ce que nous avions en vue.
l'rés de deux mois se passèrent ainsi; et comme nous étions maintenant sans place et (jue l'atelier de coulure ne rapportait presque plus rien, nous fûmes obliu'és, hélas! à deux reprises dilTérentes, d'emprunter quelques louis au trésor de l'émigré, pour ne pas mourir de faim.
.Notre dette envers M. Van der Malon était déjà si considérable que nous n'aviims aucun espoir de pouvoir l'amortir jamais, et elle ne faisait qu'augmenter de jour en jour. Il est facile de concevoir combien nous étions attristés et effrayés d'une semblable situation. Aussi résolnmes-nons de ne plus y regarder de si près qtianl à la nature des biens à acquérir, pourvu qu'ils fussent d'origine patrimoniale.
l'on^sé par cette nouvelle détermination, j'étais allé du cftté de Dickebusch, pour visiter une ferme qui devait être mise en vente dans un mois, .le n'y trouvai rpie des terrc's marécageuses et de maigres prairies, grevées de rentes. De plus, les bâtiments de la ferme tombaient pour ainsi dire en ruine, et le nouveau propriélaiie aurait sans df»ute de très grands frais à faire pour les rendre habitables.
Une pareille propriété ne me paraissait offrir à l'acquéreur que des désavantages, et, en tous cas, n'être nullement à notre convenance, car
elle nous imposerait pendant plusieurs mois de lourdes charges, et notamment celle de surveiller les ouvriers. Nous ne serions donc pas encore libres et il nous faudrait vivre aux dépens du trésor. VX pourtant, peut-être valail-il encore mieux passer par-dessus toutes ces dil'licultés.
Je retournais chez moi la tétc pleines de tristes réflexions, et j'avais déjà dépassé le village de Kemmel, lors(|ue je vis un homme sortir d'une maison à une centaine de pas devant moi, et prendre le chemin (h; Visseghem. Je le connaissais très bien; du vivant de mon oncle, et même depuis, j'avais souvent causé avec lui. C'était le contre-maître de la fabrique d'huiles, un travailleur actif et dévoué, et je me souvenais encore avec reconnaissance qu'il avait été l'un des rares villageois qui avaient cru à ma sincérité, et qui m'avaient plaint sans arrière-pensée lorsque le testament de mon oncle avait été coimu.
Je hâtai le pas pour le rejoimlre. Mon intention était de lui demander des nouvelles de la santé de madame Haklierzeel, parce (|ne j'avais ouï dire ([u'elle était indisposée. Mais avant que je l'eusse rattrapé il se retourna, m'attendit, et me salua en me souriant amicalement.
— Je vous rencontre à propos, M. Hoobeck, me dit-il. Je complais aller chez vous dimanche matin pour vous parler dune affaire importante.
— Comment se porte cette bonne madame Bakkerzeel? demamlai-je.
— Bien, très bien : elle est tout à fait guérie... Voici, monsieur, l'alTairc dont je voulais vous entretenir. C'est une idée étrange (|ui vous étonnera peut-être, mais elle n'est pas insensée du moins. Vous allez à Visseghem comme moi, n'est-ce pas? Kh bien, nous pouvons causer chemin faisant.
— Parlez. De quelle idée avez-vous à me faire part?
Il tira de sa poclie une tabatière de bois, huma une prise, et me dit :
— Vous croyez que madame Bakkerzeel veut continuer riiuilerie? Cli.icun le croit comme vous, mais il n'en es! rien. Pour satisfaire aux exigences de son (ils, mais surtout pour jouir en paix d(^ sa fortune, elle a linlenticm de tout vendre et d'aller demeurer à Bruxelles. Maintenant elle cherche (|uelqn'un (pii veuille reprendre l'huilerie de la main à la main, telle (|u'elle se comporte. Sicile n'y parvi(Mit pas prom|)tement, elle la lera mettre en vente publicjue avec tous les biens qui en dépendent. Vous comprenez, monsieur, que celte résidnlitm chagrine fort nos ouvrier-;, et moi surtout; car pent-êtrc l'huilerie se réduira à rien, ou, si elle .se soutient, Dieu sait quels nouveaux maîtres nous aurons? Assurément pas de meilleurs que ces généreux Bakkerzeel... et (piand on est
LE TRÉSOK DE FÉLIX HOOBECK.
