‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 4 sur 115 · I.E GL'ET-APENS · texte numérisé non relu

I.E GL'ET-APENS

autre cliniison. Je liois à la saiilA de l'empereur 1 (rAlleiiiai.'iie, (lu roi d'Kspa.une cl du piiure de Li^ge, dont je suis le |tléiiipolenliaire et le lieu- \ tenant. Que chacun in'obéisse comme à l'eMipereur lui-même ! — Soldats, laites votre devoir, (hi'on fasse prisonniers le l)Our<,Mneslre et ses partisans, accusés de liante trahison !

— .Me faire prisonnier? s'écria le bourgmestre en se levant. Et c'est vous, vous, comte de Warfuzée, ([ni me faites arrêter? Impossible, c'est une erreur, une folie!

— Allons, allons, pas de vaines paroles, iiilerr(»mpit Warluzée. — Capitaine, e.vécutez les ordres de l'enipeienr.

El les soldais, au commandement de (Irandmonf, s'élancèrent vers le bourgmestre, vers son (ils Daniel et sou fidèle Jaspar.

Tous trois se débattirent avec énergie, mais, accablés par le nombre, ils ('nient réduits à l'immobilité. On leur lia les bras derrière le dos, au moyen de cordes dont les soldats étaient munis, et on les traîna vers la porte de la salle avec une impitoyable barbarie,

Claire avait un moment contemplé celte scène avec un mélange de stupeur et d'elfroi; elle se croyait sous l'empire d'un horrible cauchemar; mais le bruit de la lutte et un regard indescriptible que le pauvre Daniel lui lança la réveillèrent. Elle poussa un grand cri, s'élança vers son fiancé, lui jeta les bras autour du cou, et essaya de larraclierdes mains des soldats.

— Contenez-la, murmura Warluzée, la malheureuse fpii n'a pas craint de se déshonorer en donnant son amour à un ennemi de l'empercnrl Ah î ah ! on vous donnera un bourgeois, un maître pour époux! La voilà, la noce attendue.

La jeune fille (|ni, dans l'excès de son désespoir, n'avait pent-étre pas com[)ris le sens de cette horrible raillerie, se jeta aux pieds de son père et implora sa pitié en levant vers lui ses mains ticinblanles. Ses antres filles aussi gémissaient et criaient giAce. .Mais Warfnzée, furieux, les repoussa dans la salle et dit à Grandmoiit avec un regard étinrelanl :

— Capitaine, vous connaissez mes ordres, l'our- «juoi ne les r\écutcz-vou'< pas? Tous ceux qui leronl du bruit, failes-les taire par la force, mes filles an>si bien (pie les autres. Je ne veux rien entendre. Emmenez les |»risoi;niers, à l'instant.

Claire, ronl' nue par les rudes mains des soldats, se déhaltail encftre pour suivre >on malheureux fiancé; mais elle su-romba sous le scnliment de son impuissance, se laissa lombersnr une chaise en |ioussant un grand cri et couvrit son visage de ses mains pour cacher ses larmes qui coulaient en ab(mdance.

Les chanoines, blêmes de terreur, les dames, plus mortes (pie vives, n'osaient |dus remuer, ear, an moindre mouvement, ils voyaient les mousquets des soldats s'abaisser et les menacer de la mort. Le baron de Saizan et son (ils, mais surtout l'ablté (le .Mouzon, étaient moins découragés, et, quoique enloniés d'une dizaine de soldats espagnols, ils se plaignaient à havte voix de ce guet-apens, et criaient que le roi de France tirerait une sanglante vengeance de celle violation du droit des gens. Ilsadressèrenlau comte de violents reproches et ra(cu>ièrenl de les avoir entiaînés comme un nouveau .hidas dans cette lâche et perfideembiuhe.

Wai liizée se tenait à quehjues pas d'eux, les bras croisés sur la poitrine, les regardant avec son méchant soniire. Il ne répondit pas à leurs cris d'indignation, ni aux plaintes et aux prières de ses filles. Mais il tira de sa poche une pancarte, la montra aux chanoines et dit à haule-voix :

— Moi, comte de Warfnzée, je représente ici l'empereur, le roi et le prince. Voici mon plein pouvoir signé de la propre main de l'empereur. Tout le monde doit in'êlie soumis. Dans une heure, dix mille hommes seront prêts à obéir à mon premier signe. Le bourgmestre Lamelle, le baron de Saizan et le résident de Mouzon sont mes prisonniers par ordre de l'empereur.

