I.t: TIIÉSOU DE I
nuuiïïTCK.
dence rraiiilive (|ue Maigucrile ccMiliiuiait à (pialilier de pusiliaiiiiiiitt'.
Kotre cousine leiiail le i^ratul-livie, lt> livre journal et la plupart îles écritures de notre coniinerce. Klle était sur pied de bon matin iu.s(|ue très lard dans la soirée, calculant avec une attention liévreuse toutes les chances qui se présentaient, et elle trouvait encore le temps de parcourir riiuilerie de haut en has vingt fois par jour, et d"enc{)nraj;er les ouvriers à raccomplissement de leur tâche.
Moi, de mon côté, je tenais nos comptes secrets envers M. Van der Malen, et j'y inscrivais exactement les fermages ijue nous recevions pour lui, et que nous avions à lui payer anmiellemenl [)Our intérêts. Ces comptes étaient très end)rouillés, et quoique, à cette époque, leur balance me tît frémir d'angoisse, j'étais comme possédé du l'envie de faire chaque semaine le calcul de notre dette. Hélas! elle s'élevait déjà à plus de dix mille francs. Aussi, loin de désirer le retour immédiat de la femme de l'émigré, nous priions le ciel île le tlifférer jusqu'à ce que nous eussions eu le temps d'amortir noire dette, ou du moins de la réduire considérablement.
Comme nous avions maintenant des fonds à notre disposition, nous commentâmes à faire des achats considérables, et quoi(jue le succès de nos opérations ne fut pas constant, il se trouva i|u*à la lin de l'année, nous avions gagné, tous frais déduits, une somme nette d'environ deux mille francs. Conibien nous nous félicilàuies de cet heureux résultat! Marguerite prohta île l'occasion pour nous engager à être j)lus entreprenants. D'après elle, il ne dépendait que de nous de gagner cin(| ou six fois autant; mais elle eut beau dire, nous craignions sa témérité, et nous refusâmes de nous départir de la prudence que nous avions prise pour règle de conduite et d'exposer ce (|ni ne intus appartenait pas.
J'allais habituellement une foi» par semaine à Courtrai, à Menin, et de temps en temps à Tournai, pour assister au niai( hé, Loisque ce voyage me gênait, Marguerite y allait à ma placi-, et jamais elle ne revenait sans avoir fait plus d'affaires (|ue nous n'en souhaitions. Aussi la prenais-je le moins possible pmir sup|iléante, surtout au niomenl où l'horizon pnlitiquf menaçait de s'assombrir. Les nouvelles de Paris devenaient de plus en plus inr|uiétantes. Il semblait ({ne les deux partis t nm-ini» s'y préparassent ouvcrti'menl à une lutte suprèmi-, et qu'on dit l'intirition de décider, en versant des fiols de sang, qui disposerait désormais des destinées «le la France, des Jacobins exaspérés ou de leur» adversaires plus modérés. Un jour qu*' je m'étais levé de très bon matin
|)oiir aller à Lille et (|ue je causais avec ma femme et .Marguerite avant mon départ, ma cousine émit l'avis que je devrais bien aller à Lille pour connaître les piix de la mercuriale, mais sans y faire d'allaires. L'exaltation des esj)rits à Paris faisait craindre des événements graves, et il y aurait probablement une baisse sensible sur toutes les denrées, baisse qui |>ouvait se prolonger j)endant loniitemps; il fallait en ce cas nous tenir sur nos gardes, et attendre (|ue la situation s'éclaircît, .Moi, au contraire, je soutenais que la baisse des prix avait atteint sa limite extrême, et (jue nous devions saisir l'occasion d'acheter nos graines aux conditions les plus favorables; Marguerite combattit cependant mes raisons par îles |)aroles qui me parurent dures et blessan.tes. Elle n'était pas seule maîtresse, pensais-je, et il y avait quelque chose d'humiliant dans l'altitude «lu'elle prenait vis-à-vis de moi. Qu'elle eut raison ou non, ce n'était pas un motif pour me traiter comme un enfant sans intelligence.
Cependant celle impression ne larda pas à s'effacer de mon esprit, et tout en mainteHant (|u'il pouvait être avantageux pour nous d'acheter une certaine quantité de colza, je promis de suivre le conseil de .Marguerite, et je lui serrai la main sans rancune.
