ÉPILOGUE
Trois mois après, lorsque Frédéric Delsalle eut obtenu la reconnaissance légale de son état civil, il conduisit sa chère Emma à l'autel et devint son heureux époux.
Le père Roobeck et Marguerite demeurèrent
LE TUESdIi DE FELIX IIOOIIECK.
avec eux. Les parents ailoptifs do Frôdôric, le père et la mère Slorms, vinrent à Vissoiiliein o:i ou leur donna une jolie maison avec un gran I jardin, et une rente annuelle suffisante pour vivre à leur aise.
Le manuscrit d'oùcelte histoire est tirée raconte Li vie de Félix Uoobeck jus(|u"à (|uel(iues semaines avant sa mort; mais, comme on peut facileinont le concevoir, ses jours l'ur^nt désormais si
calmes, si tranquilles et si égaux, (jue le tableau de son existence n'aurait pas d'intérêt pour le lecteur.
J'ajouterai seulemeiil, pour finir, (|U;; le ciel a comblé (le bénédictions l'union de Frédéric Delsalle et d'Finma Koobeck. Ils n'eurent pas moins de huit enfants, cinq i,^ar(.'ons et trois filles, dont l'aîné eut l'obligeance de coin;nuni(iuer à l'auteur de ce livre le manuscrit de soi grand-père, Félix Roobeck.
FIN II r T n K < 0 n n e f k l i x k o o i; e c k et du tome sixième
Un grand gaillard me regarda. (Page 15.}
LE SUPPLICE D'UN PÈRE
Bruxelles, aujourd'hui brillante capitale du royaume de Belgique, n'avait au quatorzième siècle qu'une étendue restreinte, quoique déjà renommée par son industrieuse population et par la résidence des puissants ducs de Brabant,
Ses remparts, commençant au Palais ducal sur le Caudenberg, couraient de là, à travers le terrain où passe aujourd'hui la rue Royale, jusqu'à la route de Louvain. Ils descendaient ensuite derrière Sainte-Gudule dans la direction du Fosséaux-Loups ; puis, après avoir dessiné un angle aigu, \ers l'église Sainte-Catherine, ils gravissaient un peu plus loin, longeant le couvent des Sœurs Noires, la Steenporte et la rue Ruy'sbroeck, jusqu'à l'église de Caudenberg, derrière laquelle ils
rejoignaient le jardin du Palais des ducs et 1ermaienl ainsi la ceinture des fortifications de la ville*.
Si le temps a épargné quelques anciennes constructions de la vieille ville de Bruxelles, il en a détruit un assez grand nombre, et à quelques-unes de ces dernières sont attachés de glorieux souvenirs patriotiques.
C'est ainsi que la rue actuelle de Berlaimont n'était, à l'époque citée plus haut, qu'une courte impasse nommée VÉtengat, dont les deux côtés
1. Ces détails sur le vieux Bruxelles et ceux qu'on trouvera plus loin, sont en grande partie lires de l'Histoire de jd ville de Bruxelles, par Al. Henné et Alpli. Waulers. Bruxelles, 1845.
LE SUPPI.ICE D'UN PKUE.
riaient hoidôs do petites maisons construites en bois, mais dont le toml était occupé par une sorte de cliùteaii lorl ou stecii . Cet édifiée était la demeure de la noble famille des T'Serclaes, riches bourgeois jouissant d'une grande influence et dont le nom brille encore avec éclat dans les annales du Brabanl.
La haute façade de i et édifice construit en gros blocs de pierre brune, ne se dislin;.'uail rpie par son énorme niasse rocheuse, dont la lourdeur était encore augmentée par deux tourelles placées en saillie à ses deux angles. La porte d'entrée n'apparaissail que comme um' baie étroite et profonde à cause de l'épaisseur du mur; ipiatre fenêtres ogivales, partagées dans leur milieu par nu pilier épais, ne laissaient pénétrer dans l'intérieur de la demeure seigneuriale ([u'iine faible lumière. Quel- (|ues meurtrières se monl raient i;ii et là dans la façade, dont le pourtour était couronné de créneaux dentelés; ce qui donnait au Steen l'aspect menaçant d'une véritable forteresse.
Ces sortes de maisons fortifiées étaient pour la plupart habitées par les membres des sept li- (inayi'Silc Bruxelles, nom sous letiuel on désignait certaines familles anciennes et privilégiées qui avaient tout le gouvernement de la ville, et dont les membres avaient droit à certaines fonctions ou dignités. C'est ainsi, par exemple, que les sept échevins de la ville ne pouvaient être choisis que parmi ces familles nobles.
C'était par une matinée du mois d'août Dlôt».
Le soleil commençait à s'élever dans un ciel pui- : lt)ut — dans la nature du moins — promettait une splendide journée.
Devant les maisons de bois de rKteni:al se tenaient quelques groupes composés d'hommes et de femmes. Bien (jue leurs vêtements fussent très modestes, rien dans leur extérieur n'annonçait la misère, au contraire, (nielques-unes do ces personnes, les jeunes (illes surtout, étaient habillées avec une certaine recherche et portaient des rol)es auv couleurs éclatantes, comme pour un dimanche, ({uoique ce jour ne l'iit (pi'un mardi.
Il devait se passer quelque événement grave, menaçant peut-être, car dans ces différents groupes ou se parlait à voix basse avec une animation mystérieuse. Sans doute il était (|uestion de quelque péril imminent. De temps à autre une parole plus iru|uiétanle faisait frissonner les femmes; elles levaient les mains en se lamentant : 1 .Malheur! malheur! disaient-elles, Que Dieu nous assiste ! » Los hommes robustes grondaient en serrant les dents et en crispant leurs pnings avec rage.
