E TRÉSOll DE FÉLIX HOOliECK
Le prêtre resta seul avec Hélène. (Page 01.)
poussant des cris dont nous ne distinguions pas encore le sens.
0 Dieu! je ne devais apprendre que trop tôt, pour mon malheur, la fête qu'ils célébraient avec tant d'allégresse. Ils s'approchaient de notre côté, et leurs cris devenaient intelligibles.
— Yive laRépulique! vive le premier consul! criaient-ils; la paix, la paix est faite !
Un cri étouffé sortit de ma poitrine. I/avais-jc bien entendu? La paix est faite? Tout clait perdu? La ruine, la misère, le déshonneur peut-être, pour moi, pour ma femme et pour mon enfant?
Le cocher devait avoir entendu mon cri d'ar.goi?se, car il se retourna et regarda par la vitre de la voiture : son regard interrogateur me fit comprendre que je devais maîtriser et dissimuler mo!i agitation. Peut-être ces hommes en liesse avaient-ils interprété à leur manière les coups de canon, sans être certains que leur croyance était fondée.
Pareille chose n'était pas impossible dans l'état des esprits surexcités par l'attente. Pourquoi donc trembler pour un malheur incertain?
Ce dernier rayon d'espoir s'éteignit bientôt. A peine eus-je franchi la porte que je vis partout les bourgeois occupés à orner leurs maisons de drapeaux tricolores. J'entendais s'élever du sein de la grande ville une rumeur confuse de voix joyeuses, et bientôt le son des cloches domina tous les autres bruits.
Arrivé à mon auberge habituelle, j'ordonnai au domestique de bien soigner les chevaux et de leur donner un bon picotin d'avoine, parce que selon toute apparence je m'en retournerais vers midi. Je n'entrai pas dans l'auberge et je continuai mon chemin à pied vers le milieu de la ville.
Comme mon cœur battait, et comme mes jambes se dérobaient sous moi, à chaque preuve nouvelle qu'il ne me restait plus aucune espérance ! Au coin
i.K ti;k^(ii; de fki.ix hooiieck.
(l'un mur je vis par-dessus la ttMe d'un j^roupe de curieux atiMuiu-s une alliche dontj'eus le courage d'ai>pro(lier cl de lire le contenu, ("i-lait une proclauialion du premier consul pour se féliciter hii- MuMue et le peuple l'rançais de la conclusion de la paix qui avait été siiiuée à Lomlres le 1" octobre ISOl.
La mer était donc ouverte et la navij,Mlion libre ! l>e tous les pays on allait importer des huiles et des irraini's oléai^ineuses, et les prix exai^érés d'aujourd'liui allaient baisser en France dune façon extraordinaire.
La tète me tournait, j'étais mouillé de sueur, mais l'immensité même de mon malheur me donna la force de ne pas succomber à mon anitoisse. Je me traînai jusqu'au marché où les marchands se croisaient en désordre, la pinpart pâles et agités, (juebiues-uns le visai;e joyeux (t souriant. Là seulement je pus mesurer la force du coup qui nous frappait; mais pendant la première heure il n'y avait pas moyen de savoir quel(|uo chose de positif. Chacun voulait vendre, n'importe à (|iiel prix; mais personne n'avait envie d'acheter avant que la nouvelle de la paix eût pioiluit ses pleins et entiers effets.
A la lin on commença à faire (pielques alfaires, et alors je p.us constater que, au prix actuel du marché, nous avions perdu près de soixantequinze mille francs sur notre fatale opération.
J'entendais dire par des marchands qui étaient éprouvés comme moi, mais probablement dans une mesure moindre, que la baisse était évi lemment exagérée, et que les cours remonteraient avant la fin du marché.
Si faible que IVil cet esj)oir, je l'acrueillis avec un retour de confiance, el je me décidai à rester. ,\h! si Dieu pouvait, dans sa mist-ricorde, m'accorder la faveur d'emporter chez moi la nouvelle d'une perte moins écrasante, quelle consolation dans mon désespoir !
Pour passer le temps sans re.>ter exposé aux questions et à la pitié de mes connaissances, je me promenai par les rues érarlées, et j'entrai dans un café quelcomiue on je restai assis, l,i l.-! > dans les mains, perdu dans la conlemnlal. .1 de mon affreuse situation. Plusieurs fois je retournai au marché. Ilèlasl les prix bai>sairiil loujour^s, et pendant la dernière heure, il ne se présenta plus aucun acheteur. Les huiles restaient ofTorics.
A la rlùture, notre perte s?chilfrait par quatrevingt-dix-huit mille Irancs !
Je me rendis à l'auberge, je fis atteler, el je quittai Lille pour aller, messager de malheur, annonrer la terrible nouvelle à .Marguerite el à ma pauvre fe.ninc.
Il serait superflu de dire ce que je soutTris du-
rant le trajet. J'étais rencoigné au fond de ma voiture, affaissé, la tète penchée sur la poitiine, et le regard cloué au sol. Devant mes yeux dansaient des chilfres enllammés qui senddaienl s'animer pour se réjouir de mon malheur et se rire de moi. Ils tourbillonnaient à me donni'r le vertige, mais de temps en temps ils restaient immobiles pour former des gronpes dont la vue me faisait frissonner jusque dans la moelle des os : cent mille, — deux cent mille ! — cin<| cent mille ! puis ils disparaissaient pour faire |dace à six lettres noires qui formaient le mut Voleur. Je poussai un cri d'horreur, et je mis mes mains sur mes yeux. Hélas ! c'étaient mes idées qui, dans la surexcitation de nmn esprit malade, révélaient des formes de fantômes. Lorsque ces visions terribles s'effaçaient un moment, c'était pour m'en montrer une antre jilus douloureuse encore. Je voyais passer ma bonne el douce Hélène avec ma pauvre enfant, vêtues comme des mendiantes et tendant la main pour implorer la charité publi(|ue. Mon cœur était gonllé de larmes, et j(; ne |)onvais pas pleurer! Le cocher, en tournant la télé, pouvait me voir par la vitre de la voilure...
C'est ainsi que je revins à la maison, et je me rendis immédiatement au bureau, où je pensais trouver ma cousine. Klle y était en effet.
— Ah ! cousine, m'écriai-je en me laissant tomber sur une chaise, la paix est conclue! Nous sommes complètement ruinés !
— La paix conclue? reprit-elle. C'est impossible!
— Taisez-vous, cousine, taisez-vous, plus de faux espoir. On a affiché à Lille une proclamation du premii r consul. Les canons tonnent, les cloches sonnent.
— Et les cours ont baissé?
— Plissé? Ils baissent er.corc. Nous perdons déjà quaire-vingt-dix-huit mille francs.
Marguerite, comme écrasée i)ar la fatale nouvelle, courba la tôle, cacha son visage dans ses mains, et demeura un moment silencieuse et immobile, l'ois elle dit, avec un calme et un abandon qui m'élonnèriMit et me blessèrent :
— C'est un grand malheur, Félix. Mais les plaintes et le désespm'r n'y peuvent rien changer. Tout ui'gociant est exposé à de pareils revers. Il y en a beaucoup qui sont tombés plus bas encore, et qui f 'M' remc liés plus haut qu'avant leur chute.
— Mais, cou.>ir.e, cominenl pouvez-vous recevoir aussi froidement un pareil coup? m'écriai-jc avec un accent de reproche. Comment payerons-nous les traites? La honte et le déshonneur nous menacent,
— Nous cmprnnierons à la malle ce qui nous est nécessaire.
LE TllKSOIl DE FKLIX UOOlîHCK.
— ï pensez-vous, cousine? Après le sacrifice do tout ce que nous possédons, il manquera encore quarante mille, peut-être cinquante mille l'rancs.
— Eh bien, jusqu'à présent nous avions réussi à gagner soixante mille fiancs; nous y parviendrons encore. La seule ditlerence, c'est qu'au lieu d'être riches, nous resterons encore longtemps pauvres, mais nous aurons payé nos dettes en honnêtes gens. Pourquoi secouez-vous la tète avec cet air incrédule et découragé? Ce qui était possible pour nous hier ne sera pas devenu impossible demain. Allons, Félix, soyez homme: il y a aussi quelque chose de grand et de consolant dans la lutte contre la fatalité...
L'arrivée inattendue de ma femme l'interrompit. Hélène avait ouvert la porte, et elle se tenait là pâle, les mains tendues vers nous, nous regardant fixement, et elle bégaya en tremblant :
— Le garde-chanjpêtre dit... il assure que la paix est faite. Hélas î nous sommes donc pauvres, iléshonorés, peut-être? v
Je me levai et la serrai dans mes bras. Par compassion je muririurai quelques paroles inintelligibles pour calmer son angoisse. Mais je sentis sa tête se pencher sur mon épaule et ses muscles se détendre. Marguerite accourut pour m'assister. Hélène eut encore la force de repousser noire cousine avec une visible aversion ; les mots : « Mon enfant, ma pauvre enfant! » expirèrent sur ses lèvres, et elle tomba évanouie.
Je la déposai sur une chaise. Marguerite courut chercher de l'eau et du vinaigre et lui humecta le visage.
Pendant que, agenouillé et pleurant, je tenais presséesur mes lèvres la main glacéedemafemme, Marguerite me dit :
— Cachez votre agitation, par pitié pour cette pauvre Hélène. Nous devons lui dissimuler l'élendue de notre perte. Jusqu'à présent nous n'avons perdu que peu de chose: les prix remonteront. Ne me contredisez pas; confirmez ce que je lui dirai.