X Lille il y avait un riche négociant, M. Sauvai, qui élait réputé |)uur ses grandes connaissances commerciales, et en même temps pour le succès étonnant ([ui couronnait toutes ses entreprises. Il était très bien disposé en ma faveur, me donnait parfois d'utiles conseils, en me favoiisant souvent de ses commandes. Aussi ma première visite à Lille était toujours pour lui.
Ce jour-là, arrivant plus d'une heure avant l'ouverture du marché, je me rendis à son bureau et je causai quel(|ue tenq)s avec lui en présence de ses commis; mais lui, se levant du pupitre où il élait en train de signer des p»ièces, m'invita d'un ail' mystérieux à le suivre.
1 1 me conduisit dans son bureau, ferma la porte, et tirant de son portefeuille un petit papier :
— Je ne sais, Monsieur lloobeck, me dil-il, si vous êtes convaincu de mon amitié pour vous, en tout cas, je veux vous en donner aujourd'hui une preuve. Comme tout négociant, vous désirez gagner de l'ari^enl. n'est-ce pas?
— rSalurellemenl, monsieur, répondis-je.
— Eh bien, je vais vous en fournir l'occasion certaine... et -i la hardiesse nécessaire ne vous fait pas iléfant, vous me remercierez de vous avnir fait faire un bénénce considérable. Vous voyez bien ce petit morceau de papier? Il n'y a pas un quart d'heure qu'il m'a été apporté de l'aris par un pigeon. Écoutez ce qu'il contient :
LE TUKSOR DE FÉLIX HOOIJECK.
Je vis partout des bourgeois... (Page Gl.)
Et, mettant ces lunettes, il lut :
« Barras et Napoléon Bonaparte ont écrasé le peuple révolté. Le pouvoir reste définitivement aux plus modérés. »
Il me regarda en souriant et demanda :
— Ne comprenez-vous pas ce que cela signifie ?
— Napoléon Bonaparte ? ce nom m'est inconnu.
— C'est un jeune officier d'artillerie qui semble appelé au plus brillant avenir... mais vous ne répondez pas à ma question. Ne prévoyez-vous pas quelles suites cet événement doit avoir pour le commerce? Maintenant que les Jacobins et leur.s partisans sont matés pour longtemps, l'espérance va renaître dans tous les cœurs, et la confiance publique va immédiatement relever le prix de toutes cboses. Cette nouvelle ne sera encore connue de personne sur le marché; et si quelques-uns,
aussi heureux que moi, en savaient quelque chose, ils se garderaient bien de le faire connaître. Au début du marché les prix seront encore ce qu'ils étaient hier, et celui qui achètera aujourd'hui pourra réaliser dès demain un joli bénéfice. Tirezen avantage, sans laisser soupçonner rien. Je regrette. Monsieur Roobeck, de ne pouvoir en causer plus longtemps avec vous; je veux, moi aussi, profiter de l'occasion dans la mesure de mes moyens, et je dois à cet effet faire mes calculs et donner mes ordres. Excusez-moi donc, je vous reverrai au marché. Adieu, atout à l'heure.
Je le remerciai de son obligeance, et je sortis en réfléchissant à ce que je venais d'apprendre. D'abord, l'idée de j'isquer une grosse somme malgré la promesse que j'avais faite à Marguerite m'effrayait beaucoup. Certes, M. Sauvai était un commerçant plein d'expérience, et les chances qu'il signalait paraissaient incontestables; mais
l.E TI5ÉS0II DE FÉLIX HOOUECK.
s'il ;irrivail lnul a coup un rcvironu'iil dans la situation (le Paris, coniuie cela s'était lUjà vu uiainles lois... D'autrt* part, si l'on y reiraiilail toujours lie si près, coniuient le corajnerce otail-il |>os>il)]e ? Ij'aillt'urs, l'iilre de laiie une huiine affaire sans y e-lre poussé par iMar^iuerile, el nu'uu' contre sou avis, couuucnçait à nie sourire el à HalltT uion amour-propre.
.le résolus donc de suisre le conseil de M. Sauvai, et j'achetai, dès l'ouverture du marché, une ijuautilé de colza qui, pour d'autres, |)ouvait seml)ler niodi(|ue, mais (|ui était considéralile pour moi. Je coninien(;ais déjà à craindre d'avoir à re- },'retter amèrement ce premier acte d'indépendance, mais au hout d'une couple d'heures il se pi'oduisit tout à coup un i:raiul mouvement sur le marché. On avait reru des nouvelles de l'aris, el bieutùl ces nouvelles furent confirmées de divers cutés. Il s'ensuivit naturellement une hausse immédiate de tous les pri.x, et cette hausse prit de telles proportions qu'une heure avant la clôture du marché le bénéfice des premiers acheteurs s'éle- \ait à dix-neufpour cent. Klail-ce bien possible? sans avoir tiré un sou de ma poche, j'avais ga,i,'né six mille francs !
