I.E TUKSOU I»E FKLIX ROOHKCK
L'eiilrelieti n'eul pas d'autre suite.
La lrt'(juenlatioii de la bonne bourgeoisie lilloise eut, pendant deux mois, une salutaire iniluence sur riinnieur de ma fille. Mais insensiblement cet ellet s'alVaiblit, elle prit moins de plaisir à ces petites excursions, me pria souvent de la laisser au logis, et finit par retomber dans ses idées noires, à lel point que j'en devins incjuiet, et ijue je résolus de consulter le médecin; j'allai le trouver et lui expli(iuai de mon mieux les symplùmes de l'indisposilion de ma fille, mais il ne pouvait pas en juger d'après cela, et me promit de venir voir Emma.
Je me trouvais au bureau avec mon commis lorsque le docteur entra, el me dit qu'il avait vu ma lille et causé longtemps avec elle. Il me prit à part, me dit son opinion en quelques mots, puis il me serra la main et me quitta.
Je me tournai vers mon commi> et lui demandai :
— Victor, avez-vous entendu ce que le docteur m'a dit?
— Non, monsieur, répondit-il. Fasse le ciel que cela ne soit pas de nature à afiliger votre Cd'ur paternel.
— Oui et non, murnuirai-je en levant les épaules. I/état d'P^nma n'est pas grave, mais il pourrait le devenir. Le do<"teur prétend ({u'elle devrait se marier; l'ennui, l'isolement dans un village aussi tranquille que le nôlie lui est délavorable... Se marier! (pie pensez-vous de cela, monsieur Victor?
— .Ml! monsieur! s'écria-l-il avec vivacité, le docteur a certainement raison; c'est un homme d'une grande expérience.
— .Mais Victor, mon gan;on, objectai-je, on n'a pas toujours sous la main une dot convenable.
— Je connais (jiielqu'un, monsieur, qui remercierait I)ieu à deux grnoux sil [loiivail cuiiduire mademoiselle Lmma à l'autel.
— Quelqu'un? murmurai-je en le regardant avec stupeur.
— Oui, monsieur, un jeunr homme comme il faut, intelligent, (|ui depuis la dernière léte de Saint-Sébastien n'a pas cessé de penser à mademoiselle Knmia.
— .Mais (jui? de qui me parlez-vous?
— De Théodore, le fils du bra.sseur.
— Ahl ah! le fils du brasseur? répétai-je av«;<un soupir de soulagement, car j'avai> un poids de moins sur le neur.
— Oui, monsieur, Théodore. Le pauvre garçon en devient malatle, et hier encore il s'en est plaint à moi. Donnez-lui la main de votre fille, et vous ferez deux heureux.
— Deux heureux? Emma l'aimerait-elle?
— Je n'en sais rien, mais elle se montre toujours très aimable envers lui. si vous consultiez mademoiselle Kinma...
— Alluns, allons, interrom|)is-je d'un air mécontent, c'est une idée impossible. Le brasseur a neuf enfants. Ce qu'il peut donner à son fils est très peu de chose, el moi, cjuidois travailler péiiiblemeni pour amortir mes dettes, que puis-je? Peut-être encore moins. l'Jmma serait pauvre? Je ne peux pas lui préparer un pareil sort, et vous, Victor, vous n'y avez pas bien réllécbi. Je crois (jue je trouverai un meilleur mari pour ma fille; un homme riche, spirituel, bon et même beau.
— S'il en est ainsi, monsieur, je reconnais que j'ai tort, mon seul vœu est de voir mademoiselle Emma heureuse.
Je sortis du bureau pour aller réfiéchir dans ma chambre à un projet qui avait surgi dans ma tête : celui de me rendre à Lille, el d'aller causer avec mon ami Laudeati pour savoir s'il était encore dans les mêmes dispositions. .Mais je reconnus bientôt que ses désirs n'étaient pas les seuls à consulter dans cette affaire, et qu'il fallait avant tout m'assurer qu'Emma ne refuserait pas d'accepter sa main.
(ie que j'avais craint se réalisa. Emma montra pour ce mariage une aversion ijue je n'essayai pas même de combattre, vu la différence d'âge.
Elle ne repoussa pas la main de M. Laudeau seulement, mais lorsque je lui parlai d'autres JQUiies gens, el enfin du fils du brasseur, elle me supplia à genoux et en pleurant de ne pas encore l'éloigner de moi; elle reprendrait courage, elle redeviendrait gaie el elle guérirait. Si on l'obligeait à quitter la maison paternelle et à vivre loin de moi, elle deviendrait tout à fait malade.
Je fus donc Ibrcé d'accéder à son désir, et d'attendre le rétablissement de sa santé el le retour de sa gaieté du temps qui guérit tout.
Depuis ravènement de Napoléon, l'empire français, dont la Flandre faisait partie, avait joui, du moins à l'intérieur, d'une tranquillité relative : car en dehors des Ironfieres, la guerre avait duré pres- (|ue sans interruption pour la gloire des armes françaises. Mais au prix de quels sacrifices d'hommes ! Vienne, Herlin, .Madridavaieiitsiicces>iveiiient ouvert bïurs porte» devant l'empereur triomphant...
De toutes les villes, de tous les villages la conscription avait enlevé une foule de jeunes gens; et s'il en revenait quebjues-uns, ils étaient boiteux, manchots ou borgnes.
Durant l'unnée 1811 il y avait eu une trêve; mais les puissances, el surtout l'empereur des
LE TUESOK DE FELIX ROOBECK.
Français, profitèrent de ce court répit pour réunir (les forces plus nombreuses et pour les préparer à une lutte décisive; le bruit courait même que Napoléon avait l'intention de porter ses aigles invincibles jusqu'au cœur de la Russie.
Dans tous les déparlements les conscrits furent appelés sous les drapeaux; même ceux qui avaient obtenu un délai pour cause déterminée, durent rejoindre la grande armée.
Dans ce cas se trouvait Jean Bokstal, qui avait été provisoirement exempté parce que son aide était nécessaire à son père presque aveugle.
Le désespoir de ses parents était indescriptible. J'allai à Lille; je me fis accompagner cbez le préfet par des amis influents, et j'obtins pour Jean Bokstal un congé illimité.
Mais un mois ne s'était pas écoulé que le gardechampêtre apportait au pauvre garçon un ordre impérieux de rejoindre le dépôt de son régiment. S'il ne se présentait pas dans la huitaine au bureau du commandant de place à Valenciennes, les gendarmes viendraient le prendre. 11 ne pouvait être admis aucun motif de retard.
11 n'y avait donc plus qu'un moyen, c'était de lui procurer un remplaçant ; mais ce moyen, les gens riches seuls pouvaient l'employer; et d'ailleurs il restait très peu de jeunes gens disponibles. M. Sauvai avait tout récemment dû payer plus de dix mille francs, afin de libérer son fils.
Maître Bokstal et sa femme vinrent implorer mon assistance, et me poursuivirent de leurs larmes parce que je repoussais énergiquement — et cruellement d'après eux — leurs prières, et que je refusais de préserver leur fils d'une mort certaine. 11 m'était impossible de leur accorder ce qu'ils espéraient de moi. Ils avaient trouvé un remplaçant : le fils unique du sabotier, un garçon robuste et bien bâti. Les parents étaient prêts à donner leur consentement écrit, et ils ne demandaient que huit mille francs.
Huit mille francs ! Bien loin de pouvoir sacrifier une telle somme, je devais encore quatorze mille francs aux émigrés. Je ne possédais pas ce qu'on me demandait... le prendre dans la malle, le laisser écarter encore du but de ma vie, je n'en avais ni le courage ni la volonté.
Aussi restai-je inexorable, même quand ma fille joignit ses supplications à celles de sa grand'mère.
Mes beaux-parents, abandonnant tout espoir, quittèrent ma maison avec des plaintes déchirantes, et moi, pour me soustraire à de nouvelles instances, je prétextai une affaire importante qui m'appelait à Menin, je fis atteler, et partis sur-le-champ. Je revins l'après-midi et me rendis dans ma chambre sans même voir ma fille. J'avais réelle-
ment pitié du sort de Jean Bokstal et du désespoir de ses parents... mais le sauver avec de l'argent qui ne m'appartenait pas? Prendre huit mille francs dans la malle? Impossible!
J'étais à peine revenu depuis quelques minutes qu'on frappa doucement à ma porte.
— Entrez! m'écriai-je.
Victor Storms (car c'était lui) entra et me dit avec une visible hésitation :
— Monsieur, pardonnez-moi ma hardiesse. En votre absence madame Bokstal est venue me prier de tenter un dernier effort en faveur de son fils; mademoiselle Emma, les larmes aux yeux, a imploré mon intercession, et moi, j'ai promis de les satisfaire. Il est bien hardi de venir vous importuner encore, mais vous êtes si bon, si généreux...
— Bon, généreux? répondis-je d'un air mécontent. La plus grande générosité ne peut pas commander l'impossible. Tout est dit sur cette affaire, et je ne veux plus en entendre parler.
— Quoi! monsieur, vous resteriez inexorable? Je ne peux pas le croire, dit-il avec une singulière expression de tristesse et en même temps d'indignation. Ce serait votre résolution irrévocable de laisser partir le pauvre Jean Bokstal pour ne plus revenir? Et vous pourriez voir mourir de chagrin ses malheureux parents qui vous tiennent de si près? Cela n'est pas vrai, monsieur ; j'ai 'affirmé à mademoiselle Emma que cela ne peut pas être vrai...
Et voyant à mon regard sévère que ses paroles me blessaient, il ajouta tout découragé.
— Encore une fois, excusez ma hardiesse. Hélas! je me suis trompé; vous êtes maître de vos résolutions. Mon devoir est de les respecter et de me taire. Je retourne au bureau le cœur brisé.
— Non, parlez! m'écriai-je, effrayé de l'accusation que je lisais dans ses yeux malgré sa soumission. Je prévois, Victor, que vous ne me direz rien de nouveau; mais je ne veux pas refuser de vous entendre.
— Me permettez-vous de parler en toute liberté?
— Naturellement; vous pouvez vous tromper, mais votre intention est bonne, je n'en doute pas.
— Eh bien, monsieur, laissez-vous fléchir. C'est une forte somme assurément, huit mille francs, et je comprends qu'un pareil sacrifice vous soit pénible ; mais comme vous le ferez tout de même, pourquoi prolonger inutilement le désespoir de vos parents?
— Mais vous vous trompez complètement, mon ami, grommelai-jeavec impatience. Je ne donnerai pas les huit mille francs; je ne veux pas les donner, je ne peux pas les donner.
LE TirÉSOIl UE FÉLIX liOOBECK.
— Ah! ne vous fâchez pas .«-i j'insiste, reprit-il avec un soii|tir. Il est pres(|iie ctTlaiii que si Jean llokslal doit partir, «es paients mourront de chagrin. Oui sait si, avant quelques mois, le pauvre .uarron n'aura pas trouvé la mort sur quel(|ue champ de bataille? Huit mille francs, c'est Ijeaucoup; mais qu'est-ce |)ourtant auprès de la vie et du bonheur de trois personnes, surtout lors(|ue à deux d'entre elles vous donnez les noms de père et de mère?
Je le rej^ardai sans rien dire.
— A la suite de grandes perles, vous vous êtes trouvé en anière, monsieur; mais vous possédez ce[)en (la utiles propriétés considérables. Le sacrifice que l'on vous demande ne peut pas vous appauvrii", et Vdus eparijnerez du moins à votre conscience le remonls éternel d'avoir, dans un mouvement d'insensibilité, d'avarice peut-être, poussé dans la tombe trois de vos plus proches parents.
Celte accusation, et|)rincipalement le mot d'avarice me chofinèrenl vivement.
— Victor, Victor, lui dis-jc, est-ce ainsi que vous récompensez ma boulé, mon amitié pour vous? Lu avare, moi? Ah! mon cœur saigiie au sentiment de mon impuissance à venir en aide à mes parents et à leur infortuné fils; mais il saii^'ue peut-être plus encore pour ces injustes reproches de vous, à (|ui j'ai voué nue si jurande estime, (|ue j'aimais comme mon propre fils !.,.
Le jeune homme, comme si mes paroles lui déchiraient le cœur, appuya son front contre la muraille et fondit en larmes.
Je le contemplai un instant avec une compassion croissante, puis je m'approchai et je lAcbai de le calmer en l'assurant que ma sympathie pour lui n'avait pas diminué.
— Ah î monsieur, s'écria-l-il sans répondre à ce (|ue je lui disais, consentez! consentez pour mon. bonheur.
— Pour votre bonheur, Victor? Ou'esl-ce (|ue votre bonheur a de commun avoccelte triste affaire?
- De|)uis le jour ou vous m'avez pris à votre service, je me suis senti attiré vers vous par une sympathie étrange. Mal},Té tout ce (|ue la médisanre murmurait contre vous, je m'étais habitué à vous considérer comme le plus n(d)le et le meilleur des hommes. Me faudra-t-il douter de la bouté de votre «(Piir? penser que, par amour de l'ar-^ent, vous roiid.imnez au désespftii' voire malheureuse famille. Ali! par Imit ce (|ui vous est cher, je vous conjure de m'épargner celle pénible désillusion.
— Ouoi! >i je persi>laisà refuser, vous me croiriez avare? Vous me mépriseriez, vous me haïriez peut-être? m'érriai-je profondément troublé. Répondez, je le veux!
II me rej^arda si bien en face que son regard fil courir dans mes veines un froid de i^lace.
— Je vous serai éternellemenl reconnaissant, monsieur, dit-il eu soupirant. Vous estimer et vous aimer était mon bonheur. Maintenant... maintenant i'essaieiai encore... Peut-être Dieu me donnera-t-il la force de...
