‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 31 sur 115 · I. Aiijfunl'liiii \o Marc hé aux Herbes · texte numérisé non relu

I. Aiijfunl'liiii \o Marc hé aux Herbes

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

lude. Ils prévoyaient sans doute qu'en ce jour ils allaient avoir à décider sur le sort de Bruxelles et du pays tout entier.

Ordinairement, c'était l'Amman qui présidait de droit le conseil des échevins; mais ce haut fonctionnaire, absent à cause d'une maladie grave, avait été remplacé par le plus câgé des échevins, T'Serarnts.

Ce chevalier, courbé sous le jioids des années, ayant remarqué que T'Serclaes, après avoir échangé un salut avec ses collègues, avait pris place sur le siège qui lui était réservé, ouvrit la séance en frappant un coup de maillet sur la table.

Il s'adressa ensuite à l'assemblée :

— Messires les doyens de la guilde des drapiers et les Huit des métiers, le collège des échevins, prévoyant que, par suite de la situation menaçante des affaires, il pourrait être appelé à prendre des résolutions extrêmement importantes, votis a invités à sa réunion, afin de connaître votre opinion et de metire à profit la sagesse de vos conseils. Noire ville de Bruxelles est bloquée par une formidable armée ennemie et séparée de toute relation avec l'extérieur. Le comte de Flandre n'attend que ses machines de guerre pour attaquer la ville.

Sans doute nous sommes tous disposés à verser notre sang pour la défense de nos propriétés, de nos familles et de notre liberté; mais, vu la faiblesse de nos moyens de défense et le nombre de nos ennemis, il est bien permis de demander s'il n'y aurait pas témérité à courir la chance incertaine des armes. Ne serait-il pas plutôt de notre devoir de chercher, par de grands sacrifices d'argent, à éviter un combat inégal et à préserver ainsi notre chère ville natale de l'assaut et du pillage? Cette considération nous a poussés à tenter une démarche auprès du comte de Flandre afin de connaître ses exigences. Nous avions résolu dans notre séance d'hier soir d'envoyer une députation vers l'armée ennemie, et nous avions nommé, pour la composer, messires Clutiuc, Van Heetvelde, Vederman et Meerle. Ces envoyés ont rempli leur mission et sont prêts à en rendre compte. A cet effet je donne la parole à messire Clulinc.

— Mon rapport sera très court, messires, dit le chevalier interpellé. Ce que j'ai à dire est bien affligeant, mais très simple. Nous avons été conduits les yeux bandés, selon l'usage en pareille circonstance, jusqu'à la tente du comte de Flandre. Il nous a reçus au milieu des chefs de son armée et de ses principaux chevaliers. Nous lui avons exposé, dans les termes les plus respectueux, le but de notre mission : nous lui avons offert de lui payer immédiatement, en argent, la plus grande partie de la dette du duc, lui donnant en outre l'assurance

que la ville de Bruxelles resterait caution pour le restant de la somme, c'es(-à- dire pour la part que devaient payer les autres villes du IJrabant. Naturellement nous demandions en retour la levée immédiate du siège et l'évacuation entière du duché. Le comte de Flandre s'est offensé. Comment, dans le misérable état de nos affaires, osions-nous lui poser des conditions? a-t-il répondu avec colère. Dès que ses machines de siège seront arrivées, un jour lui suffira pour s'emparer de Bruxelles. Il exige que la ville se rende à discrétion. Quelques raisons que nous ayons fait valoir, quelques sacrifices que nous ayons offerts, il atout repoussé avec dédain. Alors messire Van Heetvelde a hasardé de dire, sans doute en son nom personnel, que le peuple de Bruxelles avait peu d'affection pour ses princes et qu'il recevrait le comte avec amour et reconnaissance, s'il voulait consenlir à laisser intacts les privilèges et les propriétés des bourgeois. Le langage de messire Van Heetvelde était bien humble, et même déshonorant pour nous ; eh bien ! en l'entendant le comie et ses chevaliers se sont mis à rire avec la plus insultante ironie.

Un sourd murmure et des cris étouffés s'élevèrent dans l'assemblée; les délégués des métiers surtout, ne pouvant maîtriser leur fureur, grinçaient des dents et serraient les poings.

— Vous ne dites pas tout, fit Van Heetvelde d'une voix rude et avec une aigreur mal contenue.

— Laissez la parole à messire Clutinc! s'écria l'échevin président.

— Non, je ne dis pas tout, reprit Clutinc. Nous quittâmes la tente du comte, profondément humiliés et l'âme oppressée. On nous banda les yeux une seconde fois et l'on nous conduisit hors du camp. Pendant que nous marchions en silence, cherchant à dissimuler notre honte à ceux qui nous escortaient, un messager du comte vint nous rejoindre et nous annonça que messire Van Heetvelde seul devait retourner prés du comte. Quant à nous autres, on nous fit entrer dans une tente pour attendre le retour de notre collègue. Ce que notre ennemi mortel lui a dit, il peut, mieux que moi, vous en faire part.

— Messire Van Heetvelde, vous avez la parole. Van Heetvelde était un homme long et maigre,

avec de petits yeux brillants. Sa figure hautaine trahissait une impatience nerveuse; car avant que le premier mot fût sorti de sa bouche, ses lèvres tremblèrent comme s'il eût été agité par une fièvre intérieure.

— Oui, le comte de Flandre m'a fait rappeler seul dans sa tente, dit-il. Je m'estime très honoré d'une telle distinction et je regarde cette marque de considération coinmeun bonheur pour Bruxelles. Notre députation a été en effet reçue avec colère et

LK si;pplh:e d'un père.

dédain par le sei}.'neur coinle; mais il m'a dit à moi qu'il était disposé à respecter nos propriétés et nos libertés, si dans vin^t-quatre heures nous avions déposé les armes, ouvert nos portes, et surtout si nous l'acclamions comme notre souverain... Vous murmurez, messires, vous seml)lez irrités; mais réllécliissez que nous ne sommes pas ici pour perdre le temps en vaines démonstrations de courage. \ quoi peuvent nous conduire d'inutiles paroles et des ell'oris insensés? A voir iJruxelles à feu et à sang, à perdre nos propriétés et peut-être Jiotre vie!

— Vous nous conseillez donc de livrer la ville sans avoir rien fait pour sa défense! s'écria T'Ser- «laes avec une indignation qu'il essayait en vain de comprimer. Quoi! accepter pnur notre souverain un prince étranger! ! !

