I.E SUPPLICE D'UN VÈl\K
Au milieu de cette partie de l'armée chevauchait le commandant en chef, le comte de Berg, accom- |)ai,mé (l'une centaine de gentilshommes à cheval. On y voyait aussi flotter bien haut au-dessus des têtes des hommes le grand étendard de Brabant — un lion d'or sur champ de sahle porté par le sire d'Assche. Puis venait la confi'érie des drapriers et enfin à quelque distance les bandes nombreuses des autres métiers sous le commandement de l'échevin T'Serclaes.
Le silence le plus complet avait été commandé afin que la voix des chefs pût être entendue et comprise.
Les avant-postes et même des détachements assez considérables de l'année ennemie se replièrent en toute hâte sur le camp à l'approche des Brabançons. Cette retraite précipitée ne fit qu'accroître encore la confiance de ces derniers dans la certitude qu'ils marchaient à une victoire facile.
Les Bruxellois s'avancèrent ainsi sans obstacles jusqu'au moment où ils aperçurent tout à coup une troupe considérable d'arbalétriers et de frondeurs ennemis venant à leur rencontre.
Bientôt l'air fut obscurci par une nuée de flèches et de pierres; cette première attaque parut de bon augure aux Bruxellois; car ils continuaient d'avancer gagnant toujours du terrain sur l'ennemi, qui battait en retraite.
Cependant bien des hommes tombaient dans leurs rangs, mortellement frappés, et nombreux étaient les blessés et les mourants qu'on voyait portés par leurs compagnons les plus proches vers l'arrière-garde où se tenaient les chirurgiens.
L'échevin T'Serclaes avait beaucoup de peine à empêcher ses troupes de s'élancer en avant ; la vue de leurs concitoyens blessés les enflammait de fureur; mais leur chef courait le long des rangs modérant par ses conseils et ses ordres sévères la brûlante impatience de ses hommes.
C'est ainsi que tandis qu'il cherchait à calmer la fureur de la corporation des bouchers, en tournant ses regards vers le champ de bataille, il poussa un cri perçant et pâlit affreusement... 11 veut encore douter et frémit en fixant ses yeux épouvantés, sur deux hommes qui arrivent à l'arrière-garde portant un blessé, un mourant peut-être; car le corps pend inerte et inanimé sur leurs bras... Ciel! il ne se trompe pas : c'est son fils Éverard !
Vaincu par son angoisse paternelle, le malheureux T'Serclaes laisse tomber son épée, court au blessé, embrasse le corps inanimé et baise les lèvres bleues de cet être chéri, en s'écriant. comme si son cœur se brisait dans sa poitrine :
— 0 Dieu! mon bon Éveiaid, mon fils, mon unique enfant, mort! mort!...
Il ne put en dire davantage: la douleur le suffoquait. Des sanglots étoufl'és soulevaient sa poitrine, et il arrosait de larmes les joues ensanglantées de son fils.
— Une pierre de fronde l'a frappé au front, dit un des porteurs. La violence du coup l'a étourdi ; mais il n'est pas mort. Voyez ! il remue le bras.
— Pas mort? s'écria T'Serclaes comme fou d'espoir. Il vivrait encore? Vite alors, portez-le à l'ambulance. Je vous aiderai.
Il passa les bras sous le corps de son fils et força presque les porteurs à courir.
A sa voix impérative et suppliante à la fois, deux chirurgiens accoururent. Ils examinèrent la plaie d'un air grave et soucieux, qui fittrembler le vieil échevin ; ils lavèrent ensuite la tête du blessé, appliquèrent une emplâtre sur la blessure et lui rafraîchirent le cerveau avec beaucoup d'eau froide.
Le jeune homme commença à remuer les membres ; el pendant que son père haletant d'angoisse, épiait le retour du sang à ses joues, il ouvrit les yeux, et avec un regard égaré, il murmura :
— Père, cher père, est-ce vous? Où suis-je? Qu'est-il arrivé?... Ah! je sais : un coup là, à la tête. Ce n'est rien : un étourdissement seulement,
— En prononçant ces paroles il essaya de se lever; mais il retomba sur le sol. Aidé de son père, il réussit, après un deuxième effort, à se tenir sur ses jambes. Le vieux T'Serclaes pleurait de bonheur,; il embrassait son fils, le pressait dans ses bras, louant à haute voix le Tout-Puissant qui lui permettait d'espérer que son unique enfant survivrait à ce coup terrible.