Je voyais bien que dans son dévouement pour moi il luttait contre la conviction que j'étais devenu indiiiue de son estime. Celle pensée le torturait plus (jue moi-même. Je lui pris la main et lui dis avec une agitation fiévreuse :
— Mais, Victor, mon ami, vous ne savez pas ce (|ue vous dites. Mon cieur n'est ni cruel ni insensible, et ce n'est ni l'égoïsme ni l'avarice qui me pousse. Vous avez un secret qui vous dicte votre conduite; moi aussi je suis esclave d'un secret, et j'obéis à un devoir impérieux.
J'attendis leffel de cette révélation. Il se contenta de me rei;arder tristement, en secouant la lêle.
— Le sang de Jean IJokslal va couler sur les champs de bataille, dil-il. Ses parents mourront de désespoir... Kl vous, mon |)auvre maître, vous assisterez à leurs derniers moments! .\h ! c'est horrible, horrible !
Sa voix expira dans son gosier, et il cacha sa tèle dans ses mains comme jtour se dérober à un spectacle plein d'horreur.
11 y eut un court silence. Je pris une résolution soudaine, et lui dis :
— Victor, c'est vous-même qui allez décider si je puis faire le sacrifice (jue l'on me demande. Votre discrétion est aussi grande que votre dévouement pour moi. Kh bien, je vais vous confier mon secret. Vous y trouverez l'explication de ma prétendue avarice et de mon apparente cruauté.
J'ouvris mon pupitre et j'en tirai un i:raud cahier que je tendis h mon commis en lui disant :
— Victor, depuis mon mariage j'ai inscrit làdedans chaque )»»ur tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai souffiTl, ce (|ue j'ai craint, espéré et pensé... !i.sez... Demain vous me ferez part de l'impression (jue ces notes auront produite sur votre es|)rir, et si vous êtes encore d'avis que je puis et dois sacrilier les huit mille francs, je le ferai sans hésiter... A demain. Je vous attends avant huil heures.
Il me jeta unreirard de reconnaissance et se retira.
Quant à moi, persuadé qu'après laleclure de mon manuscrit il ne m'accuserait plus d'avarice, et qu'il reconnaîtrait qu'on exigeait de ujoi un sacrifice impossible, je sentais mon cn-ur soulagé d'un lourd fardeau.
Pour ne plus me trouver ce soir-là en présence
LE TIlESOn DE FELIX ROObECK.
de ma fille, j'appelai la vieille servante; je lui dis que j'étais très fatigué et que je ne descendrais plus, parce que je voulais me mettre immédiatement au lit.
Lorsque j'entrai dans mon cabinet le lendemain malin, j'y trouvai mon commis qui m'attendait.
— Eh bien ! Victor, lui dis-je, avez-vous... Mais sans me laisser finir ma phrase, il s'élan-
(,a vers moi, et me prit la main sur laquelle il appuya plusieurs fois les lèvres. Je sentis les larmes couler sur mes doigts.
— Victor, mon ami, qu'est-ce que cela signifie? Qu'est-ce qui vous émeut ainsi?
— Ah! monsieur, laissez-moi m'humilier devant vous, et pardonnez-moi mon erreur ! s'écriat-il. J'ai méconnu le cœur le plus noble, le plus pur, le plus vertueux.
— Vous avez donc lu mon manuscrit? demandai-je avec un sourire de satisfaction.
— Lu, monsieur? Je l'ai dévoré, puis relu et médité. Quel livre émouvant, ce long chemin de la croix de trois nobles âmes, martyres d'un sentiment du devoir exaspéré.
— Allons, Victor, lui dis-je, dominez votre exaltation. Ma vie a été 1res amère; une perte irréparable nous a frappés, mais d'autres en auraient fait autant que nous. Asseyons-nous, mon ami, et causons avec calme. La lecture de mon manuscrit vous a convaincu, n'est-ce pas, que je ne peux pas donner huit mille francs pour racheter Jean Bokstal du service?
— Ma conviction est, répondit-il, que si cet acte d'humanité exigeait le sacrifice d'une somme trois fois plus considérable encore, vous pourriez et vous devriez la donner.
Je le regardai avec stupeur.
— Avez-vous bien lu mon manuscrit sans prévention.
— Sans autre prévention que le désir de pouvoir partager vos sentiments, et, par conséquent, de chasser de mon esprit la supposition qui me torturait.
— Et vous croyez que je dois donner ces huit mille francs.
— Sans hésiter, monsieur. Le sentiment qui vous relient est sans doute très respectable; il serait même au-dessus de tout éloge, s'il ne découlait pas d'une notion exagérée et complètement fausse de la vertu, une exagération maladive, si j'ose m'exprimer ainsi.
— Une exagération maladive? Avez-vous donc oublié la promesse que j'ai faite à ma femme bienaimée à son lit de mort?
— Monsieur, j'admire votre honnêteté scrupuleuse, et la force que vous avez eue de tout sacrifier à ce que vous croyiez être le devoir; mais vous vous êtes trompé sur l'étendue de ce devoir; et si voire récit m'a arraché des larmes, il m'a donné en même temps la conviction que tant de sacrifices n'étaient pas nécessaires. Un inconnu vous confie deux cent quarante mille francs. Cette somme, vous lavez toujours eue en votre possession, à très peu de chose près. Mais vous voulez restituer plus qu'on ne vous a confié, et pour y arriver, vous menez une vie d'angoisses et de sacrifices, de douleur... et votre compagne, un ange de vertu, succombe dans la lutte. Une autre femme, douée cependant d'une grande énergie, travaille nuit et jour pour pouvoir vous envoyer chaque année quelques francs, toujours dans le même but. Et pourquoi tous ces sacrifices ? Pour pouvoir rendre aux propriétaires inconnus du trésor ce que vous ne leur devez pas.
— Ce que je ne leur dois pas ? répétai-je. Sur quoi fondez-vous celte singulière opinion?
— C'est bien simple, j'ai fait le compte avec le plus grand soin, et je suis bien sûr de ne pas me tromper. On vous a confié deux cent quarante mille francs en espèces, en vous priant de les conserver en espèces et même de les enfouir au besoin. Contraint par les nécessités mêmes de la conservation du trésor de le convertir en immeubles, vous achetez une grande ferme, des champs, des prés, des bois. Vous achetez une huilerie, — celle-ci en partie pour votre profit personnel. El vous vous croyez débiteur non seulement des fermages, mais encore de rinlérêt des intérêts de l'argent que vous avez temporairement employé. Savez-vous à combien tout cela s'élève? à quatre cent cinquante mille francs, près d'un demi-million. C'esl donc quatre cent cinquante mille francs que vous voudriez rendre pour deux cent quarante mille. Et c'est pour aboutira ce résultat... insensé, que vous avez sacrifié tout le bonheur de votre vie. Ce sentiment de l'honneur est admirable, mais le devoir n'exigeait pas un pareil sacrifice.
— Vous ne pouvez pas soutenir cependant, que nous avions le droit de nous approprier les revenus du trésor; le propriétaire nous en demandera certainement compte.
— Il ne le fera pas. S'il retrouve les deux cent quarante mille francs intacts, il bénira le ciel, et vous témoignera une reconnaissance sans bornes.
— Vous pouvez avoir raison au point de vue de la loi civile; mais ma loi à moi, c'est ma conscience, et mon juge, c'est Dieu. D'ailleurs, vous ne pouvez contester, Victor, que je dois rendre le trésor avec tout ce ({u'il a rapporté.
— Eh bien, admettons cela pour un instant ; mais
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK
vous avez consacré toute votre vie à la garde de ce trésor. Quel est l'inteiulant (jui sf charrierait jrratis d'une pareille adiuiiùstralion. Ne parlons pas de votre lemnie, qui a trouvé sa récompense au ciel, • ni de votre cousine Marfïnerile, (|ne mon imapinalion me représente assise an|>rès de sa petite lampe et courbée sur son travail de contnre. Parlons de vous seulement. Si vous aviez pu prévoir quels soins, (jnels soucis, quels sacrillccs aurait exigés de vous la garde de ce trésor, ei qu'on vous eut parlé d'un salaire pour l'acromplisssment de cette t;\clie, comlnen auriez-vous exiiié?
— Quelle question? m'écriai-je. Accepter sincèrement et volontairement une pareille vie? Pour rien au monde, Victor.
— Je le cuniprends, monsieur. .Mais fixons seulement ce salaire à cin(| mille francs par an, cela fait eu dix-neuf ans quatre-vingt-quinze mille francs que vous avez le droit de regarder comme vôtres. Vous secouez lalèle? Mais si l'alVaire venait devant un triliunal, et si vous produisiez un pareil compte, soyez assuré que personne ne le contesterait; il n'est pas juste (le vouloir qu'on sacrifie toute sa vie pour des inconnus.
Ces dernières considérations me frappèrent, et sans me convaincre absolument, elles me donnèrent à penser que nous nous étions peut-être exagéré notre devoir.
Je serrai la main du jeune liiminie et lui dis :
— Je ne veux pas approfondir en ce moment (jui de nous deux a tort ou raison, mon ami. .Mais je veux cependant vous donner tout de suite une satisfaction partielle : courez à niekiioul, et annoncez âmes heaux-parents que je donne les Iniil mille francs.
— Merci mille fois, mon bon loaitre! s'éc lia-t-il. et il descendit l'rscalier en courant.
Je voulais lui dire encore quebiue chose et je le suivis; en descendant je l'entendis crier joyeusement :
— Ne pleurez plus, mademoiselle,. lean PoksI.il est sauvé, votre père le ra«hète.
Je vis ma fille lui serrer les mains avec effusion, en lui dis.int tout attendrie.
— .Vh! monsieur Victor, c'est v(his (jui .ivez fait cela à ma prière ! Dieu vous bénira.
Mais le jeune homme, en m'apercevant, rougit |Um|U'' derrière 1rs oreilles, et s'enfuit au plus vile.
I Ji- Il lu- ^■.l^ .t me repentir d'iivoir sacrilié ces
huit mille francs, car j'en fus inimédiatemcnl récompensé par les marques de sym|iatbie et d'amitié de tous leshabitanl> <In \illage. par la nroii-
naissance de mes beaux-parents, et surtout par l'heureux effet que cet acte de générosité exerça sur l'esprit de ma fille. Son humeur devint plus gaie, elle reprit ses chansons, et me combla de témoignages de tendresse.
Une chose qui ne laissa |»as (piede m'iniiuiéter, c'e>l qu'Emma, qui n'avait jamais paru s'intéresser à mon commis, parlait souvent de lui maintenant avec une sorte (l'enlhousiasme qui ne me plaisait nullement. L'intervention de Victor dans le rachat de Jean Bokstal avait-elle fait naître un sentiment tendre pour mon commis dans le cieur de ma fille?
Si mes craintes étaient fondées, quelle pouvait être la suite d'une pareille inclination? Une nouvelle source (le chaurin. Victor Storms était un gar(;oii rempli de (juaiités, (jue j'aimais comme un lils, mais il était pauvre et destiné à passer sa vie au service d'autrui, et je ne pouvais admettre l'idée d'un mariage entre lui et Emma, pour laquelle j'avais rêvé un sort brillant. Quel malheur si mes craintes se réalisaient! Que de chagrins je prévoyais pour ma tille !
Plus d'une fois je fus sur le point d'interroger son c.enr; mais c'était une tAcbe difficile, et si je me trompais, ne serait-elb^ pas affiigée et blessée (le ma méprise?
Je l'oljservai dès lors avec la plus grande attention, mais rien ne vint confirmer mes craintes. Quand elle parlait de lui, ce n'était (pie pour le louei' (le la part «luil avait prise à la liln-ralion de Jean l{«d<stal, et pour vanter la bonté de son caiartère. Et si elle exprimait son admiration avec une certaine chaleur, elle ne taisait en cela (pie ré|iéler ce que le village entier, et moi tout lepremier, avions dit cent fois.
D'ailleurs, Victor Storms se montrait plus réservé (|ne jamais, et semblait éviter avec soin toutes les occasions de causer avec ma fille. De son cùté du moins il n'y avait rien qui pût m'iiiipiiéter.
Disposé à croire (|nc ma suppo>ili(m était fausse, je laissai passer (jnelques semaines sans me résoudre à interroger ma fille.
lii lundi, comme je revenais de Lille où j'avais réussi, grAce à Victor, dans une opération assez importante, je me rendis droit an bureau pour l'informer du résultat. Au moment d'ouvrir la porte j'entendis avec surprise la \oix de ma fille (|ui se plai;;nait amèrement.
Emma dans le bureau! Pour(pioi? Quel était le motif de ce désespoir, de ces sanglots?
Je poussai la porte; iqa fille, assise contre le mur, pleurait à chaudes larmes, et au moment (>rij'(>nlrai elle criait d'un ton déchirant, en étendant les mains vers mon commis :
LE TI\ES01l DE FELIX IJOOUECK.
Le commis debout devant son pupitre. (Page 85.)
— Oh! Victor, Victor, ayez pitié de moi, j'en mourrai !
Le commis, debout devant son pupitre et lui tournant le dos, ne semblait pas faire attention à son appel; cependant je vis des larmes rouler sur ses joues.
Je tremblais d'inquiétude. Que se passait-il? Qu'avais-je à craindre? Ne sachant rien, je ne pouvais interroger ma fille devant Victor, ni la faire rougir par des reproches immérités.
— Monsieur Storms, lui dis-je en me contenant autant que possible, veuillez m'altendre ici jusqu'à ce que je revienne. J'ai à vous parler sérieusement.