Nous ne réussissions pas, malgré tous nos efforts, à la faire revenir à elle, et déjà Marguerite parlait d'aller quérir le docteur en toute hâte, lorsqu'Hélèiie ouvrit enfin les yeux et éclata en sanglots. Marguerite, et moi à son exemple, nous essayâmes de lui persuader que c'était à tort qu'elle se laissait aller ainsi au désespoir. Notre perte véritable, que nous ne connaîtrions que le 15 du mois courant, serait dans lous les cas peu considérable. Sous la première impression de la conclusion de la paix la baisse des cours avait été évidemment exagérée; ils remonteraient aux marchés suivants et notre malheur se bornerait probablement à une différence qu'une partie de notre argent suffirait
à payer. En deux ans nous aurions réparé cette brèche.
Hélène avait l'air de nous croire et, soit qu'elle fù'. réellement convaincue, soit qu'elle feignît de l'être par pitié pour moi, elle finit par se montrer plus calme. Comme elle se sentait faible et fatiguée, elle manifesta le désir d'aller se jeter sur son lit pendant une couple d'heures.
Marguerite envoya chercher le médecin; il reconnut que ma femme avait une légère fièvre; mais le repos et une potion calmante feraient bientôt disparaître cette indisposition sans gravité.
En effet, vers le soir Hélène se leva et reprit ses occupations habituelles. Elle paraissait pleine de confiance, et me voyant triste et morose, elle essaya de remonter mon courage en me rappelant que nous ne connaîtrions le chiffre de notre perte que le 15 courant, que les cours remonteraient dans l'intervalle, enfin tout ce que je lui avais dit moi-même pour la trantiuilliser.
Marguerite avait donné au facteur de la poste Tordre de remettre désormais les lettres et les journaux non plus à la porte de la maison, mais dans le bureau même, à elle et à moi seulement.
Elle voulait épargner à Hélène les coups qui l'auraient frappée si elle avait vu chaque jour dans les gazettes la baisse continue des prix. Je savais ces cachotteries bien pénibles, et j'aurais préféré tout avouer en puisant des forces dans le partage de mon chagrin avec ma femme; mais quoiqu'un sentimentinvinciblededépit et d'amertume s'élevât dans mon cœur contre Marguerite, j'étais encore trop soumis à ses volontés pour ne pas suivre aveuglément son conseil.
Nos traites échéaient lesurlendemain. La baisse continuait, Marguerite était d'avis de vendre sans retard noire approvisionnement d'huile au cours du jour. C'était le seul moyen d'éviter des pertes plus grandes et d'avoir de l'argent disponible pour couvrir le montant des traites chez le banquier.
Je me rendis à Lille pour exécuter cette résolution. Ce que nous avions prévu depuis longtemps se réalisait et, même, la situation du marché à Lille devenait encore plus mauvaise. A mon arrivée je vendis sans hésiter tout le stock d'huile que nous avions en magasin. Au prix du jour, notre perte totale atleignait le chiflre effrayant de cent dix mille francs que, déduction faite des soixante mille que nous possédions en propre, nous ne pouvions acquitter qu'en faisant un nouvel emprunt au trésor.
Voilà le résultat que je rapportais à la maison.
LE TRKSOn DE FÉLIX HOOUECK.
Ma pauvre llélt'ii»'! cominenl lui lairi' parld»' noire ruine conipli'le? Avec sa nature de sensilivc, ne succoinl)orait-eIle pas à un coup si cruel?
Ces doulduieiises rcdexions ne m'arrachaient pas de larmes celte fois. J'étais ant-auli, sans id«''es, presque insensilile. Mon malheur «'tait si {,'rand, j'avais tant >oulVerl dans ces quelcjnes jours, (|u'il me seinhiait (jue de nouvelles douleurs ne pouvaient plus rien sur les fibres de mon cœur si cruellement meurtri.
Coinhien je me trompais! J'étais encore à une demi-lieue du villaije, lorS(|ue je rencontrai un de nos domesticjues qui fit arrêter la voiture el ouvrit la portière en me disant les larmes aux yeux :
— Vite, vite, monsieur, on vous attend avec une impatience pleine d'angoisse. Madame Iloobeck a eu une attaque. Depuis deux" heures elle est sans connaissance.
Je demeurai un instant muet et sans force. Je me sentais défaillir; mais le tiésir de revoir ma femme me donna la force de dire d'une voix altérée :
— Fouettez les chevaux, et ventre à terre!,.. 0 Dieu, ayez pitié de l'innocente victime de ma folie!
Le domestique sauta sur le siéire à côté du cocher, et la voiture vola à giande vitesse sur la route.
Lors(jue j'arrivai à la maison, je trouvai ma lenime au lit, |iàle comme une morte, et entourée de ses parents et de .Marguerite qui, penchée sur la malade, appliquait sur son front des linges mouillés.
Éclatant en larmes, je saisis la main glacée de ma femme, et l'appelai par son nom avec l'accent du plus profond désespoir. Hélas! elle ne m'entendit pas; on ne voyait en elle d'autre signe de vie ([u'un souflle haletant et, île tem|)s en temps, une contraction convulsive et à peine visible de ses membres.
Je jclai à .Marguerite un regard arérc File j»ouvait lire dans ce regard que je l'accusais d'avoir causé ce nouveau malheur en avouant trop \iM l'étendue de notre perle; mais elle me montrait un journal (|ui gisait par terre tout froissé, et je comj)ris (|u'Hélène avait pris ce papier fatal des mains du facteur de la posle, el (|u'elle y avait vu toute la grandeur de iiotrr malheur.
Le docifur qui, ajin-s une première visite, était retourné chez loi pour chercher un remède énergique, revint en re moment et considéra la malade avec une attention inquiète. Il ré|)ondit à mes questions (|ue jusqu'à présent il ne découvrait pas autre chosc qu'une violente fièvre nerveuse. Si le mal .se bornait là, il aurait facilement raison de cet accès, mai^ il craignait une inllammation cérébraie, et cela était grave, très grave. Cependant
nous ne devions pas trop nous inquiéter, car la nature fait des miracles.
Ses sombres paroles m'arrachèrent un cri d'angoisse, et je m'agenouillai, la tète sur le bord du lit, en versant un torrent de larmes.
Je n'ai pas la force de décrire toute l'étendue de mes souffrances, dont le souvenir me poursuivra jusqu'à mon dernier jour.
Nous restâmes ciiuj jours el cinq nuits auprès du lit d'Hélène, sans qu'elle reprît connaissance. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, son regard était vitreux et at(me : elle ne voyait pas, elle n'entendait pas, du moins pas assez pour nous reconnaître et nous comprentlre.
Le sixième jour seulement, à l'aube, elle parut se réveiller. Elle me regarda comme pour me demander quelque chose, et remua les lèvres sans pouvoir articuler un mol. J'approchai en tremblant mon oreille de sa bouche, et après avoir écoulé avec une attention extrême, je crus comprendre enfin ce qu'elle voulait dire; elle prononçait péniblement le nom de notre enfant, que j'avais fait portera IJlekhout pour l'éloigner de ce triste spectacle.
J'envoyai immédiatement quelqu'un pour la chercher.
Lorsque notre petite Emma entra dans la chambre el lendit en pleurant les bras vers sa mère, Hélène retrouva assez de force pour poser sa main sur la tête de sa fille et pour prononcer distinctement son nom. La présence de la chère créature semblait exercer sur elle une salutaire iniluence; au b(»ut de quelques heures elle eut la force d'articuler (juehiues mots; son regard était moins terne, et elle put serrer sa fille sur son cœur.
.Nous nous réjouissions déjà, et nous bénissions le ciel de nous avoir conservé notre chère Hélène.
Le docteur revint. ,\u |>remier aspect de ma femme, un sourire parut sur ses lèvres. Mais après un examen plus attentif, il eut l'air moins satisfait. Il nous dit, avec toute sorte de précautions, que nous ferions bien d'appeler le curé. La malade èlail évidemment mieux pour le moment; mais le mal pouvait reprendre sa violence première. Ce n'était pas probable, mais (|ui pinivait savoir? .Noire devoir était donc, pendant que ma femme était en possession d'elle-même et en état de parl«!r, de lui as>«nrer les secours et les consolations de la religion.
Une demi-heure après on ajiporta le viatique, el le |irêlre, après r)ou> avoir tous éloignés, resta seul avec Hélène.
J'étais dans l'anlichamlire, au milieu de nos parents et de nos serviteurs désolés, tenant mon enfant dans mes bras... Bientôt j'entendis, au tintement de la clochette, <|ue le viati«|ue s'éloignait.
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK
Le sacristain ouvrit la porte et me dit :
— Monsieur Roobeck, le curé me charge de vous dire que votre femme désire vous parler en particulier.
Je déposai mon enfant sur les genoux de sa grand'mère, et m'empressai de me rendre au vœu de ma femme.
Hélène chercha ma main par un mouvement incertain, et quand elle la tint entre les siennes, elle me dit d'une voix faible :
— Félix, mon ami... vous pardonne... erreur... pas coupable... notre enfanl, pour notre enfant... le trésor... travailler sans relâche... économiser... payer les dettes,., toute votre vie... promeltez-le moi.
Malgré les larmes qui m'étouffaient, j'essayai de la convaincre qu'elle retrouverait la santé.
— Économiser... toute votre vie... promettez-le moi, répéta-t-elle.
— Oh ! ma chère Hélène, ne parlez pas ainsi, répondis-je. Vous guérirez. Nous travaillerons ensemble, et nous épargnerons de quoi payer nos dettes.
— Le trésor, le trésor! murmura-t-elle.
— Oui, oui, jusqu'au dernier sou. Je vous le promets, par notre amour, par notre enfant !
— Vous le jurez? devant Dieu? demanda-t-elle.
— Devant Dieu! répétai-je en levant la main.
— Je suis contente... conscience tranquille! dit-elle en souriant. Maintenant mon enfant, ma mère... mon père, Marguerite... vite!
Je courus leur faire part de son désir.
Bientôt nous fûmes tous réunis autour de son lit. Elle fit un effort pour adresser à chacun de nous un dernier adieu; mais la force lui manqua; seulement quand ma cousine s'avança, elle put encore lui tendre la main et bégayer d'une façon inintelligible :
— Vous pardonne... prierai là-haut... pour vous tous.