Sans doute la hausse avait été poussée trop loin, car il se produisit d'abord une hésitation, puis une réaction, qui, à ma grande frayeur, lit, dans l'espace d'une demi-heure, baisser les prix de pln> de deux pour cent. Je me dépêchai de levendre tout ce (|ue j'avais acheté, et j'obtins ainsi un !)éné(ice net de plus de cinij mille francs, que je reçus en or aiuès la fermeture du marché.
Combien j'étais heureux et fier quand je quittai Lille dans ma voiture pour apprendre la bonne nouvelle à ma femme el à Margueriti-! Je sentais redoubler mon courage el mes forces, et je n'étais pas éloigiu' de croire que j'avais méconnu mes aptitudes innées, et que j'étais doué particulièrement du génie des affaires. De quel droit .Marguirite exerrait-elle une sorte de dominalion sur iimi (|ui venais de gagner de mon propre chef, en niH' couple d'heures, plus qu'elle n'avait su gagner en une année, avec toute >on rxpérience'.'
Heureusement la raison reprit bientôt le dessus pour me faire voir la réalité des choses. M. Sauvai n'avait-il pas été le seul inspirateur de ma timérairt- entreprise et de mon succè>? Kn tout cas, celle nflexiou passablement humiliante pour moi ne diminua point ma joie. Quoi qu'il en fût, les cinq mille francs étaient là dans mes poches que je sentais s'allonger sous leur poids. .Marguerite n'en serait pas .surpri.sc, et qui sait m lUi' si elle n'éprouverait pas de la jalousie el du dépit?
J'étais iiijusle envers ma cousine. Dés que je lui eus rarnuté la cho>e et aligné l'argent sur la
table, elli' m'adressa les félicitations les plus vives. Elle loua ma conduite, assura qu'elle n'avait jamais ilouté de mes capacités et de ma finesse, el m'exalta tellement que je finis par lui objecter la part d'intervention de .M. Sauva! pour rabaisser mon propre mérite.
Hélène était émue jus(|u'aux larmes. Nous ne devions plus craindre mainlenanl l'arrivée de la lemme de l'émigré; noire délie envers le trésor non couverte par des garanties solides n'étant plus que de douze cents francs, il nous restait, après l'avoir complèlement amortie, environ quatre mille francs que nous pouvions encore consacrer à noire commerce. C'était un grand bonheur pour ma femme, car sa promesse était remplie, elle avait dés lors l'esprit en repos, et entrevoyait un bel avenir pour son enfant. Elle me récompensa par une douce étreinte qui me rendit encore plus heureux et plus fier (jue les éloges exagérés de Marguerite.
Toute la journée se passa à faire des projets, et la nuit snivaiile m'apporta b-s rêves les plus souriants.
Mais (|iielques semaines plus tard, me trouvant an marché de Courtrai,je lisijuai une opération importante sans avoir demandé conseil à personne. Des nouvelles de la bourse de Paris amenèrent une baisse subite, et pendant deux heures je fus en perle de neuf mille francs. Et nous ne les possédions pas en propre! Je m'étais cru habile et prévoyant, et ma folle vanité avait causé ma ruine. J'étais désespéré... Heureusement la nouvelle fut démenli(! en partie, la hausse se fil, el à la lin du marché je m'en tirai avec une perte légère de treize cents francs.
Ce coup rabattit mon orgueil et me ramena dans les voies de la jirndence. Marguerite ne me dit rien de dé.sagréable, au contraire; elle me consola et m'engagea à tenter de nouvelles entreprises, .le me défiais trop maintenant de moi-même jjour suivre ce consiil, et je me jugeais si peu apte au commerce que je résolus de ne plus ris(iuer désormais une affaire importante sans avoir obtenu d'abord l'assiiitiment de ma cousiiH'. Elle avait plus d'espril et de gfiicrosilé qiif moi, je m'étais insurgé contre elle, tandis (lu'elle me portait une amitié (|ne ni les succès ni les revers ne |)ouvaient altérer.