Et, prenant ma fille par la main, je la forçai à se lever, en murmurant avec une colère mal déguisée '<,
=- Suiâ-moi; ce n'est pas ici ta place; lu vas me dire franchement et sans réùceiice pourquoi je te trouve dans le bureau.
Je la conduisis dans une autre pièce et fermai la porte. Emma s'afîaissa sur une chaise, courba la tête, mit ses mains devant ses yeux et recommença à pleurer.
— Eh bien, vas-tu m'expliquer pourquoi tu étais au bureau, et qu'elle est la cause de ton désespoir?
— Ah! mon père, pitié pour moi! je suis si malheureuse. Plût à Dieu que je n'eusse jamais rencontré M. Storms.
— Mais, au nom du ciel ! qu'a donc de commun M. Storms avec ton chagrin?
— Je... je l'aime, mon père, balbutia-t-elle, éclatant en larmes et courbant d'avance la tète devant mon arrêt.
La pitié me donna la force de dompter mon courroux.
— Allons, ma pauvre Emma, lui dis-je d'une voix moins rude, dis-moi tout; sois sincère. Es-tu
ili'jà, avant aiijoiircriiui, allt'e trouver M. Stonns dans son bureau ?
— Jamais, mon père, jamais.
— Kt as-tu eu l'occasion de lui parler seule ailleurs?
— Non, nulle pari, mon père.
— T'a-t-il fait connaiire ou supposer, truiic autre far<>n, qu'il ressent pour loi |)lns <|ut' «If l*estime?
— Jamais, ni par paroles ni |)ar signes. Je >>errai ma liile dans mes bras avec bonbeur,
et je làcbai de lui l'aire comprendre (ju'elle avail lorl de pleurer et de trembler ainsi. Lille n'avait coinmis aucune légèreté, elle ne s'était pas compromise.
Mais elle, sans se laisser consoler, retomba sur sa chaise; ses larmes ne cessaient pas de couler.
— Prends courage, ma bonne Emma, lui dis-je. Si Ion cnnir s'est laissé surprendre par on sentiment dont l'objet ne réunit pas les conditions nécessaires à Ion bonbeur, ce n'est pas un crime, mon entant; peu à peu tu trouveras la force de surmonlei' telle inclination.
Mes paroles semblaient la torturer : elle pleurait plus fort, elle levait vers le ciel des regards désolés.
— .Mais, Kmma, je ne te ((nnitrends |ias : don vient celle désolation ?
— Hélas, bêlas! j'en mourrai, mon père!
— Mourir? de quoi, mon enfant ?
— il va partir, pour toujours; nous ne le. icverrons plus!
— (Jui? .M. Slorms?
— Oni, mon père. Ob ! retenez-le, jr vous en supplie, s'il quitte Vissegbem, il emporte mon bonheur et ma vie.
- Victor Slorms renoncerait à son empbd? Il me ([uitterail? Cela est absolument impossible.
— Il y est irrévocablement décidé, mon père.
— (Comment le sais-tn, Kmma ? Te l'a-t-il déclare ?
— Je vais vous le dire Depuis (piebines jojir» M. Storms avait confié comme un secret h l'aubergiste du Hd'iif Idrlii'h' ((u'il ne resterait probablement plus longtemps à Vissegbem, et qu'il faisait même chercher une aulre place à Lille par ses amis. L'aidiergisle doit eu avoir parlé dans sa famille, car sa (ille Jeanne est venue me deman-
I fier si j'en savais quelque chose. Ftdle de dojileur à cette nouvelle, mais espérant encore qu'on se trompait, j'ai eu la hardiesse d'aller trouver .M. .'^tftrms dans son bureau p'nir lui demander si Jeanne m'avait dit la \erité.
— Et il a contirmé la nouvelle?
— Ah î il veut |iarlir anjounl bni même! Il aissera ce soir sjir son bureau une lettre pour
vous. Onand vous la trouverez, Victor sei'a loin pour ne [)lns revenir. Ayez pitié de moi, mon père, ne le laissez i)as partir, car croyez-moi, mon père, j'en mourrai!
— Tu l'aimes donc bien? depuis (piand?
— Depuis la dernière l'èle de Saint-Sébastien, il y a plus d'un an. Ah! père, j'ai bien lutté contre moi-môme, j'ai bien soulferl, j'ai bien prié Dieu (pril me donnât la force de triompher de ma faiblesse. Hélas! ^-'a été en vain. L'all'aire du remplacement de Jean F^okstal nous a rapprochés. A ma prière il est intervenu, il a intercédé auprès de vous: il a été assez éloquent pour obtenir ce que vous aviez refusé à mes prières et aux larmes de ma grand'inére. Depuis ce moment mon sort est décidé; sans lui, il n'y a pas de bonheur pcmr moi sur teri'e.
— Tu exagères, mon enfani, répondis-je tristement. Compare la position et la sienne. Ta brillante éducation fa destinée à vivre dans les rangs élevés de la société; tu seras riche, car j'espère bien vivre assez longtemps pour te laisser une jolie fortune. Victor, au contraire, est pauvre; sa position est humble. Toi, la femme d'un simple commis, toi pour (|nij'ai rêvé la richesse et le luxe !...
— Je le sais, mon |)ère, répondit-elle sans cesser de [tleurei'. J'ai fait tontes ces réilexions. Soins snperllus! Le sentiment (jne j'éprouve pour lui a résisté à tout et n'en a jeté que des racines plus profondes. .\h ! mon père, soyez bon, soyez miséricordieux pour votre Emma. Ne la laissez pas mourir 1
— Est-il |)Ossible ! Tu pourraisconsentir à devenir la femme de M. Slorms ? La perspective de l'humiliation et, qui sait? de la misère peut-être, ne t'effraie pas.
— Vous nous en préserveriez, \\\on cher père.
— Mais il |)ourrail snrxenirdes événements (|ni m'en empêcheraient.
— La pauvreté, la misère avec lui, ce serait encore le bonbeur ! s'écria-l-elle, les yeux brillants d'enlhonsiasme.
Je me tus un moment, réfléchissant à ce qu'il me restait à faire. La donner pour femme à mon commis, celle idée blessait singulièrement mon orgueil paternel. Mais si réellement son bonbeur et sa santé étaient à ce j)rix, ne serail-il pas cruel et insensé de les exposer pour des raisons de celte nature. Victor Slorms n'élail-il pas un noblecnr-ur, une belle inlelligeni-e, un jeune homme iloué de toutes les (jualités (pii pouvaient rendre une femme heureuse? Ne serait-ce pas pour moi une satisfaction de pouvoir l'appeler mon gendre?
Tu serais donc bien contente, Emuia, rcpris-je, si je le laissais espérer (|ue In pourras épouser .M. Slurms ?
LE TRÉSOR DE FKLIX ROOIŒCK.
Elle me regarda fixement comme si elle n'avait pas compris.
— Eh bien, ton bonheur est pour moi le plus grand bien. Je ne m'oppose pas à ce mariage.
Elle me sauta au cou et me combla de caresses, Elle me toucha par l'elTusion de sa reconnaissance.
Lorsque je pus me dégagerde son étreinte:
— Maintenant, mon enfant, lui dis-je, avant de parler à M. Storms de cette importante affaire, je désire savoir comment il accueillera celte proposition. Nourrit-il la même affection pour toi?
—Je n'en sais rien, mon père, dit-elle en baissant les yeux, mais je l'espère.
— Te l'a-t-il dit?
— Non; mais c'est uniquement à cause de moi qu'il veut partir. Si je lui étais indifférente...
— Et sait-il que tu l'aimes?
— Mon angoisse, mon désespoir à l'annonce de son départ, le lui ont appris, mon père.
— Eh bien, quoi qu'il en soit, Emma, reste
A mon entrée dans le bureau, je retrouvai mon commis devant son pupitre dans la même attitude. En m'entendant venir il se retourna el me regarda sans rien dire, tristement, mais sans aucune apparence de crainte.
J'avais résolu de ne pas lui faire de reproches et de l'interroger sans détours.
— Victor, mon ami, lui dis-je, vous comprendrez qu'une explication franche est devenue nécessaire entre nous. Répondez-moi nettement et sans hésiter. Aimez-vous ma fille ?
Il baissa les yeux et ne répondit pas.
— Aimez-vous Emma?répétai-je. Ne croyez pas que votre aveu m'affligera ou me fâchera, au contraire. Mais vous devez me déclarer sincèrement jusqu'où va votre inclination pour ma fille. Parlez, je vous en prie, je vous l'ordonne.
— Ah! monsieur, dit-il en me suppliant à mains jointes, laissez enseveli au fond de mon cœur un secret que je n'ai révélé à personne, excepté à ma mère, dimanche dernier.
— Mais pourquoi ? murmurai-je ? Ma fille n'estelle pas digne de votre affection, et votre amour pour elle, jusqu'à présent inavoué, n'est-il pas un sentiment absolument pur?
— Un sentiment sans espoir, soupira-t-il.
— Sans espoir, Victor? Vous vous trompez. Ma fille a pour vous plus que de l'estime et de l'amitié. En doutez-vous ?
— Non, monsieur.
— Vraiment ? Qui vous l'a dit?
— Ses yeux et mon effroi me l'ont fait deviner.
— Mais vous n'avez pas besoin d'être effrayé, Victor, lui dis-je en souriant. Je suis venu pour vous demander si vous voulez devenir le fiancé de
ma fille?
11 poussa un cri étrange: il me prit la main, la porta à ses lèvres, puis la laissa relomberel fondit en larmes.
Je le regardai avec étonnement, car certainement l'émotion qui l'agitait n'était pas de la joie.
— Pourquoi pleurez-vous? demandai-je.
— La reconnaissance et l'admiration me suffoquent et m'arrachent des larmes. Votre bonté est sans bornes, monsieur. Quoi, vous n'avez qu'une enfant, douée de tous les charmes, de tous les dons de l'esprit et du cœur, et c'est à moi, voire pauvre commis, que vous voulez la donner pour femme. Hélas! malheur à moi, je dois repousser cette marque de votre grandeur d'âme.
Vous devez la repousser? répétai-je stupéfait.
— Par reconnaissance, par devoir, continua-t-il. Dieu me punirait si j'étais assez faible pour offrir à mademoiselle Emma une vie de tristesse...
Mais non, Victor, ne pensez pas à cela, m'é-
criai-je. Emma s'estimera heureuse de partager vos joies et vos souffrances. D'ailleurs, ne suis-je pas là pour vous assister? Je vous associerai à mon commerce : vous habiterez chez moi; nous ne formerons qu'une seule et heureuse famille. Abandonnez donc toute crainte à ce sujet, et dites-moi que vous acceptez avec joie la main de ma fille. Je ne veux pas laisser aux gens de Visseghem le temps de jaser là-dessus. Dans six semaines la noce. C'est décidé, vous devenez mon fils. Là-dessus, donnezmoi la main.
Il retira la sienne.
— Qu'est-ce que cela signifie? m'écriai-je avec un mouvement de colère.
— Permettez-moi de vous expliquer les raisons de ma réserve, répondit-il. Je sens l'impérieux besoin de me justifier à vos yeux : car partir d'ici et savoir que vous me croyez coupable d'ingratitude, cela empoisonnerait ma vie pour toujours...
— Eh bien, parlez, j'écoute !
Yous vous souvenez sans doute, monsieur,
qu'au dîner où vous aviez eu la bonté de m'inviter, je me suis montré peu poli et fort maussade. Rappelez-vous aussi ma vaine résistance lorsqu'on me contraignait de danser avec mademoiselle Emma et les demoiselles Sauvai au bal de la Saint-Sébastien. Je me suis même esquivé sans leur dire adieu, comme un mal appris. Je vous ai déclaré alors, en réponse à vos questions, qu'une raison secrète
HH
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOBECK
m'imposait If devoir d'ôviler toutes les jeunes (illes : du moins celles doiU les mt-riles luiuvaiout faire nailrt' un danger que je devais l'uir à tout prix. C'est pour cela, monsieur, que pendant un an j'ai «'"vité t<»utos les occasions de rencontrer mademoiselle Kiuraa. el «pie, lorsque le hasard me mettait en sa présence, je m'elïorçais de lui inspirer de l'aversion et du nu'pris pour moi |>ar ma froideur, ma maussaderie et ma feinte imbécillité. J'avais peur! le cœur me battait cluKiue fois «pie mes yeux rencontraient ceux de mademoiselle Emma. .\li! monsieur, ne m'accusez pas de faiblesse ou d'égarement. Qui peut voir mademoiselle voire (ille sans rendre hommage au charme irrésistible qu'elle a en elle?
— Vous accuser, Victor? Au contraire, mon ami, vous me réjimissez! m'écriai-je. .\h ! ah! c'est seulement en apparence que vous étiez insensible. Vous aimez Emma, n'est-ce pas? Avouez-le Iran • chemeiil .
— Aimer m'est défendu pour toujours, reprit-il. Ce n'est pas pour moi que je craignais, car le secret ([ui pèse sur moi est d'une nature telle, qu'il me donnerait la force de cacher mon émotion et de la maîtriser complètement. Ce que je redoutais, c'est qu'il pût reformer dans le cœur de mademoiselle Emma un penchani falal, dangereux pour moi, mais mille fois plus dangereux encore pour elle et pour vous, mon bienfaiteur... Hélas! mon pnssenlimenl ne m'avait paslrom|)é. Dans lesefforts (|u'elle a faits auprès de moi avec sa grand'mère, pour obtenir mon intervention en faveur de Jean ilok^lal, mademoiselle Emma a laissé échapper de.> paroles (\\n pouvaient être insigniliantes pour d'autres, mais qui me révélèrent à moi que mon devoir était de m'éloigncr sans retard. Ce soir même je quitte votre service, monsieur. Mes livres sont en ordre ; il n'y manque pas une lettre. En tout cas, si vous aviez queirjue chose à me demander à ce sujet, veuillez écrire un mot à mes parenis ils vous feront parvenir ma réponse... Croyez, monsieur, que je n'oublierai jamais votre bonté el v(»he générosité. Ah ! que j'eusse été heureux de pouvoir rester avec vous ! .Mais hélas ! Dieu en a disposé autrement ... C'est le cœur brisé que je vous dis nn éternel adieu.