— Bah ! vous savez aussi bien (jue moi que notre duc Wenceslas ne mérite pas qu'on fasse courir à la belle ville de Bruxelles le danger d'être brûlée ou pillée.

— Il n'est pas question ici du duc Wenceslas, reprit T'Serclaes, mais bien de notre duchesse Jeanne, l'héritière de nos anciens ducs, dont les bienfaits nous imposent le devoir de défendre, même au prix de notre sang, leur dernière descendante.

— Ce ne sont que paroles ronllanles, qu'on prononce ici seulement pour flatter le peuple et se poser en héros.

— Ah ! je flatte le peuple ! répli(|ua T' Serclaes blessé. Et que faites- vous donc, vous et tous ceux qui parUigent votre opinion? Par vos perfides conseils, par votre lâche insouciance, vous enlevez tout courage à la population de Bruxelles toujours si virile; vous la faites hésiter dans l'accomplissement de son devoir.

— Je méprise de telles imputations, répondit l'adversaire de T'Serclaes. Que m'importe l'opinion qu'on peut avoir de moi sur les places publiques et dans les rues! Ce (|ue je mets au-dessus de tout, c'est le bien-être et la conservation de notre ville.

— Mais, re|)rit T'Serclaes, rappelez-vous donc le serment que vous avez fait avec nous devant notre duc; vous avez juré de défendre sa hlle au prix de vos biens et de votre sang. Vous avez renouvelé votre serment au lit de mort de notre souveraine légitime, et cola sans y être invité. Voulezvous donc aujourd'hui violer cette parole sacrée? Comptant sur notre dévouement (idélc, la duchesse est restée au milieu de nmis. Kt maintenant vous osez nous conseiller de livrer notre princesse aux mains de l'ennemi, de la vendre irichemenl afin de nous soustraire à un danger imaginaire!...

— De mieux en naieux! ricana Van Ileetveldc.

L'assaut et le pillage de Bruxelles, un danger imaginaire!...

— Ce n'est ni l'assaut ni le pillage que les gens de votre parti redoutent le plus. Avouez- le franchement : ce que vdiis voulez éviter, même aux dépens de notre honneur et de notre liberté, c'est de donner des armes aux métiers. Vous résistez au cri patriotique de la ville entière; vous restez sourd même aux supplications réitérées de notre gracieuse duchesse, qui sent bien que le courage du peuple peut seul la sauver. Pourquoi cette dangereuse o|»iniàtreté? Vous craignez que les métiers ne se révoltent de nouveau contre la ncdjiesse et ne cherchent à réfornier nos privilèges : mais de tels calculs sont hors de saison, quand le bras puissant du peuple peut seul défendre la ville et la mairie. D'ailleurs, quoi que vous la&siez, la nécessité vous obligera d'armer les métiers.

— Oui, oui, certainement, le peuple doit avoir des armes! C'est le seul moyen (jui nous reste, appuyèrent les Huit des métiers.

Cette approbation donnée aux paroles de son adversaire blessa profondément Van Ileetvelde: il pâlit de dépit.

— Je parle, moi, en homme libre ; je ne suis poussé ni par l'ambition ni par rinlérêt personnel, dit-il avec une raillerie amère. Mais je connais de ces prétendus héros populaires dont l'amour excessif pour notre duchesse n'a d'autre cause que l'espoir d'une récompense: par exemple, la nominaticm à la haute dignité d'Amman.

— Est-ce à moi que vous faites allusion? Moi, Amman? s'écria T'Serclaes indigné. Jamais je n'y ai pensé; mais je connais des gens, au contraire, qui depuis le maladie sans espoir de messire Jean Van Crainhcm, notre Amman, ont employé toutes leurs intrigues |)onrètre n(nnmés à cet emploi élevé et qui, maintenant, exhalent leur haine contre nos souverains, parce que leurs suppliques ortl été repoussées.

Le président voyant que s'il lais.sait continuer ce débat, il allait augmenter de violence, frappa sur la table un coup di; marteau si violent qu'il domina tous les autres bruits, et ramena un silence complet ; puis il (lit:

— Pour l'amour de Dieu, messires, n'oublions pas que nous sommes ici pour délibérer sur les intérêts les plus graves. Suspendez, je vous prie, toute querelle personnelle, et revenons à l'objet important sur lc(|uel nous devons prendre une résolution. Je ne souffrirai pas rni'on s'en écarte de nouveau, et si l'un de vous s'égan' encore dans une question étrangère, je lui retirerai impitoyablement la [)arole... .Nous avons envoyé des députés au comte de Flandre. Du récit de leur démarche, il résulte (pié nous nous trouvons en présence de

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

deux moyens extrêmes dont le choix doit faire l'objet de la délibération: faut-il ouvrir nos portes et nous soumettre sans résistance avec l'espoir, avec la certitude même, que la ville, nos propriétés et libertés seront respectées; ou bien faut-il attendres l'attaque, et défendre énergiquement nos remparts, avec l'espoir, bien faible, de pouvoir tenir jusqu'à ce que notre gracieux duc arrive à notre secours avec une armée du Limbourg?

— Le duc n'a pas d'argent et fait d'inutiles effort pour rassembler une armée, objecta Van Heetvelde. On ne l'aime pas plus là qu'ici. Ne savons-nous pas, du reste, qu'il n'est pas encore parvenu à réunir deux mille hommes?

— Dans ce cas, continua le premier échevin, il nous reste seulementà décidersi nousnous rendrons avec les conditions les moins dures, ou si nous voulons résister jusqu'à la dernière extrémité ; car, avec le peu de force dont nous disposons, il ne peut être question d'attaquer l'ennemi en pleine campagne.

— Là gît précisément le nœud de la situation, dit T'Serclaes. Armez les métiers, et vous devenez tout d'un coup aussi forts que l'ennemi. Les troupes du comte de Flandre se composent de toutes sortes de gens d'armes, d'aventuriers, recrutés un peu partout, des Wallons de la Flandre française, et même des débris de ces fameux pillards appelés les Bandes Blanches qui ont servi en France à la solde de Charles-le-Mauvais, roi de Navarre. Nous, qui avons à défendre nos princes légitimes, notre honneur et notre liberté, ne combattrionsnous pas avec plus de cœur que des aventuriers, des mercenaires attirés seulement par l'appât du butin ou l'espoir du pillage? Nous ne manquons ni d'armes ni de machines de guerre : les tours de nos remparts, les étages au-dessus de nos portes et l'arsenal en sont remplis. Armons le peuple, tout le peuple!

