Espèce de sergent de ville
mais les autres échevins ont chaque fois rejeté sa proposition.
— Les poltrons! Ils craignent que plus tard nous ne fassions usage de ces armes pour nous soustraire à leui' tyrannie.
— C'est ça même, Pierre.
— Et pour sauvegarder leurs privilèges et maintenir leur domination sur le peuple, ils sacrifient la patrie. Qui peut refuser à un bourgeois le droit de donner son sang pour la conservation de sa ville natale?
— Mais toi, Pierre, qui dois savoir ça, expliquemoi donc pourquoi le comte de Flandre vient piller et assassiner en Brabant? demanda une femme encore jeune.
— Si je le sais, je veux être écarlelé! grommela le forgeron. Il y a des gens qui disent que c'est parce que notre duc ne veut pas payer ses dettes... mais cela peut-il être vrai?
— Non, il n'en est rien, répondit un autre. Le comte de Flandre est marié avec une sœur de notre duchesse, et, par envie, la comtessse excite son mari contre notre duchesse Jeanne. Une sœur! Est-ce que cela ne crie pas vengeance au Ciel!
Il m'a été raconté autre chose — que je tiens pour vrai — par Geneviève, la fille de l'éperonnier, dit une des femmes; car elle connaît le fils du portier de la Maison de Ville. D'après ce qu'elle m'a dit, notre duc, dans un tournoi à Maeslricht, aurait traité le comte de Flandre d'humble valet du roi de France ; et c'est pour se venger de cette injure que le comte nous fait la guerre.
— Très bien ! et parce que ces grands seigneurs se sont injuriés, il faut que le pauvre peuple soit pillé et massacré! murmura-t-on de tous côtés.
— Mais taisez- vous donc tous ; personne de vous ne sait rien, dit le batteur d'or avec une certaine impatience. Ecoutez, je vais vous expliquer en quelques mots le motif de cette malheureuse guerre, el si je ne dis pas toute la vérité, je n'y puis que faire. Lorsque notre gracieux duc Jean vint à mourir, il légua à sa fille le litre de duchesse, ainsi que tout le duché, avec charge pour elle, de payer à chacune de ses deux sœurs une indemnité considérable dont je ne connais pas le chiffre. Demoiselle Marguerite est mariée avec le comte de Flandre, comme vous savez ; celui-ci a exigé, au nom de sa femme, la part d'héritage qui lui est due. Après avoir longtemps tardé à s'exécuter, après avoir employé tous les moyens possibles pour obtenir un nouveau délai, le duc Wenceslas a enfin avoué qu'il n'était pas en état d'acquitter sa dette. Alors le comte, furieux, nous a déclaré la guerre.
— Que pouvons-nous à cela ? dit le forgeron de
LU SI IM'LICE D'I^N l'KUE.
sa voix rude. N'avons-noiis pas encore assez sué? Les im|)ùts sont devenus intolérables. Où «'st donc passé notre aigent ?
— Le duc l'a dissipé en tournois et en l'êtes avec ses ( lievaliers, dirent |tlusieurs voix.
— Mais, lit une l'einine, est- il vrai ([ue l!ru\elles, Louvain et Anvers ont offert de payer la dette (lu duc ou au moins de fournir caution pour la somme (|iie réclame le comte de Flandre ■'
— En elVet; mais le comte exilée en outre qu'on lui cède un hon tiers de notre duché, ce (jue les villes n'ont pas voulu faire, ce (\ue Bruxelles surtout n'accordera jamais.
— Eh bien, moi, dit la femme, j'aurais conclu le marché tout de suite, plutôt que de faire réjiandre tant de sanir.
— Allons, Agnès, vous n'entendez rien à cela, répliqua le forgeron. Quoi! nous laisserions morceler notre pays, et comme des lâches, des sanscœur, nous resterions là, tète basse, sans faire aucune résistance?
— Qu'est-ce ceci? s'écria une jeune lille. Voilà un messager de la ville qui vient de l'Étengal.