Des larmes jaillirent de se> seux.
.Ma tète se troublait : je ne savais que penser. Victor aimait Emma, il n'y avait pas ii en douter. Je lui oiTrais la main de ma fille, ses vœux les plus chers pouvaient se réaliser, et il n'acceptait pas.
— Mai.s, Victor, repris-je après un moment de réOexion, malgré t».us mes elTorls, je ne parviens pns à vous comprendre. Je veux vous donner Emma pour fiancée, vous prendre pour fils, pourquoi repoussez-vous ce bonheur?... \ a-t-il donc
entre vous et ma fille un obstacle insurmontable?
— Mon secret, rien que mon secret, murmurat-il.
— Votre secret? Eh bien, confiez-le moi, pour que je juge si votre refus a le moindre fondement.
— Je ne le puis, monsieur. Cette confidence, vous attristerait inutilement el me ferait inutilement rougir.
— Vous rougiriez !... Comment dois-je le comprendre. Si votre gratitude pour moi est réelle vous parlerez clairement; je l'exige!
— Ah ! monsieur, soupira-t-il, il m'est impossible, tout à fait impossible de vous obéir. Si je le faisais, au premier mot vous me renverriez et vous me diriez : allez, éloignez-vous, vous qui portez avec vous la honte et le mépris.
— La honte ! le mépris ! Ciel, y a-t-il une tache s»ir le nom de votre père?
— Oh ! non, mes parents sont les gens les plus honorables et les plus vertueux du monde.
— Sur voire nom, alors? m'écriai-je épouvanté.
11 fit un signe de lèlc affirmalif.
— Ah ! ma pauvre Emma ! dis-je le cœur brisé. Plusdc bonheur pourelle; elle mourra de chagrin? Pourquoi donc, M. Slorms, qui prétendez porter un nom flétri, vous êtes-vous introduit dans ma famille? Pourquoi nous accablez-vous de tristesse et de désespoir, nous qui ne vous avons fait que du bien? Pourquoi n'èles-vous point parti dès (jue vous couriez le danger d'apporter le malheur sous mon toit? Il m'est pénible de vous accuser, mais reconnaissez du moins (jue vous avez oublié votre devoir envers nous.
— J'ai peut-être méconnu mes forces, monsieur, répondit-il tristement. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas volontairement (joe je suis devenu la cause de votre chagrin, et je ne puis, ponr réparer le mal autîTnt que po.ssible, que sacrifier à votre bonheur mon modeste moyen d'existence. Quand je serai parti et que vous ne me verrez plus, mademoiselle Emma aura bientôt oublié l'inclination qu'elle a eue pour moi.
— Avec (juclle froideur vous parlez de cet éternel adieu ! m'écriai-je avec une sorte d'indignation.
— De la froideur, monsieur? Si je pouvais en ce moment verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour épargnera mademoiselle Emtna le chagrin que je lui cause malgré moi, je mourrais avec joie... mais mon sort est inex(trable, el t(Mile espérance est vaine. Dès ce soir je serai loin d'ici. ' J'insistai encore pour connaître son secret. La conviction (|ue ma pauvre Emma mourrait de d(uileur me faisait hésiter, (|U(tique l'idée de la marier
à Victor Storms m'effrayât moi-même maintenant. Mais le jeune homme me répondit avec une résolution inébranlable :
— Cessez ces vains efforts, monsieur. Si je vous confiais mon secret, l'idée que je pourrais devenir l'époux de votre fille vous remplirait d'horreur; vous ne m'admettriez pas une minute de plus en votre présence, et vous me chasseriez de votre maison...
— Eh bien, soit! grommelai-je, allez donc, je ne vous retiens plus. Plût à Dieu que je ne vous eusse jamais connu !
Le jeune homme prit son chapeau, se dirigea lentement vers la porte, et là, se retournant une dernière fois, il me dit, les yeux pleins de larmes :
— Merci, monsieur, merci ! Je vous bénirai jusqu'à mon dernier jour... Adieu, adieu!
11 sortit, et s'éloigna.
Je le suivis un instant des yeux, appuyant mon front brûlant conlre la vitre glacée. Puis je me laissai tomber sur une chaise et me plongeai dans de pénibles réflexions. Que dirais-je à ma malheureuse fille? Lui apprendre tout d'un coup la vérité, cela suffisait pour lui donner un coup fatal. Mon devoir était de dissimuler. Peu à peu, au bout de quelques jours, je lui ferais connaître toute l'étendue de son malheur, et quand elle apprendrait enfin que Victor était parti définitivement et pour toujours, elle supporterait peut-être cette cruelle désillusion avec moins de désespoir.
Après m'être longtemps creusé la tête, je crus avoir trouvé le moyen de préserver ma fille d'une émotion trop soudaine, et je montai à sa chambre où la pauvre enfant m'attendait sans doute avec un joyeux espoir.
J'avais oublié de changer l'expiession de mon visage. Dès que j'ouvris sa porte, Emma s'élança d'abord vers moi en poussant un cri de joie; mais en me voyant, elle recula en pâlissant et s'écria :
— 0 mon Dieu, que dois-je craindre. Mon père, vous êtes triste ! mon espérance n'était pas fondée, n'est-ce pas? Victor n'éprouve rien pour moi? Il a refusé ?
— Mais non, Emma, tu te trompes, lui dis-je, d'un ton aussi rassurant que possible.
— Ah ! il accepte !
— Pas encore, Emma. La chose n'est pas encore décidée... Pourquoi te remettre à pleurer ainsi, mon enfant? On ne conclut pas un mariage sans avoir rempli certaines conditions. M. Storms n'est pas tout à fait indépendant; il doit naturellement demander le consentement de ses parents.
— Mais lui, mon père, il a sauté de joie et il a dit oui tout de suite, n'est-ce pas?
— Peut-être en avait-il grande envie, Emma;
mais il ne l'a pas osé avant d'en avoir parlé à ses parents.
— Dieu merci ! ses parents n'hésiteront pas.
— M. Storms ne paraît pas aussi certain que toi de leur consentement; mais il ne désespère pas de vaincre leur résistance. Nous devons attendre avec confiance le résultat de sa démarche, mon enfant.
C'est ainsi que j'essayai de familiariser ma fille avec l'idée d'un refus possible. Mais, avais-je mal calculé mes paroles ou ne pouvait-elle pas supporter l'incertitude ! Je ne sais. Ce qui est certain, c'est qu'elle fondit en larmes comme si elle était convaincue qu'il ne lui restait aucun espoir.
Je ne savais plus que faire ni que dire pour la consoler. Ses pleurs et ses plaintes me déchiraient le cœur. Je lui fis alors la promesse d'aller dès le lendemain à Vormezeele, parler aux parents de Victor, dont j'obtiendrais sans doute l'aveu, en supposant qu'ils montrassent quelque hésitation.
Cette promesse calma un peu sa douleur, et elle se montra confiante dans le résultat de ma visite aux parents de Victor; mais je devais partir de très bonne heure.
Je m'étonnais de n'avoir pas eu plus tôt l'idée de cette visite. Je n'en avais parlé à ma fille que pour la consoler, mais maintenant je l'envisageais sérieusement comme une planche de salut. En effet, qu'était-ce que le secret qui semblait se dresser comme un obstacle insurmontable entre Emma et Victor. Une chose dont on exagérait l'importance, une faute légère, un enfantillage peut-être? En tous cas, à supposer que ce mariage se présentât dans des conditions défavorables au point de vue de l'opinion publique, cela ne m'arrêterait pas, du moment qu'il s'agissait du bonheur et de la vie de ma fille.
Je partirais donc le lendemain pour Vormezeele, afin de tenter un dernier et suprême effort.
Il pouvait être environ sept heures du matin lorsque je fis atteler. Ma fille m'avait fait promettre de ne rien négliger pour assurer son bonheur.
Arrivé à Vormezeele, je laissai ma voilure à l'auberge et me dirigeai à pied du côté où demeuraient les parents de Victor.
A mon entrée, la mère Storms se leva. Son mari ôta son bonnet, mais il resta assis. Tous deux me regardèrent avec une pénible surprise, lis avaient pleuré, — la femme surtout, — et je vis à leur embarras qu'ils savaient ce qui s'était passé chez moi la veille.
LE TUKSoll 1»K IKI,I\ IlOOlJECK.
Après leiii' avoir rendu li'iir s;»lul, je lU'manilai si leur lils «Mail à la iiinison.
Il esl [tarli pour .Mt'iiin par la uiaile-posle, monsieur, répon lit Charles Sluruis
— Hélas ! ajoula la leuiuie, le pauvre j^ar^on esl sans place et doit chercher un autre gagnepain.
— Il est si iiialluMMCux ! reprit le père. i/itU'o que vous |iourrit>z l'accuser d'in^'ratitude. monsieur, le di'ses[)ère; mais vous serez j,'énéreu\, n'est-ce pas. et vous lui pardonnerez la conduite que lui dicte une inexorable fatalité.
— Ainsi, vous savez que je lui ai oil'erl la main de ma fille ?... Je l'estimais assez [tour le nommer mon rds,et je voulais en faire mon associi'.Maljiré tout ce que j'ai pu lui dire, il a repoussé mon offre. Connaissez- vous la raison de ce refus incompréhensible?
— Nous la connaissons depuis vini;t ans. mkmisieur.
Il y eut un moment de silence.
\ Je pris une chaise, l'approchai de Charles
I Storms, et lui dis avec douceur : I — Voyons, mon ami, causons avec calme. Victor
et Kmma s'aimenl. Si vutie lils pouvait devenir le mari de ma (ille, cela la rendrait très heureuse, I il le reconnaît lui-même, et c'est naturel. Mais il I prétend qu'une raison secrète ne le lui permet I pas. D'après ce (|ue j'ai pu comprendre, il doit s'être passé autrefois des choses peu honorables I pour lui, attendu qu'il dit que son nom est llétri. Je suis siir que le jeune homme s'exai,'ère la gravité du fail.Kt je ne serais pas surpris d'apprendre j de vous qu'il s'agit au fond d'un malheur et non l pas d'un acte volontaire. Kn tous cas, je suis prêt à pardonner 1 é^jarement d'un moment. Confiezmoi donc le secret de votre Mis; vous verrez (jue SI crainte n'était pas fondée.
Ions deux me re<:ar(lérent tristeineni sans rien
I dire.
Vous êtes des personnes sages, el \ous me
connaissez assez pour savoir que je suis inca|ial)le d'abuser de \ritre coiiliaiice. Parlez donc, je vous en prie.
Je n'obtins pas encore de réponse. A|irès quelques instant^ d'un pénible silence, M. Slorms parut disposé à déférer à mon désir. Mais sa femme -c leva lui imposant silence de la main :
— Charles, vous hésitez, imprudent ! Taisez vous, taisez-vous.
— Je me tairai, je ne parlerai pas, dit riiomme on se laissant retomber sur son fauteuil.
Ouoi! ce secret e^t-il donc si terrible? m'é-
criai-je eiïrayé, Victor se serail-i! d.shonoré pour toujours. A-l-il commis quelque méfait?
.Monsieur! oh! monsieur! s'écria la mère
dont les yeux brillèrent d'indignation. Vous, monsieur Hoobcck, vous éles certainement un honnête homme, génér.'ux et bon; mais si votre cci'ur el \otre vie sont restés aussi purs que le cœur el la vie de notre Victor, alors vous pouvez bénir Dieu de la grAce qu'il vous a faite. Lui, un malfaiteur? Un enfant au berceau n'est pas plus innocent que lui.
La léle me tournait ; mon cerveau s'obscurcissait. (Jue devais-je penser? Victor n'avait jamais commis une action blâmable; ses parents non plus ; comment alors pouvait-il y avoir une flétrissure sur son nom? Et quelle chance me restait-il d'amener ces gens simples à une explication compréhensible?... L'image de ma pauvre (ille se dressa devant mes yeux; je voyais ses pleurs, j'entendais ses sanglots; elle tendait vers moi ses mains sii|»pliaiites et me conjurait de la sauver d un désespoir mortel.
Ne pouvant me résoudre à cesser des instances d'où dépendaient le repos et le bonheur de mon enfant, je repris d'une voix altérée :
— Je comprends que vous ayez pitié pour votre fils; mais serez-vons sans cœur pour ma pauvre Emma et pour moi, dont vous baisiez naguère les mains dans une elTusion de reconnaissance? Si je devais partir d'ici sans une parole consolante pour elle, elle en deviendrait malade : elle en mourrait peut-être... Kl si vous ap|)reniez plus tard (ju'elle a succombé, voire conscience ne vous ferait-elle pas de reproches? Ne craindriez-vous pas (jue Dieu ne vous demandât comple de votre cruauté?
Le j)ère était profondément ému et visiblement ébranlé.
— Je voudrais pouNoir liuil vous dire, monsieur, murmura-l-il lri>lement. .Mais à quoi bon? A la moindre explication voire chagrin serait mille fois plus grand.
— Oh ! taisez-vou>. (iharles, taisez-vous! s'écria sa femme. Si vous parlez, vous porterez à Victor un coup fatal et irréparable, sans profil pour monsieur, car au premier mol il fuira notre maison avec horreur.