— Mais, pour l'amourde Dieu, seigneurcomle, dit le chanoine Nys, laissez-nous retourner chez nous.

— .Ne craignez rien, mes révérends, répondit Warfnzée; il ne vous sera lait aucun mal; mais personne ne peut quitter cette salle. T( nez-voiis Iranquilles; car, si vous faisiez le moindre effort pour sortir avant ma permission, un coup de sabre ou de mousquet pourrait vous rappeler que l'on ne méconnaît pas impunément les ordres de l'empereur. — Onant à vous, là-bas, maudits Franc.ais, dit-il à de Mouzon et à de Saizan, qui ne lui épargnaient ni les rei)roches ni les menaces, si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous ferai lier les bras sur le dos, comme aux autres, et les siddats vous feront rentrer les paroles dans la bouche avec la crosse de leurs mousquets. Vous voilà avertis!

Il fit un signe àl'avocat Marchant, qui avait assisté à toute celle scène en spectateur muet, mais libre.

Ils sortirent ensemble suivis de Coherl, et Ironvcrent dans un coin de la cour une dizaine de soldats r|ui gardaient Lamelle, son fils et Ja<par, toujours garrottés. Combien Daniel devait sonifriri Tout son avenir brisé, son bonheur détruit, son |tauvre père enchaîiïv comme un scélérat... par les mains mêmes (|ui devaient lui donner un ange pour compagne! Hnel rô.ye et (piel terrible réveil!

Pourtant il lâchait encore de cons(der son père, ei, comme il ne pouvait faire un mouvement pour lui serrer les mains ou l'embrasser, il avait posé

LE GUET-APENS

sa (ète sur i'épaule du bourgmestre et pleurait silencieusement sur sa poitrine.

Toutes les issues, même la porte de la cuisine, étaient gardées par des hommes armés.

Warfuzée s'approcha du bouri;mestre et dit d'une voix altérée par la haine :

— Ah ! traître, je te tiens enfin en mon pouvoir. Il montra une porte ouverte dans le vestibule et

dit en espagnol aux soldats :

— Enfermez les prisonniers; vous répondez d'eux sur votre tête ; que personne ne communique avec eux.

Il les suivit des yeux un instant avec un sourire d'ironie triomphante. Puis il se tourna vers Gobert, et lui dit :

— Va mainlenant au couvent des dominicains demander un confesseur pour quelqu'un qui est mourant. Dépêche-toi et pas d'explications!

A peine Gobert étail-il parti pour accomplir son message, que l'avocat Marchant s'écria :

— Ociel! ai-je bien compris? Un confeseur? Pour qui?

— Pour le bourgmestre, lépondit Warfuzée, le traîlie doit mouiir.

— Mais vous ne m'avez pas parlé de cet horrible projet, balbutia Marchant, muet de stupeur.

— C'est l'ordre de l'empereur; il est condamné à mort.

— Impossible ! Je vous en supplie, montrez-moi cet ordre!

Le comte tira un papier de son portefeuille et le montra.

— Mais ceci, c'est votre plein pouvoir, dit Marchant. Il ne parle pas de la mort de Laruelle ou d'aucune autre personne.

— Qu'e^^t-ce qu'un plein pouvoir? reprit Warfuzée; ne suis-je pas revêtu de la puissance impériale, et ne dois-je pas agir comme si j'étais moimême l'empereur? Laruelle a mérité la mort et je prononce sa condamnation.

— Hélas! hélas! vous m'avez trompé, dit Marchant, moi et l'échevin Fléron, et tous ceux qui vous ont promis leur secours pour l'arrestation du bourgmestre ! Nous auriez-vous, par hasard, trompés aussi sur une conspiration qui n'existe pas? Qui sait?

— La trahison de Laruelle est avérée; je vous donnerai tantôt la preuve que le bourgmestre et ses partisans ont vendu la principauté de Liège au roi de France.

— Mais alors faites-le juger et condamner par une cour de justice régulière.

— Allons, allons, mon bon Marchant, je ne suis pas avocat comme vous, moi; je suis honme d'État et diplomate. Tant que Laruelle \ivra, les grignoux se croiront forts; mais, lui mort, tout soutien leur

manque de même que tout espoir. Il doit mourir pour le bien de la pairie.

— Ail ! je vous en conjure, seigneur comte, laissez-moi sortir! dit Marchant, je suis rempli de crainte...