liabilué depuis vingt ans à ces braves gens... Mon inquiétude est si grande que je ne dors presque plus... Mais il y a aujourd'hui deux jours que je me suis éveillé en sursaut en poussant un cri de joie. J'avais rêvé, et ce rêve que je considérais comme une inspiration des cieux, c'est la drôle d'idée dont je voulais vous parler.
— Eli bien, Jean, qu'avez-vous rêvé? demanda»-je avec une curiosité croissante.
— Vous ne le devineriez pas en cent ans, répondit-il. J'ai rêvé que vous aviez repris l'huilerie, et que vous étiez devenu mon maître.
— C'est un drôle de rêve, en effet, Jean, dis-je en riant.
— Oui, monsieur, mais un rêve raisonnable, et je ne sais pas pourquoi il ne pourrait pas se réaliser.
Aliéner la plus grande partie de l'argent qui nous était confié pour l'employer à mon profit personnel, et le ris(|uer dans une entreprise qui pouvait ne pas réussir, une pareille résolution me paraissait insensée et contraire à nos obligations envers les propriétaires du trésor. C'était, à mes yeux, un abus de confiance.
— Moi, fabricant d'huile, Jean? répondis-je. Où sont vos esprits?
— Puis-je vous poser une question, monsieur? Ne vous en formaliserez-vous pas?
— Nullement, mon ami; je sais que vos intentions sont bonnes.
— Eh bien, veuillez me répondre. On vous dit très riche. Votre dessein est-il de vivre désormais sans rien faire?
— Non, sans doute, Jean. Riche ou non, je veux gagner ma vie par mon travail.
— Pourriez-vous disposer de trente ou quarante mille francs d'argent comptant?
— Pour reprendre l'huilerie? Non... Pour acheter une métairie ou de bonnes terres, oui.
— Eh bien, j'ose vous dire, monsieur, que vous auriez tort de laisser échapper une si belle occasion. Vous ne pouvez contester que l'huilerie ne soit une bonne industrie : les Bakkerzeel y ont amassé une belle fortune; et s'ils n'avaient pas, il y a quatre ans, eu le revers d'une baisse prolongée des huiles, ils seraient encore beaucoup plus riches.
— Ah ! murmurai-je, les Bakkerzeel ont subi des pertes? de grosses pertes?
— Très grosses, monsieur, je ne veux pas vous le cacher. Ils auraient pu sombrer tout à fait. Heureusement la hausse est arrivée à temps pour les sauver.
Je secouai la tête d'un air pensif.
— Mais qu'importe? reprit le contre-maître. S'ils ont supporté ce coup et s'ils ont conservé encore
une fortune considérable, cela ne prouve-t-il pas que l'huilerie est une exploitation très productive? Madame Bakkerzeel sera raisonnable. On évaluera tout à l'amiable, un peu en dessous de la valeur réelle naturellement, et vous entrerez dans l'huilerie en maître et seigneur, sans que les moulins cessent de tourner un seul jour. Je reste votre contre-maître; vous le savez, monsieur, je connais mon métier, et personne n'a jamais révoqué en doute mon dévouement ni mon zèle. Tous mes compagnons sont des ouvriers éprouvés. Vous ne devez vous inquiéter de rien; quand bien même vous n'auriez pas vu une huilerie de votre vie, vos affaires marcheraient comme sur des roulettes, ni plus ni moins que sous M. Bakkerzeel... Hein, qu'en dites-vous?
— Que dirais-je? L'achat de l'huilerie peut, en effet, être une bonne affaire pour d'autres, mais elle ne me convient pas à moi.