Dès ce moment nclre commerce |u-it une marche régulière. La sagesse «tait cntic la teménte de Marguerite et ma |.ropre liiuidilé. Je la retenais quand elle vnulnil liop lisquer; elle me poussait en avant quanti le in.inqne de courage me faisait
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROORECK
hésiter (lev.ant l'adairft Li plus simple. Nous coulinuàmcs ainsi pruileinment inais sûrement, et au bout de la troisième année notre fortune personnelle s'élevait à vingt-deux mille francs.
Nous nous sentions très heureux, car nous avions l'espoir fondé non seulement d'être complètement libérés envers l'émigré, mais encore de posséder en propre au bout de quelques années le moulin et les bâtiments de l'huilerie, ce qui nous permettrait de rembourser intégralement la femme de l'émigré sans être obligés de continuer notre association commerciale.
Ma femme, pleine de confiance dans notre prudence, ne se mêlait plus de la fabrique. Elle avait assez à faire de soigner son ménage, car outre nos nombreux ouvriers qui demeuraient dans le village, nous avions six domestiques hommes et femmes, pour le service de la maison, des écuries et du labour, et tous ces domestiques demeuraient chez nous.
Marguerite et moi nous étions toute la journée au bureau, au moulin, ou en voyage. La soirée seule nous rassemblait tous, et alors, avec notre petite Emma sur les genoux, nous passions des heures délicieuses.
Notre petite fille, qui avait atteint maintenant sa sixième année, était une charmante enfant... un peu trop capricieuse, car ma femme et moi, mais surtout Marguerite, nous l'avions gâtée en la comblant de caresses; mais Emma était si espiègle, si intelligente, et ses grands yeux noirs exprimaient une si grande joie de vivre et un si tendre amour pour nous, qu'on oubliait vite ses petits défauts en voyant son doux sourire et en écoutant son gentil babil.
Nos parents aussi étaient contents et heureux. L'école de maître Bokstal prospérait de nouveau. D'ailleurs, comme nos moyens nous le permettaient maintenant, nous les comblions de cadeaux et nous les faisions participer de toutes façons à notre bienêtre, eux et leurs enfants.
Un dimanche, toute la famille Bokstal vint dîner chez nous et resta très tard dans la soirée. On servit des mets de choix, et l'on but, en causant gaiement, quelques verres de vieux vin, tandis que la petite Emma jouait avec ses cousins et ses cousines, dansait et sautait, jusqu'à ce que, fatiguée de ses jeux, elle vînt poser sa tête sur les genoux de sa mère, où elle s'endormit en souriant...
Après avoir tant soulferf, nous étions maintenant aussi heureux qu'on peut l'être, et chaque fois que nous songions au passé, nous remerciions le ciel de la grâce qu'il nous avait faite, et du repos dont nous jouissions.
Napoléon Bonaparte, de retour de l'expédition d'Egypte où il s'était couvert de gloire, avait ren-
versé le directoire et s'était mis à la tète du gouvernement avec deux auti'es hommes énergiques. Toutes les poursuites avaient pris fin, et les nobles pouvaient lentrer en France à condition de ne rien entreprendre contre la sûreté de l'Etat.
Nous nous attendions donc chaque jour à recevoir la visite de la femme de l'émigré, car aucune crainte ni aucun danger ne pouvait plus l'empêcher, pensions-nous, de venir nous redemander le trésor qui lui appartenait.
Mais comme, après plusieurs mois d'altenle, nous n'avions rien appris d'elle, nous nous persuadâmes qu'il était de notre devoir de faire nousmêmes quelques efforts pour retrouver les propriétaires légitimes de ce trésor, — la femme de l'émigré; son enfant, ou leurs héritiers, car la confiscation des biens des émigrés était définitivement arrêtée. Peut-être pourrions-nous trouver quelque trace de notre proscrit, en faisant des recherches minutieuses dans les archives du tribunal révolutionnaire, ou dans d'autres dépôts de documents publics à Paris. Nous savions du moins qu'il avait été accusé et peut-être déclaré coupable — d'avoir conspiré pour favoriser la fuite du roi. Des dragons français l'avaient arrêté sur la frontière de Flandre avec sa femme et son enfant. Nul autre émigré ne pouvait guère s'être trouvé dans des circonstances absolument pareilles, il était probable qu'en prenant ces particularités pour base de nos recherches, nous finirions par connaître son nom et sa demeure.
Je me rendis donc à Paris la poche bien garnie, avec l'intention d'y rester aussi longtemps qu'il faudrait pour atteindre mon but.