— Oui, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen, armons le peuple ! répéta le chevalier Chitine.

— Jamais! s'écria Van Heetvelde, dont la colère éclata sans retenue.

— Non, jamais nous n'adhérerons à cette proposition ! dit un des échevins des lignages.

— Je demande la parole, s'écria un des huit, un homme aux muscles puissants, aux larges épaules, au visage d'un rouge ardent.

Lorsque la parole lui fut accordée, il dit avec une sorte d'énergie brutale :

— Je suis boucher; mon état est de tuer des bœufs. Mon affaire est de hacher la viande, de faire des saucisses, et non de prononcer des discours ; mais chacun chante suivant la conformation de son bec... Me voilà déjà hors du sujet... Ce que je voulais dire, messires, c'est qu'il faut vous hâter

de donner des armes à notre corporation. Mes compagnons savent qne vous devez trancher cette question. Si vous refusez, ils envahissent les arsenaux aujourd'hui même peut-être.

— C'est vrai! ajouta le délégué des cordonniers. Tous les métiers, tout le peuple de Bruxelles veut résister à l'ennemi jusqu'à la dernière extrémité ; il demande des armes à grands cris. Jusqu'à cette heure, nous avons pu contenir l'impatience de nos hommes, parce qu'ils espèrent une décision favorable ; mais au nom de votre propre intérêt, messires, prenez garde de tromper leur attente. Nos hommes croient que les lignages seuls s'opposent à ce qu'ils défendent la ville. Si le peuple sans armes devait voir commencer l'attaque sans y prendre part, il penserait que la ville est trahie, et, soyez-en bien sûrs, des flots de sang couleraient dans nos remparts mêmes.

Ces paroles parurent faire une profonde impression sur les échevins des lignages. Van Heetvelde seul conservait son air hautain pendant qu'un sourire dédaignenx plissait ses lèvres minces.

— Comment l'homme peut-il être si aveuglé ! dit T'Serclaes. Votre désir le plus ardent — comme le mien — est de conserver aux lignages leur privilège et leur légitime autorité. Si le peuple se révolte et se venge dans le sang de nos amis et de nos parents, votre but sera-t-il atteint? Et, en admettant que la révolte soit comprimée parla force, si vous livrez la ville à l'ennemi, ou même si vous la défendez sans succès, le peuple nous regardera comme des traîtres et nous accusera d'avoir vendu la ville et la patrie ; il nous maudira et nous vouera une haine éternelle. Oui, oui, les lignages porteraient une flétrissure honteuse et fléchiraient sous le poids de la félonie et de la lâcheté !

— Allons aux voix ! cria un des échevins.

— Oui, votez ! Tout est dit et pesé. Un temps précieuK s'écoule. Aux voix ! aux voix ! répétaient les doyens des guildes et les délégués des métiers.

Van Heetvelde, qui craignait une décision contraire à son opinion, essaya de présenter encore quelques objections ; mais le président lui retira la parole et dit :

— Eh bien, messires, nous passons au vote. Quant à l'armement du peuple, il en sera, s'il le faut, décidé après. — Je mets aux voix la question suivante : rejetterons-nous les exigences du comte de Flandre et défendrons-nous notre villejusqu'à la dernière extrémité ?

Le premier échevin se tourna du côté de Van Heetvelde. Celui-ci s'écria avec force :

— Non !

Le deuxième échevin exprima le même avis négatif; mais à partir de là, la plupart votèrent pour une résistance opiniâtre, en sorte que, des

LE SUPI'LICE D'IIN l'KRE.

sept échevins et des deux doyens des j,'uildps, six voix avaient n^pondu « oui » et trois seiiW'inent s'étaient pronoiicri's pour la néiiative.

Van lleelveldc ne paraissait pas encore avoir perdu tout espoir. Que la majorité des échevins eût volé pour la résistance, cela ne le surprenait pas ; mais il croyait j)ouvoir être certain cju'ils hésiteraient à décider l'armement du peu|)le.

Lors(jue celte i^rave question eut suhi l'épreuve (lu vole avec le même succès (jue la précédente, la majorité et les Huit des métiers hondirent de dessus leurs sièpes, levant les mains et criant avec un joyeux enthousiasme :

— Drahanl au grand duc ! Vive Bruxelles ! Mourrai Ils remercièrent ardemment T'Serclaes et lui pressèrent les mains en poussant toutes sortes d'exclamations joyeuses ;car ils étaient persuadés (|ue c'était à son patriotisme et à son grand courage ([u'ils étaient redevables de celle résolulion.

— Messires, dit Van Ileetvehie avec un dépit qu'il cherchait à dissimuler sous son sourire railleur, ma présence ne peut plus être utile ici aujourd'hui. Je laisse la responsabilité et l'exécution de votre fatale décision à ceux qui vous ont poussés à la prendre. Au revoir, et que Dieu garde notre pauvre Bruxelles!

En achevant ces paroles, il quitta la salle du conseil.

Le président frappa un coup de son marteau, puis il dit d'un ton découragé :

— Messires, vous avez volé pour défendre notre ville avec une résolution désespérée, sans vous laisser retenir jiar la pensée terrible (pio la destruction de Bruxelles lient être la consé(|uence de votre témérité. Que votre volonté soit faite! Mais Je suis vieux et je ne puis prendre sur moi la lourde charge de lexécnliMi. Je propose donc de confier à messire T'Serclaes le soin de tout ce qui concerne le prompt armement des métiers. Les huissiers, les messagers de la ville et les clercs seront à sa dispr)^ilion el obéiront à ses ordres.

Après que les membres ayant voix délibérative eurent approuvé par acclamation la prcqiosition du |irési'lent, celui-ci continua :

— S'il survenait quelque incident, sur lequel votre avis nous paraîtrait nécessaire, nous vous av.rlirions, par des messagers. Maintenant rappelez-vous que demain à onze heuresiln matin, notn; gracieuse duchesse se montrera sur nos reinpai ts et passera en revue nos arbalétriers et les membres de la corporation des drapiers. Notre devoir est d être présents à celte revue. Je lève la séance... Au revoir, messires.

Après avoir encore échangé quelques |iaroles entre eux, les échevins quittèrent tous la salle.

