‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 23 sur 115 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

A la iiii de la première semaine, nous avions fait des commandes d'huile pour plus d'un demimillion, à livrer le 30 septembre, à Lille, où nous nous proposions de louer des magasins.

Le motif de celte liàte, c'est que, en moins de quatre jours, les prix avaient monté de deux pour cent, à la suite de quelciues rumeurs défavorables relativement aux négociations de paix, et Marguerite commençait à craindre sérieusement que les conditions avantageuses pour l'exécution de noire projet ne vinssent à nous échapper.

Malgré tous les efforts de ma cousine pour dissiper mes appréhensions, je ne pouvais pas trouver de repos, mon sommeil était troublé pnr des rêves de mauvais présage, et je réveillais ma femme sous toute sorte de prétextes. Je me sentais bien coupable de lui cacher une affaire d'où pouvait dépendre le bonheur de sa vie et l'avenir de noire fdle.

Mais au bout de quelques semaines, mon inquiétude s'évanouit tout à fait, et fit place à un sentiment de confiance et même de fKMté. Les nouvelles continuaient à être défavorables à la paix, et le prix des denrées montait lentement, mais journellement. Tout me faisait donc prévoir, presque avec certitude, que le projet de Marguerite aurait le brillant résultat qu'elle avait préparé avec tant de sagacité.

Mon esprit était donc délivré de ses soucis, et je causais gaiement de nos affaires avec ma femme sans lui laisser soupçonner que nous eussions risqué de plus grosses sommes que d'habitude.

Sans doute il y avait des alternatives de bonnes et de mauvaises nouvelles, et notre ciel n'était pas sans nuages; mais les prix montaient toujours, si bien qu'au commencement du troisième mois la hausse était de onze pour cent sur le prix auquel nous avions acheté, et notre bénéfice s'élevait déjà à cinquante-cinq mille francs. Que serait-ce donc après la rupture définitive des négociations?

Notre cousine, qui possédait un grand empire sur elle-même, cachait à Hélène les émotions que nous causaient les fluctuations des mercuriales. Tant que mon but n'était que d'épargner à ma femme un souci probablement inutile, la force ne m'avait pas manqué; mais maintenant qu'il s'agissait de lui cacher nos bénélices, j'éprouvais une véritable peine à ne pas faire part de notre joie à ma bonne Hélène, d'autant plus qu'elle commençait à sou|)ronner quelque chose d'extraordinaire, et qu'elle me ilemandr.it souvent la cause de ma gaielé peu habituelle.

Un jour que j'avais satisfait la curiosité de ma

chère Hélène par des explications fausses, je me plaignis à ma cousine de la difficulté que j'é|)rouvais à garder cette attitude vis-à-vis d'elle, et je lui demandai s'il ne serait pas plus loyal et plus sage de tout confier à ma femme, puisqu'aussi bien nous n'avions plus guère de perle à redouter.

Marguerite partagea mon sentiment, et nou!décidâmes de faire connaître à Hélène le résultat de notre brillante entreprise, dès que nous aurions terminé notre travail (juotidien.

J'attendis le soir avec impatience; mon cœur battait à l'idée qu'Hélène apprendrait avec une joie enthousiaste la nouvelle d'une grande fortune [lour notre enfant, et cela flattait délicieusement mon orgueil.

Lorsque, le souper fini, nous nous trouvâmes tous les trois assis autour de la table, la petite Emma ayant été mise au lit, je commençai à parler à ma femme, avec quelques réticences toutefois, de notre grande entreprise; je lui annonçai qu'avant un mois nous aurions gagné cent mille francs et peut-être même le double. Notre chère Emma pourrait donc être comptée parmi les plus riches héritières de la contrée.

L'effet de mes paroles sur Hélène m'étonna et m'inquiéta. Loin de sauter de joie ou même de sourire, elle pâlit visiblement, et fixa sur mes yeux un regard perçant, comme si elle se préparait à la révélation d'un secret terrible. Ce secret, je ne pouvais pas le tenir caché: il fallut tout lui dire, jusqu'au chiffre de nos engagements.

Elle poussa un cri d'angoisse, se mit à trembler et fondit en larmes. La nouvelle d'un malheur irréparable n'aurait pas pu la toucher plus profondément.

Nous essayâmes de la tranquilliser en lui disant qu'il n'y avait guère de chances de perte, puisque nous pouvions, si nous voulions réaliser immédiatement encaisser un bénéfice d'environ soixante mille francs.

Elle fut sourde à mes paroles amicales. A la fin, levant la tête, elle me dit, les yeux encore pleins de larmes :

— 0 Félix, Félix ! comme vous me déchirez le cœur ! Ne suis-je donc plus votre femme, votre amie ? Quoi, vous jouez l'avenir et le bien-être de notre enfant, le trésor qui nous est conlié, peutêtre l'honneur de votre nom, et tout cela sur un simple coup de dés! Et moi, votre femme, vous me laissez ignoier ce danger! Ah! si je ne vous (onnaissais pas, je douterais de votre amour.

Je ne [ouvais que lui répondre qu'elle se trompait et q Telle redoutait un danger qui n'existait pas; mais elle, agitée d'un noir pressentiment, continuait ses plaintes en y mêlant parfois un tiiiiUle reproche de ma témérité.

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LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOIŒCK

Mar{;uerilt\ pour me disculper, prit sur elle toute la responsabilité en disant ({u'elle seule avait convn ce projet, et que je n'y avais donné mon assentiment qu'après une longue résistance. Elle était prête à répondre vi( torieusement à tous les reproches île ma l'emme, et a lui faire partager sa conviction (|u'il n'y avait rien à craindre.