— Je vous en prie, monsieur, dit-il d'un ton presque suppliant, ne prenez pas une résolution prématurée. J'avais le terme espoir de voir mon rêve se réaliser. Devenir votre employé, travailler pour vous me sourirait comme un bonheur. Laissez-moi espérer encore. Réfléchissez mûrement, et vous changerez d'avis, soyez-en sûr.
— Eh bien, Jean, pour vous satisfaire, je réfléchirai; mais je ne crois pas que l'envie me vienne jamais d'acheter l'huilerie. II y a des obstacles qui, lors même que tel serait mon désir, resteraient insurmontables.
— Puis-je venir chez vous dimanche matin pour connaître votre décision et faire valoir au besoin d'autres raisons?
— Vous serez toujours le bienvenu, Jean.
Le contre-maître m'invita encore à réfléchir mûrement, et s'éloigna par la grande route. Moi je pris un sentier qui abrégeait mon chemin.
Je ne pensais naturellement qu'à la proposition qu'il venait de me faire, et, mon caractère inquiet ne m'en faisant voir que les mauvais côtés, je fus amené à la conclusion inévitable que ce serait folie de m'atteler à une entreprise si chanceuse que celle qui avait failli causer la ruine de M. Bakkerzeel.
En parlerais-je à Marguerite! Cette idée m'effrayait. Je connaissais son caractère, plus une entreprise offrait de hasards et de difficultés, plus elle devait lui sourire, du moment qu'elle présentait d'autre part quelques chances de réussile. Je me tenais pour suffisamment convaincu que nous ne devions pas songer à reprendre l'huilerie ; mais Marguerite, quand elle croyait avoir le bon bout, était si têtue! Ne nous contraindrait-elle pas — oui, contraindre est le mot propre — à nous rallier à son avis?
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l.b: TIIKSOU 1)K FÉLIX HOOBECK.
Je n"rlais cepeiitlanl pas cerlain (|u\'lle iei,'arderait la reprise île l huilerie coiiimo avanlai;i'use, et lui cacher une chose qu'elle apprendrait «lans lous les cas par d'autres me senildait un iiiaiiqiie de IVancliiso et im-me de prudence. Je résolus donc <le lui parler de mon entretien avec le contremaître.
En arrivant à la maison je racontai à ma femme et à ma cousine ce que m'avait dit le contre-mail le, et j'insistai sur les dan},'ers (jue présentait l'exercice du commerce des huiles à cause des vicissitudes auxquelles il était soumis, et sur Timpossihilité morale où nous étions d'employer l'ariit'iit de l'émigré à une entreprise qui, loin d'en assurer la conservation, l'exposerait à de nomhreuses chances de perte.
Marguerite m'avait écoulé sans rien dire. Ce qui m'inquiétait, c'et^t qu'elle avait l'air de réfléchir profondément, et qu'elle mettait sa main sur ses yeux. C'était sa manière hahituelle lorsqu'une chose lui semblait importante et qu'elle voulait y penser sérieusement pour prendre ensuite une résolution inébranlable. Quelle serait celle résolution?
— Kh bien! cousine, demandai-je, n'ètes-vous pas de mon avis? Ou'en pensez-vous?
— Ce que j'en pense? répondit-elle en redressant la télé. Je n'en pense rien, si ce n'est que la communication du conlre-niailre cmicerne une afl'aire qui pourrait être extrêmement avantageuse. Mais je n'ai pas une confiance absolue dans la,veuve Bakkerzeel. Je ne veux pas dire qu'elle soit malhonnête; mais elle est habituée à faire des affaires, et il s'agit ici de son propre intérêt et de l'intérêt de ses enfants. Quel sera mon sentiment, je ne pourrai le savoir que quand je connaîtrai sa proposition dans tous .ses détails... Je prends mon manteau et me rends immédiatement à l'huilerie, pour parler à madame Dakkerzeel en personne. DilTérez tonte rexdulion juscju'à mon retour, mes amis; vous délibércrie/ en aveugles; on ne doit jamais se prononcer qu'en pleine connais.sance de rause... Ne vous impatientez pas si je re>te qnel(|uc temps dehors; il est certain (juà UKm retour nous saurons tout, absolument tout.
