XIV
Deux mois pouvaient s'être écoulés depuis qu'Emma avait assisté à cette fêle à Visseghem, lorsque je commençai à remarquer dans ses lettres une certaine nuance de tristesse. D'abord celte tristesse se dissimulait encore sous des protestations d'amour pour moi, pour sa grand'mère et pour son village natal; mais bientôt s'y joignirent des plaintes sur sa santé chancelante, et enfin l'expression d'un désir irrésistible de pouvoir revenir à la maison.
Je partis pour Tournai, et j'interrogeai les maîtresses du pensionnat. D'après elles, Emma ne m'avait écrit que la vérité En effet, elle était toujours mélancolique, et de temps en temps souffrante. On connaissait ce mal, qu'on appelait le mal du pays. Il n'y avait d'autre remède que le retour à la maison paternelle; et comme l'éducation d'Emma pouvait être considérée comme terminée, je ne pouvais faire mieux que de lui permettre de clore définitivement ses études.
Je ramenai donc ma fille, persuadé que le séjour de Visseghem lui rendrait bientôt l'incarnat de ses joues et la gaieté de son humeur.
Je ne m'étais pas trompé : elle se montrait extrêmement heureuse; elle avait un plaisir enfantin à faire de jolies toilettes, à chanter, à rire, à courir presque tous les jours à Blekhout ; elle y jouait comme une enfant heureuse de vivre, cherchant des amies dans le village, et y charmant tout le monde par son amabilité. L'air de Visseghem exerça une influence si favorable sur sa santé, que non seulement son visage reprit ses fraîches couleurs, mais qu'elle parut même se fortifier.
Vers la même époque je reçus une nouvelle lettre de Marguerite avec cent cinquante francs. Elle s'excusait de la modicité de cette somme, en me disant qu'à force de coudre du matin jusqu'au soir elle avait contracté une ophthalmie; qu'elle était guérie maintenant, et ([u'elle tâcherait de m'envoyer davantage la prochaine fois. Je la suppliai, dans ma réponse, de faire trêve à cet excès de travail, et de ne pas compromettre inutilement sa santé, vu que j'approchais sûrement du moment où notre dette envers le trésor serait complètement amortie.
La joie que j'éprouvais de voir Emma reprendre sa bonne humeur ne fut pas de longue durée. Au bout de trois mois, je commençai à m'apercevoir qu'elle redevenait de jour en jour moins gaie. Elle se laissa envahir de nouveau par une mélancolie dont j'essayais vainement de pénétrer la cause, et qui résistait à tout ce que j'imaginais pour en triompher. Ma pauvre fille perdait une seconde fois ses fraîches couleurs et sa belle humeur, et retombait évidemment dans le même état qui m'avait déterminé à la retirer de sa pension. Si je l'interrogeais ou si je voulais égayer son esprit, elle m'assurait que j'avais tort de m'inquiéter d'elle; il ne lui manquait rien; ce n'était qu'une légère agitation nerveuse qui passerait toute seule.
Dans l'idée que Visseghem avait perdu tous ses charmes pour elle, et qu'elle avait besoin de distractions en rapport avec l'éducation qu'elle avait reçue et le développement de son intelligence, je résolus delà conduire dans une société plus choisie. Sans témoigner ni joie ni déplaisir, elle m'accompagnait à Lille presque deux fois chaque semaine, et on nous y recevait à diner ou à souper avec la plus aimable cordialité.
Chacun rendait hommage au charme de ma fille et à son aimable caractère. Un de mes meilleurs amis, un certain M. Laudeau, avait le privilège de l'amuser par sa conversation spirituelle, et je m'imaginais même qu'Emma éprouvait pour lui une sympathie toute particulière. C'était un négociant très riche. Il approchait de la quarantaine, à la vérité, mais il avait encore toute l'apparence d'un jeune homme, et ses traits étaient réguliers et beaux.
Un jour que je me trouvais seul, avec mon ami Laudeau, à une fenêtre ouverte du salon de M. Sauvai, il me parla moitié en riant, moitié sérieusement, de ma fille, et me demanda si je n'avais pas encore songé à la marier. Je répondis qu'Emma était encore beaucoup trop jeune, et lui donnai à entendre que j'avais des raisons matérielles de retarder son mariage autant que possible attendu que dans quelques années seulement je serais eu mesure de lui donner une dot convenable. Là-dessus il me fit entendre à mots couverts que bien des personnes riches s'estimeraient heureuses d'obtenir la main de ma fille sans la moindre dot.
11 n'entrait pas encore dans mes projets, pour le moment, de comprendre ses ouvertures. Je feignis donc de ne point pénétrer le sens de ses paroles, et lui répondis qu'il s'exagérait les mérites d'Emma, et (lue, d'ailleurs, quoi qu'il en fût, je ne consentirais à aucun prix à être déjà privé de la présence de ma fille, mon unique enfant.