— Oh! je le connais, c'est Urbain. Il a|tp()ile nu message au château de T'Serclaes, dit le batteur d'or. Peut-être y a-t-il du nouveau; je vais lui demander s'il sait quebjue chose.
Lorsque remjtloyé de la ville s'approcha du groupe, tous s'avancèrent vivement à sa rencontre en l'interrogeant d'une voix anxieuse.
— Qu'est-il arrivé? Apporlez-vous du nouveau, maître l rhain? Oh! dites-nous quelque chose! Dilbeck brùle-t-il encore ?Va-t-on faire une sortie? Le duc vient-il?
— Laissez-moi passer; je ne sais rien et je n'ai pas de temps à perdre, grommela le messagersans s'arrêter.
.lean le suivit jus(|u'à la porte du château de T'Serclaes, et échangea avec lui (|uel(|ues paroles H l'oreilb'.
Le batteur d'or revint ensuite près de ses com|iagnons; ceux-ci se rassemblèrent autour de lui et lui demandèrent avec la plus vive curiosité :
— Que sais- tu,. Jean? Il a parlé avec toi. Que dit-il? Le batteur d'or mit son doigl sur sa bouche et
j)arlant à voix basse, répondit :
— .lésais peu de clioses;il n'ya pasde nouvelles importantes. Le messager m'a dit cependant cpie le conseil des échevins a déridé, dans une séance tenue hier soir, d'envoyer quatre de ses membres près du comte de Flandre, pour traileravec lui, si la chose est possible, afin de faire lever le siège de Hruxelles. (leile ambassade est de retour, et Idn vient annoncer à messire T'Serclaes qu'il doit se rendre à la maison des échevins pour entendre le rapport sur la démarche des envoyis.
— Et quel a été le résultat de leur mission?
— Quant à cela, le messager Ini-méme l'ignore... Il m'a encore dit (|ue si le temps continue à rester beau, notre gracieuse duchesse se rendra demain vers midi sur les lemparts, pour passer en revue les arbalétriers et les hommes d'armes. J'irai voir cela.
— J'irai aussi.
— Et moi.
— Nous irons tous ensemble.
En ce moment le messager de la ville reparut dans la rue ; legroupe s'interrompit pour le regaider passer; et lors(|u'il eut disparu en bas de la colline Sainl-.Michel une femme reprit la conversation.
— Messire T'Serclaes ne faisait donc pas partie de l'ambassade? Il est cependant échevin. C'est surprenant.
— C'est quelque chose (|uevous ne pouvez comprendre, répondit Jean. Messire T'Serclaes aime son pays avec trop d'ardeur, il est trop l'ami du peuple. Ah ! s'il était seul maitre,lesaffaires iraient autrement; mais les prudents, les timides ont la majorité au conseil des échevins.
— Si seulement il n'y avait pas de traîtres parmi eux ! ajouta le forgeron avec une expression de sarcasme. On a déjà vu nos grands seigneurs des lignages vendre leur pays...
Soudain un bruit bien connu frappa leurs oreilles; tons se retournèrent avec un sourire de respect mèb' d'alfection, et portèrent leurs regards vers le château de T'Serclaes, dont la porte venait dérouler sur ses gonds en grinçant. Deux serviteurs parurent sur le seuil ayant enlie eux un homme déjà âgé qui s'éloigna du sleen d'un pas grave et lent.
D'une taille haute et imposante, ce bourgeois avec ses loni^s cheveux, ses yeux profonds et bleus, ses traits empreints dune majesté calme, commandait lerecpect même à ceux qui ne le connaissaient pas.
11 portait une robe de lin drap noir, sous laquelle on voyait luiller une cotte de mailles. A sa ceinture, à côté d'une poriie de cuir, pendait une longue épée ; et, en voyant que le domestique qui suivait à quchpie distance portait un casque de fer, on aurait cru que ce bourgeois se rendait au combat, nu au moins se tenait prêt à y prendre part.