La femme Bokstal leva Emma au-dessus du lit pour recevoir le dernier baiser de sa mère; mais Hélène, après lui avoir jeté un regard presque éteint, ferma les yeux et ne remua plus.
Hélas ! deux heures après, le ciel s'ouvrait pour l'âme la plus pure qui eût jamais respiré sur la terre... et notre maison retentit de cris de deuil et ^e désespoir; mais la volonté du ciel était accomplie, et nous, impuissants devant l'impitoyable mort, nous ne pouvions que gémir, pleurer et prier.
Pendant les terribles journées de la maladie de ma femme j'avais évité ma cousine autant que possible, presque sans me rendre compte de l'espèce d'aversion qu'elle m'inspirait; et lorsqu'elle m'adressait la parole, je lui répondais avec une sorte d'impatience. Je ne sais comment cela se fit.
mais je sentais grandir en moi un sentiment d'amertume et de colère contre elle, sentiment qui était plus fort que ma raison. L'audacieuse, la téméraire Marguerite n'était-elle pas la cause de notre ruine, et, indirectement, de la mort de ma chère femme? Hélène, dans sa bonté, lui avail pardonné; mais moi je portais au cœur une blessure qui ne pouvait pas se cicatriser si vite.
Pendant quinze jours je restai absorbé dans ma douleur et dans mon désespoir, et incapable de fixer mon attention sur autre chose. La présence de Marguerite m'était si pénible, que je lui avais laissé pleine liberté de diriger nos affaires, et que je refusais même d'en parler encore avec elle.
Elle respecta d'abord ma douleur légitime, puis elle se mit à tenter des efforts de toute sorte pour triompher de la rancune que j'avais contre elle. Elle n'y parvint pas. A la vérité je ne lui fis pas de reproches directs, mais mon mutisme, ma froideur persistante, mon humeur noire lui faisaient assez comprendre ce qui se passait dans mon esprit à son égard.
Un jour que j'avais pris moins de peine que d'habitude pour lui cacher mon aversion, et que j'avais refusé à diverses reprises de délibérer sur la direction qu'il convenait de donner dorénavant à nos affaires, elle vint me trouver dans la pièce écartée où je m'étais retiré.
Elle prit un siège et me dit d'un ton très calme mais avec une expi'ession acerbe :
— Félix, par dévouement pour vous, je puis supporter beaucoup; mais j'ai un cœur qui est très sensible à l'injustice et à l'ingratitude. Votre esprit m'accuse d'avoir causé la mort de votre femme par mon imprudence; vous êtes monté contre moi... Peut-être haïssez-vous l'ouvrière de votre malheur. Nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi.
Je la regardai avec un froid sourire, mais ne répondis rien.
— Eh bien, Félix, reprit-elle, dites-moi franchement quelles sont vos véritables idées à mon égard. Depuis le terrible coup qui ne m'a pas frappée moins cruellement que vous, vous refusez absolument de vous occuper d'affaires de commerce. Ah ! je vous comprends bien : vous ne voulez plus me permettre de causer avec vous des affaires de notre société. Je donne de mauvais conseils, j'ai la main malheureuse, et je ne puis que vous plonger plus avant dans la ruine. N'est-ce pas ainsi ?Ne préféreriez-vous pas beaucoup rester seul, et, délivré de mes conseils, de ma domination, faire prudemment votre commerce pour pouvoir tenir vos promesses solennelles lentement, mais sûrement? Pourquoi ne le déclarez-vous pas avec franchise?
LE THÉSOU DE FÉLl.V UOOIJECK.
— Kt (|u'y aurait-il d'i-trauire à (•t'la?ré[)oiulis-je. Si j'avais eu le couraj^e de repousser vos projets audacieux et de luller contre votre voloulé (|ui s'imposait toujours, ma pauvre Hélène ne seraitelle pas encore à mes cùlés, heureuse et souriante? Ah ! je n'incrimine pas vos intentions, je crois à voire bonté, à votre dévouement; mais votre ilomination sur uni nous a été funeste; je neveux plus de vos conseils ; ils m'inspirent des craintes... et si je devais les subir encore, je renoncerais à tout espoir d'acquitter notre dette.
— Je |irévoyais votre réponse, cousin, dit-elle I sans mar(|uer la moindre surprise. Vous avez peutêtre raison. D'ailleurs, (]uoi(|u'il m'en coule d'en Vt'uir à cette extrémité, mon parti était pris également. .\prés-demain, Félix, je ([uitte votre maison et je pars pour Gaiul. M'y admellra-t-on dans un couvent, pauvre comme je suis, cela est douteux; mais je veux toujours essayer.
Celte nouvelle imprévue, bien qu'elle s'accordât avec mes vœux secrels, me toucha péniblement et je répondis, faiblement et non sans hésitation, «|u'elle n'avait pas besoin de me (|uilter cl (|ue mon seul désir était de pouvoir diriger mon commerce selon mon idée, et non selon la sienne.
L'nt' |)areille r.'-ponse n'était naturellement pas de nature à l'ébranler dans sa résolution. Klle aflirma de nouveau (|u'elle partirait le surlendemain, et je ne fis |ilus aucun eiïort pour la faire renoncer à son |»r(»jcl. .Même l'idi-e d'être délivré dorénavant de sa [lernicicuse influence me souriait beaucoup d'ailleurs. Je ne verrais plus toujours auprès de moi la femme (|iii avait été la cause involontaire mais inconleslable de la mort de ma chère Hélène.
.Nous parlâmes ensuite avec un calme apparent du côté matériel de cette si-paiation delinilive. J'offris à .Marjiuerile un peu d'argent pour son voyage; mais loin de l'accepter, elle me dit que de tout ce qui lui appartenait elh; ne voulait emjiorter que (pielques bardes et bijoux. Klle voulait vendre ces derniers pour vivre jus(|u'à ce (ju'elle lût admise dans un couvent ou (|u'elle trouvât un autre moyen d'exi>lence, et,(|ne| (jue fill alttrs son sort, elle n'oublierait pas qu'un tiers de notre detle était à sa charge. Elle ne pouvait pas faire l'impossible; mais si elle arrivait à |)ossédei- de l'argent, .si peu que ce fut, elle nie l'enverrait. Nous ne deviendrions pas ennemis, au contraire. Elle me p()rlerail la même amitié pendant toute sa vie. Dés qu'elle aurait uni- demeure (ixe, soit à Gaud, soil ailleurs, elle me ferait connaître sa résidence. Elle ne m'écrirait pas pour autre chose, sinon quelques lignes tous les ans pour s'informer de la santé d'Emma, sa Mlleiile, et de la mieiîie. Je ne ilevais i>as craindre qu'elle se ha-
saidàt encore â nie donner des conseils; j'avais raison de ne vouloir me lier (ju'â mes pro|>ri's forces.
Au jour lixé, tenant ma petite lille par la jnain, j'accompagnai ma cousine à la malle-|io.^te.
Lors(|ue je vis partir la voiture, et (jue Marguerile me lit de loin, parla portière, un dernier signe d'adieu, mon cœur se serra, et je sentis deux laiines rouler sui' mes joues.
Je Mie trouvais donc tout à fait seul el, pour la première fois de ma vie, tout à fait lijjre et indépendant. Celte situation nouvelle, au lieu de me décourager, me donna un peu de conhance dans l'avenir et la force de volonté (|ui m'avait manqué jusqu'alors.
La picaiière chose (|ue je (is fut de dresser exactement mon compte envers les émigrés. En voici les chiffi-es princi|)aux :
Il devait ie>ler dans la malle une somme de fr ;{(),"20l 00
Les loyers el fermage- de Ihuilorie, des métairies, des terres, et les intérêts des sommes empruntées par nous au trésor s'élevaient au chiffre de 10,350 71
Donc, au ;{l mars 1802, la malle aurait du conlenir IV 70,527 71
Donc nous en avions dépensé ou peidii 52,101 (M)
De sorte qu'il y avait en réalité dans la malle une somme de fr. . . 21, 123 71
J'avais donc à combler un déficit de cinquante deux mille francs. C'était unedelle écrasante; mais je ne déses|»érais pas, si Dieu me laissait \ ivre assez longtemps, de |»onvoir l'amortir avec le lemjis par une activité infatigable et une économie rigoureuse en toutes choses, el de tenir ainsi la promesse solennelle (|ue j'avais faite â ma femme à son lit de mort.
Il était connu dans le village (|i]e la conclusion de la paix m'av.dt lait snbir de grandes pertes, et ccHume on savait également rjue ces revers avaient causé la mort de ma fetnme, on était enclin â en exagérer rini|Mirlance. (ihacun s'atlendail â ma chute di'-finitivf cl â la vente de l'huilerie ou du moins delà ferme du liciutnl bleu. .Mais lorsqu'on apprit (|ue j'avais tout payé en écus sonnants, on en conclut r|ue je devais posséder d'immenses riches>es.
Ce revirement de l'opinion publi(jue me conira-
LE TRÉSOU DE FÉLIX ROOBECK.
ria et m'affligea d'altord; mais je résolus bientôt (le n'y pas faire attention, et de suivre invariablement la règle de conduite que je m'étais tracée. Je chargeai ma vieille servante Thérèse, une femme simple et très dévouée, du soin de mon ménage et de la surveillance de ma fille pendant mes absences; mais je ne lui confiais jamais que quelques francs. Cliaque soir elle devait me rendre compte de ses dépenses, et suivre strictement mes instructions à cet égard. Il lui était même défendu d'acheter pour Emma les moindres friandises sans ma permission expresse.
Je congédiai un de nos domestiques. Ma voiture étant vieille et usée, je la conservai ; mais mes chevaux étaient d'une grande valeur. Je les vendis à Lille pour un bon prix, et je les remplaçai par d'autres que je pouvais employer en même. temps à des travaux plus lourds.