Kl elle sortit en riant d'un rire qui me (il tieniblcr d'avanre.
Je me mis alors a causer avec ma femme de cette affaire infjuiétantc. Hélène partageait lout h lait ma manière de voir, et paraissait même moins rassurée (|ue moi-mênie. .Nous savittns depuis longtemps, comme tout le monde du reste, en quoi consiste l'industrie de l'huilerie. Pour y faire <|ueli|ues hénélices, il faut saisir le moment où le prix de» graines oléagineuses est le plus bas, et en faire de grands approvisioimemenls; en
outre, il faut donner d'assez longs crédits pour les l'ournilnres d'Imile. Cela rend très chanceuses les opérations de ce commerce; et si l'on peut y faire de grands bénéfices, on peut y subir aussi de grosses'pertes, en faisant abstraction mémo des faillites et des banqueroutes qui peuvent vous conduire à une ruine complète.
Certes, si l'argent dont nous disposions nous avait appartenu, nous l'aurions probablement ris- (jué dans l'entreprise (jue l'on nous proposait; mais il n'était pas à nous, et nous ne |)ouvions pas l'exposer pour notre profit personnel. Hélène avait promis à la ieinme de l'émigré, en invoquant Dieu, que pas un sou du trésor ne serait employé que pour l'avantage de son enfant. Sous la pression dune fatalité inexorable, nous en avions détourné déjà plus de deux mille francs. C'était un cas de force majeure, un malheur dont on ne |»ouvait pas nous faire un reproche; mais (|ue répondrionsnous à la femme de l'émigré et à notre propre conscience si, volontairement et sans nécessité démontrée, nous tirions de la malle quarante mille francs, pour employer celte grosse somme à notre profit personnel?
A la fin de cet entretien nous arrivâmes à la ferme résolulion de repousser l'acciuisition de l'huilerie, et mms nous encourageâmes l'un l'autre à combattre, sans hésiter cette fois, l'avis et la volonté de Marguerite, si elle voulait réellement nous entraîner dans cette voie dangereuse.
Nous attendions avec une certaine impatience le retour de notre cousine; mais, à notre grand élonnement, elle resta si longtemps dehors (jue la lampe était déjà allumée lorsqu'elle ouvrit la porte et s'assit en faisant des signes de tête (|ui signifiaient beaucoup de choses.
— Mes amis, dit-elle, l'alfaire est beaucoup plus importante «|ue vous ne pensez : quatre-vingtseize mille francs...
— Quatre-vingt-seize mille francs! pour l'huilerie? ré|iétai-je avec un rire triomphant. Ah ! ah ! alors madame IJakkerzeel attendra encore longtemps des ac(|uéreurs...
— Pas de jugements précipités, mes amis. Je vais vous dire comment l'alfaire se |)résenle : approchez, et écoutez-moi sans prévention.
Nous ra|)|>rorhàmes nos sièges, et Marguerilo i commença son ex|dicalion.
— Ce que Jean, le contre-maître, vous a dit est la pure vérité, pV-lix. .Madame llakker/eel m'a laissé voir ses livres. L'huilerie et le ( ommerce r|ui en dé|ierid donnent bon an mal an, dédurtion
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK
faite des frais généraux, un bénéfice net de dix à onze mille francs... Et nous devons reconnaître que les Bakkerzeel sont des gens craintifs et de peu d'activité ! ah ! si j'étais à la tète d'une telle entreprise et que j'en fusse seule maîtresse, avec quelle facilité je doublerais le bénéfice !
— Oui, ma cousine, et vous risqueriez ce qui ne vous appartient pas, murmurai-je d'un air mécontent, car je prévoyais ce qu'elle voulait nous conseiller ou plutôt nous imposer.