Éverard qui présumait trop de ses forces, voulait s'arracher des bras de son père.
— Le combat est engagé, dit-il; l'ennemi recule... Ouest mon arbalète?
— Tu es fou. Que veux-tu faire? demanda T'Serclaes effrayé.
— Je veux retourner au combat ; ma place est au premier rang.
— Ah! mon pauvre fils, soupira T'Serclaes, tu es si faible que tu peux à peine te tenir sur tes jambes. Tu dois rentrer en ville et retourner à la maison, où l'on te donnera les soins qui te sont nécessaires.
— A la maison, mon père! Vous n'y songez pas sans doute? Que penserait-on de moi? Que dirait Sabine, si elle savait que j'ai quitté le champ de bataille avant la fin du combat?
Ton sang a coulé pour ton pays et tes souverains. Tu as fait ton devoir. Si maintenant, faible et malade comme tu es, tu courais au devant d'une mort certaine et inutile, Sabine blâmerait ta folle imprudence et succomberait h sa douleur. Re- . tourne donc à la maison, je te l'ordonne.
LE SUPPLICE D'UN PÈRE
Kverard essaya encore, par ses supplications, de néchir son père; mais ï'Serilaes, |)()ur (»l)i'ir luimême à un autre devoir, ordonna aux deu\ porteurs de Conduire inimcdiatement son fils à sa demeure.
Pendant (luoliiucs instants, il le rej;arda s'«'loi- },'ner, en soupirant; car il rcmar((nail avec (jnclle peine le jeune hoimne avançait en cliancflant entre ceux (|ni le soutenaient.
Alors faisant violence à sa profonde douleur, il retourna en courant vers les troupes des métiers, qui avaient suivi Tarmée. Le respect pour le malheur de leur chef les avait sans doute engagés à contenir leur impatience; car elles n'avaient jias encore rompu leurs rangs.
Lors(|ue T'Serclaes reprit son arme et se remit à la tète des gens des métiers, un frémissement de joie circula parmi eux, qu'ils réprimèrent ce|)cndanl sur un signe de leur chef vénéré.
Cependant le combat continuait à l'avanl-garde enire les archers. Les tionjies du comte, bien que reculant toujours, semblaient ollVir une résistance plus l'erme.
On eût dit que des deux côtés les chefs craignaient de donner le signal de l'altacjue générale. Le comte de Herg, préoccupé par la [)ensée qu'il pouvait devenir victime d'une ruse de guerre, ne laissait avancer so!i armée que pas à |ias et avec précautions.
Arrivé sur une hauteur (huit le pied était entouré de bois épais, il redoubla de |)rudencc et regarda avec soin autour (le lui. Tout à coup il montra du doigt vers le bout de la plaine, quelque chose que son regard scrutateur venait d(^ découvrir, il dit à un chef (|ui chevauchait à côté <lelui.
— Voyez-vous là-bas, assez loin derrière le bois, ces larges taches noires? Cesont des troupes.
— Kn eiïel. commandant, répondit le gentilhomnu'; elles sont immol)iles. Hue l'ont-elles là?
— Dieu soit loué d'avoir vu le danger à temps! Nous étions imprudents. Si, pendant le combat,
ces troupes voulaient surprendre la porte et pénétrer dans la ville! Allez, messire Van Vroenberp, volez au galop vers l'arrière-g.irde, et portez à T'Serclaes l'ordre de retourner avec moitié des métiers vers la porte pour la détendre en cas d'attaque. Que l'autre moitié, sous le commandement du doyen des bouchers, continue d'avancer.
A peine le sir deVroenherg avait-il donné de l'éperon à son cheval pour aller remplir s<(n message, que les archers du comte enîr'ouvrani tout à coup leurs masses épaisses à la manière de deux rideaux gigantesques que l'on écarterait subitement, découvrirent la vraie force de l'ennemi. Les Flamands [loussèrenl des cris retentissants;
toutes les trom|)es et les cors de leur armée sonnèrent à la fois pour annomer que le grand combat allait seulement cou)mcncer.