Kpuisé et découragé, je laissai tomber ma tête dans mes mains et ne pus retenir mes larmes. Le Sfirl était ini|»itoyable |tour moi : je ne pourrais pas sauver ma fdle; je la \errais peut-être mourir comme sa mère!
Le s|»ectacle de mes .souffrances triompha de la résistance de Charles Slorms.
' Vous le voulez, monsieur? dit-il. Eli bien, je parlerai.
— Non, Charles, pour ramour du ciel, ne le faites pas! s'écria sa remuie.
— Je le veux! ii|di(|ua le mari. Mon cœur
LE TP.ÉSOIl DE KÉLIX KOOItECK.
saigne de pitié : je ne puis pas le supporter davantage.
Je le suppliai à mains jointes de suivre sa généreuse inspiration.
— Ah ! Charles, pensez au pauvre Victor ! soupira la mère Stornis.
— Mais, Thérèse, si M. Roobeck nous promet de ne jamais répéter à personne, à personne au monde, ce que je vais lui dire.
— Oh ! je vous le jure, braves gens.
— Sur votre parole d'honnête homme?
— Sur tout ce qui m'est cher.
— Eh bien, Thérèse, tenez-vous tranquille et laissez-moi faire. Ne m'interrompez pas, monsieur doit tout savoir et ce sera long.
La femme, évidemment mécontente, s'assit à quelque distance de nous, et Charles Storms commença :
— C'était il y a environ vingt ans : nous demeurions à Laquesnoy, un village au bord de la Deule, pas loin au-dessus de Waesten. J'y étais géomèlre et un peu agent d'affaires. Notre maison était, comme ici, à l'extrémité de la commune. Nous étions mariés depuis trois ou quatre ans...
— Mais où allez-vous, Charles? interrompit sa femme. Monsieur n'a pas besoin de savoir tout cela.
— Si, si : un peu de patience, femme : chacun parle à sa façon, et monsieur n'apprendra que trop tôt le terrible secret qui pèse sur noire pauvre Victor. Donc, nous étions mariés depuis trois ou quatre ans, et nous n'avions pas d'enfant. Ma femme en était inconsolable... Vers ce lempslà arriva à Lequesnoy une bande de paysans, vous savez bien, monsieur, de ces gens qu'on appelle en France des Bohémiens. Ils avaient, au nombre d'une dizaine d'hommes, d'aulant de femmes et d'une vingtaine d'enfants de tout âge, établi leur campement dans un petit bois, pas loin de notre maison. Les hommes élamaient des chaudrons ou refondaient des cuillères cassées; les femmes tiraient les cartes; les enfanis couraient après les passants et mendiaient. C'était là leur gagne-pain apparent, mais c'étaient des voleurs de profession, et ils dérobaient tout ce qui se trouvait à leur portée. Comme ils commettaient leurs larcins loin de notre commune et que les villageois craignaient que si on les chassait ou si on leur cherchait noise, ils ne s'en vengeassent en allumant des incendies, on les laissait en paix, et on leur donnait même du foin et de l'avoine pour leur petits chevaux à longue crinière. Heaucoup de villageois se rendaient dans le petit bois pour contempler cette étrange population dans son campement. La plupart des hommes étaient absents pendant la journée, ou dormaient çà et là à l'ombre : seules.
quelques femmes, vieilles et affreusement sales, cuisinaient au milieu d'une fumée suffoquante; mais le campement grouillait d'enfants qui n'avaient sur le corps que des chemises déchirées ou de lamentables haillons, si sordides et repoussants que cette vue soulevait le cœur. Les plus petits se vautraient dans la boue et dans le fumier des chevaux.
— Mais, Charles, vous abusez de la patience de monsieur, dit la femme. Vous n'en finirez jamais!
Je la suppliai par gestes de ne pas interrompre.
— Comme je le disais, reprit Charles Storms, beaucoup de ces enfants bohémiens, malgré leur malpropreté, avaient de charmants visages. La plupart avaient des yeux noirs et brillants, une petite bouche et des dents 1res blanches. Nous en vîmes un sur les bras d'une vieille femme, qui tentiait ses petites mains avec une extrême gentillesse vers un homme très laid, marqué d'une grande cicatrice sur le nez et les lèvres, et qui lui criait le doux nom de « padre, padre » . Nous nous fîmes cette réflexion qu'il était étrange de voir d'aussi laides gens avoir de si jolis enfants. Ma femme plaignait le triste sort de ces pauvres petites créatures; elles n'étaient pas seulement destinées à grandir dans l'ordure et dans la malpropreté; et quels exemples pouvaient-elles recevoir de leurs parents, à demi sauvages et voleurs de profession? Un jour que nous avions été visiter le campement des Bohémiens, nous fûmes réveillés au milieu de la nuit par deux ou trois coups rudement frappés à notre porte. Je ne voulus pas me lever, pensant que c'étaient des Bohémiens qui, au retour de quelque expédition nocturne, s'amusaient suivant leur habitude à jeter des pierres sur les portes. Nous entendîmes ensuite un bruit de pas qui s'éloignaient, puis plus rien... Comme je venais de me rendormir, ma femme se secoua en disant d'une voix inquiète : «Charles, n'entendez-vous pas ces vagissements à notre porte? — Ce sont des chats, répondis-je d'un air de mauvaise humeur. — Non, non, dit-elle, ce sont les cris d'un enfant qui a faim. » Nous regardâmes par la fenêtre, et nous aperçûmes un objet blanc qui avait l'air de se remuer. Nous allumâmes une lumière, et nous allâmes voir. C'était en effet un petit enfant velu seulement d'une chemise, et qui, en apercevant le rayonnement de la lumière, tendit vers nous ses petits bras. Ma femme, profondément touchée, le serra sur son cœur et l'emporta dans la maison. Elle était presque folle de bonheur, l'entant était charmant, et le froid de la nuit ne paraissait p?s lui avoir fait du mal. C'était une faveur spéciale du ciel que l'arrivée de cet enfant. Nous étions convaincus qu'il avait été déposé à notre porte par les Bohémiens, car nous croyions l'avoir vu sur les bras
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROORECK
lie la vieilli' |{oht'mienne dont je parlais tout à l'heure, souriant à l'Iiomme à la cicatriie. Nous résoliiines ilonc île ;,ariler reniant, et lie l'élever connue notre propre (ils...
— Et cet enfant de Bohémiens, c'est Victor? interronipis-je avec une émotion croissante. Vous n'êtes pas ses parents?
— Non, monsieur; mais nous l'avons aimé et élevé comme si c'était notre sang qui coulait dans ses veines; nous nous sonimes privés »lu nécessaire pour lui d(»nner de l'instruclion. Mais nous ne le rejîretlons pas, car Victor est la lumière et la joie de nos vieux jours.
Je n'écoutais plus, et ne pensais (|u'à la portée de cette révélation. Tout espoir n'était pas perdu, car Victor n'était pîis responsable de son origine. D'ailleurs, des considérations de naissance ne devaient pas me retenir, puisque le bonheur de ma lille était en jeu.
— .Mes amis, leur dis-je, la chose n'est pas si terrible que vous vous l'imaginez. Puisque vous avez fait passer Victor pour votre lils et qu'il porte votre nom...
— Vous vous trompez, monsieur; comme nous l'avons trouvé surle seuil de notre porte, l'autoiilé a exigé ([u'il lut insciil sous le nom di; Victor Lapierre.
— Et vous êtes siirs qu'il est le fils de ces iJohémiens? demandai-je. C'est peut-être un enfant qu'ils avaient volé, car ses traits ne sont pas ceux de la race bohémienne...
— Kcoule/ encore, monsieur, je n'ai pas fini. Voici lo pire. Après (|ue nous eûmes résolu de garder l'enfant, je me rendis au lieu ducampement des Bohémiens pour racheter du j)ère le droit de le garder. Mais les Bohémiens avaient dis|>aru. J'allai au villaj^e (»ù j'appris avec épouvante (jue pendant la nuit on avait dévalisé complètement une ferme dans une commune voisine, et assassiné le fermier et sa femme. On >e mit à la poursuite des meurtriers, mais les Boh<iniens s'étaient déjà dispersés, et la plus grande partie avait san> doute framhi la frontière. On ne parvint â en arrêter que deux, «jui lurent convaincus d'avoir pri> part an meurtre, et guillotinés... Un an après cet événement nous partîmes pour Vpres, ma ville natale, et depuis quatre ou cinq ans nous liabitoii> Vormezeele... Vous savez tout, maintenant, monsieur, et vous comprenez facilement les raisons que nous avions de cacher à tout le monde l'origine de Victor; >a conduite ne doit plus vous étonner. Victor est un enfant trouvé, (iela seul est déjà une tache : mais que oerail-cf >i Ion venait à savoir qu'il est If fiUd'un meurtrier.
— Victor le fils d'un meurtrier? in'écriai-je. Qui peut vous le faire sup[)o-,er?
— J'en suis sur, monsieur, tout à fait sûr. J'ai vu les deux Bohémiens monter sur l'échaufaud; l'un d'eux était l'homme à la cicatrice. Et Victor le sait, le malheureux! H y a trois ans, dans le délire de la lièvre, j'ai laissé échaj)per devant lui ce terrible secret.
— .Mais qu'est-ce qui vous donne la conviction que cet homme était réellement le père de l'enfant que vous avez trouvé à votre porte? n'avez-vous rien fait pour avoir une certitude complète?
— Si, monsieur; j'ai tenté pnr tous les moyens possibles de voir les Bohémiens dans leur prison : mais on me l'a impitoyablement refusé. Je voulais leur montrer quelque chose, un signe (|ue l'enfant portait au cou quand nous l'avons trouvé : un médaillon en étain, au milieu duc^nel il y avait une grande étoile...
— Un médaillon? Une étoile? répétai-je pâle et tremblant d'émotion.
— Et cinq étoiles [dus petites, monsieur !
— 0 Dieu miséricordieux, serait-il possible? m'écriai-je. Où est-il? où est-il?
— Je n'en sais rien; perdu probablement.
— Non, non, monsieur, pas perdu, dit la femme. II est en haut, dans un tiroir, avec les premiers linges de l'enfant.
— Ah ! je vous en prie, je meurs d'impatience, allez chercher le médaillon, montrez-le moi.
Elle monta et revint immédiatement. Je poussai un cri de joie, car j'avais reconnu l'objet au premier coup dœil.
— Un couteau, un couteau! criai-je.
On alla en checher un; je fendis le médaillon et, à la grande surprise des vieilles gens, j'en tirai un morceau de parchemin sur lequel on lisait :
« Frédéric Delsalle, fils de Paul-Alexandreetde Marie-Caroliiie-Sébaslienne de la Roche, né à Paris le :] février 17U0, chaussée d'Antin, 24, et baptisé le lendemain à l'église de la Madeleine. »
— Ce n'est pas Uenfant des Bohémiens ! Volé par des dragons, livré, vendu peut-être |)ar eux à ces misérables! balbutiai-je tout hors de moi. Voyez, son vrai nom est Frédéric Delsalle! ses parents demeuraient à Paris; il est noble de naissance, il est riche !... Ah ! Dieu du ciel, mon cœur paternel est comblé de votre grâce infinie. Sauvée, sauvée, ma pauvre Emma !
Je retombai sans force sur ma chaise, incapable de |)roférer une parole de j)lus, mais le visage rayonnant de bonheur. Victor était l'enfant de l'émigré, le propriétaire du trésor, et c'était lui qui allait devenir mon (ils.
Au bout d'un instant je me levai, et je me dispo-
LE TRESOR DE FELIX ROORECK
ÎK{
Une trcs vieille femme. (Page 98.)
sais à partir au plus vite pour faire part de l'heureuse nouvelle à ma fille, mais Charles Stonns et sa femme me supplièrent de leur donner quelques explications.
Je leur racontai en peu de mots l'histoire des émigrés, des dragons, et du trésor qui était resté en ma possession depuis dix-neuf ans. Victor — ou plutôt Frédéric Delsalle, car c'était le nom que nous devions lui donner désormais, leur dirait le reste, car il savait tout aussi bien que moi. Ils n'avaient qu'à lui montrer le médaillon et le morceau de parchemin sur lequel il pourrait lire son propre nom et celui de ses parents. Dès qu'il reviendrait de Menin, ils devaient l'envoyer à Visseghem pour me parler, sinon, je reviendrais moi-même le lendemain matin; mais, pour le moment, je n'avais ni le temps ni la patience de; rester davantage.
Dans mon exaltation j'embrassai les deux vieillards, et leur présageai le bonheur et la riciiesse,
puis je sortis, je fis atteler en toute hâte, et je repris le chemin du logis.
J'étais un messager de bonheur; ma poitrine haletait, mon aménageait dans l'éfher... La voiture, lancée à fond de train, ne marchait pas assez vite à mon gré.
Hélas ! mes angoisses et les soutïrances de ma pauvre Emma n'étaient pas terminées. Il y avait un quart d'heure que j'avais quitté Yormezeele, lorsqu'une réllexion, qui traversa mon esprit comme un éclair, glaça le sourire de mes lèvres... Ma fille pouvait-elle espérer de devenir jamais la femme de Frédéric Delsalle ? Il était de sang noble et probablement de naissance illustre; si, par reconnaissance, par amour, il ne reculait pas devant
i'jf)
LE TIIKSOK DE FÉLIX IIOOIIECK.
une pareille alliance, ses parents y conseiiliraienlils? Et pouvions-nous profiter des circonstances ponr nons élever et nous enrichir par lui ! Ces pénibles réilexions me replonj,'èrent dans le déoouraireinent dont je venais de sortir... Mais depuis dixneuf ans j'avais porté ma croix avec couraj;c;;i tout prix je voulais remplir mon devoir jusiju'au bout, et j'étais persuadé (pic ma lille saurait l'aire le sien, et se sacrifier s'il le fallait au bonheur de Frédéric.