— Sortir? reprit Warfuzée; personne ne peut sortir. Promenez-vous dans le jardin ou dans la salle à manger, faites ce que vous voudrez, mais toules les portes sont bien gardées; vous m'avez promis de me soutenir jusqu'au bout dans mon entreprise. Si vous tentez de me quitter, je ne réponds pas de votre vie; ce que j'ordonne se fait par la volonté de l'empereur et sous ma propre responsabilité. Vous n'avez donc rien à craindre.

L'avocat alla jusqu'à la fontaine et s'assit, tremblant et découragé.

A ce moment, la porte s'ouvrit et Gobert rentra avec un père et un frère de l'ordre des dominicains.

Warfuzée s'avanç i vers eux et les salua de l'air le plus aimable.

— Seigneur comte, dit le père Antoine Evrard, votre serviteur m'est venu chercher en votre nom pour entendre la confession d'une peisoinie qui est en danger de mort. Je suis prêt; où est le malade?

Warfuzée lui pris les mains et dit :

— Un malade, mon cher frère? Il ne s'agit pas d'un malade : c'est un traître au pays, condamné à mort par l'empereur. Allez là dans la chambre; vous y trouverez le bourgmestre Laruelle; écoutez sa confession. Il doit mourir.

Le moine ne semblait pas le comprendre et le regarda avec étonnement.

— Allons, pas d'hésitation, mon père! s'écria Warfuzée. Il faut vous dépêcher. Si je vous ai appelé, c'est uniquement pour sauver une âme. Si vous ne voulez pas faire votre devoir, je fais tuer le bourgmestre sans confession et la faute en retombera sur vous.

— Tuer le bourgmestre! murmura encore le moine. Mais c'est impossible, je suis le jouet d'un rêve affreux.

— Vous refusez donc? dit Warfuzée d'un ton menaçant.

Le prêtre se jeta à genoux devant le comte pour implorer la grâce du bourgmestre ; mais Warfuzée recula d'un pas et dit à Grandmont qui s'était approché :

— Capitaine, choisissez quelques hommes intrépides; qu'ils se tiennent prêts à exécuter la sentence à mon premier mot. — Et vous, père Evrard, voulez-vous le laisser mourir sans confes^ion? Voulez-vous sauver son âme ou ne le voulez-vous pas? Hàlez-vous! dins cinq minutes, il sera trop tard !

Le pauvre moine comprit qu'il n'y avait plus

LE GDET-APEiNS.

rien à espérer. En elTet, la voix du comte était sourde l't ineiiarante foinnie si la soil du meurtre lui drsst'cliait la j(ori;e; ses ye-ix étaient li.ii^ards, et il Irépijînail d'impatience et de fureur lomme un homme sous le coup d'une atla(|ue de folie. Le moine entra à pas lents dans la chambre où les trois piisoiiniers se liMiaient debout l'un |iiès de Taulrc; Daniel et Jaspai' ph'uraient; le bourginestie seinhlait plus résii,'né à son sort, l'ourtant il ne put retenir un cri d'effroi, lorscjuil vit parailie le dominicain.

— Vous ici, révérend ! dit-il. Vous, père Kvrard, mon ami! Hélas! votre visage me ilil ce (|ue vous venez faire ici. Oui, je comprends. Ce monstre, ce Judas veut mon sang; je suis condamné à mort. Ah! uKui pauvre fils, ma pauvre femme! Voici la récom|)ense amère de toute une vie de travail et de sacrifice! Ah! il y a un Dieu qui me vengera! Le moine, tout en pleurs, s'efforça de relever son courage et de le fortifier par l'espérance (|ue, mouianl comme un martyr, il Irouveiait dans le ciel la réparation de l'injustice des hommes. Mais ces pandes étaient couvertes par les gémissements désespérés de Daniel et de Jaspar. Le malheureux jeune homme faisait des efforts surhumains pour se débarrasser des cordes qui le liaient; ses yeux étaient injectés de sang et ses dents grinçaient à se briser.

Grandmont parut à la porte et ordonna de faire sortir le jeune homme et le domesti(jue,

Daniel s'écria qu'il voulait se C(mresscr aussi et mourir avec son père; et, quoi que le bourgmestre put lui dire pour l'engager à se soumettre à la nécessité et à ne |tas enlever à sa pauvre mère sa dernière consolation, il se débattit si énergi(iuemenl contre les soldats, ([u'ils furent obligés d'employer la force pour l'entraîner hors de la chambre. On le transporta dans la cour sous la surveillance de (jualre siddals. Lt; jeuni; homme avait la tète baissée sur la poitrine et semblait calme, ou du moins accablé par le sentiment de son impuissance.