Je surveillais attentivement mes ouvriers, et j'exigeais d'eux une application si soutenue au travail que plus d'une fois ils s'insurgèrent contre ma sévérité. A la fin, je me vis contraint de renvoyer les deu.K plus anciens, qui étaient les plus récalcitrants, pour l'exemple des autres, et, bien que leurs femmes et leurs enfants en pleurs vinssent me supplier de leur pardonner, je refusai impitoyablement de les reprendre.
Alors un cri général d'indignation s'éleva contre moi dans le village; cependant je ne changeai rien à ma conduite ni à mes résolutions. C'est ainsi que j'acquis insensiblement la réputation d'un méprisable avare, et j'eus beau déclarer à tout le monde que j'avais dû emprunter de l'argent pour payer mes pertes et que je devais vivre aussi parcimonieusement que possible pour ne pas être réduit à rien, on refusait de me croire, et l'on expliquait mon économie nouvelle en prétendant que ma cousine Marguerite seule m'avait empêché de montrer plus tôt mon avarice. Il était scandaleux, disait-on, qu'un homme qui possédait des fermes et des terres, vécût ainsi comme un pingre et ôlât au pauvre monde le p:iin de la bouche.
Certes l'inimitié et la mésestime de mes concitoyens m'eussent rendu très malheureux autrefois: maintenant, je n'y étais pas seulement insensible, mais je m'en réjouissais presque, car je m'aperçus bientôt que ces dispositions des villageois élevaient autour de moi une barrière et me préservai nt de toute occasion de dépenser.
Je me montrai de plus en plus réservé avec maître Bokstal et sa famille, et je rendis mes relations avec eux aussi rares que possible. Je ne leur témoignais pas moins d'amitié qu'auparavant, mais il n'était plus question de les convier à des dîners fins ni à d'autres parties, puisque mon
propre dîner ne se composait que d'un menu fort commun arrosé d'eau claire.
Si j'étais méprisé et peut-être même bai à Visseghem, à Lille, au contraire, parmi les marchands, j'avais gagné plus de confiance et d'estime. Un négociant qui, malgré de si grosses pertes, faisait honneur à sa signature sans rien vendre de ses propriétés immobilières, devait en tous cas être armé contre des coups plus rudes encore. M. Sauvai resta mon ami et me conseillait quelquefois de tenter telle ou telle entreprise, qui promettait de gros bénéfices. Mais, les yeux fixés sur le but que je voulais atteindre lentement et sûrement, je refusai toujours ces opérations chanceuses, et je me bornai à faire des transactions peu importantes, mais nombreuses, où il n'y avait pas beaucoup à gagner, mais où il n'y avait pas non plus de risques de perte.
A la fin des douze premiers mois, j'avais diminué ma dette d'environ cinq mille francs.
Le 18 mars 1803, après un an et demi de paix, l'Angleterre déclarait de nouveau la guerre à la France. Par malheur, je n'avais en magasin qu'une petite provision d'huile, sans cela j'aurais pu tirer un grand avantage de la hausse subite des cours. En cette occasion ma prudence me fut très préjudiciable.
Marguerite ne m'avait écrit qu'une seule lettre depuis son départ, pour m'annoncer qu'elle était placée à Gand, au grand béguinage, comme servante ou plutôt comme dame de compagnie d'une vieille dame. Je reçus d'elle une seconde lettre avec un petit paquet contenant un grand pain d'épice et une somme de deux cents francs. Le pain d'épice était un cadeau d'étrennes pour sa filleule; l'argent était destiné à être versé dans la malle pour diminuer ma dette.
Cette somme me parut ridiculement petite eu égard à la part qu'elle avait prise à nos pertes, part qui, intérêts non compris, dépassait dix-sept mille francs; mais je réfléchis qu'en somme elle faisait plus qu'il ne paraissait possible à une servante, et je me sentis ému de compassion. En lui écrivant pour la remercier au nom d'Emma, je lui conseillai de ne pas se priver du nécessaire pour m'cnvoyer des sommes qui ne pouvaient guère apporter de changement à ma situation. En même temps je lui appris la tournure favorable de mes affaires, et j'exprimai l'espoir que dans dix ou douze ans, si le ciel me préservait des maladies, je pourrais amortir sa dette et la mienne. Elle n'avait pas à s'en inquiéter davantage.
Sa lettre ne contenait qu'une vingtai.ic de mots. La mienne aussi était brève et sèche, car je craignais, en lui parlant sur un ton plus aimable, de lui donner l'idée de revenir à Yitseghem , ce
LE TllÉSUll UE FÉLIX UOOBECK.
que j'eusse considéré connue un uiallieur pour moi.
Je vécus ainsi leUré, ne m'occupant (juo de continuer prudemment mon commerce et d'épargner l'argent sou à sou. Mou seul bonheur, ma seule consolation, c'était ma fille. Elle avait atteint sa douzième année : elle était aimable et bonne cumme sa mère, qu'elle surpassait en beauté et en même temps elle montrait une sensibilité si vivo et nue intelligence si précoce que j'en étais parfois ellrayé.
Sa niére lui avait appris à lire et ;"i éciire en flamand : moi, depuis un au, j'avais commencé à lui enseigner le français et elle y avait (ait tant de progrès, qu'elle pouvait déjà soutenir une conversation sur toutes les choses usuelles de la vie.
J'avais fait placer au cimetière, sur la tombe de ma femme, une croix de bois bien simple portant son nom et la date de son décès. Souvent j'y conduisais ma petite Emma, et nous nous y tenions agenouillés à cùlé l'un île l'autre avec la conviction que du haut des cieux son âme abaissait un regard vers nous.
L'humilité de ce souvenir lut blâmée dans tout If village : l'avarice seule, croyait-ou, m'avait dé- It'rcniué à refuser à la mémoire de ma femme une grande croix de pierre avec une inscription en lettres d'or, comme il convenait à des gens de notre condition.
Je ne me chagrinai point de ces propos : j'avais un moyen plus siir qu'un monument funéraire d'honorer la mémoire de ma chère morte : c'était de remplir religieusement la promesse que je lui avais faite, et de supporter patiemment la médisance et la calomnie, pour payer intégralement la dette dont le poids avait, jusqu'à son dernier soupir, \H'sf' sur sa ctuiscience.
Mon commerce, tel que je le continu;iis imj)erturbablement, amenait presque toujours le même résultai. En \H()i, lorsque Napoléon Ilonajiarte fut proclamt- empereur, je gagnai plus de tiois mille francs en un seul jour sur les huiles que j'avais en magasin.
Marguerite, malgré le conseil que je lui avais iloimé dans ma première lettre, mavait encore envoyé en deux luis cinq cents francs; je ne pouvais pas concevoir comment elle se procurait cet argent, mais je ne voulais pas le lui demander pour ne pas donner lieu à un nouvel i( bauge de lettres.
Dans tous les cas , ses envoi, prouvaient <|u'elle ne souffrait pas de la pauvreté. Cette certitude me réjouissait, car bien que je crusse nécessaire au but que je voulais atteindre d'empêcher le retour de ma cousine par tons les moyens
possibles, je sentais au fond de mon cœur un sentiment d'irrésistible sympathie |)Our elle.
Lorsijue ma lille entra dans sa quatorzième année, je me dis qu'elle ne pouvait pas rester plus longtemps à Vissegliem et qu'il était temps de la placer dans un bon pensionnai où elle recevrait une éducation choisie, afin d'être digne de l'heureux sort que je rêvais pour elle dans ma sollicitude paternelle. Elle était très jolie et tout à fait charmante; et si elle me revenait parée de tous les dons (jue peut donner une bonne éducation, elle trouverait sans doute un mari assez riche pour lui assurer la brillante existence (|ue je ne pouvais pas lui procurer moi-même.
Emma me chérissait tendrement. Aussi eut-elle un gros chagrin et versa-t-elle un torrent de larmes le jour où je lui auuonvai (ju'elle allait entrer dans un pensionnai renommé à Tournai, et rester éloignée de moi queUpies années. Sa douleur était si t(mcliaiite et si sincère, (jue je me serais peutêtre laissé fléchir, si le malheur n'avait |)as trempé mon énergie et ma volonté; aussi, malgré l'intervention du père et de la mère Bokstal, qui m'accusaieiil de cruauté, je demeurai inébranlable dans ma résolution.
Quebiues semaines plus lard je conduisis ma fille à Tournai dans un |)ensionnat de demoiselles fort renommé. Le séjour d'Emma dans celte maisou et les frais de son éducation devaient m'occasioniier de grandes dépenses. Je le savais, et mon cœur saignait à la pensée de ces sacrifices; mais c'était pour ma (ille, pour l'unique créature dont l'avenir pouvait me faire oublierla promesse que j'avais faite à ma femme à son lit de morl. Son àme pourr.iil-elb^ se plaindre de ce (jue je faisais pour le bonheur de son enfant? Non, ma conscience me disait non !
Lorsque Emma fut |tartie, je mis ma maison sur un |iied plus étroit encore ([u'auparavanl, et je vécus positivement comme un pauvre homme. J'avais bien, à la vérité, par le bénéfice réalisé à la suite ducouronnenieut di; l'Empereur, diminué ma dette de dix-huit mille francs, mais je restais encore de trente- cinq mille francs eu arrière. Cela n'allait pas assez vite au gré de mes désirs, d'autant plus (|ue tous les nobles émigrés ipii n'élaient pas au service îles puissances étrangères, pouvaient aller et venir librement, et que je devais m'attcndre d'un jour à l'aulre à la visite de la femme de l'émigré ou à lapparilion de ses parents, p(»ur réclamer le trésor.