.le trouvai ma lille dans sa chambre, devant la fenêtre. Elle vit sans iloule sur mon visage que je ne lui apportais pas de bonnes nouvelles, car elle s'approcha lentement et m'interrogea des yeux sans rien dire.
— Assieds-toi, Emma, lui dis-je. J'apporte des nouvelles si étonnantes, si extraordinaires, qu.) tu auras peine à les croire.
Va yt lui racontai aussi brièvement que possible toute riiistoire des émigrés, de leur (Us et du trésor.
Son premier mouvement fut de se jeter à mon cou en poussant un cri de joie. Je m'attendais à cette elfusion et j'y étais préparé. Aussi pris-je toutes mes précautions pour lui faire comprendre |)etit à petit qu'elle ne devait jias se faire d'illusions, et qu'une alliance avec Frédéric Delsalle rencontrerait probablement des obstacles invinlibles à cause des préjugés de caste et de la distance (|ni nous séparait de lui.
— l'eut-être, lui dis-je en finissant, M. Delsalle passerail-il par-dessus toutes ces considérations de famille et de fortune; mais nous, (|ui l'aimons, nous devons lui montrer que nons n'cdjéissons pas à un sentiment égoïste. Et s'il doit s'élever entre lui et nous un combat de générosité, c'est à nous seuls (piedoit rester la victoire. Ne lepcnscs-tu pas comme moi, mon enfant?
Elle avait laissé tomber sa tête sur sa poiirine et pleurait en sileme.
— Ji- comprends, Emma, conlinuai-je, que celte cruelle déception te brise le co'ur. .Mais si ,M. iJelsalle, par reconnaissance, par amour pour loi, se déridait à une mésalliance, sais-tu quelle destinée serait la tienne?
Je lui fis un tableau elTrayant des humiliations et des mortifications f|ui attendent les filles du peuple qui entrent dans une famille noble. Elle continuait à pleurer à chaudes larmes.
— Ton chagrin, Emma, ton désc.^|>oir, niedérhircnt le rieur. Prends courage, nia pauvre enfant; que l'idée de le sacrilier pour lui te reiule forte. Console-moi , dis-moi que tu supporteras avec résignation ramertumc de ton sort, par amour pour lui et par amour pour moi.
Elle releva la tète; .ses larmci, ne coulaient
]»lns. Elle me prit la main et me dit d'une voix assez calme :
— Cher père, vous avez raison. Tout espoir m'est interdit. Empoisonner sa vie? Le déshonorer aux yeux des gens de sa conditicm? Non, cela ne sera pas, cela ne doit pas être. Consolez-vous donc, je connais mon devoir et je le remplirai sans murmurer.
— Merci, ma bonne Emma; et tu ne pleureras plus?
— Ne |dus pleurer, mon père? — et ses yeux se monillérent de nouveau, — Mon cœur se briserait, mais ne faites pas attention à mes larmes, elles n'affaibliront pas ma résolution. Insensiblement, dans quehjues jours, je retrouverai mon courage. Désormais je ne veux plus penser qu'à votre bonheur. Pour cela il faut que je sois gaie, n'est-ce pas ?.. Eh bien, je le deviendrai... pour vous, mon père chéri.
Je sentais les larmes me monter aux yeux; mais j'eus la force de les refouler, et je lui dis :
— Emtua, la mère de Frédéric, si elle vil encore, habile Paris. C'est à elle que j'aurai à rendre comte du trésor. En tout cas, sa famille y deinenrc assun'inent. Je |iartirai avec lui pour Paris le plus |)rom[ilemeiit possible. Mon témoignage est nécessaire pour établir sa véritable origine, car jusqu'à présent il n'est encore que Victor Lapierie, et sans une décision de la justice il ne peut pas reprendi'e son état civil légitime. C'est avec inquiétude, avec angoisse même, que je me vois contraint de te quilter, peut-être pour plusieurs semaines.
— Uh ! ne craignez rien, mon père, répomjitelle avec un sourire (|u'elle s'ciïorrait de rendre encourageant. Pendant vingt ans vous avez sacrifié votre repos et votre bonheur |)our des gens qvi vous étaient inconnus; la force me manqueraitelle pour suivre votre exemple, maintenant que je sais (|ue c'est pour lui, |tour sou honneur, pour son bien-être que je me sacrifie?
Elle prononça ces derniers mots avec l'accent d'une résolution si fermement arrêtée, que je l'embrassai avec nue émotion profonde mêlée d'admiration.
— Crois-tu utile on convenable, Emma, lui diniandai-je encore tout attendri, (pie .M. Delsalle se retrouve en ta présem-e avant son départ pour Pari>?
— Non, in<m père. I/idée de ne plus jamais le revoir peut-être est douloureuse et môuie terrible, mais à (juoi bon une nouvelle entrevue? à nous déchirer le cd'ur à tous les deux ?
— Tu ns raison, ma fille. Maintenant, je dois te laisser seule un moment. 11 faut (jue j'écrive à Marguerite, ponr laprierinstaminentde venir à Visse-
LE TRÉSOR DE FÉLIX ROOlîKCK.
ghem. Elle veillera sur toi, et te tiendra compagnie pendant mon absence.
— Oui, mon cher père, faites cela, répondit-elle toute joyeuse; il y a si longtemps que Je désire voir ma marraine.
— Ta grand'mère voudra bien rester ici avec toi jusqu'à l'arrivée de Marguerite, tu ne resteras donc pas seule.
Je me retirai dans mon cabinet, où j'écrivis rapidement la lettre suivante.
(( Ma chère Cousine,
» Il s'est passé aujourd'hui des choses tellement extraordinaires, et qui ont fait une telle impression sur mon esprit, que je suis incapable de vous écrire avec suite. En me lisant vous n'en pourrez pas croire vos yeux.
» Depuis plus de quatre ans j'avais pour commis un charmant jeune homme, bon et bien élevé. Ma fille et lui s'aimaient. Je consentais à leur mariage, mais il refusait, pour une cause secrète qu'il ne voulait pas me confier. Je me rendis chez ses parents. Sa raison secrète, c'est qu'il était un enfant trouvé. Un enfant trouvé, Marguerite! Est-ce que cela ne vous fait rien pressentir? Eh bien, oui, cet enfant, c'est celui des émigrés, c'est Victor Storms, ou plutôt Frédéric Delsalle. Il sait toute notre histoire, tout ce que nous avons souffert pour lui conserver son héritage. 11 parle de vous avec une admiration, un enthousiasme! Je pars demain avec lui pour Paris, pour le faire reconnaître sous son vrai nom. Sa mère vit peut-être encore. Nous savons où elle demeurait jadis. Emma est désolée. Elle ne peut plus songer à épouser Frédéric Delsalle; songez donc ! un noble! Nous serons peut-être plusieurs semaines absents. Venez sans retard à Visseghem; votre présence sera une grande consolation pour votre filleule... Venez vite, vous serez reçue à bras ouverts. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Pardonnez-moi ma défiance d'autrefois. Je n'ai pas cessé de vous estimer et de vous porter l'affection la plus vive.
» Votre dévoué cousin et ami. »
Ma lettre cachetée, j'envoyais immédiatement un domestique la porter à Waclen, d'où elle pourrait partir encore par la voiture de nuit.
Puis je retournai auprès de ma fille, m'appliquant à la consoler de mon mieux. A chaque instant j'attendais Frédéric Delsalle; mais il n'était pas encore venu quand sonna l'heure de se coucher. Probablement il était revenu trop tard de Menin à Vormezeele.
Le lendemain, dès l'aube, j'étais à la fenêtre pour épier l'arrivée de Frédéric. Mon impatience était grande; quatre ou cinq fois je descendis pour aller regarder dans la rue; mais chaque fois je revins à mon poste d'observation, d'où la vue s'étendait plus loin.
Emma vint me rejoindre. Ses yeux étaient rouges, et aux premiers mots que je lui adressai, elle se remit à pleurer. J'essayai de la consoler et de lui donner courage.
— Vous vous trompez, mon père, répondit-elle : j'aurai la force d'accomplir mon sacrifice. Mais la violence que je me fais pour arracher de mon cœur le sentiment qui s'y est enraciné, le fait saigner d'une cruelle blessure. Elle ne peut se cicatriser en un jour. Les larmes sont le baume qui la fermeront lentement mais pour toujours. Ne craignez rien pour moi; je connais mon devoir et n'y faillirai point.
Pendant qu'elle parlait, je regardais de temps en temps par la fenêtre du côté de Vormezeelle. Tout à coup je lui dis vivement, en me retournant :
— Emma, Emma, monsieur Frédéric arrive; je le vois là-bas qui traverse la place. Je cours à sa rencontre. Toi, reste ici : tiens-toi tranquille; s'il insiste pour te voir, je lui dirai que tu dors encore, que tu n'es pas à la maison... que tu es allée à Lille...
En achevant ces mots je descendis à la hâte et me plaçai devant la porte de la maison pour attendre M. Delsalle.
Son visage rayonnait de joie, mais il ne pressait point le pas. Il voulait probablement éviter d'éveiller l'attention curieuse des villageois.
Quand il fut près de moi, je lui tirai mon chapeau et m'inclinai profondément en lui disant :
— Mon salut respectueux à M. Frédéric Delsalle. Tout ce que vous voyez ici, monsieur, vous appartient.
Mais lui, me sautant au cou sans me laisser achever, s'écria :
— Père, mon bon père, taisez-vous, taisez-vous, ne me parlez pas d'argent! Ne troublez pas le bonheur dont mon cœur est inondé. Je devrais m'agenouiller devant vous, qui vous êtes sacrifié pendant vingt ans pour l'enfant des proscrits. Mais l'amour est plus fort en moi que le respect. Dieu me donne un nom, une fortune; mais ce n'est pas de cela que je le bénis le plus sincèrement. Non, c'est parce q<ril me permet d'appeler du doux nom de père mon généreux protecteur, mon bienfaiteur. Voilà mon bonheur, la réalisation de tous les vœux de mon àme.
LE TRKSOR DE FKLIX ROOIŒCK.
L'expression enllioiisiaste de sa reconnaissance m'arracha des larmes. Je le pris par la main et je voulus le conduire au bureau, mais il s'arrêta et demanda :
— Emma! Où est Emma? Qu'elle doit «''tre contente! Je le sens aux baltements de mon C(eur. Ah! mon père, conduisez-moi près de ma promise!
— Ma lille dorl encore, lui dis-je. Les étonnants événements d'hier, vous le comprenez, nousavaient causé une {grande aî;ilalion,et nous en avons causé très tai'd avant il'aller nous coucher. Ne troublons pas son sommeil. Venez avec moi au bureau, nous y causerons en liberté : j'ai beaucoup, beaucoup de choses à vous dire.
Il me suivit en murmurant :
— Mais, mon père, est-ce que je ne sais pas tout ? n'ai-je pas lu votre manuscrit? Je n'en ai pas oublié un mot. Je le sais par canir.
J'appelai un (lomesti(iue et lui tlonnai Tordre d'atteler la voiture et de la tenir prête sous le porche.
Arrivé dans le bureau, je présentai une chaise au jeune homme et, m'asseyant à côté de lui, je lui dis :
— .Monsieur Delsalle...
— Pour l'amour du ciel, ne me dites plus monsieur! s'écria-t-il. Ce nmt dans votre bouche nie fait souffrir, mon |)ère.
— Kh bien, soit! Frédéric, vous êtes incontestablement l'enfant des émigrés qui m'ont donné votre héritage à garder. Tout ce que je possède vous appartient, et je suis prêt à vous en rendre compte...
— Je n'ai plus rien à apprendre à ce sujet, mon père. Vous me devez deux cent quarante mille francs, et puis c'est tout.
— Non mon ami, comme mon manuscrit vous l'a appris, ma dette envers vous et votre mère, y compris les immeubles, s'élève à près d'un demimillion. El ce qui est raisonnable e| honnête...
— Vous dites cela, mon père, interrompit-il, en acquit de ce que vous croyez être votre devoir: mais ne sentez-vous pas que vous calomniez mon C(pur! Souvenez-vous du jugement que j'ai porté sur celle affaire lorsque j'implorais votre assistance pour Jean Putkslal. Me croyez-vous assez versatile, assez égoïste pour changer de sentiment maintenant (pie la fortune me sourit? Vous me devez deux cent riuarante mille francs, ni plus ni moins. Si le respect ne nie retenait pas je vous (lir.iis que je ne veux pas en entendre parler davantage. D'ailleurs, mon père, que signifient tous ces comptes entre nous? Je deviens voire fiN : vous êtes seul, nous devons embellir vos vieux jours; nous ne vous quittons pas, et tout devient
commun entre nous : argent, heur et malheur, n'est-ce pas ainsi, père?... .Mais Emma ne seraitelle pas encore levée? J'entends à peine ce que vous avez la bonté de me dire. L'impatience me donne la lièvre.
Mon but était de gagner du temps pour le préparer à recevoir des communications pénibles.
— Je suis pleinement convaincu, lui dis-je, (|ue vous êtes l'enfant des émigrés et (|ue votre nom est Frédéric Delsalle; mais cela n'est pas suffisant pour vous donner le droit de porter ce nom. Il faut un jugement du tribunal pour le(juel mon témoignage est nécessaire. A cet effet nous devons partir pour Paris, car jusqu'à pré-ent, mon ami, aux yeux de la loi vous n'éles encore que Victor Lapierre, l'enfant trouvé.
— 0 mon Dieu! s'écria-l-il, lajoie m'a empêché de songer à cela. Hélas! mon bonheur devrait (/onc être relardé jusqu'après ce jugement? Je ne pourrais pas contracter un mariage valable aux yeux de la loi?