Tandis ijuil s'avançait d'un pas assez rapide dans l'Étengat, l'esprit vi>iblenient préoccupé, les femmes et les vieillards se rangèrent avec déférence contre les maisons, en s'inclinant profondément el en murmurant un salut respectueux.
I^es hommes jeunes, ou encore dans la fcuxe de l'âge, tirent au contraire quebpies pas en avant et crièrent avec force :
LE SUPPLICE U'IfiN l'ÉRE.
Hâtez-vous, madame! (Paye 19.)
— Des armes! Nous voulons exposer notre vie pour la délivrance de Bruxelles! Des armes! des armes!
— Mes amis, répondit le vénérable échevin, ayez encore un peu de patience et surtout restez calmes. Je sais que vous, qui versez si courageusement vos sueurs pour la prospérité générale, vous donneriez avec la même générosité votre sang pour la défense de notre chère ville natale; mais les magistrats craignent que, le danger passé, vous ne vouliez plus remettre les armes qu'on vous aurait confiées.
— Au premier signe, messire, sur un seul mot de vous, nous les rendrons jusqu'à la dernière.
— Bien! Alors ayez confiance en moi et espérez : je ferai tout ce que je pourrai.
— Vive messire T'Serclaes! vive l'ami des métiers! Que Dieu soit avec lui! tels furent les cris joyeux et reconnaissants de ces hommes pleins de patriotisme.
Le vieux T'Serclaes avait repris sa marche avec des signes de vive satisfaction; mais son visage redevint bientôt soucieux, comme si l'appel aux armes des métiers eût déjcà fait le sujet de ses premières préoccupations. Cependant, arrivé au pied de la colline Saint-Michel, il fixa ses regards sur la magnifique église de Sainte-Gudule, qui, comme une colosse, dominait la ville, et un éclair d'orgueil, un sourire de satisfaction illumina ses traits.
Ce majestueux édifice, qui devait exciter l'admiration des siècles futurs, était bien le vrai, l'illustre symbole desachère ville de Bruxelles, l'expression élevée de l'amour des arts, de la piété, de la virilité et de la richesse de sa ville natale.
Aussi sa poitrine se gonfia-t-elle d'une noble fierté pendant que ses yeux promenaient leurs regards sur la tour achevée. H l'examina depuis la base jusqu'au sommet perdu dans les nuages,
LE SUPPLICE D'LN PKHE
laissant errer sa vue à travers les riches et (iiies i-culiituros qui décorent l'imposante lavade. Bientôt cependant un senliiueiii de dépit ussoinhril de nouveau son visajçe en voyant (|ue la seconde tour du splendide monument n'était élevée (ju'à moitié de su hauteur. Mlle était entourée d'écliaraudaj,'es sur les(|Ufls n'apparaissait aucun ouvrier. 11 y avait à peine (|ucl(|ues jours (|ue l'on enlendail rctenlir de toutes parts les coups de marteau des sculpteurs, le bruit de la liuelle des maçons, le j,Tincenienl des grue< et des poulies, l'appel des ouvriers demandant du mortierou des pierres. Kn ce moment un silence île mort avait succédé à cette animation ! Les circonstances rrili»iues, le malheur et l'abaissement allaient peut-être ruiner la puissance de i^rnxelles, an point que le chef-d'œuvre de l'art brabançon resterait inachevé.
Cette afllijieante pensée arracha un soupir à T'Serclaes; il secoua la tête et poursuivit son chemin. Bientôt il descendit la rue de Berg.
Là, parmi les bouti<|ues des marchands, construites en bois et en pierre, existaient des hôtelleries fameuses, telles que celles du Faucon, du Miroir, des Quatre-Seaux, de Bois-le-Duc et plusieurs autres. Un remaniuait aussi dans la même rue quelques-unes de ces maisons fortifiées, nommées Stei'in'ii et habitées par des chevaliers appartenant à l'une ou à l'aulre des sept familles patriciennes de Bruxelles.