Les arbalétriers brabançons sejelèrentdecôté... Partout retentissaient les ordres des chefs; l'air tremblait sous les cris des combattants qui se défiaient, les deux armées se ruèrent l'une contre l'autre, altérées de sang et de vengeance. Le c(»inbatdevnit général; blessés et nmurants tombaient par centaines, et le sang fumant rougissait la terre altérée.
Au début, la fortune paraissait vouloir favoriser les Brabançons; car, bien qu'ils eussent fort à laire sur les deux ailes, dans le centre ils culbutaienl l'ennemi en jetant la confusion dans ses rangs. Les hommes d'armes du comte tombaient sous leurs coups comme les épis sous la faux des moissonneurs. .Mais tout à coup ils entendirent éclater derrière eux des cris de triomphe : des deux lianes de la montagne deux nouvelles armées descendaient avec rapidité pour attaquer les Bruxellois. Ainsi entourés, ceux-ci avaient à se défendre de tous côtés contre une armée supérieure.
Le comlo de Iterg reconnut alors avec effroi et avec dépit que l'ennemi l'avait attiré j)ar ruse hors de la ville.
En elfet, la retraite des archers du comte n'avait été qu'une feinte adroite. Les Brabançons étaient allés se jeter dans un (ilet (pion avait serré derrière eux et où ils étaient enveloppés. Il était trop tard pour déjouer le piège. Il ne leur restait d'autre moyen pour échapper à un désastre complet (|ue de combattre avec le courage du désespoir.
Animés par leurs chefs, ils luttaient avec fureur, avec rage. Plus d'une fois la victoire parut pencher de leur côté? Oui sait si la bravoure hé roï(|ue n'eut pas triomphé à la tin d'un ennemi supérieur en nombre, si chacun eut fait son devoir? Mais lorsque l'avant-garde fut tout à coup assaillie par une nuée de cavaliers (|ui arrivaient de derrière le bois, le sire d'.Assche jeta à terre le ;;ran(l éleml.ird de Brabanl, el |irit la fuite.
Soit que celte acte de lâcheté eut paralysé leur Courage, soit (|ue l'impossibilité de résister plus longten;ps leur eut ôté tout espoir de vaincre, les Brabançons commencèrent à se débander. Il y avait encore des masses (|ui résistaient avec une fermeté inébranlable, mais aussi des bandes entièresjelaient Icuis armes et cherchaient leur salut dans la jnite.
Pendant ce ten)ps, T Se/claes était toujours avec la moitié des métiers devant la porte Sainte-Catherine. Il enlend lit le> bruits du condjat, mais il n'en C(mnaissait pas les phases.
LE SUI'l'LlCE D'UN ['EF5K.
Enfin il commença à concevoir des craintes sur le résultat de la bataille; car il voyait errer des fuyards dans toutes les directions, et même ses hommes avaient déjà arrêté quatre ou cinq chevaux do chevaliers bruxellois accourus directement du champ de bataille pour rentrer dans la ville.
Les métiers exprimaient bien haut leur volonté de courir au secours de leurs frères. T'Serclaes eût cédé à leur désir, d'autant plus volontiers qu'il brûlait lui-même de combattre deux forts détachements de l'armée ennemie placés derrière Anderlecht et Molenbeck, qui semblaient épier son mouvement ; et leur présence lui faisait comprendre que de son calme dépendait peut-être le salut de la ville.
Tandis qu'il s'efforçait de faire partager cette conviction à ses hommes, l'armée brabançonne succombait dans sa lutte sanglante ; la déroute était devenue générale.
Enveloppées dans un nuage de poussière et descendant du haut des collines comme un ouragan, les troupes arrivaient pêle-mêle et en désordre.
Un cavalier qui les précédait de beaucoup et qui voulait entrer dans la ville, fut arrêté par T'Serclaes.