— Non, mon ami, aucun, sinon sous le nom de Victor Lapierre.
— Partons jjonr Paris, mon père, aujourd'hui même.
— Je (lois m'apprêler pour ce voyage, Frédéric. Nous partirons demain... (jui sait si nous ne trouverons pas votre mère en vie?
— .Ma mère! — Et ses yeux devinrent humides.
— Ah! ne me donnez pas celte espérance vaine! Je n'ai pas cessé, la nuit dernière, de penser à mon pauvre père el à ma mère; j'ai prié et pleuré. Mon père est tombé sous les coups de cruels assassins. Si ma mère n'a pas eu le même sort, elle sera morte de chagrin.
— Comment ponvez-vous le savoir, Frédéric? .Nous aussi nous avions des raisons de croire qu'un enfant presque mourani, emporté de chez nous par des soldats impitoyables, aurait succombé... Et voyez! vous voilà devant nmi en pleine santé!
— Comment expliqueriez-vons alors (|ue ma mère, (jui savait pail'ailement on vous demeuriez, ne se serait jamais informée de vous ni de son enfant?
— A cela, Frédéric, je ne saurais vous répondre.
— llélas ! mes parents sont au ciel !
— Hien n'est imp(»ssible, mon ami. En tous cas il est probable que nous trouverons à Paris beaucoup de vos parents : des frères et sœurs de votre père et de votre mère, des neveux el des nièces, car les maison»; nobles de France ont ordinairement beaucoup de branches.
— Soit, mon père, munnnra-l-il avec inifiatience. Je ferai tout ce (jue vous me conseillerez; mais, je vous en supplie, allons voir si Emma n'est
LE TRÉSOR UE FÉLIX ROOBECK
pas descendue. Ah ! si je pouvais la serrer dans mes bras sous vos yeux !
— Il était temps, pensai-je, de lui faire comprendre que son vœu ne pouvait pas se réaliser.
— Frédéric, lui dis-je, je suis désolé de vous affliger; mais, vous le savez, toute ma vie j'ai été l'esclave du devoir; j'espère que le même sentiment vous rendra assez raisonnable et assez fort pour vous soumettre avec résignation à la nécessité.
— Ciel ! qu'allez-vous m'apprendre? s'écria-t-il en pâlissant, comme s'il prévoyait la vérité.
— Avant tout, Frédéric, je suis forcé de vous dire que vous ne verrez pas Emma aujourd'hui...
— Je ne verrai pas Emma? Est-elle malade?
— Non, mon ami, elle n'est pas malade; mais elle veut, pour votre bonheur et votre honneur, sacrifier ses plus chères espérances.
Il me regarda en tremblant, altendant une explication plus précise.
Je recommençai alors pour lui le discours que j'avais débité à ma fille sur les mésalliances, les unions disproportionnées, les devoirs de son rang, mais il ne voulul pas m'entendre.
— Quoi ! s'écria-t-il, vous offriez la main de votre charmante fille à un pauvre commis? Et quand vous avez appris qu'il n'était qu'un enfant trouvé, sans famille, sans autre nom que celui de la pierre sur laquelle on l'a ramassé, vous n'avez pas encore hésité à lui donner votre fille en mariage. Et maintenant qu'il y a beaucoup moins de distance entre vous et le fils de nobles inconnus, qu'entre votre fille et l'enfant trouvé, je devrais me croire au-dessus d'elle, être ingrat et lâche, et sacrifier mon bonheur à des usages et à des idées que d'autres peuvent considérer comme légitimes, mais que je considère, moi, comme absurdes ? Non, non, Emma sera ma femme, dussé-je renoncer à mon vrai nom.
La lutte se prolongea pendant quelque temps sans qu'aucun de nous voulût se rendre. Je fis valoir surtout cet argument qu'à Paris nous aurions sans doute besoin de l'intervention de ses parents pour le faire reconnaître, et que nous ne pouvions rien décider quant à son mariage avec Emma avant de les avoir consultés à ce sujet. Comme il restait inébranlable, j'essayai de lui faire admettre que sa mère pouvait encore être en vie, et je m'aperçus enfin avec joie que, sur ce point du moins, j'avais réussi à porter le doute dans son esprit.
— Eh bien, mon ami, lui dis-je, si réellement nous trouvions votre mère vivante, à Paris ou ailleurs?
— En ce cas, je lui raconterais tout, cher père; je la supplierais à genoux; elle ne me condamnerait pas à un éternel chagrin.
— Et si une pareille alliance lui répugnait?
— Non, non, elle ne me refuserait pas son consentement.
— Mais si elle le refusait, Frédéric ? Si elle-même vous suppliait à genoux de ne pas souiller le nom de votre père par une mésalliance ? Seriez-vous assez cruel pour déchirer le cœur de celle à qui vous devez la vie ?
Il courba la tête et parut vaincu.
Il y eut une pause. J'étais ému de pitié, car je sentais que sa douleur était grande. Et pour le consoler un peu, j'ajoutai :
. — Allons, Frédéric, du courage, ce que le devoir exige de vous n'est peut-être qu'un retard. Si votre mère ou vos proches consentent à votre mariage avec Emma, moi de mon côté je ne m'y opposerai pas. Je reconnais que je ne prévois pas ce consentement; mais vous, qui croyez en être sûr, que l'espoir vous soutienne; attendez avec patience le résultat de notre entrevue avec vos parents.
— Eh bien, mon père, je me soumets à la triste nécessité, dit-il d'un ton décidé. Nous partons demain pour Paris, n'est-ce pas?
— Oui, demain à huit heures nous partirons pour Lille où nous prendrons une chaise de poste. En attendant, restez à Vormezeele. J'y viendrai aujourd'hui même.
Je me levai pour le reconduire. Il me regarda avec une pénible surprise.
— 0 mon cher père, ne me renvoyez pas ainsi le cœur brisé ! Laissez-moi voir Emma, ne fût-ce qu'un moment !
— Impossible, mon ami, répondis-je. Une entrevue avec ma fille ne peut qu'augmenter sa tristesse. Soyez assez généreux pour ne pas insister. D'ailleurs, Frédéric, le sentiment de la bienséance doit vous faire comprendre que je ne puis pas déférer à votre désir.
L'idée de se mettre en route sans revoir Emma le frappa de désespoir. Il me sauta au cou en pleurant et renouvela sa prière avec une ardeur touchante.
Comme je restais inflexible, il courut au pupitre, prit une feuille de papier, et y écrivit fiévreusement quelques lignes. Puis il me le tendit en disant :
— Par pitié pour moi et pour votre enfant, ne refusez pas de lui montrer cet écrit. Ma propre douleur me dit combien elle doit souffrir. Laissezmoi la consoler.
Je jetai les yeux sur le papier, et j'y lus ce qui suit :
« Ayez foi en mon amour, Emma. Nulle autre que la généreuse amie de Victor Storms ne sera jamais la femme de Frédéric Delsalle. Bonne et
LK TIlKSOi; liK rKLI\ Il OOlîKCK.
chère Kinma, espoir et r mviv^ii jusiiu'à noire heureux revoir! «
Après avoir réiléchi que réellement ce liillel préserverait ma fille d'un hop proloml désespoir, et (jue je pouvais en tempérer l'ellVl autant ([u'il serait nécessaire, je promis île le remettre à Emma.
M. Delsallu me suivit jusque sous le porche uù la voilure l'atlendail pnur le tomlniie à Vormezeele.
il m'embrassa encore une l'ois, me dit adieu jusqu'à l'après-midi, et monta dans la voilure <pie je suivis des yeux aussi longtemps que je pus.
ihiand je rentrai dans lacliamhre où se trouvait ma lille :
— F'rédéric est j)arli, n'est-ce pas, mon père? demauda-t-elle tristement. Il a sans doute pleuré amèrement. Partir, peut être pour toujours, sans me revoir encore une fois, sans pouvoir me dire un dernier adieu!
— Il n'est point parti sans adieu, Emma. Monsieur Delsalle m'a remis une lettre pour loi.
— Une lettre de Frédéric pour moi? s'écrial-elle en sautant de joie. .\li ! donnez, mon père, donne/!
— Du calme, Emma;re billet, (|u'il n'a écrit (|ue par compa-ssion et jrénérosilé, contient l'expression d'une es|)éran(t' (|ue je considère comme vaine, lu le sais. Ne le laisse donc pas aller à des illusions, mon enfant, ne te préparc point de pénibles déceptions... Tiens, lis l'adieu de .M. Delsalle.
Elle prit le papier et le reixarda un iuslant.
-- 0 bon Frédéric! uiurmura-t-elle. Si son sanj,' est noble, son cœur est [dus noble encore... El moi aussi, je ne donnerai jauiais nmn alferliou à un autre boinme; si je ne puis devenir sa femme, eh bien, fussions-nous séparés par le uionde entier, me savoir aimée de lui el l'aimer uioi-nième, cela suffit à mon bonheur!
Je causai encore un peu avec elle, el, dès (|ue je la vis assez calme, je rentrai dans ma chaïubre pour m'occuper des préparatifs de mon Ion;; vovaxe.
WMl
Dan> la matinée du troisième jour iionsarrivàiues à Paris el nous descendîmes <lans un (,'rand lioti'l de la rue Montmartre.
l/bôlelier répnudil à nos queslious qu'il n'y avait plus de Cliaussée-d'.\nlin ; (|u'au commencement de la révolution cette rue avait porté pendant deux ans le nom de rue Mirabeau, et rjirelle .s'appelait maintf nanl la rue du Mont-Dlanc. Sans dont*-
on avait changé souvent les numéros des maisons; mais d'après sou idée l'ancien n" 'H devait être à peu près au milieu de la rue du cùlé j^auche.
Notre impatience était si jurande ciiienous primes à peine le temps île man}:er un murreau, et nous sortîmes immédiatement.
La rue du Mont-nianc n'était pas loin; nous y arrivâmes en peu de lem|)s.
Parvenus à laparlie de la rue que l'hùteliernous avait indiquée, nous demandâmes à plusieurs personnes si elles ne savaient pas où avait demeuré dans le temps un monsieur Delsalle; mais aucune ne put ;ious donner le moindre renseignement. Je me disais déjà que nous eussions mieux fait de nous adresser à la mairie, lorsfjue l'idée me vint de m'informer au coté droit de la rue. Je vis un épicier, reconnaissabic à son tablier blanc, debout sur sa porte, tout près d'une très grande maison.
Lorsqu'il sut ce que nous cherchions, il nous dit :
— Monsieur Delsalle? Il a demeuré ici à côté, la maison à porte cochère; mais il y a longtemps. Feu mon père m'a raconté plus d'une l'ois qu'il a été assassiné par les septembriseurs.
— Et qui habite la maison maintenant? demandai-je.
— Tonte sorte de gens, monsieur. Elle est louée par appartements.
— Monsieur Delsalle était marié; ne savez-vous pas où demeure sa veuve?
— Je crois qu'elle a été également victime de la teneur, mais je n'ensuis pas certain. En tons cas, messieurs, si vous vouiez être complètement renseignés, je puis vous en indiijuer le moyen. Pas loin d'ici, rue des Moulins, n° S, au quatrième, demeure une vieille femme de soixante-dix ans, qui vient encore quelquefois à la boutique chez moi, par habitude. Celte fenuîie, nommée Calhcrine Courtois, était autrefois an service de M. Delsalle, el tdle seule peut vous dire ce que vous désirez «avoir.
Nous rcnuM'ciànies l'épicier |)our ses précieux rensei.iiuenients, nous saulàmes dans une voilure de place, lîl nous nous finies conduire an n' N dt; la rue des .Moulins.
Le portier nous dit (|ne Catherine Courlois était chez elle el que nous la trouverions au quatrième étage, la première porte à droite.
Nous griiiip;\ines l'escalier (|uatre à ((iiatre.
La porte de la chambre indiquée était ouverte. Inc 1res vieille femme Iricolait assise près de la ft-nèlrc. Sim mobilier, fort bien enlietcnu, attestait une Cfi laine aisance.
A noire ap|iarition die leva la lèlc et païul étonnée de la visile de deux inconnus.
-- .Messieurs, vous vous Irompez probablement, ilil-elle, le musicien demeure en face.
LE THÉSOR DE FÉLIX UOOnECK.
— Excusez-nous, ma bonne femme, répondisje, c'est à Catherine Courtois que nous désirons parler.
— C'est moi, messieurs, dit-elle en se levant. Veuillez vous asseoir. Que désirez-vous?
— - Du temps de la révolution, vous éli(>z au service d'un certain M. Delsalle, demeurant Ghausséed'Antiii, et qui a péri dans les massacres des prisons.
— Oui, monsieur, j'ai même été au service de ses parents. Mais ceux-ci étaient morts avant la révolution.
— Pourriez-vous nous dire quel a été le sort de sa femme?
— Ah! monsieur, je suis navrée chaque fois que j'y pense. Vous savez peut-être que M. et madame Delsalle étaient accusés d'avoir conspiré pour délivrer le roi des mains des Jacobins? Après une tentative infructueuse de fuite, il fut ramené à Paris avec sa femme et jeté dans un cachot. Ma bonue maîtresse parvint à s'échapper de la prison et de Paris, i^râce à des amis dévoués. Elle se tint cachée pendant (juclque temps dans les souterrains d'un château aux environs de Montmirail. Mais son asile fut trahi par un domestique infidèle. Elle fut ramenée en prison, et peu de temps après elle périt sur l'échafaud avec tant d'autres martyrs.
Il y eut un silence. Frédéric Delsalle détournait la tète et tenait la main devant ses yeux pour cacher ses larmes.