Tout était donc tran(|uille pendant que le bourg. mestre s'était relire avec le prêtre dans un coin de la chambre et se pré|>arait à dire adieu a ce ni(»nde faux et Miérhanl.

iMais, sans que personne le sut, il se passait dans la maison quelque chose qui aurait pu donner a la malheureuse victime un dernier et faible espoir de salut, si elle en avait eu connaissance. Le valet de l'abbé de .Mou/on, qui était resté dans la cuisine par l'ordre du comte, avait vu entrer les moines et entendu Warfuzée leur dire (pie le bourgmestre devait mourir, (le dc»niesti(jue, craignant le même sort pour son maiire, dait remonté jus(|u'aux chambres des domcsliques. et.

après avoir cherché longtemps, avait enfin trouvé un<i lucarne ouvrant sur le toit. Il s'y réfugia, et là il se livra à une pantomime désespérée dans le but d'implorer le secours des passants et de leur faire comprendre qu'un meurtre allait se commettre dans la maison.

On ne comprit pas d'abord ses signes. Les uns le prenaient pour un insensé; les autres, saisis d'une vague in(|uiétude, supposaient bien (|u'il devait se passer dans la maison du comte (juelque grave ou terrible événement; mais, dans le doute, ils se bornaient ;\ se communiquer leurs conjectures. Il y eut bientôt un grand rassemblement de monde sur la place Saint-Jean et sur le quai des Dogards; (Irandmont, qui se tenait près de la porte pendant que le prêtre administrait ses consolations à Lamelle, entra et dit :

— Mon révérend, il faut partir, votre mission est terminée. Voulez-vous être présent à la sanglante tragédie?

— Oui, si cruel, si terrible que soit ce spectacle, je resterai, répondit le prêtre.

— Imi»ossible. J'ai l'ordre de vous faire sortir de la chambre ; il faut obéir; larmes et prières sont inutiles.

il dit uh mot à l'oreille d'un caporal, et celui-ci, avec un autre soldat, prit le moine par les deux bras, et le conduisit dans le jardin. Grandmont sortit également.

— Çà, monsieur le bourgmestre, récitez votre acte de contrition, dit un soldat, votre dernière heure est venue.

— Mes amis, dit Lamelle, vous êtes des soldats, mais non des bourreaux. Comment pouvez-vous donc assassiner froidement un homme qui jamais n'a fait de mal ni à vous ni à personne? iSongea que nous sommes tous chrétiens et frères. J'ai une femme; vous avez vu mon pauvre fils. Sauvez-moi! Oh non! vous ne voudrez pas tremper vos mains dans mon sang !

— Plût à Dieu que vous fussiez loin d'ici et nous aussi, monsieur! lui répondit-on; mais nous sommes solats; nos armes sont au service de notre roi.

Le comte Warfuzée s'approcha de la porte en grondant et cria en espagn(d :

— Comment, il vit encore? Dois-je douter de votre courage? Frappez le traître à mort.

— Nous ne sommes pas chargés d'exécuter la sentence, lui dit un des soldats. M. Cilles de I*as est allé cherché les bourreaux.

tn effet, à ce moment Ciandmont parut avec (juatre ou cirn) sbires dont le visage farouche et stupid»! exprimait la j)liis froide cruauté.

— .Mais qu'est-ce que tout cela signifie? cria Warfuzée en frappant du |iied. Pourquoi n'exécu-

LE GUET-AI'ENS

tez-vous pas mes ordres, les ordres de l'empereur? Je vous donne encore deux minutes, et, si tout n'est pas fini, malheur à vous!

— Soyez tranquille, seigneur comte, répondit Grandmont, avant une minute son âme aura commencé le grand voyage. Voici des gaillards qui ne manqueront pas leur coup.

— Allons, qu'on se dépêche!

Grandmont entra avec ses hommes.

— Faites votre devoir! dit-il.

A peine ces mots étaient-ils sortis de sa bouche, que Sébastien Lamelle, le libéral et vertueux bourgmestre de Liège, reçut un coup de sabre qui lui fit une profonde entaille à la tête. La victime chancela sur ses jambes, mais s'écria avec force :

— Dieu! oh Dieu! grâce! grâce!... Je meurs! Ce cri perçant, ce cri de mort retentit jusqu'aux

oreilles de Daniel. Il y répondit par un hurlemnnt de désespoir; et, par un effort suprême, il tendit si fortement les cordes qui le liaient, qu'elles entrèrent dans ses chairs et finirent par se rompre, au grand étonnement de ses gardiens.