Dans l'antichambre, et tandis que T'Serclaes remettait son épée au fourreau, Hugo Clutinc lui dit:

— Van lleelvelde est dans de lâcheuses disjjositions. L'envie l'irrite jus(|u'à la démence .

— Se tigure-t-il vraiment ipie j'aie l'ait des démarches pour devenir Amman?

— Allons, T'Serclaes, ne feignez pas d'ignorer le vrai motif de la haine qu'il vous poite. Vous savez bien que c'est sa nièce Sabine Van der Aa. H est son tuteur, et il désire ardemment lavoir épouser son fils (iuillaume, mais la duchesse pousse la jeune demoiselle adonner sa main à votre lils Kverard.

— Mais, messire (ilutinc, les jeunes gens s'aiment depuis plusieurs années, et ils étaient sur le point d'être fiancés, lorsque la guerre a éclaté tout à coup.

— Van lleelvelde croit (jue vous avez ac(|uis l'appui (le la duchesse par toutes sortes d'intrigues.

— Des intrigues! Qui peut commander au sentiment de l'amour dans les jeunes cœurs? Que faire à cela? l*uis-je détruire le bonheur de mon fils et sacrifier son avenir pour plaire à un homme dont le cœur est dévoré par la jalousie?... Mais |iardonnez-nioi, messire Clutinc, ce n'est pas le moment de |)arler de ces choses-là.

— Ne venez- vous pas a». ce moi? Nous ferions un bout de chemin ensemble.

— Non, je vais entrer pour réunir les messagers de la ville, et donner des ordres pour l'ariuementdes métiers. Je serai occupé toute la Journée à cet important travail, et j'y consacrerai, s'il le faut, mon rejios de la nuit. Je veux faire tout mon possible pour avoir demain, avant midi, pres- (|ne tous les gens des métiers sous les armes. Ce sera une grande joie pour notre gracieuse duchesse de voir toute la population de Bruxelles préparée à la détendre.

— A demain d(mc, ami T'Serclaes.

— A demain.

Ils échaugèriiil une poignée de main. Clutinc se dirigea Ners la porte de sortie, et T'Serclaes disparut dans les profondeurs de la maison des échevins.

Pendant luiitc cette matinée l'air avait retenti, sur les tours de Bruxelles, des appels éclatants des clairons el de^ trompes,- les rues avaient fourmillé de gens armes, (jui, de tous les (|uartiers de la vdle, se rendaient vers la partie méridionale des remparts.

LE SUPPLICE D'UN PÉP.E

Vers onze heures, ces bruits avaient»cessé, et chaque bourgeois se trouvait sous son drapeau à son rang, pour attendre l'arrivée de la duchesse.

Près de la porte Sainte-Catherine se tenaient les chefs des ccuyers, avec les chevaliers et échevins qui n'appartenaient à aucune guilde. On remarqjiait surtout parmi ce groupe le comte de Berg, mestre de camp du duc et qui, en cette qualité, exerçait le commandement suprême de toutes les forces du Brabant; Bernard Van Borgneval, capitaine des archers de Louvain -,16 sire Van Assche, porte-drapeau héréditaire du Brabant, et même Segher Van Heetvelde, l'échevin qui, dans le conseil de la ville, s'était opposé avec tant d'opiniâtreté à l'armement des métiers.

A droite de la porte, à l'intérieur du mur du Fossé-des-Dames-Blanches se trouvaient les écuyers de la duchesse.

A gauche se déployait une masse profonde d'hommes armés d'arbalètes en acier. C'était le grand serment des arbalétriers, dont les bourgeois se faisaient honneur d'être membres. Bien qu'en temps ordinaire le nombre de ces membres fût rigoureusement déterminé, on y avait incorporé, pour la défense de la ville, tous les hommes honorables possédant une arbalète et sachant la manier avec habileté. On y voyait même des jeunes gens appartenant aux familles patriciennes.

Au premier rang de ces derniers on remarquait un jeune homme d'environ vingt-cinq ans. A la richesse de ses vêtements, on pouvait facilement le reconnaître pour le fils d'un bourgeois notable. Il était d'une taille élancée; son beau et mâle visage rayonnait alors d'un joyeux sourire; ses yeux brillaient d'enthousiasme, comme si la vue de toutes ces forces réunies pour la défense de Bruxelles l'eût rendu fier et heureux. Ce jeune homme était Éverard, le fils de l'échevin T'Serclaes.

A quelques pas plus loin se tenait Guillaume Van Heetvelde, le fils de l'ennemi de T'Serclaes et le prétendant malheureux à la main de la ravissante Sabine Van der Aa. Il pouvait compter deux ou trois années de moins qu'Éverard, il était grêle, délicat, pâle et d'une figure très douce. Mais ses yeux bleus, au regard indécis, témoignaient d'une absence complète d'énergie et de volonté. Son caractère ne ressemblait donc nullement à celui de son père, qui était connu pour un homme violent, ambitieux et vindicatif.

A côté des arbalétriers, et jusque bien loin audelà du couvent des Sœurs Noires, se tenaient les membres de la corporation des drapiers, comprenant les tisserands, les fouleurs, les tondeurs, les teinturiers, très nombreux, et formant une masse que le regard avait peine à embrasser, car l'indus-

trie drapière dans l'ancienne capitale du Brabant, était alors si florissante et si renommée que des princes étrangers même s'habillaient des plus fins tissus de Bruxelles.

Cependant où l'on pouvait voir les Bruxellois armés et rassemblés en une foule tumultueuse de plusieurs milliers d'hommes, c'était sur les remparts intérieurs, derrière l'église Sainte-Gudule, le long du Fossé-au-Gravier et le Fossé-aux-Loups, jusque près de la Senne.

Là stationnaient les différents métiers qu'on avait armés la veille, à la hâte, avec de courts épieux ayant la forme d'une massue garnie de pointes de fers, armes redoutables quand elles étaient maniées par des hommes vigoureux qui pouvaient s'en servir pour piquer ou pour frapper.

Sur la vaste étendue des remparts, couverte de leur foule mouvante, on voyait flotter une cinquantaine d'étendards sur lesquels les produits ou les outils de chaque métier étaient représentés en couleurs brillantes.