— Nous parlerons de cela tout à l'heure, poursuivit-elle. Apprenez d'abord la véritable situation de l'affaire. Madame Bakkerzeel veut nous céder son habitation, le moulin en briques, les hangars, le grand atelier construit à côté, tous les instruments et ustensiles industriels, les chevaux, les graines oléagineuses, les marchandises en magasins, le mobilier, tout enfin, moyennant une somme à fixer par une expertise amiable. J'ai fait cette expertise avec elle et le contre-maitre d'après une liste que nous avons signée provisoirement ensemble. Madame Bakkerzeel est très pressée de quitter Visseghem, et comme j'ai fait valoir que, si nous tombions d'accord, nous pourrions la payer immédiatement en beaux louis d'or, elle a été extrêmement accommodante. Notre estimation, déjà fort au-dessous de la valeur réelle des objets à reprendre, s'élevait à la somme totale de soixantetrois mille francs. Sur cette somme elle a fait un rabais de trois mille; reste soixante mille. Mais comme on ne peut pas exploiter avantageusement l'huilerie sans les terres et les prairies qui en ont dépendu jusqu'à présent, j'ai voulu savoir à quelles conditions elle me céderait également ces terres. Après une courte discussion elle a consenti à nous les laisser au taux auquel nous avons acquis le lienard bleu, et nous pouvons même prendre aussi aux même conditions les belles et grasses prairies qui longent le Danwbeek. Toutes ces terres comprennent environ vingt-huit hectares, et nous pouvons les avoir pour trente-six mille francs, soit quatre-vingt-seize mille francs pour le tout. Nous ne pouvons trouver ni espérer une meilleure occasion de convertir la plus grande partie du trésor en biens-fonds.
— Tout cela ne fait rien à l'affaire, répondis-je assez sèchement. Nous prévoyons à quelle dangereuse détermination vous voulez nous entraîner. Mais cette fois du moins le sentiment du devoir nous donnera la force de vous résister. S'il ne s'agissait ici que de l'acquisition des terres et des bâtiments, nous serions prêts à donner notre consentement; mais reprendre des elfets mobiliers et entreprendre un commerce aléatoire, c'est ce que nous ne pouvons pas faire.
— Félix a raison, ajouta ma femme. Je com-
prends, Marguerite, qu'une pareille entreprise, qui stimule votre hardiesse, vous sourie au premier abord; mais j'ai le ferme espoir, cousine, qu'après plus mûre réflexion, vous reculerez comme nous devant une aventure aussi dangereuse. Votre conscience doit vous dire que nous violerions notre promesse, notre serment, si nous allions risquer une grande partie du trésor dans notre intérêt personnel.
Marguerite nous regarda quelque temps avec une expression de pitié.
— Pauvre amis, dit-elle, vos cœurs sont purs et généreux, mais en même temps timides comme si vous étiez restés de naifs enfants. On ne traverse pas le monde ainsi. Ce n'est pas une vertu de se reposer toujours sur l'aide de Dieu, sans oser jamais mettre soi-même la main à la pâte. Le ciel n'aide que ceux qui s'aident eux-mêm.es. Je suppose que, faute de courage, vous laissiez échapper l'excellente occasion qui se présente, quel sera notre sort alors? avant que vous ayez retrouvé votre liberté, afin de chercher ailleurs des moyens d'existence, nous aurons peut-être emprunté au trésor trois ou quatre mille francs. Avec cette dette, vous partez pour Gand ou pour Bruxelles. Vous trouvez tous deux de l'occupation dans tel ou tel établissement d'instruction, et vous vivez ainsi jusqu'à la fin de vos jours avec un modeste traitement, serviteurs des autres, qui peuvent vous congédier à la moindre contrariété qu'ils éprouvent, et vous livrer en proie au besoin et à la m.isère. Est-ce là la vie qu'un homme instruit et intelligent comme vous doit préparer à sa femme sans espoir d'amélioration? Nommez cela honnêteté, mes amis ; moi je le nomme petitesse : d'autres diraient lâcheté.