J'y reçus un accueil favorable de la plupart des fonctionnaires, et là où cet accueil me fit défaut, je me conciliai leur bienveillance par quelques cadeaux adroitement distribués.
Mais malgré toutes mes peines et mes démarches sans nombre, il me fut impossible de trouver la moindre trace des émigrés que je cherchais. Beaucoup de registres avaient été volés, lacérés ou brûlés, et dans les autres on ne découvrit aucun indice qui pût me mettre sur la voie.
Au bout de quinze jours de recherches infructueuses, je fus obligé d'y renoncer, et je retournai à Visseghem sans avoir rien appris.
La conscience du devoir religieusement accompli nous tranquillisa. Il ne nous restait qu'à conserver l'héritage avec soin, et à nous en rapporter pour le reste à ce que déciderait la Providence. En attendant, notre commerce prospérait si bien que, malgré quelques pertes légères, nous nous trouvâmes, au bout de cette année, à la tète d'une fortune personnelle de trente mille francs.
Depuis quelque temps je remarquais avec une
LE TRKSOU I)K I KI.IX IlOOMECK.
cerlaiiio inquirlude que Marj^uciile (Hait de |>lus en plus avide de bénéliees, et disposée à ris(|uer de fortes sommes. Nous recevions, outre (itiel([ues petites feuilles d'annonces, un journal de Lille et un de Bruxelles. Marguerite passait tous les loisirs que lui laissaient les alVaires à lire ces [gazettes et à étudier les événements poliliciues et les nouvelles commerciales avec autant d'ardeur que si elle avait eu à exéculer des projets ^'ij;anles(|ues.
Au commencement j'essayai de comhattre en elle cette tendance que je considérais comme très dan.uereuse. Mais l'heureux résultat de quelques alVaires entreprises contre mon jrré, et surtout la perspective d'amasser une ^rrande fortune, qu'elle faisait sans cesse miroiter à mes yeux avec une éloquence persuasive, opérèrent insensiblement en moi un changement radical, et je finis par devenir, en un certain sens, aussi âpre au gain et aussi téméraire qu'elle.
Pour fortifier en moi celte disposition, elle me mettait sans cesse sous les yeux le bonheur dont Hélène, notre enfant et nos parents seraient redevables à ma hardiesse. Quant à elle, son but n'avait pas changé : devenir riche et posséder un Ji>ur dix mille couronnes... et ce qui prouvait bien qu'elle ne se laissait pas aveugler par une espérance illu- .soire, c'était la prospérité croissante de nos alTaires, puisque, au milieu de l'année 18(11, le bénéfice total de notre association depuis son commencement s'élevait à près de soixante mille francs. Le tiers de ce bénéfice appartenait à Marguerite, et elle était en droit d'espérer, les choses conlinuant de la même fa<;on, qu'en peu d'années elle verrait son désir le plus cher accompli. Cependant cela n'allait pas assez vite au gré de son impatience, et elle s'en plaignait fréquemment.
Un jour <juc ma cousine était allée au .Marché à Lille, je crus voir briller dans ses yeux une joie extraordinaire, et je m'attendais à ce qu'elle m'annonçât un gros bénéfice. Elle avait au contraire perdu (juelques centaines de francs.
Lorsque je l'interrogeai sur sa joie a|)parente, elle leva les épaules d'un air mystérieux et murmura qu'elle était sur la trace d'un nmyen inlaillible de gagner i)our elle plu? de dix mille couronnes, et pour moi plus du double... Mais la chose n'était pas encore assez claire dans son e-i|.rit, et les conditions d'un résultat favorable ne pouvaient pas encore être considérées comme existantes actuellement.
J'eus beau insister pom cimaitre ce prétendu moyen, elle me >upplia de ne pas encore lui demander dexplicalion, l'affaire étant encore douteuse; je ne pourrais donc que m'en effrayer. Klle voulait V rénéchir mûrement, en calculer les moindres chances, l'envisager .sous toutes ses
laces, et alors elle m'en lerail part, avec la pleine certitude que je l'admeltrais sans hésiter comme la condjinaison la plus ingénieuse et la plus heureuse pour devenir tout d'un coup très riches. A partir de ce jour, Marguerite fut encore |)lu8 absorbée et plus ]>réoccnpée que par le passé. Klle attendait avec une imi)alience fébrile l'arrivée du l'acteur rural qui nous apportait les journaux, et elle les lisait attentivement depuis la première ligne jusqu'à la tlernière.