— Malheur! malheur! cria ce cavalier. Tout est perdu ! Le sire d'Assche a jeté le grand étendard de Brabant sur le champ de bataille. C'était le signal de la trahison. N'espérez plus rien ; nous sommes vendus. Des milliers d'hommes gisent là-bas dans leur sang. L'ennemi nous poursuit. Sauve qui peut!
Bientôt en effet T'Serclaes put voir l'armée brabançonne en pleine déroute poursuivie de tous côtés par les cavaliers du comte, qui continuaient d'en faire un horrible carnage ; il comprit aussi que dans quelques minutes ces foules en désordre et affolées allaient jeter la confusion dans sa propre troupe.
11 dit quelques mots à voix basse au doyen des tonneliers, qui était son lieutenant, puis s'élança sur l'un des chevaux arrêtés par ses hommes, piqua des deux et disparut comme un trait sous la porte.
Sans ralentir son élan il courut tout d'une haleine jusqu'en haut du Caudenberg, entra dans la cour du palais ducal, et, sans s'arrêter, cria aux premiers serviteurs qu'il rencontra là :
— Des chevaux! sellez des chevaux! à l'instant, sans perdre une seconde !
Puis s'adressant à un dignitaire de la Cour qu'il connaissait :
— Seigneur chambellan, où est la duchesse ! pour l'amour de notre malheureuse princesse, conduisez-moi jusqu'à elle î
En pénétrant dans la place où Jeanne se trouvait avec quchpies serviteurs et quelques demoiselles d'honneur, il s'écria :
— Ilâlez-vous, madame ! la bataille est perdue, l'ennemi est peut-être déjà maître de la ville. N'hésitez pas un instant à fuir, ou vous risquez de tomber entre ses mains. Fuyez, oh ! fuyez !
Les plaintes, les lamentations ne servaient de rien : les larmes des nobles dames ne pouvaient conjurer le sort menaçant. Le sentiment du danger prêta à la duchesse assez de force pour suivre, sans discussion, le conseil de T'Serclaes. Elle jeta sur ses épaules un manteau de voyage et descendit en toute hâte dans la cour.
Les domestiques avaient déjà tiré quelques chevaux des écuries et étaient occupés à les seller. La duchesse demanda un petit coffret renfermant des bijoux, qu'elle voulait emporter avec elle. La dame qui le lui apporta s'écria avec des larmes dans les yeux :
— Vite madame, vite! Les ennemis paraissent déjà sur la Kalsde; je les ai vus par la fenêtre.
Jeanne se fit mettre en selle et partit, suivie de T'Serclaes et d'une dizaine de chevaliers et de serviteurs. La petite troupe de fugitifs longea le derrière du palais, passa par le Borgendal, la porte de Caudenberg et atteignit sans encombre la campagne.
Le triste cortège s'enfuit avec toute la rapidité possible sans prononcer une parole, et traversa Ixelles jusqu'à ce qu'il eut atteint la grande forêt de Soignes. Arrivés là, les fugitifs n'avaient plus tant à craindre de rencontrer des troupes ennemies.
La duchesse se mit à pleurer et à se plaindre amèrement du sort qui l'accablait. Elle, la fille de princes illustres, elle, qui jamais n'avait fait le moindre mal à personne et qui était aimée de ses sujets pour ses vertus personnelles elles bienfaits de ses ancêtres, elle devait fuir, misérable, sans secours, comme une pauvre proscrite. Dépouillée de sa couronne, elle devrait passer le reste de ses jours dans la tristesse et l'humiliation.
T'Serclaes tâcha de la consoler et de lui rendre quelque courage. Tout n'était pas encore perdu sans espoir, disait-il. Le frère du duc était empereur d'Allemagne, et ce puissant prince ne souffrirait certainement pas que le duché de Brabant fût ravi pour toujours à son plus proche parent.
La duchesse répliqua avec découragement que l'empereur lui-même avait déjà trop à faire en Allemagne, pour engager la guerre contre le comie de Flandre et ses alliés. Alors T'Serclaes lui fit entendre que le peuple des grandes villes, ému de compassion pour son malheur et poussé par l'amour qu'il lui portait,- se soulèverait et chasserait