Deux ou trois fois ( baque semaine j'étais obligé de vovager pour mes affaires, et je |>riililais de l'occasion pour aller, une fois par mois, voir ma fille à sa pension. Elle y était très contente, et comme elle pimvait me voir et m'embrasser de temps en
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROORECK
C'était un clou rouillé. (Page 71.)
temps, elle ne témoignait plus le désir de revenir à la maison hors du temps des vacances. Elle y avait trouvé pour compagnes deux des filles de mon ami de Lille, M. Sauvai. Elles étaient presque du même âge et témoignaient à ma fille beaucoup d'amitié. C'est probablement pour cela qu'Emma, lorsqu'elle vint en vacances à Visseghem au bout de la première année, parut attendre avec impatience le moment de son retour à Tournai.
Je passais habituellement mes journées au milieu de mes ouvriers, et, pour leur donner l'exemple, je travaillais autant que me le permettait mon infirmité; je passais une partie de la nuit à tenir mes livres et ma correspondance : et plus d'une fois il m'arriva de tomber endormi sur mon pupitre, à bout de forces.
J'étais devenu maigre et blême, je sentais avec effroi mes forces s'affaiblir, et je craignais que ce travail acharné n'altérât ma santé. A la fin, je dus
me résoudre, à mon corps défendant, à chercher un jeune commis. J'en parlai à Lille à mon ami Sauvai, et le priai de m'aider à en trouver un. Il pensait qu'il serait fort difficile de me procurer ce que je désirais. Mon commis devait être très jeune, se contenter d'un salaire très modique, avoir du zèle, de l'activité, de l'exactitude, de la discrétion, de l'instruction, une jolie écriture, et savoir parfaitement calculer; et s'il était possible d'en trouver un qui eût déjà été au service d'un marchand où d'un fabricant d'huile, je n'en aurais que plus de satisfaction.
M. Sauvai secoua la tète en entendant l'énumération de toutes ces conditions, pour la réunion desquelles je n'offrais qu'un modeste traitement, mais il promit cependant de s'informer et de m'aider à trouver ce phénix de commis.
J'attendis de ses nouvelles avec impatience. Deux semaines se passèrent sans m'en apporter.
i.K TUKson m: iki.ix iiouitECK.
Il no fallait pas soiigor à cliiTcher quel(|u'uii à Visseijliem. Je faisais principalement dos aiïaiies avt'o Lille et avec Ttmiiiai,il les rares jciinosiiens ilii village qui possôdaieiil quehiue inslniilio:» no connaissaient pas assez le français pour me servir rnmmo je le désirais. Je ré oins donc de partir pour Lille deux jours aprôs, afin do làolier il'v trouver •iioi-nième un oonimis.
Le lendemain dans la matinée la servante vint m'annoncer (|n'uu jeune monsieur, porteui- d'une lettre de M. Sauvai, demandait à me parler.
Ne doutant pas que ce fût un candidat pour la place de commis, je luo rendis avec un certaiu empressement dans ranticliauibre où la vieille servante l'avait prié de m 'attendre.
Jo lui montrai un sièi(e,(|u'il refusa. Pendant ce temps je l'examinai à la doroboe, et cet examen no lui fut pas favural>le; il pouvait avoir vini^l ans; SOS traits étaient réj^uliers et môme beaux, et le rej:ar(l frauc ol droit do ses yeux noirs prévenait en sa faveur, mais il était si bien vêtu, son \'\n<^e était >i (in et si blanc, et tout en lui respirait tellement le luxe et l'élégance, que je prévoyais de sa part des prétentions exagérées.
Il s'inclina profondément et me tendit une lettre de mon ami do Lille. Je lus les quelques lignes de recommandation qu'elle contenait, et lui demandai eu français :
— Ainsi vous venez vous présenter en qualité de commis?
— Avec votre permission, monsieur, et d'après le conseil de M. Sauvai.
— Vous connail-il !
— Il m'a vu à l'a'uvre dans les bureaux de fou M. CiUvelier, qui est mort tout récemment. La maison de commerce ne continuant pas, je suis sans place. Mes patrons étaient contents de moi.
Je le regardai eurore une fois dos pieds à la léle et lovai les épaules il'iin air de doute.
— Je vous crois, mon auii, lui dis-je. Mais à eu juger d'après votre mise, vous devez gagner un gros appoinlement, et je ne peux pas vous le -donner. Ne perdons donc pas notre temps à un entretien qui a peu de chances de tourner à bien.
Lf j<;une lioinme me répondit avec un sourire nn peu triste, et en levant le bra^ pour me montrer son coude :
— J'ai cru devoir, monsieur, pour une première visite, revêtir mes babils des diiuancbe>;. Il est dans mon naturel d'être aussi soigné que possible; mais voyez mes habits; les coutures sont blanchies, et le drap montre sa trame à force
d'avoir élé brossé. Et si je reste ainsi debout, le pied gauche en arrière, c'est pour dissimuler les trous de mon soulier. Jo n'ai pas honte de ma misère, monsieur, mais je ne voudrais point paraître négligé. Il y a déjà deux mois que je suis sans place, ol cela m'a mis fort en arrière.
— Vous êtes dune pauvre?
— Pas tout h fait, monsieur; mais j'ai un |)ère presque perclus et une mère maladive, qui ne peuvent se i)asser de mon assistance.
— Où demeurent vos parents?
— A Vormezeele, monsieur, à deux heures de marche d'ici. Mon père était géomètre-arpenteur à Ypres: mais depuis trois ans il a presque perdu l'usaiic i\i' ses jambes.
— Vous parlez de Charles Storms, n'est-ce pas? m'écriai-je avec étonnemeut. \]i\ brave homme, avec un pied tourné en dedans? Je le connais bien : c'est lui qui a mesuré les terres dépendant de la ferme du UciKinl bleu. Et vous êtes sou
nis?
— Oui, monsieur. Si vous vouliez m'accepter l)Our commis, je vous serais très reconnaissant. Lille est très loin do Vormezeele, et quand j'y étais employé, je ne pouvais aller voir mes parents (|u'une seule fois j)ar mois. Si je demeurais ici, jo pourrais les voir tous les dimanches, si vous y eonseiiliez. La certitude de jouir d'un pareil bonheur me ferait faire de grands sacrifices.
Je ne sais pourquoi ce jeune homme commençait à m'inspirer une véritable sympathie, et je voulus essayer de le prendre à mon service, quoique cela me parût difficile.
— Quel était votre api)ointement chez M. Cuvelier? demandai-jo.
— .Mille francs, monsieur.
— .Mille francs! je ne puis pas offrir cela à beaucoup près.
— Ce n'est pas nécessaire, monsieur. Puis-je savoir si vous avez l'intention de donner à votre nouveau commis la table et le logement?
A cette question je dus répoudre négativement; car jo ne pourrais |)as songer à prendre chez moi quelqu'un dont la présence m'obligerait à changer tout à fait ma manièic de vivre et à faire meilleure cuisine. J'y aurais trop perdu.
— .le ne tiens pas à cette condition, poursuivitil. La vie est à meilleur marché à Visseghem quà Lille. An lltvuf tachrtf on consent à me donner une cliandjre et la pension pour un franc par jour; cola fait 'rois cent soixante-cinq francs par an. A mes parents je ne puis pas donner moins de quinze fraïus par mois. Ajoutez-y f|uinze fraur.s par mois pour mes babils, mon linge, mon blanchissage et mes dépenses imprévues. Cela fait ensemble sept cent vingt-cinq francs par an... Si
LE TIlESOll DE FELIX ROODECK.
vous vouliez m'allouer sept cent iVaiics... Cela vous paraît trop, monsieur? Eh bien, mieuv encore; prenez-moi à l'épreuve pour un mois, et si vous trouvez (|ue je ne vous rends pas des services pour ce prix-là, congédiez-moi. Mon cœur ne vous reprochera rien ; au contraire, je vous serai reconnaissant pour celte première faveur.
J'avais grande envie d'accéder à ces conditions, car quoique son exigence dépassât mes calculs, sa francliise et son amour filial faisaient sur moi une impression des plus favorables.
— Vos parents sont Flamands? Ecrivez-vous aussi facilement le flamand? lui demandai-je.
— C'était moi qui faisais la correspondance flamande dans les bureaux de M. Cuvelier.
— Eh bien, j'accepte votre proposition. Voici quelle sera votre tâche chez moi : vous tiendrez mes livres de commerce, vous copierez mes lettres, et quelquefois vous les rédigerez vous-même, si vous croyez avoir assez d'expérience pour cela. Toutes les heures que vous n'emploierez pas au Iravail de bureau, vous les passerez au moulin à surveiller les ouvriers et à les diriger suivant mes instructions. Votre travail commencera à huit heures du matin et cessera à huit heures du soir, avec une interruption d'une heure à midi. Je suis sévère et impitoyable pour toute négligence ; j'exige beaucoup de vous en échange d'un salaire que vous devez considérer comme modique. Par condescendance, parce que vous m'en priez si instamment, je consens à vous prendre à l'épreuve pendant un mois. Mais je doute que cette épreuve aboutisse à un résultat favorable.
— Et moi j'en suis sûr, monsieur! s'écria-t-il tout joyeux.
— Sûr? comment pouvez-vous le savoir?
— Parce que cela dépend de moi, monsieur. Je vous servirai avec tant dj zèle, d'exactitude et de dévouement que vous aurez envie de me conserver. Cette affirmation hardie vous paraît peut-éire présomptueuse, monsieur, mais je vous en prie, ne me jugez pas d'avance. Vous verrez de quoi me rend capable le bonheur de demeurer aussi près de mes parents.
— Comment vous nommez-vous?
— Victor, Victor Storms, monsieur... Quand puis-je commencer mon service?
— Le plus tôt possible; aujourd'liui même, si vous voulez.
— Permettez-moi alors, monsieur, d'aller avertir les gens du Bœuf tacheté que je deviens leur hôte. Dans quelques minutes je serai de retour et je me mettrai immédiatement à l'ouvrage.