— Cousine, cousine, que vous êtes injuste! m'écriai je blessé. Lâcheté, la fidélité à un serment solennel?
Mais elle ne se laissa pas troubler, et reprit :
— Voyez maintenant quelles chances exceptionnellement favorables vous offre l'acquisition de l'huilerie. Dès la première année nous aurons acquitté notre dette envers le trésor. Avec du courage et une activité infatigable nous amasserons petit à petit une modeste, et peut-être même une grosse fortune. Au lieu d'aller à l'étranger vous mettre au service d'autrui, vous commanderez à Visseghem, dans le pays natal d'Hélène, et vous jouirez de l'estime publique. Les moyens ne vous manqueront pas pour aider convenablement vos parents et adoucir leurs dernières années. Mais ce qui doit vous aller encore plus au cœur, c'est que vous aurez préparé à votre enfant, â votre chère Emma, un sort digne d'envie.
Je remarquai avec déplaisir que les yeux de
ÔO
LK JUÉSon DE FÉLIX IHMillECk.
ma lemiiie so mouillaient île larmes. Cette per- >|)eitive lie richesse et de bonheur pour son enfant l'avait émue et je craignais qu'elle ne se laissât convaincre.
-^ Mais, cousine, lui dis-jc, il est lacile d'cblouir les j.'ens en ne leur niontianl (|ue les Ix'aux côtés d'une aiïaire, et en dissimulant les chances dél'avorahles.
— (juellcs chances dcfavorahles?
— Les perles possibles.
— H y a des perles dans tous les commerces. Qui ne risque rien n'a rien; mais peut-on bien parler de pertes dans une enlrepri>e (jui, mali,M'('' ses inévitables vicissitudes, laisse encore un bcnétice considérable.
— M. HakKerzeel a periiii presijue toute sa fortune d'un seul coup, il y a queb|ues années, répliquai-je. Vous devez lavoir vu dans ses livres. Si un pareil malheur venait nous atteindre et nous faire perdre la plus grande partie du trésor?
— Oui, ji! l'ai vu dans les livres; mais en fait de commerce M. Bakkerzeel n'était pas un aigle. Nous sommes libres d'éviter les fautes qu'il a commises. Le courage n'exclut pas la pruilence, et (|uand on est aussi timide que vous, on ne doit pas craindre de trop risquer. Donc, quoi que vous puissiez dire, l'alTaire me parait excellente et sûre, et nous donnera la fortune en assurant l'avenir de votre enfant. Allons, Félix, soyez homme : dites que vous consentez.
— Je ne consens pas, répondis-je! je ne veux pas exposer largenl d'aiitrui en vue de mon profit personnel.
— C'est votre résolution bien arrêtée, cousin ?
— Irrévocable, ma cousine.
— tt vous, Hélène, quel est votre avis?
— Je pense comme mon mari. Le sort que vous laites miroiler devant nos yeux est assurément brillant, mais un chrétien ne manfpie pas à son serment, dut-il, pour y rester fidèle, souffrir la misère toute sa vie.
— Ah ! c'est à vous donner la fièvre, grommela Marguerite avec impatience, (ju'avons-noiis promis à l'émigré? De conserver intact son dépôt.
j Eh bien, le seul moyen de tenir cette promesse c'est d'acheter l'huilerie. Vous craignez les perles? .Mais nous pouvons les éviter si nous voulons. Soyons très prudents dans les commencements, et ne procédons (|n'avec certitude. Dès (|ue nous aurons remboursé notre dette et (|uc nous aurons acquis quelque chose en propre, nous commencerons à nous lancer; pas plus tôt. Que pouvez-vous craindre ain-i, puisque imus n'exposerons que ce ijui nous appartiendrait?
Quoique ses raisons nous eussent ébranlés, Hélène et moi, nous persistâmes dans notre refus.