Je devinais bien, à quehjues observations qu'elle faisait, (jue c'était surtout sur les nouvelles d'Angleterre (|u'elle portail son attention, et je comprenais (ju'ellc prenait ces nouvelles pour base de ses prévisions en ce (jui concernait les variations des prix du colza et des huiles. En elTet, jusqu'à ce moment, l'Angleterre, sous la conduite de Pitt, avait lait une guerre acharnée à la France et à Napoléon, et la conséquence de celle guerre avait été la fermeture des mers au trafic international et à l'importation des produits étrangers, d'où une hausse constante dans le prix de toutes choses. .Mais Napoléon se trouvait acluellemenl devant une question d'administration intérieure; mais et d'autre part un nouveau ministère, (|u'on croyait devoir être moins belliqueux <|ue le précédent, avait pris, à Londres, la direction des alfaires. S'il fallait en croire les journaux, de secrètes négociaciations de paix étaient engagées et poussées avec activité.
Ces nouvelles, cl le sentiment général i|ui portail à la conclusion d'une paix solide avaient insensiblement amené une baisse a|)préciable, même sur les huiles et les graines oléagineuses, quoique la ri'colte eut été mauvaise.
.Mais je ne pouvais cependant m'expli([uer l'intérél particulier que .Marguerite prêtait aux nouvelles d'Angleterre, que |>ar une conciliation intime entre ces nouvelles et le projet dont elle m'avait parlé.
Et telle était en effet la vérité. Viw matin que ma femnn.' était allée à l'église pour la messe du bout de l'an d'un de nos j)arents éhtignés, Marguerite entra dans la salle à manger. Elle ferma la porte, m'olfrit un siège, s'assit en face de moi, et m'annonva qu'elle allait me faire part du projet qu'elle avait conçu et mûri. Le moment de l'exécuter était venu, et si je nt; mancjuais pas du courage et de la pénétration nécessaires, avant trois mois nous serions immédialeuM'nl riches. Elle parlait avec une telle conviction, et une certitude si joyeuse brillait dans ses yeux, que j'altemlais ces explications avec des batleim'uts de Cdur.
— Vous croyez comme tout le monde, Félix, dilelle, que la paix sera conclue entre la PVance et l'Angleterre, et celte croyance générale est la cause
LE TRKS0I5 DE FELIX ROORECK.
de la baisse des prix. Eh bien, cousin, celte paix est impossible. Les deux peuples, animés l'un contre l'autre d'une haine séculaire, ne sauraient trouver des conditions de paix qui n'humilient pas leur amour-propre. En France, la volonté de fer du premier consul pourrait réduire l'opinion publique au silence. Mais en Angleterre, où le peuple a son franc parler, le ministère serait bientôt renversé s'il voulait conclure alliance avec Bonaparte. D'ailleurs, Félix, ne voyez-vous pas que tandis qu'on s'elTorce d'entretenir l'espérance d'une réconciliation possible, on ne cesse cependant pas de faire des préparatifs pour une lutte décisive? Soyez certain qu'après des négociations infructueuses, la guerre éclatera avec plus d'acharnement que jamais. Car, je vous le répèle, la paix est absolument impossible... Diles-moi, cousin, quel est votre sentiment là-dessus?
— Je crois fermement que vous avez raison, cousine, répondis-je. Je n'ai jamais eu confiance dans la conclusion de la paix.
— Ah ! tant mieux; voilà qui facilite ma tâche. Suivez bien mon raisonnement; il est très simple, mais je crains que votre timidité ne vous empêche de l'admettre. La dernière récolte du colza a manqué en grande partie dans notre pays et surtout en France, et cependant les prix ont baissé. Qu'arrivera-t-il si les négociations de paix sont rompues et si la guerre se rallume !
— Les prix monteront naturellement.
— Oui; mais avez-vous une idée nette du taux qu'ils doivent infailliblement atteindre quand, à l'anéantissement des espérances de paix, viendra se joindre la double influence de l'insuffisance des approvisionnements et des approches de l'hiver? Qui oserait prédire que cette hausse ne dépassera pas vingt pour cent? Il ne faut pas songer aux importations étrangères. Toutes les mers seront étroitement fermées. Comprenez-vous où je veux en venir?