Il sortit. Je le suivis des yeux par la fenêtre pendant quil traversait l'avant-cour. Quoiqu'il
semblât très pressé, il s'arrèla tout â coup, se baissa, ramassa quelque chose par terre, et fit un long crochet pour aller déposer ce quelque chose sur le seuil d'une des fenêtres de l'huilerie.
Curieux de savoir ce que c'était, je descendis dans la cour et allai regarder l'objet qu'il avait ramassé si soigneusement. C'était un clou rouillé, mais qui pouvait encore servir.
Un sourire de satisfaction éclaira mon visage. Le jeune homme était donc d'avis ({u'on ne pouvait pas laisser perdre même un objet de si peu de valeur. Sonamour pour ses parents qui étaient dans le besoin lui avait appris l'économie. Je n'aurais donc pas à rougir devant lui de ma parcimonie extrême ; au contraire, il irait au devant de mes désirs de son propre mouvement.
Cette conviction me disposa si favorablement envers lui, qu'à son retour je lui fis un accueil très amical et l'appelai familièrement par son prénom de Victor : et après qu'il m'eut donné un échantillon de son savoir-faire, je me laissai môme entraînera exprimer l'espoir qu'après le mois d'épreuve terminé, il pourrait rester à mon service.
Mon commis ne s'était pas trompé dans sa prédiction. Au bout de cinq jours, il n'avait plus à craindre que je le laissasse partir. Je crois même que s'il avait exigé un salaire beaucoup plus élevé, j'aurais été prêta le lui accorder. Ce jeune homme avait un caractère excellent et un cœur d'or. Il s'acquittait parfaitement de ses écritures, et dès qu'il avait fini cette partie de sa tâche, il allait dans les ateliers surveiller et encourager les ouvriers. Chose singulière : ce que je n'avais pas pu obtenir d'eux par ma sévérité, il l'obtenait sans la moindre peine. Pour faire plaisir à M. Victor, disaient-ils, ils se seraient tués à la peine. Le jeune homme se montrait si aimable envers tout le monde, son gai sourire élait si encourageant, une bonne humeur si communicative rayonnait dans ses yeux vifs et respirait dans toutes ses paroles, qu'il cxeri^'ait une sotte de charme sur tous ceux qui rapprochaient.
Et il exer(,-ait le môme empire sur moi. Non seulement il me déchargeait de tout travail et de toute fatigue, mais il devenait pour moi comme une lumière qui éclairait les ténèbres de mon isolement. Il était très intelligent et très instruit pour son époque, et il avait une rare compréhension de toutes choses. Aussi je prenais un véritable plaisir à causer avec lui.
Souvent je me demandais si les dispositions favo-
LE THKSOM DK IKIJX UOOIŒCK.
rables que j'éprouvais pour lui n'étaient pas le résultat (le ses flatteries, car réellement il semblait épier dans mes yeux ce (|ue je désirais... Mais non, il |>roduisit la même impression sur tout le monde, et je suis hit-n sur ([uo, après les six premiers mois lie son séjour à Visse},'liem, si (|ueli|u'un avait osé 1 atlaijuer, vieux et jeunes l'auraient défendu avec chaleur, IfS hommes du moins. Car, pour des raison» que je ne connaissais pas encore alors, il avait paruïi les lilles de notre commune la réputation d'être très fier.
Pour justifier à ses yeux mon étroite et parcimonieuse manicre de vivre, je lui avais dit <|ue les perj tes que j'avais subies m'avaient mis fort en arriére, et que, par nécessité et par devoir, j'épar}j;nais pour ac(juilter mes dettes. Il ne m'avait jamais fourni l'occasion de lui répéter cette explication; car afin tie déférer à mes vœux, plus peut-être que je ne le désirais, il était si veqardunt en tout et inspirant à mes ouvriers de telles idées d'économie, ([u'ils n'eussont pas perdu une minute de temps ni une goutte d'huile.
Je m'habituai insensiblement à consulter mon commis sur les opérations de mon commerce. Le jeune homme tenait un peu de la nature de ma cousine Marguerite; il était, lui aussi, d'avis qu'un marchand doit oser risquer, et que ce n'est |>as en s'effrayant du moindre danger (|ue l'on peut réussir dans le commerce. .Mais dès que j'eus exprimé une autre manière de voir, il se tut avec la plus grande discrétion, et me pria de l'excuser, en invoquant sa grande jeunesse et son défaut d'expérience.
Au premier janvier, j'augmentai ses appointements de cent francs de mon propre mouvement. Chaque dimanche après la première messe, Victor Slorms partait pour Vormezeele, où il restait avec .»es parents jusqu'au soir. Il me parlait continuellement deux avec une si tendre affection, et m'ap- |>ortait si souvent les témoignages de leur reconnaissance |»our le bonheur qu'ils préiemlaient devoir à ma bonté, que je me décidai à |trnfiier d'un petit voyage à Vpres pour aller rendre visite à ces vieilles gens.
Us habitaient une tonte petite maison au bout du village de Vormezeele. Le père était boiteux et se tenait assi> dans un fauteuil avec une jambe paralysée ou du moins hors d'usage; la mère parai-^^ait faible et maladive. Tout était d'une exquise ppipreté dans leur maisonnette : il y avait des pots de fleurs sur les tablettes des fenêtres, et deux oiseaux cbanlaienl à (pii mieux mieux tians des cage» (jue Victor avait rabri(|uées.
Ces pauvres gens se montraient fort contents de leur sort, et me témoignaient leur gratitude en me baisant les mains.
A ma question s'il ne leur manquait rien, ils répondirent (juils étaient heureux et à l'abri du besoin. La petite maison qu'ils habitaient était à eux; elle avait un petit jardin qui leur fournissait des légumes et des pommes de terre, et leur cher lils Victor leur donnait tous les mois (juinze ou vingt francs qui leur suKisaient non seulement pour leur faire la vie facile, mais même pour mettre quelque chose de côté en prévision des mauvais jours.
Mon commis avait donc donné à ses parents toute l'augmentation de son traitement, sans en rien garder pour lui. Je leur en ex[)rimai mon étoiuiement.
Alors ces braves gens, les larmes aux yeux, se mirent à |>arler de la générosité et de la tendresse de leur fils avec un enthousiasme qui me toucha. Ils me racontèrent ([uelques petits traits qui prouvaient le beau caractère du jeune homme, dont la reconnaissance était une des moindres qualités.
Ils n'avaient |)as toujours été dans une position si précaire. Avant que le père eut perdu l'usage de sa jambe droite, il gagnait assez d'argent comme arpenteur [)our être à même de iaire de grands sacrifices pour l'éducation de son fils. Il l'avait mis pendant plusieurs années dans un bon établissement d'instruction pnl)li(|ue à Lille; mais l'accident (jui lui était arrivé l'avait contraint d'interrompre les études de Victor. Celui-ci, au lieu de s'en plainilre, s'était immédiatement mis en quête d'un em|doi de commis, et se montrait maintenant heureux et fier de pouvoir assister ses parents dans leur détresse.
Lorsr|ue je (|uitlai Charles Slorms et sa femme, mon estime pour leur lils avait considérablement augmenté...
Peu de temps après, Emma devait venir passer un mois de vacances à la maison. J'annonçai longtemps d'avance à Victor cette nouvelle qui me réjouissait fort, el je vantai, par orgueil paternel, non se\ilement l'intelligence et l'instruction de ma fille, mais aussi >a beauté et son aimable caractère. Mais je trouvai mon commis >i indifférent et si froid pour tons le> éloges que je lui faisais d'Emma, que son imliffcrence me blessa. Lui <|ui, en d'autres circonstances, était toujours prêt à partager mes émoli(ms, pourquoi restait-il maintenant com|dètement étranger à ma joie? Etait-il jaloux parce (|u'un(! persmine qui avait plus de droits à mon affection venait se mettre entre lui el moi? .Mais je chassai cette supposition de mcui esprit sans hésiter : ce n'était pas jiossilde : une âme si nobb' et si pure ne pcnnait pas éprouver un sentiment si bas.
Quoi (|u'il en soit, comme je \(Milais épargner à ma fille le spectacle de ma parcimonie, je résolus
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK
de donner, le jour de son arrivée, une sorte de festin où je conviai M. Bokstal, sa femme, ses quatre enfants, et mon commis.
Au jour dit, j'allai dans ma voiture la chercher à l'auberge où s'arrêtait la malle-poste.
Emma venait d'atteindre sa quinzième année, et elle était grande pour son âge. Quoiqu'il restât encore quelque chose d'enfantin dans les traits de son doux visage, de loin on l'aurait presque prise pour une jeune femme. Certes, elle était extrêmement jolie, et je ne m'étonnai nullement de voir que partout sur notre passage on la regardait avec admiration; mais ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut de constater que malgré son instruction et son langage choisi, elle était restée simple et modeste.
En descendant de voiture devant notre porte, elle sauta au cou de son grand-père et de sa grand'mère, puis elle monta à la cliambre que je lui avais fait préparer avec beaucoup de soin. Elle devait ouvrir ses malles et ses caisses pour faire un peu de toilette avant de descendre pour prendre place à la table.
L'heure fixée pour dîner était déjà sonnée depuis une dizaine de minutes à la tour de l'église, et à mon grand étonnement, je ne voyais point paraître mon commis.
Il arriva enfin lorsque nous avions déjà tous pris place à table. Il s'inclina profondément devant tout le monde, balbutia quelques mots d'excuse, et s'assit au bas bout de la table, sur l'unique chaise qui restait encore inoccupée.
Pendant le premier service, on causa peu. Emma échangeait de temps en temps un mot avec moi ou avec sa grand'mcre, et c'était tout... Mais au dessert, un verre de vin vieux délia toutes les langues, et la conversation devint plus gaie et plus générale. Nous adressâmes à Emma toutes sortes de questions sur son séjour à la pension et sur les choses qu'elle avait apprises. Ses réponses étaient si sensées, si spirituelles, et révélaient une éducation si soignée, que je fis naître, avec une joie toute paternelle, toutes les occasions pour lui permettre de faire briller les dons de son esprit.