Rapide comme la foudre, il fit irruption dans la chambre et avança les mains pour retenir le sabre qui, pour la seconde fois, allait retomber sur la tête sanglante de son père... Mais un terrible coup de crosse l'atteignit dans le cou ; il tourna sur luimême, ouvrit les bras et roula contre le mur, où il resta étendu sans mouvement comme un cadavre.

Au même instant, quatre des bourreaux tombèrent à la fois sur le bourgmestre mourant : ils lui hachèrent la tête et le corps à coups de sabre, et, comme la vie ne semblait pas le quitter assez vite, un de ces tigres alla demander à Grandmont sa longue épée et en perça plusieurs fois le corps du bourgmestre.

Warfuzée, qui attendait le dénoùment de son infâme trahison, s'approcha de la porte, regarda le corps du bourgmestre étendu dans une mare de sang, poussa, un éclat de rire triomphant, se frotta les mains comme s'il venait d'accomplir un acte admirable, et courut à la salle du festin, où il apparut comme un insensé, les mains levées au-dessus de sa tête et criant :

— Vive l'empereur! vive le roi! vive le prince de Liège!

Mais personne ne lui répondit; tous étaient là debout, pâles, tremblants et craignant de rencontrer le regard de ce monstre. Les deux dominicains y étaient aussi et avaient sans doute raconté l'alfreuse condamnation; le dernier cri de la victime avait retenti jusque dans la salle.

Glaire gisait inanimée dans les bras de Lucie sa sœur, et la baronne de Saizan elle-même, presque morte de frayeur, essayait de rappeler la pauvre fille à la vie. Seul, l'abbé de Mouzon avait

conservé assez de force et de hardiesse pour crier au comte, malgré les soldats qui l'entouraient :

— Ah! vil serpent! Judas! tu oses te dire noble, toi qui n'es qu'un lâche ! Tremble, tu payeras cent fois ton forfait inouï. En ma personne, tu as insulté le roi de France, que je représente ici. Dutil réduire en cendres la ipoitié de l'Europe, il vengera sur toi la blessure de son honneur, misérable scélérat!

— Encore un mot, et je vous fais égorger aussi, s'écria Warfuzée. — Soldats, si ce bavard maudit ne se tait pas, jetez-le là-bas, dans la chambre, et couchez-le à côté de l'autre.

De Mouzon, qui ne doutait pas que cet ordre ne fût exécuté à l'instant, commença à trembler et se tint tranquille. Alors, Warfuzée éleva de nouveau la voix et dit aux chanoines et à l'avocat Marchant, qui, la tête basse, étaient groupés, dans un coin :

— Vous, messieurs, vous n'avez rien à craindre. Le bourgmestre Laruelle est mort par l'ordre de l'empereur, il s'est bien confessé et a montré un profond repentir de ses péchés. Maintenant, l'autorité méconnue des princes est rétablie à Liège; maintenant, je suis vengé de toutes les calomnies de mes ennemis; maintenant, je suis rétabli dans mes honneurs, dans mes biens, et je deviens gouverneur de Liège, au nom de votre prince Ferdinand de Bavière... — Vous, soldats, mes intrépides amis, vous verrez comment je récompense le courage et le dévouement; il n'en est pas un parmi vous que je n'élève au grade de capitaine et qui ne reçoive en outre une somme d'argent assez grosse pour l'enrichir. Ayez bon courage : il y a dix mille hommes, qui ont les armes à la main pour me soutenir et m'aider dans mon entreprise! Ah! je sais bien que le roi de France, pour se venger de moi, fera assassiner mon fils Albert à Paris; eh bien donc, qu'il meure, si c'est pour le plus grand honneur de l'empereur et du roi d'Espagne.

Les chanoines et les dominicains le prièrent de les laisser partir.

— Oui, messieurs, vous allez être libres, dit-il. Si je vous ai fait venir ici aujourd'hui, ce n'était point pour vous faire du mal; j'avais seulement à réclamer de vous un service. Ce service, vous allez me le rendre.

Il ouvrit sa poche de cuir, en tira tout un paquet de lettres fermées et en donna une à chaquechanoine.

— Voici, dit-il, des lettres par lesquelles je donne connaissance au chapitre de Saint-Lambert, aux membres du collège échevinal, et à d'autres personnes notables dont les noms s'y trouvent, des ordres de l'empereur qui condamnent le bourgmestre... Allez, messieurs, publiez sur-le-champ ces ordres et vous verrez bientôt que Sébastien

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