— Certes, cousine. Vous voulez dire que nous ferions bien d'acheter du colza et des huiles, pour profiter de l'occasion. Je portage tout à fait votre avis; oui, quoique je n'aie pas autant que vous approfondi la situation, mon intention était de vous parler dans le même sens, et de vous faire part de ma conviction qui est que, si nous agissons prudemment, nous réaliserons un beau bénéfice par la reprise des hostilités.
— Vous croyez en être sur, cousin?
— Cela me parait infaillible.
— Et combien pensez-vous que nous pourrions gagner ?
— Cela est difficile à prévoir. Mais si nous gagnions dix mille francs...
— Dix mille francs ! s'écria-t-elle avec un rire
de pitié. Dites cent mille francs, deux cent mille francs !
Je la regardai avec stupéfaction, ne pouvant en croire mes oreilles.
— Oui, oui, ne me regardez pas d'un air si étonné, dit-elle. Tel est le projet grandiose qui m'a absorbée depuis mon dernier voyage à Lille. Ce que j'ai lu dans les journaux depuis deux jours a dissipé le reste de mes doutes et m'a convaincue que le moment favorable est venu. Supposez que la reprise des hostilités amène une hausse de vingt pour cent sur les prix actuels, nous gagnerons dix mille francs en opérant sur un capital de cinquante mille; mais si nous opérons avec un capital d'un demi-million, nous gagnerons certainement cent mille francs... et que la hausse soit plus forte, comme c'est probable, notre gain sera de cent cinquante ou de deux cent mille francs.
La tête me tournait à l'idée de toutes ces centaines de mille francs dont Marguerite parlait avec autant de calme et de certitude que si nous les avions déjà gagnées.
— Un demi-million ? murmurai-je. Où le prendrions-nous, cousine ?
— Ce n'est pas difficile, répliqua-t-elle. Il y a encore dans la malle soixante-dix mille francs d'argent improductif. Nous les prendrons à intérêt quelques semaines. Avec ce que nous avons de disponible, cela fait environ cent cinquante mille francs. Le reste nous serait avancé par notre banquier de Lille; mais si nous payons une partie des huiles par des lettres de change, et si nous revendons dans l'intervalle des échéances, nous n'aurons pas besoin de recourir au banquier. Qu'avons-nous à craindre ? Les prix sont aujourd'hui si bas que, vu l'insuffisance de la récolte, ils ne peuvent baisser davantage...
— Comm.ent pouvez-vous le savoir, cousine? interrompis-je.
— Eh ! quelle est donc la baisse que les huiles pourraient encore subir d'après vous, Félix, dans les circonstances les plus défavorables?
— Sept à huit pour cent. Cela n'est pas absolument impossible.
— Eh bien, cousin, prenons même dix, pour vous satisfaire tout à fait. Si nous opérons sur un capital d'un demi-million, nous ne pouvons donc perdre, à raison de dix pour cent, que cinquante mille francs. Et comme nous avons actuellement soixante mille francs à nous, i)eut-on nous reprocher d'exposer au delà de nos véritables ressources?
Je commençais seulement à me rendre compte de la grandeur de son projet. Je ne doutais pas des chances du gain, mais risquer ainsi tout d'un coup ce que nous avions gagné, cette idée me faisait frémir. Car enfin, tout est possible et personne ne
LE THÉSOll DK FELIX llOOliECk.
peul .ivoir la ciMtiliulo t|iic l'avenir ne iléjtiut'ra pas les [ilans le^ mieux cnn(;iis.
— Ainsi, ODUsine, ilis-j'"» ^' J*^ ^'^us comprends Lien, vous voudriez acheter pour un denii-niillion.
— Oui, Ft'lix, (It's ileniain malin, sur les marchés de Lille, de Tournai el de Courirai, nous ferions aux néiîocianls les plus consitlérahles el les plus honnêtes des commandes d'huile, à livrer le '.\0 septembre prochain. La hausse des prix, d'ici là, constituera noire hrnélice, et peul-i-lre même, \H)iv mener à bien toute colle vaste entreprise, n'auroiisnous pas besoin de tirer de noire caisse tout notre ar{îent disponible.