Je fus désagréablement surpris de remarquer que Victor Storms, au lieu de partager notre admiration, tenait le plus souvent les yeux baissés, et lorsque Emma ou moi nous le tirions de sa distraction pour lui demander son avis sur quelque sujet, il se bornait à une réponse brève et indifférente, pour reprendre de nouveau son attitude préoccupée. Comme je fis plusieurs fois l'éloge de ses capacités pour l'encourager, sans réussir à vaincre sa froideur, ma fille finit par en être blessée, et détournant de lui son attention, elle fit comme si elle ne s'apercevait plus de la présence de ce rêveur taciturne.
Le dîner fini, quand tous nos convives nous eurent quittés et que je me trouvai seul avec ma fille, elle me dit avec un petit sourire dédaigneux :
— Quel singulier personnage que votre commis, il figurait à notre table comme un homme qui ne sait pas compter jusqu'à trois. C'est par bonté, par compassion, n'est-ce pas, que vous vantiez son intelligence? Ce n'est pas sa faute, c'est certain, mais le pauvre garçon à l'air d'un niais ou d'ui> imbécile.
— Tu te trompes sur M. Storms, répondis-je. Il est très intelligent, au contraire, et tout le monde à Visseghem l'aime pour son inaltérable gaieté.
— Alors, c'est par orgueil qu'il s'est tu. Il était probablement de mauvaise humeur parce qu'il était au bas bout de la table.
— Oh ! non, Emma, il est la modestie même en persojine. Je ne comprends pas la raison de son étrange attitude; je le questionnerai et je le gronderai à ce sujet.
— Bah! hah! ne faites pas cela, mon père, ditelle en riant. Que m'importe l'attitude de ce jeune homme? Il pourrait s'imaginer que l'on s'intéresse à ce qu'il fait ou à ce qu'il ne fait pas. Un commis n'est qu'un commis, n'est-ce pas? Je vous en prie, mon père, promettez-moi de le laisser en paix làdessus. Le dîner auquel vous avez bien voulu l'inviter n'était qu'une circonstance exceptionnelle. La place d'un commis est au bureau; il n'aura donc plus l'occasion de nous ennuyer par son impolitesse et sa taciturnité.
Sans me préoccuper-des désirs de ma fille, je demandai le lendemain à Victor Storms ce qui l'avait porté à se montrer si réservé et si maussade à notre table.
— C'est un sentiment de respect, répondit-il visiblement embarrassé et avec une hésitation telle que je ne doutai pas qu'il me cachât la vérité pour la première fois de sa vie. Je ne suis que votre commis, votre serviteur... Il eût été inconvenant de m'enhardir en présence de mademoiselle Roobeck, jusqu'à...
— Victor, Victor, vous n'êtes pas franc, répondis-je en levant le doigt d'un air de reproche.
— Je le reconnais, monsieur, dit-il tristement, je voudrais mentir, mais hélas! je ne peux pas. La vérité est que toutes les filles, toutes les femmes, surtout lorsqu'elles sont jolies, exercent sur moi une influence irrésistible dont la conséquence immédiate est de paralyser ma gaité, mon esprit même, et de m'imposer la plus grande retenue.
— C'est donc un véritable éloignement pour le beau sexe? murmurai-je.
— Oui, monsieur.
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROORECK
— El vous êles ainsi depuis voire enfance?
— Depuis deux ans.
— Mais quelle est la caus.»; d'une si élrantre disposition d 'esprit?
il lesta Miuel.
— C'est donc un secret que je ne puis savoir?
— Que je ne puis révéler, répondit-il en soupirant. Soyez assez bon, assez généreux pour ne pas insister. Ce secret est simplement une alVaire de famille; il n'a aucun rapport avec rien qui puisse vous intéresser; mais je ne peux pas le faire connaître, et il meserait foit péuihlo de vous refuser.
C(unrae il n'y avait pas d'autres explications à tirer de lui, et que j'avais du leste la conviction (jue son altitude à table n'avait jtas eu pour cause un sentiment de fierté blessée, comme ma fille l'avait supposé, je ne lui en parlai plus.
Kmma resta un mois entier à Visseirhem. Je la conduisis trois fois ;\ Lille et une couple de fois à Courtrai, pour la produire dans le cercle de mes relations. Elle passa le reste du temps à Blekliout, ou dans qutd(|ues familles notables de notre commune. Lorsque le jour de son retour au pensionnai fut arrivé, elle n'avait pas eu l'occasion d'échanger une seule parole avec Victor Slorms. Le hasard faisait-il (|u'ds se rencontrassent dans la cour, mon commis s'inclinait profondément, et ma fille répondait avec une légère inclination de tète. Assuréuient son jugement sur le jeune homme n'était nullement favorable.
Emma partit pour Tournai, et ma maison reprit son train accoutumé.
WIll
.Mon commerce donnait des résultats si favorables qu'au commencement de l'année 1800 ma dette était réduite à vingt-deux mille francs, malgré les frais considérables occasionnés par l'éducation de ma fille, et malgré les appoinlemenis de mon commis que j'avais encore augmenté de cent francs.
Il n'y avait pas eu de changements dans ma vie si ce n'est que j'avais dû faire de nouveaux sacrifices pour venir en aide à maître Itokstal dont l'ancienne opiilhalmie était revenue. Ileurensement son (ils Je.m était capable de le remplacer pour tlonner l'instruction à ses élèves, sans cela l'entretien (le tout son ménage ciU été à ma charge, ce que j'eusse ronsidéré comme une véritable cahmilé, car au lieu de se reb'irher, mon esjtrit d'économie ne faisait qu'augmenter, k mesure que j'approchais du terme de mes enort><.
P^mma passa l?s vacances suivantes, avec ma permission, dans une belle villa de M. Sauvai située aquel(|ues lieues au-dessus de Lille.
Je m'y rendis deux fois. Elle s'amusait si bien en compagnie de ses deux amies Julie et .\dèle Sauvai, qu'elle ne témoigna aucune envie de venir à Vissegbem avant de retourner à sa pension.
Aux approches du printemps suivant on parla beaucoup dans notre village d'une belle fêle (\\\i devait être célébrée par le Serment de Saint-Sébastien, à l'occasion du deuxième centenaire de l'existence de cette société dont je faisais partie ainsi que mon commis.
Depuis (lueLpies mois Victor Storms en avait été nommé secrétaire, et je savais tous les jours par lui ce qui était décidé par le « roi » et par les doyens pour donner à la fête le plus d'éclat possible. Le village serait pavoisé, orné de verdure et d'inscriptions. Les membres de la société revêtus de leurs insignes et précédés de leur drapeau, assisteraient à une messe solennelle, et on leur odVirait un beau bal, à eux et à leurs familles.
Un jour que nous causions des projets de la société, je demandai à Victor s'il savait danser. Sa réponse fut affirmative, car dans la ]iension dont il avait suivi les cours, la danse faisait partie du programme. 11 ferait au bal une courte apparition pour la réception des sociétaires, mais il ne danserait pas. Larai''(Mi m'était connue; je me moquai un peu de sa r rainte des femmes, mais je n'insistai pas pour le faire changer de résohition.
Comme j'avais l'habitude de raconter à ma fille, dans les lettres que je lui écrivais chaque semaine, tout ce qui se passait à Visseghcm, je lui parlai plus d'une fois avec une sorte d'enthousiasme, de la fêle projetée, qui était fixée au second jour de l'Aques.
Une, (|uinzaine avant PAques, je reçus d'Emma, avec autant de joie que de surprise, tine lettre par laquelle elle m'.mnoneait qu'à l'occasion de ce grand jour, elle viendrait en passer deux ou trois à Visseghem avec les deux demoiselles Sauvai. M. Sauvai y avait consenti. Elle me priait de faire préparer des chambres convenables pour ses amies. Elles lu) tenaient pas beaucoup à de beaux meubles, pourvu (|u'rdles eussent une bonne table de toilette et une grande glace, car elles avaient l'intention d'assister au bal.
Je satisfis de mon n:ieux au vrru de ma fille dont j'annonv-TÎ l'arrivée à uion commis. L'inquiétude que je lii*^ il.iiis -e< veux a cille nouvelle nie fil ajouter :
— Je comprends votre crainte, \ irlor, mais elLî n'est pa> fondée. Si vous dé.-irez éviter les occasions de causer avec Emma ou avec les ilemoiselles Sauvai, agisse/ comme vous le trouverez bon, vous éles tout à fait libre, je ne vous contraindrai en rien.
Il faisait presfpie nuit lorsque m,i fille cl ses
LE TliÉSOP. DE FELIX ROOnECK.
amies descendirent devant la porte de ma demeure, el en prirent possession, riant, sautant et chantant comme des oiseaux échappés de leur cage.
Les demoiselles Sauvai étaient de très gentilles jeunes filles, un peu bavardes, un peu hardies, un peu frivoles peut-être; mais aimables et particulièrement douées de cet esprit brillant que l'on peut considérer comme l'apanage des Françaises.
Au souper, après avoir abordé cent sujets divers, ma fille eut l'idée de raconter comment, pendant une de ses précédentes vacances, j'avais invité mon commis à diner, et comment elle s'était trouvée à table en présence d'un jeune homme qui, au premier aspect, avait l'air d'un personnage bien élevé, mais qui, au lond, n'était qu'un impoli et un ignorant.
J'essayai de défendre le pauvre Victor contre l'injuste prévention de ma fille, et il s'ensuivit nalurellement que les demoiselles Sauvai devinrent curieuses de connaître ce jeune homme, surtout lorsque Emma répondit à une de leurs questions :
— Ai-je dit que le commis est un vilain garçon? Au contraire, il a de grands yeux noirs, et son extérieur est assez bien. C est dommage qu'il paraisse avoir la tête si vide.