— C'est bien, dit-elle, je ne veux pas vous contraindre, (|uoi()ue le devoir de l'amitié exige peutêtre (jue je vous rende heureux malgré vous. La chose est donc rejetée définitivement... J'avais espéré pouvoir demeurer et travailler avec vous, pour améliorer notre sort et assurer l'avenir de votre enfant; mais vous êtes sans pitié; vous obligez la pauvre Marguerite à dire au monde et à vous-mêmes un éternel adieu. Que votre volonté soit faite. Il ne nous leste plus maintenant (ju'à convertir les fonds du trésor en acquisitions de biens immeubles. Je m'en mêlerai, et une fois que nous serons débarrassés de la garde du trésor, je pars pour Cand et j'entre inmédiatement dans un couvent. Je paierai ma part de la dette commune si j'en ai jamais les moyens. Cela est très douteux, mais à l'impossible nul n'est tenu... El vous, mes bons mais faibles amis, qu'entreprendrez-vous pour vous tirer d'alTaire et élever votre petite fille, ma filleule? Et comment assisterez-vous vos parents dans leur détresse? AlTreuse situation! La misère pour vous et pour tous ceux qui vous sont chers ! ah! votre sort me fait |)ilié !
Ses dernières paroles, surtout celles qui présageaient non sans raison un avenir malheureux à notre enfant et à nos parents, nous énmrenl si vivement qu'Hélène se jeta en pleurant au cou de ma cousine et la sup))lia de ne pas nous quitter dans cette pénible conjoncture.
— Je ne demande pas mieux (jue de pouvoir rester avec vous, répondit-elle les larmes aux yeux, mais (|ne puis-je faire ici ? demeurer les bras croisés et en augmentant vos charges, contribuer à faire au trésor de n'uiveanx emprunts pour ne pas mourir de fainj ? 11 se présente un moyen de payer notre dette, de gagner largement noire vie, et vous le repoussez! que puis-je faire, que m'en aller?
iNous luttâmes longtemps en vain contre une résolution <|ni mms effrayait. A la Cll^, désespérés el vaincus, nous déclarâmes que nous étions prêts à suivre le conseil de notre cousine si elle nous promettait de ne jamais exposer l'argent de l'émigré.
— Eh bien, mes amis, vous ne regrellerez pas voire consentement, dit-elle toute joyeuse. Jusqu'à la fin de vos jours vous remercierez la pauvre Marguerite... Nous laisser seuls pour relie lourde entreprise, je ne veux pas y penser. Je dois rester avec vous et partager vos bonnes et vos mauvaises chances. Voici comment je comprends la chose.
Elle nous expliqua stm projet rpi'elb" avait combiné avec une étonnante lucidité d'esprit. Nous {tasserions par devant notaire un acte de société qui serait déposé au greiïedn tribunal d'Vpres. J'y entrerais pour deux parts, du chef de ma femme, el Marguerite pour une part. Comme l'achat de la fermt du Hrudvd hlru. et celui de l'huilerie et de
LE TRESOU 1... FELIX HOOBECK.
ses dépendances devaient absorber quelque chose de plus que deux cent mille francs, il en resterait environ trente mille que nous devions garder disponibles, d'après Marguerite. Car il était possible que la femme de l'émigré, si elle venait nous redemander sa propriété, eût besoin immédiatement d'argent comptant. D'ailleurs, parmi les meubles que nous cédait madame Bakkerzeel, il y avait un solide colfre-fort en fer qui défiait toute effraction. Nous parlâmes longtemps de tout cela, ma femme et moi, avec une invincible tristesse, et Marguerite avec une grande joie, jusqu'au moment d'aller nous coucher. Ce fut elle-même qui nous y invita.
— Demain matin, dit-elle, Félix et moi nous irons ensemble chez madame Bakkerzeel, et s'il le faut nous travaillerons toute la journée pour terminer l'affaire, car il ne faut pas qu'un autre vienne offrir davantage. Tout est possible, et comme dit le proverbe, entre la coupe et les lèvres il y a place pour un malheur. Je sais bien, mes amis, de quoi je vais rêver cette nuit-ci. Les dix mille couronnes dont la possession a toujours été le but de ma vie vont de nouveau danser devant mes yeux.