Ces signes auraient dû suffire pour indiquer aux membres de chaque corporation leur lieu de réunion; mais organisés si récemment, la plupart ne savaient pas encore dans quel rang ils devaient prendre place. D'ailleurs, la joie de pouvoir contribuer à la défense de la ville, l'espoir que bientôt on attaquerait l'ennemi en rase campagne, l'influence d'une magnifique matinée d'été, toutes ces causesréunies peut-être, remplissaient ces hommes d'animation et d'entrain. Aussi donnaient-ils cours à leur enthousiasme en poussant des cris patriotiques, et leur impatience se manifestait par une agitation qu'il était impossible à leurs chefs ou doyens de contenir. Ce n'était qu'à l'endroit où se montrait le commandant suprême que l'ordre et le silence se rétablissaient dans les rangs, mais pour cesser de nouveau dès qu'il s'était éloigné.

Ce commandant en chef n'était autre que l'échevin T'Serclaes qui, sur les vives instances des métiers, avait consenti à se mettre à leur tête.

Malgré la prodigieuse activité qu'il avait dû déployer, malgré une longue marche sous un soleil ardent, il parcourait d'un pas rapide, sans qu'il parût fatigué, le Fossé-aux-Loups, tantôt corrigeant les dispositions, tantôt donnant des ordres, exhortant les hommes à la discipline et tâchant d'enflammer leur courage par la promesse de délivrer Bruxelles et de venger la patrie.

Il s'approcha ainsi de la porte aux Herbes potagères pour passer en revue les forgerons, les chaudronniers et les fourbisseurs, qui étaient e:\ avant du Fossé- au-Gravier lorsqu'il entendit tout à coup le clairon retentir derrière la colline Saint-Michel. 11 écouta un instant pour s'assurer qu'il ne se

LE SI Pl'LlCE U'UN l'ÈIli:.

trompait pas, puis s'adressaul au doyeiules forgerons :

— Faites sonner le sijinal convenu. V»»il;i notre gracieuse duchesse.

Unefanlare éclatante, comme une annonce solennelle, vihra dans l'air et lut inimédiatemenl répétée sur toule la ligne des remparts, par les clairons et les trompettes.

T'Serclaes ne s'était pas trompé. En ce moment, la ducln'sst', avec sa suite, descendait la colline ^aint-.Micliel. Elle était assise seule dans une litière ouverte, sorte de voiture sans roues, munie de longs brancards et portée par deux chevai-x, l'un placé devant i-l l'autre derrière. La princesse, âgée d'environ trente-(|uatre ans, pouvait encore passer pour une lielle leinme. La p;Menr et la fatigue em- |irfinles sur son visaiie donnaient à penser (jue sa position presque royale ne l'avait pas préservée des souffrances. Elle était entièrement vêtue de satin noir, voulant sans doute attester par la simplicité et la couleur sombre de ses vètenn'nls, la part qu'elle j)renait aux malheurs du pays. Sa coiffure et son corsage seuls étaient ornés de (|ueb|ues bijoux.

Lue vingtaine de dames noi)les suivaient à pied la litière, en même temps ([n'une escorte de chevaliers attachés an service de la cour.

l'arnii l»'S dames nobles on distinguait au prt;mier coup d'œil la Jeune Sabine Van der Aa, charmante demoiselle aux yeux bleus pleins de douceur. Son visage était si frais, la régularité de ses traits si purs, son sourire si plein de charme, qu'elle gagnait le cœur de tous ceux qui l'approchaient. Et puis c'était la plus riche héritière du pays. Aussi n'était-il pas étonnant de voir tant de jeunes seigneurs, enhardis par leur naissance et leur gran«le fortune, oser élever leurs regards jus. qu'a elle el aspirer à sa main; mais elle n'écoutait que l'inclination de son co'ur. Encouragée |>ar la duchesse elle-même, Sabine avait choisi pour son hancé le filsde l'échevin T'Serclaes. Hicn que son tuteur fit tous ses efforts pour empêcher ce mariage, il ne pouvait cependant rien contre les volontés de la mère et d«! la duchesse. Aussitôt après la levée du siège, elle devait être ( onduile à l'autel par Everard T'Serclaes et devenir l'épouse de celui (jue son cieur avait choisi.

A peine la duchesse eut-elle paru près de la Porlf aux herbes potagères, à peine ciit-»'lle été vue par W's métiers, qu'une immense acclamation s'éleva de la ioulc [lour saluer sa bienvenue.

— Vive la duchesse! HrabaMl au grand-duc! hourra ! bourra !

Pendant f|ue .Jeanne descendait de sa litière el s'avançait à pied jusr|ne près des premiers métiers, les arclamations continuaient avec plus de force;

mais quand le peuple vil la princesse presser la main du vieux T'Serclaes, ce furent des cris, des transports de joie, (jui éclatèrent en un tonnerre formidable, se prolongeant au-dessus des maisons de la ville. Tous ces hommes se sentaient fiers de l'honneur fait à leur chef. La duchesse se tourna ensuite vers eux, en souriant et en leur faisant de gracieux signes de tête, pour les remercier des marques de leur attachement.

Peu à |)eu, le calme se rétablit dans les ranijs; abjr.s la duchesse s'adressaul au chef des métiers, lui dit :

— Messire T'Serclaes, croyez à ma sincère reconnaissance; car je sais avec quelle énergie vous avez combattu le conseil décourageant de certaines personnes qui croient pouvoir, dans ces temps malheureux, séparer leurs intérêts de ceux de leurs souverains, sans porter atteinte à leur honneur. Si je vois ici le peuple de Bruxelles en armes et prêt à répandre son sang pour la ville et pour moi, c'est à vous que nous en sommes redevables. Soyez certain que je n'oublierai pas ceux qui se sont montrés mes vrais amis dans le malheur.

— Gracieuse princesse, dans votre bonté, vous estimez trop haut mes efforts : je ne fais que mon devoir, répondit T'Serclaes.

— Sans doute, messire; mais s'il n'y a (ju'une manière de remjdir son devoir, il y a plusieurs manières de le comprendre. Vous, au moins, vous portez le cœur à la boime place.

Puis, se ictournanl, elle (il signe à Sabine Van der Aa d'avancei-, l'attira par la main en lui disant avec un sourire :

— Allons, saluez donc notre ami, messire T'Serclaes, qui sera bientôt pour vous un père rempli de tendresse. Vous le savez, il aime son bon Éverard comme l'orgueil et la lumière de ses vieux jours; mais son noble C(eur est assez grand pour (jue la meilleure place y soit donnée à son second enfant, à l'épouse de son fils.