J'avais bien envie de consentir à son projet ; mais j'étais profondément elTrayé et une sueur froide mouillait mon front lorsque, luttant contre n)on désir de faire fortune, je réfléchissais à sa séduisante proposition... Nous étions heureux actuellement, et tous les jours nous rendions grâce à Dieu. Si je donnais mon approbation au projet de Mari;uerite, el qu'un revers inattendu vînt nous atteindre, nous retombions dans la misère d'autrefois. Cette réilexion me lit prendre la ferme résolution de refuser celle périlleuse entreprise, et je déclarai à ma cousine ([uo les |du< brillantes perspectives, si probables qu'elles fussent, ne me détermineraient jamais à aventurer dans une seule oj»ération commerciale tout ce (pii assurait actuelle ncnt l'avenir de ma femme et de mon enfant.
Elle se moqua de mon maM(|ue de hardiesse et essava de triompher de ma résistance eu me blessant dans mon amour-propre. Lorsqu'elle vit que ce moyen ne réussissait pas, elle lit éloquemmciul miroitt'r à mes yeux la richesse promise. Nous ne risquions que cinquante mille trancs — si cela pouvait s'appeler risquer, — contre la chance certaine «l'en gagner deux cent mille. Il dépendait de moi de rhanj;er cette brillante espérance en une réalité. Alors nous pourrions rembourser le trésor en espèces, capital et intérêts. El la ferme, le lirnanl hlrn, l'huilerie avec ses terres et ses prairies, et le reste nous appartiendraient en pleine propriété; je pourrais suivre le peur haut naturel de mon caractère généreux, décharger Mokslal et .sa famille de tout souci el de tout travail en leur assurant une pension annuelle de trois ou (|uatre mille francs; je pourrais fon<ler un hospice à Visse- ^hcm, devenir le bienfaiteur de ma commune, aimé el estimé de tous, et peut-être un jour être nommé maire ou bourgmestre.
Je reconnais (|ue ma cousine, eu chatouillant ainsi mon amour-|iropre et mon ambition, fit plus d'une fois rhaneeler ma ré^-oIiiiiMu ; mais la peur reprenait le dessus et me donnait la forcede répéter mon refus.
Marguerite, énervée par l'inutilité de ses efforts, tremblait d'impatience el de dé|iil. Elle me reprocha d'être un homme timoré et de repousser étourdimenl la fortune que m'olîraient les circonstances. Pareille chance ne se retrouverait jamais. Ma cousine me reprocherait toujours de n'avoir pas assuré, en en profilant, l'avenir et le bieu-élre de ma femme, de mes enfants et de nos vieux parents.
J'essayai de me dérober par un détour.
— Je ne prétends pas (pie vous ayez tort, ma cousine, lui dis-je; el peul-étre consenlirai-je après avoir mûremeiil réHéchi à votre projet; mais en l(uit cas vous ne pouvez pas me refuser le temps de causer de l'allairc avec ma femme.
— En causer avec vulrc femme/ .Mors loul est irréparablement perdu.
— .Mais, Marguerite, elL' y a le même intérêt que nous, el partant le même droit d'exprimer son avis.
— Vous n'êtes pao franc avec moi, Félix. Vous savez bien qu'Hélène reculerait même devant une de nos opérations orilinaires, si on la consultait. Nous en sommes tous si intimement convaincus, (pie depuis des années nous faisons toutes nos affaires sans lui en dire autre chose que le résultat obtenu. Non, cousin, renoncez à pareille défaite. C'est de voire courage que dépend notre fortune à Ions. Et je vous en conjure |iar votre enfant, prenez une résolution virile.
Noyant (|ue je résistais encore, elle eut recours aux larmes et aux prières, cl enfin, à so'n grand argument, la menace de nous quitter, car il lui était trop pénible de lutter constamment contre quelqu'un dont la timidité était un oi)slacle à sa fortune et à son bonheur.
Ses larmes, plus encore (pie ses prières, triomphèrent enfin de ma résistance, et je donnai mon consentement en tremblant.
A partir de ce moment je n'eus plus d'autre volonté (pie la sienne. Quoique mon esprit ell'rayé me portât à retirer mon approbation, je n'osais plus nmntrcr dhésilalion, car alors Marguerite aurait eu raison de m'accuser de tergiversation et de lâcheté.
Nous résolûmes donc de commencer dès le lendemain rexérulion de ce projet, sans rien dire de notre intention à iléléne. Cette dernière condition m'était pénible, mais elle était inévitable. D'ailleur>i j'élais maintenant tout à fait sous l'influence (le .Marguerite, non seulement à cause de la domination qu'elle exerçait sur moi, mais à cause de la soif de richesses et d'iMuineurs qu'elle avait allumée en m(d.
LE Tr.KSOR DE l EUX HOOItECK.