— Marguerite, Marguerite, dit Hélène d'un ton de reproche, rêver l'impossible est folie. La plus grande ennemie de la prudence, c'est l'espéraance immodérée.
— Bah ! c'est pour rire, et je n'en pense pas un mot, répondit Marguerite en riant. En tous cas, ce n'est par pour moi seule que je me réjouirais de cette perspective enchanteresse ; car si je possédais dix mille couronnes, vous en posséderiez le double, et notre chère Emma serait une des plus riches héritières de la contrée !... mais assez causé ! Bonne nuit, mes amis, dormez bien.
Trois semaines plus tard nous demeurions dans la jolie maison près de la place; au-dessus de la porte cochère on lisait en grandes lettres : Félix Pioobeck et C'", huiliers.
Les ouvriers n'avaient point interrompu leur travail, de sorte que la fabrique n'avait pas chômé un seul instant; même un domestique et une servante, dont l'aide nous était indispensable pour l'entretien d'une si grande maison, étaient restés à notre service.
Nous avions été embarrassés un moment pour savoir ce que nous ferions de la petite ferme que nos moyens ne nous permettaient pas de laisser vacante. Heureusement Jean Platteel, le marchand de bois, s'offrit pour l'acheter, et voyant que nous étions peu disposés à la lui vendre, il con-
sentit à la prendre à bail de neuf ans, au |)rix de (|ualre cents francs l'an.
Tout cela, on le comprend, fit jaser beaucoup sur notre compte dans le village ; mais, comme on tenait maintenant pour avéré que notre oncle nous avait laissé des sommes énormes, toutes les premières manifestations de l'envie et l'étonnement public ne tardèrent pas à s'apaiser pour faire place à l'altitude respectueuse que la multitude garde habituellement vis-à-vis des gens riches. Les orgueilleux s'efforcèrent de gagner notre amitié; les humbles semblaient avoir des velléités de se prosterner à nos pieds, mais nous, qui avions la conscience de notre pauvreté et n'envisagions pas l'avenir sans appréhensions, nous tenions à dislance tous ces amis ou ces flatteurs, et nous nous entourions de silence, afin de garder fidèlement le secret que nous étions obligés de tenir sur la source de nos apparentes richesses.
Durant trois mois nous ne laissâmes broyer que les graines que nous avait cédées madame Bakkerzeel, et nous nous contentâmes de vendre l'huile que nous en avions tirée. Les prix du marché n'étaient pas favorables. Bien loin de faire ainsi de gros bénéfices, nous avions peut-être perdu après déduction de nos frais généraux. D'ailleurs, nous ne pouvions pas continuer sans renouveler noire provision de graines.
Certes, des gens qui étaient connus comme possesseurs de biens fonds considérables pouvaient acheter à crédit. A cause de l'inquiétude qui continuait à régner à Paris, l'argent était resté très rare, et celui qui pouvait payer en espèces sonnantes obtenait les marchandises à bien meilleur marché.
Marguerite nous soumit ces considérations et nous fit comprendre qu'il était impossible de faire convenablement le commerce sans avoir à sa disposition un capital d'argent roulant. Nous devions, d'après sa conviction, emprunter au trésor une somme de dix mille francs, et inscrire dans nos livres une rente de cinq cents francs à titre d'intérêt annuel, au profit de M. Van der Malen.
Nous essayâmes pendant quelque temps d'échapper à cette nécessité, surtout Hélène; mais une fois entrés dans la voie où notre cousine nous avait entraînés malgré nous, il n'y avail plus moyen de revenir sur nos pas. Nous nous vîmes de nouveau contraints de suivre son conseil, et nous prîmes dans la malle un peu plus de quatre cents louis pour les verser dans notre caisse commerciale.
Nous achetâmes ainsi des graines oléagineuses et même une certaine quantité d'huile, et nous commençâmes à faire le commerce dans de meilleures conditions, mais toujours avec une pru-