La jeune fille avait d'abord regardé le vieil échevin avec un sourire rayonnant; mais décontenancée par les paroles de la ducliessc, elle baissa les yeux avec timidilé.

— Vous vous taisez, Sabine? dit la princesse en la raillant doucement. La pensée du bonheur (|ui vous attend vous trouble-t-elle? Dites donc quelque chose au |tère d'Everardî

pour toule réponse, Sabine jeta ses bras au cou du vieux T'Serclaes et l'embrassa en lui murmurant les pi us douces promesses. Les yeux pleins de larmes, l'échevin pressa l'aimable jeune fille sur son cœur avec um- tendresse infinie.

Le mestre de camp et les chevaliers, avertis par le bruit des cors et des trompettes de la présence

LE SUPPLICE D'UN PERE

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l'ailvre demoiselle! (Page '21.)

de la duchesse étaient accourus en toute hâte et arrivaient précisément au moment où la belle Sabine Van der Aa était dans les bras de T'SercIaes.

Un sourire amical et approbateur parut sur tous les visages. Seul, Van lleetvelde pâlit, et sa bouche fut contractée par une grimace de haine et de jalousie; mais bientôt, comprimant son émotion, il rendit à son visage le calme et l'expression qui en était habituelle, celle d'une froide et dédaigneuse raillerie.

La duchesse reçut les hommages des chefs et des chevaliers, puis elle se mit à questionner le commandant en chef, le comte de Berg, sur la situation des affaires et les bonnes dispositions des métiers. Elle parcourut ensuite lentement et au milieu des acclamations enthousiastes les rangs pressés des milices populaires, adressant de temps à autre aux capitaines et même aux hommes d'armes un mot gracieux et encourageant.

Après avoir aussi passé en revue les écuyers du duc, elle s'approcha de la porte Sainte-Catherine et manifesta le désir de monter sur le large rempart. Elle voulait voir, puisqu'on lui avait dit la chose possible, la fumée des feux de l'ennemi.

On s'empressa de satisfaire à son désir; on lui montra du haut du rempart, à une lieue de marche de la porte, le camp ennemi établi au-delà du chemin de Dilbeck sur un vaste plaine, qu'on nommait le Haut-Coutre.

Les avant-postes se trouvaient cependant à une distance plus rapprochée, et même des détachements de cavalerie venaient à chaque instant caracoler assez près de la ville, mais hors de la portée des armes des assiégés. La présence de ces cavaliers avait pour but doter à la ville toute communication avec l'extérieur et surtout de lui couper les vivres.

Ce qui éveillait particulièrement l'attention du

LE SUPPLICE D'UN l'El\E.

cuininandaiit et des chevalier.-;, c'était une longue ligne (le chariots et de charrettes pesamment chargés et (jiii paraissaient être en liehors du camp ennemi. A cette liislame, il n'était pas possible de distinguer ce que portaient ces voitures; cependant, d'après l'opinion générale, cela ne pouvait être que les machines et les engins attendus par les Flamands pour commencer ralta(jue. Le mestre de camp disait en riant qu'il faudrait encore beaucoup (le temps pour dresser ces lourdes machines, et il ajoutait que Hruxellcs était prêt à recevoir l'ennemi et à le repousser viclorieusement. Il demanda au centenier, qui commandait un poste sur le rempart même, si ces voitures étaient visibles de|)uis longtemps.

Le centenier répondit que, depuis environ deux heures, il avait remarqué dans le camp ennemi un va-et-vient continuel de voitures et qu'il en avait bien compté deux cents. A force de regarder cl de concentrer toute la puissance de sa vue, il avait pu distinguer, croyait-il, que ces différentes véhicules étaient chargés de sacs et de grandes balles.

L'ennemi avait reçu de Flandre, selon lonte apparence, des provisions considérables pour les liiimmes et les chevaux. On n'accorda pas une plus longue attention à ces détails, d'autant plus que la duchesse se trouvant près de quebjues machines de siège, paraissait désirer avoir des explications sur leur usage.

Le comte de Derg se hâta de satisfaire à son désir; il lui expliqua comment, avec les btilistes et les aifniiiiltfs, on pouvait lancer à de grandes distances de longues (lèches ou de lourdes pierres. Il lui montra également des marmites de 1er suspendues à un appareil mobile et dans lestiuelles on faisait bouillir de l'Iinile et de la graisse (|u'on répandrait ensuite sur les assiégeants lorsqu'ils voudraient escalader les nmrs avec leurs échelles.

.\près avoir écouté pendant quelques in>lauts avec intérêt, la duchesse descendit du rempart pour continuer la revue des forces de Bruxelles.

Klle n'était plus bien éloignée {\es lignes d'arbalétriers où se trouvaient l-^erard T'Serclaes et Guillaume Van lleetvelde.

Les deux jeunes seigru'urs voyaient approcher la duchesse avec un grand battement de Cd-ur. Leurs regards tâchaient de pénétrer parmi la nombreuse escorte de la princesse, pour y découvrir la jeune demoisellf qui était r(dijet tle leurs vœux. Sabine accompagnerait-elle la duchesse ce jour-là? se demattdaient-ils... Oui, voilà sa charmante figure, brillant comme une rosée printanière au milieu d'autres fleurs moins belles... Elle a même regardé immédiatement de leur cùté.

Un sourire ouvert et Joyeux fut le salut d'Kve-

I rard. Guillaume, au contraire, baissa la tête, jetant par moments un regard timide et furtif vers la jeune (ille.

Ou'avail-il à espérer? Elle en aimait un autre. La guerre seule avait retardé son mariage avec Éverard T'Serclaes. Pour lui, dont elle avait repoussé l'amour, il n'y avait plus de bonheur possible en ce monde. Il devait même cacher ce (|ui torturait son cœur; car il ne voulait pas être un objet de raillerie.

La duchesse appela les deux jeunes gens par leur nom, leur adressa un mot aimable et poursuivit sa marche.

Alors Sabine s'approcha de son ami, lui pressa la ïuain en lui disant d'un ton un peu triste :

— Quelle guerre terrible ! Ah ! comment (inirat-elle? V(»us devrez assister an combat, Everard; une arme ennemie peut vous frapper. Que deviendrait alors le bonheur que nous avions rêvé?... Oui, vous êtes homme, vos yeux brillent de courage et de fierté; mais, moi, faible femme, craindre, trembler, voilà mon lot! Ne soyez pas téméraire, ami, ne vous exposez pas follement et sans nécessité!