— Ce n'est pas par moi-même que je sais tout cela, poursuivit la vieille. J'ai appris la traiiison du domestique plus tard, par une servante du château de Montmirail. Tandis que madame Delsalle attendait à l'Abbaye son tour de marcher à la mort, l'ai fait, au péril de ma vie, mainte tentative pour pouvoir lui parler. Mais toujours sans succès. La dernière fois que je la vis, — moment fatal ! — ce fut quand elle était sur la terrible charrette. Je tombai évanouie, et je restai plusieurs mois malade..
— Vous savez bien, dis-je, que M. Delsalle avait un enfant, un petit garçon d'environ deux ans.
— Si je le sais, monsieur? s'écria-t-elle. Le petit Frédéric? Personne d'autre que moi ne portait le pauvre agneau sur ses bras, du matin au soir. Lorsque mes maîtres s'enfuirent de France, ils le prirent avec eux; je m'en souviens comme si c'était d'hier. J'ai porté l'enfant sous ma mante au milieu de la nuit, jusque sur la route de Saint- Denis, où mes maîtres, travestis en paysans, attendaient avec une voilure. Ce fut une cruelle séparation, monsieur! Dire que mes maîtres devaient porter leurs têtes à la guillotine, et que personne n'entendrait plus jamais parler de leur pauvre en-
fant! Dieu sait ce qu'il est devenu. 11 est mort, sans doute.
— Savez-vous, demandai-je, si cet enfant ne portait pas au cou un signe de reconnaissance?
— Je le lui ai attaché moi-même avec un cordon noir; une petite boîte plate en étain.
Je lirai le médaillon de ma poclie et le lui mis devant les yeux.
Elle y jela un coup d'œil, et recula en joignant les mains.
— Grand Dieu! Est-il possible? Où vous êtesvous procuré cet objet, monsieur? Frédéric Delsalle vivrait-il encore?
— C'est moi qui suis Frédéric Delsalle, bonne Catherine! s'écria mon compagnon en lui prenant les mains. Oui, je suis l'enfant que vous aimiez tant à porter dans vos bras !
La vieille femme recula encore davantage, et nous regarda des pieds à la têle avec méfiance, craignant évidemment d'être la dupe de deux imposteurs.
— En doutez-vous? demandai-je. Le médaillon n'est-il pas le même que vous avez attaché au cou de l'enfant? Et voici le morceau de parchemin où sont inscrits son nom et celui de ses parents.
— Oui, je reconnais bien tout cela, murmura-telle et ce jeune homme a vraiment quelque chose des traits de mes maîtres; je serais si heureuse de pouvoir vous croire; mais qu'est-ce qui me prouve... Oh! il y a un moyen de me convaincre. Le petit Frédéric pouvait avoir quinze mois lorsqu'il fut mordu profondément au bras par un petit kings-charles de madame Delsalle. Le docteur, craignant que le chien ne fût malade, brûla les morsures avec un fer rouge. Le chien n'était pas malade; il n'avait mordu l'enfant que par jalousie. Les cicatrices de ces brûlures ne peuvent pas être effacées... Ah! je vous en prie, monsieur, excusez mon indiscrétion, montrez-moi votre bras, là, près du coude gauche.
A peine M- Delsalle eut-il découvert son bras, que la vieille femme poussa un grand cri de surprise et de joie.
— Oui, oui, vous êtes Frédéric! s'écria-t-elle, vous êtes l'enfant de mes malheureux maîtres! J'ai si souvent baisé vos joues roses; eh! laissez la vieille Catherine vous embrasser encore une fois!
El elle tomba tout en pleurs dans les bras du jeune homme.
Je restai silencieux jusqu'à ce qu'e.le eût donné un libre cours à l'effusion de sa joie.
Alors je continuai mon interrogatoire, et j'appris d'elle qu'il n'y avait plus de parents de M. Delsalle à Paris, et qu'il n'y en avait jamais eu. S'il en exis-
LE TKKSOR UE FÉLIX ROOMECK.
tait encore, il fallait les clierchei' à Metz ou on Lorraine.
Lorsi|ue je lâchai de savoir par elle si tous los biens de ses inailres avaient été vendus comme liiens nationaux, et si rien n'avait ('cliappé à la tonliscalion, elle répondit :
— Monsieur Delsalle n'avait pas d'autres pro- |)riétés (|n'uiie j,Man(le maison dans la rue actuelle du Mont-IManc, et deux autres plus petites dans la même rue. Sa fortune consistait principalement en espèces, comme le comportait son commerce, car il était cliani,'eur, banquier...
— Son commerce, cbani,'eiir, baïKjuier? s'écria Frédéric. t> ciel, quel espoir! Catherine, ma bonne Catherine, mon père n'était donc pas gentilhomme".'
— Non, sans iloute, monsieur. Votre j,'ran(l-père était un fils de paysan de Malroy, un village près de Metz, et il avai: irajrné sa fortune par son travail.
Frédéric m'avait sauté au cou, et, fou de bonheur, pleurait sur ma poitrine en m'appelant son cher père.
Puis il se mit à sauter dans la chambre avec des démonslrations de joie, en criant:
— Béni soit Dieu! je ne suis pas noble! Plus d'obstacle à mon bonheur! .\h! si Emma pouvait savoirceque nous venons d'apprendre ! Comme elle bénirait le ciel! Elle soulfre, elle pleure encore, la bonne elchèreàme tandis qu'avec un seul mot... Ah! mon père, relournonsà Visseghem bien vite, immédiatement, dussions-nous crever vinjît chevaux! Donnez-moi de l'argent, de l'or, beaucoup d'or !...
Sans savoir quelle était son intention, je lirai de nmn pousset une poignée de louis et les lui reini-. Il les |)osa sur la table en disant :
— Tenez, Catherine, cela vous préservera du besoin pendant quelque temps, .l'aurai scinde vous. Vous ne devez plus travailler, je ne le veux pas.
La vieille femme répondit qu'elle n'avait pas besoin d'arpent, parce que M. et madame Delsalle, au moment de leur fuite, lui en avaient laissé assez pour lui perm(;llre de vivre (ranquillement; mais Frédéric, dans son impatience, ne l'écoulait plus. Il m'avait pris par la main et me suppliait de le suivre à rh»')tel et de quitter immédiatement Paris.
Il me laissa à peine le temps d'obtenir de la vieille femme la promesse qu'elle attesterait devant la justice que Frédéric était réellement l'enfant de ses anciens maîtres.
Naturellement elle s'y montra tonte disposée.
Descemlu dans la rue, j'essayai de |)ersuader à Frédéric (|ue nous ne pouvions pas retourner à
Visseghem sans avoir lien lait pour atteindre notre but. .l'obtins du moins qu'il consentît à m'accompagner chez un avocat renommé qu'on nous avait désigné, afin de savoir par lui ce (|ue nous avions à faire et (|uelles pièces nous aurions à fournir |)our faire prononcer la reconnaissance légale de la filiation de Frédéric Delsalle.
Nous sautâmes dans nu tiacre et arrivâmes bientôt au domicile de l'avocat. Il était heureusement chez lui et arriva sans retard dans le salon où l'on nous avait introduits pour l'attendre.
Après lui avoir expliijué le but de notre visite, nous répondîmes pendant une heure à ses questions, pendant ([u'il notai! soigneusement toutes les particularités de notre récit.
La ( onclusion de notre entretien fut que nous pouvions retourner tranquillement en Flandre.il se chargeait de tout et nous dirait par écrit quelles pièces nous aurions à lui apporter. Alors nous reviendrions à Paris afin de poursuivre devant les tribunaux la reconnaissance de Frédéric.
Nous retournâmes immédiatement à l'holel, nous fîmes chercher une chaise de poste ; nous nous munîmes de provisions, de viandes froides, de pâtés el de bouteilles de vin; nous promimes un bon pourboire au |»ostillon, et nous parlimes au bruit des joyeux claquements de son fouet.
Je pensais profiter du voyage pour causer sérieusement avec Frédéric et arrêter définitivement nos Ci)m|tles respectifs ; mais son es|)rit était à Visseghem, et il était si complètement absorbé par le disir de revoir Emma, que pendant la première journée du moins, il fut incapable de prêter l'oreille à autre chose.
Le deuxième jourje réussis pourtant, malgré lui, à le forcer de m'écouter. Il prétendait que, puisque tout allait devenir commun entre nous, nous n'avions |dus besoin de parler de ces ennuyeuses questions d'argent. Mais je parvins à le convaincie qu'il était déraisonnable <'t imprudent de rester dans le \ague sur des (juestions d'intérêt d où pouvaient surgir plus tard des complications désagréables, et (|iie je n'aurais point de repos tant qu'il pourrait nw' rester nn doute sur le point de savoir si j'avais bien rempli n.ion devoir.
Après avoir lutté longtemps, sans aboutir à un résultat, il finit par me dire :
— Père, je veux mettre lin à ce pénible débat.
LE TRESOK DE FELIX ROOBECK.
toi
Ce que je vais vous proposer est mon dernier mot, et si vous continuez à faire de la résistance, je vous déclare formellement que je n'accepterai pas de vous autre chose que le trésor qui vous a été confié par mes parents. Je consens à disposer encore de cinquante mille francs outre les deux cent quarante mille qui forment le montant du trésor. Ces cinquante mille francs, je les emploierai à témoiii;ner ma reconnaissance à ceux qui ont travaillé et souffert pour l'enfant des émigrés.
Il n'y eut pas moyen de le faire changer de résolution; il me fallut consentir à ce qu'il voulait, ot comme je ne doutais pas que ces cinquante mille francs ne fussent destinés à assurer le sort de ses parents adoptifs, je n'essayai pas de pénétrer ses intentions, et je ne lui parlai pas davantage de celte affaire d'intérêts matériels.
Nous arrivâmes enfin à la frontière de notre chère Flandre; Frédéric était pâle d'impatience, et je voyais bien, à la fixité de son regard et au mouvement de ses lèvres, que son esprit n'était préoccupé que d'une seule chose : revoir sa chère Emma.
Lorsque nous commençâmes enfin à distinguer la pointe du clocher de Visseghem par-dessus les arbres, il me serra la main en poussant un gros soupir et me dit :
— Mon père, c'est là qu'elle attend! Ah! ma pauvre Emma, elle ne sait rien encore ! Elle pleure toujours peut-être... Mais comme elle va être heureuse ! Ah ! si les chevaux avaient des ailes !
Non loin du village nous rencontrâmes Marie Bolistal, la fille aînée de mon beau-père, qui suivait la chaussée un panier à son bras.
Je fis arrêter la voiture, et lui dis :
— Ma sœur, retournez chez vous au plus vite et dites à votre père et à votre mère que je les prie, que je les supplie de venir sans retard chez moi. Ils y apprendront des choses étonnantes.
— Votre cousine Marguerite est chez vous, me dit-elle.
— Ah ! ma cousine est à Visseghem ?
— Oui, depuis trois jours. Notre sœur Trinette est un peu malade, et Margiferite nous a apporté ce malin des herbes pour la guérir.
— Eh bien, courez , et dites à ma cousine que je dois lui parler tout de suite !
Le fouet claqua de nouveau, et les chevaux reprirent leur course rapide...
La chaise de poste n'était pas encore tout à fait arrêtée devant la porte de l'huilerie, que nous sautions déjà dehors et nous précipitions dans l'intérieur.
Dès le vestibule Frédéric fit retentir la maison (les accents de sa voix.
— Emma, Emma, je ne suis pas noble ! criait-il : mon père était un bourgeois, un marchand, comme
le vôtre. Nous nous marions, vous devenez ma femme !
Ma fille avait entendu son appel et probablement compris ses paroles, car elle ouvrit elle-même la porte de l'appartement... et avant que j'eusse le temps de l'empêcher, les deux jeunes gens se tenaient étroitement embrassés, pleurant de joie et de bonheur, et remerciant Dieu de sa bonté infinie.
Après ce premier épanchement ils s'assirent et se mirent à causer à voix basse. Emma adressait une foule de questions à son ami, et elle avait l'air de l'écouter très attentivement; mais à chaque instant elle poussait de nouveaux cris de joie en songeant au bonheur qui l'attendait. Plus d'obstacle maintenant! Elle devenait sa compagne pour toujours, pour toujours I
Tout à coup ma cousine entra avec maître Bokstal et sa femme.
— Frédéric, dis-je, voici Marguerite Rydams, avec qui vous avez fait connaissance en lisant mon manuscrit.
— Ah ! Marguerite, mademoiselle Rydams ! s'écria Frédéric Delsalle qui se leva en lui serrant les deux mains. Je sais ce que vous avez fait et ce que vous avez souffert pour mes infortunés parents et pour moi. Toute l'énergie dont votre belle âme est si abondamment douée, vous l'avez consacrée à la conservation de mon héritage; vous avez sacrifié vos plus belles années pour le bien-être d'un pauvre enfant absent. Chère Marguerite, cœur admirable, je ne sais pas comment vous témoigner ma reconnaissance. Votre vie avait un but autrefois; le ciel me donne le pouvoir de vous aider à l'atteindre. Ces dix mille couronnes, objet constant de vos espérances, vous les recevrez de ma main... Non, je vous en supplie, ne refusez pas! vous me rendriez malheureux. Demeurez avec nous si vous voulez, je vous en saurai un gré infini; si vous le préférez, gardez votre liberté tout entière ; mais acceptez ce gage de ma reconnaissance, de mon inaltérable amitié... Et quant à vous, mon cher monsieur Bokstal, plus de leçons, plus de classe désormais !... Vous habiterez la petite ferme sans souci du lendemain... car je le veux ainsi. Tous ceux qui m'ont aimé et qui m'ont fait du bien doivent être heureux.