— Je supposais bien, cousine, dit Hélène, (jue c'était vous seule, et non mon bon Félix, (\m aviez inventé celte elTrayan te spéculation ; mais son amour pour moi et pour son enfant aurait dû lui donner la force de repousser votre fatal conseil.

— L'n conseil qui, malgré vos craintes i)uériles, vous donne une fortune! riposta Marguerite.

— Oui, cousine, dites tout ce que vous voudrez, poursuivit Hélène, vos raisons ne peuvent diminuer mes in(iuiélndes fondées. Vous avez raison de me croire sans expérience des choses du commerce ; mais il n'est pas nécessaire d'être commerçant pour savoir qu'en toutes choses les chances de peile sont aussi grandes ([uc les chances de gain... Hélas, si un malheur imprévu devait nous atteindre, ce n'est pas seulement notre petite fortune qui serait engloutie, mais le trésor aussi!... Ah! Félix, à (|uel aveuglement vous êtes-vous laissé entraîner, pour n'avoir pascraint de tenter Dieu ! Nenousa-t-il pas visiblement protégés et favorisés? El maintenant, possédé de la soif de l'or, vous mettez en jeu notre repos, notre honneur, l'avenir de ntitre enfant, tout enfin. Ah ! que le ciel vous pardonne cet égarement! Je ne les veux pas, ces cent mille francs (jue vous faites briller devant mes yeux ; le souvenir du danger que nous avons couru empoisonnerait pour moi la jouissance de cette richesse. Vous pouvez vendre, avez-vousdit? me délivrer de cette irayeur mortelle? Fh bien, je vous supplie, Félix, et vous, Marguerite, vendez, vendez!

Cette prière parut si déraisonnable <i ma cousine «ju'elle la repoussaavec force. Mui-méme je considérais tomme impossible le sacrifice d'une fortune que nous tenions déjà pour acquise, et je tâchai d'amener ma lemme à envisager l'alfaiie soiis un meilleur jour.

Peut-être eussé-je accédé à ses désirs, en la voyant persister obstinément dans sa désapprobation, mais Marguerite ne voulait pas entendre parler de vente, et di lendil notre opération avec tant d'énergie et d'éloquence, qu'Hélène, à demi ébranlée, se résigna et promit d'attendre jusqu'au 'M) septembre, jour de l'échéance.

Hélène tint parole; elle ne ht pln> de reproches, et feignit même d'avoir confiance dans l'heureuse issue de notre spéculation; mais je voyais bien (|u'clle dissimulait son inquiétude, car je la surprenais souvent serrant son enfant .sur son ca>ur avec

une tendresse fiévreuse, et appelant sur elle la protection du ciel.

Les nouvelles relatives aux négociations de paix étaient si diverses, et les prix si incertains, que ma conliance dans le résultat hnal commençait à diminuer, lorsque tout à coup le bruit se répandit et fut confirmé par les journaux, (jue les négociations laissaient peu d'espoir de succès, et (juavant jieu de jours, selon toutes les probabilités, elles seraient définitivement rompues.

Celte croyance amena une telle panique parmi le peuple, et une telle agitation sur le marché, que dix jours avant la fin du mois les j)rix avaient monté de dix-sept pour cent, et que notre bénéfice présumé atteignait plus de quatre-vingt-cinq mille francs. La situation était donc aussi favorable ijoe possible, et il ne fallait pas douter (|ue les prévisions de .Marg!ierite ne fussent complètement réalisées par la reprise des hostilités.

Le .'JO septembre je me trouvais à Lille pour prendre livraison des huiles (jue nous avions achetées. Je payai partie en argent et partie en lettres de change sur notre ban(|uier. Tout se passa à ma satisfaction...

Cinq jours plus tard, léger d'esprit et de co-ur, je retournai à Lille pour assister an marché. J'étais bien convaincu (pie je n'y apprendrais que des nouvelles propres à fortifier nos espérances. Chemin faisant je rédécliissais gaiement à l'emploi que je pourrais faire de la l'ortuncfiui allait me tomber en partage. Ma femme et mon enfant avaient naturellement la plus grande place dans ces rêves d'avenir. Je voulais prévenir les moindres souhaits de ma bonne Hélène ; nous mettrions notre maison sur un grand pied; nous aurions une belle voiture à deux chevaux, nous recevrions nombreuse coinpa,i:nie, nous irions souvent à Lille, où nous entrerions en relations avec des gens distingués, nous assurerions une vie facile à nos parents, et nous préparerions un brillant mariage à notre (illc en lui donnant uncédncatinn exceptionnelle, et en la produisant dans la haute société!

J'étais encore plongé dans cette douce rêverie lorsque les tours de Lille se dressèrent devant mes yeux, et que je \is apparaître les premières maisons du laubourg...

Toula coup la détonation d'un coup de canon, suivie de plusieurs autres, me lit trc>saillir. Qu'estce que cela signifiait? Napoléon Honajiarle, b' |tremier consul, était-il arrivé à Lille?

Dans le fanbonrg, les habitants ne savaient pas plus (|ue moi ce (|ui se passait; ils sassemblaieiit par groupes et s'interrogeaient les uns les autres avec élonnemenl; mais bientôt une bande joyeuse sortit des portes de la ville. Les hommes (|ui la composaient agilaient leurs chapeaux en l'air, en

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