— .\li ! chère Sabine, ré|)oiidit Everard, ponrriez-vous estimer quebju'un (pii reculerait lâchement devant le devoir sacré de défendre la l>atrie? Je brûle d'exposer ma vie pour notre ville natale et notre gracieuse princesse. Si mon sang coule pour celte noble cause, vous ne m'aimerez que davantage. Et comment ne volerais-je pas au combat? L'ennemi de notre pays est aussi l'ennemi de notre bonheur!

— Vous avez raison, Everard; faites votre devoir. Je prierai pour (|ue le Seigneur vous protège. Adieu, notre gracieuse duchesse est déjà loin...

Elle s'éloigna avec précipitation, en adressant «inebjues mots au jeune Van lleetvelde.

— Honjour, messire Guillaunie ! Vous aussi, vous êtes arbalétrier? Il est beau de porter les armes pour la patrie...

Le jeune bointne frémit d'émotion en entendant cette voix douce. Il releva la tête : dans ses yeux brillaient deux larmes que Sabine ne vit pas, parce (|u'elle était déjà trop loin.

A[irès une demi-heure de promenade la duchesse atteignit, près de la porte Saint-Jacques, l'aile droite de la corporation des drapiers. La revue était terminée. La duchesse témoigna an commaiidanl en chef sa vive satisfaclion et le chargea de remercier en son nom toute la milice bruxelloise et les hommes d'armes du Duc, pour leur tenue martiale et les preuves de dévouement (ju ils donnaient an pays et à leurs souverains.

Elle .salua ensuite avec une grâce charmante tous les chevaliers (|tii lui avaient tenu compagnie,

LE SUI'PLICE D'UiN PÈRE.

remonta dans sa lilière et s'éloigna dans la direction de la halle aux blés.

Le comte de Berg envoya quelques messagers pour porter, tout le long des remparts, aux chefs des différenles compagnies, l'ordre de se réunir immédiatement près de la porte Sainte-Catherine, afin d'entendre de sa bouche ce que la duchesse l'avait chargé de leur dire en son nom. Quelques instants après il se voyait entouré de plus de soixante-dix chefs. Il les invita du geste à lui accorder leur attention, et leur dit :

— Notre gracieuse duchesse est extrêmement satisfaite de votre bonne tenue; elle a été profondément touchée des marques éclatantes d'attachement que nos hommes...

Il s'interrompit et regarda, tout étonné, du côté de la Grue de la ville : un homme portant l'habit et le long bâton de pèlerin venait de se montrer en cet endroit.

Le mestre de camp se pencha vers un chevalier qui s'était constamment tenu à ses côtés et lui souffla à l'oreille :

— N'est-ce pas notre espion Brants qui accourt là-bas avec tant de hâte?

— C'est lui en effet, répondit le chevalier.

— Il nous apporte sans doute un message pressant.

Un moment après le pèlerin pénétrait hardiment à travers les chefs et s'avançait jusqu'au milieu de leur cercle. Puis s'adressant au comte de Berg d'une voix assez haute pour être entendue de tous, il lui dit ;

— Seigneur, j'arrive de l'armée ennemie. J'ai vu la mort de très près là-bas. Mais, Dieu soit Joué ! Un décret du ciel m'a permis de surprendre un important secret. Voulez-vous battre l'ennemi et lui enlever le riche butin qu'il a fait dans le duché? Préparez-vous à faire une sortie aujourd'hui même; car demain il serait trop tard. Le comte de Flandre lève le camp avec toute son armée et part ce soir avec toutes ses forces pour Gand.

Il est facile de comprendre quel étonnement causa cette nouvelle. Personne ne paraissait croire à la possibilité de ce départ aussi précipité qu'inattendu.

— On vous a trompé, Brants, c'est pour sûr un faux avis, murmura le mestre de camp en secouant la tête.

— Laissez-moi parler, et vous jugerez ensuite, dit l'espion avec l'accent de la plus profonde conviction. Appuyé sur mon bâton de pèlerin, je m'avançais à travers quelques compagnies des gens du comte, tâchant de tirer profit de leurs paroles, A ceux qui me questionnaient je répondais que j'étais un pauvre habitant de Wolverthem

allant eu pèlerinage à Notre-Dame de liai pour accomplir un vœu solennel. Je me reposai même au milieu d'un avant-poste, lorsqu'un grand gaillard me regarda tout à coup en pleine figure, m'appela par mon nom propre et affirma que j'habitais Bruxelles, où il m'avait vu, disait-il, parmi les hallebardiersde la ville. Je niai énergiquement et je parvins à faire entrer le doute dans l'esprit de mon homme; néanmoins je fus conduit vers le camp , comme soupçonné d'espionnage. Après avoir subi un long interrogatoire, je fus attaché au poteau d'une tente avec tant de violence et de cruauté, que vous pouvez encore voir à mes poignets les traces bleuâtres des cordes. — Les chefs qui m'avaient interrogé s'éloignèrent pour aller délibérer sur mon sort. En attendant, je pouvais demander à Dieu pardon de mes péchés, comme ils me disaient; car le moins qui pût m'arriver, était d'être pendu au premier arbre venu. Je restai environ une demi-heure absolument seul. Tout était silencieux autour de moi, je n'enr tendais que les pas des sentinelles placées devant la tente. Tout à coup j'entendis derrière moi un bruit de voix qui s'approchaient peu à peu et devenaient plus distinctes. Ce devaient être les chefs qui s'entretenaient ainsi, car ils se désignaient mutuellement par les noms de comte, de seigneur et de capitaine. J'écoutai avec une attention fiévreuse. Ce que j'entendis me frappa de stupeur, et me fil déplorer ma position qui, par une mort probable, m'empêcherait de vous révéler un secret aussi important. « — Notre situation devient critique, disaient-ils. Nous savons que le duc de Brabant arrive avec une forte armée qu'il a levée dans le Limbourg. Si les Bruxellois font en même temps une sortie, nous sommes pris entre deux forces et certainement perdus. Ce serait folie que de nous exposer à cette dernière catastrophe; le mieux est de sauver notre riche butin. Nous avons de l'or, de l'argent, des étoffes précieuses; cent voitures au moins en sont remplies. En cas d'insuccès, il nous serait impossible de conserver ces richesses immenses. C'est pour celte raison que notre gracieux comte a résolu de lever le camp ce soir et de partir dans le plus grand mystère. »

Un murmure d'élonnement s'éleva parmi les chefs des troupes bruxelloises, quelques-uns crièrent ({u'il fallait attaquer l'ennemi à l'instant même et lui arracher son bulin; mais le commandant en chef fit signe de garder le silence. Il demanda ensuite à l'espion s'il connaissait encore autre chose et comment il avait pu échapper à une mort presque certaine.