Je crois que s'il avait été en mon pouvoir de satisfaire immédiatement leur désir, les demoiselles Sauvai m'eussent forcé de faire appeler immédiatement mon commis. Mais Victor était, suivant sa coutume, à Vormezeel, chez ses parents.
Elles l'oublièrent bientôt tout à fait, et il ne fut plus queftion de lui.
Après une soirée passée à toute sorte de distractions agréables, les aimables filles me souhaitèrent le bonsoir et allèrent se coucher.
Le lendemain elles se levèrent de très bonne heure, et témoignèrent le désir d'aller visiter la commune aussitôt après le déjeuner. Il faisait un temps superbe, et elles avaient vu par la fenêtre qu'on était en train d'orner toutes les maisons.
Nous sortîmes pour faire un tour de promenade, au milieu des villageois qui nous regardaient bouche béante, et qui n'admiraient pas seulement les riches toilettes des demoiselles de la ville, mais qui paraissaient stupéfaits de leur gai babil et de leurs rires continuels.
En approchant de l'église, je vis Victor Storms arrêté près d'un arc de triomphe, et dirigeant les ouvriers qui s'occupaient de placer des écussons et des devises.
J'entendis une des demoiselles Sauvai dire à ma fille :
— Voyez donc ce jeune homme là-bas. Celui-là du moins n'a pas l'air d'un paysan. C'est probablement le fils du maire?
— Mais non, répondit-elle, c'est le commis dont
je vous ai parlé... Venez, Julie, allons de l'autre côté. Il serait capable de nous faire quelque impolitesse.
Elle voulait retenir mademoiselle Sauvai ; mais celle-ci s'avança vers le commis sans hésitation, et lui demanda à tout hasard quelques explications au sujet du travail qu'il dirigeait.
Contre notre attente, Viclor Storms répondit avec beaucoup d'amabilité, quoique avec réserve, et non sans se servir d'un choix d'expressions tout à fait distinguées. Je lus dans les yeux des demoiselles Sauvai que, du moins en ce qui concernait l'esprit de mon commis, leur impression avait été excellente.
Je ne fus donc nullement surpris lorsque j'entendis Julie dire, après que nous nous fûmes éloignés de l'arc de triomphe :
— Cela, un imbécile, Emma? Mais où avez-vous donc la tête? C'est un joli jeune homme, aussi poli que spirituel... On a voulu me faire épouser le fils d'un riche banquier; j'ai refusé. Mais s'il avait seulement ressemblé un peu à votre commis...
Nous assistâmes à la messe solennelle; l'aprèsmidi nous nous promenâmes dans le jardin de la confrérie Saint-Sébastien, pendant le tir de l'oie, puis nous retournâmes à la maison pour souper et pour laisser à ma fille et aux demoiselles Sauvai le temps de s'apprêter pour le bal.
La fête devait avoir lieu dans la grande salle du premier étage de la maison communale, qu'on avait décorée avec goût pour la circonstance. On avait fait venir de Lille six musiciens, et comme il ne devait y avoir à ce bal que les membres de la société et leurs familles, avec quelques-uns des principaux habitants de la commune, on pouvait espérer que la compagnie aurait l'air tout à fait comme il faut.
Lorsque j'entrai dans la salle avec ma fille et ses deux amies, le bai avait déjà commencé. Il se fit un grand mouvement, et même pendant un moment les danseurs perdirent le rythme et laissèrent la mesure pour nous regarder. Il y avait bien là quelques dames et demoiselles de notre village qui avaient essayé, en dépensant beaucoup d'argent, de s'habiller à la mode de la ville; mais en comparant leurs toilettes à la mise élégante, simple et distinguée de ma fille et surtout des demoiselles Sauvai, elles pouvaient constater combien elles étaient restées loin du but qu'elles avaient visé.
Gomme la danse finissait, nous traversâmes lentement la foule, en échangeant des saints et des poignées de mains avec nos amis et connaissances. — Des cavaliers comme ceux-là, je ne m'en soucie guères, murmura Julie à l'oreille de ma fille. Ils sont tout ce qu'on voudra, excepté lestes et légers. Mais nous y sommes, et devons faire de
LE TRÉSOU DE FÉLIX HOODECK.
nécessité vertu. Si au moins le lOminis di' voire père était ici, on pourrait espérer que pendant quelcpies heures...
— Il est là-bas dans le coin, au fond de la salle, répondit Kniina.
— Ail ! ah ! t'est lui (|ui me fera danser d'abord, s'écria la folle jeune fille.
— Je ne le crois pas, mademoiselle, lui dis-je.
— Il ne sait donc pas danser, M. Ilooheck".'
— Si fait, mais il ne dansera pas. 11 ine l'a affirmé lui-même.
— Lui, ne pas danser? Vous vous trompez assurément, monsieur. Venez, vous allez voir.
Elle nous entraîna à sa suite au fond de la salle, s'approcha de mon commis et lui adressa la parole avec une aimable étourderie.
— .Monsieur Victor, dit-elle, — ou plutôt chantat-elle dans son joli lanijage musical, — on dit grand mal de vous, et cela me fait vraiment de la peine d'entendre de pareilles choses. On ose soutenir que vous refuseriez de danser, même si une demoiselle vous invitait. Pour un homme aussi bien élevé que vous, monsieur, cela me parait tout à fait impossible. Je voudrais bien prendre votre défense; donnez-m'en le moyen, je vous prie.
— Vous avez vraiment trop de bonté, et je ne mérite pas un pareil honneur, mademoiselle, bégaya Victor tout interdit.
— Pourquoi cette modestie exagérée, monsieur? poursuivit Julie. Calomnier un jeune homme tel que vous? c'est alfrenx. Vous êtes bon danseur, ne le niez pas, et fermez la bouche aux médisants en devenant mon cavalier.
Victor Storms la rej^arda avec un sourire Iranquille, où semblait briller la reconnaissance. Il balbutia Cependant une excuse, et secoua la tête en signe de relus.
— (hioi, c'est donc vrai? dit Julie visiblement dépitée. Vous repousseriez même mon invitation? La danse va commencer, monsieur. Je vous en prie, ne me laissez point partir avec l'idée que vous n'avez pas, ainsi qu'on le dit, de symjialhif ni de respect pour les dames.
— Allons, allons, Victor, lui sonfflai-jeàroreille, il y a des prières auxquelles on ne peut pas résister sans im[iolitesse.
— Eh bien, soit, mademoiselle, murmura-l-il, vaincu. J'accepte avec fierté le grand honneur que vous voulez bien me faire.
Va, prenant immédiatementson parti, il offrit le brts à la jeune fille radieuse, et la conduisit à la danse iTuii pas léger.
Aucun autre jeune homme n'ayant encore eu la hardiesse d'inviter ma fille ni mademoiselle Adèle, il ne nons restait rii-n de mieux à faire (ju'à nous rapprocher des danseurs pour voir comint ni mon
commis se tirerait d'affaire. C'était une chose incojitestable, — et les murmures approbateurs des assistants en faisaient foi — (juil eut été difficile de trouver des danseurs plus élégants et plus lestes (pie Victor Storms. Aussi lors(|ue,a|»rès la dernière mesure de la musique, il revint auprès de nous avec mademoiselle Julie, celle-ci nous dit avec un regard brillant de plaisir :
— A votre tour, chère Emma. Vous verrez quel excellent cavalier que M. Storms.
iMoD commis ne disait pasgrand'chose, il paraissait tout confus; mais il sentit (ju'il ne pouvait pas se dispenser de montrera ma fille la même attention qu'à son amie; et à peine la musique eut-elle donné le signal qu'il offrit le bras à Emma après un salut respectueux.
Adèle aussi dansa avec lui. Dès qu'il l'eut ramenée auprès de nous, Julie voulut l'avoir de nouveau pour cavalier; mais Victor prétendit (|u'il ne se sentait pas bien et supplia sur tous les tons les demoiselles Sauvai d'avoir la bonté de l'excuser pour cette soirée. La ilanse lui faisait mal; elle lui faisait monter le sang au cerveau; il souffrait déjà d'un grand mal de tête, — et une foule d'autres raisons dont je connaissais l'inanité.
— Allons, Julie, un peu de pitié pour les nerfs de monsieur, objecta ma fille avec une espèce d'amertume. Ce n'est pas généreux de vouloir forcer quelqu'un à s'amuser contre son gré. Si M. Storms se sent indisposé, laissez-le en paix.
Cependant tout fut inutile. Julie devina que le commis ne cherchait cju'un prétexte pour pouvoir s'éloigner, cl l'attribua à sa modestie excessive. Elle ne voulait pas trop le fatiguer, disait-elle; d'autres jeunes gens (jui s'étaient déjà présentés auraient leur tour; M. Storms trouverait alors des intervalles de repos.
A la fin le jeune homme consentit, à condition qu'après trois nouvelles danses il lui serait permis de (|uilter la fêle sans qu'on exigeât plus rien de lui.
Julie donna son approbation à cette condition; mais à peine Victor se fut-il éloigné un peu, qu'elle .se vanta de le faire rester jusqu'à la fin du bal. Il ne pouvait rien lui refuser, nous le v<'rri(ms bien !
(îes paroles lui attirèrent une verte rennuitrance de la part d'Emma. .Ma fille était d'avis (ju'elle agissait bien étourdimenl, et presque avec inconvenance. Se c(unmellre ainsi aux yeux de tout le monde avec un simple employé de bureau, c'était une légèreté dont un jaserait longtemps dans le village.
Julie rép(»n(lit |»ar un éclat de rire, et au même in<itant Victor vint la chercher.
Emma alla i>'as>eoir sur une banijuelte le long de la ?nuraille, resta assez longlenqis les veux fixés