Tout à coup une jeune fille s'écria avec joie :
— Vovpz (buic là-bns, près de la colline Saint-
Michel. C'est Jean le batteur d'or; il a été aux remparts pour apprendre des nouvelles; il saura sans doute (|nel(iue chose.
— La sotte! comment [)eut-elle rire en un jour aussi funeste ! nuiinmra une autre jeune fille.
— Cela ne m'étonne pas, fil observer une femme plus âgée : (juand (iudule voit son batteur d'or, elle rirait, lors même qu'elle aurait déjà im pied dans la tombe.
— Est-ce (jue cela vous regarde ? mauvaises langues, interrompit la mère de Cudule ; d'ailleurs ils vont se marier.
— Se marier! Si dans huit jours nous sommes encore en vie, remerciez-en le ciel. Qui sait s'il restera pierre sur pierre dans la malheureuse ville de Bruxelles?
Pendant ce temps, Jean le batteur d'or s'était approché du groupe en se dirigeant tout droit vers la jeune Gudule, dont il serra la main. L'in(|iiiétude se lisait sur son visage.
— Comme vous paraissez troublé! Y a-t-il de mauvaises nouvelles? demanda la jeune fille avec hésitation.
— Des nouvelles? je n'en connais pas, Gudule, répondit le jeune homme : les affaires ne smit pas meilleures... Oh ! mes amis, du haut des remparts, près de la porte Sainte-Catherine, on n'aperçoit dans la plaine que dos nuages de fumée s'élevant dans l'air. Dilbeck et toutes les fermes environnantes sont en feu. On dit que Lennick, Assche et les principaux villages d'ici jusqu'à Ninove et Alost ont été détruits par les flammes.
— Malheur! malheur à nous, pauvres gens! gémirent les femmes. Quel sort terrible nous menace ! 0 Seigneur, protégez notre malheureuse ville!
Plaignez |)lutôl les pauvres campagnards qu'on dépouille de tout et qui sont sans nourriture et sans toit, dit un homme âgé. Ils se réfugient sans doute en foule vois Bruxelles pour y chercher un abri ?
— Ils ne le peuvent pas! répondit le batteur d'or : le comte de llandre occupe avec son armée les hauteurs d'Anderlechl; mais au moyen de ses bandes mobiles, il tient également les chemins fermés.
— Les Bruxellois sont-ils donc devenus si lâches pour se tenir tremblants derrière leurs remparts, comme des la|)ins dans leur terrier? ût d'une voi\ tonnante un vigoureux forgeron, aux mains noires, aux bras nus et musculenx. Pourquoi ne pas sortir de la ville en masse, comme des gens courageux, et mettre le comte de Flandre en Hiile?
— Oui, Pierre, tu en parles à ton aise, répondit le batteur d'or en secouant la tète. Notre gracieux
LE SUPF'LICE D'UN l'ÈKE.
duc Weiiceslas s'est rendu à Maestricl.t pour lever en toulc liàte :les hommes d'armes. On attend son retour.
— Ah oui! c'est bien celui-là qui va tout diriger et organiser ! dit un jeune homme en raillant. Jouer, fesloyer, écouler les troubadours et dépenser follement un argent que nousgagnons avec tant de peine, voilà tout ce qu'il sait faire.
— 11 arrivera quand Bruxelles sera pillée où réduite en cendres, comme le pauvre DilLeck. Un pareil duc, que le... je ne veux pas achever, mais vous me comprenez.
— 11 n'est pas noire duc, il n'est que le mari de notre duchesse Jeanne. Elle seule est notre princesse légitime; nous n'aimons et ne respectons qu'elle.
— Tout cela est bel et bon, mais est-ce une raison pour laisser anéantir tout le duché par le fer et le feu, en contemplant lâchement la destruction, inactifs et cachés derrière nos remparts, jusqu'à ce que le même sort nous frappe à notre tour? Qui sait si dès demain Bruxelles ne sera pas attaquée?
— Non, cela n'est pas encore à craindre, dit le batteur d'or ; le comte de Flandre attend ses machines de guerre, qui doivent être amenées de Gand... et avant qu'elles ne soient arrivées el posées...
— Raison de plus pour ne pas lui en donner le temps. Nos échevins sont des lâches, des fous ou des traîtres, s'écria le forgeron.
— Tu ne sais pas ce que tu dis, Pierre, répliqua le batteur d'or. Quelques fugitifs venus de la campagne et qu'on a pu laisser entrer, disent que l'armée du comte est forte d'au moins cent mille hommes.
— Sottises! C'est la peur qui les fait parler ainsi.
— Quoi qu'il en soit, que pouvons-nous faire contre une armée aussi formidable et composée de guerriers bien exercés? Nous n'avons dans la ville que notre guilde d'arbalétriers, la guilde de la draperie, qu'on a armée, les archers de Louvain et les hommes d'armes du duc sous le commandement du comte de Berg... Pas six mille hommes peut-être!
— Qu'on donne des armes aux métiers ! Nous serons assez forts pour repousser victorieusement l'ennemi hors du duché.
— Tu as raison, Pierre; il en a été parlé plusieurs fois depuis trois jours dans le conseil des échevins. Je sais cela d'un messager'- de la ville. Il paraît que messire T'Serclaes y a fort insisté pour qu'on donne des armes aux métiers;