— Les chevaliers qui devaient prononcer sur mon sort sont revenus avec quelques hommes d'armes; on m'a annoncé que j'étais condamné

LE SL l'PLICE D'UN l'ÈKE.

comme espittnà ("'Ire attaché au gibet. Les hommes il'armes m'oiil passé une corde au cou ol m'ont traîné comme une bète de somme hors île la tente, puis de là, vers un arbre.

Déjà la corde était attachée à une i; rosse branche ; mes bourreaux s'apprêtaient à me soulever de terre, lorsque deux seigneurs magniliquemenl vêtus — des chefs sans doute - s'appj'ochérent de nous et s'informèrent du motif de l'exécution dont ils voyaient les préparatifs. Ils me «|ue>tioniièrent de nouveau. Mes gémissements, mes excuses et mes supjdicalions parurent les attendrir; la pensée qu'on allait mettre à mort un pieux pèlerin, pontétre un innocent, leur inspira des craintes (|ii'i!s linirent par faire partajrer à tous les assistants. On me fit lïràce de la vie. On donna l'ordre à qnobines hommes d'armes de me conduire loin bois du camp, sur le chemin de Mal, et de m'y laisser en liberlé. En effet, je fus conduit à travers les milliers de tentes de l'ennemi. En traversant le cam|>, j'ai acquis la certitude que j'avais réellement suipris la vérité; car partout on rassemblait sur les charrettes toute sorte d'objets; j'ai vu éiialement les innondirables chariots sur lesquels le butin était chariié et les chevaux à côté prêts à cire attelés, lue fois en liberté, vous comprenez si je me suis hàlé de rcgajrner la ville; je suis entré par la Steenporte, et mainlenanl je m'estime bonrcux de pouvoir vous communiquei' le secret (h; l'ennemi, secret qui deviendra sans doute la cause de >a défaite et de votre victoire ' ».

— Maintenant je comprends ce que signifie ce mouvement de chariots et de charrettes qu'on npervoil dans le camp ennemi, murmura le mesire de camp en se parlant à lui-même. iMessires, ditil aux chefs, j'ai une entière confiance dans la vérité des paroles (|ue vous venez d'entendre. Brants a donné des |)renves de son patriotisme, et il C(Mitinue à servir son pays en exposant sa vie dans le dangereux métier d'espion. D'ailleursccrtaines circonstances me confirment dans la conviction (jue le comte de Flindie a réellemenl l'intention de partir avec son butin. Le laisserons-nous se retirer [laisiblemenl ou lui ariacherons-nous les biens dont il a dé|iouillé noire pays? Ne lireronsnous pas vengeance de toutes ses insolences el de ses déprédations dans notre patrie ?

— 11 faut comballre sans plus attendre ! Nous .sommes préis el forts! s'écrièrent les chefs.

11 ne vint à la pensée d'aucun d'eux que toute la scène du jugement et de la mise en liberté de l'espi<iii pouvait bien n'èirc (|u'une rii^e de l'ennemi,

I. pour ce qui concerna l'a^onturc «!<' cel pspioii bmvel- |<iii, voir l'Ilmttiirr de la vitU tir ItnixfUe, par A. llcnDC cl Mpli. Waulori". \»\. I. (••/'• 117.

ayant pour but d'attirer les iiruxellois hors île la ville.

Dans leur ardeur à marcher contre l'ennemi, ils voulaient <]u'on attaquât immédiatement, certains (juils ét.iient de remporler la vict(»ire. Les troiipesdu comte, surprises au milieu du désordre de leurs préparatifs de départ, ne pourraient olfrir qu'une bien faible résistance.

Seul, le vieux T'Serclaes fut d'un avis contraire; il conseilla de laisser partir le comte de Flandre, plutôt que de hasarder un combat dont l'issue était incertaine. Les métiers qui formaient une partie importante des forces de Biuxelles, avaient été appelés sous les armes depuis la veille seulement. Par conséquent leur organisation était bien incomplète. Avec celte milice sans solidité n'élaitil pas dangereux, téméraire même, de marcher contre une armée nombreuse île guerriers expéri- M)entés et bien exercés.

Mais ses observations restèrent sans écho parmi ses collègues. Le mestre de camp lui dit qu'on laisserait les métiers à l'arrière-garde, de soile qu'ils n'entreraient en ligne de bataille que lorsque le reste de l'armée aurait déjà engagé la lutte d'une manière décisive.

Bien que cet arrangement ne le rassurât guère, T'Serclaes déclara (|u'il était prêt à faire son devoir et à conduire les milices des métiers où on le lui commanderait.

Le mesire de camp renvoya les chefs à leurs compagnies, leur recommandant de tout préparer pour l'attaque. Pendant ce temps, il devait réunir son conseil de guerre, afin de prendre les mesures nécessaires pour assurer le succès de la sortie projetée.

A peine les chefs avaient-ils rejoint leurs troupes, qu'il s'éleva an-dessus de la ville un immense cri de fiuerre. Le> humnies, enllmusiasmés en apprenant la bonne n<Mivelle, brandissaient leurs armes et s'écriaient de toutes leurs forces :

— Hourra ! hourra ! Brabant au grand-duc ! Au condial ! an combat !

On voyait île tous côtés les chevaliers et leurs serviteurs se répandant dans les rues de la ville pour aller chercher des chevaux el de meilleures armes.

Eu moins irune deuii-heure tous les |iréparatifs furent terminés; le mesire de camp, après avoir distribué ses ordres, donna le si;:nal de la sortie.

Selon riiabilnde militaire de ce temps, les arbalétriers, devant commencer ratla((ue, furent placés à la tèle de l'armée; ils franchirent donc l.i porle les premiers. Ils élaienl suivis du masses profondes arnu'es de glaives; on pouvait reconnaître parmi elles les Louvanistes avec leur chef, le sir de Boigiieval.

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