La lue de Beri; était l'une des içrandes voies que l'on suivait pour monter des bords de la Senne vers la partie haute de la ville. Aussi était-elle habituellement encombrée de voilures de tonte sorte. Marchands et rouliers fourmillaient devant les auberjjes; mais en ce moment tout commerce était arrêté par celle jîuerre fatale; de sorte (|ne la nie de Berg, si commerçante, si animée en temps ordinaire, eût été complètemenl déserte s'il ne s'était formé çà et \b, comme dans l'Elenj^al, (|iielques groupes de bour.i,'eois et surtout de femmes.
Partout où TSerclaes p;issait, il recevait des marques du plus profond respect.
Près de la ruelle (ju'on appelait la cité des Vanniers, se trouvait un irronpc tronvrieis l'u milieu duquel s'éleva le cri :
— Des armes! \ bas les nobles! Nous voulons des armes!
T'Serclaes les regarda avfc une mine sévère et en secouant la tête comme pour faire comprendre à ces (,'ens (|u'ils faisaient mal en criant contre les nobles.
— Des armes! des armes! répétaient-ils.
— Si l'on nous refuse îles armes, nous envahirons les arsenaux! ht une voix.
Le vieil échevin passa outre.
De la plupart des maisons seigneuriales on lui
adressait aussi des mariiues d'amilié et de haute estime, l'as de toutes cependant; car, bien cju'il ne le remarquât point, à plus d'une fenêtre on le regardait avec un sourire de mépris, de haine ou de colère. Probablement (juelqnes chevaliers le rendaient responsable des cris séditieux du peuple. A l'extrémité de la rue de Berg, T'Serclaes passa à côté du Spiegelbeke, ainsi nommé à cause d'un étroit ruisseau qui coulait au milieu de la rue '; et bientôt il atteignit la grand'place.
(lelle place, de moindre étendue qu'aujourd'hui, était encombrée d'échoppes et de petites bouli(|ues en bois, dans lesquelles, en temps de paix, on exposait en vente toutes les marchandises imaginables; mais ce jour-là elles paraissaient entièrement abandonnées.
Sur le terrain où s'élève maintenant le magnillque et célèbre hôtel-de-ville, se dressaient, à l)ailir de la rue de la Têle-d'Or, dans la direction de l'Kloile, ([uehiues maisons ayant pour enseignes : le Maure, le ( hâteau-Bouge, la Cave des Prêtres, le Mercier, le Sanglier et enfin le Meei te, grand et sombre édifice dans lequel les échevins se réunissaient, et qu'on nommait |)our celte raison la. Maison des échevins.
T'Serclaes, traversant un groupe de hallebardicrs et de messagers de la ville, entra dans le palais et pénétra dans une pièce où l'on voyait des épées et des arbalètes rangées le long des murs.
11 déposa aussi son épée sur un banc, et dit au valet qui l'avait accompagné :
— J'arrive un peu lard; les autres sont déjà réunis, l'use/ mon cas(jue sur cet escabeau, et aile/ boire un pot de bière à VEloilc en m'allendant.
Il suivit le corridor; un huissier poussa devant lui la salle du conseil.
Une vingtaine de personnes étaient assises autour d'une table large et pesante. D'abord les échevins, membres des lignages, qu'on pouvait reconnaître à la richesse de leurs vêlements. Ceux qui apparteiiai»!iil à la chevalerie portaient sur leur justaucorps de buflle leurs armoiries brodées en soie de couleur.
L'un d'eux avail le tilre de premier echevin. Deux clercs chargés de tenir note des décisions de rassemblée, élaient assis à la droite du premier magistrat. Près d'eux se tenaient le doyen et le sous-doyen dcîs drapiers; enhn, l'antre côté de la table était (iccu|ié par les huit délégués des métiers, qu'on n'admetlail aux séances des échevins que dans les circonstances critiques et seulement avec voix consultative.
Tous paraissaient très calmes; mais leurs visages sérieux trahissaient le souci et l'iiiquié-